Le Secret de Old Shurehand
2 L’arbre de la Lance
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L’ARBRE DE LA LANCE
La clémence dont j’avais fait preuve à l’égard d’Old Wabble m’était dictée, d’abord par son grand âge, et aussi par le senti-ment impérieux et inexplicable qu’un tout autre châtiment lui était réservé par la Providence. Winnetou était sur ce point en parfait accord avec moi. Je n’en saurais dire autant de Pitt Hol-bers et Dick Hammerdull et encore moins de Treskow, en sa qualité de policier. Quant à Fenner, il me reprocha en termes amers ce qu’il appelait la plus grosse bêtise qu’il eût jamais vu commettre, jurant que si jamais Old Wabble remettait le pied sur ses terres, il l’abattrait comme un chien enragé. Mais, en dé-pit de sa colère, il manifesta à nouveau son hospitalité en nous munissant, à notre départ, d’une telle quantité de provisions que nous pûmes marcher cinq jours sans avoir à nous soucier de nous procurer de la viande en chassant. Un tel avantage est in-finiment précieux lorsqu’on se trouve au voisinage d’ennemis blancs ou rouges, et qu’il est essentiel d’éviter d’attirer leur at-tention en tirant des coups de fusil.
En fait, nous aurions dû rechercher la trace d’Old Wabble aussitôt après avoir quitté la ferme de Fenner. Nous connais-sions maintenant l’étendue de son hostilité à notre égard, et nous avions les meilleures raisons de vouloir être renseignés sur ses intentions. Mais nous tenions à rattraper le plus vite pos-sible Old Surehand, car nous avions devant nous le « général » et Toby Spencer qui, avec leurs compagnons, se dirigeaient éga-lement vers le Colorado. Le « Roi des Cow-boys » passait donc au second plan. Pour le moment du moins.
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Pour éviter la grande boucle que décrit la Republican River derrière la ferme de Fenner, nous quittâmes les bords de la ri-vière et coupâmes tout droit à travers la prairie onduleuse. Nous aperçûmes les traces des cow-boys qui avaient recherché les compagnons d’Old Wabble la nuit dernière. Puis elles disparu-rent et, jusqu’au soir, nous ne vîmes aucun signe de la présence d’un être humain.
Il nous fallut alors traverser la Republican River, et Winne-tou sut nous indiquer un gué si peu profond que nous pûmes le franchir sans que l’eau atteignît le poitrail de nos chevaux.
Arrivés sur l’autre rive, nous traversâmes les buissons qui bordent le cours d’eau, pour retrouver, au delà, la prairie. À peine y étions-nous parvenus que nous aperçûmes une trace qui, à une distance d’environ cinq cents pas, longeait la rivière. Dick Hammerdull la montra du doigt et dit à son ami :
– Vois-tu cette raie sombre dans l’herbe, Pitt Holbers, mon vieux rat ? Crois-tu que ce soit la trace d’un homme ?
– Si tu crois que c’est une trace, je n’ai pas d’objection, mon cher Dick, répondit l’autre.
– Oui, c’en est une. Il faut aller voir où elle mène.
Il croyait que nous partagions son avis. Mais, sans mot dire, Winnetou tourna à droite et nous mena le long de la rive, sans autrement s’occuper de la trace. Surpris, Dick Hammerdull m’interrogea :
– Pourquoi n’y allons-nous pas, Mr. Shatterhand ? Dans l’Ouest, quand on voit une piste inconnue, il faut la déchiffrer. C’est une question de sécurité.
– Certes, fis-je.
– Alors ! Il faut absolument que nous connaissions sa di-rection.
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– D’est en ouest.
– Pourquoi d’est en ouest ? On ne peut pas le savoir avant d’avoir regardé de près. Elle peut tout aussi bien aller d’ouest en est.
– Pshaw ! C’est d’est en ouest qu’elle va. Voilà plusieurs jours qu’il fait un vent d’ouest et vous pouvez constater que tous les brins d’herbe sont inclinés vers l’est. Un homme qui a l’expérience de l’Ouest sait qu’une trace qui va dans le sens du vent est moins nette que celle qui va contre lui. Comme cette trace est à au moins cinq cents pas de nous et que nous la voyons quand même très nettement, cela signifie qu’elle va contre le vent, par conséquent d’est en ouest.
– All demis, voilà qui est bien raisonné ! Je n’y aurais pas pensé. N’est-ce pas ton avis, Pitt Holbers, mon vieux rat ?
– Si tu penses que je te trouve assez bête pour être inca-pable de cette bonne idée, tu as raison, dit Holbers.
– Raison ou tort, peu importe. Toi-même, tu n’as pas in-venté la poudre. Mais, Mr. Shatterhand, il faut quand même examiner cette trace, pour savoir qui et combien de gens l’ont faite.
– Oui, mais il est inutile de nous écarter de cinq cents pas. Vous voyez bien que nous allons bientôt la croiser.
– Très juste ! Moi qui croyais avoir l’expérience de l’Ouest, j’avais encore quelque chose à apprendre ici.
– Quand on reconnaît ses défauts, on est près de s’en corri-ger.
À peu de distance du gué, la rivière faisait un coude brusque vers le nord, dégageant la prairie vers l’ouest. Une bande de verdure venant de cette direction et rejoignant au nord la bordure de buissons de la Republican River, révélait l’existence d’un petit cours d’eau, qui allait se jeter dans la ri-
– 55 – vière plus loin de nous, sur la droite. Ce ruisseau était très si-nueux. Le sommet de la dernière boucle était marqué par un pe-tit bois, situé à environ une demi-heure de marche. Nous nous arrêtâmes, car la trace dont nous avons parlé arrivait brusque-ment à la rivière. C’était la trace d’un cavalier seul, qui s’était ar-rêté là quelques instants. Il n’avait pas mis pied à terre. Les traces des sabots antérieurs décrivaient un cercle au centre du-quel se voyaient les empreintes des sabots de derrière. On pou-vait en conclure que le cavalier, venant de l’est, s’était tourné vers les trois autres points cardinaux. Il cherchait donc quelque chose. Ensuite il avait galopé droit jusqu’au petit bois que j’ai si-gnalé. C’était donc l’endroit qu’il avait cherché. Aussi portâmes-nous nos regards dans cette direction. Comme la trace ne pa-raissait pas vieille de plus d’une demi-heure, la prudence s’imposait.
– Uff ! Wo-uh-ke-za ! fit l’Apache en désignant de la main un point précis du petit bois.
