Le Secret de Old Shurehand

Karl May · Chapitre 6 sur 10

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Le Secret de Old Shurehand

6 les Rôles Renversés

6

 

LES RÔLES RENVERSÉS

On m’appela en avant pour guider la colonne. Jusqu’alors je m’étais contenté de donner de temps à autre une indication sur la direction à prendre. Nous avions bien marché, et nous approchions du confluent des deux Rush Creeks.

La région était bien arrosée, et la prairie parsemée de bou-quets d’arbres et de buissons. Il me fallait donc passer à l’avant. Pour mieux me surveiller, Redy et Old Wabble m’encadrèrent. Nous avions devant nous un de ces bouquets d’arbres.

Soudain Old Wabble tendit le bras et s’écria :

– All devils ! Qui va là ? Attention, vous autres ! Rassem-blez bien les prisonniers, car voilà quelqu’un qui fera tout pour les libérer !

– Qui est-ce ? demanda Redy.

– Un bon ami de Winnetou et d’Old Shatterhand. Il s’appelle Old Surehand. Du moins, je crois que c’est lui.

Un cavalier déboucha de derrière le boqueteau et galopa droit vers nous. Il était encore trop loin pour qu’on pût distin-guer ses traits, mais on voyait ses longs cheveux flotter derrière lui comme une crinière. Cela le faisait ressembler à Old Sure-hand, mais je vis tout de suite qu’il n’avait pas sa vaste carrure. Ce n’était pas lui, c’était Kolma Pouchi. Il voulait nous montrer qu’il était là.

Il fit d’abord semblant de ne pas nous voir. Puis il arrêta son cheval et nous observa. Puis il s’écarta, mais il revint et nous

– 215 – attendit. Lorsqu’on put voir son visage, Old Wabble déclara d’un ton soulagé :

– Ce n’est pas Old Surehand, c’est un Indien. Ça va ! À quelle tribu peut-il bien appartenir ?

– Quelle stupide rencontre ! dit Redy.

– Pourquoi ? Cela vaut mieux que si c’était un Blanc. Mais il n’est pas nécessaire qu’il se promène juste sur notre chemin : it’s clear ! Il faut le traiter de façon à ce qu’il ne s’avise pas de nous suivre pour nous espionner.

Nous l’avions rejoint et nous fîmes halte. Il salua d’un geste large et demanda :

– Mes frères ont-ils vu un guerrier rouge, portant une selle, et qui cherche son cheval, qui s’est échappé cette nuit ?

Redy et Old Wabble éclatèrent de rire, et Redy répondit :

– Un guerrier rouge qui porte une selle ! Joli guerrier !

– Pourquoi mon frère blanc rit-il ? demanda l’Indien d’un air grave et surpris. Quand un cheval s’échappe, il faut bien le chercher.

– Très juste ! Mais quelqu’un qui laisse échapper son che-val et ensuite lui court après avec une selle ne peut être un grand guerrier. Est-ce un de tes camarades ?

– Oui.

– Et il y en a encore d’autres ?

– Non. Cette nuit, pendant que nous dormions, le cheval s’est détaché. Nous sommes partis le chercher. Maintenant je ne trouve pas le cheval… et lui non plus !

– Ni son cheval ni lui ? Drôle d’histoire ! Vous avez l’air de deux dégourdis. À quelle tribu appartenez-vous donc ?

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– À aucune.

– Des exclus ! Des vagabonds ! Ça ne fait rien, j’ai pitié de vous et je vais quand même vous aider. Oui, nous l’avons vu.

– Où ?

– À deux milles environ derrière nous. Tu n’as qu’à remon-ter notre piste. Il nous a interrogés à ton sujet.

– Quels mots le guerrier a-t-il dits ?

– Des mots magnifiques et glorieux dont tu peux être fier. Il a demandé si nous n’avions pas vu le chien rouge puant que la vermine chasse dans la prairie.

– Mon frère blanc a mal compris les paroles du guerrier.

– Ah, vraiment ? Et qu’est-ce qu’il a voulu dire ?

– Il a demandé si les Visages Pâles n’avaient pas vu le chien qui chasse la vermine puante dans la prairie. Telles ont dû être ses paroles et le chien trouvera la vermine.

Il enleva son cheval d’un petit mouvement de la cuisse et s’en fut au galop le long de notre piste, comme on le lui avait in-diqué. Tous le suivaient du regard, mais il ne se retourna pas une seule fois. Redy grogna :

– Maudit Peau-Rouge ! Qu’est-ce qu’il a bien pu vouloir dire ? Vous avez compris la façon dont il a déformé mes paroles, Mr. Cutter ?

– Non, répondit Old Wabble. Paroles d’Indien. Il a sim-plement voulu dire quelque chose, sans rien penser.

– Well ! Qu’il fasse ses deux milles et continue à chercher. Un guerrier rouge avec une selle ! Pauvres gens, ils baissent de plus en plus.

– Pas tous, hélas, grogna Old Wabble.

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Après ce bref intermède, nous reprîmes notre chevauchée. Ces tramps n’étaient pas des hommes de l’Ouest. Mais Old Wabble lui non plus n’avait pas trouvé de sens aux paroles du Rouge. À sa place, elles m’auraient inspiré une telle méfiance que j’aurais certainement suivi l’Indien pour l’observer.

Quand on ne comprend pas que de telles formules sont un avertissement, on n’est pas à la hauteur des périls du Wild West.

Peu de temps après, nous fîmes encore une rencontre, très importante pour nous, et à laquelle personne d’entre nous ne s’attendait, du moins pour aujourd’hui.

Nous avions longé une bande de buissons qui s’étirait comme un ruban dans la savane, et atteint son extrémité, lors-que nous aperçûmes deux cavaliers, accompagnés d’un cheval de charge, qui venaient de la droite et ne pouvaient manquer de nous rencontrer. Ils nous avaient vus, et personne n’essaya de se dissimuler. Nous poursuivîmes donc et vîmes qu’un des deux cavaliers avait empoigné son fusil, ce qu’on fait toujours quand on rencontre des inconnus.

Quand nous fûmes à quelque trois cents pas d’eux, ils s’arrêtèrent, visiblement dans l’intention de nous laisser passer sans que nous leur adressions la parole. Mais Old Wabble s’écria :

– Puisqu’ils ne veulent pas nous connaître, allons les trou-ver !

Ce qui fut fait. Bientôt j’entendis derrière moi la voix de Matto Chako s’écrier :

– Uff, uff !

– Uff ! s’écria également Apanatchka sur un ton qui expri-mait une profonde surprise.

Je voyais mieux maintenant, et partageai leur surprise. Le cavalier au fusil n’était autre que l’homme-médecine blanc des

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Comanches-Naiinis, le fameux Tibo taka, et l’autre ne pouvait être que sa squaw, la mystérieuse Tibo wete. À la ferme de Har-bour, ils avaient déjà un cheval de charge.

Lorsque l’homme-médecine vit que nous nous dirigions vers eux, il parut inquiet. Mais au bout de quelques instants, il poussa son cheval dans notre direction en agitant son bras.

– Old Wabble, Old Wabble ! Welcome ! Puisque c’est vous, je n’ai rien à craindre, Mr. Cutter.

– Qui est-ce ? demanda le vieux cow-boy. Je ne le connais pas.

– Moi non plus, fit Redy.

– Nous allons voir.

– Et comment !

Old Wabble était facilement reconnaissable de loin grâce à sa longue et maigre silhouette et à sa toison blanche, bien qu’il en eût perdu la moitié dans le feu la veille. Lorsque nous fûmes plus près, l’homme-médecine nous reconnut également.

Il ne sut d’abord pas s’il devait fuir ou rester, mais lorsqu’il eut constaté que nous étions ligotés, sa joie éclata :

– Old Shatterhand, Winnetou, Matto Chako, et… et… (il ne voulait pas prononcer le nom de son prétendu fils), et vos gens, tous attachés ! C’est merveilleux, Mr. Cutter. Qu’est-ce qui s’est passé ? Comment y êtes-vous arrivé ?

Nous étions devant eux. Old Wabble demanda :

– Mais qui êtes-vous donc, Sir ? Vous me connaissez ? J’ai l’impression de vous connaître, mais je ne me souviens pas.

– Pensez au Llano estacado.

– Où, comment, quand ?

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– Quand nous étions prisonniers des Apaches.

– Qui nous ?

– Nous, les Comanches.

– Quoi ? Comment ? Vous êtes Comanche ?

– Je l’étais. Je ne le suis plus.

– Et vous venez de dire que vous n’aviez plus rien à craindre ?

– Très juste ! Vous ne pouvez pas être l’ami de mes enne-mis, puisque vous avez alors mis la main sur les fusils d’Old Shatterhand et que, depuis, vous êtes resté le camarade du gé-néral. À la ferme de Harbour, j’ai appris par Bell, le cow-boy, que vous aviez de nouveau eu un conflit avec Winnetou et Old Shatterhand. C’est pourquoi je me réjouis de vous rencontrer.

– Well ! Tout ça est très bien, mais…

– Souvenez-vous ! l’interrompit l’ex-Comanche. Il est vrai que j’étais alors peint en rouge, c’est pourquoi…

– All devils ! Peint en rouge ? Maintenant je me rappelle ! Vous étiez l’homme-médecine des Comanches.

– Je le suis.

– Pas possible ! Un Visage Pâle homme-médecine ! C’est inouï ! Racontez-moi ça. Nous allons faire halte, car voilà une aventure comme on en voit rarement.

– Merci, Mr. Cutter, merci beaucoup ! Mais je ne peux pas m’arrêter. Il faut que je continue. Mais j’espère que nous nous reverrons. Je dois vous dire que c’est aujourd’hui le plus beau jour de ma vie, puisque je vois entre vos mains des gens qu’à mon avis il faut supprimer. Gardez-les bien, gardez-les bien !

 

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Pendant cet entretien, j’avais observé le second cavalier. C’était la squaw, sans le voile qui dissimulait son visage à la ferme de Harbour. Elle portait des vêtements d’homme, mais c’était bien elle, celle que j’avais vue au Kaam kulano, grande, avec de larges épaules. C’était ce même visage brun, apeuré, aux traits effondrés, presque caucasiens. C’étaient les mêmes yeux désespérés, fixes, dont l’aspect évoquait aussitôt la démence.

Elle montait à califourchon comme un homme, et avec l’assurance d’une cavalière éprouvée. Elle s’avança vers nous. Nous avions machinalement formé un cercle autour de l’homme-médecine. L’ayant rejoint, elle s’arrêta et regarda le vide.

J’observai Apanatchka. Il avait l’immobilité d’une statue. Il n’avait d’yeux que pour cette femme, qu’il avait toujours consi-dérée comme sa mère. Mais il ne faisait pas le moindre effort pour s’approcher d’elle.

En voyant sa femme se rapprocher de nous, l’homme-médecine avait manifesté un mécontentement visible. Mais sa parfaite indifférence à ce qui l’entourait le rassura. Il s’adressa de nouveau à Old Wabble.

– Il faut que je parte. Mais, quand nous nous reverrons, vous saurez pourquoi je suis si content que vous ayez capturé ces gens-là. Qu’est-ce que vous allez en faire ?

