Le Secret de Old Shurehand
7 un Combat de Cyclopes
7
UN COMBAT DE CYCLOPES
Notre chevauchée du camp à la source nous avait écartés de notre route, et pour la retrouver, nous devions passer par l’endroit où notre imagination avait situé la bonanza fabuleuse, à savoir Squirrel Creek. En l’apprenant, Dick Hammerdull prit un air très sérieux, puis éclata de rire et dit :
– Espérons que les Tramps ne nous y suivront pas !
– S’ils nous suivent, répondit Treskow, ils méritent encore plus de coups qu’ils n’en ont reçus. Ils doivent tout de même se rendre compte que la bonanza n’existe pas.
– Se rendre compte ? Ils sont bien trop bêtes. Je vous parie qu’ils prennent encore ça pour argent comptant.
– Si c’est comme ça, ils nous suivront certainement et il vaut mieux qu’ils ne nous retrouvent pas.
– Je suis bien de votre avis. Et vous aussi, Mr. Shatter-hand ?
– Oui, répondis-je. Ils ont même deux raisons de nous suivre.
– Deux ? Je n’en connais qu’une, la bonanza. Vous pensez comme moi qu’ils y croient toujours ?
– Oui. Ils se croient très intelligents et, comme nous ne nous sommes pas spécialement moqués de leur crédulité à ce sujet, ils sont encore convaincus de l’existence de cette bonanza.
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– Ils nous suivront donc pour cette raison. Mais quelle est la seconde ?
– La vengeance, bien entendu.
– C’est juste. Ils vont donc suivre nos traces et faire tous leurs efforts pour nous rattraper.
– Mais ils n’y parviendront pas ! Car d’abord nos chevaux sont meilleurs que les leurs. Et ensuite, il leur faudra un certain temps avant de pouvoir quitter la source.
– Oui, il faudra longtemps avant qu’un d’entre eux arrive à se délier et à détacher les autres.
– Ils ne peuvent pas compter sur la squaw, qui n’est pas at-tachée. S’ils lui demandent de les aider, elle secouera la tête et s’en ira. Et puis, une fois qu’ils seront libres et voudront monter à cheval, hum !
Hammerdull tint à m’expliquer la signification de ce : « hum ».
– Ils découvriront alors qu’ils sont devenus très sensibles en un endroit où le cavalier a le moins besoin de l’être. C’est du moins ce que je leur souhaite de tout cœur. Est-ce ton avis, Pitt Holbers, mon vieux rat ?
– Si tu penses, mon cher Dick, qu’ils sont devenus plus sensibles dans la région en question, je n’ai pas d’objection. Avec toi, ce serait la même chose.
– Dis donc, je ne me laisserai jamais fouetter !
– Si jamais ils te rattrapent, je suis sûr qu’ils te fouetteront aussi fort que tu les as fouettés.
– Que je sois fouetté ou non, peu importe, l’essentiel c’est qu’ils ne me rattrapent pas.
– Pshaw’. Ils t’ont déjà pris une fois.
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– Assez ! Tu m’énerves. Dites, Mr. Shatterhand, ils nous suivront certainement dans la direction de Squirrel Creek, mais est-ce qu’ils le trouveront ?
– Certainement !
– Mais ils ne savent pas où il est !
– Il y a nos traces.
– Ils ne doivent pas savoir très bien lire les traces.
– C’est aussi mon avis. Mais nous serons toute la journée dans la prairie, et nous laisserons des traces qui seront encore très nettes demain. De plus, je crois que l’un d’eux connaît le chemin du Squirrel Creek.
– Qui donc ?
– L’homme-médecine blanc.
– Tibo taka ? Comment ce faux Comanche le connaîtrait-il ?
– Avant d’aller chez les Comanches, il est venu dans cette région. Se souviendra-t-il encore du Creek, je n’en sais rien, mais on peut supposer qu’il en connaît l’emplacement approxi-matif.
– Well ! Mais se joindra-t-il aux Tramps ? Il s’est disputé avec Old Wabble, hier, dans la prairie.
– Mais aujourd’hui ils s’allieront ! Et, de toute façon, il nous considère comme ses ennemis, comme le font les Tramps. Il y a donc toutes les chances pour qu’il se joigne à eux afin de nous poursuivre.
– Mais remmèneront-ils ?
– Sans aucun doute ! D’ailleurs, en allant avec eux, il ne fait pas de détour, puisqu’il veut aller au parc San Luis.
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– Par conséquent nous le verrons là-haut ?
– Plus encore qu’il ne le voudrait !
– Eh bien, tant mieux ! Il a une telle tête à gifles que je se-rai heureux de le revoir. Je ferai sur son visage une promenade à coups de poings dont on verra encore les traces dans quelques années.
Comme je l’ai déjà dit, notre chemin traversait une savane montant en pente douce ininterrompue. Dans la matinée, la montagne nous était apparue comme une chaîne continue, voi-lée dans le lointain. Mais nous nous en approchions de plus en plus. Dans l’après-midi, les géants des Rocky Mountains se dé-voilaient à nos yeux, avec leurs falaises couleur saumon se déta-chant sur le fond des forêts épaisses.
La nuit tombait lorsque nous atteignîmes le Squirrel Creek, en un point que nous connaissions déjà, en sorte qu’il ne nous fallut pas longtemps pour trouver un emplacement propice au campement.
J’avais déjà deux fois passé la nuit ici avec Winnetou, dans les environs. L’obscurité ne nous permit pas de faire une excur-sion. Mais, lors de nos précédents passages, nous n’avions trou-vé là aucune trace de présence humaine. Le cours du Squirrel Creek était encore si peu fréquenté que nous n’avions aucune raison de redouter d’y faire une mauvaise rencontre.
Le creek formait une petite boucle qui enfermait une clai-rière entourée de falaises, sur laquelle nous allumâmes un feu à l’indienne, qui éclairait plus qu’il ne chauffait. La rive opposée était couverte de buissons épais, qui aboutissaient plus loin à la prairie. Nous avions suffisamment à manger parce que, outre nos provisions, nous avions également emporté celles des Tramps, leur laissant le soin de pourvoir à leurs besoins en chassant.
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Au milieu du repas, Hammerdull éclata soudain de rire et déclara :
– Messieurs, j’ai une bonne idée !
– Toi ? fit Holbers. C’est plutôt rare !
– Si c’est rare tant pis pour toi !
– Pourquoi ?
– Parce qu’il faut être idiot pour rester avec quelqu’un qui a rarement de bonnes idées.
– Dis toujours !
– Voilà : Je veux faire de la peine aux Tramps.
– C’est inutile. Ils ont bien assez de peine comme ça.
– C’est loin d’être assez. Messieurs, n’êtes-vous pas d’avis qu’ils croiront que nous sommes allés tout droit à la bonanza ?
– C’est possible, dit Treskow.
– C’est même certain. Ils se diront que nous irons tout de suite pour cacher le gisement et le rendre introuvable. Alors on peut leur faire une bonne blague.
– Laquelle ?
– Faire un trou quelque part ici et ensuite le reboucher très visiblement. Ils s’imagineront que c’est l’emplacement de la bo-nanza et ils s’empresseront de le fouiller.
– Well ! Et ils n’y trouveront rien, dit Treskow.
– Ce n’est pas assez ! Il faut qu’ils y trouvent quelque chose.
– De l’or ?
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– Pshaw ! Si j’avais de l’or à ne savoir qu’en faire, je ne leur en laisserais pas une miette. Il faut qu’ils trouvent autre chose : un petit mot. Avec quelque chose d’écrit dessus, qui leur fera vraiment de la peine. Et quand je dis peine, je m’entends !
– Ce n’est pas une mauvaise idée !
– Bonne ou mauvaise, peu importe. L’essentiel c’est que ça leur fasse de la peine. Qu’est-ce que tu en penses, Pitt Holbers, mon vieux rat ?
