Le Secret de Old Shurehand
8 dans la Vallée des Ours
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
8
DANS LA VALLÉE DES OURS
Le chemin montait sans cesse. Au soir, nous eûmes franchi les premiers contreforts et nous nous trouvâmes devant les Ro-cheuses proprement dites.
Nous ne nous étions guère souciés de savoir où les Tramps étaient allés. Il s’agissait pour nous d’atteindre le plus vite pos-sible le parc San Luis, et nous pensions bien y retrouver Thibaut et la squaw. Les autres, excepté Old Wabble, ne nous intéres-saient guère.
Nous dûmes quitter la vieille Piste Continentale pour pren-dre un chemin de traverse au cœur de ces splendides mon-tagnes.
Nous nous trouvions dans la région des conifères dont la hauteur nous étonnait, encore qu’elle n’atteigne pas celle des séquoias du Nevada, parmi lesquels il y a des géants de plus de trente mètres de tour. Dans le district de Visalia, il y a un sé-quoia de douze mètres de diamètre.
Nous traversions une plaine large de plusieurs kilomètres, montant en pente douce, et entièrement boisée. Ce n’était pas la forêt vierge du Nord, entièrement recouverte d’un toit de ver-dure. Nous avancions au milieu des conifères largement écartés, à travers lesquels le soleil se frayait un chemin jusqu’à terre. Nous montions lentement cette pente que je ne connaissais pas encore. Mais Winnetou y était déjà venu et il nous parla de la région.
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– De l’autre côté de cette plaine s’étend la Kui-erant-yuaw, la Vallée aux Ours, où l’on trouve des grizzlies en toute saison. L’homme rouge n’y campe pas volontiers, car l’ours gris des Ro-cheuses ne tolère pas le feu, et attaque l’homme sans provoca-tion.
– Allons-nous passer la nuit ici ? demanda Hammerdull. J’aurais volontiers tiré un grizzly.
– Non. Nous sommes sept. À cause des grizzlies, il nous faudrait quatre hommes de garde, ce qui fait que trois seule-ment pourraient dormir. Ce ne serait pas un bon campement.
– Que je tire le grizzly en dormant ou éveillé, peu importe, l’essentiel c’est qu’il ne se relève pas !
– Mon gros frère a-t-il déjà abattu une bête sauvage en dormant ?
– Des centaines de milliers. J’ai souvent rêvé que j’abattais un bison ou quelque autre gibier. N’est-ce pas, Pitt Holbers, mon vieux rat ?
– Oui, fit l’autre. En rêve, tu es héroïque, et une fois éveillé, tu ne l’es pas toujours.
– Moi, au moins, je sais faire quelque chose en rêve. Mais toi, endormi ou éveillé, tu es toujours aussi maladroit.
– Maladroit ? Qu’on m’amène le plus gros grizzly qu’on puisse trouver, on verra bien lequel de nous deux est maladroit !
J’étais passionné par les récits de Winnetou sur les ours du Kui-erant-yuaw. Le grizzly vit d’habitude en solitaire. Mais il semble que, dans cette vallée, on en ait rencontré plusieurs à la fois.
J’interrogeai Winnetou sur cette particularité.
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– Le grizzly n’est jamais sociable. Sa femelle elle-même s’écarte de lui, aussitôt qu’elle a des petits, parce que ce père dénaturé les croque volontiers. Mais mon frère pourra constater que les ours gris sont plus nombreux dans cette vallée que par-tout ailleurs. Chaque fois que les bisons des parcs des Ro-cheuses effectuent une migration, ils doivent passer par le Kui-erant-yuaw et c’est ce qui y attire et y retient les grizzlies. La ré-gion est si écartée et a si mauvaise réputation qu’il y vient peu de chasseurs. Elle abonde en baies dont le grizzly est friand, et il peut vivre dans les vallées latérales sans être importuné par ses semblables.
Et il ajouta :
– Il y a tout de même des batailles féroces entre eux, sur-tout à la saison des amours et on a trouvé des restes d’ours vain-cus qui ne pouvaient pas avoir été abattus par des chasseurs. Si nous avions le temps, nous y resterions pour chasser.
Nous n’avions malheureusement pas le temps, mais nous étions destinés à rester dans la vallée plus longtemps que nous le pensions.
Il nous fallut plus d’une heure pour arriver au sommet. Nous y trouvâmes un long plateau également boisé, en pente descendante et entrecoupé de ravins.
En bas se trouvait la « Vallée des Ours » que les bois nous masquaient encore. Winnetou nous mena le long d’un des ra-vins, creusé par un torrent mugissant et dont la pente était si raide que nous dûmes mettre pied à terre.
La chevauchée depuis la forge ne m’avait pas fatigué, et la fièvre n’était pas revenue. Ma blessure me faisait mal de temps en temps, mais ce n’était pas une raison suffisante pour s’arrêter.
Arrivés en bas, nous pûmes apercevoir une partie de la Val-lée des Ours. Elle avait à cet endroit un peu moins de deux ki-
– 311 – lomètres de large. Le fond était occupé par un Creek qu’alimentaient les torrents descendant à droite et à gauche.
La vallée était parsemée de nombreux rochers offrant, avec les buissons, des cachettes sûres aux animaux. Les deux pentes, creusées de ravins, se trouvaient garnies d’arbres immenses. C’était un séjour idéal pour des ours gris, qui devaient y trouver une nourriture abondante, à en juger par les nombreuses traces de bisons partout visibles.
Nous n’étions pas encore à l’époque de la grande migration des bisons, mais ceux qui avaient passé l’été sur les alpages plus frais étaient déjà descendus et avaient passé par la vallée. Le buffalo, surtout quand il est de taille, est le seul animal qui ose se mesurer avec le grizzly.
L’ours gris peut atteindre cinq cents kilos, et le bison en dépasser mille. Cette lointaine vallée doit avoir été le théâtre de luttes prodigieuses.
Nous la traversâmes et nous arrêtâmes devant un vallon la-téral que Winnetou savait devoir nous conduire assez commo-dément jusqu’au sommet opposé. Il était parcouru par un petit torrent divisé en minces cascades.
Quand nous fûmes à peu près à mi-hauteur, l’Apache, qui chevauchait en tête, s’arrêta et sauta à terre. Il examina le sol avec un soin inaccoutumé et déclara ensuite :
– Si nous avions le temps, nous pourrions maintenant nous procurer une peau d’ours gris. Il a traversé le torrent ici à droite, et niche probablement sur la gauche dans la falaise.
Nous avions tous aussitôt mis pied à terre pour voir les traces. Mais Winnetou écarta nos compagnons.
– Que mes frères s’arrêtent, pour ne pas abîmer la trace ! Que Old Shatterhand vienne seul ici.
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Je le rejoignis. Il avait fallu l’œil exercé de l’Apache pour apercevoir cette piste que nous suivîmes au delà du torrent, où elle était plus nette. Elle devait avoir été faite par un vieux et très puissant « Père Ephraïm » (car c’est le surnom que les hommes de l’Ouest ont donné au grizzly).
Un peu plus loin, les traces visibles sur les côtés nous prou-vèrent que nous étions vraiment devant l’antre de l’ours.
J’avais grande envie de rendre visite à ce Père Ephraïm et interrogeai Winnetou du regard. Il secoua la tête et revint sur ses pas. Nous n’avions vraiment pas le temps, et de plus il n’aurait guère été commode de transporter la lourde peau de l’ours.
En revenant nous vîmes briller les yeux de Matto Chako et d’Apanatchka. Mais ils restèrent silencieux.