– Nous verrons bien, répondit le vieux. Je vous connais trop peu pour répondre à cette question.

– Well ! Je suis content tout de même, car je me doute bien que vous n’allez pas prendre de gants avec eux. Ils méritent la mort, rien d’autre. Surtout, ne les laissez pas en vie ! J’aurais donné dix ans de la mienne pour les voir ainsi ligotés. Quel bonheur ! Laissez-moi les contempler, Mr. Cutter.

– Pourquoi pas ? Regardez-les aussi longtemps que vous voudrez.

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L’homme-médecine s’approcha de l’Osage, lui rit au nez et dit :

– Voilà Matto Chako, qui essaie depuis des années de me découvrir. Pauvre ver de terre ! Toi, prendre des gens comme nous ! Ta pauvre cervelle n’y suffit pas ! Le coup n’était pas mal monté, hein ! Acheter tant de fourrures à si bon marché, ça n’est arrivé qu’une fois !

Le chef garda le silence. Mais on vit ses muscles se tendre, et son regard devenir menaçant.

– Tu voudrais bien m’étrangler ? dit l’homme-médecine. Essaie donc !

Puis il se tourna vers Treskow.

– Et ça, c’est l’illustre policier dont le cow-boy m’a parlé. Qu’est-ce que tu flaires, maintenant ? Ça ne sert à rien. Encore quelques semaines, et il y aura prescription. C’est pour ça que nous revenons. Tu n’as pas compris ?

– Attendons quelques semaines, répondit Treskow. Vous êtes sorti trop tôt, Monsieur Thibaut !

– Mille tonnerres ! Vous connaissez mon nom. La police a fait des progrès. Je vous félicite, Sir !

Il rejoignit Apanatchka, lui jeta un bref « Tsari »19F20 au vi-sage et s’arrêta ensuite devant Winnetou.

– Voilà le chef des Apaches, le plus illustre des chefs, dit-il d’un ton ironique. On n’imagine pas ce que ce petit chien a pu devenir. Nous nous connaissons, n’est-ce pas ? J’espère que tu es cette fois sur le chemin des chasses éternelles. Sinon, garde-

 

20 Chien.

– 222 – toi de me rencontrer ! Je te mettrai une balle dans la tête et le soleil luira de deux côtés sur ta cervelle.

Winnetou resta impassible. Mais l’homme-médecine, profi-tant de l’occasion, se dirigea vers moi. En ma qualité de Blanc, je n’avais pas l’obligation de manifester le stoïcisme impertur-bable de Winnetou. Certes, j’étais tenté de ne pas m’abaisser jusqu’à répondre à l’homme-médecine. Mais il valait mieux es-sayer de provoquer de sa part des déclarations dangereuses.

Aussi me tournai-je vers lui en déclarant d’un air joyeux :

– C’est maintenant mon tour, je suppose, illustre Tibo ta-ka ? Me voici, enchaîné. Profitez de l’occasion pour dire ce que vous avez sur le cœur !

– Diable ! hurla-t-il. Il n’attend même pas que je lui adresse la parole. Quelle insolence inouïe ! Parfaitement, j’ai à vous parler, canaille, et je vais le faire !

– Well ! Je suis prêt à vous entendre. Mais je voudrais au préalable vous donner un bon conseil.

– Allez-y !

– Je n’ai pas beaucoup de temps.

– Faites un effort, dites-le !

– Soyez prudent quand vous me parlez. Vous savez proba-blement déjà que j’ai mes manies.

– Oui, mais soyez sans crainte, on vous les fera bientôt pas-ser. Ne parlez donc pas avec tant d’assurance.

– Oh, je parle volontiers, mais pas avec les gens qui ne sa-vent que brailler des sottises.

– Et c’est moi, ça ! Dites donc, ce n’est pas parce que ma balle vous a manqué une fois que vous y échapperez toujours.

– 223 –

Ce disant, il braqua son fusil sur moi et l’arma. En un clin d’œil, Redy fut devant lui, écarta son arme, et dit :

– Pas de ça, Sir, sans quoi vous aurez affaire à moi ! Le premier qui touche à Old Shatterhand, je l’abats.

– Vous ? Mais qui êtes-vous donc ?

– Je m’appelle Redy et je suis le chef de ce groupe.

– Vous ? Je croyais que c’était Old Wabble.

– C’est moi ; suffit.

– En ce cas excusez-moi, Sir ! Je ne savais pas. Mais on ne peut tout de même pas se laisser insulter comme ça.

– Mr. Cutter vous a laissé, sans mon autorisation, parler à ces gens et je l’ai toléré jusqu’à présent. Mais s’ils n’acceptent pas vos politesses sans répliquer, vous ne pouvez vous en pren-dre qu’à vous-même. Je ne permettrai pas qu’on y touche !

– Mais je peux continuer à leur parler ?

– Je n’ai pas d’objection.

– Et moi non plus, ajoutai-je. La conversation avec un ca-valier indien est toujours intéressante. Ce vieux m’amuse beau-coup !

Il brandit le poing, mais le laissa retomber et déclara fiè-rement :

– Pshaw ! Je ne me mettrai pas en colère. J’aurais aimé vous rencontrer dans la prairie, et en liberté. Je vous aurais fait payer cher votre visite à Kaam-kulano.

– Je ne veux pas vous faire de peine, mon cher, mais il me semble que ce que vous avez sous le crâne n’y suffirait pas.

– Tonnerre ! hurla-t-il. Ah si je pouvais…

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– Eh oui ! Vous ne pouvez pas. Même Wawa Derrick, vous n’avez pas pu en venir à bout tout seul. Vous avez dû vous faire aider.

Ses yeux s’agrandirent et il me fixa, comme s’il voulait me transpercer de son regard. Mais, comme je restais souriant, il s’écria :

– Qu’est-ce qu’il vous a donc raconté, le jeune Bender, cette canaille ?

Tiens, Bender ! Un nom qui commence par un B. Et je pen-sai aussitôt aux initiales gravées sur la tombe du Padre Diterico, J.B. et E.B. Mais qui donc était Bender ? Je ne pouvais évidem-ment pas poser la question. Je pris un détour, et m’empressai de demander, avant qu’il eût eu le temps de réfléchir :

– Raconté quand ?

– Dans le Llano estacado, quand il était avec vous et qu’avec son propre frè…

Il s’arrêta effrayé. Une pensée eut le temps de jaillir dans mon cerveau pendant cette fraction de seconde, et je poursui-vis :

… il s’est battu avec son propre frère. Pshaw ! Ce qu’il m’a conté alors, je le savais depuis longtemps. Je le savais d’ailleurs mieux que lui. J’avais déjà eu l’occasion de rechercher Padre Di-terico.

– Di… te… ri… ? balbutia-t-il, terrifié.

– Si vous préférez ne pas prononcer ce nom, on peut aussi dire I-kwehtsi’pa ; c’est le nom qu’il portait chez les Moquis, dans sa tribu.

Il resta muet, mais il tremblait. Il grimaçait comme un homme qui a avalé un trop gros morceau. Puis il poussa un long hurlement, et s’exclama :

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– Chien, vous nous avez joués encore comme l’autre fois ! Il faut absolument vous supprimer. Tenez…

Il leva de nouveau son arme, le chien claqua et…

Redy piqua son cheval, mais il serait venu trop tard pour m’éviter la balle si je n’étais intervenu moi-même.

Je me penchai en avant, pour pouvoir raccourcir le plus possible mes rênes de mes mains liées, talonnai mon cheval et lui dis :

– Tcha, Hatatitla, tcha.

Obéissant à mon commandement, l’étalon se ramassa comme un chat et, d’un bond, me rapprocha de Thibaut. Ma jambe toucha la sienne et, lâchant mes rênes, je lui portai de mes deux mains liées un coup si violent dans le côté qu’au mo-ment où son coup de feu partit, il avait basculé de l’autre côté de la selle et s’était étalé par terre.

Tous les assistants, à l’exception de Winnetou et de la dé-mente, poussèrent un cri d’effroi et de surprise. Mais après cet exploit, mon étalon n’avait pas fait un pas de plus, et il restait aussi immobile que s’il avait été de bronze.

Je me retournai vers l’homme-médecine. Il se releva et ra-massa son fusil. Ses yeux lançaient des éclairs. Redy lui enleva son arme et déclara :

– Je garde votre arme jusqu’à ce que vous partiez, Sir, sans quoi vous allez encore faire des bêtises. Je vous ai dit que je ne tolérerai pas que l’on moleste cet homme.

– Laissez-le donc, fis-je. S’il essaie encore une fois, tant mieux. Je l’avais averti. Mais il est d’une stupidité incurable.

Frémissant de fureur, l’autre s’écria :

 

– 226 –

– Est-ce que vous allez le tuer, Mr. Redy ? Est-ce que vous allez le tuer ?

– Oui, répondit-il. Sa vie est promise à Old Wabble.

– Dieu merci ! Sans quoi je l’aurais descendu aussitôt que vous m’auriez rendu mon fusil, même au risque d’être abattu par vous. Vous ne connaissez pas cette canaille. À côté de lui, Winnetou est un ange. Tuez-le, oui, tuez-le !

– Vous pouvez avoir la certitude que votre vœu sera exau-cé, fit Old Wabble. C’est lui ou moi ! Il n’y a pas place pour nous deux sur cette terre. Et il devra disparaître. Je le jure !

– Eh bien, ne perdez pas de temps sans quoi il vous échap-pera encore.

Entre-temps la squaw, que rien n’avait troublée, pas même le coup de fusil, s’était approchée des buissons, y avait brisé quelques branches qu’elle avait entrelacées en une couronne, pour la poser sur sa tête. Elle revint, et s’adressant au premier tramp qu’elle trouva devant elle, lui dit en désignant sa tête :

– Tu vois, c’est mon myrtle-wreath ! C’est mon Wawa Der-rick qui l’a posé.

L’ancien Comanche m’oublia du coup et s’empressa d’accourir de peur qu’elle ne trahît un de ses secrets. La mena-çant du poing, il s’écria :

– Tais-toi, folle ! Puis s’adressant aux tramps, il déclara :

– Cette femme est folle et elle dit des choses à vous faire perdre la tête.

Tranquille de ce côté-là, il lui fallait maintenant surveiller Apanatchka. Ce dernier était jusqu’à présent resté immobile, mais, en entendant parler la squaw, il s’approcha d’elle et lui demanda :

 

– 227 –

– Pia20F21 me connaît-elle aujourd’hui ? Ses yeux sont-ils ou-verts pour son fils ?

Elle le regarda avec un sourire triste et secoua la tête. Mais Tibo taka interpella aussitôt Apanatchka.

– Pourquoi lui parles-tu ? Tais-toi !

– C’est ma mère, dit calmement Apanatchka.

– Plus maintenant ! C’est une Naiini, et tu as dû quitter ta tribu. Vous n’êtes plus rien l’un pour l’autre.

– Je suis chef des Comanches et n’ai pas d’ordres à recevoir d’un Blanc qui nous a trompés, elle et moi. Je lui parlerai !

– Moi, je suis son mari et je te l’interdis !

– Empêche-le, si tu peux !