Wo-uh-ke-za est un mot dakota qui signifie : lance. Pour-quoi Winnetou n’avait-il pas employé le mot apache. J’allais bientôt l’apprendre et constater une fois de plus l’acuité de son regard. Dans la direction de son geste j’aperçus, à la lisière du bois, un arbre dont une des branches était très longue. Je vis aussi qu’une lance était fixée perpendiculairement à cette branche. À cette distance, on aurait dit un trait de crayon sur le ciel que le soleil couchant faisait rougeoyer. Si la trace ne nous avait pas fait remarquer le boqueteau, cette lance aurait sans doute échappé à nos regards. Dick Hammerdull déclara :
– Je ne la vois pas, mais si c’est vraiment une lance, chacun sait que les lances ne poussent pas sur les arbres. Ça doit donc être un signal.
– Le signal d’un Dakota, dit Winnetou.
– Alors c’est une lance dakota ? demanda le gros.
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– Oui, mais je ne sais pas de quelle tribu des Dakotas.
– Tribu ou non, peu importe. Ce qu’il y a d’étonnant, c’est qu’il y a des yeux capables de la voir à cette distance. Il s’agit de savoir si cela nous concerne.
Il s’était adressé à moi. Je répondis :
– Ça ne peut pas nous laisser indifférents. Dans cette ré-gion, il n’y a pas d’autres Dakotas que les Osages, et comme ces derniers ont déterré la hache de guerre, il nous faut connaître la signification de ce signal.
– Alors allons voir ! Il voulut pousser en avant sa vieille jument, mais je saisis les rênes et l’arrêtai.
– Vous n’avez pas l’air de tenir à votre peau. Cette lance si-gnifie probablement qu’il y a là-bas des Osages qui attendent ou ont attendu quelqu’un. Le cavalier dont nous voyons la trace y est allé, probablement après avoir vu la lance. Si nous suivons tout droit sa trace, nous serons probablement vus.
– Croyez-vous qu’on ne nous ait pas déjà vus ?
– Non. Nous ne nous détachons pas des buissons qui sont derrière nous et on ne peut par conséquent pas nous remarquer. Il n’empêche que nous devons partir au plus vite. Venez. Vous voyez que Winnetou est déjà en route.
Sans prêter aucune attention à nos propos, l’Apache s’était éloigné, prenant par prudence la direction du nord. Nous le sui-vîmes jusqu’au moment où nous perdîmes le boqueteau de vue et prîmes ensuite vers l’ouest, pour atteindre le ruisseau. Une fois là, nous n’eûmes plus qu’à en remonter le cours sous le cou-vert des buissons pour arriver au boqueteau par le nord. Winne-tou s’arrêta, mit pied à terre, me donna son fusil d’argent à gar-der et dit :
– Mes frères attendront ici que je revienne leur dire ce que j’ai vu à l’arbre de la lance.
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Il se glissa dans les buissons pour accomplir une de ces missions périlleuses qu’il avait coutume de se réserver et qu’il exécutait mieux que quiconque. Nous mîmes pied à terre et me-nâmes nos chevaux jusqu’au ruisseau pour les faire boire. Puis nous nous assîmes pour attendre le retour de l’Apache. S’il y avait vraiment des Osages dans le bois, son absence pourrait durer plusieurs heures. Mais, au bout, d’une demi-heure à peine, il réapparut et nous dit :
– Il y a un Visage Pâle assis sous l’arbre de la lance. Il at-tend un guerrier rouge qui est resté là une demi-journée et est reparti faire de la viande.
Ces déclarations, qui dénotaient la prodigieuse acuité d’esprit de l’Apache, me suffirent. Mais Dick Hammerdull, qui les trouvait insuffisamment explicites, demanda :
– Le chef des Apaches a-t-il pénétré dans le bois ?
Winnetou fit un signe d’assentiment. Le gros poursuivit :
– Et il n’a pas vu d’Indien ?
Winnetou hocha la tête.
– Qui donc est le Blanc qui est assis sous cet arbre ?
– Old Wabble, dit Winnetou.
– Zounds ! Qu’est-ce qu’il peut bien faire là ?
Winnetou haussa les épaules. Hammerdull demanda en-core :
– Et quel peut être l’Indien qu’Old Wabble attend ?
– Matto Chako, le chef de guerre des Osages.
– Matto Chako ? Je ne le connais pas. Je n’en ai jamais en-tendu parler. Le chef des Apaches le connaît-il ?
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Winnetou acquiesça de nouveau. Il n’aimait guère être ain-si questionné, et j’attendais en riant sous cape le moment où sa patience serait à bout.
Le petit trappeur insista :
– Est-ce un brave ?
La question était superflue. Matto Chako signifie les sept ours et il s’agit en fait de grizzlies. Un homme qui a abattu sept ours gris et qui parcourt seul le sentier de la guerre est certai-nement courageux. Aussi Winnetou ne répondit-il pas.
Hammerdull répéta alors sa question, toujours sans obte-nir de réponse.
– Pourquoi Winnetou ne parle-t-il plus ? Il est utile de sa-voir à qui on a affaire. C’est pourquoi je suis revenu à la charge.
Winnetou, qui avait regardé droit devant lui, se tourna alors vers Dick et lui répondit sur ce ton calme et distant qui n’appartenait qu’à lui :
– Pourquoi mon frère Shatterhand n’a-t-il rien demandé ? Pourquoi a-t-il gardé le silence ? Il faut réfléchir avant de parler. On peut réfléchir seul, mais il faut être deux pour parler. Mon frère blanc Hammerdull a certainement beaucoup de cervelle et doit savoir bien réfléchir : il est assez gros pour cela !
Dick fut sur le point de se fâcher, mais le respect qu’il éprouvait pour Winnetou le porta à se dominer et il se justifia d’un ton paisible.
– Assez gros ou non, peu importe. Mais je me permettrai de faire observer que je ne pense pas avec mon ventre, car ce n’est pas là que se trouve le cerveau, mais dans la tête. N’ai-je pas raison, Pitt Holbers, mon vieux rat ?
– Non, fit Pitt avec sa brièveté habituelle.
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Le gros fut très étonné de cette contradiction insolite.
– Quoi ? Je n’ai pas raison ? Pourquoi ?
– Parce que tu as posé des questions qui donnent à penser que tu as le cerveau, non dans la tête, mais à l’endroit du corps où les hommes normalement constitués ont le foie et la rate.