Hammerdull demanda :
– Il y en a un, là-bas ?
– Oui, répondis-je.
– Well ! Allons-y !
– Non ! Laissons-le tranquille !
– Mais pourquoi ? C’est comme si on trouvait une bonanza sans prendre l’or. Je ne comprends pas !
– Nous devons partir !
– Oui, mais après avoir abattu notre bête.
– C’est plus difficile et plus long que vous le pensez, mon cher Hammerdull. Nous risquons notre vie.
– Que nous la risquions ou non, peu importe, l’essentiel c’est qu’il ne nous la prenne pas. Je propose donc de…
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– Que mon frère Hammerdull nous suive sans rien propo-ser, l’interrompit Winnetou en remontant en selle et en pous-sant son cheval.
– Quelle erreur ! grommela le gros, en montant lui aussi sur sa jument. Nous sommes devant le nid et nous y laissons les œufs ! Qu’est-ce que tu en dis, Pitt Holbers, mon vieux rat ?
– Que ce sont des œufs dangereux, mon cher Dick. Lais-sons-les-y !
– Dangereux ? Après tout, un grizzly, ce n’est jamais qu’un grizzly.
Je regrettais moi aussi d’abandonner ce « nid » et ses « œufs », mais Winnetou avait raison. On ne risque pas néces-sairement sa vie en affrontant un grizzly, mais un accident est vite arrivé et ma blessure me suffisait déjà.
Après avoir gravi l’autre versant, nous arrivâmes à la lisière d’une de ces clairières qu’on appelle « parcs » dans les Ro-cheuses.
Ce « parc » avait plus de trois kilomètres de long et près d’un kilomètre de large. Il était parsemé de quelques bouquets d’arbres et de buissons qui lui donnaient en effet l’aspect d’un endos boisé. À l’autre extrémité, c’était de nouveau la pente boi-sée descendant vers une large vallée.
Le parc était orienté du sud au nord et nous nous trouvions dans son coin sud-est. Nous longeâmes son côté sud afin de pouvoir, avant le soir, descendre dans l’autre vallée et y camper.
J’aperçus alors vers le nord-ouest une bande de corbeaux, qui de temps en temps s’envolaient au-dessus du bois, pour re-descendre ensuite, mais jamais au même endroit, toujours en progressant. Winnetou observait également ce phénomène, qui attira aussi l’attention des autres.
Matto Chako s’exclama :
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– Uff ! Il y a des gens qui montent de la vallée. Les cor-beaux s’envolent de temps en temps parce que ces gens les dé-rangent.
– Le chef des Osages a sans doute raison, répondis-je. Il doit y avoir des gens là-bas et ils sont probablement nombreux, parce que les corbeaux n’auraient pas peur de deux ou trois hommes.
– Ne devrions-nous pas essayer de savoir de qui il s’agit ?
– En fait nous n’en avons pas le temps. Si nous nous arrê-tons ici, nous n’arriverons pas à descendre dans la vallée avant le soir. Que Winnetou décide si l’arrivée de ces gens est suffi-samment importante pour que nous restions ici afin de les ob-server.
– Ce doivent être des Indiens, déclara l’Apache.
– C’est inquiétant ! Que viennent-ils faire de ce côté de la montagne ? Si ce sont vraiment des Indiens, ils ne peuvent ap-partenir qu’au peuple des Utahs, dont les sentiers sont plus au nord.
– Mon frère Shatterhand a raison. Que viennent-ils faire ici ? Il vaudrait mieux le savoir. Mais comme nous ignorons la direction qu’ils prendront après avoir atteint le parc, nous de-vons rentrer sous bois et les attendre.
Pour une fois, je n’étais pas d’accord avec Winnetou. Aussi lui répondis-je avec la courtoisie qui doit être de règle entre amis :
– Que mon frère me pardonne, mais je préférerais ne pas attendre ici.
– Pourquoi pas ? demanda-t-il.
– Si nous attendons ici et si nous voulons ensuite les voir, il faudra les suivre aussitôt qu’ils auront atteint la lisière nord du
– 315 – parc. Cela fait plus de trois kilomètres. Comme ils ne s’arrêteront pas, il faudra suivre leur trace, ce qui sera difficile, parce qu’entre-temps il commencera à faire nuit.
Winnetou réfléchit un instant.
– Mon frère n’a pas tort, dit-il enfin.
– Je voudrais les observer pendant leur passage.
– Nous n’avons pas le temps. Nous y arriverions, nous deux, parce que nous avons les meilleurs chevaux, mais nos ca-marades ne pourront pas. C’est d’ailleurs ce qui m’a fait hésiter.
– Alors allons-y seuls, et que nos camarades nous suivent plus lentement. Comme nous ne devons pas laisser de traces sur le terrain découvert du parc, il faudra qu’ils restent sur la lisière du bois, sous les arbres, puis, arrivés au coin, ils prendront la direction du Nord, toujours le long du bois. Vous voyez ce bou-quet de grands arbres, là-bas au-dessus des autres ? Que nos frères nous y attendent.
– Winnetou est d’accord avec Old Shatterhand. Qu’ils nous attendent là-bas, mais sans allumer de feu pour ne pas trahir notre présence.
Nous partîmes donc en avant, d’abord vers l’ouest, puis, ar-rivés au coin sud-ouest, vers le nord. Les arbres étaient suffi-samment espacés pour permettre cette manœuvre, mais il fallait tout de même faire attention aux racines et aux trous.
Nous fîmes ainsi plus de cinq kilomètres, alors qu’il y avait moins d’un kilomètre depuis l’endroit où nous avions vu les corbeaux jusqu’au parc. Mais les arrivants devaient monter la pente, et se déplaçaient donc lentement. Nous avions suffisam-ment galopé pour pouvoir espérer atteindre l’angle nord-ouest du parc avant eux.
Avant d’y arriver, nous nous arrêtâmes pour laisser nos chevaux en arrière. Nous les attachâmes dans un endroit pro-
– 316 – pice et continuâmes à pied jusqu’au bord d’une dépression qui paraissait descendre dans la vallée. C’était en tout cas le chemin par lequel ceux que nous attendions montaient.
Ils n’étaient pas encore passés, car, lorsque nous fûmes al-lés aussi loin qu’il était possible, nous ne vîmes en bas aucune trace d’homme ni de cheval.
Satisfaits d’être arrivés à temps, nous prêtâmes l’oreille avec attention. Bientôt nous entendîmes le pas d’un cheval qui s’approchait. Nous étions-nous trompés ? S’agissait-il d’un ca-valier isolé et non d’un groupe ? C’était fort improbable ! Ils avaient sans doute détaché un éclaireur.
Nous vîmes d’abord apparaître sa tête au-dessus des buis-sons, puis le reste de son corps et son cheval. C’était un Utah et un chef, portant deux plumes d’aigle à son chignon. Son che-val…
Ciel ! Son cheval… ! Mais c’était, trait pour trait, le cheval que j’avais naguère pris au chef des Comanches dans le Val des Lièvres et que j’avais ensuite donné à Old Surehand !
Winnetou me poussa du coude et me dit à voix basse :
– Uff ! Ton cheval comanche ! Le cheval de notre frère Surehand !
– Oui, c’est sûrement lui ! répondis-je.
– Et s’ils l’avaient capturé et mis à mort !
– Alors, malheur à eux ! Connais-tu ce Rouge ?
– Oui. C’est Tousahga Saritch, « Chien Noir », le chef des Utahs de la tribu des Capotes. Je l’ai déjà vu plusieurs fois.
– Un guerrier ?
– Certes, mais…
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– Tu ne l’estimes pas trop ?