Tibo taka n’osa pas s’attaquer à Apanatchka, bien que ce dernier fût enchaîné. Il s’adressa à Old Wabble :

– Aidez-moi, Mr. Cutter ! J’ai confiance en vous. C’est à cause de lui, de mon fils adoptif, que ma femme est devenue folle. Quand elle le voit, elle va encore plus mal. Qu’il la laisse tranquille. Aidez-moi, Sir.

Old Wabble, jaloux d’avoir entendu Redy se déclarer le chef, saisit avec empressement cette occasion d’avoir quelque chose à dire. Il rappela Apanatchka sur un ton impérieux :

– Laisse-la tranquille ! On t’a dit qu’elle ne te concerne pas. Alors, va-t’en de là !

Apanatchka, peu enclin à se laisser traiter de la sorte, eut un regard de mépris pour le vieux cow-boy et demanda :

 

21 « Ma mère » en langue comanche.

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– Qui parle ainsi au chef suprême des Comanches Poho-nim ? Est-ce une grenouille, ou une corneille ? Je ne vois pas qui pourrait m’empêcher de parler à la squaw qui a été ma mère !

– Ho, ho ! Grenouille ? Corneille ? Sois plus poli, mon gar-çon, sans quoi tu apprendras le respect dû au roi des Cow-boys.

Il se mit entre Apanatchka et la femme. Le Comanche fit reculer son cheval et passa de l’autre côté ; le vieux le suivit. Apanatchka continua la même manœuvre, de vieux aussi et ils furent bientôt en train de tourner autour de Tibo wete, en se re-gardant dans les yeux.

– Çà suffit, Cutter ! cria Redy. Laissez le père et le fils s’expliquer. Après tout ça ne vous regarde pas.

– On m’a appelé à l’aide, répondit le vieux. Je suis tout de même capable de maîtriser un Rouge, surtout attaché !

– Attaché ? Pshaw ! Vous avez vu Old Shatterhand tout à l’heure. Le Rouge est autrement fort que vous.

– Qu’il essaie !

– Well ! Comme vous voudrez ! Je m’en lave les mains.

Tous les yeux étaient fixés sur les deux adversaires, qui continuaient leur ronde. Tibo taka, tout près, paraissait attendre avec anxiété l’issue de l’incident. Apanatchka demanda enfin :

– Old Wabble me laissera-t-il m’approcher de la squaw ?

– Non ! répondit le vieux.

– En ce cas je vais l’y contraindre.

– Essaie toujours !

– Et je n’épargnerai pas le vieux tueur d’indiens !

– Je ne t’épargnerai pas davantage !

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– Uff ! Tu peux garder la squaw.

Il fit tourner son cheval et fit mine de quitter le cercle. Mais ce n’était qu’une feinte. Old Wabble s’y laissa prendre, et, se tournant dans la direction de Redy, s’écria d’un air fort content de soi :

– Eh bien, qui est-ce qui avait raison ? Fred Cutter, se lais-ser démonter par un Rouge ! Ça n’existe pas !

– Attention, attention ! Il arrive ! s’écrièrent plusieurs des tramps.

Se retournant sur sa selle, le vieux vit Apanatchka bondir dans la direction et poussa un cri d’effroi. Mais il était trop tard. Lançant le cri de guerre des Comanches, Apanatchka se précipi-tait vers la monture d’Old Wabble comme si ce dernier n’avait pas été sur son dos. Attaché comme il l’était, il risquait de se tuer si son cheval trébuchait sur Old Wabble. Mais il passa par-dessus sans encombre, et, évitant de culbuter après avoir fran-chi l’obstacle, s’arrêta un peu plus loin. Je respirai profondé-ment car j’avais été très inquiet.

Quant à Old Wabble, il avait été renversé en même temps que son cheval. Ce dernier se releva bientôt, mais le vieux restait étendu à terre.

Le désordre était à son comble. Nous aurions pu facilement nous échapper à ce moment-là, mais il eût fallu abandonner tout ce que nous possédions.

Redy s’agenouilla près du vieillard et s’efforça de le rani-mer. Il n’était pas mort et reprit bientôt connaissance. Il essaya de se relever, mais n’y parvint pas. Il fallut le soutenir. Lorsqu’il fut enfin debout, chancelant et tremblotant, il constata qu’il ne pouvait remuer qu’un seul bras. L’autre, cassé, pendait inerte le long de son corps.

 

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– Je vous avais mis en garde, lui dit Redy. Maintenant vous voyez ! Votre titre de « Roi des Cow-boys » ne sert à rien quand, avec votre corps de quatre-vingt-dix ans, vous avez devant vous un adversaire comme Apanatchka.

– Qu’on le fusille et tout de suite !

– Mais pourquoi tout de suite ?

– J’en donne l’ordre ! Vous m’entendez, c’est un ordre ! Alors, qu’est-ce que vous attendez ?

Mais personne ne lui obéit. Il se mit alors à hurler à perdre haleine, jusqu’au moment où Redy lui répondit :

– Laissez-nous tranquilles, sans quoi nous nous en allons et nous vous laissons en plan. Occupez-vous plutôt de votre bras. Voyons ce qu’on peut faire.

Old Wabble comprit que Redy avait raison et se laissa ôter sa vieille veste, non sans douleur. Redy et les autres lui tâtèrent le bras, ce qui lui arracha d’autres cris et gémissements. Per-sonne ne savait que faire. Redy s’adressa à nous.

– Écoutez, Messieurs, y a-t-il parmi vous quelqu’un qui sache ce qu’il faut faire en pareil cas ?

Ce fut Dick qui répondit :

– Winnetou est le médecin attaché à nos personnes. Tirez sa sonnette de nuit, il viendra aussitôt.

Le gros se trompait, car lorsqu’on demanda à l’Apache d’examiner le bras d’Old Wabble, il s’y refusa.

– Winnetou n’a pas appris à soigner des assassins. Mainte-nant qu’on a besoin de nous, on nous appelle Messieurs. Nous ne l’étions donc pas auparavant. Puisque le vieux cow-boy n’en a fait qu’à sa tête, qu’il fasse maintenant ce qu’il lui plaît. Win-netou a parlé !

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– Mais c’est un être humain !

Curieuse remarque, de la part du chef d’une telle bande. Winnetou la laissa sans réponse. Lorsqu’il avait dit qu’il avait parlé, il n’était pas question de lui arracher un mot de plus. Dick Hammerdull prit la parole.

– Vous découvrez enfin un homme parmi vous ! Nous aussi nous sommes des hommes, et non des animaux sauvages qu’on peut à son gré capturer ou abattre. Est-ce qu’on nous traite comme tels ?

– Hum ! C’est autre chose. On ne vous a pas tués. Alors ?

– Que ce soit autre chose ou non, peu importe, mais il faut que ça soit autrement. Relâchez-nous, rendez-vous nos affaires et nous soignerons le vieux pour vous faire plaisir. D’ailleurs il doit être très facile à bander, il n’a que la peau sur les os. Arra-chez-lui la peau et entortillez sa fracture, il en restera encore as-sez pour tous les os que je lui souhaite de se casser. N’est-ce pas, Pitt Holbers, mon vieux rat ?

– Hum, oui, fit l’autre. Même quand il y en aurait quelques centaines, mon cher Dick.

Cutter gémissait et suppliait. Les os lui entraient dans la chair, si peu qu’on touchât son bras. Redy alla auprès de lui, puis revint me dire :

– Old Wabble dit que vous êtes aussi un peu chirurgien. Occupez-vous donc de lui !

– L’a-t-il demandé ?

– Oui.

– Et vous croyez vraiment que je vais avoir pitié de lui. Moi, qu’il a promis à la mort ?

– Oui. Il va peut-être changer d’avis et vous laisser partir.

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– Il va « peut-être » me laisser partir. Vous rendez-vous compte de la sottise que vous venez de dire ? N’avez-vous pas remarqué que nous aurions très bien pu nous enfuir tout à l’heure, si nous avions voulu ? Vous imaginez-vous que nous sommes des moutons qu’on emmène où on veut, pour les abattre quand on veut ? Et si je vous disais que je ne soignerai le vieux qu’à condition que vous nous relâchiez ?

– Il n’en est pas question.

– Et si j’exige simplement de ne pas être tué et d’être traité comme mes autres compagnons ?

– On peut peut-être lui en parler.

– Peut-être ? Peut-être, ça ne vaut rien.

– Well ! Voulez-vous que j’aille le lui demander ?

– Oui.

Il parlementa un certain temps avec Old Wabble, puis re-vint me dire :

– Il est entêté. Il préfère continuer à souffrir, pourvu que vous mouriez. Il vous hait trop.

C’en était trop pour mes compagnons, qui ne s’étaient pas attendus à une aussi cruelle obstination. Aussi se répandirent-ils en commentaires fort peu aimables.

– Je n’y peux rien, dit Redy. Et vous, Mr. Shatterhand, vous pensez naturellement comme eux ?

– Pourquoi ? Vous avez dit tout à l’heure que c’est un être humain. Ce n’est pas vrai. C’est moi qui suis un être humain, et je vais me conduire humainement. Je ne veux voir en lui qu’un homme qui souffre. Venez !

Mes camarades voulurent me retenir. Treskow alla jusqu’à me chercher querelle. Mais je laissai dire, me fis détacher de

– 233 – mon cheval et allai auprès de Cutter. Il ferma les yeux pour ne pas me voir. On m’avait naturellement délié les mains. Il avait une fracture double, très difficile à réduire à son âge, et plutôt dangereuse.

– Nous ne pouvons pas rester ici, dis-je, il nous faut de l’eau. La rivière n’est pas loin. Il pourra monter à cheval. Après tout, il n’y a que le bras de cassé.

Cutter fit entendre une série de jurons et promit à Apanat-chka une vengeance affreuse.

– Vous êtes vraiment à peine humain, l’interrompis-je. Vous ne vous rendez pas compte que tout ça, c’est de votre faute ?

– Non, je ne me rends pas compte ! Je ne me laisse pas in-sulter.

– Si vous n’aviez pas provoqué le Comanche, il ne vous au-rait pas fait tomber de cheval. Et votre bras serait resté entier si vous ne m’aviez pas pris mes fusils.

– Quel rapport entre les fusils et mon bras ?

– Je vous ai vu tomber. Quand vous avez touché terre, votre bras s’est trouvé coincé entre les fusils que vous aviez en bandoulière. D’où la double fracture. Si vous ne m’aviez pas pris mon bien, vous vous seriez relevé sain et sauf.

– Vous dites ça pour me mettre en colère. Pshaw ! On va vous rattacher et nous allons à la rivière. Maudit étranger avec sa femme ! S’il n’était pas venu, tout cela ne serait pas arrivé.

Je me laissai rattacher sans résistance. J’avais pourtant une belle occasion de m’échapper. Auprès de Wabble, j’avais les mains libres, mes fusils étaient tout près, et mon cheval m’attendait. En une demi-minute, je pouvais être à cheval, et armé. Et après ? J’aurais pu essayer de libérer mes compagnons pendant la nuit. Mais les Tramps, prévenus, les auraient gardés

– 234 – avec dix fois plus de vigilance. Tandis que maintenant, ils ne se doutaient de rien et notre libération cette nuit avec l’aide de Kolma Pouchi en serait facilitée. Il me fallait donc laisser échapper cette occasion.