– Quoi ? Tu te moques de moi ! Écoute, Pitt Holbers, si tu prends les choses comme ça tu ne vas pas tarder à…
Je l’interrompis d’un geste pour lui imposer silence, car Winnetou avait pris son fusil d’argent et saisi les rênes de son cheval pour s’éloigner. L’heure n’était plus aux discussions entre Dick et Pitt, si amusantes qu’elles fussent parfois. Nous le sui-vîmes, emmenant nos chevaux, jusqu’à la lisière des buissons. Sans monter en selle, il nous conduisit ainsi jusqu’au voisinage du boqueteau. Nous nous enfonçâmes dans la broussaille, et le chef des Apaches nous dit à voix basse :
– Old Shatterhand va venir avec moi. Les autres frères blancs resteront ici jusqu’à ce qu’ils entendent siffler trois fois. Alors ils viendront à l’arbre de la lance, où ils nous trouveront avec deux captifs.
Il fit cette déclaration d’un ton parfaitement assuré. Il posa son fusil et moi les miens, puis, toujours à l’abri des buissons, nous commençâmes à remonter le long du ruisseau, vers le bo-queteau.
Le soir tombait, et, sous notre couvert, il faisait encore moins clair que dans la prairie. Nous progressions sans faire le moindre bruit. D’arbre en arbre, nous nous rapprochions de ce-lui dans lequel était fichée la lance.
Tout près, à la lisière, s’élevait une espèce de vieille cabane à lapins, haute d’un mètre environ, à côté de laquelle était assis l’ancien « Roi des Cow-boys ». Son cheval paissait en liberté dans la prairie, ce qui signifiait qu’Old Wabble se sentait en
– 60 – pleine sécurité, sans quoi il aurait caché sa monture sous les arbres. Mais il y avait dans le boqueteau un autre cheval. C’était un magnifique étalon brun, harnaché à l’indienne à cela près qu’il portait, sous la selle, une couverture foncée ornée de des-sins en cuir blanc représentant sept ours. C’est ce qui avait per-mis à Winnetou d’indiquer qu’Old Wabble attendait Matto Cha-ko.
Il était évident que le chef des Osages ne s’était éloigné que pour trouver quelque gibier. Il se sentait sans doute suffisam-ment en sécurité pour avoir laissé dans le bois son précieux che-val, négligence que ni Winnetou ni moi-même n’aurions jamais commise. Old Wabble était venu jusqu’ici, et l’attendait tran-quillement. C’est donc qu’il y avait quelque accord entre eux. Or Old Wabble s’était jadis acquis le surnom de « Tueur d’indiens ». Pour qu’un chef indien fût en relations avec lui, il fallait qu’il attendît d’importants avantages. Comme les Osages se trouvaient actuellement sur le sentier de la guerre, il ne pou-vait s’agir que de quelque machination contre les Blancs. Ce n’était probablement pas la première entrevue entre Matto Chako et Old Wabble, et j’étais tenté de penser que ce dernier servait d’espion aux Osages. Il en était bien capable.
Du moment que Winnetou avait annoncé qu’on nous re-trouverait avec deux captifs, c’était qu’il pensait que l’Osage ne devait pas tarder à revenir. C’était également mon avis, car il ne pouvait guère être question de chasser après la tombée de la nuit. Et en effet, nous vîmes bientôt, dans les dernières lueurs du couchant, un Indien s’avancer avec tant d’aisance qu’il était certes loin de se douter que des ennemis le surveillaient.
Au fur et à mesure qu’il se rapprochait, avec la démarche singulière que donne le port des mocassins sans talons, à se-melle mince, nous le reconnaissions. Alors que les Osages sont le plus souvent de haute taille, celui-là était plutôt petit, mais remarquablement large, et malgré ses jambes tordues et son âge (il pouvait avoir plus de cinquante ans), donnait l’impression
– 61 – d’une vigueur exceptionnelle. Il tenait d’une main un fusil, de l’autre une poule sauvage qu’il avait abattue. En s’approchant du petit bois, il dut, malgré la quasi-obscurité, discerner les traces du vieux car il s’arrêta et s’écria en assez bon anglais :
– Quel est l’homme qui a fait cette trace et qui est derrière les arbres ?
Winnetou posa la main sur mon bras et le pressa légère-ment, en guise de sourire condescendant. Car ou bien c’était un allié des Osages qui se trouvait dans le bois, auquel cas il pou-vait s’avancer sans crainte, ou bien c’était un ennemi, et alors son appel ne pouvait servir à rien. Le vieux cow-boy répondit à voix haute :
– C’est moi, Old Wabble, viens !
– Y a-t-il d’autres Visages Pâles avec toi ?
– Non, tu vois bien d’après ma trace que je suis seul.
Encore un non-sens. Il pouvait très bien avoir eu des com-pagnons qui se seraient séparés de lui auparavant pour gagner ensuite le petit bois par une voie détournée, comme nous ve-nions de le faire.
Nous savions qu’Old Wabble ne se trouvait pas seul dans la vallée de la Republican River. Mais où étaient maintenant ses compagnons ? Devaient-ils rester dans l’ignorance de son ren-dez-vous avec l’Osage, ou bien les avait-il laissés pour quelque autre raison ? J’espérais l’apprendre.
Matto Chako s’avança jusqu’à lui à pas précautionneux, s’assit à non côté et demanda.
– Quand Old Wabble est-il arrivé ici ?
– Il y a près de deux heures, répondit le vieux.
– A-t-il tout de suite remarqué le signe convenu ?
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– Pas tout de suite. Au confluent, j’ai observé le terrain, et je me suis dit que ce petit bois serait me bonne cachette. Et m’en approchant, j’ai remarqué la lance. Tu as très bien choisi l’endroit.
– Nous sommes en sûreté, car, à part toi et moi, il n’y a personne dans notre voisinage. Je suis ici depuis hier. C’était le jour où tu devais venir. Comme j’ai dû t’attendre jusqu’à au-jourd’hui, ma provision de viande s’est épuisée, et j’ai dû m’éloigner pour abattre cet oiseau.
C’était une manière de reproche. Old Wabble répliqua :
– Le chef des Osages ne m’en voudra pas de l’avoir fait at-tendre. Je lui raconterai pourquoi je suis en retard, et je suis sûr que la nouvelle le réjouira : it’s clear.
– Old Wabble est-il allé à la ferme de Fenner ?
– Oui. Nous y sommes arrivés hier peu avant midi. La vi-site des trois autres fermes que vous voulez également attaquer nous a pris plus de temps que nous ne le pensions. Mais, si je suis venu plus tard, c’est à cause d’une capture très importante que tu pourras faire si tu acceptes mes propositions.
– De quelle capture Old Wabble veut-il parler ?
– Plus tard. Je veux d’abord te parler des quatre fermes en question.