– Il n’est pas très brave, mais d’autant plus rusé.
– Attendons de voir ses hommes.
Le chef était passé. Ses hommes le suivaient en file in-dienne. Nous les comptâmes soigneusement. Il y en avait cin-quante-deux en tout.
Au milieu, attaché sur un vieux cheval, les mains liées, se trouvait Old Surehand !
Comment était-il tombé aux mains des Utahs ? Il avait l’air très amaigri, mais non abattu. Il était probablement depuis quelques jours avec ces Rouges qui avaient dû le maltraiter et le priver de nourriture.
Nous ne pouvions rien faire dans l’immédiat. Il fallait les laisser passer, mais nous devions bien entendu tout entre-prendre pour le libérer.
Lorsque nous n’entendîmes plus le pas de leurs chevaux, nous nous glissâmes hors de notre cachette pour les suivre, afin de savoir où ils camperaient.
En arrivant au parc, ils parcoururent une petite distance sur le côté nord, puis mirent pied à terre. Nous constatâmes bientôt qu’ils avaient l’intention de rester là. Nous allâmes donc chercher nos chevaux, et gagnâmes le bouquet d’arbres où nous avions rendez-vous avec nos compagnons.
Ils nous y attendaient déjà. On imagine l’impression que fit sur eux notre découverte ! Il s’agissait maintenant de savoir pourquoi les Utahs étaient venus par ici, quelles étaient leurs in-tentions à l’égard d’Old Surehand, et quelle occasion nous trou-verions de le libérer.
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Il fallut d’abord attendre la nuit, pour pouvoir aller obser-ver les Utahs sans être vus. Le jour déclinait. Entre-temps, Winnetou examina ma blessure, dont l’état était satisfaisant.
Lorsque la nuit fut tombée, nous nous dirigeâmes vers le campement des Utahs, le long du bois, en évitant le terrain dé-couvert. Nous aperçûmes bientôt plusieurs feux dont nous avions déjà senti la fumée. Ils étaient allumés sous les arbres, ce qui valait mieux pour nous, car nous avions ainsi les couverts nécessaires pour nous approcher.
Seuls les chevaux étaient entravés au dehors et gardés par deux hommes qui marchaient de long en large, avec l’air de s’ennuyer.
Nous pénétrâmes dans le bois sur la gauche, afin d’arriver derrière les Indiens. Une énorme fougère nous permit de nous approcher très près. Pour déplacer moins de branchages, Win-netou rampait en avant et je le suivais. Nous n’avions ainsi à nous frayer qu’un seul chemin et nous aurions également moins d’ouvrage, au retour, pour effacer nos traces. Car il ne fallait pas que les Utahs pussent constater, au matin, que quelqu’un était venu les observer pendant la nuit.
Tousahga Saritch était assis, le dos appuyé à un arbre et nous présentant son côté gauche, devant un feu que ses pieds touchaient presque. Assis en face de lui de l’autre côté du feu, Old Surehand se trouvait attaché à un arbre. Ses pieds et ses mains étaient également ligotés. Ses longs cheveux bruns pen-daient en désordre jusqu’à terre. Il ressemblait ainsi à Winne-tou, et, plus encore…, à Kolma Pouchi, l’Indien mystérieux !
Les reliefs du repas attestaient que les Utahs avaient man-gé. Old Surehand n’avait probablement rien eu. Il lui était im-possible de se douter de notre présence ; il ne savait même pas que j’avais été à Jefferson-City, que j’y avais appris où il se trou-vait et que j’étais parti pour le retrouver.
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J’aurais peut-être pu lui faire un signal qu’il connaissait, mais j’eus la prudence de m’en abstenir, car l’effet de sa surprise aurait pu révéler notre présence.
Nous restâmes là plus d’une demi-heure sans rien entendre d’intéressant. Les Indiens parlaient entre eux, mais ne dirent pas un mot du but de leur expédition.
Leur chef restait silencieux et bougeait à peine. Il n’y avait de vie que dans ses yeux, qui se posaient sans cesse sur le captif avec une expression de haine satisfaite.
Ce dernier était lui aussi presque immobile, les paupières abaissées. On aurait dit qu’il méprisait trop son entourage pour daigner l’observer. Il n’y avait qu’un seul mot pour définir son attitude : la fierté !
Au bout d’un certain temps, on entendit au loin le hurle-ment d’un loup, auquel plusieurs autres répondirent bientôt. Le chef en profita pour rompre le silence.
– Le Visage Pâle entend-il les loups ? Ils se disputent les os que le Kui-erant28 F29 leur a laissés après son repas.
Old Surehand ne répondit pas. Le chef poursuivit :
– C’est ainsi que demain ils se disputeront tes os à toi !
Comme le captif restait silencieux, Tousahga Saritch se mit en colère.
– Pourquoi ne parles-tu pas ? Ne sais-tu pas qu’il faut ré-pondre quand un chef illustre ouvre la bouche pour poser une question ?
29 Ours gris.
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– Illustre ? Pshaw ! fit Old Surehand d’un ton méprisant.
– En douterais-tu ?
– Oui. Je ne te connaissais pas avant de te voir ; je n’avais jamais entendu ton nom. Tu ne peux pas être illustre.
– Est-ce que seuls les gens dont le nom atteint ton oreille sont illustres ?
– Quand on connaît l’Ouest comme moi, on connaît aussi le nom de tous les hommes illustres !
– Uff ! Tu veux m’offenser pour que je te tue vite. Mais tu n’y réussiras pas. Tu devras affronter l’ours gris.
– Pour que tu puisses te parer de sa peau, de ses oreilles, de ses griffes et de ses dents et te vanter de l’avoir abattu !
– Tais-toi ! Il y a ici plus de cinquante guerriers qui sauront que je ne l’ai pas tué. Comment peux-tu parler ainsi ?
– Le lâche est toujours menteur. Pourquoi m’envoyez-vous dans la Vallée des Ours ? Pourquoi ne voulez-vous pas y des-cendre vous-même ?
– Chien ! Tu as assisté à la discussion et entendu notre dé-cision à ton sujet. Tu as tué nos deux guerriers, le père et le fils, « Dent d’Ours » et « Griffe d’Ours », tous deux ainsi nommés pour avoir abattu le grand ours des Rocheuses. C’étaient des guerriers illustres…
– C’étaient des lâches, interrompit Old Surehand. Des lâches qui m’ont attaqué par derrière. Je les ai tués en combat-tant à visage découvert, honnêtement. Si vous n’aviez pas été cinquante contre un, et si je n’avais pas été surpris par derrière, vous auriez su à qui vous aviez affaire.
– Tous les hommes rouges connaissent les Visages Pâles. Ils sont sanguinaires et voleurs comme les animaux sauvages et
– 321 – il faut les traiter comme tels. Ceux qui veulent les combattre loyalement se font exterminer. Tu es un Visage Pâle, mais je soupçonne que tu as du sang rouge dans les veines ; ce sont les plus dangereux de tous !
Ces paroles du chef me firent sursauter. Old Surehand, du sang rouge ? Il n’avait ni l’aspect ni le caractère d’un métis, mais, en le regardant, j’avais souvent eu l’impression qu’il avait quelque chose d’indien, sans pouvoir déterminer ce que c’était au juste. Et voici que l’Utah exprimait ouvertement cette pen-sée !
Old Surehand posa sur lui un regard calme et profond et je compris : il avait des yeux d’Indien ! L’Utah poursuivit :
– La mort de « Dent d’Ours » et de « Griffe d’Ours » doit être vengée. Nous ne pouvons pas t’emmener jusqu’au camp de notre peuple pour t’y faire mourir sur le poteau de torture ; c’est trop loin. Tu as tué deux « Ours » : tu seras tué par un ours. Quelle lâcheté vois-tu là ?