Apanatchka était près de la squaw, et lui parlait, mais sans succès. Thibaut les observait en contenant sa colère, mais sans oser déranger le Comanche. La leçon avait porté.

Quand je m’approchai, il ne dit rien, mais se rapprocha quelque peu. Je prêtai l’oreille. Apanatchka n’arrivait à tirer d’elle que ses paroles habituelles.

– Son esprit est parti et ne veut pas revenir, fit-il. Le fils ne peut pas parler avec sa mère : elle ne le comprend pas.

– Laisse-moi essayer, lui dis-je, en me mettant de son côté libre.

– Non, non ! cria Thibaut. Il ne faut pas qu’Old Shatter-hand lui parle. Je ne veux pas.

– Vous le voudrez, lui dis-je d’un ton menaçant. Apanat-chka, surveille-le, et s’il fait le moindre geste de menace, fais-le tomber, mais de telle sorte qu’il se casse bras et jambes. Je t’aiderai.

– Mon frère Shatterhand peut me faire confiance, répondit Apanatchka. Qu’il parle à la squaw. Si l’homme-médecine bouge, il verra aussitôt son cadavre piétiné par les chevaux.

Il vint tout près de Thibaut pour le surveiller.

– As-tu été aujourd’hui au Kaam-kulano ? demandai-je à la femme.

Elle secoua la tête et me regarda avec des yeux si vides que j’en eus positivement mal.

 

– 235 –

– As-tu un Vo-ouchingva2 1F22 ? demandai-je.

Elle secoua la tête.

– Où est ton Tchaio22 F23 ?

Elle secoua encore la tête.

– As-tu vu ta Kokha23 F24 ?

À ses gestes de dénégation je compris qu’elle était pour le moment hors d’état de s’intéresser à des questions concernant la vie des Comanches. J’essayai autre chose.

– As-tu connu Wawa I-kwehtsi’pa ?

– I… kweh… tsi’pa… ânonna-t-elle.

– Oui. I… kweh… tsi… pa, répétai-je en détachant chaque syllabe.

Elle répondit, comme en un rêve :

– I-kwehtsi’pa est mon Wawa.

J’avais donc bien deviné. Elle était la sœur du Padre.

– Connais-tu Tahua ? Ta… hu… a !

– Tahua était I-kokha24F25 ?

– Qui est Tokbela ? Tok… be… la !

 

22 Mari.

23 Petit garçon.

24 Sœur aînée.

25 Ma sœur aînée.

– 236 –

– Tokbela nouh25 F26.

Elle était devenue attentive. Les mots se rapportant à son enfance et à sa jeunesse faisaient impression sur elle. Son esprit se reportait à cette époque antérieure à sa folie et s’efforçait de voir clair dans ces ténèbres. Lorsqu’un écho de ce passé parve-nait à son oreille, son esprit remontait des profondeurs de l’oubli. Son regard n’était plus vide. Il commençait à s’emplir.

Cependant, comme nous devions bientôt partir, je n’attendis pas plus longtemps pour lui poser la question qui était pour moi la plus importante.

– Connais-tu Mr. Bender ?

– Bender… Bender… Bender…, répéta-t-elle, cependant qu’un sourire joyeux éclairait son visage.

– Ou Mrs. Bender ?

– Bender… Bender… répéta-t-elle, les yeux de plus en plus lumineux et la voix de plus en plus claire et ferme.

– Peut-être Tokbela Bender ?

– Tokbela… Bender… pas moi.

Elle me regarda de façon tout à fait consciente.

– Ou Tahua Bender ?

Elle battit gaiement des mains, comme si elle avait trouvé un objet perdu depuis longtemps, et me répondit avec un sou-rire presque heureux.

– Tahua est. Mrs. Bender, oui, Mrs. Bender.

 

26 C’est moi.

– 237 –

– Est-ce que Mrs. Bender a un bébé ?

– Deux bébés !

– Deux filles ?

– Deux bébés garçons. Tokbela les porte sur ses bras.

– Comment s’appellent ces bébés ?

– Léo et Fred.

– Grands comment ?

– Fred comme ça, Léo comme ça, fit-elle avec des gestes qui indiquaient la taille des enfants.

Mes questions avaient eu un succès inespéré. Je vis les yeux de Thibaut fixés sur moi avec une colère mal contenue, comme ceux d’une bête de proie prête à bondir. Mais Apanat-chka veillait !

Malheureusement, il mit fin lui-même à mes recherches. Son souci du sort de cette femme qu’il prenait pour sa mère l’incita à m’interrompre. Et peu après, je dus constater que la pauvre créature avait retrouvé l’expression absente qu’elle avait avant notre entretien.

L’œil fixé sur Tibotaka, Apanatchka s’approcha et me dit :

– L’homme-médecine blanc va vouloir quitter les Tramps. Il emmène la squaw. Ne peut-elle venir avec nous ?

– Non.

– Uff ! Pourquoi ?

– Qu’Apanatchka me dise d’abord pourquoi il désire qu’elle reste avec nous.

– C’est ma mère.

– 238 –

– Non.

– Si ce n’est pas ma mère, elle m’a tout de même aimé et soigné comme son enfant.

– Bien ! Mais les guerriers des Comanches, même quand ils sont des chefs, ont-ils coutume d’emmener leurs squaws ou leurs mères lorsqu’ils ont à faire tant de journées et savent qu’ils seront exposés à mille dangers ?

– Non.

– Pourquoi Apanatchka veut-il que cette femme reste avec lui ? Je suppose qu’il a une raison particulière.

– Pour qu’elle ne reste pas avec le Visage Pâle qui s’est fait passer pour un Rouge et a ainsi trompé les guerriers des Naiinis pendant des années. Où l’homme-médecine blanc veut-il aller avec la squaw ? Si nous le laissons partir avec elle, je ne reverrai jamais celle que j’ai considérée comme ma mère !

– Apanatchka se trompe : il la reverra !

– Quand ?

– Peut-être bientôt. Que mon frère Apanatchka réflé-chisse ! L’homme-médecine blanc ne la livrera pas. Les Tramps n’en voudront pas, et nous sommes prisonniers. Mais si Tibo taka l’emmène, tout cela disparaît et tu la reverras bientôt.

– Mais le voyage est fatigant, et Tibo taka n’est pas bon pour elle.

– Il ne l’était pas non plus au Kaam-kulano : elle en a l’habitude. En outre, elle n’a pas souvent son esprit, et ne se rend pas compte s’il est bon ou non. De plus, il paraît avoir en-trepris ce long voyage en vue d’un but pour lequel il a besoin d’elle : il aura donc soin qu’il ne lui arrive rien de fâcheux. Mon frère Apanatchka peut donc la laisser partir avec lui. C’est le meilleur conseil que je puisse lui donner.

– 239 –

– Mon frère Old Shatterhand l’a dit : qu’il en soit ainsi. Il sait toujours ce qui est utile à ses amis.

Entre-temps, on avait fait monter Old Wabble sur son che-val et Tibo Taka se mit également en selle. Il alla prendre congé du vieux.

– Tous mes remerciements, Mr. Cutter, pour être intervenu si énergiquement en ma faveur. Nous nous reverrons et alors vous aurez tant de…

– Faites-moi le plaisir de vous taire ! interrompit le vieux. C’est le diable qui vous a mis sur ma route, s’il existe, et je ne le crois pas. C’est à cause de vous que j’ai le bras cassé et j’espère que le même diable vous fera rôtir quelques millions d’années en enfer.

– Je suis désolé pour votre bras, Mr. Cutter. J’espère qu’il se remettra vite. Vous avez sous la main les meilleurs emplâtres.

– Quels emplâtres ?

– Vos prisonniers. Si vous en utilisez un par jour, vous se-rez bientôt rétabli.

– Ça veut dire que je dois en fusiller un par jour ? Le con-seil est bon, et je le suivrai peut-être. Mais je serais enchanté de pouvoir commencer par vous : it’s clear ! Et maintenant, allez-vous-en et que je ne vous revoie plus !

L’homme-médecine eut un rire ironique et répondit :

– Nous verrons, vieux Wabble. Je ne tiens nullement à re-voir un vieux coquin comme vous, mais si jamais cela se produit par hasard, soyez assuré que ma bienvenue sera tout aussi ai-mable que l’est aujourd’hui votre congé. Allez au diable !

– Maudit bonhomme ! Tirez-lui donc dessus, hurla le vieux.

 

– 240 –

Il n’en était pas question. Thibaut, suivi de la squaw, reprit la direction qu’il suivait avant notre rencontre, vers la gauche.

– Le reverrons-nous jamais ? dit Apanatchka, à mi-voix.

– Certainement, répondis-je.

– Mon frère blanc a-t-il de bonnes raisons de le penser ?

– Oui.

Winnetou qui se trouvait près de nous et avait entendu la question du Comanche ainsi que ma réponse, ajouta :

– Ce qu’Old Shatterhand a dit arrivera. Il y a des choses qu’on ne peut pas savoir d’avance, mais qu’on sent. Il a ce pres-sentiment et je l’ai aussi.

Mes fusils, qui avaient contribué à l’accident d’Old Wabble, avaient été remis à deux autres Tramps. Je dus me remettre à la tête de la colonne, et nous atteignîmes bientôt la rivière, où nous mîmes pied à terre. Cependant que quelques Tramps cherchaient un gué commode, on me descendit de nouveau de mon cheval, pour bander Old Wabble. Il fallut un certain temps, et j’opérai correctement, mais sans trop de douceur. Le vieux cow-boy poussait parfois des hurlements de douleur et m’abreuvait d’injures impossibles à répéter.

Quand j’eus fini et fus remonté à cheval, le gué était trouvé. Nous traversâmes et suivîmes le cours d’eau sur l’autre rive, jusqu’au confluent. Nous contournâmes la boucle de la branche sud et prîmes ensuite à l’ouest-nord-ouest, par la prairie dont Kolma Pouchi avait parlé.

Elle montait en pente douce, avec parfois des dépressions occupées par des boqueteaux, comme dans un parc. Il y avait là abondance de dindons sauvages, et les Tramps en abattirent une demi-douzaine, se révélant d’ailleurs piètres tireurs.

 

– 241 –

Vers la fin de l’après-midi nous vîmes une hauteur s’élever devant nous, sans doute celle au pied de laquelle se trouvaient les sources. Comme la montagne était exactement au sud, je pris d’abord à droite, puis à gauche, afin de trouver tout d’abord celle qui m’avait été désignée, la plus septentrionale. J’étais cu-rieux de savoir si Kolma Pouchi avait choisi un endroit vraiment propice à notre entreprise.

En nous approchant, nous constations que la montagne était boisée, et que ces bois venaient jusqu’à nous.

Le jour tombait. Nous atteignîmes un ruisseau que nous longeâmes au galop, pour arriver à la source avant la nuit. Les dernières lueurs du crépuscule s’éteignaient lorsque nous arri-vâmes. J’en fus heureux. Même si l’endroit déplaisait aux Tramps, il ne pouvait pas être question d’en chercher un autre dans l’obscurité.