Nous nous étions postés sans bruit derrière la cabane à la-pins et nous entendions tout. Et j’eus ainsi la certitude qu’Old Wabble était effectivement l’espion des Osages. Il s’agissait de l’attaque et du pillage de quatre grandes fermes, y compris celle de Fenner. C’était l’éternelle et lamentable histoire : les Osages, trompés par les Blancs lors d’une fourniture, avaient, pour se dédommager et se procurer la viande dont ils avaient besoin, volé les bœufs d’une ferme. On les avait poursuivis et plusieurs de leurs guerriers avaient été tués. Pour se venger, ils avaient,
– 63 – tenant conseil autour du feu de camp, décidé la guerre contre les Blancs. On attaquerait d’abord les quatre fermes de la Repu-blican River. Mais, comme elles comptaient de nombreux cow-boys, et que les Indiens redoutaient fort ces adversaires comba-tifs et à demi sauvages, il fallait d’abord envoyer des gens en re-connaissance pour en savoir le nombre. Il eût été peu avisé de charger des Indiens, surtout appartenant à la même tribu, de cette mission. C’est alors que le hasard fit se rencontrer les Osages avec Old Wabble et ses compagnons. Il faut croire qu’ils avaient eu antérieurement des relations du même ordre, sans quoi l’Osage n’aurait pas proposé cette mission au vieux. Aux termes de l’accord, les Osages auraient les scalps, les armes et les troupeaux des victimes, et Old Wabble et ses gens garde-raient le reste. Ce qu’il avait naturellement en vue, c’était l’argent et d’autres objets facilement vendables. Est-il besoin de préciser lequel des deux était le plus criminel ? Nous remar-quâmes que le chef Osage n’appelait jamais le roi des cow-boys « mon frère blanc », se contentant de le désigner par son nom, ce qui prouve bien que les gens de cette sorte ne sont pas plus respectés des Indiens que des Visages Pâles civilisés.
Lorsque Old Wabble entreprit sa tournée d’espionnage, les Osages n’avaient pas encore achevé leur « mobilisation ». Vu l’importance des renseignements sur la défense des fermes, le chef en personne s’était rendu au coude de la Republican River pour les recueillir de la bouche d’Old Wabble. La lance marquait le lieu du rendez-vous.
Ils venaient donc de se rejoindre. Old Wabble rapporta que les fermes pouvaient être prises en perdant peu de guerriers rouges. Il exposa ses plans, que notre intervention devait faire avorter. Après en avoir discuté, le chef osage interrogea Old Wabble sur l’« importante capture » qu’il avait mentionnée au-paravant. Le vieux cow-boy répondit d’un air rusé :
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– Il faut que le chef des Osages réponde à quelques ques-tions avant que je puisse lui dire de qui il s’agit. Connais-tu le chef des Apaches, Winnetou ?
– Ce chien ? Je le connais.
– Tu l’appelles un chien. Avez-vous été ennemis ?
– Plus d’une fois. Il y a trois étés, nous avions déterré la hache de guerre contre les Cheyennes, et tué nombre de leurs guerriers au combat. C’est alors que l’Apache vint se mettre à leur tête avec leur chef. Il est lâche comme un coyote, mais rusé comme un millier de vieilles femmes. Il fit mine de combattre, mais, alors que nous marchions contre lui, il disparut soudain de l’autre côté de l’Arkansas. Pendant que nous le poursuivions, lui et ce qui restait des Cheyennes, il se précipita sur nos wig-wams, et captura nos troupeaux. Lorsque nous revînmes, il avait transformé nos campements en forteresses où se trouvaient captifs les guerriers restés sur place, les vieillards, les femmes et les enfants, et qu’il gardait avec les Cheyennes afin de nous con-traindre à une paix qui ne lui a pas coûté une goutte de sang, mais qui nous a coûté notre honneur. Puisse le Grand Esprit faire tomber ce vaurien entre mes mains.
Je n’étais pas avec Winnetou à l’époque, mais il m’avait par la suite raconté ce magnifique fait d’armes, qui non seulement avait sauvé les Cheyennes d’une perte certaine puis encore leur avait assuré la victoire contre des ennemis beaucoup plus puis-sants. La rancune de Matto Chako était bien compréhensible.
– Pourquoi ne vous êtes-vous pas encore vengés de lui ? demanda Old Wabble. Il est facile de s’emparer de lui. Il n’est que rarement dans les wigwams de ses Apaches. Le mauvais es-prit le pousse à parcourir sans cesse les savanes et les mon-tagnes. Il n’y a qu’à tendre la main pour le capturer.
– Tu parles sans réfléchir. C’est précisément parce qu’il est toujours en chemin qu’il est difficile de l’atteindre. Souvent,
– 65 – nous avons appris l’endroit où il se trouvait ; mais, en y arrivant, nous avons constaté qu’il n’y était déjà plus. C’est comme un lutteur qu’on ne peut pas saisir parce qu’il s’est enduit le corps de graisse. Et quand on croit le saisir à coup sûr, le Visage Pâle qu’on appelle Old Shatterhand est auprès de lui. Ce Blanc est le plus grand magicien qui soit et lorsque lui et l’Apache sont en-semble, cent Osages n’en viendraient pas à bout.
– Je te prouverai que tu es dans l’erreur. Considères-tu également Old Shatterhand comme votre ennemi ?
– Uff ! Nous le haïssons encore plus que Winnetou. Le chef des Apaches est au moins un guerrier rouge. Mais Old Shatter-hand est un Blanc, et cela suffit pour que nous le détestions. Par deux fois, il a aidé les Utahs contre nous. Il est le plus farouche ennemi des Ogelallahs, qui sont nos amis et nos frères. Il a es-tropié plusieurs de nos guerriers qui essayaient de se saisir de lui, en sorte qu’ils sont comme des vieilles femmes. C’est pire que s’il les avait tués. Car ce chien dit qu’il ne prend la vie de ses ennemis que lorsqu’il ne peut pas faire autrement. Il leur tire les balles de son fusil magique dans le genou ou dans la hanche, les rayant ainsi pour le restant de leurs jours du nombre des hommes, des guerriers. C’est plus cruel que la torture la plus longue. Malheur à lui, si jamais il tombe entre nos mains ! Mais cela n’arrivera jamais. Lui et Winnetou sont comme les grands oiseaux qui volent très haut au-dessus de la mer. Ils ne descen-dent jamais ; on ne peut les capturer.
– Tu fais erreur. Ils descendent très souvent. Et je sais qu’en ce moment même ils sont en bas, et très faciles à prendre.
– Uff ! Dis-tu la vérité ? Les as-tu vus ?
– Je leur ai même parlé.
– Où, où ? Dis-le-moi !
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L’ardeur avec laquelle il avait lancé ces questions nous montrait la passion qui l’animait contre nous. Old Wabble n’en répondit que plus calmement :
– Je peux t’aider à prendre Winnetou, Old Shatterhand et trois autres Visages Pâles, car je sais où ils sont. Mais je ne peux te révéler ce secret qu’à une condition.
