Le Secret de Old Shurehand
4 à la Ferme de Harbour
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À LA FERME DE HARBOUR
Notre chevauchée allait nous éloigner de la Republican Ri-ver, qui continue vers le nord en direction du Nebraska. Nous allions vers l’ouest, pour atteindre la rivière Salomon.
Deux dangers nous menaçaient. Devant nous, il y avait le groupe du « Général », dont nous espérions bientôt découvrir les traces et derrière, les Osages, qui ne tarderaient probable-ment pas à se manifester. Mais aucun de ces deux dangers n’allait nous menacer gravement. Nous ignorions encore qu’il y en avait un troisième, duquel nous nous rapprochions à grands pas.
Pour égarer les Osages, nous aurions pu nous diriger pen-dant un certain temps vers le sud. Mais nous n’avions pas peur d’eux et ce détour aurait considérablement retardé notre ren-contre avec Old Surehand. Nous chevauchâmes donc vers l’ouest jusqu’à l’après-midi du lendemain. Nous fîmes alors une rencontre qui nous incita tout de même à prendre la direction du sud.
C’étaient trois cavaliers, qui nous apprirent que la région que nous allions traverser était infestée par de nombreuses bandes de ces rôdeurs qu’on appelle les Tramps. Les trois hommes étaient tombés entre leurs mains et avaient été entiè-rement dépouillés.
L’un d’eux me montra la trace d’une balle qu’il avait reçue dans la cuisse à cette occasion. Quiconque connaît les Tramps comprendra que nous n’avions aucun désir de les rencontrer. L’homme de l’Ouest les craint comme la vermine car il ne
– 117 – s’abaisse pas jusqu’à se mesurer avec eux. Ce serait la lutte du fleuret contre la fourche à fumier.
Aussi décidâmes-nous aussitôt d’obliquer vers le Sud, et nous traversâmes vers le soir la branche nord de la Salomon Ri-ver, au bord de laquelle nous campâmes pour la nuit.
C’est alors qu’Apanatchka, rompant le silence qu’il avait observé jusqu’alors, me raconta ce qui lui était arrivé depuis notre séparation dans le Llano Estacado. Comme nous l’avons déjà dit, sa course à Fort Terret avec Old Surehand était restée sans résultat, car ils n’y avaient trouvé ni Dan Etters, ni per-sonne qui eût jamais entendu son nom.
Je dis alors :
– Je l’avais prévu. Je n’avais aucune confiance dans le fa-meux « général ». Il a certainement voulu induire Old Surehand en erreur. Mais je ne sais pas dans quelle intention. Il me semble qu’il connaît le lien entre Old Surehand et Etters mieux qu’il ne veut le laisser paraître. Je l’ai alors fait observer à notre ami. Mais il ne m’a pas cru. En a-t-il parlé à mon frère rouge Apanatchka ?
– Non.
– Il n’a rien dit de la raison pour laquelle il tient tant à trouver cet Etters ?
– Rien.
– Ensuite vous vous êtes séparés au Rio Pecos et tu es re-tourné à ta tribu.
– Oui. Je suis allé au Kaam-kulano.
– Où ta mère t’a certainement accueilli avec joie ?
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– Elle m’a tout de suite reconnu et m’a accueilli affectueu-sement. Puis, l’esprit l’a de nouveau quittée, répondit-il soudain assombri.
Mais je lui demandai quand même :
– Te souviens-tu encore des mots que j’ai entendus de sa bouche ?
– Je les connais. Elle les répète sans cesse.
– Et crois-tu encore aujourd’hui que ces mots appartien-nent à la médecine indienne ?
– Oui.
– Je ne l’ai jamais cru et ne le crois toujours pas. Il y a dans son esprit des images de personnes et d’événements qui restent confuses. N’as-tu jamais observé chez elle un moment où ces images devenaient plus claires ?
– Jamais. Je ne suis pas resté souvent avec elle, car, aussi-tôt après mon retour, j’ai dû repartir. Les guerriers des Naiinis, et surtout Vupa Umugi, leur chef, ne peuvent me pardonner que mon frère blanc Shatterhand m’ait jugé digne de fumer avec lui la pipe de l’amitié. Ils m’ont rendu la vie difficile au Val des Lièvres et je suis parti.
– Où ?
– Chez la tribu comanche des Pohonim.
– Mon frère a-t-il été aussitôt accueilli par eux ?
– Uff ! Je suis le plus jeune des chefs Naiini, mais aucun guerrier n’avait jamais pu me vaincre. Aussi aucune voix ne s’est-elle élevée contre moi, lorsque les Pohonim ont discuté sur mon admission. Je suis maintenant leur chef.
– Je suis heureux de l’apprendre, car je t’aime bien. N’as-tu pas pu emmener ta mère de chez les Naiini ?
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– Je voulais le faire, mais l’homme dont elle est la squaw n’a pas voulu.
– L’homme-médecine ? Tu ne l’appelles pas ton père, mais l’homme dont elle est la squaw. J’avais déjà remarqué que tu ne l’aimais pas.
– Je n’avais pu lui donner mon cœur. Mais maintenant je le hais, car il m’a refusé la squaw qui m’a enfanté.
– Es-tu sûr que ce soit ta mère ?
Il me regarda avec surprise et dit :
– Pourquoi poses-tu cette question ? Je suis sûr que mon frère Shatterhand ne dit jamais un mot sans raison. Il ne fait ni ne dit jamais rien sans avoir réfléchi. Il a donc une raison pour me poser cette question étrange.
– J’en ai une. Mais ce n’est pas le fruit de la réflexion. C’est une voix intérieure que j’ai déjà entendue et que j’entends en-core. Mon frère Apanatchka me répondra-t-il ?
– Si Old Shatterhand demande, je réponds, même sans comprendre pourquoi il a parlé. La squaw dont nous parlons est ma mère. Je l’ai toujours su et je l’aime.
– Et est-elle vraiment la squaw de l’homme-médecine ?
Il parut à nouveau surpris.
– Je ne comprends pas non plus cette question. Depuis toujours on les a considérés comme mari et femme.
– Et es-tu sûr que ce soit ton père ?
– On l’a toujours appelé ainsi.
– Lui-même aussi ? Réfléchis bien !
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Il pencha la tête et resta un moment silencieux, puis, se re-dressant vivement, il dit :
– Uff ! J’y pense maintenant. Il ne m’a jamais appelé Itue.
– Mais ta mère t’appelle Nertuah ?
– Non plus.
Dans le langage de la plupart des tribus indiennes, le père et la mère n’emploient pas le même mot pour dire « mon fils ». Dans le cas particulier, le père dit « Itue » et la mère « Ner-tuah ». Apanatchka poursuivit :
– L’un et l’autre ne m’ont jamais dit que « Unoso »10F11 ;ma mère m’appelait quelquefois nertuah, mais seulement en par-lant de moi à des tiers.
– C’est curieux, très curieux ! Je voudrais aussi savoir s’il l’appelle I-vuete11 F12 et si elle l’appelle I-vouchingwa1 2F13.
Après un moment de réflexion, il répondit :
– J’ai l’impression qu’ils s’appelaient ainsi dans ma pre-mière enfance. Mais après, je n’ai pas entendu ces mots sur leurs lèvres.
– Depuis ce temps, ils ne se sont appelés que Tibo taka et Tibo wete ?
– Oui.
– Sont-ce là des paroles de médecine ?
11 Tu.
12 Ma squaw.
13 Mon mari.
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– Oui. C’est ce que le père disait toujours. Cela doit être vrai, car aucun homme rouge ni blanc ne sait ce que veut dire Tibo. Mon frère Shatterhand le sait-il ?
Évidemment, je n’en savais rien non plus. Je pensais bien au nom français Thibaut, mais l’hypothèse me paraissait un peu hardie. Je cherchais une réponse appropriée, mais je n’eus pas le temps de la trouver, car deux personnes qui n’avaient pas sui-vi avec attention le début de mon entretien avec Apanatchka in-tervinrent aussitôt que j’eus prononcé les noms Tibo taka et Ti-bo wete.
On se souvient que dans le Llano, j’avais dû promettre de ne dire à personne ces paroles mystérieuses. J’avais tenu parole si rigoureusement que je n’en avais même pas parlé à Winnetou. Aussi fus-je stupéfait en l’entendant soudain s’écrier :
– Tibo taka et Tibo wete ? Je connais ces mots.
Et à peine avait-il terminé que le chef des Osages s’écria à son tour :
– Tibo taka et Tibo wete, je les connais ! Ils sont venus au camp des Osages et nous ont volé beaucoup de peaux et nos meilleurs chevaux.
Apanatchka était tout aussi surpris que moi. Il s’adressa d’abord à Winnetou.
– Comment le chef des Apaches connaît-il ces mots ? Est-il venu à mon insu dans le camp des Naiinis ?
– Non, mais Intche Tchouna, mon père, a rencontré un homme et une femme qui s’appelaient Tibo taka et Tibo wete. Lui était un Visage Pâle et elle une Indienne.
– Où les a-t-il rencontrés ? Où ?
– Sur la lisière de l’Estacado. Eux et leurs chevaux étaient presque morts d’inanition. La femme avait un petit garçon en-
– 122 – veloppé dans son fichu. Mon père, le chef des Apaches, a pris soin d’eux et les a conduits au plus proche point d’eau pour les faire manger et boire. Une fois qu’ils ont été remis, il a voulu les conduire jusqu’au plus proche établissement des Visages Pâles. Mais ils lui ont demandé de leur indiquer plutôt où se trou-vaient les Comanches. Ils chevauchèrent avec eux pendant deux jours avant de trouver la race des Comanches. Comme ils étaient ses ennemis mortels, le chef des Apaches dut faire demi-tour. Mais il leur donna de la viande et une gourde pleine d’eau, ainsi que toutes les indications nécessaires pour trouver les Comanches.
– Quand cela s’est-il passé ?
– Il y a longtemps ; j’étais encore petit.
– Qu’est-ce que mon frère a appris de plus sur ces per-sonnes et leur enfant ?
– Que la femme avait perdu l’esprit. Ses paroles n’avaient plus de sens. Et partout où elle voyait un buisson, elle y prenait une branche pour se la mettre autour de la tête. C’est tout ce que mon père m’a raconté de cette rencontre.
L’Apache fit un geste signifiant qu’il n’avait plus rien à dire et reprit son silence antérieur. Matto Chako s’empressa alors d’intervenir :
– Moi, je peux en dire plus ; j’en sais davantage sur ces vo-leurs que Winnetou le chef des Apaches, ne peut en savoir.
Apanatchka voulut répliquer, mais je lui fis signe de se taire.