– Ce qui est lâche, c’est la façon dont vous voulez procéder.
– Ce n’est pas de la lâcheté, c’est de la clémence à ton égard.
– Pshaw ! Vous avez peur de descendre dans la Vallée des Ours.
– Tiens ta langue, chien ! Ne te faisons-nous pas confiance en te laissant partir libre deux jours de suite sur ta promesse que tu reviendrais le soir ?
– Pourquoi avez-vous en moi cette confiance, puisque vous pensez des Visages Pâles ce que tu as dit tout à l’heure ?
– Parce que nous savons qu’Old Surehand tient ses pro-messes. À cet égard, il est comme Old Firehand et Old Shatter-hand.
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– Connais-tu ces deux chasseurs blancs ?
– Je ne les ai jamais vus, mais je sais qu’ils ne manquent jamais à leur parole. J’en sais autant de toi. Vous êtes parmi les rares Visages Pâles qui tiennent parole, bien que vous soyez, comme eux tous, des ennemis de la race rouge. Crois-tu que tes discours puissent nous faire changer d’avis ?
– Nullement. Je vous connais trop bien.
– Tu veux dire par là que nous aussi nous savons tenir pa-role. Nous en restons à ce qui a été décidé. Demain matin, dès qu’il fera jour, tu seras libre pour descendre dans la Vallée des Ours. Tu auras ton couteau et ton fusil. Le soir tu reviendras et tu pourras y retourner le lendemain matin, pour revenir ici le soir même. Si, dans ces deux jours, tu as abattu quatre ours et si tu nous rapportes leurs peaux, tu auras la vie sauve.
– La vie, mais non la liberté ?
– Non. Tu n’auras la liberté que si tu viens avec nous et prends une de nos filles pour squaw. Tu nous as fait perdre deux valeureux guerriers : tu pourras devenir un guerrier de notre tribu si les ours ne te dévorent pas.
– Je n’accepte pas. Je vous l’ai déjà dit plusieurs fois.
– Nous verrons. Nous saurons t’y obliger.
– Pshaw ! Old Surehand ne se laisse pas contraindre.
– Cette fois oui ! La seule chose qui t’en dispenserait, serait de manquer à ta promesse et de ne pas revenir. Mais nous sa-vons que tu ne le feras pas, à moins d’être déchiré par les dents et les griffes des ours.
– Well ! Je ne serai pas déchiré et je reviendrai de toute fa-çon. Il y a un sentier qui descend le long du bois jusqu’à la Val-lée des Ours. Je le suivrai et remonterai par le même chemin. Mais si je ne reviens pas, irez-vous à ma recherche ?
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– Non. Si tu ne reviens pas, c’est que tu seras mort et dévo-ré.
– Je pourrais n’être que blessé.
– Non. Un homme blessé au point de ne pouvoir marcher devient inévitablement la proie des bêtes sauvages. Nous ne te chercherons pas !
– Dis donc la vérité : vous avez peur des ours gris !
– Tais-toi ! Ne sommes-nous pas plus de cinquante ? Au-cun d’entre nous n’aurait peur d’attaquer seul le grizzly. Pour-quoi aurions-nous peur, puisque nous sommes si nombreux ? Nous attendrons ici que tu rapportes quatre peaux, deux pour Dent d’Ours et deux pour Griffe d’Ours. Si tu reviens vivant sans les rapporter, tu seras fusillé. Si tu ne reviens pas c’est que tu se-ras mort et nos deux guerriers seront vengés. Nous en avons ainsi décidé ; il en sera ainsi. J’ai dit ! Howgh !
Il fit un signe de la main pour signifier qu’il ne voulait plus rien entendre, et s’appuya de nouveau contre son arbre.
Nous attendîmes encore un quart d’heure et comme aucun d’eux n’avait plus dit mot, nous sûmes que nous n’avions plus rien à apprendre et nous nous retirâmes comme nous étions ve-nus.
La lueur du feu des Utahs nous éclaira pour effacer nos traces, mais il nous fallut plus d’une heure pour acquérir la cer-titude qu’elles ne seraient pas découvertes le lendemain matin.
Nous venions de quitter le bouquet de fougères et nous ap-prêtions à ramper jusqu’à l’endroit où nous pourrions nous re-dresser lorsque le chef des Utahs se leva pour donner ses ordres pour la nuit. Tous les feux devaient être éteints, sauf un, à côté duquel resterait le prisonnier, et autour duquel les guerriers de-vraient former un double cercle. En outre, deux sentinelles fe-
– 324 – raient en permanence le tour du campement car au voisinage de la Vallée des Ours un grizzly pouvait s’égarer par là.
Cette précaution s’imposait car bon nombre d’Utahs n’avaient que des lances, des arcs et des flèches. Mais elle nous retirait toute chance de réussir à libérer Old Surehand cette nuit même. Le voisinage des ours rendrait sans doute léger le som-meil de ses gardiens, et il ne pouvait être question de procéder ici comme nous l’avions fait pour libérer Apanatchka des Osages ou comme Kolma Pouchi nous avait délivrés des Tramps.
En exécutant les ordres de leur chef, les Utahs firent tant de bruit que nous n’eûmes pas de difficulté à nous éloigner sans attirer l’attention. Winnetou chemina à mon côté sans mot dire. Il réfléchissait, et, tel que je le connaissais, il aurait certaine-ment pris une décision lorsque nous rejoindrions nos cama-rades.
Je ne m’étais pas trompé. Alors que nous étions encore as-sez loin d’eux, il s’arrêta et me demanda d’un ton significatif :
– Mon frère Shatterhand est convaincu que nous ne pou-vons rien tenter aujourd’hui ?
– Malheureusement non, répondis-je.
– Nous arriverions probablement à maîtriser les senti-nelles, mais il y a aussi les deux qui gardent les chevaux et les Utahs ont le sommeil léger.
– Cela irait quand même à condition de livrer combat et de risquer notre vie. Mais je n’en suis pas partisan.
– Winnetou non plus. Ce qu’on peut avoir sans risque, il faut le prendre sans risque. Nous attendrons donc demain ma-tin.
– Et alors nous retournerons à la Vallée des Ours ?
– Oui, pour parler à Old Surehand.
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– Je pense à sa surprise et à sa joie !
– Oui, son cœur sera plein de joie. Mais il ne viendra pas avec nous.
– Non ; il tiendra sa parole.
– Uff ! Nous connaissons l’antre d’un grizzly. On dit qu’il y en a plusieurs dans cette vallée. Pourvu que ce soit vrai !
– Voilà une pensée extraordinaire, bien digne de mon frère rouge !
– En ce cas Old Surehand pourrait rapporter les peaux.
– Oui, mais sa situation ne changerait pas beaucoup. Il au-rait la vie sauve, mais non la liberté.
– Mon frère a raison. Nous sommes de toute façon obligés de le libérer. Mais il ne pourra nous accompagner que s’il rap-porte les peaux. Il n’a pas promis de suivre les Utahs et de pren-dre femme chez eux.
– Bon ! Demain matin nous chercherons des traces d’ours. Mais je pense à nos propres traces. Les Utahs se répandront demain par tout le parc et trouveront l’endroit où nous campons aujourd’hui.
– Uff ! Nous ne devons pas rester là. Mais où irons-nous ?