– Quelle est cette condition ?
– Nous les prendrons tous les cinq. Vous aurez les trois autres Blancs et vous me laisserez Old Shatterhand et le chef des Apaches.
– Qui sont les trois autres Blancs ?
– Deux hommes de l’Ouest, qui s’appellent Hammerdull et Holbers, et un policier nommé Treskow.
– Je ne les connais pas. Alors nous prendrions ces cinq hommes et ne garderions que les trois qui ne nous intéressent pas, te laissant les deux auxquels nous tenons tant ? Comment peux-tu me demander une telle chose ?
– Je dois l’exiger, car j’ai une telle vengeance à tirer contre Winnetou et Old Shatterhand que je donnerais ma vie pour l’exercer !
– Nous ne leur en voulons pas moins !
– C’est possible, mais c’est moi qui sais où ils sont, et j’ai droit à ceux que je veux.
Le chef réfléchit un moment, puis demanda :
– Où sont-ils ?
– Tout près d’ici.
– Uff, uff ! Qui l’eût cru ? Mais es-tu sûr de les prendre ?
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– Il ne me faut que quelques-uns de tes guerriers pour les capturer.
– Il te faut des guerriers. Tu n’es donc pas sûr de les tenir.
– Tes guerriers doivent t’aider à les prendre au piège. Sans leur aide, tu ne les prendrais pas.
– Comment te permets-tu d’exiger ceux que nous tenons le plus à avoir pour nous.
– Parce que vous n’aurez rien si tu ne fais pas ce que je te demande.
– Uff ! Et qu’est-ce que tu auras si tu ne disposes pas des guerriers osages ? Rien, absolument rien. Tu demandes trop !
Ils discutèrent un moment. Matto Chako était trop avisé pour se laisser intimider et Old Wabble comprit qu’il devrait sans doute renoncer tout à fait à sa vengeance s’il ne faisait pas une concession.
– Bon ! Pour te prouver ma bonne volonté, je vous laisse-rai, outre les trois Blancs, Winnetou. Mais je veux absolument garder Old Shatterhand. J’ai à régler avec lui un compte beau-coup plus lourd que celui de l’Apache et, si tu ne me l’abandonnes pas, je préfère les laisser échapper tous les cinq. C’est mon dernier mot. Fais ce que tu veux !
Bien que sans empressement, l’Osage préféra se contenter de ce qu’on lui offrait et déclara :
– Qu’il soit fait selon le désir d’Old Wabble et qu’il con-serve Old Shatterhand. Mais je veux enfin savoir où sont ces cinq hommes et comment nous pourrons les prendre.
Le vieux cow-boy raconta qu’il nous avait rencontrés à la ferme de Fenner, mais se garda de révéler la situation peu glo-rieuse dans laquelle il s’y était trouvé. Ayant terminé son récit, il ajouta :
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– Tu sais maintenant pourquoi je suis arrivé en retard. Il fallait que je recueille tous les renseignements nécessaires pour pouvoir les prendre. Les cow-boys de la ferme ne connaissaient pas mes sentiments à l’égard de Winnetou et d’Old Shatterhand. L’un d’eux avait appris à la ferme la raison de leur présence près de la Republican River et l’avait racontée à un autre. Je les ai entendus et, la nuit, je me suis subrepticement approché de la fenêtre. Fenner était assis avec eux. Ils racontaient leurs aven-tures. Et il fut question de leurs projets. Ils veulent monter dans le Colorado, où un autre Blanc, lui aussi ennemi juré des hommes rouges, les a précédés. Ils doivent le rencontrer, je n’ai pas entendu où, et ensuite attaquer un groupe de Visages Pâles, qui…
– Qui est le Blanc dont tu parles ? interrompit le chef des Osages.
– On l’appelle Old Surehand.
– Old Surehand ! Uff ! Ce chien que nous avons pourchassé pendant trois jours sans arriver à le prendre. Il a tué deux de nos guerriers et plusieurs chevaux, et n’est jamais revenu dans notre territoire. Il l’évite, parce qu’il craint notre vengeance.
– Tu te trompes une fois de plus. Il était il y a quelques jours à la ferme de Fenner, et comme c’est de là qu’il est parti vers le Colorado, il a dû traverser votre territoire. Il semble donc qu’il n’a pas peur de vous.
– Il faut croire que le mauvais esprit le rend invisible. S’il ne passe pas par la grande montagne, il tombera entre nos mains à son retour. Nous le tenons. Il a dû, par crainte, voyager la nuit. Sans quoi nous l’aurions vu.
– Même en ce cas, vous auriez dû voir sa trace le jour venu. Cet homme ignore la peur. D’ailleurs on ne vous craint pas. La meilleure preuve en est que Winnetou et Old Shatterhand, vos
– 69 – ennemis mortels, sont venus ici, sachant bien pourtant que vous avez déterré la hache de guerre.
– Tais-toi ! Ce n’est pas parce qu’ils ne nous craignent pas. C’est parce que le Grand Esprit les a abusés, pour les faire plus sûrement tomber entre nos mains. L’essentiel est de savoir où ils vont et par où ils vont passer.
– Crois-tu que je sois venu te voir sans l’avoir appris ? J’ai si bien opéré qu’ils ne peuvent pas nous échapper. Je ne sais pas, il est vrai, combien de temps ils sont restés à la ferme de Fenner, car j’ai dû partir. Mais il est certain qu’ils l’ont quittée aujourd’hui, parce qu’ils veulent rattraper Old Surehand. Ils suivront naturellement la rivière et, comme il faut qu’ils la tra-versent, j’ai posté un de mes compagnons à chacun des passages possibles. C’est aussi pourquoi je suis arrivé ici seul. Ces guet-teurs ont pour mission d’attendre que les cinq canailles passent la rivière, de les suivre sans se faire voir et d’accourir ici pour nous dire quelle direction ils ont prise. Dis-moi si je n’ai pas sa-vamment opéré.
– Old Wabble a sagement agi, déclara l’Osage.
Nous qui l’écoutions ne partagions guère cette opinion. Tout au contraire, le « Roi des Cow-boys » s’était lourdement trompé en supposant que nous suivrions le cours de la rivière. Nous avions, comme je l’ai déjà dit, coupé la boucle de la Repu-blican River et pris une forte avance sur ses guetteurs. Mainte-nant, ils n’avaient qu’à nous attendre. Et c’est Old Wabble qui allait nous voir.
– Le chef des Osages, poursuivit Old Wabble, reconnaîtra que j’ai fait tout mon possible. Maintenant, il faut seulement que tes guerriers soient en place lorsqu’on aura besoin d’eux.