Il était évident que le petit garçon de l’histoire, c’était lui, et comme l’homme et la femme qui devaient avoir été ses parents étaient accusés de vol par les Osages je voulus éviter l’offense qui s’annonçait en prenant la parole à sa place.
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– Matto Chako, chef des Osages, peut nous dire ce qu’il sait des personnes en question. Ce ne sera probablement rien de bon.
– Old Shatterhand a raison ; ce n’est rien de bon, approu-va-t-il. Il y a bien des étés, un homme est venu chez nous, habil-lé en officier. Il s’appelait Raller. Il était le messager du Grand Père blanc de Washington. Ce nouveau Père venait d’être élu et nous envoyait ce messager pour nous dire qu’il aimait les hommes rouges, qu’il vivrait en paix avec eux, et les traiterait mieux que les Blancs qui l’avaient précédé, lesquels avaient été méchants et malhonnêtes envers nous. Ces paroles plurent aux Osages, et ils prirent le messager comme Frère et Ami, et le trai-tèrent avec autant de respect et d’attentions que leur propre chef suprême.
Après un silence, l’Osage reprit :
– Il conclut avec eux un traité. Ils lui livreraient des toisons et des peaux, et en échange il leur promettait de beaux fusils, de la poudre, du plomb, des couteaux et des tomahawks, des vête-ments et aussi des ornements pour les squaws. Il leur donna deux semaines pour réfléchir et s’éloigna. Avant le délai fixé, il revint avec un homme blanc et une très belle jeune squaw rouge et un petit garçon. Le Blanc avait le bras en écharpe. Il avait été blessé par une balle, mais la plaie paraissait en bonne voie de guérison. Le beau corps de la squaw était vide, car l’esprit l’avait abandonné. Elle parlait de Tibo taka, et de Tibo wete, et se met-tait des branches autour de la tête. Elle parlait aussi parfois de Wawa Derrick. Nous ne savions pas ce qu’elle voulait dire, et le Blanc dont elle était la squaw disait qu’il ne la comprenait pas non plus. Ils furent reçus chez nous comme frère et sœur des Osages. Puis Raller s’en alla.
Matto Chako s’interrompit. J’en profitai pour demander :
– Comment les deux Blancs se comportaient-ils l’un avec l’autre ? Étaient-ce des amis, ou de simples connaissances ?
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– Ils étaient amis tant qu’ils se croyaient observés. Mais, quand ils se croyaient seuls, ils se querellaient.
– Le mari de la squaw avait-il sur son corps une marque quelconque ?
– Non, mais l’officier qui s’appelait Raller en avait une : il lui manquait deux dents.
– Où ? demandai-je aussitôt.
– Devant ; une à droite et une à gauche.
– Ah ! Etters ! m’écriai-je.
– Uff ! C’était Dan Etters, fit Winnetou, malgré son mu-tisme habituel.
– Etters ? demanda le chef des Osages. Je ne crois pas avoir jamais entendu ce nom. S’appelait-il ainsi ?
– Probablement pas à l’origine. C’était ou c’est un grand criminel, qui a dû souvent changer de nom. Mais comment ap-pelait-il l’autre Blanc, le blessé ?
– Quand ils étaient en compagnie, il l’appelait Lo-teh. Mais quand ils croyaient être seuls, et qu’ils se disputaient, il lui di-sait suivent avec colère : E-ka-mo-teh.
– Le chef des Osages ne se trompe-t-il pas ? A-t-il bien re-tenu ces noms ? Ils se sont peut-être altérés dans sa mémoire, depuis le temps ?
– Uff ! s’écria-t-il. Matto Chako retient si bien les noms des hommes qu’il hait, qu’ils resteront intacts dans sa tête jusqu’à sa mort.
Je me posai machinalement mon coude sur le genou et ma tête dans ma main. Une pensée m’était venue, hardie et pour-tant si proche, que j’hésitais à l’exprimer.
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Winnetou me regarda. Un sourire erra sur ses lèvres et il dit :
– Que mes frères regardent Old Shatterhand ! Il est exac-tement comme lorsqu’il vient de découvrir une piste impor-tante.
Je n’avais nullement l’impression d’avoir l’air très intelli-gent. Je sais même que lorsque je réfléchis, j’ai d’habitude l’air plutôt stupide.
Dick Hammerdull dut avoir la même impression, car il dit :
– Ça m’a l’air d’être tout le contraire. Mr. Shatterhand n’a pas l’air d’avoir trouvé une piste, mais de l’avoir perdue pour tout de bon ! Qu’est-ce que tu en penses, Pitt Holbers, mon vieux rat ?
– Hum ! fit l’autre. Si tu crois que ton visage a l’air plus in-telligent que le sien, tu me fais l’effet de la grenouille qui se croit aussi grosse que le bœuf.
– Silence, répliqua le gros. Comment oses-tu me comparer à une grenouille ? C’est un crime de lèse-majesté. On devrait te mettre en prison !
– Silence toi-même ! répliqua Pitt Holbers. C’est toi qui commets un crime de lèse-majesté en comparant le visage d’Old Shatterhand au tien. C’est toi qui as l’air, non seulement d’avoir perdu une piste, mais même de ne jamais en avoir trouvé. Tu as beau être mon ami, je ne te laisserai pas insulter Old Shatter-hand.
Je le remerciai d’un regard, puis m’adressai à Winnetou et Matto Chako :
– Je me trompe peut-être, mais il m’est venu une idée dont je ne voudrais pas parler sans preuves. Je crois maintenant sa-voir ce que signifie le mot mystérieux : Tibo. Il s’agit de savoir si le chef des Osages se souvient bien des deux noms qu’il a cités.
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Le premier est Loteh. Or Matto Chako a prononcé la première lettre de ce nom à moitié comme une L, et à moitié comme une R. Il s’agit probablement de Lothaire, qui est tout simple-ment un prénom.
– Oui, oui ! s’écria l’Osage. C’est exactement comme ça que Raller disait.
– Bien ! Alors le second nom, E-ka-mo-teh est probable-ment aussi un mot français comme Lothaire. Un escamoteur, c’est un homme qui subtilise les objets et les fait réapparaître sans qu’on s’en aperçoive.
– Uff, uff, uff ! s’écria Matto Chako. Old Shatterhand est sur la bonne piste.
– Vraiment ? fis-je. Le blessé blanc aurait-il jadis commis la sottise de se livrer à ce genre de tours devant les Osages ?
– Oui. Il faisait tout apparaître et disparaître à son gré. Nous le considérions comme un magicien comme il n’y en a pas chez les hommes rouges. Les hommes, les femmes, les enfants le regardaient avec stupéfaction, parfois avec horreur.
– Bien ! En ce cas je veux rappeler au chef des Apaches un homme dont il a également entendu parler. Je sais qu’en sa pré-sence et en la mienne, on a parlé d’un escamoteur qui a été cé-lèbre et qui a depuis disparu. Ses tours passaient pour inimi-tables. Et Winnetou se souviendra qu’il s’appelait M. Lothaire, the King of the conjurer, le roi des prestidigitateurs.
– Uff ! s’écria l’Apache. Nous en avons souvent entendu parler dans les forts et près des feux de camp.
– Et mon frère sait-il encore pourquoi cet homme a été obligé de disparaître ?
– Oui. Il avait fait de la fausse monnaie, en grandes quanti-tés et, quand on est venu l’arrêter, il a tué deux policiers et en a blessé un troisième.
– 127 –
– Ce n’est pas tout, intervint Treskow. Je ne connais pas l’homme, mais je connais bien cette affaire. On en a parlé dans l’administration, parce que c’est un cas très instructif pour les policiers.
Tout le monde le regarda avec intérêt et il poursuivit :
– Ce Lothaire s’était soustrait aux poursuites de façon si habile, tout en commettant à cette occasion d’autres meurtres, que son cas servait de sujet d’étude. Il venait de je ne sais plus quelle colonie française qu’il avait dû quitter. Si j’ai bonne mé-moire, c’était un créole de la Martinique. C’est à Bens Fort, sur l’Arkansas, qu’on l’a vu pour la dernière fois.
– C’est exact. Et ça va l’être de plus en plus. Lothaire n’était que son prénom, qu’il utilisait, comme bien des artistes, comme pseudonyme. M. Treskow, vous vous souvenez peut-être de son nom de famille.
– Il s’appelait… il s’appelait… attendez… C’était aussi un nom français… ah, ça y est. Il s’appelait Lothaire Thibaut… Mais mille tonnerres, voilà notre Tibo !…
– Mais oui ! Taka, c’est l’homme, et Wete, la femme. Thi-baut Taka et Thibaut Wete cela veut dire Monsieur et Madame Thibaut. La femme de l’homme-médecine, quand elle voulait énoncer son nom en entier, disait Tibo wete elen. Et je devine ce que peut vouloir dire Elen.
– Serait-ce le prénom Ellen ?
– C’est possible. Si cette femme, dans sa folie, ne se con-fond pas avec quelqu’un d’autre et si elle est vraiment Thibaut Wete Ellen, c’est une Indienne baptisée de la tribu des Moqui.
– Pourquoi des Moqui ?
– Parce qu’elle parle également de son Wawa, c’est-à-dire de son frère, Derrick. Or Taka, Wete et Wawa sont des mots de la langue moquai. Thibaut Taka, prestidigitateur célèbre, a dû se
– 128 – réfugier chez les Indiens parce qu’il ne pouvait plus rester dans la société des Blancs. Il n’a pas dû être difficile à ce grand esca-moteur de devenir homme-médecine chez les Rouges et de ga-gner leur considération.
– Mais la couleur, la couleur des Indiens ?
– Pshaw ! Pour un tel artiste, c’est une vétille. Je suis maintenant presque convaincu que Tibo taka et Tibo wete ne sont pas mari et femme. Et même s’ils le sont, je crois qu’Apanatchka n’est pas leur fils, en tout cas pas le fils de l’escamoteur, qui ne l’a d’ailleurs jamais traité comme un fils.
Le Comanche nous avait écoutés avec la plus grande atten-tion. Il était évident que chacune de nos paroles avait pour lui une importance capitale. Son visage exprimait tour à tour des sentiments contradictoires.
Apprendre que l’homme-médecine n’était pas son père, et qu’il était même un criminel, cela visiblement le touchait peu. Il parut cependant inquiet au sujet de l’identité de sa mère et vou-lut répliquer. Mais je l’invitai d’un clin d’œil à garder le silence et m’adressai de nouveau à Matto Chako.
– Nous avons interrompu le récit du chef des Osages et nous le prions de le poursuivre. Le Blanc qui s’appelait Raller a-t-il observé la convention conclue avec vous ?