– Je pense que c’est une très bonne chose. Je dirais une fameuse blague.
– N’est-ce pas mon vieux ? fit le gros qui ajouta : Tu sais que tu n’es parfois pas aussi bête que tu en as l’air.
– C’est la différence qu’il y a entre toi et moi.
– Différence ? Quelle différence ?
– Je ne suis pas aussi bête que j’en ai l’air et tu as l’air moins bête que tu l’es. Et voilà !
– Tonnerre ! Tu vas encore me mettre en colère. Si tu con-tinues, je vais te dire ce que je pense de toi.
– Bon, je ne dis plus rien. Taisons-nous, méfions-nous plu-tôt. Mais comment vas-tu faire pour trouver du papier ? Il n’en pousse pas dans la prairie.
– Je sais que Mr. Shatterhand en a. C’est un écrivain. Il m’en donnera bien une feuille.
Enthousiasmé par son projet, il arriva à m’extorquer une feuille de papier et un crayon et je laissai les deux amis à leurs efforts de création littéraire.
J’ai vu travailler des bûcherons, des fondeurs, des porte-faix, des chaudronniers et bien d’autres ouvriers à la sueur de leur front. Mais je n’ai jamais vu des gens se donner autant de
– 274 – mal que Dick Hammerdull et Pitt Holbers dans cette occasion. Au bout d’une heure de grognements, de soupirs, d’exclamations et de transpiration, ils purent enfin nous lire leur chef-d’œuvre mirlitonesque, que je suis heureux de repro-duire ici :
Ce n’est pas la Bonanza
Que vous avez trouvé là.
Il faut être bête comme vous
Pour avoir creusé ce trou.
Troulà, troulà, troulalà !
Cela fait, nos deux « poètes » se mirent en devoir de prati-quer une excavation d’une profondeur suffisante, ce qui, dans ce sol pierreux, leur prit deux bonnes heures. Ils y déposèrent leur ouvrage, soigneusement enveloppé pour le protéger de l’humidité, et le rebouchèrent ensuite en ayant soin de bien tas-ser la terre et les pierres pour ne pas laisser aux Tramps un ou-vrage trop facile.
Tout cela n’alla pas sans bruit et, si nous ne nous étions pas trouvés dans une région si écartée, nous n’aurions certes pas to-léré cette plaisanterie douteuse. Mais on ne pouvait refuser à Hammerdull cette satisfaction. Quelqu’un allait toutefois en payer le prix… et ce fut malheureusement moi-même !
L’ouvrage était terminé ; nous étions assis autour du feu, et nous bavardions comme d’habitude à mi-voix. Soudain je vis Winnetou saisir son fusil d’argent, l’amener à lui lentement et presque imperceptiblement, en même temps qu’il reculait son pied droit, de manière à lever le genou. Il était évident qu’il vou-lait tirer et tirer à partir du genou, ce qui est le tir le plus difficile qui soit. Son visage était tourné vers l’eau. Il avait dû voir quelqu’un dans les buissons sur l’autre rive et voulait lui tirer dessus.
Le tir à partir du genou est utilisé lorsque par exemple on découvre un ennemi qui vous guette. Si l’on épaule son fusil, il
– 275 – vous voit, et disparaît. Pour l’éviter, on replie le jarret jusqu’à ce que la cuisse forme une ligne dont le prolongement passe par le point qu’on veut atteindre.
Alors, on prend son fusil ce qui n’attire pas l’attention parce que dans l’Ouest, on a toujours son arme à portée de la main, puis de la main droite, on met le doigt sur la détente et, toujours de la main droite, on place le fusil le long de la cuisse, dans la direction voulue.
Celui qu’on vise, bien que le canon soit maintenant braqué sur lui, doit continuer à ignorer qu’on veut tirer sur lui. Il faut donc avoir recours à des feintes. Le tireur baisse les paupières, pour qu’on ne voie pas la direction de son regard. Il ne doit pas fermer l’œil gauche, pour ne pas attirer l’attention. Il remue la tête de côté et d’autre, il s’entretient avec ses camarades, bref il fait tout pour que l’autre ne se doute de rien. Et lorsque le canon est dans la bonne position, il tire.
Ce genre de tir exige naturellement une adresse consom-mée et une longue expérience. Winnetou me l’avait appris. Il y était passé maître et je l’ai rarement vu manquer son but.
J’aime mes armes et je considère aujourd’hui encore ma carabine Henry et mon Tueur d’Ours comme les plus précieux de mes biens. Le fusil d’argent de Winnetou les surpassait en-core. De son vivant, je ne l’ai jamais vu ni touché sans éprouver un sentiment de vénération. Quand il fut tué, bien plus tard, on l’enterra à cheval avec toutes ses armes, y compris le fusil d’argent. Quelques années après, alors qu’avec mes compa-gnons je poursuivais un groupe d’indiens Ogelallah, les Sioux voulurent ouvrir sa tombe et la piller. Nous les repoussâmes après un dur combat. Comme je ne pouvais pas rester sur place et que je prévoyais que la tentative serait renouvelée, je tirai le fusil d’argent de la tombe et m’arrangeai pour le faire savoir. En apprenant que l’arme avait été enlevée, les Sioux renoncèrent à violer la sépulture. Ce fusil est aujourd’hui accroché près de
– 276 – mon bureau entre le vieux « Gun » de Sam Hawkens26 F27 et mon Tueur d’Ours.
En écrivant, je l’ai sous les yeux et je pense à celui à qui il n’a jamais fait défaut, à celui qui a été mon meilleur et peut-être mon seul ami, au sens le plus complet et le plus noble du terme.
Winnetou regardait donc le cours d’eau et le canon du fusil était pointé vers l’autre rive. Je m’étendis aussitôt, pris ma ca-rabine, pliai le genou en l’air, et entamai une conversation ani-mée avec Dick Hammerdull, tout en observant les buissons, les yeux mi-clos. J’aperçus un canon de fusil braqué sur moi, et avant que j’eusse eu le temps de viser, le coup partit, en même temps que celui de Winnetou. Un cri retentit de l’autre côté. Winnetou avait touché son but. Et je sentis un choc à la cuisse.
L’instant d’après, on entendit sur l’autre rive le bruit d’une chute, suivi d’un profond silence. Le Creek a de trois à quatre mètres de large à cet endroit, mais d’un bond prodigieux, Win-netou l’avait traversé et s’était enfoncé dans les buissons.
Mes camarades se levèrent aussitôt. Pendant qu’ils m’assaillaient de questions, je m’empressai de piétiner le feu pour l’éteindre, afin d’éviter d’offrir une cible à de nouveaux coups de feu.
Puis nous écoutâmes. Une bonne demi-heure passa. J’avais mal à la jambe et, en la touchant, je constatai qu’elle saignait abondamment. J’étais blessé. La voix de Winnetou retentit alors :
– Rallumez le feu !
Je rassemblai les braises, soufflai dessus et remis du bois mort. Nous vîmes alors Winnetou sur l’autre rive. Il avait une
27 cf. Winnetou.