– Je vais partir immédiatement les chercher, dit Matto Chako.
– Où sont-ils ? Sont-ils loin d’ici ?
– 70 –
– Ils ont l’ordre de se rassembler au Wara-tou0 F1, sur la grande piste des bisons. Cet endroit est si éloigné des rivières que les Visages Pâles suivent volontiers, que tous mes guerriers peuvent s’y rassembler sans être vus d’un seul Blanc. Les Vi-sages Pâles savent que nous avons déterré la hache de guerre, mais ils ne peuvent pas savoir de quel côté attendre notre at-taque.
– Je ne sais pas où se trouve Wara-tou. Combien de temps te faut-il pour y aller ?
– Mon cheval est reposé, et c’est le meilleur coureur des Osages. Je peux y être longtemps avant le lever du soleil et te ramener à midi autant de guerriers qu’il t’en faudra pour captu-rer les quatre Blancs et l’Apache.
– Il y en aura combien ?
– Vingt suffiront largement.
– Je ne crois pas ! Cela suffirait s’il n’y avait pas la maudite carabine « Henry » d’Old Shatterhand, que vous prenez pour un fusil magique. Moi je sais qu’il n’y a là aucune magie, mais que cette carabine vaut vingt ou trente fusils ordinaires. Je peux te le dire, car, un jour je l’ai volée à Old Shatterhand. Mais je n’ai pas pu tirer un seul coup avec. Elle est construite de façon si mystérieuse que je m’y suis cassé la tête en vain. Pas un ressort, pas une vis !
– Uff, uff ! Tu lui as volé cette arme et tu ne l’as pas gar-dée ?
– Oui. Tu seras étonné d’apprendre que j’ai été forcé de la restituer. On aurait dit que tous les diables étaient ligués contre
1 L’eau de pluie.
– 71 – moi : it’s clear. J’aurais dû la démolir. Je voulais le faire, mais le général n’a pas voulu. Ce coquin avait l’intention de garder cette arme pour lui et il ne m’a pas laissé la…
Il s’interrompit, préférant sans doute ne pas s’étendre sur cet épisode peu glorieux. Le chef osage demanda :
– Old Wabble a parlé d’un général. Pourquoi s’est-il tu brusquement ?
– Parce que ça n’a pas d’importance. Il y a des noms qu’on préfère ne pas prononcer. Mais j’espère qu’avant ma mort, ce général me tombera encore une fois entre les mains. Il recevra alors dix fois plus de coups de fouet que naguère chez Helmer, lorsqu’il a eu la bassesse de révéler que je… pshaw ! Alors le chef des Osages veut aller chercher vingt guerriers ? Ce n’est pas assez : il en faut au moins cinquante : it’s clear.
Le chef n’avait probablement parlé que de vingt hommes pour ne pas risquer de passer pour un lâche. Mais il s’empressa d’acquiescer.
– Old Wabble doit savoir ce qu’il dit. S’il pense qu’il nous faut cinquante guerriers, nous les aurons. Je vais aller les cher-cher.
– Et je vais attendre que tu reviennes ? Ne vaudrait-il pas mieux que j’aille avec toi ?
– Non. Il faut que tu restes ici, pour accueillir tes gens. Ils ne savent pas exactement où tu es. Il faut donc que tu allumes un grand feu, qui se voie de loin.
– Il ne faut pas, parce que Winnetou et Old Shatterhand le verraient quand ils viendront. Il vaut mieux que…
Il n’eut pas le temps de poursuivre, car au même instant, les deux mains de Winnetou avaient agrippé son cou. Matto Chako s’était levé pour aller détacher son cheval. Le moment était venu pour nous d’agir. Cependant que l’Apache se char-
– 72 – geait d’Old Wabble, je me glissai derrière l’Osage, l’empoignai par la nuque de la main droite et, de mon poing gauche, lui as-senai un coup qui le fit s’effondrer à terre. Je le portai à l’endroit où il était assis quelques instants auparavant et où Winnetou s’empressait de venir à bout d’Old Wabble. Deux minutes plus tard, ils étaient ligotés et Winnetou lança les trois sifflements convenus. Bientôt, nos trois camarades arrivèrent avec nos che-vaux et nos fusils. Les deux captifs, encore inconscients, furent posés en travers des selles et attachés comme des sacs. Puis nous quittâmes le petit bois, car les compagnons d’Old Wabble devaient s’y rendre. Il eût suffi qu’un seul d’entre eux se trouvât à l’« arbre de la lance » sans que nous l’eussions remarqué, pour que nous nous trouvions dans le plus grand danger. Aussi che-vauchâmes-nous tout d’abord en remontant le cours du ruis-seau, pour ensuite le traverser et continuer par la Prairie, jusqu’au moment où nous aperçûmes un boqueteau isolé où nous fîmes halte. Le sol était humide et passablement creusé par le piétinement des bisons, ce qui nous permit d’allumer un petit feu dont la lueur n’était pas visible de la prairie.
Nous déchargeâmes nos prisonniers et les étendîmes près du feu. Ils avaient repris connaissance. En nous voyant, le chef Osage garda le silence, mais Old Wabble s’écria, en tirant sur ses liens :
– Tonnerre ! Voilà de nouveau nos bons pasteurs. Je me demande pourquoi vous prenez la peine de m’arrêter encore une fois.
Winnetou était trop fier pour répondre, et je l’imitai. Mais Dick Hammerdull, que j’avais mis au courant des projets qu’Old Wabble avait tramés contre nous, ne put s’empêcher d’exhaler sa colère.
– Vous êtes pires que des bêtes féroces. Elles, au moins, ne tuent que pour pouvoir vivre. Je ne sais ce qui me retient de prendre quelques-uns de ces tisons et de mettre le feu à ta per-ruque.
– 73 –
– Old Shatterhand ne le permettrait pas.
– Qu’il le permette ou non, peu importe. La mesure n’était peut-être pas pleine hier, mais aujourd’hui elle déborde et vos insolences n’amélioreront en rien votre situation.
– Vraiment ! Et de quel droit nous retient-on prisonniers ?
– Ne pose pas de questions stupides ! Old Shatterhand et Winnetou vous ont entendus dans le petit bois et nous savons quelles étaient vos intentions. Nous avons les meilleures raisons de vous mettre hors d’état de nuire.
Ces paroles jetèrent bas le courage d’Old Wabble. Du mo-ment que nous savions qu’ils avaient voulu nous capturer et nous tuer, il avait tout à redouter de nous. Je lui ferais peut-être grâce une fois de plus comme je l’avais fait hier, mais au-jourd’hui je n’étais plus seul en cause. Ses projets criminels nous avaient tous visés, et le vieux cow-boy devait comprendre que l’arrogance ne pouvait plus lui servir à rien. Aussi garda-t-il le silence et Dick Hammerdull l’imita.