– Non, car il était trompeur comme les Visages Pâles, à l’exception d’Old Shatterhand et de quelques autres. Mais les guerriers des Osages ont tenu parole. Ils rassemblèrent les toi-sons et les peaux et les lui apportèrent au camp.
– Où se trouvait-il alors ?
– Au bord du fleuve que les Blancs appellent Arkansas.
– Ah ! Et c’est sur l’Arkansas qu’on a vu Thibaut pour la dernière fois ? C’est bien ça ! Y avait-il beaucoup de peaux ?
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– Beaucoup, beaucoup ! De quoi remplir un très grand ca-not. Nous en avons construit un pour les Visages Pâles, avec du bois et des peaux. Rien qu’en peaux de renards, il y avait plus de dix fois dix ballots, à dix dollars le ballot. Sans compter tout le reste.
– Il y en avait tant ? Il n’a pas pu les emporter très loin. Il a dû les vendre. Où voulait-il les porter ?
– À Fort Dodge.
– Ah ! Sur l’Arkansas, au croisement de la grande route de Grimarron. Il y avait toujours là des marchands de fourrures bien nantis d’argent. Mais il s’y trouvait aussi une importante garnison. Il fallait une belle insolence pour se risquer à com-mettre une telle escroquerie en cet endroit. Je suppose que vous n’avez pas eu l’imprudence de lui confier vos trésors sans l’accompagner.
– Old Shatterhand l’a deviné. Comme il était un envoyé du Grand Père Blanc, nous crûmes pouvoir lui faire confiance. D’ailleurs il nous demanda lui-même de l’accompagner à Fort Mann pour y recevoir notre paiement en nature :
– Combien d’Osages l’ont accompagné ?
– Six, et j’étais du nombre.
– Il ne devait pas y avoir de place pour tout ce monde sur le canot.
– Non, mais il s’est arrangé.
– Comment ?
– Il avait pris avec lui deux hommes pour l’aider à ramer. Les quatre autres durent suivre à cheval le long du fleuve. Il fal-lait de très bons chevaux pour pouvoir suivre le canot rapide.
– 130 –
– Très bien combiné ! Je suis sûr qu’il avait également des vues sur ces chevaux.
– Là encore, Old Shatterhand a bien deviné. C’était la sai-son des hautes eaux, le courant était fort, et le canot arriva au Fort un jour avant les cavaliers. Seulement il était si tard que nous n’entrâmes au Fort que peu avant la fermeture des portes. Nous avions laissé deux hommes dehors avec les chevaux. La porte fermée, nous ne pûmes plus ressortir. Raller nous donna à manger et autant d’eau de feu que nous en désirions. Nous bûmes et nous nous endormîmes. À notre réveil, nous étions dé-jà le lendemain soir. Raller était parti ; l’autre Blanc avec sa squaw et l’enfant était parti ; nos chevaux étaient également partis et avec eux les deux guerriers qui les gardaient. Nous nous renseignâmes et l’on nous dit que Raller avait vendu les peaux et reçu le paiement avant même notre arrivée. Quand le sommeil de l’eau de feu nous avait gagnés, il avait fait ouvrir la porte et s’en était allé avec l’autre Blanc, sa squaw et l’enfant. Il faisait nuit de nouveau, et nous ne pûmes rechercher leurs traces. En colère, nous réclamâmes nos peaux, qui étaient en-core dans le canot sur la rive. Les soldats et les autres Visages Pâles nous rirent au nez. Comme nous protestions, on nous en-ferma pour ne nous libérer que trois jours après, sans rien nous donner à manger ni à boire. Les traces des voleurs n’étaient plus visibles. En cherchant, nous trouvâmes les cadavres des deux guerriers qui avaient gardé les chevaux. On les avait poignardés devant le fort et cachés dans les buissons.
– Avez-vous signalé ces meurtres au Fort ?
– Oui, mais on ne nous a pas laissés entrer. On nous a me-nacés de nous enfermer de nouveau, si nous franchissions le portail. Le produit de la chasse de toute une tribu pendant toute une année était perdu, ainsi que deux guerriers et les chevaux. Au lieu de nous apporter l’aide que nous demandions, les chefs des Blancs voulurent nous faire prisonniers. Raller, l’assassin et le voleur, n’était nullement un envoyé du Père des Blancs. Mais
– 131 – sans chevaux nous ne pouvions pas le poursuivre et le châtier. Voilà la justice des Visages Pâles, qui parlent d’amour, de bonté, et de paix, et nous traitent de païens. Old Shatterhand sait maintenant ce que j’ai à dire sur Tibo Taka et Tibo Wete.
En ma qualité de Blanc, je devais m’abstenir de juger ce qu’il avait dit et je me contentai de lui répondre :
– Le Chef des Osages a déjà entendu que je ne considère aucune race comme meilleure qu’une autre. Il y a dans tous les pays et chez tous les peuples des hommes bons et méchants. Matto Chako a-t-il de nouveau rencontré les deux Visages Pâles en question par la suite ?
– Non. C’est aujourd’hui que, pour la première fois depuis, j’ai entendu les noms de Tibo taka et Tibo wete. Nous avons cherché partout l’homme à qui il manque deux dents, mais en vain. Plus de vingt hivers et étés ont passé depuis, et nous avons supposé qu’il était mort. Mais, s’il est encore en vie, je prie le Grand Manitou de le remettre entre nos mains car Manitou est bon et juste. Les Blancs ne le sont pas, bien qu’ils se disent ses enfants préférés.
Il y eut un long silence, car aucun de nous, Blancs, ne trou-vait de réponse aux accusations de l’Osage. D’ailleurs qu’aurait-on pu répondre de convaincant ? Le mieux en pareil cas est de se conduire de façon à prouver qu’on ne mérite pas personnel-lement de telles accusations.
De nous tous, c’était Apanatchka que notre conversation avait dû émouvoir le plus. Il avait certainement beaucoup de choses à dire, mais il eut la sagesse d’obéir à mon signal et de garder le silence. Il n’était pas indiqué, devant Matto Chako, de s’étendre davantage sur les liens étroits entre Apanatchka et Ti-bo taka. Je fus heureux de constater que l’Osage ne pensa pas à poser des questions sur les rapports entre Tibo taka et l’homme-médecine des Comanches.
– 132 –
En ce qui concerne Raller, le prétendu envoyé du « Grand Père des Blancs », j’avais bien une idée, mais je n’en étais pas sûr. Je me gardai donc d’en souffler mot, bien qu’ayant fait l’expérience de souvent tomber juste avec de telles intuitions.
Lorsque Matto Chako avait dit que Raller s’était fait passer pour un officier, j’avais pensé au « général » Douglas. Ces deux criminels s’étaient l’un et l’autre affublés de hauts grades mili-taires.
Certes, cela ne suffisait pas pour admettre qu’ils ne fai-saient qu’un. Mais les deux personnages restèrent associés dans mon esprit.
Il était évident qu’Old Surehand était lié et même intime-ment lié, à toute cette histoire. Il était au centre du mystère et en détenait la clef, sans encore le savoir. Nous étions sur ses traces et ne tarderions pas à le trouver. Il serait temps alors de lui dire ce que je pensais.
Absorbé dans ces réflexions, je m’endormis tard. Au réveil, je me sentis convaincu. Il me restait encore à élucider l’identité de Wawa Derrick.
Nous traversions une région absolument dénuée d’arbres et de buissons. Nous étions entre les branches nord et sud de la Salomon River, sur une prairie herbeuse. Dans l’après-midi, nous nous rapprochâmes de la branche sud et aperçûmes un ca-valier isolé, qui venait du nord, perpendiculairement à notre di-rection. Nous stoppâmes aussitôt et mîmes pied à terre pour ne pas être vus.
Pourtant il nous avait déjà remarqués et nous le vîmes se diriger vers nous. Nous remontâmes en selle et allâmes à sa rencontre.
Nous fûmes bientôt assez près de lui pour constater que c’était un Blanc. Il s’arrêta en voyant que notre groupe se com-
– 133 – posait de gens de deux couleurs, chose qui éveille toujours les soupçons. Le fusil au poing, il nous observait.
À une trentaine de longueurs, il épaula son arme et nous somma de nous arrêter. Le gros Hammerdull s’empressa de pousser sa jument vers l’homme, et lui cria joyeusement :
– Vous plaisantez, Sir. Ou bien vous imaginez-vous nous faire peur avec votre lance d’arrosage ? Rangez ça, et soyez gen-til, car nous le sommes aussi.
Le visage du gros rayonnait d’une amabilité telle que le cheval et son cavalier n’y résistèrent pas. Le premier agita gaie-ment ses oreilles, et le second, abaissant son arme, répondit :
– Bien volontiers. D’ailleurs je n’ai rien contre vous, ni pour, bien que j’aie toutes les raisons de me méfier.
– Vous méfier ? Pourquoi ?
– Les Blancs et les Rouges ne sont pas faits pour être en-semble et, quand on les voit réunis, on doit d’habitude payer les frais du spectacle.
– Vous ne voyez donc pas qu’un des Indiens est prison-nier ?
– Je regrette d’autant plus que vous n’ayez pas mis quelques courroies autour de l’autre aussi.
– Courroie ou pas, nous voulons savoir qui vous êtes et dans quelle intention-vous promenez votre cheval dans cette prairie.
– Promener ? Merci ! La promenade est loin d’avoir été agréable. Mais avant de vous renseigner je voudrais savoir qui vous êtes.
– À votre service, Sir.
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Et, nous désignant l’un après l’autre de la main, en com-mençant par lui-même, il déclara :
– Je suis l’empereur du Brésil, comme vous avez pu le constater. L’Indien non ligoté est un des trois Rois Mages. On sait que le premier était blanc, le second rouge et le troisième, noir. C’est donc probablement le second. L’homme qui a un grand fusil et un petit (c’était moi) est Balaam qui vous fera probablement bientôt parler. Son voisin (Treskow) est un prince du Maroc, accompagné de son bouffon…
Comme il avait ce disant désigné Pitt Holbers, ce dernier protesta énergiquement.
– Ferme ça, vieux radoteur. On dirait que tu montres à cet étranger les animaux d’une ménagerie.
– Animaux ou non, peu importe. Mais est-ce que tu t’imagines que je vais lui donner nos vrais noms, Pitt Holbers, mon vieux rat ? En ce cas tu ne me connais pas et tu ne connais guère les lois de l’Ouest. Il est seul. Nous sommes tout un groupe. C’est donc à lui à répondre, et non à nous, et s’il ne le fait pas instantanément, je lui passe sur le corps.