– Nous devons éviter le parc et ses environs, parce que nos traces y seront certainement découvertes. De deux choses l’une : ou bien nous allons plus loin, en descendant la vallée par la-quelle les Utahs sont montés. Ça ne va pas, à cause de l’obscurité et parce que nous devons revenir demain matin. Ou bien nous retournons dans la Vallée des Ours où nous serons à pied d’œuvre dès demain matin. Ce n’est pas facile dans le noir, mais nous connaissons le ravin pour l’avoir monté aujourd’hui. Si nous tenons nos chevaux et allons doucement, ça sera peut-
– 326 –
être faisable. Évidemment, il y a le grizzly qui niche tout près de notre chemin.
– Si nous allons en tête, les autres seront en sécurité. Nos chevaux signaleront la proximité de l’ours. Et contre l’obscurité, il y a un moyen. Winnetou a vu en haut du ravin un tajotsi29F30 tout à fait sec, qui nous fournira des torches.
– Très bien ! Alors nous retournons dans la Vallée des Ours.
– Oui. En ce qui concerne l’ours, le bruit du torrent nous empêchera de l’entendre approcher, mais nous ouvrirons les yeux.
– Et la trace que nous allons faire à travers le parc ? Car nous ne pouvons plus rester sur la lisière, il va falloir le traver-ser.
– Winnetou va l’effacer avec sa couverture ! Howgh !
Cette exclamation mettait fin au débat. Nous rejoignîmes nos compagnons pour leur communiquer ce que nous avions vu, appris, et décidé. Tous, et surtout ceux qui étaient amis d’Old Surehand, Apanatchka, Dick Hammerdull et Pitt Holbers, vou-lurent contribuer à sa libération. Comme notre rapport avait été bref, ils demandèrent des détails, mais Winnetou s’y refusa.
– Que mes frères attendent que nous ayons plus de temps que maintenant. Il faut avant tout effacer nos traces ici et cela va être long.
Comme j’avais du mal à me pencher, il entreprit ce pénible ouvrage avec Apanatchka et Matto Chako. Puis nous remon-
30 Arbre résineux.
– 327 – tâmes à cheval et traversâmes le parc jusqu’au débouché du ra-vin.
Nous chevauchions en file indienne et Winnetou fermait la marche, traînant sa couverture au bout d’un lasso pour redres-ser l’herbe que nous avions foulée. Arrivés au ravin, nous mîmes pied à terre parce qu’il fallait dorénavant tenir nos chevaux à la main.
Winnetou prit la tête et je le suivis, les autres marchant derrière. Par précaution contre les ours nous avions tous le fusil au poing.
Là-haut, dans le parc, il faisait déjà plus clair grâce aux premières étoiles. Mais, ici, dans ce ravin profond, les ténèbres étaient telles que j’apercevais à peine le cheval de Winnetou tout en le suivant presque à le toucher. Mais l’Apache était guidé par un instinct incomparable.
Au bout d’un certain temps, Winnetou s’arrêta et dit :
– À ma gauche se trouve le tajotsi. Que mes frères tâtent les branches et coupent celles qui ont le plus de résine ! Entre-temps je monterai la garde.
Comme j’étais le plus proche de l’arbre je fus le premier à en couper une branche, et ma torche une fois allumée, nous ar-rivâmes très vite à en avoir plusieurs autres. Nous poursuivîmes notre route, les rênes passées au bras, la torche dans une main et le fusil de l’autre.
Il nous fallut beaucoup plus de temps pour descendre que pour monter… Notre cortège avait un aspect fantastique. Arri-vés à l’endroit où Winnetou avait aperçu les traces d’ours, il examina le sol. Il n’y avait pas de nouvelles empreintes. Le Père Ephraïm se sentait probablement bien dans son antre, ou bien ce dernier était si loin qu’il ne pouvait nous entendre.
– 328 –
Nous arrivâmes au fond de la vallée sans avoir attiré la moindre attention. Nous n’étions pas, pour autant, au bout de nos difficultés, car il nous fallait trouver un endroit propice pour camper.
Nos torches étaient consumées et nous étions de nouveau sans lumière. Mais la vallée était large, et, à la lueur des étoiles, nous pouvions nous orienter. Nous étions en droit de penser qu’il n’y avait pas d’autres êtres humains que nous dans la val-lée, et nous n’avions en conséquence pas de précautions à pren-dre à cet égard. Nous recherchâmes donc un emplacement non sous les arbres au flanc de la vallée, mais à ciel ouvert en son milieu, et trouvâmes bientôt celui qui nous convenait.
Il y avait là plusieurs rochers ainsi assemblés qu’ils enfer-maient sur trois côtés un espace assez grand pour nous et nos chevaux. Il n’y avait donc à garder que le quatrième côté ouvert. Les interstices entre les rochers étaient garnis de buissons de mûres, entre lesquels il y avait beaucoup d’herbe sèche. Comme les endroits de ce genre sont habituellement fréquentés par les serpents, nous mîmes le feu à l’herbe, et il se communiqua aux buissons, ce qui nous permit d’examiner attentivement notre logis.
Nous vîmes quelques serpents s’enfuir devant les flammes et les tuâmes. Nous pouvions maintenant nous installer. Il nous fallait deux sentinelles. On voulut me dispenser de ce service en raison de ma blessure, mais je refusai et je pris la première garde avec Dick Hammerdull.
Nous nous assîmes ensemble du côté ouvert et posâmes nos fusils à portée de la main. Nos compagnons s’endormirent bientôt. Cependant, je racontai au gros ce que nous avions vu et entendu chez les Utahs. Puis j’allai cueillir quelques jeunes pousses d’un buisson voisin comme fourrage pour nos chevaux.
Le temps passait. Nos deux heures écoulées, nous réveil-lâmes Apanatchka et Holbers, qui devaient être relevés par Mat-
– 329 – to Chako et Treskow. La quatrième garde serait assurée par Winnetou seul, qui suffisait bien pour assurer notre sécurité.
Je n’arrivai pas à m’endormir. Ce n’était pas la fièvre, mais mon pouls, je ne sais pourquoi, battait plus vite que d’habitude. Les deux sentinelles étaient assises au même endroit, et par-laient à voix basse. On entendait les chevaux mâcher les feuilles et de temps à autre frapper la terre du sabot. Aucun autre bruit. Les étoiles étaient devenues plus brillantes. On voyait nette-ment les falaises, les hommes et les chevaux.
Tout à coup le cheval de Winnetou leva la tête de sur son fourrage. L’instant d’après, le mien fit le même mouvement.
Ils firent alors entendre un grognement de frayeur et se placèrent de manière à me présenter leurs pattes de derrière. Ils sentaient un danger qui s’approchait de moi. Il ne pouvait s’agir d’un homme. Ils auraient fait moins de bruit et auraient eu moins peur.
Je prêtai l’oreille.
J’étais couché près d’une couverture entre les rochers ; les ronces qui l’obstruaient avaient brûlé, mais sa faible largeur permettait tout juste d’y passer le bras.
J’entendis gratter à l’extérieur, plus fort qu’un homme n’eût pu le faire, et je reconnus bientôt un reniflement si carac-téristique que je me levai aussitôt, saisis mon Tueur d’Ours, et courus dire à Apanatchka.
– Apanatchka, un ours ! Mais ne faites aucun bruit et venez plus près.
Winnetou m’avait entendu me lever. Il était déjà près de moi, le fusil d’argent à la main.
– Un ours près du rocher derrière nous, lui dis-je.
– 330 –
Les autres continuaient à dormir. Ils n’avaient rien enten-du et nous préférâmes ne pas les réveiller, car ils auraient peut-être fait du bruit, en particulier Treskow.