Ce qui se passa alors me prouva une fois de plus l’étroite communion de pensée qui régnait entre le chef des Apaches et moi-même. En quittant le petit bois, j’avais pensé à Fenner et aux autres fermiers qui devaient être attaqués. Ils ne se dou-taient de rien. Il fallait les prévenir. Certes, le chef des Osages était entre nos mains et cette circonstance allait probablement différer l’exécution de ses plans criminels. Mais un événement imprévu pouvait nous ravir notre avantage. L’attaque était sus-pendue, mais non annulée. Il fallait alerter au moins Fenner, qui se chargerait ensuite de prévenir les autres. Mais qui le fe-rait ? Treskow était hors de question. Hammerdull et Holbers étaient de braves types de l’Ouest, mais la mission était trop im-portante pour qu’on pût la leur confier. Il ne s’agissait pas seu-lement d’arriver à destination, mais aussi, chose plus dange-reuse, de revenir. Il ne restait que Winnetou et moi. Je préférais que ce fût Winnetou. J’étais mieux assorti à nos trois autres
– 74 – compagnons, avec lesquels il devrait rester seul si c’était moi qui retournais chez Fenner. Je vis qu’il observait le cheval de Matto Chako d’un œil de connaisseur. Il se leva, alla jusqu’à la bête, ouvrit les sacoches de la selle, jeta tout ce qui s’y trouvait et y mit quelques morceaux de viande, mit son fusil d’argent en bandoulière et me demanda :
– Que pense mon frère de cet étalon osage ?
– Ses poumons sont bons et ses pattes aussi rapides que celles de l’antilope. Le cheval de mon frère pourra prendre des forces pour la course jusqu’au Colorado. J’en prendrai soin. Winnetou pourra donc monter ce cheval brun, qui aura tôt fait de le conduire et de le ramener.
– Uff ! Mon frère Shatterhand sait où je veux aller ?
– Oui. Nous t’attendrons ici. Tu seras de retour demain avant le coucher du soleil.
– Howgh ! Je salue mes frères.
Il sauta en selle et s’éloigna. Il savait qu’il n’avait pas be-soin d’en dire davantage. Mais nos autres compagnons m’assaillirent de questions sur le but de sa course nocturne. Je les renseignai à voix basse, car les deux prisonniers n’avaient pas besoin de savoir que les fermiers allaient être alertés. Puis, nous mangeâmes. Ensuite j’établis le tour de garde, m’arrangeant pour pouvoir dormir avant minuit. Car dans la Prairie, le moment le plus critique, c’est entre minuit et le matin et je préférais veiller moi-même à ce moment-là.
Après avoir recommandé aux trois camarades la plus grande vigilance, je m’étendis et m’endormis aussitôt, car aucun souci ne pouvait troubler mon sommeil. Je fus réveillé par Dick Hammerdull, qui avait pris la troisième garde. Tout allait bien. Je sortis pour faire les cent pas hors des buissons, en réfléchis-sant à ce que nous allions faire des prisonniers.
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Je n’en voulais pas à leurs vies, encore que les lois de la sa-vane nous donnaient parfaitement le droit de les tuer et de les mettre ainsi définitivement hors d’état de nuire. Mais pouvait-on laisser leur tentative sans châtiment et quel châtiment fal-lait-il appliquer ? Je me dis qu’il faudrait peut-être les emmener avec nous au Colorado, assez loin pour qu’entre temps le mo-ment opportun pour l’attaque des fermes fût passé. Mais cela présenterait de graves inconvénients. La présence de deux hommes ligotés nous gênerait et ralentirait notre marche. Il ne fallait plus y penser en attendant le retour de Winnetou qui me donnerait son avis.
Je connaissais fort bien l’endroit où se trouvaient actuelle-ment les Osages. J’y étais allé plusieurs fois avec Winnetou. Les hordes de bisons qui se déplacent vers le sud à l’automne et re-viennent dans le nord au printemps suivent toujours les mêmes parcours.
Leurs pistes sont par endroits profondément piétinées et restent visibles toute l’année. C’est sur un de ces parcours que se trouve le Wara-tou, c’est-à-dire l’eau de pluie. C’est un endroit assez semblable à celui dans lequel nous nous trouvions, mais plus profond, et avec beaucoup plus de végétation, en sorte que l’eau de pluie s’y accumule sans jamais disparaître entièrement, même à la saison chaude. C’était à dessein que Winnetou nous avait menés à l’endroit où nous étions ; car il était situé sur le chemin du Wara-tou. Il paraissait avoir l’intention de revoir le Wara-tou après son retour, ne fût-ce que de loin.
La nuit s’acheva. Au matin, je laissai dormir mes compa-gnons. Nous n’avions rien à faire, et les forces que nous donne-rait le sommeil nous seraient utiles plus tard. Lorsqu’ils s’éveillèrent, nous déjeunâmes d’un morceau de viande. Les pri-sonniers n’eurent rien.
Quelques jours de jeûne ne pourraient leur faire aucun mal.
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Ensuite, je me recouchai, et la matinée, puis l’après-midi, se passèrent en alternant le sommeil et la garde. Vers le soir, comme je l’avais prévu, Winnetou revint. Il avait été absent près de vingt heures, sans prendre une minute de sommeil, mais il avait l’air aussi frais et dispos que s’il s’était reposé avec nous. Le cheval brun qu’il avait monté ne paraissait pas non plus surmené, et je remarquai le regard de satisfaction et d’orgueil que lui lança le chef Osage. J’avais décidé de transformer sa fierté en colère. Selon les lois de la savane, le prisonnier et tout ce qu’il possède appartiennent à celui qui l’a capturé. Nous avions besoin de bons chevaux. Celui de Winnetou et le mien étaient excellents. La jument de Dick Hammerdull était fort laide, mais pleine de vigueur et d’endurance ; d’ailleurs il aurait été impossible de le décider à s’en séparer. Le cheval de Treskow était le meilleur que nous avions pu trouver, mais, en quelques jours, il avait prouvé son insuffisance. Il en était de même de la monture de Pitt Holbers. Nous n’avions pas encore eu lieu de nous en plaindre ; mais s’il arrivait, – et cela devait arriver –, que notre salut dépendît de la vitesse de nos chevaux, les deux bêtes en question pouvaient nous nuire gravement. Matto Cha-ko allait perdre son cheval brun.