Il plaisantait. Et l’étranger, après avoir jeté un regard mé-prisant sur la vieille jument de Dick, répondit sur le même ton :
– Lack-a-day ! C’est avec cette vieille carcasse-là que tu veux essayer de me passer dessus. Mais elle va tomber en mor-ceaux. Essaie-donc. Come on !
Dick était très fier de sa brave jument, et les sarcasmes de l’étranger le piquèrent au vif. Rassemblant ses rênes, il s’écria :
– Tout de suite, tout de suite ! Go on !
La jument obéit aussitôt et bondit avec une ardeur dont ceux qui ne la connaissaient pas ne l’auraient pas crue capable. Elle bouscula le cheval de l’étranger avec une telle violence, que
– 135 – celui-ci, surpris par la soudaineté de l’attaque, vida ses étriers, perdit l’équilibre et se retrouva par terre.
C’était au tour de Dick Hammerdull de rire. Levant triom-phalement vers le ciel ses petits bras, il s’écria :
– Heigh-day ! C’est peut-être lui qui est tombé en mor-ceaux. Pas trop mal pour une vieille carcasse, n’est-ce pas, Pitt Holbers, mon vieux rat ?
L’autre répondit avec sa placidité habituelle :
– Si tu crois qu’elle a mérité un sac d’avoine, tu as peut-être raison, mon vieux Dick.
– Avoine ou non, peu importe ; de toute façon il n’y a que de l’herbe ici.
L’étranger se releva, ramassa son fusil qui était tombé, et remonta en selle d’un air fort mécontent. Pour ne pas laisser les choses s’envenimer, je pris la parole :
– Vous voyez, il peut arriver au meilleur cow-boy de sous-estimer le cheval d’un autre. Et vous vous êtes également trom-pé sur les cavaliers. Le fait que nous ayons un prisonnier rouge ne vous donne aucune raison de vous méfier de nous. Nous sommes d’honnêtes gens de l’Ouest, et nous savons que dans le nord, d’où vous venez, se promènent des Tramps que nous vou-lons éviter. Aussi aimerions-nous savoir qui vous êtes.
Je l’avais appelé indirectement cow-boy à cause de ses vê-tements et de son équipement. Il répondit sans se fâcher :
– C’est précisément en raison de la proximité de ces Tramps que je me suis méfié de vous. D’ailleurs, je me méfie encore.
– Hum ! J’espère pouvoir vous inspirer confiance. Con-naissez-vous le nom de Winnetou ?
– 136 –
– Winnetou ? Qui donc ne le connaît pas ?
– Savez-vous comment il est d’habitude vêtu et armé ?
– Oui. Il est vêtu de cuir, avec un châle autour des hanches, les cheveux longs et un fusil d’argent sur…
Il s’interrompit, jeta un coup d’œil sur l’Apache, puis se frappa le front et s’écria :
– Mais où avais-je les yeux ? C’est lui, l’illustre chef des Apaches ! Alors tout va bien. Peu m’importe qui vous êtes, vous autres. Du moment que Winnetou est là, c’est honnête. Mainte-nant, je sais que je peux vous dire ce que vous voulez savoir. Je travaille ; à la ferme de Harbour et mon nom est Bell.
– Où est cette ferme ?
– À trois kilomètres d’ici, au bord de l’eau.
– Il n’y a probablement pas très longtemps qu’elle s’est ins-tallée.
– C’est juste. Harbour n’est ici que depuis à peine deux ans.
– Il doit être courageux, pour être venu dans un endroit aussi écarté.
Bell haussa les épaules.
– Également juste. Nous n’avons pas peur. Avec les In-diens, nous n’avons pas eu de difficultés jusqu’à présent. Avec les Tramps, c’est plus sérieux. En apprenant qu’il y en avait une bande vers North Fork, je suis allé voir ce qu’ils voulaient. Je sais maintenant que nous n’avons pas besoin de nous tracasser, car ils se dirigent vers le Nebraska. Allez-vous encore loin au-jourd’hui, Messieurs ?
– Nous marcherons encore une heure et puis nous cher-cherons un bon endroit pour camper.
– 137 –
– Ne préférez-vous pas venir à la ferme, au lieu de rester à la belle étoile ?
– Nous ne connaissons pas le propriétaire.
– Je vous affirme que c’est un parfait gentleman, et un grand admirateur de Winnetou, qu’il a déjà vu une fois. Il parle souvent de lui et d’Old Shatterhand, et de leurs magnifiques chevaux…
Il s’interrompit de nouveau, regarda mon cheval qu’il n’avait pas remarqué auparavant et reprit ensuite d’un ton vif et joyeux :
– Je parle d’Old Shatterhand et je vois un cheval qui res-semble à celui de Winnetou comme deux gouttes d’eau. Et vous avez deux fusils, Sir, le Tueur d’Ours et la carabine Henry. Se-riez-vous Old Shatterhand en personne ?
– Mais oui.
– En ce cas, Sir, vous devez accepter de venir avec moi chez Harbour. Vous n’imaginez pas quel plaisir vous lui ferez.
Et il ajouta pour nous convaincre :
– Il vaut tout de même mieux passer la nuit dans une ferme que sous le ciel de la Prairie. Vos chevaux trouveront un bon fourrage, dont ils ont peut-être besoin. Enfin votre repas sera meilleur que celui que vous pourrez trouver dans la savane.
L’invitation était des plus cordiales et l’homme avait de toutes façons raison. Nos chevaux avaient besoin d’avoine, et nous pourrions, à la ferme, reconstituer nos provisions presque épuisées. J’interrogeai Winnetou du regard :
Il abaissa les paupières et jeta un clin d’œil vers l’Osage. Je l’avais compris, et je répondis au cow-boy :
– 138 –
– Vous voyez que nous avons un prisonnier et il est essen-tiel qu’il ne nous échappe pas. Pouvons-nous avoir la certitude qu’à la ferme on n’entreprendra rien pour le libérer.
– Je vous assure, Sir, qu’il y sera aussi bien gardé que dans le cachot d’un vieux donjon. Votre arrivée fera de ce jour un jour, de fête pour Mr. Harbour.
Nous allions donc repartir. Matto Chako était attaché à son cheval par les pieds, mais il avait les mains libres pour pouvoir le mener. Il le retint et refusa de nous suivre. Nous lui deman-dâmes pourquoi et il répondit :
– Le chef des Osages a quelque chose à dire à Old Shatter-hand et à Winnetou avant que nous repartions.
– Qu’il parle ! dis-je.
– Je sais que vous n’en voulez pas à ma vie et que vous me relâcherez sitôt que nous serons assez loin pour que je ne puisse pas aller rapidement chercher mes guerriers. J’ai donné à Num-beh-grondeh le commandement des fils des Osages parce que je ne voulais pas qu’ils vous poursuivent. Il était contre la bataille et contre l’attaque des Visages Pâles. Du moment que je lui ai passé le commandement et lui ai fait dire qu’il saurait ce qu’il avait à faire, il aura compris qu’il doit s’abstenir de tout acte d’hostilité.
Devant notre silence, il demanda :
– Old Shatterhand et Winnetou croient-ils mes paroles ?
– Nous n’avons ni confiance ni méfiance, nous allons véri-fier. Un ennemi ne devient pas si vite un ami.
– Alors écoutez ce que j’ai encore à vous dire ! Si vous me laissiez maintenant la liberté, je ne vous quitterais quand même pas.
– Uff ! fit Winnetou.
– 139 –
– Le chef des Apaches est peut-être étonné. Mais c’est ain-si. Je resterais vraiment avec vous. On a dit hier soir que Tibo taka est l’homme-médecine des Naiinis. Je me suis tu, pour ré-fléchir. Aujourd’hui j’ai pris une décision. Je resterai avec vous, même si vous me relâchez, parce que je veux acquérir l’amitié d’Apanatchka, le chef des Comanches.
– Pourquoi donc ?
– Quand il sera mon ami, il m’aidera à prendre l’homme-médecine des Naiinis.
Apanatchka leva alors la main comme pour prêter serment et s’écria :
– Ça, je ne le ferai jamais, jamais !
J’étendis le bras à mon tour vers lui, et m’écriai du même ton :
– Si, tu le feras !
– Jamais ! répéta-t-il. Je le hais, mais c’est mon père !
– Non ! Il ne l’est pas.
– Mais sa squaw est ma mère !
– Qui sait ? Tu es un enfant volé. Les voleurs, ce sont Tibo taka et Etters. J’en suis sûr. Je crois que Tibo wete a été com-plice du rapt. Je suis prêt à aller avec toi et avec le chef des Osages jusqu’au camp des Naiinis pour démasquer cet homme-médecine. N’en parlons plus. Poursuivons notre route.
Le cow-boy prit la tête pour nous guider. Au bout d’une demi-heure, la végétation nous montra que nous approchions du cours d’eau. Il y avait de plus en plus d’arbres et de buissons, entre lesquels paissaient des bœufs, des chevaux et des mou-tons. Nous aperçûmes même plusieurs champs de maïs et
– 140 – d’autres cultures. Puis ce fut le bâtiment où nous allions passer la nuit.
En le voyant, j’eus une envie inexplicable de faire demi-tour. Il ressemblait à la ferme de Fenner, mais beaucoup plus à l’Ouest et au nord d’une autre rivière. À la ferme de Fenner, la mort m’avait menacé. Ici, j’éprouvais un sentiment de prémoni-tion qui, si je l’avais écouté, m’aurait empêché de franchir le seuil. Je l’attribuai à la ressemblance entre les deux fermes.
Je n’avais pas le droit de tenir compte de ce sentiment, ni même d’en parler, car mes compagnons m’auraient ri au nez.
Bell, le cow-boy, nous avait précédés pour annoncer notre arrivée. Le maître de la ferme était prêt à nous accueillir. Outre lui, sa famille se composait de sa femme, de trois fils et de deux filles, tous vigoureux et taillés à coups de serpe. On voyait à les regarder qu’ils n’avaient pas peur des Indiens, et pas besoin d’en avoir peur. La joie de ces sept personnes nous prouva que nous étions vraiment les bienvenus. Elle était partagée par les Hands13 F14 qui se tenaient devant la maison, curieux de voir l’illustre chef des Apaches.
La ferme ressemblait à une Hacienda méridionale, sauf qu’elle était construite en bois. La pierre est rare dans la vallée de la Salomon River. La palissade faite de hautes et fortes planches entourait un vaste espace dont la maison d’habitation occupait le côté nord. La face sud était pourvue d’un auvent pour abriter le bétail. Le long des deux autres côtés se trou-vaient les bâtiments d’exploitation et les logements pour les gens et pour les hôtes ordinaires.