– 277 – extrémité de son lasso à la main. À l’autre était attaché un corps d’homme couché près de lui. Sans prendre d’élan, il sauta jusqu’à nous et tira ensuite le corps immobile, qui tomba à l’eau. Je l’aidai. Cependant, il nous raconta :
– J’ai vu de l’autre côté un visage et j’ai tiré dessus. Il y avait un autre homme, que je n’ai pas vu. J’ai traversé pour sa-voir s’ils étaient nombreux. J’en ai entendu un s’enfuir et l’ai suivi. Il y avait derrière les buissons cinq cavaliers et sept che-vaux. Le fuyard les a rejoints en courant et leur a dit qu’il avait abattu Old Shatterhand mais que son compagnon avait été tué par Winnetou. Ce sont tous des Visages Pâles. Le fuyard parlait anglais. Il est monté sur un des deux chevaux libres. Ils ont at-tendu un moment, et puis le fuyard a dit :
« Il est mort, sans quoi il serait venu demander de l’aide. Nous devons partir, car on va nous poursuivre. Mais mon vœu est exaucé et ma vengeance satisfaite : Old Shatterhand est mort ! »
« Winnetou a été inquiet au sujet de son ami. Il est revenu à l’endroit en direction duquel il avait tiré et a trouvé ce cadavre. Puis il l’a attaché à un lasso et vous a demandé de rallumer. Winnetou est heureux de voir son ami Shatterhand en vie.
– Qui ces Blancs peuvent-ils être ? demanda Treskow. Cer-tainement pas les Tramps, qui n’ont pas pu arriver jusque-là.
Je me penchai sur le mort. La balle infaillible de l’Apache l’avait frappé au front. C’était un des compagnons de Toby Spencer.
Winnetou remarqua alors une tache sombre sur l’herbe, la suivit des yeux jusqu’à moi, et s’écria :
– Uff ! Mon frère est blessé. Il a été touché. Le sang coule abondamment. Est-ce dangereux ?
– Je ne crois pas, répondis-je.
– 278 –
– L’os est-il cassé ?
– Non, car je peux me tenir debout.
– C’est une blessure étrange. Dans la position où il se trou-vait, mon frère ne pouvait pas être touché à cet endroit-là.
– C’est bien ce que je me suis dit. La balle a dû frapper la falaise et ricocher sur moi.
– Ce n’est pas bon. Les blessures par ricochet font mal. Je vais examiner la plaie.
– Pas tout de suite ! Nous devons partir.
– À cause de ces Visages Pâles ?
– Oui. Notre feu est rallumé. S’ils reviennent, ils nous des-cendront sans difficulté.
– Ils ne reviendront pas. La voix de celui qui parlait était très effrayée. Il faut quand même nous éloigner, par prudence, mais je vais auparavant examiner la plaie. Il y a longtemps qu’elle est ouverte. Mon frère doit avoir perdu beaucoup de sang. Il faut la panser sans retard.
– Alors, que Hammerdull garnisse le feu pour qu’il éclaire jusqu’à l’autre rive et que les autres se tiennent prêts à tirer s’ils voient bouger une branche.
L’examen de ma blessure confirma que l’os n’était pas tou-ché, mais la plaie risquait d’être longue à guérir.
Winnetou arriva à extraire la balle avec son couteau. Aplati d’un côté, le projectile avait pénétré obliquement en déchirant les chairs. Ce qui promettait de la fièvre, des douleurs, et une ci-catrisation lente. Et ce au moment même où tout retard pouvait avoir des conséquences funestes !
J’avais heureusement quelques mouchoirs dans ma sa-coche. Pendant que Winnetou me pansait, il me dit :
– 279 –
– Il est heureux que mon frère ait appris à supporter la souffrance comme les guerriers rouges. Si nous ne trouvons pas bientôt l’herbe qu’on appelle Tchitoutlichi, il y aura une in-flammation. Mais si nous en trouvons, ainsi que du Disbitar-ntcho, j’espère que cela ira bien, car tu as un tempérament vi-goureux et un sang très sain. J’espère que tu peux monter à che-val.
– Naturellement ! Je n’ai pas envie de jouer au malade.
– Par prudence, il faut trouver un autre endroit. Mais garde-toi bien de perdre trop de sang.
Nous descendîmes le long du Creek pendant près d’une heure, puis nous nous arrêtâmes et allumâmes un nouveau feu. On confectionna des torches avec du bois résineux et les trois chefs indiens partirent herboriser pour soigner leur ami blessé.
Dick Hammerdull s’était assis auprès de moi et me regar-dait avec ses gros yeux. Soudain, il me caressa la joue avec une tendresse inquiète en grognant :
– Quelle maudite invention que les armes à feu ! Surtout quand on est touché. Est-ce que vous avez très mal, Mr. Shat-terhand ?
– Pas du tout en ce moment, répondis-je.
– Espérons que ça en restera là.
– Ce n’est guère probable. Une blessure qui ne fait pas mal ne guérit pas. En tout cas pas vite !
– Quel dommage ! Je voudrais pouvoir avoir mal à votre place. Et je ne suis pas seul de mon avis, n’est-ce pas, Pitt Hol-bers, mon vieux rat ?
– Hum, répondit l’autre, je préférerais avoir été touché moi-même.
– 280 –
– Tiens ! Alors pourquoi ne t’es-tu pas assis à la place où la balle devait arriver ?
– Je ne pouvais pas savoir !
– Savoir ou non, peu importe, mais je voudrais bien qu’on me dise qui a tiré cette balle.
– Probablement Toby Spencer lui-même, dis-je.
– Fameux tireur !
– Il tirait mieux dans le temps, mais il a reçu de moi une balle de revolver dans la main chez la mère Thick, heureuse-ment d’ailleurs, sans quoi je ne serais plus de ce monde. C’est Winnetou qui a bien tiré. Du genou, dans l’obscurité, et mettre une balle en plein front. Les Tramps en feront une tête demain en trouvant le mort à l’endroit où nous avons campé.
– Well ! Ils seront d’autant plus sûrs que la bonanza est là. Ils penseront que nous avons tué cet homme parce qu’il a dé-couvert le placer.
– C’est possible, mais c’est à cause de votre histoire de bo-nanza que je suis blessé.
– Vraiment ? Et pourquoi ?
– C’est le bruit que vous avez fait qui a attiré ces gens.
– Hum ! Alors vous m’accablez de reproches.
– Non. C’est fait. On ne peut rien y changer. Écoutez, voilà les chefs.
C’étaient eux. Winnetou déclara joyeusement :
– Que mon frère Shatterhand se réjouisse, car nous avons trouvé beaucoup de Tchitoutlichi ainsi que plusieurs Disbitar-ntcho. La blessure guérira plus facilement, sinon sans douleur.
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Cette nouvelle me rassura. Le pansement que je portais était très insuffisant et je pouvais redouter des complications qui m’auraient peut-être empêché de monter à cheval. Mais je connaissais le remarquable pouvoir curatif de ces plantes et j’étais sûr désormais que tout irait bien.
Winnetou m’ôta le pansement et lava la plaie. Puis il con-fectionna avec une feuille souple un tampon qu’il imbiba du suc du Disbitar-ntcho. Cette plante appartient à la famille des Papa-veracées. Au moment où on me fit tourner le tampon dans la plaie j’eus l’impression qu’on y introduisait un fer rouge. Je ne suis pas douillet, mais je dus, cette fois, faire les plus grands ef-forts pour prendre la chose avec le sourire. Winnetou me regar-da, et me dit en hochant la tête :
– Si Old Shatterhand peut supporter cette douleur avec le sourire, c’est qu’il est capable de sourire même au poteau de tor-ture. Howgh !
L’opération se répéta deux fois, mais un peu moins doulou-reusement. Ensuite, l’Apache me fit absorber de la sève de Tchi-toutlichi, qui est claire comme de l’eau, en posa une feuille sur la plaie et la banda solidement.
Ces deux plantes, que je n’ai vues nulle part en Europe, ni même dans l’est des États-Unis, sont considérées par les In-diens comme un don du Grand Esprit à ses enfants rouges ; elles ne poussent que là où vivent ces derniers. Les Indiens croient qu’elles disparaîtront avec eux, et Winnetou lui-même, si libre de préjugés, partageait cette croyance.
Les six Blancs que Winnetou avait vus étaient peut-être re-venus et nous guettaient. Nous prîmes les mesures de sécurité qui s’imposaient et établîmes un tour de garde dont je fus dis-pensé en raison de ma blessure. Je dormis d’un trait et fus ré-veillé parce que je me sentais la gorge sèche. Winnetou vint me donner ses soins, puis nous mangeâmes et nous remîmes en route.