Winnetou mit pied à terre, nous salua d’un signe de tête et s’assit à côté de moi. Nous échangeâmes un regard, et sûmes à quoi nous en tenir, sans avoir eu à parler. Il avait pu donner l’alarme sans encombre à la ferme de Fenner, et nous n’avions rien à signaler de notre côté. Les paroles auraient été inutiles. Certes, Treskow, Hammerdull et Holbers le regardèrent avec curiosité et furent déçus de son silence. Mais ils n’osèrent pas lui poser de questions.
S’il n’avait rien à dire au sujet de la mission qu’il venait de remplir, je le connaissais assez pour savoir que son silence ne durerait pas. Nous avions besoin d’être renseignés sur les Osages qui campaient à l’Eau de Pluie. Combien étaient-ils ? Peut-être fallait-il, dans l’intérêt de Fenner, leur faire savoir que les Visages Pâles avaient été mis en garde contre une attaque.
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Mais le Wara-tou n’était pas sur le chemin qu’il nous fallait prendre pour aller au Colorado. Si nous avions l’intention d’observer les Osages, nous ne pouvions pas emmener nos cap-tifs dans leur voisinage, où nous risquions de nous les faire re-prendre. Winnetou y pensait certainement comme moi, et j’étais sûr qu’il allait bientôt m’en parler. Je ne m’étais pas trompé. Au bout de cinq minutes, il me demanda.
– Mon frère Charlie s’est-il bien reposé ? Est-il prêt à partir immédiatement pour le Wara-tou ?
– Oui, répondis-je.
– Nous emmènerons les prisonniers jusqu’à la frontière du Colorado, mais nous devons savoir ce que font derrière nous les guerriers des Osages. Mon frère essaiera de l’apprendre.
– Mon frère Winnetou partira-t-il d’ici avec eux directe-ment ?
– Oui. Aussitôt que le cheval des Osages sera repu.
– Winnetou ne préfère-t-il pas attendre demain matin ? Il n’a pas dormi de la nuit et nous ne savons pas si la nuit pro-chaine sera paisible.
– Le chef des Apaches a l’habitude de ne dormir que lors-qu’il en a le temps. Mon frère Shatterhand a lui aussi un corps de fer. Il sait donc que je ne suis pas fatigué.
– Bien, comme tu voudras ! Où nous retrouverons-nous ?
– Mon frère Charlie connaît le grand trou que les Dakotas appellent Wako-kan1F2, et les Pieds-Noirs Kih-pe-ta-kih2 F3 ?
2 La vieille femme.
3 Voir note précédente.
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– Oui. Il est ainsi nommé parce qu’il ressemble à une vieille femme assise. Est-ce là que tu veux m’attendre ?
– Oui. Comme tu as un détour à faire, et qu’il te faudra aussi du temps pour observer les Osages, nous arriverons là-bas avant toi et Hammerdull.
– Hammerdull ? Faut-il qu’il m’accompagne ? Mon frère pense-t-il que ce soit nécessaire ?
– Oui, mais pas à cause du nombre des Osages. Il se peut qu’Old Shatterhand ait besoin de quelqu’un, ne serait-ce que pour garder son cheval, qu’il ne pourra pas emmener jusqu’au bout. Mon frère Charlie me donne-t-il raison ?
– Oui, bien que je sache que ton conseil est dicté plus par l’amitié que par l’inquiétude.
Je l’avais deviné, et il me regarda en souriant. Puis il s’adressa au chef des Osages, auquel il n’avait pas encore dit un seul mot.
– Que Matto Chako réponde à mes questions : vous vouliez attaquer quatre fermes des Visages Pâles ?
L’Osage ne répondit pas. Winnetou répéta sa question. Comme l’autre se taisait toujours, il lui dit :
– Le chef des Osages a si peur du chef des Apaches que les mots lui restent dans la gorge.
Ces paroles produisirent l’effet recherché. Matto Chako ré-pliqua avec colère :
– Moi, le chef suprême des Osages, j’ai tué sept ours gris de cette main que voilà. Mon nom le dit à quiconque veut l’entendre. Pourquoi aurais-je peur d’un coyote du peuple des Pimo ?
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Il avait employé le mot Pimo pour insulter Winnetou. Ce dernier, sans se départir de son calme, répondit :
– Matto Chako ne reconnaît pas qu’il avait l’intention d’attaquer les fermes.
– Non. Je ne le reconnais pas. Ce n’est pas vrai !
– Nous savons pourtant qu’il en est ainsi, car nous étions tapis derrière vous avant que tu reviennes avec la poule sauvage et nous avons tout entendu. Ta lance est restée sur la branche. Elle dira à ceux qui viendront à quel point peut aller la bêtise d’un homme qui se fait appeler un chef. Winnetou n’a jamais entendu qu’un homme qui veut se cacher orne sa cachette d’un signe qui dit à tout le monde : quelqu’un est caché ici. Tu n’as pas besoin d’avouer ton projet de pillage des fermes, car il ne pourra pas être exécuté. Je suis allé hier soir alerter les Visages Pâles. S’ils voient arriver quand même les chiens Osages, ils les chasseront à coups de fouet. J’ai également dit qu’Old Wabble avait été ton espion. Si jamais on le revoit dans les fermes, on ne lui tirera pas dessus : on lui mettra la corde au cou, comme il convient à un espion.
L’Osage resta silencieux, mais on pouvait voir sa colère en apprenant que Winnetou avait déjoué ses plans. Le vieux roi des cow-boys, pourtant, s’écria :
– Moi, un espion ! C’est un mensonge ! Si Winnetou me traite d’espion, c’est une canaille.
Winnetou ne répondit pas. Mais tant d’insolence eut raison de ma patience. Je commandai à Holbers :
– Pitt, serre ses liens à le faire crier et ne les desserre que lorsqu’il demandera grâce.
Pitt Holbers allait s’exécuter, mais Winnetou l’arrêta.
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– Non. Cet homme ne saurait m’offenser. Ses jours sont comptés. La tombe qui l’engloutira est plus près qu’il ne pense. On n’a pas le droit de tourmenter un mourant.
– Ah, fit le vieux avec un rire ironique. Voilà Winnetou qui se met à prêcher lui aussi. Même si cette tombe était là, devant moi, elle ne me ferait pas peur ; elle me ferait rire. La vie n’est rien ! La mort n’est rien ! L’au-delà est un conte inventé pour abuser les femmes et les petits enfants. Souvenez-vous de mes paroles. Je suis entré dans la vie sans demander la permission et j’en sortirai de même.
Attristé et indigné à la fois, je me détournai et allai dire à Dick Hammerdull, à voix basse de manière à n’être pas entendu des captifs, qu’il m’accompagnerait au Wara-tou. Il se réjouit de cette marque de confiance. Nous prîmes un jour de vivres et montâmes à cheval.
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