Apanatchka nous avait rejoints avec Holbers. Ils avaient armé leurs fusils. Winnetou leur dit :
– Ne tirez qu’en cas de nécessité. Pour le grizzly, le meilleur fusil est celui d’Old Shatterhand. À lui de tirer les deux premiers coups. Puis ce sera mon tour. Vous ne tirerez que si je vous le dis.
Holbers, énervé, demanda :
– Va-t-il grimper par-dessus les rochers ?
– Non, répondis-je, il va certainement… Mais le voilà déjà. Ne bougez pas ! Laissez-moi faire.
Une masse sombre apparut dans le côté ouvert de notre campement. C’était l’ours ; tête basse, il flairait le sol.
Nos chevaux hennirent de frayeur. Les deux étalons se re-tournèrent, les sabots de derrière face au danger. Je ne devais pas encore tirer. Il faut absolument que la balle passe entre deux côtes pour atteindre le cœur. J’esquissai donc un bond dans sa direction, pour attirer son attention, mais me retirai aussitôt car le grizzly, malgré sa corpulence, est d’une rapidité exceptionnelle.
Ma manœuvre avait réussi : à peine m’avait-il vu qu’il se dressa, à six pas de moi. Mon coup de feu retentit. Il parut de-voir s’effondrer, mais se balança de droite à gauche en faisant deux pas en avant. Je lui tirai alors ma seconde balle, qui le ren-versa. Gisant sur le sol, il contractait ses pattes comme pour embrasser et étouffer son adversaire, se jeta de côté et d’autre, puis resta immobile. Il n’avait pas fait entendre un seul bruit.
L’ours gris n’a pour ainsi dire pas de voix. La lutte contre lui est silencieuse et muette, et c’est précisément ce qui fait
– 331 – qu’elle vous « prend la moelle » comme disait Sam Hawkens. Devant les hurlements tonitruants du lion, on tire mieux.
– Il est mort, je crois, dit Winnetou ; il a reçu les deux balles dans le cœur. Mais ne vous approchez pas. Le grizzly a la vie dure. Il lui arrive de revenir à lui pendant quelques instants.
Les dormeurs avaient naturellement bondi dès mon pre-mier coup de feu. Matto Chako, calme et fier, s’était retiré au dernier rang, bien qu’il fût loin d’être un lâche. Hammerdull se poussa jusqu’à moi entre les chevaux et s’écria :
– Un ours ! Mille diables, c’est vraiment un ours ! Et moi qui dormais ! Mais j’étais si fatigué. Je pourrais me gifler des deux mains !
– Fais-le, mon cher Dick, fais-le tout de suite, dit Holbers.
– Tais-toi, vieux canasson ! Il n’y a qu’à moi que ça arrive ! Je suis hors de moi.
– Alors rentre en toi-même.
– Que je sois en moi-même ou hors de moi, peu importe. Si seulement cet animal n’était pas arrivé juste au moment où je venais de m’endormir ! Pour un ours comme ça, il est vraiment bête.
Il s’exprimait de façon comique, mais parlait sérieusement. Ce gros petit bonhomme n’aurait certainement pas eu peur d’attaquer l’ours ! Mais il n’aurait sans doute pas réussi à l’abattre.
Pour montrer qu’il n’aurait pas eu peur du grizzly vivant, il s’approcha, malgré l’avertissement de Winnetou, de la bête étendue. Il arriva, au prix de pénibles efforts, à la retourner, et, lui tournant le mufle de côté et d’autre, déclara :
– Il est mort, Messieurs, bel et bien mort, sans quoi il ne se laisserait pas faire. Je vous propose, Messieurs, de lui retirer ses
– 332 – bottes, ses gants et toute sa peau. De toute façon, il n’est plus question de dormir.
Il avait raison. Aucun chasseur ne dormirait près d’un griz-zly fraîchement abattu. Il fallait faire du feu, et nous allâmes chercher du bois mort. Lorsqu’il fut allumé, nous constatâmes que c’était une ourse d’environ trois cent cinquante kilos, une bête magnifique.
– Ce sont sans doute ses traces que nous avons vues, dit Treskow.
– Non, répondit Winnetou, ces traces venaient d’un animal beaucoup plus lourd, de l’ours lui-même, et non de sa squaw. Nous l’aurons quand Surehand sera là.
Les couteaux furent alors tirés et le dépeçage commença, auquel tous participèrent, sauf Winnetou et moi.
– Uff ! s’écria soudain l’Apache en faisant un geste de la main. Son petit est là !
À la lueur de notre foyer, nous aperçûmes un jeune ourson près du buisson où j’avais coupé du fourrage pour nos chevaux. Il avait la taille d’un veau d’âge moyen, en plus gros.
– Hourra, le bébé de cette dame ! s’écria Dick Hammerdull en s’élançant vers l’ourson.
– Dick ! Dick ! lui criai-je. N’y touchez pas ! Ne le touchez pas ! Il est plus dangereux que vous ne croyez !
– Pensez-vous ! Je le tiens déjà, je le tiens déjà ! répliqua-t-il.
Oui, il le tenait déjà, mais l’ours le tenait aussi. Il ne voulut pas le lâcher, puis il n’y parvint plus. Étroitement enlacés, ils se roulaient dans l’herbe et le gros hurlait :
– Au secours ! Aidez-moi ! Il ne veut pas me lâcher.
– 333 –
Apanatchka bondit, le couteau à la main, vers nos deux hé-ros grassouillets. S’interposant de la main gauche entre l’homme et la bête, il lui porta de la droite un coup qui dut être bien placé, car l’ourson resta à terre.
Hammerdull se relevait en maugréant.
– Quel animal stupide ! Je voulais le prendre vivant, et voi-là comment il me saute dessus ! Il m’a fallu toutes mes forces pour l’empêcher de me mordre. Mais je lui promets qu’il sera rôti et mangé, même s’il est encore en vie.
Il traîna le « bébé » par la patte. Le couteau d’Apanatchka avait frappé en plein cœur.
Hammerdull n’avait pas bonne mine. Ses vêtements étaient froissés, en loques, et son visage égratigné. Ses mains et ses jambes saignaient. Ce spectacle bouleversa son ami Pitt Holbers qui déversa sur lui un torrent de reproches affectueux.
– Qu’est-ce que tu as fait ? Regarde de quoi tu as l’air ! Vouloir prendre un grizzly vivant ! Je n’ai jamais vu une bêtise pareille ! Alors qu’est-ce que je vais faire de toi ? C’est ça, ton amitié ? Tu finiras par nous rendre malheureux avec tes idioties. Qu’est-ce que tu as à me regarder ? Dis quelque chose !
Hammerdull restait la bouche ouverte, rendu muet par la subite éloquence de Pitt Holbers.
Enfin, il finit par dire :
– Pitt, mon vieux Pitt, est-ce bien toi ? Je ne te reconnais plus. Tu parles maintenant ! Tu radotes ! Comme tu as changé ! Ce n’est pas possible ! Alors tu m’aimes tant que ça !
– Mais oui, imbécile ! Et tu te laisses égratigner comme ça ! Mais regarde-toi dans un miroir !
– C’est vrai qu’il n’y en a pas. Mon Dieu, quel malheur !
– 334 –
– Ne parle donc pas de malheur. Qui aurait pu penser que cette bestiole avait tant de force ?
– Bestiole ? Un grizzly n’est pas une bestiole. Tu m’as fait tant de peine que je n’y vois plus clair. Viens près de l’eau, que je te nettoie.