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Il fallait d’abord savoir ce qu’étaient devenus les six Blancs. Nous traversâmes le Creek, et continuâmes à allure modérée, pour ne pas trop me fatiguer, cependant que l’Apache se déta-chait au galop pour retrouver la piste. Il la trouva bientôt et nous y mena. Elle traversait la prairie dans la même direction que nous, comme nous l’avions pensé. Nous savions que Toby Spencer voulait également monter au parc San Luis, et nous suivîmes ses traces.
Cette prairie n’était pas grande. D’ailleurs les plaines fai-saient place aux premiers contreforts de la montagne et il n’était plus question de chevaucher en ligne droite. Nous connaissions heureusement les chemins et les cols par où il nous fallait pas-ser. Il s’agissait d’abord de gagner la vieille Piste Continentale, jadis très fréquentée par les hommes de l’Ouest, et qui déroulait ses innombrables méandres à travers les montagnes. Elle est aujourd’hui presque oubliée.
Lorsque nous eûmes quitté le terrain herbeux, la trace de-vint plus difficile à déceler. Parfois elle disparaissait tout à fait. Mais nous la retrouvions toujours sans grand effort, ce qui nous laissa supposer que nos prédécesseurs se dirigeaient également vers la Piste Continentale.
À chaque point d’eau, je descendais pour rafraîchir ma blessure. Je m’étais arrangé pour ne pas perdre trop de temps. J’avais serré la partie supérieure de ma botte, au-dessus du ge-nou, avec une courroie, isolant ainsi la partie inférieure de la jambe. Je remplissais la partie supérieure de la botte avec de l’eau et il y en avait généralement assez pour jusqu’à la fois sui-vante. De temps à autre, je ne descendais pas de cheval et un de mes compagnons me « remplissait la botte ».
Lorsqu’on a passé très longtemps à parcourir les horizons monotones de la Prairie, les Montagnes Rocheuses produisent un effet extraordinaire. Les couleurs et les lumières y sont pro-digieusement riches. Ce n’est pas la dignité fière et massive des Alpes, ni l’épopée pyrénéenne, ni l’immensité écrasante de
– 283 – l’Himalaya. C’est la hauteur, noble et grave, mais souriante. Les Grecs de l’antiquité avaient logé leurs Dieux sur l’Olympe. Les Indiens ont tout autant de raisons de croire que leur Grand Ma-nitou habite ces montagnes.
Chaque détour du chemin nous révélait un horizon nou-veau. Et le vent des hauteurs commençait à nous rafraîchir les joues. Après-midi, nous atteignîmes la Piste Continentale. Nous connaissions le site, et nous nous y engageâmes sans hésiter. Bientôt nous nous trouvâmes dans une magnifique forêt de sa-pins. Au bout d’un quart d’heure, nous vîmes arriver à notre rencontre un cavalier vêtu de toile et coiffé d’un sombrero à larges bords. C’est la coiffure favorite dans le Colorado.
Il n’avait guère plus de vingt ans. En nous apercevant, il ar-rêta son cheval et nous jaugea du regard. Il ne portait pas d’autre arme qu’un couteau à la ceinture.
Il nous salua :
– Good day, gents ! Puis-je demander où vous allez ?
– Nous montons, répondis-je.
– Jusqu’où ?
– Nous ne savons pas exactement. Jusqu’à ce qu’il fasse noir et que nous trouvions un bon endroit pour camper.
– Il y a parmi vous des Rouges et des Blancs. Puis-je savoir vos noms ?
– Pourquoi ?
– Parce que je cherche du secours et ne puis le trouver que chez des Gentlemen.
– Eh bien, vous tombez bien ! Je m’appelle Old Shatter-hand et…
– 284 –
– Old Shatterhand ? m’interrompit l’étranger. Mais je vous croyais mort !
– Mort ? Qui vous l’a dit ?
– Celui qui vous a tué, paraît-il, hier soir.
– Ah ! Où est-il ?
– Vous allez le savoir, Sir. Si c’est sur vous que ces gens ont tiré, je peux me fier à vous. Mon père est maréchal-ferrant. Nous nous sommes installés ici il y a un certain temps parce qu’on peut bien gagner sa vie sur cette vieille route. On a trouvé de nouveaux gisements d’or et d’argent dans la montagne et il passe chaque jour des gens qui ont besoin de notre forge. Jusqu’à présent tout a bien marché ; nous sommes contents, sauf que de temps en temps il passe des gens qui ne sont pas du tout des gentlemen. Mais je n’ai jamais vu pire que ces six bonshommes. Ils sont arrivés il y a quatre heures, nous ont donné de l’ouvrage et n’ont pas voulu payer. Ma sœur a dû se cacher, je n’ai pas besoin de vous dire pourquoi. Ils ont enfermé mon père, et j’ai dû leur apporter tout ce qu’il y avait à boire et à manger dans la maison. Farine, viande, pain, ils jettent tout par terre, et les bouteilles voltigent avant même d’être bues. J’ai fini par pouvoir m’échapper et je voulais descendre dans la vallée pour chercher mon frère qui est à la pêche.
– Savez-vous le nom de ces gens ?
– Il y en a un qui s’appelle Spencer et un autre qu’on ap-pelle le Général.
– Well ! Vous n’avez pas besoin de descendre dans la val-lée ; nous allons vous aider. Venez !
Il fit demi-tour et nous poursuivîmes notre course. Au bout d’un certain temps, la forêt cessa sur notre droite, pour conti-nuer encore un peu à gauche, jusqu’à un tournant. Nous fîmes halte sous les derniers arbres parce qu’il y avait, au bord du
– 285 – chemin, à une demi-portée de fusil, une maison qui ne pouvait être qu’une forge. Dans l’enclos attenant, il y avait des chevaux, mais nous ne pouvions pas voir combien.
Winnetou m’interrogea du regard. Il n’y avait personne de-vant la maison. Les Rowdies27 F28 devaient encore être à l’intérieur. Aussi déclarai-je :
– Ce qu’il y a de mieux à faire c’est de les surprendre. On y va au galop, on met pied à terre, on entre dans la maison, et hands up ! En avant ! M. Treskow restera devant la porte avec les chevaux.
J’avais pris cette disposition parce que Treskow, n’ayant rien d’un homme de l’Ouest, était capable de commettre une er-reur dans la manœuvre du hands up. De toute façon il fallait faire garder les chevaux. Nous bondîmes en avant. Arrivés de-vant la maison, les autres mirent instantanément pied à terre. Il me fallut un peu plus de temps. Je les suivis. L’intérieur se composait de deux pièces, la forge et la salle. Pour entrer dans la salle, il fallait passer par la forge. Quand je pénétrai dans la salle, nos bonshommes avaient déjà les mains en l’air. Je ne voyais que leurs mains, car la pièce était petite et j’avais dû res-ter derrière mes camarades. Winnetou commandait :
– Le premier qui laisse tomber le bras, je le tue. Que Matto Chako leur prenne leurs fusils !
Lorsque ce fut fait, il dit :
– Hammerdull, prenez-leur les armes qu’ils ont à la cein-ture.
L’ordre fut exécuté. L’Apache commanda alors :
28 Vagabonds et écumeurs du Far West.
– 286 –
– Asseyez-vous le long du mur l’un à côté de l’autre. Vous pouvez baisser les bras ; mais le premier qui se lève reçoit une balle.
Je me frayai un chemin entre Holbers et Apanatchka et m’avançai. Un cri de terreur retentit :
– Mille diables ! Old Shatterhand !