Je n’étais pas absolument sûr de me trouver à la source dé-signée par Kolma Pouchi, mais je le pensais. Elle jaillissait sous un amas de pierres couvert de mousse, devant une étroite sur-face gazonnée, que les arbres et les buissons divisaient en trois compartiments. Il y avait là tout juste assez de place pour nous et nos chevaux, ce qui rendait la surveillance plus difficile. Old Wabble s’en rendit compte et déclara :

– Cet emplacement ne me plaît pas. S’il ne faisait pas si noir, il faudrait aller en chercher un meilleur.

– Pourquoi ne nous plairait-il pas ? demanda Redy. Au-cune raison.

– À cause des prisonniers. Comment les garder ? Il nous faudra trois sentinelles à la fois.

– Pshaw ! Et leurs liens ! Qu’on les fasse descendre de che-val. Aussitôt qu’ils seront couchés, rien à craindre !

 

– 242 –

– Mais il faut faire trois sections. L’endroit est divisé en trois.

– Nous mettrons tous les prisonniers dans le compartiment du milieu. Les deux autres seront pour nous.

– Et les chevaux ?

– On les laissera à l’extérieur, entravés. De cette façon il suffira d’un gardien pour les chevaux et un pour les prisonniers.

– Oui, si nous allumons deux feux.

– Ce n’est pas nécessaire. Vous allez voir !

On nous fit descendre de cheval, on nous religota et on nous porta dans le compartiment du milieu. Puis Redy fit allu-mer un grand feu à l’endroit où les trois compartiments se rejoi-gnaient. Ils étaient ainsi éclairés tous trois. Satisfait de cet ar-rangement, il dit à Old Wabble :

– Hein, j’avais raison ! Comme vous voyez, un homme suf-fit à les garder.

Le vieux marmonna des mots indistincts dans sa barbe et se déclara satisfait. Et moi ? Je l’étais aussi, plus que lui sans doute, car les lieux et l’installation de Redy étaient on ne peut plus favorables à nos intention.

J’avais été déposé au milieu de notre petite clairière, mais je m’étais aussitôt roulé jusqu’au bord, manœuvre que Winne-tou avait également exécutée et qui était restée inaperçue de nos gardiens.

Nos têtes étaient à la lisière même des buissons et nous avions choisi un endroit où ces derniers n’étaient pas trop serrés de manière à ce que Kolma Pouchi pût s’y glisser jusqu’à nous. L’endroit était fort petit. Nous étions si près les uns des autres que nous pouvions non seulement nous toucher, mais même nous entretenir à voix basse.

– 243 –

Bientôt l’arôme du dindon rôti se répandit dans l’air. Les Tramps mangèrent copieusement. Nous n’eûmes rien…

– Ils sont si serrés qu’on ne peut même pas passer entre eux pour les nourrir, fit Old Wabble. Ils attendront demain ma-tin. Ça ne les fera pas mourir de faim ni de soif : it’s clear.

Je n’avais aucun souci à cet égard, bien convaincu que cette nuit même nous mangerions et boirions tout notre saoul. Dick Hammerdull, qui était près de moi, ne prit pas les choses aussi bien, et déclara d’un ton irrité :

– En voilà des manières ! Rien à manger ! Pas une goutte d’eau. De quoi vous faire perdre toute envie d’être prisonnier. N’est-ce pas, Pitt Holbers, mon vieux rat ?

– Si je n’ai rien, je n’en pense rien, répondit l’autre. Espé-rons que ça ne durera pas trop longtemps.

– Que ça dure ou non, peu importe, pourvu que ça finisse. Qu’est-ce que vous en dites, Mr. Shatterhand ?

– J’espère que nous aurons cette nuit même une bonne portion de dinde, répondis-je. Surtout, ne vous endormez pas, et ne faites rien qui puisse éveiller les soupçons des Tramps.

– Well ! J’obéis. Quand il y a de l’espoir, il n’y a plus qu’à le voir se réaliser.

Comme il se contentait de cette réflexion, les autres n’ajoutèrent rien, et nous écoutâmes – car nous ne pouvions les voir – les Tramps déguster leur dîner.

Lorsque la première sentinelle, assise près du feu, eut fini d’arracher aux os du dindon leurs dernières parcelles de chair, ce qu’il fit sans trop d’élégance, ses camarades, qui avaient achevé leur repas, se préparèrent à dormir.

 

– 244 –

Le vieux roi des Cow-boys vint jusqu’à nous en compagnie de Redy, pour vérifier l’état de nos liens. S’étant assurés qu’ils avaient la solidité voulue, Cutter me dit :

– Tout va bien, et je pense que, même sans dîner, vous dormirez bien. Rêvez de moi.

– Merci ! dis-je. Je vous souhaite également de bien dor-mir !

– Canaille ! Vous seriez bien heureux si la douleur empê-chait Fred Cutter de dormir. Mais vous n’aurez pas cette joie. Ma vieille carcasse est plus solide et plus saine que vous le pen-sez. J’ai un tempérament d’ours, et la fièvre n’osera pas s’attaquer à moi. De toute façon, je dormirai mieux que vous.

Il ricana et dit à la seconde sentinelle, qui venait de relever la première, sur un ton sévère :

– Celui qui vient de parler, surveillez-le de près. Et s’il fait un geste de trop, venez me réveiller tout de suite !

Il s’éloigna avec Redy, et la sentinelle s’installa de façon à m’avoir droit devant les yeux, ce qui ne me plut guère.

On avait amassé un grand tas de bois sec près du feu. Pour en prendre, la sentinelle devait se retourner. C’étaient les seuls moments pendant lesquels il ne nous observait pas, et ceux que nous aurions à utiliser si Kolma Pouchi avait pu tenir parole et venir jusqu’à nous.

Lorsque la sentinelle se retourna pour la deuxième fois, j’entendis derrière moi un léger bruit, une bouche se colla à mon oreille, et dit :

– Kolma Pouchi est là. Que dois-je faire ?

– Attendre que je me couche de l’autre côté, répondis-je tout aussi imperceptiblement. Ensuite, tu couperas les liens de mes mains et tu me passeras ton couteau.

– 245 –

La sentinelle se retourna de mon côté et le même murmure me fit savoir que Kolma Pouchi s’était rapidement retiré.

L’heure de l’action n’avait pas encore sonné. Il fallait at-tendre que tous les Tramps fussent endormis. Je laissai passer plus d’une heure, jusqu’à ce que les ronflements de diverses to-nalités me fissent penser que personne, sauf Old Wabble, n’était plus éveillé. Je ne pouvais pas voir les dormeurs dont nous étions séparés par une mince bande d’arbustes. Quelques gé-missements se mêlaient aux ronflements. C’était le vieux cow-boy, à qui son bras faisait mal. Allais-je attendre qu’il s’endormît ? Et s’il n’y parvenait pas jusqu’au matin ? Non, il ne fallait pas laisser passer cette nuit. L’endroit d’où venaient ses plaintes me révéla heureusement qu’il ne pouvait voir que notre sentinelle.

Je changeai donc de côté et disposai mes mains de manière à ce que notre sauveteur pût les atteindre le plus commodément possible. Bientôt après, la sentinelle se tourna vers le feu. Je sentis aussitôt la lame trancher les lanières, et aussitôt après le manche se poser dans ma main. Sans plus attendre, je pliai les genoux et tranchai les liens de mes chevilles. Je venais à peine de m’étendre de nouveau que la sentinelle se retournait vers nous. Il fallait attendre, mais je me sentais déjà libre.

– Maintenant me détacher, murmura Winnetou qui avait naturellement observé mes mouvements.

Il se coucha de manière à porter les mains vers moi. Lors-que la sentinelle se détourna pour prendre du bois, il ne fallut que deux secondes pour délier les pieds et les mains de l’Apache. Nous conservions la même position que si nous avions encore été ligotés. Je glissai à l’Apache.

– Maintenant la sentinelle ! Qui s’en charge ?

– Moi, répondit-il.

 

– 246 –

Il s’agissait de le réduire à l’impuissance sans faire le moindre bruit. Car s’il arrivait à donner l’alarme, il deviendrait impossible de libérer nos camarades comme je l’avais prévu. Winnetou était le seul d’entre nous à pouvoir surmonter cette difficulté. J’attendais avec anxiété le moment décisif.

La sentinelle avait laissé tomber le feu plus bas que précé-demment. Enfin, enfin, il se détourna vers le tas de bois.

Alors Winnetou fit un véritable bond de panthère par-dessus nos compagnons. Lui mettant le genou dans le dos, il saisit l’homme des deux mains par le cou. Raidi par la terreur, le Tramp n’eut pas un geste de résistance. Il n’y eut pas un cri, pas même un soupir. Comme Winnetou avait les deux mains occu-pées, je bondis à mon tour et assenai au Tramp deux coups de poings sur le crâne. L’Apache écarta lentement ses mains ; l’homme s’écroula et resta étendu. Nous eûmes tôt fait de le li-goter et de l’entraver.

La première partie de l’opération avait réussi !

Nos camarades étaient restés éveillés. Ils avaient vu maîtri-ser la sentinelle. Je leur fis signe de garder le silence et, avec Winnetou, j’entrepris de défaire leurs liens, que je ne voulais pas couper, car nous en aurions besoin pour attacher les Tramps. Cependant, j’étais étonné de ne pas voir Kolma Pouchi. Le Mystérieux avait-il de nouveau disparu ?

Lorsque tous nos camarades furent déliés et debout, je rampai lentement avec l’Apache autour du feu, pour voir les Tramps. Ils dormaient tous. Old Wabble était également étendu sur l’herbe : Il était ligoté et avait un bâillon dans la bouche. Auprès de lui était assis… Kolma Pouchi, notre sauveteur ! C’était un coup de maître ! Il nous attendait souriant, impas-sible, incroyablement sûr de lui.

Il s’agissait maintenant de nous armer. Comme les Tramps étaient également à l’étroit, ils avaient rassemblé tous les fusils

– 247 – pour plus de commodité. Une minute nous suffit pour nous en emparer. Je pris ma carabine et la chargeai. Le fusil d’argent de Winnetou était auprès de Redy, qui n’avait probablement pas voulu s’en séparer. L’Apache rampa jusqu’au Tramp et reprit son fusil sans l’éveiller. C’était aussi un coup de maître.

Étant tous armés, nous nous disposâmes autour des dor-meurs de manière à ce qu’aucun ne pût nous échapper. Dick Hammerdull remit du bois sur le feu. La flamme monta.

– Maintenant, la sentinelle qui est dehors avec les chevaux, dis-je à Winnetou, en montrant les buissons.

Kolma Pouchi vit mon geste, s’approcha silencieusement de nous, et dit :

– Le Visage Pâle auquel pense Old Shatterhand gît ligoté près des chevaux. Kolma Pouchi l’a assommé avec son fusil. Que mes frères attendent un instant, je reviens.

Il se glissa au dehors et revint en effet quelques secondes après, portant un paquet de lanières, et déclara :

– Kolma Pouchi a abattu un bouc et découpé sa peau en la-nières, pensant qu’on en aurait besoin ici.

Quel homme exceptionnel ! Winnetou lui tendit la main sans mot dire et je l’imitai.