Hors de l’enceinte, il y avait quelques « corrals » pour les bêtes, et un enclos particulier pour les montures de Harbour et
14 Les domestiques, les travailleurs de la ferme.
– 141 – de sa famille. Ce fut là qu’on installa nos chevaux et, sur ma demande et celle de Winnetou, on posta deux péons14F15 pour les garder. Le risque d’une tentative de vol, comme celle qui avait eu lieu chez Fenner, n’était pas exclu.
La maison se composait de trois pièces. La grande salle oc-cupait toute la moitié antérieure du bâtiment. Elle avait trois fe-nêtres, garnies de vitres. Le mobilier, fabriqué sur place, était simple et solide. Des trophées de chasse et des armes étaient ac-crochés aux murs.
L’autre moitié de la maison comprenait la cuisine et la chambre à coucher, qui devait nous être réservée. Mais nous re-fusâmes en disant que nous préférions coucher dans la grande salle, près des fenêtres ouvertes.
Lorsque les cordialités de l’accueil furent terminées et que les péons eurent, sous nos yeux, mené nos chevaux au « cor-ral », nous demandâmes, par souci de sécurité, s’il se trouvait à la ferme d’autres personnes que ses habitants.
Ce fut le propriétaire qui répondit :
– Il y a une heure sont arrivés un médecin avec une malade qu’il accompagne à Fort Wallace.
– D’où viennent-ils ? demandai-je.
– De Kansas City. Elle est atteinte d’un mal incurable et veut retourner dans sa famille. Elle a une espèce de cancer qui l’a défigurée au point qu’elle doit porter un voile épais. Ils sont venus à cheval, avec un cheval de charge.
15 Palefreniers.
– 142 –
– Ce médecin doit être très hardi ou très imprudent. Je plains cette dame qui doit entreprendre un si long voyage en selle. Il y a pourtant d’autres occasions.
– C’est bien ce que j’ai dit au médecin, mais il m’a répondu que l’état de sa malade aurait fait horreur à des compagnons de voyage, et c’est pourquoi il a entrepris cette chevauchée soli-taire.
– Il n’y a rien à dire à cela. Quand veulent-ils repartir ?
– Demain matin. Ils étaient tous deux très fatigués, et, après un repas rapide, on les a conduits dans la maison de côté pour dormir. Leurs chevaux sont derrière, dans la cour.
Comme il n’y avait pas de sièges devant la maison, nous al-lâmes dans la salle où l’on nous apporta bientôt un solide dîner. Le maître, sa femme et ses enfants vinrent s’asseoir auprès de nous, et bientôt s’engagea une conversation du genre de celles qui se tiennent autour des feux de camp.
Le chef des Osages était assis entre Winnetou et moi, pro-visoirement libre, car nous avions détaché tous ses liens. Il avait accueilli cette mesure avec une reconnaissance pleine de fierté, comme une preuve de confiance, et j’étais sûr qu’il n’essaierait pas d’en abuser. Treskow, bien entendu, n’était pas d’accord.
La nuit tombait. On apporta une grande lampe qui éclairait toute la pièce. Comme toujours, la lumière de la lampe délia les langues et, de quart d’heure en quart d’heure, notre conversa-tion s’anima. On raconta des aventures qu’on ne trouve pas dans les romans, car la réalité dépasse toujours la fiction. Dick Hammerdull faisait rire tout le monde.
Cependant le maître et sa famille attendirent en vain que Winnetou racontât quelques épisodes de sa vie mouvementée. L’Apache gardait le silence. Cet homme d’action savait pourtant être fort éloquent à l’occasion, mais seulement quand la nécessi-té le contraignait à parler.
– 143 –
Harbour avait parcouru tous les États-Unis, avait eu des aventures curieuses et avait fini par faire fortune grâce à une spéculation heureuse, et, je m’empresse de l’ajouter, honnête. Il avait alors eu la sagesse d’abandonner les aventures et s’était installé définitivement depuis deux ans sur la Salomon River.
Ce qui me plaisait en Harbour, c’était sa totale absence de préjugés contre les Indiens. Il raconta plusieurs cas où les Rouges s’étaient comportés d’une manière que bien des Blancs auraient dû prendre en exemple. Et comme Treskow avec un certain manque de tact prétendait que l’Indien est inapte à la ci-vilisation sédentaire, Harbour se mit en colère et l’admonesta :
– Qu’entendez-vous au juste par Civilisation ? Dans le monde entier des hommes qui se prétendent civilisés pillent, massacrent et réduisent en esclavage leurs semblables. Est-ce conforme au message du Sauveur qui a dit : « Je vous apporte la Paix. » Ne me parlez pas de civilisation tant qu’on versera le sang humain par le fer et par le feu !
C’est alors que Winnetou, après avoir serré la main de Harbour, rompit le silence.
– Mon frère blanc a dit les mots que l’on peut lire en mon âme. Mais où a-t-il trouvé ces pensées que peu de Visages Pâles nourrissent ? Qu’il me le dise !
– Je les tiens d’un homme rouge, qui fut d’ailleurs un prêtre vraiment chrétien. Je l’ai rencontré pour la première fois de l’autre côté des montagnes de Mogollon, au bord du Rio Puerco. Les Navajos m’avaient capturé et me destinaient au po-teau de torture. C’est alors qu’il apparut au milieu d’eux et leur fit un tel discours qu’ils me relâchèrent avant même qu’il eût terminé. C’était un grand esprit, et son corps était celui d’un vé-ritable Goliath. Il ne craignait même pas les ours gris.
– Uff ! Ce ne peut être qu’I-kwehtsi’pa !
– 144 –
– Non. Le chef des Apaches doit se tromper. Les Navajos le nommaient Sikis-sas.
– C’est la même chose. C’était un Moqui, et ces mots ont le même sens dans les deux langues : Grand Ami. Les Blancs du Nouveau-Mexique et des autres pays où l’on parle espagnol l’appelaient Padre Diterico.
– C’est juste, c’est juste ! Winnetou l’a donc connu, lui aus-si ?
– Non. Mais Intchou tchouna, mon père, était son ami, et m’a parlé de lui. Son âme appartenait au Grand Manitou, son cœur à l’humanité souffrante, et son bras à tout homme, rouge ou blanc, qui avait besoin d’aide. Ses yeux brillaient d’amour, sa parole était irrésistible et il ne pensait qu’à répandre autour de lui le bonheur et le salut. Il était devenu chrétien, ainsi que ses deux sœurs, auxquelles le Grand Manitou avait donné une grande beauté, dont de nombreux guerriers voulurent conquérir l’amour. Mais en vain. L’aînée s’appelait Tahua (le soleil) et la cadette Tokbela (le ciel). Elles ont disparu un jour avec leur frère, sans que personne sache où, sans que personne les ait ja-mais revus.
– Personne ? Vraiment personne ? demanda le fermier.
– Personne ! répondit Winnetou. La disparition de Soleil et de Ciel a mis fin aux espoirs des guerriers rouges et celle d’I-kwehtsi’pa a privé la chrétienté d’un prêtre comme il n’y en a jamais eu d’un océan à l’autre. Il a été l’ami et le conseiller de mon père, qui le portait dans son cœur, et qui aurait risqué sa vie pour savoir quel malheureux accident les a fait disparaître tous trois. Car ce n’a pu être qu’un accident.
Le fermier avait écouté les dernières paroles de Winnetou avec une attention extrême. Puis il demanda :
– Si l’ancien chef des Apaches était prêt à faire un si grand sacrifice, leur chef actuel y est sans doute disposé aussi ?
– 145 –
– Oui, je suis prêt à agir dans l’esprit de mon père, dont l’âme aimait le « Grand Ami ».
– C’est donc un heureux hasard qui vous a aujourd’hui me-néà moi. Car je suis en mesure de vous renseigner.
À ces mots Winnetou, ce modèle de flegme et d’impassibilité, bondit littéralement de sa chaise, en s’écriant d’une voix que l’émotion étranglait :
– Me renseigner ? Sur I-kwehtsi’pa, sur Padre Diterico que nous avons tous cru perdu ? Est-ce vrai ? Est-ce possible ? Ce doit être une erreur !
– Ce n’est pas une erreur. Je puis donner des renseigne-ments certains, mais malheureusement tristes. Il n’est plus de ce monde.
– Uff ! Il est mort ?
– Oui. Assassiné. Je ne sais rien de ce qui s’est passé entre sa disparition et sa mort. Je ne sais même pas comment il a été tué, ni par qui.
Un frémissement parcourut Winnetou, rejetant en avant ses longs cheveux qui lui couvrirent le visage comme un voile.
– Uff, Uff ! s’écria-t-il. Assassiné ! Un meurtrier nous a ravi le précieux I-kwehtsi’pa. Prouve-le !
L’Apache rejeta ses cheveux en arrière. Ses yeux lançaient des éclairs et sa bouche ouverte semblait vouloir boire les pa-roles du fermier.
– J’ai vu sa tombe, dit ce dernier. Écoutez-moi !
Harbour but une gorgée à la tasse de thé qu’il avait devant lui et demanda :
– Le Chef des Apaches est-il déjà allé au Parc de San Luis et connaît-il les environs de la Foam Cascade ?
– 146 –
– Oui.
– Connaît-il le sentier périlleux qui mène de là à Devils Head ?
– Je ne connais ni le sentier ni Devils Head, mais je les trouverai. Howgh !
– C’est là-haut que j’ai décidé de renoncer à la vie sauvage du Wild West. J’étais marié et j’avais déjà mes deux aînés que voici et qui étaient encore tout petits garçons. Nous étions assez prospères. Mais quand on a goûté à la vie de l’Ouest, on ne l’abandonne pas facilement ; vous me comprenez sans doute.
Devant notre silence, il continua :
« Aussi avais-je décidé de quitter ma femme et mes en-fants, pour la dernière fois, grâce à Dieu ! et de me joindre à quelques hommes qui voulaient aller dans le Colorado pour prospecter de l’or. Nous sommes arrivés jusque là sans en-combre. Mais plus nous avancions, plus je regrettais l’absence de ma femme et de mes enfants. Courir la montagne quand on est marié, ce n’est plus la même chose. Nous étions partis quatre, mais l’un de nous avait déjà abandonné au pied des montagnes.
Et il enchaîna :
« J’abrège. Nous avons cherché sans relâche pendant deux mois, sans trouver la moindre trace d’or. Celui d’entre nous qui connaissait le mieux la prospection fit alors une chute et se rompit le cou. Nous n’étions plus que deux et presque certains que nous ne trouverons rien. Ce qui se vérifia. Nous fûmes éga-lement malheureux à la chasse, et nous avions faim. Nos vête-ments étaient déchirés, nos bottes nous quittaient. Une misère indescriptible !