C’était Spencer. Chez la Mère Thick, il ne savait pas qui j’étais. Mais hier, quand il avait tiré sur moi, ses compagnons lui avaient appris mon nom. Je lui dis d’un ton sévère :
– Oui, les morts se réveillent. Vous avez mal visé.
– Visé… ? Moi… ?
– N’essayez pas de nier ! Vous souvenez-vous des termes dans lesquels vous avez pris congé de moi chez la mère Thick à Jefferson-City ?
– Je… ne… sais… plus…, marmonna-t-il.
– Je vais vous rafraîchir la mémoire. Vous avez dit :
« Au revoir ! Et alors c’est toi qui auras les mains en l’air, chien. » Eh bien, nous nous revoyons ; et qui est-ce qui a les mains en l’air ?
Il ne répondit rien et fixa le sol. Il avait l’air d’un boule-dogue qu’on vient de fouetter.
– Ce jour-là vous n’aviez à payer que les boissons et les verres cassés. Aujourd’hui ce sera plus cher. Oui, bien plus cher ! Vous m’avez blessé.
– Je n’ai pas tiré sur vous, dit-il.
Je pris mon revolver, le braquai sur lui, et déclarai :
– 287 –
– Avouez tout de suite ! Un mensonge de plus et je tire ! Était-ce vous ?
– Non… oui… non… oui, oui, oui ! cria-t-il pendant que je rapprochais le canon de sa tête.
– Votre conduite a coûté la vie à votre camarade hier. Comment paierez-vous la blessure que vous m’avez faite ?
– Nous sommes quittes, répondit-il.
– Comment quittes ?
– Vous m’avez blessé à la main. Il leva sa main droite en-core garnie d’un pansement.
– À qui la faute ?
– À vous bien sûr !
– Vous vouliez me tirer dessus, et je vous ai devancé. J’étais en état de légitime défense. J’aurais pu vous tuer au lieu de vous blesser. Mais… où est le général ?
Je posai cette question car Douglas n’était pas dans la pièce.
– Je ne sais pas, dit-il. Il est parti sans rien dire.
– Quand ?
– Juste avant votre arrivée.
– Vous devez savoir où il est. Puisque vous dites que non, je vais en finir avec vous.
Il vit de nouveau mon revolver braqué sur lui et, avec la lâ-cheté habituelle aux brutes, il avoua aussitôt :
– Il voulait suivre le fils du maréchal-ferrant, parce qu’il pensait qu’il était allé chercher des gens.
– 288 –
– Donc il n’est pas parti juste avant notre arrivée.
– Non, aussitôt après le départ du jeune homme.
– À pied ?
– Non. Il a pris son cheval, parce que le jeune homme était à cheval aussi.
– Dans quelle direction est-il parti ?
– Nous n’avons pas fait attention.
– Well, nous verrons bien.
Je sortis pour donner à Treskow les instructions néces-saires en cas de retour du « Général ». Le fils du maréchal-ferrant qui, par prudence, n’était pas rentré, se trouvait auprès de lui. De la gauche, je vis arriver une jeune fille. La désignant, je demandai au garçon :
– Qui est-ce ?
– C’est ma sœur, qui s’était cachée.
– Il faut que je l’interroge.
Lorsqu’elle fut près de nous, son frère lui expliqua que, comme nous étions là, elle n’avait plus besoin d’avoir peur, et je lui demandai :
– Où étiez-vous, Miss ?
– De l’autre côté, dans le bois, répondit-elle.
– Pendant tout le temps ?
– Non. J’ai vu mon frère partir et j’ai voulu le suivre. Alors celui qu’on appelle le Général est sorti de la maison et a pris son cheval dans l’enclos. Il m’a vue, et il est venu vers moi. Je me suis sauvée ; mais il m’a rattrapée comme je venais d’atteindre le bois.
– 289 –
– Et après ?
– Des cavaliers sont arrivés à la maison.
– C’était nous. Nous a-t-il vus ?
– Oui. Il avait l’air effrayé et il a juré terriblement.
– Est-ce qu’il nous a reconnus ?
– On dirait. Il a parlé d’Old Shatterhand et d’un certain Winnetou.
– C’est bien désagréable. Qu’est-ce qu’il a fait ensuite ?
– Il est parti à cheval.
– Sans rien dire d’autre ?
– Il m’a donné un message pour Old Shatterhand.
– C’est moi. Qu’est-ce que vous devez me dire ?
– C’est… c’est… ça va probablement vous fâcher, Sir.
– Pas du tout. Je vous prie de me répéter exactement ses paroles.
– Il a dit que vous étiez le plus grand coquin qu’il y ait sur terre. Que ça lui était égal que vous fassiez pendre ou mourir d’une autre façon ses compagnons, mais qu’il réglerait ses comptes avec vous.
– Et c’est tout ?
– C’est tout. Mais ce qu’il a dit de vous m’a donné peur de vous, et si je n’avais pas vu mon frère rester longtemps tran-quille devant la porte sans qu’il lui arrive rien je ne serais pas venue.
– Vous pouvez être tranquille ; on ne vous fera plus rien.
– 290 –
Je rentrai et son frère me suivit.
– Alors, savez-vous où est le général ? me cria Toby Spen-cer.
– Oui, répondis-je. Il s’est enfui.
– Ah ! Vraiment enfui ? demanda-t-il d’un ton joyeux.
– Oui. Je ne suis pas comme vous. Je dis la vérité tout de suite.
– Haha ! Alors vous ne l’aurez pas !
– Pas aujourd’hui, mais d’autant plus sûrement plus tard. Mais vous, je vous ai. À ma merci !
– Pshaw ! Vous nous relâcherez volontiers !
– Pourquoi ?
– Par peur de lui.
– De ce lâche, qui s’est enfui dès qu’il nous a vus ?
– Oui. Il nous vengerait.
– Pshaw ! Il m’a fait dire par la fille du forgeron que ça lui était égal que je vous pende ou vous fasse mourir autrement.
– Je ne vous crois pas.
– Peu importe ! Passons à autre chose. Où est le maître de la maison ?
– Dans la cave, répondit son fils en montrant une trappe pratiquée dans le plancher.
– Il est enfermé ?
– Oui. Ils l’ont maîtrisé et jeté là.
– Faites-le monter.
– 291 –
Spencer prétendit qu’il n’avait pas la clef mais finit par la donner sous la menace de mon revolver.
La pièce était jonchée de débris de bouteilles, de verres, d’assiettes, et d’autres ustensiles. On ouvrit la trappe et le forge-ron apparut. C’était un homme de haute taille, vigoureux et os-seux. Il ne s’était pas laissé faire sans résistance. Son visage était tuméfié et égratigné, il saignait encore. Son aspect était affreux. Après avoir jeté un regard autour de lui, il s’adressa à moi :
– Qui est-ce qui m’a fait sortir de la cave ?
– Nous, répondis-je.
– Comment vous appelez-vous ?
– Old Shatterhand.
– N’est-ce pas le nom d’un homme de l’ouest renommé ?
– On le dit.
– Mais ces Rouges ? Peut-on leur faire confiance ?
– Ce sont des chefs dans leurs nations et ils ont l’habitude de protéger tous ceux qu’on opprime.
– Well ! Vous êtes venus fort à propos, Messieurs. Il est inouï que des Rouges doivent venir protéger un honnête homme contre ces bandits. Vous n’avez pas idée de ce que sont ces misé-rables gredins.
– Nous les connaissons. Nous avons nous aussi un compte à régler avec eux.
– Un compte… important ?
– Assez. Le bouledogue que vous voyez là-bas m’a tiré des-sus hier soir pour me tuer.
– Dieu merci !
– 292 –
– Comment ?
– Oui, Dieu merci, d’abord parce qu’il ne vous a pas tué, et ensuite parce que vous avez pu venir ici me tirer de ses griffes. Et comme il vous a tiré dessus, vous avez le droit de vous faire justice, même s’il ne vous a pas atteint.