Nous pouvions maintenant réveiller les donneurs. Dick Hammerdull demanda la permission de s’en charger. Nous ac-ceptâmes d’un geste. Il poussa un hurlement prodigieux. Les Tramps se levèrent d’un bond et, voyant nos armes braquées sur eux, furent paralysés de terreur. Seul Old Wabble resta cou-ché, car il était attaché et bâillonné.

Profitant de leur stupéfaction, je leur criai :

– Hands up ! ou nous tirons. Hands up, tout le monde !

 

– 248 –

Hands up, les mains en l’air. Malheur à celui qui n’obéit pas instantanément à cet ordre. Il est aussitôt abattu. Tous s’exécutèrent.

– Très bien, Messieurs, poursuivis-je. Et maintenant, res-tez comme vous êtes, car si un seul d’entre vous s’avise de bais-ser une seule main, il s’écroulera frappé à mort. Vous savez combien de coups peut tirer ma carabine. Cela fait plus d’une balle pour chacun de vous. Dick Hammerdull et Pitt Holbers vont vous ligoter. Toute résistance est inutile ! Dick, Pitt, com-mencez !

Malgré la gravité de la situation, il était assez amusant de voir tous ces hommes, les bras levés comme dans une séance de gymnastique, attendant patiemment leur tour d’être ligotés, en-través, et déposés sur le gazon. Les courroies de Kolma Pouchi venaient fort à propos.

Nous n’abaissâmes nos armes que lorsque le dernier d’entre eux fut attaché. Notre sauveteur alla avec Matto Chako chercher le gardien des chevaux. Puis nous retirâmes leurs bâil-lons à Old Wabble et à la sentinelle du foyer.

C’était à notre tour d’être maîtres de la situation. Nos pri-sonniers étaient si abattus qu’aucun d’entre eux ne proféra une parole. Seul Old Wabble émettait de temps en temps un juron.

Pour faire de la place, nous les serrâmes le plus possible les uns contre les autres. Nous pûmes ainsi nous installer devant le feu. Il y avait encore deux dindes intactes, que nous fîmes rôtir. Cependant, Dick Hammerdull ne pouvait se résoudre à rester en repos. Il avait eu soin de mettre l’un à côté de l’autre les frères Holbers, et alla leur rendre visite.

– Good evening, Oncles et Cousins ! salua-t-il avec sa di-gnité comique. J’ai l’honneur de vous demander si vous savez encore ce que je vous ai dit en chemin.

Personne ne lui répondit.

– 249 –

– Parfait ! Je vous ai dit : ou bien nous vous fausserons compagnie, ou bien nous vous ferons prisonniers à notre tour. Eh bien, Pitt Holbers, mon vieux rat, c’est bien ça que j’ai dit ?

Holbers, assis près du feu, répondit sèchement.

– Oui, mon cher Dick, tu l’as dit.

– Bien ! Nous les avons pris, et ils ne sont même plus ca-pables de dire un mot.

– Ce n’est pas vrai, répliqua Osée. Mais laissez-nous tran-quilles.

– Tranquilles ? Pshaw ! Vous avez dormi jusqu’à présent ! Et on vous a réveillés en sursaut, hein ! Vous aviez bonne mine avec vos bras en l’air !

– Vous n’aviez pas meilleure mine hier.

– Mon cher Osée, calmez-vous. Prenez exemple sur votre frère Joël. Je suis sûr qu’il pense à l’héritage de mon vieux Pitt Holbers.

Joël rompit le silence :

– Qu’il garde ses sous. Nous n’en avons pas besoin ! Nous serons riches ; nous aurons…

Dick l’interrompit :

– … l’or de la bonanza de Squirrel Creek, n’est-ce pas, pro-phète Joël ?

– Parfaitement s’écria l’autre. Rien ne nous empêchera de l’avoir. C’est compris ?

– Je crois que nous vous en empêcherons, en vous fusillant un petit peu.

– Alors vous êtes des assassins !

– 250 –

– Qu’est-ce que ça peut faire ? Vous avez bien dit que vous vouliez nous éteindre. Et je vous ai répondu que nous nous ral-lumerions. Qu’est-ce que tu en penses, Pitt Holbers, mon vieux rat ?

– Je pense que tu ferais mieux de te taire. Ces types-là ne valent pas la peine qu’on leur parle. Viens plutôt manger avec moi.

Le gros obtempéra. Entre-temps, Kolma Pouchi s’était éloigné pour aller retrouver son cheval qu’il avait mis à l’abri ailleurs, et il revint, portant la viande qu’il avait chassée. Pas-sant devant Redy, il lui dit :

– Le Visage Pâle a parlé de chien puant et de vermine. Kolma Pouchi a répondu que le chien chasserait la vermine jusqu’à ce qu’elle soit prise.

Redy marmonna des paroles incompréhensibles. L’Indien poursuivit :

– Le Visage Pâle a dit que les Rouges baissaient de plus en plus. Mais qui est plus bas, le Tramp blanc qui bat la campagne comme un chien affamé, ou l’Indien toujours chassé et volé qui déplore le sort de sa race innocente ? C’est toi qui es un coquin, et moi un gentleman. Je tenais à te le dire, bien qu’un guerrier rouge ne parle pas d’ordinaire à un coquin. Howgh !

Sans attendre de réponse, il se détourna et vint s’asseoir auprès de nous. Pendant que nous mangions, les prisonniers se tinrent tranquilles, se contentant d’échanger de temps à autre quelques propos à voix basse.

Cependant Old Wabble se jetait de côté et d’autre, et ses soupirs finirent par se transformer en un gémissement continu. Ses douleurs étaient sans doute aggravées par les courroies qui avaient été serrées avec un zèle probablement excessif :

Il nous cria enfin.

– 251 –

– Vous n’entendez donc pas que j’ai mal ! Vous n’êtes donc pas des êtres humains !

Je fis un mouvement pour aller voir si je pouvais, sans danger pour nous, faire quelque chose pour lui. Mais Treskow me retint et me dit en hochant la tête :

– Je ne vous comprends pas, Mr. Shatterhand. Je veux bien qu’on soit raisonnablement humain. Mais votre pitié pour cet homme est inadmissible.

– Il est mauvais certes, mais c’est tout de même un homme ! répliquai-je.

– Lui ? Pshaw ! Rappelez-vous ce que vous lui avez dit en le pansant aujourd’hui. L’homme, ce n’est pas lui, c’est vous. Et, pardonnez-moi, vous êtes un homme faible. Si j’ai tort, allez donc le détacher, par amour de l’humanité.

– Mon bras, mon bras ! gémissait le vieux d’un ton plaintif.

Hammerdull l’interpella :

– Tu pleurniches, vieille fripouille. Où est-il ton tempéra-ment d’ours ? Maintenant tu demandes grâce.

– Non, répondit Old Wabble. Je veux seulement qu’on des-serre mes liens.

– Qu’ils soient serrés ou non, peu importe, l’essentiel c’est qu’ils te gênent autant que tu le mérites. Chaque chose a son but : les courroies aussi…

Kolma Pouchi mangea avec nous, plus silencieux encore que Winnetou. Une fois seulement, lorsqu’il fut question de notre rencontre avec l’homme-médecine blanc et sa squaw, il déclara :

– Kolma Pouchi, après avoir été insulté par le Visage Pâle Redy, a suivi la trace de ses frères pour être sûr qu’ils prenaient

– 252 – le bon chemin. Il est alors arrivé à l’endroit où ils se sont arrê-tés. Il a vu les traces de trois chevaux, qui rejoignaient leur piste en venant de la droite, puis continuaient vers la gauche. Était-ce là l’homme blanc et sa squaw rouge dont vous venez de parler ?

– Oui, répondis-je.

– Ce Blanc a été un Comanche rouge. Qu’est-ce qu’un Co-manche fait ici dans le Nord ?

– Nous ne savons pas.

– Pourquoi a-t-il ôté la couleur de son visage ? Pourquoi vient-il ici, non en Rouge, mais en Blanc ?

– Probablement pour sa sécurité. Comme Comanche, il se-rait ici l’ennemi de tous les Visages Pâles et encore plus de tous les Indiens.

– Ces paroles semblent vraies. Mais Kolma Pouchi a aussi une autre idée.

– Pouvons-nous la connaître ?

– Un guerrier rouge ne doit exprimer ses pensées que lors-qu’il est sûr qu’elles sont vraies. J’y réfléchirai !

Il prit son fusil à côté de lui et s’étendit comme pour dor-mir. Je compris qu’il ne voulait pas poursuivre cet entretien. Dommage ! Je devais apprendre plus tard que j’aurais mieux fait de le continuer. J’aurais prononcé le nom de Thibaut qui aurait fait sur lui un effet que je ne pouvais pas soupçonner. Mais on ne fait pas toujours ce qu’on veut.

Après le repas, nous fouillâmes les captifs. Chacun de nous ayant récupéré ce qui lui appartenait, nous leur rendîmes ce qui était à eux. Les Tramps furent inévitablement quelque peu malmenés au cours de cette opération. Old Wabble, qui s’était emparé de toutes mes possessions, fut furieux de constater qu’on les lui reprenait. Mais sa souffrance dépassait encore sa

– 253 – colère. J’eus la faiblesse de tenir compte des reproches de Tres-kow, mais je désirais quand même faire cesser ses gémisse-ments. Aussi lui déclarai-je :

– Je me laisserai attendrir, si vous répondez à ma question.

– Je parlerai, dit-il.

– Vous vouliez vraiment me tuer ?

– Oui.

– Mais quelle espèce d’homme êtes-vous donc ? Je ne sache pas vous avoir fait le moindre tort, et vous en voulez à ma vie ! Aujourd’hui encore, vous étiez prêt à supporter n’importe quelle souffrance, plutôt que de me libérer. Comme vous étiez fier de m’avoir pris mes fusils. Vous avez cru que vous les garde-riez « toujours », et je vous ai dit que je les reprendrais bientôt. Je les ai !

– Je vous souhaite de les garder jusqu’en enfer. Les quelques heures pendant lesquelles je les ai possédés, je les ai payées de mon bras.

– Et vous n’avez pas fini de payer. Ne vous croyez pas au bout de vos peines. Je vous avais bien dit que je viendrais en-core vous voir avant de mourir. Et je ne me suis pas trompé.

– Desserrez-moi plutôt mes liens, au lieu de me faire la le-çon !

– Il ne s’agit pas seulement de vos liens, mais de la chaleur que vous avez dans le bras. Voyons ça !

Cependant que mes compagnons se couchaient, je pris la garde et m’occupai de rafraîchir avec de l’eau le bras d’Old Wabble. Kolma Pouchi s’était volontairement proposé pour prendre la garde après moi, et, en allant le réveiller, j’entendis le vieux me poursuivre de ses injures. Malgré tout, il me faisait de la peine, car je le savais irrémédiablement perdu.

– 254 –

Lorsqu’on m’éveilla, il faisait jour depuis une heure. Un coup d’œil suffit à me faire savoir que tout était en ordre. Mais Kolma Pouchi n’était pas là. Comme Matto Chako avait pris la garde après lui, je l’interrogeai :

– Kolma Pouchi m’a dit, répondit-il, qu’il ne pouvait plus rester, car le Grand Esprit l’appelait. Il m’a chargé de saluer de sa part Old Shatterhand, Winnetou et Apanatchka et de leur dire qu’il les reverra.