Il le prit par le bras et le mena jusqu’au Creek qui coulait tout près. Lorsqu’ils revinrent, Dick était lavé, mais ses égrati-gnures et les accrocs de ses vêtements étaient toujours là.
– Il a l’air d’un vagabond, grogna Pitt. Mr. Shatterhand, puis-je vous demander de me rendre un grand service ?
– De quoi s’agit-il ?
– Vous avez de quoi coudre dans votre sacoche. Prêtez-moi votre trousse, pour que je puisse le réparer un peu.
– Bien sûr ! Allez la chercher !
Il fallut le voir ensuite s’escrimer avec le fil et l’aiguille, de façon si pitoyable que je me mis en devoir de lui donner quelques conseils. Mais ceux-ci n’eurent aucun succès et je dus passer presque tout le reste de la nuit à repriser et rapiécer de mon mieux la veste et la culotte du gros chasseur d’ourson.
Entre-temps, nous eûmes du rôti d’ours à manger. Les pattes, qui sont un morceau de choix, furent enveloppées pour être conservées. On ne les consomme en effet que lorsqu’elles ont atteint un état plus… avancé.
L’aube blanchissait le ciel. Je montai à cheval avec Winne-tou, emmenant l’étalon brun de Matto Chako, pour aller at-tendre Old Surehand en haut de la vallée.
Après avoir fait environ trois kilomètres, nous aperçûmes l’entrée du ravin par laquelle il devait passer. Nous cachâmes les chevaux à une certaine distance et nous mîmes en devoir de l’attendre.
– 335 –
Nous éprouvions une certaine anxiété, car un événement imprévu avait pu survenir là-haut, ou bien le chef des Utahs avait pu changer d’avis.
Une heure passa. Enfin nous aperçûmes un homme sous les arbres. On ne pouvait pas distinguer qui c’était. Mais je me risquai à l’appeler à haute voix.
– Mr. Surehand ! Mr. Surehand !
Je me disais que, si c’était lui, il ne manquerait pas d’accourir, tout heureux de trouver, dans sa situation, des gens qui le connaissaient. Lorsque j’eus prononcé son nom pour la troisième fois, il accourut dans notre direction, mais, ne pou-vant nous voir, il s’arrêta à mi-chemin et dit :
– Qui est là, dans le buisson ? Qui a prononcé mon nom ?
– Un ami, répondis-je.
– Sortez. Dans l’Ouest, il faut être prudent.
– Me voici !
J’apparus alors, mais Winnetou resta dissimulé. Old Sure-hand me reconnut aussitôt.
– Old Shatterhand ! Old Shatterhand !
Tout à sa joyeuse surprise, il laissa tomber son fusil, et, se jetant sur moi à bras ouverts, me serra sur son cœur.
– Quelle joie ! Quel bonheur ! Mon ami Shatterhand ! Mon sauveur de naguère et sans doute aussi d’aujourd’hui !
Ses yeux et ses joues brillaient. Il poursuivit :
– Comment se peut-il que vous soyez précisément en cet instant au milieu des Rocheuses, dans la Vallée des Ours ?
– Je viens de Jefferson-City.
– 336 –
– Vous êtes allé chez le banquier ? C’est lui qui vous a dit que j’étais monté par ici ?
– Oui.
– Et vous m’avez suivi ?
– Naturellement ! Jefferson-City, le cabaret de Lebrun à Topeka, la ferme de Fenner et ainsi de suite ! Vous voyez que je suis bien renseigné.
– Dieu soit loué ! Maintenant je suis sauvé. Vous ne vous rendez pas compte. Il faut que vous sachiez que je suis prison-nier.
– Du chef Tousahga Saritch.
– Quoi ? Vous le savez ? fit-il, stupéfait.
– Libéré sur parole aujourd’hui et demain, poursuivis-je en riant.
– Mais c’est qu’il le sait !
– Pour aller chercher quatre peaux d’ours.
– Mais… mais… Sir… comment savez-vous tout ça ?
– Hier soir, pendant que vous étiez assis devant le feu en face du chef, nous étions à trois pas de vous dans la fougère.
– Ciel ! Si j’avais su !
– Nous avons tout entendu. Il était impossible de vous libé-rer la nuit même. Alors nous sommes redescendus dans la val-lée, malgré l’obscurité, pour vous attendre. Nous sommes heu-reux que vous soyez venu.
– Vous dites : Vous ! Vous n’êtes donc pas seul ?
– Non. Venez !
– 337 –
Je le menai derrière les buissons ; en apercevant Winnetou, il poussa un cri de joie et s’élança, les deux mains tendues. L’Apache les lui serra affectueusement et lui souhaita la bienve-nue.
– Winnetou se réjouit en son âme de revoir son frère Old Surehand. Nous avons cru ne vous atteindre qu’au parc San Luis mais sommes d’autant plus heureux de pouvoir prouver au chef des Utahs-Capotes que cinquante de ses guerriers ne suffi-sent pas à retenir Old Surehand.
– J’ai donné ma parole de revenir, dit Old Surehand. Sans quoi ils ne m’auraient pas laissé partir.
– Nous le savons. Old Surehand doit tenir parole et retour-ner chez eux. Mais ensuite, Old Shatterhand et Winnetou vien-dront également chez les Utahs pour leur dire un mot.
– Il faut que d’ici demain soir je rapporte quatre peaux de grizzlies. Il y va de ma vie. Le chef des Apaches sait-il également cela ?
– Nous le savons. Old Surehand rapportera les peaux. Afin que ce soit possible, qu’il me permette de m’éloigner pour le moment.
Il monta à cheval et s’en fut.
– Où va-t-il ? demanda Old Surehand.
– Chercher des traces de grizzly.
– Well ! Allons-nous l’attendre ?
– Non. Nous partons aussi. Il nous retrouvera.
– Je vous suis très volontiers, mais n’oubliez pas que mon temps est très précieux.
– À cause des peaux d’ours ?
– 338 –
– Oui.
– Nous avons le temps. Veuillez monter cet étalon.
– Vous avez trois chevaux. Vous n’êtes pas seuls ? Il y a en-core quelqu’un avec vous ?
– Oui. Vous allez trouver des amis.
Winnetou s’était dirigé vers l’amont ; nous descendîmes la vallée. Old Surehand avait ramassé son fusil à l’endroit où il l’avait laissé tomber de surprise. S’attendant à en éprouver de nouvelles, il s’abstint de poser des questions. En approchant de notre campement, j’aperçus Hammerdull. Old Surehand le vit aussi, le reconnut, et me demanda :
– N’est-ce pas là le vieux Dick Hammerdull, Mr. Shatter-hand ?
– Oui, répondis-je.
– Alors son alter ego Pitt Holbers est probablement aussi avec vous ?
– Bien entendu ! Ils sont inséparables.
– C’est donc la surprise qui m’attendait ! Je vous en remer-cie.
Je ne lui en dis pas davantage. Hammerdull vint à notre rencontre, arrêta le cheval d’Old Surehand, tendit la main et s’écria :
– Welcome, Mr. Surehand, soyez le bienvenu dans ces vieilles montagnes. J’espère que vous n’avez pas oublié votre vieux Dick depuis que nous nous sommes vus.
– Oh non, mon cher Hammerdull. J’ai toujours pensé à vous avec plaisir.
– 339 –
– Avec plaisir ou sans plaisir, peu importe, si vous avez également une place dans votre cœur pour Pitt Holbers.
– Mais bien sûr !
– Alors nous y sommes tous les deux ?
– Naturellement ! Lui, avec toute sa longueur, et vous avec toute votre largeur. C’est bien ça ?
– C’est tout à fait ça. Venez, vous allez le voir.