– Mais il m’a atteint !
– Vraiment ? Ça ne se voit pas !
– La balle m’a touché à la cuisse. Tenez, on voit encore le sang.
– Eh bien, il y va de sa vie et vous m’en voyez enchanté.
– À quoi cela m’avance-t-il ?
– Vous savez qu’il y aura un coquin de moins sur terre.
– Ça ne contribue en rien à guérir ma blessure.
– Vous n’allez tout de même pas le relâcher ?
– Je n’en ai pas la moindre intention.
– Alors, que va-t-on faire de lui ?
– Nous allons instituer un jury de la savane, qui en décide-ra.
– Très juste ! Me permettez-vous d’en faire partie ?
– Mais vous en avez l’obligation. Vous avez été attaqué.
– Et comment ! S’il ne dépend que de moi, il aura le maxi-mum. La mort. Quand le jury se réunit-il ?
– Tout de suite.
– Et où ?
– 293 –
– Devant la maison. Vous savez que le jury de la savane ne peut siéger qu’à ciel ouvert.
– Alors ils nous échapperont !
– Qu’ils essaient ! Au surplus, nous pouvons toujours les attacher.
– Bonne idée ! J’ai suffisamment de courroies et de cordes.
– Je vais les chercher, dit le fils avec empressement. Où sont-elles ?
– Elles sont accrochées dehors.
Toby Spencer prit alors la parole.
– Ne vous mettez pas en tête de nous juger. Nous ne nous laisserons pas ligoter.
Le forgeron se mit devant lui, lui montra son poing osseux, et déclara :
– Silence, misérable ! Si tu fais le malin, outre le jury, je vais te jouer personnellement un air de ma façon. C’est com-pris ?
Le fils apporta les cordes et les courroies. Je commandai :
– Attachez-les l’un après l’autre. Ceux qui résistent, tapez-leur dessus !
– Bonne idée, s’écria le forgeron. J’ai justement quelques bonnes baguettes dehors. Que mon garçon aille les chercher.
Le jeune homme les rapporta l’instant d’après.
Les hommes, malgré leurs jurons, n’opposèrent aucune ré-sistance. Bientôt, ils furent allongés sur le sol, ligotés à la façon de l’Ouest, et le jeune forgeron reçut la mission de les surveiller.
– 294 –
J’avais d’abord eu l’intention de les faire porter dehors, mais c’eût été trop de travail.
Ce fut alors le débat habituel. Blessé, je n’avais pas l’intention de me montrer indulgent, mais tous les autres, à l’exception de Winnetou, demandaient la peine de mort au moins pour Toby Spencer, et je ne pouvais ni ne voulais y con-sentir. Il y eut une très longue discussion et le maréchal-ferrant finit par déclarer :
– Si nous continuons ainsi, nous serons encore là demain matin. Ces hommes m’appartiennent avant tout, puisqu’ils ont fait irruption ici, ont tout cassé, et m’ont frappé. Vous pouvez constater que je saigne encore. Vous, Mr. Shatterhand, vous me paraissez un peu trop indulgent, mais je veux tenir compte de votre opinion et je n’exige pas la peine de mort pour Toby Spen-cer. Par contre, je voudrais que vous acceptiez les propositions que je vais vous faire.
– Quelles propositions ? demandai-je.
– D’abord, que les dégâts que j’ai subis soient remboursés sur leurs biens. Êtes-vous d’accord, Sir ?
– Oui. Cela va de soi. Ils doivent vous indemniser.
– Well ! Maintenant il y a Spencer, le responsable. Vous ne voulez pas qu’on le tue, parce qu’il ne vous a pas tué, mais seu-lement blessé. À mon avis, je le regrette, mais c’est de la fai-blesse. Le Wild West n’a pas de pitié pour les meurtriers, qu’ils aient ou non réussi leur coup. Mais je vais vous faire une con-cession. Il a mérité la mort, mais on ne va pas l’exécuter. Il aura le droit de se défendre.
– Comment cela ?
– Laissez-le lutter avec moi !
– Il n’en est pas question !
– 295 –
– Pourquoi pas ?
– Mais il est terriblement fort !
– Pshaw ! Je ne suis pas un gamin ! Parce qu’ils m’ont mis dans la cave ? Mais ils étaient six contre un !
– Peut-être ! Je vois que vous avez de bons os. Tout de même la lutte serait inégale.
– Comment ?
– C’est une canaille, que personne ne regrettera et vous êtes un père de famille. Vous n’avez pas le droit de mettre en jeu votre vie contre la sienne.
– Je n’en ai pas l’intention. L’inégalité dont vous parlez se-ra compensée par les armes avec lesquelles nous nous battrons.
– Quelles armes ?
– Le marteau de forge.
– Le marteau de forge ? Quelle idée ! Alors ce sera le com-bat des cyclopes.
Je dois avouer que cette idée me plaisait fort, en tant qu’homme de l’Ouest, mais me paraissait contestable en tant qu’homme tout court. Je n’eus toutefois pas le temps d’élever des objections. Tous les autres l’acceptèrent immédiatement. Selon les usages de la savane, on ne refuse jamais un combat singulier et celui-là promettait de l’être à plus d’un titre. Un combat singulier et aussi un singulier combat ! Le chef des Apaches lui-même déclara :
– Qu’ils se battent ensemble. Winnetou n’y voit pas d’objection.
Il ne me restait plus qu’à donner mon accord.
– 296 –
Comme ce duel étrange ne pouvait avoir lieu qu’en plein air, nous fîmes sortir nos captifs. Lorsqu’ils apprirent ce qui avait été décidé, ils ne voulurent d’abord pas y croire. Mais ils durent bientôt constater que nous parlions sérieusement. Le plus acharné contre cette décision fut naturellement Spencer. Il déclara qu’il n’accepterait en aucun cas de combattre dans de telles conditions. Le forgeron lui dit alors :
– Que tu sois d’accord ou non, ça m’est égal. Dès que le si-gnal sera donné, je frapperai et si tu ne te défends pas tu seras immédiatement transformé en chair à pâté. Je ne vais pas me gêner avec une canaille comme toi !
– Mais c’est de l’assassinat !
– Et ce que tu as fait hier à Old Shatterhand ?
– Ça ne vous regarde pas. C’est à vous que j’ai maintenant affaire.
– Ça me regarde parfaitement, car je combats pour ce gen-tleman. S’il acceptait de s’abaisser jusqu’à lutter contre toi, tu mourrais certainement. Avec moi, tu as encore une chance. À toi de choisir !
Spencer mesura le forgeron du regard et demanda :
– Et si je vous tue, qu’est-ce qu’on me fera ?
– Rien.
– Et je pourrai aller où je voudrai ?
– Certainement, dis-je.
– Seulement à pied, pas à cheval, précisa le maréchal-ferrant.
– Comment cela ?
– Parce que tout ce que vous avez est désormais à moi.
– 297 –
– Mille diables ! Et pourquoi ?
– Pour m’indemniser des dégâts que vous avez faits.
– Tout ? Le cheval et le reste ?
– Oui.
– Mais c’est du vol ! C’est du brigandage !
– Pshaw ! Les dégâts que vous avez causés doivent être ré-parés. Vous n’avez pas d’argent. Il faut donc que je me paie sur ce que vous avez.
– Mais ça représente beaucoup plus que ce qui vous est dû.
– C’est bien possible après tout, mais pourquoi vous en ti-reriez-vous à bon compte ?
Spencer s’adressa alors à moi.
– Vous aussi, vous approuvez cette injustice ?
– Vous me prenez à témoin, moi sur qui vous avez tiré ?
– Ça n’a rien à voir avec ce vol.
– Et moi, je ne veux rien avoir avec vous !