– L’as-tu vu partir ?

– Non. Mais il est parti. Je ne savais pas où était son che-val, et je ne pouvais pas m’absenter d’ici puisque j’étais de garde. Mais j’ai suivi sa trace sitôt qu’il a fait jour. Elle menait dans le bois, à l’endroit où se trouvait caché son cheval. Si nous voulons savoir où il est allé, j’irai volontiers suivre la piste.

– C’est inutile. S’il était un ennemi, nous le suivrions. Mais c’est un ami. S’il avait voulu que nous connaissions son but, il nous l’aurait dit lui-même.

Avant de manger un morceau de la viande que Kolma Pou-chi avait laissée, j’allai voir les chevaux. Ils étaient entravés dans une prairie sur les premiers contreforts de la montagne, où on les avait menés dès le lever du jour. De là, on pouvait voir très loin au nord, et, venant de cette direction, j’aperçus trois points qui s’approchaient de notre campement.

Bientôt je pus discerner deux cavaliers et un cheval de charge. Était-ce par hasard Thibaut, et sa squaw, qui étaient pourtant partis vers le sud-ouest la veille ? Dans l’affirmative, pour quelle raison avaient-ils rebroussé chemin et suivi nos traces ?

Je retournai aussitôt au campement pour informer Winne-tou.

 

– 255 –

– Cet homme n’a qu’un seul mobile, la haine, dit-il. Tibo taka veut savoir si Old Shatterhand est déjà mort. Cachons-nous.

Nous nous glissâmes derrière les buissons. Peu de temps après, nous entendîmes le pas d’un cheval. Thibaut avait laissé la femme et le cheval de selle un peu en arrière et était venu seul en reconnaissance. Voyant Old Wabble et les Tramps étendus ligotés sur le sol, il s’écria :

– Est-ce possible ? Mais où sont vos prisonniers d’hier ?

Old Wabble ne savait pas que nous n’étions pas loin, et aux aguets. Il appela Thibaut à mi-voix et lui dit :

– C’est vous ? Vite ! Descendez de cheval et déliez-nous !

– Vous délier ? Mais vous me considériez comme un en-nemi !

– Mais non ! C’était une façon de parler ! Faites vite !

– Où sont donc vos prisonniers ?

– Ils se sont libérés pendant la nuit et nous ont attaqués. Ne perdez pas de temps, détachez-nous !

– Mais où sont-ils ? Et s’ils viennent et me surprennent ?

– Si vous vous dépêchez, nous serons libres et nous les abattrons.

– Well ! C’est cet Old Shatterhand qu’il faut faire dispa-raître, et le plus vite possible. Allons, je vais vous libérer !

Ce disant, il avait mis pied à terre et s’était approché d’Old Wabble. Il tira son couteau. C’est alors que Dick Hammerdull, de derrière un buisson, lui mit le canon de son fusil sous le nez et s’écria :

 

– 256 –

– Un petit moment, s’il vous plaît, M. Tibo Taka. Il y a du monde ici !

– Damnation ! Il est trop tard ! fit Old Wabble furieux.

Thibaut recula de quelques pas et dit :

– Qui est là ? Enlevez votre fusil de là !

– Que j’enlève mon fusil ou non, peu importe. Mais si vous ne laissez pas immédiatement tomber votre couteau, je tire. Je compte jusqu’à trois. Un… Deux…

Thibaut jeta son couteau et recula de manière à mettre son cheval entre lui et ce buisson menaçant, en s’écriant :

– Mais laissez donc votre fusil ! Je ne veux pas avoir affaire à vous ! Je m’en vais tout de suite.

– Tout de suite ? Non, cher ami, restez encore un moment. Il y a des gens qui veulent vous dire bonjour.

– Qui ? Où ?

– Derrière vous !

Thibaut se retourna aussitôt et se trouva devant nous, car nous nous étions approchés pendant sa conversation avec Dick. Je marchai vers lui et dis :

– Oui, c’est moi qu’il fallait faire disparaître. Vous me con-naissez bien mal, monsieur Thibaut. Qu’est-ce que vous diriez si je renversais les rôles et si, moi, je vous faisais disparaître ?

– All devils ! Vous ne ferez pas ça. Je ne vous ai rien fait.

– Vous vouliez me tuer, cela suffit. Vous connaissez les lois de la Prairie.

– Je plaisantais, Mr. Shatterhand.

 

– 257 –

– Moi aussi je plaisante. Nous avons encore quelques cour-roies. Donnez-moi vos mains ! On va vous attacher, comme ces Tramps.

– Mais c’est impossible !

– C’est tellement possible que ça va être fait tout de suite. Pitt Holbers et Dick Hammerdull, ligotez-le ! S’il résiste, je l’abats. Du moment qu’on doit me fusiller sitôt pris, je ne vois pas pourquoi je prendrais des gants. Allons vite !

Nos deux compagnons ligotèrent l’homme qui ne fit au-cune résistance, mais protesta bruyamment.

– Messieurs, je n’ai pas mérité cette violence !

– Même en conseillant hier à Old Wabble de tuer un de nous chaque jour ?

– Mais je plaisantais !

– Vous avez l’air d’aimer beaucoup la plaisanterie. Vous devez être un homme agréable. C’est pourquoi nous tenons à vous garder. Avec ces courroies, ça sera plus facile.

– Mais je ne suis pas seul !

– Nous le savons. Votre squaw attend dehors.

– Allez-vous la ligoter aussi ?

– Non. Nous ne faisons pas ça aux dames. Mais nous l’accueillerons. Ce que nous ferons de vous dépendra de votre conduite. Si vous êtes docile, vous n’aurez peut-être rien à re-douter.

Et j’ajoutai à l’adresse de Dick :

– Mettez-le seul, pas avec les Tramps !

– Well ! Je dois m’incliner devant la force.

– 258 –

On l’étendit à l’écart des autres captifs, afin qu’il ne pût communiquer avec eux. Puis je quittai le campement avec Win-netou pour aller voir la squaw. Elle était à cheval et tenait à la main la bride du cheval de charge. Notre arrivée ne fit pas la moindre impression sur elle. On aurait dit que nous n’étions pas là. Nous l’amenâmes jusqu’à la source, où elle mit pied à terre d’elle-même et alla s’asseoir à côté de Thibaut, sans paraître s’apercevoir qu’il était attaché.

Nous avions laissé le cheval de charge dehors, et je ramenai au dehors les montures de Thibaut et de la squaw. Il n’avait pas besoin de voir que nous allions fouiller ses bagages. Nous pou-vions y trouver quelque chose d’utile.

Quand je revins à la source, Redy était en discussion avec Treskow. Ce dernier avait soutenu une fois de plus son point de vue juridique et s’était mis en colère, cependant que l’autre at-tendait tranquillement.

– Imaginez, Mr Shatterhand, que Redy a demandé à être mis en liberté ! Qu’en dites-vous ?

– Pas tout de suite. Plus tard, j’en penserai ce que Winne-tou en pense.

– C’est un cercle vicieux. Que pense Winnetou ?

– Ce qui est juste !

– Très bien ! Parfait ! Mais la loi dit que…

– Pshaw ! l’interrompis-je. Nous ne sommes pas des ju-ristes, nous sommes avant tout des gens qui avons faim. Man-geons !

– Manger ? Vous voulez m’attendrir !

– Pas du tout ! Je vous dis simplement ce que je trouve juste.

 

– 259 –

– Alors ?

– Hier, les Tramps ont mangé et nous n’avons rien eu. Au-jourd’hui nous mangeons et ils n’auront rien. Ça ne vous paraît pas juste ?

– Allez… allez au diable. Je parie ma tête que vous êtes ca-pables de les relâcher.

– Sans parier, je peux vous dire qu’on fera ce qui est juste.

Nous dégustâmes notre repas, où la squaw eut sa part. Elle la reçut des mains d’Apanatchka, sans le reconnaître. Lorsque nous eûmes fini, Winnetou et moi sortîmes pour aller examiner les bagages de Thibaut. Le cheval de charge portait des provi-sions, quelques vêtements de femme, et un peu de linge. Rien de spécial. Rien non plus sur le cheval de la femme. Nous exami-nâmes alors la monture de Thibaut.

Son fusil était accroché au pommeau de la selle. Dans la sa-coche de droite se trouvaient un pistolet à deux coups chargé, et un coffret en fer blanc contenant des teintures pour la peau. La sacoche de gauche, elle, contenait des cartouches, un rasoir et du savon, et un autre coffret, beaucoup plus mince que le précé-dent.

Nous en tirâmes une bande rectangulaire de cuir blanc, très bien tanné, portant des traits et des caractères en rouge.

– Ah, un « cuir parlant » comme disent les Rouges, fis-je. Cela nous apprendra peut-être quelque chose.

– Que mon frère me le montre, dit Winnetou.

Je le lui tendis. Il l’observa longuement avec attention, se-coua la tête, l’observa de nouveau, secoua de nouveau la tête et dit :

– C’est une lettre que je ne comprends qu’à moitié. Elle est écrite à la manière des hommes rouges, à la pointe du couteau

– 260 – et colorée au minium. Ces lignes sinueuses représentent des cours d’eau. C’est une carte. Voici la Republican River ; là, c’est le double cours de la Salomon ; puis l’Arkansas avec le Big San-dy-Creek et le Rush Creek, plus loin l’Adobe et le Horse Creek au sud de l’Apishapa et du Huerfano. Et ainsi de suite jusqu’au parc de San Luis. Je connais tous ces cours d’eau, mais il y a en outre des signes que je ne comprends pas : des points, des croix, des cercles, des triangles, des carrés et d’autres figures. Ils se trouvent sur la carte dans des endroits où il n’y a ni villes ni maisons. Je ne sais pas ce qu’ils signifient.

Il me rendit la carte, qui était gravée et coloriée très artis-tement. On pouvait discerner le moindre trait. Je ne comprenais pas davantage les signes en question, jusqu’au moment où je re-tournai la carte. Ils étaient reproduits au dos, comptés, et assor-tis de noms qui n’étaient pas des noms de lieux, mais des noms de personnes. Étrange document ! Après une longue observa-tion, je constatai que certains de ces noms étaient des noms de saints. Je tirai mon carnet qui contenait un calendrier, comparai les noms avec les indications de la carte, et pus enfin dire à l’Apache :

– Cette lettre a été envoyée à l’homme-médecine pour lui indiquer où et quel jour il doit rencontrer son expéditeur. L’indication ordinaire des dates aurait tout révélé. Les Chrétiens donnent à chaque jour de l’année le nom d’un pieux personnage mort depuis longtemps. C’est de cette liste que l’auteur s’est ser-vi. Pour ajouter à la difficulté, les noms sont indiqués au dos. Je vois ici : Egidius, Rose, Régine, Protus, Euloge, Joseph et Thé-cla. Cela signifie : les 1, 4, 7, 11, 13, 18, et 23 du mois. Ces jours-là, l’expéditeur de la lettre se trouvera à l’endroit où le signe cor-respondant est marqué sur la carte. Nous avons donc entre les mains l’itinéraire complet de l’expéditeur et du destinataire, avec indication des lieux et des dates.

– Je comprends bien mon frère, mais je ne sais pas à quels jours de l’année correspondent ces noms.