Nous allâmes jusqu’au campement où nous mîmes pied à terre. Hammerdull fit entrer Old Surehand et s’écria d’un air de triomphe :
– Pitt Holbers, mon vieux rat, le voilà. Je te l’amène. Mais ne lui saute pas au cou. Tu as les bras si longs qu’il n’arriverait plus à se dégager.
Old Surehand n’avait tout d’abord vu que Holbers, mais quand son regard tomba sur Apanatchka, il eut un sursaut d’étonnement.
– Apanatchka ! Mon frère rouge Apanatchka ! s’écria-t-il. Ja… jamais je n’aurais pensé à ça ! Maintenant je comprends ce que vous entendiez par une surprise, Mr. Shatterhand. Que mon frère rouge me permette de l’embrasser.
Les yeux du Comanche étincelaient de joie. Il ouvrit les bras sans mot dire. Ils s’étaient pris d’amitié l’un pour l’autre après être allés ensemble à Fort Terret, et étaient profondément heureux de se retrouver. Puis ce fut le tour de Treskow.
Enfin je présentai le chef des Osages, qui tendit la main avec sa dignité coutumière, fit un signe de tête amical, et dit, en désignant les peaux d’ours :
– Mon frère Old Surehand doit rapporter quatre peaux aux Utahs ?
– 340 –
– Oui, répondit Old Surehand.
– En voici déjà deux. Old Shatterhand a tué le gros et Apa-natchka le petit.
– Ça ne compte pas. C’est moi qui dois les tuer.
– Le chef des Utahs vous l’a-t-il expressément demandé ? fis-je alors.
– Non, pas expressément. Mais il ne pouvait pas savoir que je rencontrerais ici de tels alliés. Il a certainement pensé que je ne pourrais rapporter que des peaux d’ours que j’aurais tués moi-même.
– Ce qu’il a pensé ou supposé sans le dire ne nous concerne pas. Vous ne pouvez vous régler que sur ce qui a été dit.
– Eh bien on a seulement dit que je devrais rapporter quatre peaux.
– Alors apportez-les-lui ! Je pense qu’on en trouvera bien encore deux.
– Tousahga Saritch ne voudra peut-être pas tenir compte de la plus petite.
– Pourquoi ?
– Parce que c’est la peau d’un ourson.
– C’est une peau entière, il n’y manque rien. Il faudra bien qu’il en tienne compte !
– Et s’il ne veut pas ?
– Nous l’y forcerons. Vous devez lui rapporter quatre peaux d’ours et c’en est une.
– Vous avez raison de dire que je dois me régler sur ce qui a été dit.
– 341 –
– Même pas ! Il y a encore une autre façon de voir les choses. Vous n’avez pas besoin de rapporter de peaux du tout.
– Hum !
– Mais oui, vous allez voir. Si vous ne rapportez pas de peaux, qu’est-ce qui doit se passer ?
– On doit me fusiller.
– Eh bien n’en rapportez pas ! Nous ferons en sorte que vous ne soyez pas fusillé. N’ayez donc pas trop de scrupules. Après tout, qu’est-ce qu’ils vous ont promis ? Vous devez risquer quatre fois votre vie pour tuer quatre grizzlies et ils ne vous lais-sent que la vie, mais non la liberté. Est-ce équitable ?
– Certes non !
– La seule chose que vous ayez promise, c’est de revenir. Vous devez tenir cette promesse, comme je la tiendrais moi-même. Mais on ne peut pas vous demander davantage. D’ailleurs ce n’est pas le moment de s’occuper de ces détails su-perflus. Je suis sûr qu’il y a quelque chose de plus important pour vous.
– Quoi donc ?
– Manger !
– Là vous avez raison, répondit-il en souriant. Les Rouges ne m’ont rien donné depuis trois jours.
– Eh bien commencez donc par faire un bon repas. Après, nous verrons.
On le servit et il mangea avec tout l’appétit qu’on peut sup-poser après un jeûne de trois jours. Je l’avais fait asseoir de ma-nière à pouvoir communiquer à mes compagnons, sans qu’il m’entendît, une observation que j’aurais dû leur faire plus tôt : celle de ne pas prononcer en sa présence les mots de Tibo taka,
– 342 –
Tibo wete, Wawa Derrick, et Myrtle Wreath. J’avais mes raisons pour cela. Lorsque j’en parlai à Apanatchka, il me jeta un regard singulier, à la fois rêveur et interrogateur, mais garda le silence. Se doutait-il de ce que je croyais être seul à savoir ?
Nous avions détaché les chevaux, qui paissaient près du cours d’eau et nous nous étions installés dehors, devant les ro-chers, pour pouvoir les surveiller et prendre leur défense avec nos fusils en cas de besoin. Puis on se raconta des aventures et des événements qui nous concernaient tous, mais on ne dit rien d’important concernant l’évolution de la situation présente, sauf le récit que fit Old Surehand des circonstances dans lesquelles il était tombé entre les mains des Utahs.
Il avait fait seul, à cheval, tout ce long voyage, et avait cam-pé il y a quatre jours près d’une source au voisinage de laquelle aucune trace humaine n’était visible. Se sentant en sécurité, il s’était assoupi, mais avait soudain été réveillé par deux Rouges, un jeune et un vieux, qui étaient agenouillés devant lui, cou-teaux tirés. Il les avait bousculés, s’était levé et avait tiré son re-volver. Mais ils s’étaient de nouveau jetés sur lui avec leurs cou-teaux et il avait dû les abattre pour sauver sa vie.
L’instant d’après, il se voyait entouré par cinquante Peaux-Rouges qui le serrèrent de si près que malgré sa force physique, il ne put se dégager. On lui arracha son revolver et il fut jeté à terre et ligoté. Il n’eut pas besoin de raconter la suite : nous l’avions entendue la veille au camp des Utahs.
Pendant cette conversation, le temps passait. Peu après midi, l’Apache arriva à cheval. Il mit pied à terre et me deman-da :
– Notre frère Surehand a-t-il appris tout ce qu’il doit savoir pour le moment ?
– Oui.
– Prendra-t-il ces deux peaux d’ours ?
– 343 –
– Oui.
– Nous allons en chercher deux autres. Que mes frères Old Shatterhand et Apanatchka m’accompagnent.
– Où ?
– Pour trouver la tanière de l’ours que nous avons vu hier.
Hammerdull s’empressa de demander :
– Et moi, je n’y vais pas ?
– Non. Le ravin est trop étroit. Les gens en surnombre ne pourraient que nous gêner.
– Dick Hammerdull ne gêne jamais. Me prendriez-vous pour un inutile ou pour un lâche qui prend la fuite aussitôt qu’il aperçoit le nez d’un ours ?
– Non, mais Dick Hammerdull a trop de courage. Son ex-cès de bravoure peut facilement faire des dégâts. Le bébé de la vieille ourse lui a donné une très bonne leçon.
– Leçon ou non, peu importe, mais je vous promets que j’en tiendrai compte.
Le gros insista tant et si bien que Winnetou se laissa flé-chir.
– Que mon gros frère nous accompagne donc. Mais s’il commet une faute ou s’il n’obéit plus, je ne l’emmènerai plus jamais.
Holbers et Treskow ne se sentaient pas vexés d’avoir à res-ter. Mais Matto Chako demanda en maugréant :
– Winnetou croit-il que le chef des Osages soit subitement devenu un guerrier inutilisable ?
– 344 –
– Non. Matto Chako ne sait-il pas pourquoi je le laisse ici ? Qui défendra nos chevaux si pendant notre absence on voit sur-gir un ours ou des humains hostiles ?