« Je m’affaiblis, mon compagnon plus encore et il finit par tomber vraiment malade. Cela lui coûta la vie. Il avait plu pen-
– 147 – dant plusieurs jours, et nous devions traverser un torrent que les pluies avaient gonflé. Je voulais attendre la décrue, mais il insista pour tenter la traversée et je dus le suivre. Il fut emporté. Après une longue recherche, je le retrouvai plus bas, noyé et dé-chiqueté. Je l’enterrai auprès de l’autre. Trois pieds de terre, et une prière. Je restais seul et n’avais plus qu’à battre en retraite. Mes forces ne me permettaient d’avancer que très lentement, et j’étais à moitié mort lorsque j’atteignis Devil’s Head au bout de quelques jours. Je n’y étais jamais venu, mais je savais où j’étais. Les falaises ressemblent tellement à une tête de diable qu’on di-rait que Satan en personne a posé là pour un sculpteur. Je me jetai sur la mousse humide, prêt à fondre en larmes. Il y avait de l’eau, mais rien à manger, car depuis deux jours le mécanisme de mon fusil était cassé et je n’avais pu chasser.
« La fatigue me terrassa. Je fermai les yeux, pour m’endormir, pensant que peut-être je ne me réveillerais jamais. Je les rouvris cependant machinalement. Je m’étais entre temps tourné d’un autre côté et j’aperçus sur la falaise des lettres qui devaient y avoir été gravées à l’aide d’un couteau ou de quelque autre instrument. Cette vue me ranima et je me levai pour aller voir. Et je constatai qu’il n’y avait pas seulement des lettres mais aussi des figures, apparemment humaines, disposées de part et d’autre d’une croix au pied de laquelle il y avait :
« C’est ici que J.B. a tué Padre Diterico pour venger son frère E.B. »
Au-dessous, on avait gravé un soleil avec, à gauche une E, et à droite, un B.
Winnetou l’interrompit alors :
– Mon frère Harbour connaît-il un homme dont les ini-tiales soient J.B. ?
– Il y en a probablement des milliers ; mais je n’en connais aucun.
– 148 –
– Où était la tombe ? Tout de même pas creusée dans la fa-laise même ?
– Non, mais tout près. Le dessus était couvert de mousse et paraissait entretenu.
– Uff ! Dans ce désert ?
– Cela n’a rien d’extraordinaire. Mais ce qui l’est, c’est ce qui m’arriva ensuite. Vous pouvez vous imaginer, Messieurs, ce que je ressentis en découvrant de façon si inattendue la tombe du Padre. Ma faiblesse redoubla. Je poussai un cri et m’effondrai…
« Quand je me réveillai, c’était déjà le lendemain matin. Épuisé de faim et de fatigue, je me traînai jusqu’à une source voisine et bus. Puis je rampai sous les buissons, où je découvris par bonheur quelques champignons comestibles, que je man-geai tels quels. Puis je me rendormis. Le soir tombait quand je me réveillai. Il y avait à côté de moi une moitié de bighorn15 F16, rô-tie. Qui l’avait déposée là ? La question était d’importance, mais je ne m’attardai pas à l’approfondir ; je mangeai, mangeai, et quand je fus rassasié, je m’endormis à nouveau.
« Le lendemain matin, j’avais recouvré mes forces. Le reste de la viande était encore là. Je la cachai et entrepris de chercher celui qui me l’avait donnée. Mais je ne découvris aucune trace et tous mes appels restèrent sans réponse. Je retournai à la tombe, tirai la viande de sa cachette et repris le chemin qui mène à la Foam Cascade. Il est très dangereux. Mais je descendis sans en-combre et le lendemain, alors que ma provision était presque épuisée, je trouvai un chasseur qui s’occupa de moi. Peu im-porte comment je suis ensuite redescendu du Parc et revenu
16 Espèce d’antilope.
– 149 – chez moi. Je vous ai raconté l’essentiel et le chef des Apaches voudra bien croire que Padre Diterico a été assassiné.
Winnetou avait penché la tête et la tenait dans sa main, en sorte qu’on ne pouvait voir son visage. Lorsqu’il se redressa, je vis que ses traits exprimaient encore le doute. Il m’interrogea du regard, et je répondis calmement :
– À mon avis, il est hors de doute que le meurtre a vrai-ment été commis.
– Mon frère Shatterhand en croit donc la tombe et l’inscription ?
– Oui. Dans la tombe gît celui auquel tu penses.
– Alors c’est que mon frère Shatterhand a des preuves par-ticulières. Winnetou le voit réfléchir et faire des calculs. Se rap-portent-ils à la tombe de la montagne ?
– Oui. Notre aimable hôte, Mr. Harbour, m’en a dit beau-coup plus qu’il ne croit. J’ai enfin, trouvé le Wawa Derrik qu’on cherche depuis si longtemps en vain. C’est I-kwehtsi’pa.
– Uff !
– Ce que je vais te dire t’étonnera bien plus encore. Tokbe-la, la sœur cadette du Padre, est Tibo wete, la squaw de l’homme-médecine des Naiinis.
– Uff !
– Et je puis te dire aussi que Tahua, la sœur aînée du Padre, est peut-être encore en vie.
– Tes pensées font des miracles ; elles ressuscitent les morts !
– Tu as entendu qu’il y avait un soleil gravé au-dessous de l’inscription. La sœur aînée s’appelle Tahua, c’est-à-dire Soleil.
– 150 –
C’est elle qui a creusé la tombe et fait le monument. Elle vivait donc encore quand il a été tué.
– Uff ! Cette idée est si juste et si vraie que je m’étonne de ne pas y avoir pensé. Et c’est Tahua, si elle vit encore, qui a ap-porté la viande.
– Oui. Je le pense. Si celui qui l’a apportée n’avait eu aucun rapport avec la tombe, donc avec le meurtre, il se serait certai-nement montré. Il ne l’a pas fait. C’est donc qu’il a un certain rapport avec le crime.
– On peut aussi penser que c’était le meurtrier, fit Treskow, car on sait que le meurtrier revient toujours sur le lieu du crime, mais qu’il a le plus grand intérêt à ne pas y être aperçu.
– Certes. Du moins c’est là une formule que l’on entend souvent. Mais celui qui a apporté cette viande a fait preuve de compassion et d’humanité, ce qui ne concorde guère avec l’idée qu’on peut se faire d’un meurtrier.
– Old Shatterhand pense donc vraiment que c’était Tahua ? demanda Winnetou. Pour quelle raison vivrait-elle ainsi dans la multitude, alors qu’elle sait combien d’amis la regrettent à l’extérieur.
– C’est peut-être un mystère qui n’est pas encore éclairci. Mais ce n’en est pas nécessairement un. Peut-être le meurtrier revient toujours sur les lieux du crime comme l’affirme notre ami Treskow. Peut-être aussi une certaine personne n’est-elle pas rentrée dans son pays parce que sa famille la retient.
– Sa famille ? Mon frère veut-il dire qu’elle est mariée ?
– Pourquoi pas ? Si la sœur cadette est la squaw d’un homme, l’aînée s’est peut-être mariée encore plus tôt.
– Certes, mais il y a une circonstance qui déjoue tous vos raisonnements, intervint Treskow.
– 151 –
– Laquelle ?
– Harbour était l’ami du Padre. Il a connu ses sœurs, et elles l’ont connu, n’est-ce pas ?
– Oui.
– Il est tombé d’inanition près de la tombe et une main in-connue lui a apporté de la viande. Si c’était Tahua, la sœur du Padre, qui la lui avait apportée, elle ne se serait pas cachée d’un ami. Au contraire, elle l’aurait pris sous sa protection et soigné.
– C’est qu’elle craignait d’être reconnue par Harbour, et voulait l’éviter.
– Mais une faible squaw ne peut tout de même pas mener une vie aussi rude et solitaire au cœur des Montagnes Ro-cheuses !
– Est-elle seule, là-haut ? N’y a-t-il pas justement à cet égard une grande différence entre une Indienne endurcie et une femme blanche ?
– C’est vrai. Vous avez réponse à tout.
– Pourtant je ne suis sûr de rien. Notre but était de toute façon la Foam Cascade. Montons ; nous verrons la tombe, et nous découvrirons probablement la vérité.
– Oui, allons voir la tombe ! fit Winnetou. Il faut que nous retrouvions la trace du meurtre et du meurtrier et nous les re-trouverons, même après si longtemps. Malheur à lui si nous le prenons ! Je n’ai jamais reproché à mon frère Shatterhand sa clémence. Mais là, je ne ferai pas grâce !
Sa confiance et sa résolution étaient vraiment admirables. Je fus heureux de pouvoir les encourager en disant :
– Moi aussi, je suis prêt, dans ce cas-là, à manifester la plus grande sévérité. J’ai d’ailleurs la conviction que notre visite à la
– 152 – tombe ne sera pas vaine. Un des meurtriers est déjà en train de s’y rendre.
– Uff ! Qui donc ?
– Douglas le prétendu général.
– Uff, uff ! Il aurait participé au crime ? Comment Old Shatterhand a-t-il eu cette idée ?
On se souviendra que le « Général », à la ferme de Helmer, avait perdu une bague qui m’avait été remise16 F17. Je l’avais passée à mon doigt et la portais toujours. Je la tirai et la tendis à l’Apache en disant :
– Mon frère se souvient de cette bague. Qu’il examine les lettres gravées à l’intérieur.
Il regarda la bague et lut :
E.B. 5. VIII. 1842.
Puis il la donna au fermier et ajouta :
– Pour que notre frère Harbour sache que nous sommes déjà sur la piste du meurtrier, qu’il compare ces lettres avec l’inscription de la falaise.
Harbour obéit et s’exclama :
– All devils ! Mais c’est E.B., exactement comme là-haut ! Et le nom du meurtrier s’écrit aussi avec un B, et…
Je n’entendis pas la fin de ses propos, car mon attention fut attirée ailleurs. Le fermier était assis devant moi, et derrière lui se trouvait la fenêtre, que je pouvais donc voir en le regardant. Et soudain j’y vis s’encadrer le visage d’un homme qui regardait
17 Voir Old Surehand, tome 1.
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à l’intérieur. Sa peau était claire comme celle d’un Blanc, et j’avais l’impression de le connaître. Je voulus faire part de ma découverte aux autres assistants quand Matto Chako, assis à cô-té de moi, tendit soudain le bras en s’écriant :
– Tibo taka ! Dehors, à la fenêtre, Tibo taka !