– Eh bien puisque c’est comme ça que le diable vous em-porte tous. Je m’en vais m’occuper de ce forgeron, et j’espère bien lui casser la tête en morceaux. Commençons !
Sa face de bouledogue était devenue cramoisie, et il grinçait des dents. Le forgeron acquiesça.
– D’accord, je vais chercher les marteaux et vous les forger proprement.
Je le suivis dans la forge pour lui donner un bon conseil.
– Prenez garde, Sir. Ce Spencer est fort, et il est dangereux.
– 298 –
– Pshaw ! Je n’ai pas peur. Je sais qu’il ne peut rien me faire.
– Attention ! Vous avez l’intention de frapper seulement ?
– Oui. Qu’est-ce qu’on peut faire d’autre ?
– On peut aussi lancer le marteau.
– Non, c’est interdit. On doit observer les règles du jeu. Pas question de lancer quoi que ce soit !
– Il le fera quand même ! Et après, il sera trop tard. Est-ce que ça vous gênerait que les marteaux soient attachés ?
– Attachés comment ?
– À la main, au bras, au poignet, par exemple, par une courroie. Je m’en charge.
– Ça ne me gênerait pas du tout, mais pourquoi faire ?
– Pour que le malhonnête ne s’assure pas un avantage sur vous en lançant le marteau au lieu de frapper. Est-ce que ça vous convient ?
– Bien sûr ! Mais il faut suffisamment de jeu pour pouvoir manier le manche.
– J’en aurai soin. Venez !
Toby Spencer était déjà délié. Winnetou, un revolver dans chaque main, lui dit :
– Si le Visage Pâle fait un seul mouvement pour s’enfuir, je tire.
J’attachai les marteaux aux poignets des combattants de manière à ce qu’ils pussent frapper, mais non lancer. Puis je ti-rai également mon revolver et renouvelai la menace de l’Apache.
– 299 –
Nous formâmes un cercle, à l’intérieur duquel les combattants s’affrontèrent. Ils se mesurèrent l’un l’autre du regard.
Le forgeron était calme, Spencer paraissait par contre au comble de l’excitation.
– Qu’on ne commence pas avant mon ordre, dit Winnetou. Tous les avantages comptent et les combattants peuvent égale-ment utiliser leurs mains libres.
– Très bien, très bien, fit Spencer ! Je suis sûr de l’avoir !
– Oui, fit un de ses hommes. Si tu peux te servir de l’autre main, son compte est bon. Prends-le à la gorge. Il étouffera.
– Tais-toi, fit Dick Hammerdull. Personne ne t’a rien de-mandé.
– On a tout de même le droit de parler ! On a une bouche !
– Que tu aies une bouche ou non, peu importe, l’essentiel c’est que tu la fermes. Sans quoi, c’est moi qui te la fermerai.
– Et si tu avais besoin d’un coup de main… fit son ami Pitt.
Je partageais l’anxiété générale. Qui l’emporterait ? Toby Spencer avait l’avantage de la force physique, cependant que le forgeron possédait une plus grande expérience de l’arme utili-sée. En outre, son calme inspirait confiance, alors que l’excitation de l’autre allait croissant. C’était visible.
Le jeune homme et sa sœur se trouvaient dans notre cercle. Leurs visages n’exprimaient pas la moindre inquiétude, ce qui contribua également à me rassurer.
– Commencez, dit Winnetou.
Un profond silence se fit.
Toby Spencer attaqua immédiatement et voulut en même temps saisir le forgeron à la gorge de sa main gauche. Il n’avait
– 300 – pas calculé que cela diminuerait la force de son coup. Le forge-ron para son attaque et les deux armes s’entrechoquèrent. Le marteau du forgeron vint frapper le bras gauche de Spencer, qui recula en poussant un cri de douleur.
– Chien ! hurla-t-il. Tu ne perdras rien pour attendre ! Tu l’auras voulu !
Il leva son arme, bondit et frappa de toutes ses forces.
Le forgeron esquiva le coup et Spencer manqua son but. Emporté par son élan, le bandit se courba.
– Maintenant, père ! s’écria le jeune homme.
Sans attendre cet appel, le forgeron, marteau levé, s’était retourné vers son adversaire et l’avait jeté à terre d’un seul coup.
Relevant aussitôt le bras, prêt à frapper, il resta les yeux fixés sur le bandit écroulé, qui se débattait faiblement et gémis-sait de douleur. Puis le forgeron laissa retomber son bras, eut un petit rire de mépris et dit :
– Le voilà par terre ! J’aurais pu lui briser le crâne. Mais il ne peut plus se défendre. Il a son compte !
Oui, Spencer avait son compte. Il n’était pas mort et n’avait pas davantage perdu connaissance, mais il ne semblait plus pos-séder le contrôle de ses membres. Il lui fallut un certain temps pour arriver à se relever à l’aide d’un seul bras, car l’autre était désormais inutilisable.
– Sacré… ! grinça-t-il.
Il avait les yeux injectés de sang et grimaçait comme un coyote.
– Je lui ai cassé, je crois, l’omoplate, dit le vainqueur. Il n’en mourra pas, mais il ne pourra plus faire violence aux gens pacifiques. Détachez-moi ce marteau !
– 301 –
Il tendit sa main et je déliai le pesant outil.
Spencer était debout, mais encore titubant. Toute la force paraissait s’être retirée de son corps. Il avait pourtant retrouvé l’usage de la parole. Il nous abreuva d’injures ordurières à tel point que Hammerdull braqua sur lui son revolver en disant :
– Si vous ne vous taisez pas immédiatement, je vous mets une balle dans la tête.
Spencer ricana, cracha en notre direction et rejoignit ses compagnons, près desquels il s’effondra. On l’attacha sans qu’il fît de résistance.
– Justice est faite ! dit Treskow. Il n’a que ce qu’il méritait. Qu’allons-nous faire de lui ? Faut-il le bander ? ajouta-t-il en se tournant vers Winnetou.
– Le chef des Apaches ne touchera pas cet homme ! dit-il.
– Il n’a aucune aide à attendre de moi, déclarai-je.
– Well ! Il n’a qu’à trouver un médecin !
– Nous vîmes alors quatre cavaliers déboucher du bois, un jeune et trois plus âgés. Le forgeron dit :
– Voilà mon autre fils, qui était à la pêche. Les autres sont des amis, mes plus proches voisins, ce qui signifie qu’ils vivent tout de même assez loin. Ils viennent à propos. Ils pourront me débarrasser, en repartant demain matin, de ces hôtes qui se sont invités chez moi avec tant de sans-gêne.
Le fils paraissait avoir fait bonne pêche, car il avait un filet rempli. Les nouveaux venus furent étonnés de voir là des hommes ligotés.
Le forgeron leur raconta en peu de mots ce qui s’était pas-sé. Les trois hommes devaient aller à la ville ou plutôt à ce que l’on appelait alors ainsi, pour un procès, et il leur fallait chevau-
– 302 – cher toute la nuit pour y arriver le lendemain matin. Ils propo-sèrent d’emmener les captifs pour les relâcher séparément en divers points du parcours. On les empêcherait ainsi de se ras-sembler rapidement pour attaquer à nouveau la famille du ma-réchal-ferrant. Les fils de ce dernier les accompagneraient pour ramener leurs chevaux.
Il y eut encore une opération animée lorsque nous entre-prîmes de vider les poches des captifs et de les attacher sur leurs chevaux. Il était heureux qu’on pût les faire partir le jour-même, car les Tramps suivaient probablement nos traces et attein-draient bientôt la forge. Il valait mieux ne pas leur laisser une chance de faire cause commune avec les malfaiteurs que nous venions de maîtriser.
En s’éloignant sous la garde des cinq hommes, nos captifs prirent congé de nous en termes peu aimables. Il aurait évi-demment mieux valu que leur chef, le « Général », ne nous eût pas échappé.