– 261 –

– Je le sais. Ce morceau de cuir peut nous être très pré-cieux, mais il ne faut pas que nous le gardions.

– Pourquoi ?

– Parce que Tibo taka ne doit pas savoir que nous connais-sons son itinéraire.

– Il faut donc que mon frère blanc recopie cette carte.

– C’est ce que je vais faire.

Winnetou tint la lettre pendant que je la recopiais soigneu-sement sur mon carnet en m’appuyant sur ma selle. Puis nous remîmes le document dans son étui, l’étui dans la sacoche, et regagnâmes le campement.

Au coin du dernier buisson, nous rencontrâmes la squaw. Elle s’était levée et éloignée, sans tenir compte des appels de Thibaut qui, attaché, ne pouvait la retenir. La tête droite mais les yeux baissés, marchant à pas comptés sans nous voir, elle avait l’air d’une somnambule.

Je fis demi-tour et la suivis. Elle s’arrêta, brisa une branche mince et la mit autour de sa tête. Je lui posai quelques questions sans obtenir de réponse. Elle paraissait ne pas m’entendre. En-fin je prononçai un mot familier :

– Est-ce ton myrtle-wreath ?

Elle porta les yeux sur moi et répondit d’une voix éteinte :

– C’est mon myrtle-wreath.

– Qui te l’a donné ?

– Mon Wawa Derrick.

– Est-ce que Tahua Bender avait aussi un myrtle-wreath ?

– Aussi ! dit-elle en souriant.

– 262 –

– Le même jour que toi ?

– Non. Bien, bien avant !

– L’as-tu vue avec son myrtle-wreath ?

– Oui. Tahua était très belle, très belle !

Suivant le cours de mes pensées, je posai une question qui pourra paraître étrange :

– As-tu vu un habit ?

– Habit… oui ! dit-elle après un moment.

– Un habit de noce ?

Elle battit des mains, eut un rire heureux et s’écria :

– Habit de noce ! Joli ! Avec une fleur !

– Qui le portait ? Qui l’avait mis ?

– Tibo taka.

– Tu étais à côté de lui ?

– À côté de Tibo taka, fit-elle. Ma main dans sa main. Et puis… Elle eut un frisson et se tut. Les questions suivantes res-tèrent sans réponse. Puis je me souvins de ce que Matto Chako avait raconté. En arrivant chez les Osages, Tibo taka avait un bras en écharpe. Je demandai alors :

– L’habit est devenu rouge ?

– Rouge, répéta-t-elle, en frissonnant de nouveau.

– De vin ?

– Pas vin, sang !

– Ton sang ?

– 263 –

– Sang de Tibo taka.

– On l’avait poignardé ?

– Pas couteau !

– Alors un coup de feu ?

– Une balle !

– De qui ?

– Wawa Derrick. Oh, oh, oh ! Beaucoup, beaucoup de sang !

En proie à une vive agitation, elle s’éloigna en courant. Je la suivis, mais elle m’échappa, criant de peur, et je dus renoncer à continuer à l’interroger.

J’avais maintenant la conviction que, le jour de son ma-riage, s’était produit un événement qui lui avait fait perdre la raison. Le marié, c’était Thibaut, un criminel. Son frère l’avait-il démasqué ce jour-là et lui avait-il tiré dessus ? Était-ce pour ce-la que Thibaut l’avait plus tard assassiné ?

J’éprouvais une profonde pitié pour la malheureuse, dont la folie paraissait incurable, car près de trente ans avaient dû s’écouler depuis. L’habit donnait à penser que la noce, bien que la mariée appartînt à la race rouge, avait été ou allait être célé-brée dans la bonne société. N’était-elle pas chrétienne, et la sœur d’un prédicateur rouge renommé ?

Sa sœur Tahua paraissait également s’être bien mariée. Peut-être la folle avait-elle connu son fiancé chez cette sœur. Je regrettais de ne pas avoir pu en apprendre davantage.

Je la laissai auprès de son cheval, avec lequel elle se mit à jouer comme un enfant, et regagnai le campement, où Winne-tou m’avait précédé. Quand j’arrivai, tous les regards se portè-rent sur moi. C’est donc qu’on m’attendait.

– 264 –

– Enfin, enfin ! s’écria Redy. Où étiez-vous donc ? Il est question de notre libération, et vous disparaissez !

Treskow mit aussitôt les choses au point.

– Avant qu’il puisse en être question, parlons d’abord de votre châtiment.

– Châtiment ? Oo, ho ! Mais qu’est-ce que nous avons fait ?

– Vous nous avez attaqués, capturés, volés, ligotés et traî-nés jusqu’ici ! Vous trouvez que ce n’est rien ? Ça mérite la pri-son.

– Ah ! Vous voulez nous envoyer à Sing-Sing ? Essayez-donc !

– Nous ne faisons pas d’essais. Nous prononçons des ju-gements et nous les exécutons sur-le-champ. Le jury sera vite réuni !

– Nous le récusons !

– Nous nous en moquons ! Venez, Mr. Shatterhand. Ne perdons pas de temps. Et j’espère que cette fois vous ferez taire votre humanité. Ces gens-là n’en sont pas dignes.

Il avait, certes, raison. Il fallait punir, mais comment ? La prison ? Il n’y en avait pas. L’amende ? Ils n’avaient rien. Leur prendre leurs chevaux et leurs armes ? Ils étaient perdus et nous considéreraient comme des voleurs. Le fouet ? Oui, c’est un re-mède efficace. Certes, il est très controversé. Mais, dans notre cas, c’était le seul qui fût applicable, à des gens qui ne l’avaient d’ailleurs pas volé.

Winnetou, qui m’avait observé pendant que je réfléchissais, me demanda avec un fin sourire :

– Mon frère veut-il leur pardonner ?

 

– 265 –

– Non, répondis-je. Ce ne serait que les encourager dans leur méchanceté. Mais quelle peine peut-on leur appliquer ?

– Le fouet ! Howgh !

Puisqu’il avait dit : Howgh, tout était dit. Et Treskow fut immédiatement d’accord.

– Parfaitement, le fouet ! C’est ce qu’il leur faut. Tout autre chose serait inutile et même nuisible. N’est-ce pas, Mr. Ham-merdull ?

– Parfaitement ! On va leur administrer une bonne raclée. Et Osée et Joël, les deux prophètes, y passeront les premiers. Au lieu de l’argent dont ils se sont moqués, ils recevront des coups.

Les autres furent également d’accord, mais l’Osage décla-ra :

– Matto Chako demande la permission de se taire.

– Pourquoi ? demandai-je.

– Parce qu’il a été votre ennemi et a attenté à votre vie.

– Mais maintenant tu es notre ami et tu as été comme nous attaqué et dépouillé par les Tramps. L’intention, que tu n’as d’ailleurs pas mise à exécution, tu l’as eue en qualité de chef de ta tribu, de guerrier. Mais ces gens-là sont des réprouvés sans honneur, mis au ban de la société, qui ne sont plus sensibles qu’à une seule chose et c’est précisément les coups.

– Puisque Old Shatterhand parle ainsi, qu’il entende aussi mon opinion : qu’on leur fasse éprouver ce sentiment, du pre-mier jusqu’au dernier.

– Très bien ! Tout le monde est d’accord ! s’écria Hammer-dull. Viens, mon cher Pitt, nous allons tailler des flûtes pour pouvoir commencer le concert.

 

– 266 –

Les deux amis se levèrent pour aller chercher des baguettes appropriées. Les Tramps n’avaient pu distinguer nos propos, mais, s’apercevant que notre délibération était terminée, Redy demanda d’un ton parfaitement déplacé dans sa situation :

– Alors ? Quand est-ce que vous nous détachez ?

– Quand ça nous plaira, répondit Treskow. Mais pour le moment ça ne nous plaît pas encore.

– Et nous allons rester là longtemps ? Nous voulons partir.

– Ce que vous voulez ne nous regarde pas. Aujourd’hui, c’est nous qui voulons !

– Nous sommes des hommes libres, sachez-le bien ! Si vous ne voulez pas en tenir compte, vous aurez affaire à nous.

– Coquin ! Tu veux donc te rendre encore plus ridicule au-jourd’hui qu’hier, quand tu nous traitais comme des chiens qu’on tire par la laisse. Tu n’as pas encore compris qu’une heure après votre attaque, nous savions déjà le lieu et l’heure de notre libération. C’est à dessein que Kolma Pouchi, celui que tu as ap-pelé le « chien puant » est venu à notre rencontre. Il voulait être sûr que nous vous menions bien au piège préparé. Tu n’as rien vu de tout ça. Et maintenant tu t’avises de nous menacer. À l’heure où on est en train de tailler les flûtes au son desquelles vous allez bientôt danser, ou plutôt chanter ! Et si tu es trop bête pour comprendre ce que ça veut dire, je précise qu’on est en train de couper des baguettes pour vous fouetter et on vous fouettera assez longtemps pour que vous compreniez. Mainte-nant vous savez ce qui va se passer !

Ce long discours de notre juriste en colère eut un effet in-descriptible. Je préfère passer sur l’heure qui suivit. Dick Ham-merdull et Pitt Holbers s’acquittèrent de leur tâche avec tant de zèle et de dévouement qu’ils transpiraient abondamment. Ce traitement eut pour résultat de dégrader quelque peu l’aspect extérieur des Tramps. Quant à ce qui se passait en eux, on peut

– 267 – penser qu’ils bouillaient littéralement du désir de se venger. Old Wabble avait été épargné, car je n’avais pas voulu faire battre un vieillard blessé. Pour tout remerciement, il se joignit au chœur d’injures des Tramps.

Thibaut s’était donné l’air d’un spectateur, encore qu’il eût mérité lui aussi une correction. Mais je le gardais pour plus tard.

Lorsque nous fûmes sur le point de partir, Apanatchka me demanda d’emmener la squaw, puisque nous n’étions plus cap-tifs et que seul Tibo taka était susceptible d’y trouver à redire. J’eus quelque peine à le dissuader. Mais la femme ne pouvait que nous gêner, et comme nous connaissions l’itinéraire de l’homme, nous avions la certitude de les retrouver bientôt. Mat-to Chako fut également d’accord sur ce point.

Nous étions rentrés en possession de tous nos biens. La justice étant satisfaite dans toute la mesure où le permettaient les circonstances, nous quittâmes la source où nous étions arri-vés en tout autre équipage. Nous laissâmes derrière nous nos prisonniers ligotés, à charge pour eux de se défaire de leurs liens comme ils le pourraient. Les souhaits dont ils accompagnèrent notre départ n’eurent rien de cordial. Old Wabble, malgré son bras cassé, se répandit à nouveau en menaces de mort. Cet homme était décidément incorrigible !

Avant de monter à cheval, Apanatchka essaya de recueillir un mot d’adieu de la bouche de la femme qui était restée près des chevaux. Ce fut en vain. Elle ne le reconnaissait pas et fuyait devant lui comme devant un ennemi. Mais quand nous nous mîmes en marche, son attention parut se réveiller. Elle courut après nous, et, agitant la branche qu’elle avait ôtée de sa tête, s’écria :

– C’est mon myrtle-wreath, c’est mon myrtle-wreath…

 

– 268 –