Tous ceux qui connaissaient ce nom sursautèrent.
Oui, c’était l’homme-médecine des Naiinis ! Seulement son visage n’était plus brun-rouge, mais blanc. C’est pourquoi je ne l’avais pas reconnu tout de suite. Un tel ennemi devant la fe-nêtre, alors que nous étions dans une chambre brillamment éclairée ! Je pensai au coup de feu du vieux Wabble à la ferme de Fenner, et m’écriai :
– Éteignez la lumière, vite ! Il pourrait tirer !
J’avais à peine parlé qu’un canon de fusil brisa le carreau.
Je me jetai d’un bond dans un coin du mur extérieur. Le coup de feu retentit. Il m’avait probablement été destiné. La balle passa au-dessus de ma chaise pour aller frapper le mur de la cuisine. Le fusil avait disparu. Je m’empressai d’éteindre la lampe, gagnai la porte et l’ouvris, revolver au poing.
Dehors, l’obscurité était totale. On ne voyait rien. On n’entendait pas davantage, parce que les assistants, à l’intérieur, faisaient un vacarme épouvantable, auquel Winnetou s’efforçait en vain de mettre fin. Il me rejoignit, jeta un coup d’œil au de-hors, et déclara :
– Ne pas rester ici. Aller beaucoup plus loin dehors !
Si l’homme-médecine avait été plus intelligent, il serait res-té à sa place et aurait attendu que je me présente à la porte pour m’envoyer un second coup de fusil. Mais il s’était sauvé tout de suite. Lorsque Winnetou et moi fûmes assez loin de la maison pour ne plus être gênés par le bruit, nous mîmes l’oreille à terre,
– 154 – et entendîmes distinctement le galop de trois chevaux qui s’éloignaient vers l’ouest.
Trois chevaux ? L’homme-médecine n’était donc pas seul. Comment avait-il réussi à venir jusqu’au Kansas, si loin dans le sud, à travers le territoire de tribus hostiles ? Pourquoi avait-il entrepris ce long et dangereux voyage ?
Je ne m’attardai pas sur ces questions, non plus que Win-netou. Et il ne fut pas long à conclure.
– Tibo taka est devenu un Visage Pâle, un médecin blanc qui accompagne un visage voilé jusqu’à Fort Wallace. Qu’en pense mon frère Shatterhand ?
– Que tu as deviné juste. La lady est Tibo wete, sa femme, qu’il fait passer pour malade pour pouvoir lui voiler le visage, afin qu’on ne voie pas qu’un Blanc voyage avec une Rouge. Bien entendu ils ne vont pas à Fort Wallace, mais veulent monter avec le « Général » au Colorado. Nous trouverons les assassins sur la tombe de l’assassiné. Rentrons interroger le fermier !
Nous regagnâmes la maison, d’où sortaient les occupants de la chambre, tous en armes.
Je constatai avec satisfaction que Matto Chako était dans le groupe. Il aurait pu profiter de l’occasion pour s’échapper. Sa présence prouvait que son intention de rester avec nous était sincère.
Je lui dis :
– À partir de ce moment, le chef des Osages est libre. Nos courroies ne toucheront plus son corps. Il peut aller où bon lui semble.
– Je reste avec vous, répondit-il. Apanatchka devait me mener à Tibo taka. Il est venu de lui-même. Il ne m’échappera pas. Allons-nous le poursuivre ?
– 155 –
– Certainement ! Tu l’as reconnu tout de suite ?
– Oui. Je le reconnaîtrais après mille étés. Que fait-il dans le Kansas ? Pourquoi s’est-il glissé dans cette ferme, la nuit ?
– Il est venu au grand jour et je vais te le prouver.
Je m’adressai au fermier qui était près de moi.
– Le médecin et sa malade sont-ils encore ici ?
– Non, répondit-il. Bell, le cow-boy, m’a dit qu’il est parti.
– Cet homme n’était pas un médecin, mais l’homme-médecine des Naiinis, et la femme était sa squaw. Quelqu’un d’entre vous a-t-il parlé à cette femme ?
– Non. Mais je l’ai entendue parler. Elle demandait au pré-tendu médecin un myrtle-wreath. Alors il l’a fait sortir de la chambre tout de suite pour regagner la maison de derrière.
– Mais il ne voulait partir que demain. Pourquoi a-t-il changé d’avis ?
Le cow-boy s’approcha et déclara :
– Je peux vous le dire, Mr. Shatterhand. L’étranger est ve-nu dans la cour pour s’occuper de ses chevaux. Il a entendu rire dans la chambre, où Mr. Hammerdull venait de raconter une de ses histoires drôles, et il m’a demandé qui était là. Je le lui dis et remarquai, malgré l’obscurité, qu’il avait peur. Nous allâmes ensemble sur le devant de la maison, d’où il put voir l’intérieur de la chambre par la fenêtre. Puis il me dit, après m’avoir donné quelques dollars, qu’il se sentait de trop ici, parce qu’il avait ré-cemment gagné contre vous un gros procès à Kansas City, et que vous aviez juré de vous venger. Aussi préférait-il s’éloigner. Il avait si peur que j’eus pitié de lui, et je l’aidai à quitter la maison et l’enclos sans attirer l’attention. Je lui ai ouvert la palissade de derrière et l’ai fait sortir avec la femme et le cheval de charge. Il
– 156 – a probablement attaché les chevaux à une certaine distance et est revenu en secret.
– C’est certainement ça, Mr. Bell. Vous avez commis une faute grave, mais vous n’y pouviez rien. Vous ne saviez pas que cet homme est un criminel. Vous a-t-il parlé de moi ?
– Oui.
– Et du jeune guerrier rouge qui est là, que nous appelons Apanatchka ?
– Pas un mot.
– Well ! Je voudrais bien voir la pièce qu’il occupait avec cette femme.
– Je vais vous la montrer, dit Bell.
Le cow-boy alluma une lanterne et, traversant la cour, nous conduisit à un bâtiment très bas, composé simplement de quatre murs et d’un toit plat, avec une seule ouverture. Vu le danger où il s’était trouvé, l’homme n’avait certainement rien laissé derrière lui qui pût le trahir. Mais je tenais à examiner les lieux par acquit de conscience.
Je n’y trouvai rien. Je rejoignis donc les autres, fort heu-reux d’avoir une fois de plus, comme chez Fenner, miraculeu-sement échappé à un attentat qui ressemblait si fort au précé-dent.
Je me rassis sur la chaise où la balle de l’homme-médecine aurait dû m’atteindre. Les esprits ne s’étaient pas encore apai-sés, et tous commentaient l’événement avec animation.
Le plus impressionné devait naturellement être Apanat-chka, qui avait toujours considéré Tibo taka et Tibo wete comme ses parents, et les considérait probablement encore comme tels, malgré ce que je lui en avais dit. Tous, sauf Winnetou et moi-même, l’interrogeaient, sans obtenir de lui d’autre réponse que
– 157 – des hochements de tête silencieux. Mais qu’aurait-il pu dire ? Nous étions tous contre le couple des Tibo. Il ne pouvait les dé-fendre, et n’avait pas de preuves suffisantes pour se désolidari-ser d’eux. Le silence était la seule réponse possible.
Les autres se répandaient en hypothèses sur le voyage de l’homme-médecine et de sa femme.
Winnetou et moi nous amusions de les entendre s’escrimer et se disputer, chacun voulant entraîner l’autre sur la fausse route où il se trouvait lui-même. Nous ne jugeâmes pas néces-saire d’élucider pour le moment la question et ils durent se con-tenter de nous entendre dire que dès le lendemain nous pour-suivrions l’homme-médecine, et que tout le mystère serait bien-tôt éclairci.
Comme nous voulions partir de bonne heure, on nous ins-talla dans la salle. Je me méfiais cependant de Tibo taka, qui pouvait avoir l’idée de revenir à la faveur de la nuit. Je voulus donc établir un tour de garde entre nous, comme lorsque nous passions la nuit dans la prairie. Mais Harbour s’y opposa et dé-clara.
– Non, Sir, je ne l’admets pas. Vous êtes en campagne et ne savez pas ce qui vous attend. Vous aurez peut-être toute une sé-rie de nuits troublées. Profitez de ce que vous êtes chez moi pour bien dormir. J’ai des cow-boys et des péons qui monteront volontiers la garde, pour avoir eu l’honneur de vous voir.
– Nous vous sommes reconnaissants de votre offre, Mr. Harbour, dis-je. Nous l’acceptons, étant bien entendu qu’ils fe-ront bonne garde.
– Cela va de soi. Nous sommes ici dans un pays assez sau-vage et mes hommes ont l’habitude d’être vigilants. D’ailleurs, il ne s’agit que d’un seul individu et qui s’est enfui parce qu’il a peur de vous. La squaw ne compte pas. Si jamais il a l’audace de
– 158 – revenir, mes gens lui tanneront le cuir très proprement. Dormez tranquilles.
– Nous allons l’essayer.
Mais avant de me coucher, je sortis pour aller revoir nos chevaux dans le corral.
Le fermier n’avait pas tort. Nous n’avions affaire qu’à l’homme-médecine, que la seule présence de sa femme devait empêcher d’entreprendre quelque chose de méthodique contre nous. Cependant je ressentais une inquiétude qui m’empêcha de trouver le sommeil. Je ne cessais de comparer les événements d’aujourd’hui à ceux de chez Fenner et je me disais : il ne manque plus qu’une attaque.
Je m’endormis donc tard, et j’eus un tel cauchemar que je fus heureux de me réveiller.
Je me levai sans faire de bruit pour ne pas gêner les dor-meurs, et sortis. Les étoiles brillaient. On y voyait assez loin. Je retournai au corral, où deux péons montaient la garde.
– Tout va bien ? demandai-je, après avoir refermé le portail derrière moi.
– Oui, me répondit-on.
– Hum ! Mon cheval et celui de Winnetou ont l’habitude de se coucher la nuit. Je les vois debout. Ça ne me plaît pas !
– Ils viennent de se lever, c’est probablement parce que vous êtes arrivé.
– Certainement pas ! Nous allons voir.