Winnetou entreprit de rechercher sa trace. Il faisait déjà noir quand il revint. Il avait acquis la conviction que Douglas n’avait pas l’intention de rester au voisinage de la forge, car la piste continuait tout droit.
Douglas nous craignait beaucoup trop pour avoir l’idée de revenir voir ce que nous ferions de ses compagnons ! Il avait préféré prendre le plus de champ possible.
Winnetou avait rapporté des herbes pour soigner ma bles-sure. Pendant la présence des malfaiteurs, j’avais fait davantage attention à eux qu’à moi-même, mais, maintenant que le calme était rétabli, je commençais à avoir mal et j’éprouvais une sen-sation de vide annonciatrice de la fièvre. Mon pansement fut renouvelé. Mais j’eus la fièvre pendant la nuit. Je me réveillais tous les quarts d’heure.
– 303 –
Le lendemain, lorsque je parlai de repartir, Winnetou, qui m’avait veillé, secoua la tête.
– Mon frère ne doit pas trop prendre sur lui. Nous allons rester.
– Mais nous n’avons pas le temps.
– Lorsque la santé d’Old Shatterhand est en jeu, nous avons toujours le temps. Il vaut mieux nous reposer un jour de plus ici et laisser les herbes agir, plutôt que d’être obligé de te coucher dans la montagne.
Il avait raison. Aussi restâmes-nous chez le maréchal-ferrant, qui nous garda fort aimablement.
Ses fils revinrent le lendemain et racontèrent comment les Rowdies avaient réagi en se voyant successivement abandonnés en pleine nuit. C’était Spencer qu’on avait emmené le plus loin. À leur place, je lui aurais volontiers laissé un compagnon pour le soigner. Mais son comportement pendant le parcours n’avait encouragé personne à se montrer trop humain.
Pendant que mes camarades prenaient leur repas dans la maison, je restai étendu dans le gazon, car je n’avais pas d’appétit et me sentais mieux en plein air qu’entre quatre murs.
Nos chevaux se trouvaient dans l’enclos, munis d’un four-rage abondant. De loin, on ne pouvait guère les voir, ou tout au moins pas distinguer que c’étaient les nôtres. C’est pourquoi le groupe de cavaliers qui apparaissait sous les derniers arbres de la forêt ne crut pas nécessaire d’éviter la forge devant laquelle j’étais étendu. C’étaient les Tramps ; Redy et Old Wabble galo-paient en tête, et l’ancien homme-médecine fermait la marche avec sa squaw.
Pour ne pas être vu, je rampai jusqu’à la forge et, de là, ga-gnai la salle pour annoncer l’arrivée de nos bons amis. Nous
– 304 – avions raconté au forgeron l’histoire de notre précédente ren-contre avec eux. Aussi nous dit-il :
– Restez là, Gentlemen ! Je vais sortir seul. Ils feront une drôle de tête en apprenant qui est là !
Les Tramps avaient entre-temps atteint la maison. Ils ap-pelèrent le propriétaire et mirent pied à terre. Ils n’avaient pas l’air très en forme. Dick Hammerdull eut un rire étouffé et dit :
– Ils sentent encore nos caresses. Ils aimeraient probable-ment mieux trouver ici une pharmacie qu’une forge.
Old Wabble, outre sa toison à moitié brûlée, avait l’air fort mal en point. Il était le seul, avec la squaw, à ne pas être des-cendu de cheval et restait là, penché sur sa selle. Il avait encore plus de fièvre que la veille.
Le forgeron sortit et Redy lui demanda :
– Avez-vous vu passer hier un groupe de sept cavaliers ?
– Oui, répondit-il.
– Il y avait trois rouges parmi eux ?
– C’est exact.
– Deux étalons noirs ?
– C’est juste.
– Est-ce qu’ils avaient l’air pressés ?
– Pas plus que vous.
– Bon ! Avez-vous quelque chose contre la fièvre dans la maison ?
– Non. Nous n’avons jamais la fièvre. La région est la plus saine des États-Unis.
– 305 –
– Et avez-vous à manger ?
– Malheureusement non. Nous avons été pillés par une bande de Rowdies.
– Ça ne fait rien. Nous allons voir nous-mêmes ce qu’il y a.
– Je regrette. Je suis ici chez moi.
– Vous plaisantez. Nous sommes vingt et nous n’avons pas peur de vous. Nous voulons manger. Apportez-nous ce qu’il faut.
– Et avez-vous de l’argent pour payer ?
– De l’argent ? fit Redy en riant. Des coups, si vous en vou-lez, mais pas d’argent !
– Hum ! Pour ce qui est des coups, je vois que vous en avez.
– Qu’est-ce que ça veut dire ?
– Ce que je dis.
– Pourquoi parlez-vous de coups ?
– C’est vous qui en avez parlé le premier.
– Ah ! Je croyais… Alors, faites-nous de la place !
– La place est à moi !
– Ne dites pas de bêtises ! Nous avons besoin de viande, de farine et d’autres choses, et vous n’allez pas nous empêcher de les chercher.
– Well, comme vous voulez ! Mais je crois que la viande que vous trouverez vous étonnera. Elle sera trop coriace pour vous.
– Pas de discours ! Laissez-nous passer.
– 306 –
Le forgeron se laissa bousculer. Les Tramps se pressèrent derrière Redy. Lorsque le forgeron se trouva poussé jusque de-vant la porte, il s’écria :
– Voilà ma viande. C’est l’homme, et vivant…
Tous nos fusils étaient braqués sur la porte. Redy nous vit et s’écria :
– Arrière, arrière, tous ! Il y a là Winnetou, Old Shatter-hand et tous les autres gredins.
Les compagnons de Redy nous aperçurent et s’empressèrent de tourner les talons. Ils sortirent en se bouscu-lant. Nos rires les accompagnèrent. Une fois dehors, ils sautè-rent à cheval et s’en furent. L’ex-homme-médecine fermait à nouveau la marche, tenant par les rênes le cheval de sa squaw.
Winnetou ne fut pas long à monter à cheval pour les suivre. J’avais compris qu’il tenait à ce que les Tramps le voient et se sachent observés pour leur enlever toute envie de nous impor-tuner.
Quand le chef des Apaches revint deux heures plus tard, il put nous assurer que les Tramps avaient pris bel et bien la poudre d’escampette et que nous n’avions pas à redouter une at-taque de leur part du moins dans l’immédiat.
Matto Chako et Apanatchka sortirent pour « faire de la viande » et y réussirent. Winnetou resta auprès de moi pour soigner ma blessure.
Depuis le matin, le feu de la forge était allumé et le maré-chal-ferrant, aidé de ses deux fils, travaillait pour nos chevaux. Nous n’étions plus sur le terrain mou de la prairie, et, dans la montagne il importait que nos chevaux fussent bien ferrés. Mon cheval et celui de Winnetou furent munis des fers de son inven-tion, que nous avions dans nos sacoches, spécialement fabriqués
– 307 – pour induire en erreur sur notre direction quiconque nous sui-vrait indûment. Ils nous avaient déjà souvent rendu service.
Vers le soir, ma fièvre remonta, mais moins que précé-demment et pendant moins longtemps. Je dormis toute la nuit, ainsi que Winnetou.
Au matin, le chef des Apaches examina la plaie et déclara :
– Le tempérament robuste de mon frère et les vertus des herbes ont dépassé mes espérances. Nous pouvons reprendre notre route, à condition de nous reposer plus souvent que d’habitude.
Il prit quelques pépites dans la poche secrète de sa ceinture pour régler le maréchal-ferrant. Ce dernier ne voulait être payé que de son travail et non de son hospitalité. Mais l’Apache refu-sa de rien reprendre. Et nous partîmes accompagnés des vœux de ces braves gens.
– 308 –