J’allai auprès des deux chevaux. Ils avaient le cou tendu vers la maison. Leurs yeux brillaient d’un éclat inquiétant. En me voyant approcher, ils tressaillirent tous deux. Ils étaient bien dressés. En l’absence de leurs maîtres, ils restaient silencieux à
– 159 – l’approche d’un danger. Mais en leur présence ils le signalaient. Ils avaient donc senti un danger, s’étaient levés, et, me voyant là, m’avertissaient. Je rejoignis les gardiens et dis :
– Il y a quelque chose dans l’air. Je ne sais pas quoi. Faites attention ! Il y a des gens au voisinage de la ferme. Nous sau-rons bientôt si ce sont des amis ou des ennemis. On ne les voit pas ; ils se sont cachés. Mais des amis n’auraient pas besoin de se cacher. Ils doivent être là-bas derrière les buissons, ou peut-être déjà plus près, dans les hautes herbes.
– Diable ! Ce sont peut-être les Tramps à cause desquels Bell est allé à North Fork.
– Nous verrons bien. Il vaut mieux agir les premiers. Tiens, juste devant la porte, quelque chose vient de sortir de l’herbe. Je ne peux donc pas regagner la porte. Mais il faut que j’éveille mes compagnons. Vous avez vos fusils ?
– Les voilà.
– Prenez-les pour défendre l’entrée. Mais ne tirez pas avant que je vous le dise.
Je mis mes deux mains en cornet à ma bouche et poussai par trois fois le cri de l’aigle de combat, si fort qu’on dut l’entendre à un kilomètre. Quelques secondes plus tard le même cri retentissait dans la maison. C’était la réponse de Winnetou, qui connaissait bien mon signal d’alarme.
Presque aussitôt, des formes sombres jaillirent de l’herbe et l’air retentit d’un hurlement que je reconnus être le signal d’attaque des Cheyennes.
Que faisaient-ils ici ? Pourquoi étaient-ils si loin des sources de la Republican River ? Ils voulaient attaquer la ferme et avaient par conséquent déterré la hache de guerre, tout comme les Osages.
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Nous n’avions pas à les redouter. Nous étions en paix avec eux, nous étions même leurs amis. Qu’on se souvienne de ce que Matto Chako avait raconté à Old Wabble sous l’arbre de la Lance au sujet de Winnetou. Ce dernier s’était mis à la tête des Cheyennes et avait conquis avec eux le camp des Osages. Ils avaient donc une dette de reconnaissance envers lui. Je n’avais pas pris part à cette action, mais un Indien ne pouvait pas être à la fois ami de Winnetou et ennemi d’Old Shatterhand. Je fus donc rassuré lorsque j’entendis que les assaillants étaient des Cheyennes.
Chose curieuse, contrairement à l’habitude indienne, ils n’avaient pas commencé par s’attaquer aux chevaux. L’attaque semblait pour le moment être dirigée uniquement contre la maison. Elle avait donc une raison particulière. Nous n’avions pas besoin de défendre le corral. Tous les Indiens étaient devant la demeure des Harbour. Manifestement ils avaient eu l’intention de se glisser jusqu’à la porte et de l’enfoncer, mais mon cri d’aigle les en avait empêchés, en réveillant les occu-pants. L’attaque était manquée.
Je me demandais ce qui allait se passer. Ne pouvant péné-trer dans la maison, ils avaient l’imprudence de rester devant. Ne pensaient-ils donc pas que les occupants pouvaient tirer par les fenêtres ? Toujours hurlant, ils formèrent un demi-cercle d’un coin de la maison à l’autre. Cela fait, un profond silence s’établit.
Tel que je connaissais mon Winnetou, j’étais sûr qu’il allait parler. Et en vérité, la porte s’ouvrit, il s’avança et s’écria d’une voix sonore :
– J’entends le cri de guerre des Cheyennes. Je suis Winne-tou, le chef des Apaches, qui a fumé avec vous le calumet de l’Amitié et de la Paix. Qui est le chef des guerriers que je vois ?
Une voix répondit du milieu des guerriers.
– 161 –
– Je suis Mahki Moteh17 F18, qui commande les Cheyennes.
– Winnetou connaît tous les grands guerriers des Cheyennes, mais il n’en est aucun qui s’appelle Mahki Moteh. Depuis quand celui qui se nomme ainsi est-il un chef dans sa tribu ?
– Il le dira quand cela lui plaira.
– Et cela ne lui plaît pas ? A-t-il honte de son nom ? Pour-quoi les Cheyennes poussent-ils le cri de guerre devant cette maison ? Que veulent-ils ?
– Nous voulons Matto Chako, le chef des Osages.
– Uff ! Comment savent-ils qu’il est ici ?
– Nous n’avons pas à le dire.
– Uff, uff ! On dirait que les Cheyennes ne savent que crier, mais non parler. Winnetou a l’habitude qu’on réponde à ses questions. Il attendra ces réponses.
– Nous prendrons la maison d’assaut, car il nous faut Matte Chako, chef des Osages. Livrez-le-nous et nous partirons.
– Il vaut mieux pour les Cheyennes qu’ils partent sans at-tendre.
– Nous ne partirons pas avant de l’avoir. Nous savons que Winnetou et Old Shatterhand sont dans cette maison, ainsi qu’un jeune guerrier nommé Apanatchka ; qu’on nous le livre également.
– Vous voulez tuer Matto Chako ?
– Oui.
18 Couteau de fer.
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– Et Apanatchka aussi ?
– Non. On ne lui fera pas de mal. Il y a ici quelqu’un qui veut lui parler. Ensuite, il pourra aller où il voudra.
– Il ne viendra pas, et Matto Chako non plus.
– Winnetou est frappé d’aveuglement. Ne voit-il pas qu’il y a ici huit fois dix guerriers ? Que pourront faire ceux qui sont dans la maison si nous donnons l’assaut ? Ils seront tous tués. Nous donnons au chef des Apaches une heure pour se consulter avec Old Shatterhand. Après ce délai, si Matto Chako et Apanat-chka ne nous sont pas remis, vous mourrez tous. Howgh !
Avant que Winnetou eût pu répondre, il arriva quelque chose que ni lui ni le chef des Cheyennes n’avaient prévu. Et ce-la vint de moi. Tout le style de l’agression donnait à penser que nous avions affaire à des gens sans expérience.
Attaquer le devant de la maison sans l’avoir encerclée, puis rester là exposés à nos balles, de telles fautes prêtaient à sourire. Ces quatre-vingts Indiens n’avaient pas dû beaucoup impres-sionner l’Apache. En effet, il les avait appelés « Cheyennes » et non « guerriers des Cheyennes ». Je le reconnaissais bien là. Nous n’allions pas traiter ces gens comme des guerriers endur-cis. Ils ne méritaient pas cet honneur.
Je me glissai hors du corral, et rampai dans l’herbe jusque derrière Couteau de Fer. Je n’eus aucune difficulté parce que tous les Rouges avaient les yeux fixés sur la maison et ne se sou-ciaient pas de ce qui se passait derrière eux.
Lorsque Mahki Moteh eut prononcé son « Howgh » final, je me levai, traversai les rangs des Indiens et me trouvai à côté de leur chef sans qu’ils fussent revenus de leur surprise pour m’arrêter.
Avant que Winnetou eût pu répondre comme il convenait à l’ultimatum ridicule de Mahki Moteh, je m’écriai :
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– Il n’est pas besoin d’une heure pour savoir ce que nous décidons. Les Cheyennes vont l’apprendre tout de suite !
Mon apparition subite dans leur demi-cercle provoqua une intense agitation. Sans m’en soucier, je poursuivis :
– Voici Old Shatterhand, dont tous les Cheyennes connais-sent le nom. S’il en est un d’entre vous qui ose lever la main sur moi, qu’il s’avance.
Comme je l’avais prévu, l’agitation fit place à un profond si-lence. Mon apparition les avait surpris ; mon défi les stupéfiait. Profitant de leur hésitation, je pris le chef par la main et dis :
– Mahki Moteh va entendre ce que nous avons décidé. Qu’il vienne !
Tenant fermement sa main, je m’approchai de la maison. Ce n’était plus du courage, c’était de l’insolence. Confondu, il ne pensa même pas à me résister. Il m’accompagna comme un en-fant jusqu’à Winnetou, qui était encore devant la porte ouverte, et qui prit le Cheyenne par l’autre main. Tirant d’un côté et poussant de l’autre, nous le fîmes entrer et refermâmes la porte.
– Vite, vite, de la lumière, M. Harbour ! m’écriai-je dans la pièce obscure.
La lueur d’une allumette jaillit, la lampe s’alluma et nous pûmes voir le visage de Couteau de Fer, qui ne nous parut pas des plus dégourdis.
Tout cela s’était passé si vite, que les Cheyennes du dehors s’aperçurent seulement maintenant de leur erreur… Nous les entendîmes crier, et appeler, mais sans nous en soucier, car tant que leur chef se trouvait dans la maison, ils ne pouvaient rien entreprendre contre nous. Je le poussai jusqu’à une chaise et l’interpellai :
– Que Mahki Moteh s’asseye parmi nous ! Nous sommes amis des Cheyennes et nous réjouissons de l’avoir pour hôte.
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Stupéfait, il s’assit sans résistance. Lui qui était venu avec quatre-vingts hommes pour attaquer la ferme, voilà que dix mi-nutes après le premier cri de guerre il se trouvait à l’intérieur, non en conquérant, mais en notre pouvoir, obligé de se laisser ironiquement traiter comme un invité. Ainsi j’étais arrivé à évi-ter toute effusion de sang, à rendre presque comique une situa-tion qui tournait au tragique ; tous les atouts étaient en nos mains.
Winnetou me manifesta sa reconnaissance par un regard qui m’alla droit au cœur. Je lui tendis la main et dis :
– Je lis dans l’âme de mon frère et je tiens à lui dire qu’il a été mon maître et que je suis son élève.
Il protesta mais il me serra la main, en silence. Je le com-prenais. Quel homme, surtout comparé à ce Cheyenne, si em-barrassé qu’il osait à peine lever les yeux ! Matto Chako s’était assis en face de lui, l’œil sombre. Il lui demanda :
– Le commandant des Cheyennes me connaît-il ? Je suis Matto Chako, chef des Osages, dont il a exigé la remise. Qu’allons-nous faire de lui ?
À cette menace mal dissimulée, le Cheyenne répondit :
– Old Shatterhand m’a nommé son hôte.
– Oui, lui, mais pas moi ! Tu voulais me mettre à mort. J’ai donc le droit d’exiger ta vie.
– Old Shatterhand me protégera.
Ainsi interpellé directement, je répondis d’un ton sévère :
– Cela dépendra entièrement de ta conduite ! Si tu réponds véridiquement aux questions que je vais te poser, tu resteras sous ma protection. Autrement, non. Vous avez rencontré au-jourd’hui un homme blanc avec une squaw rouge ?
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– Oui.
– Cet homme vous a dit que nous étions ici et Matto Chako avec nous ?
– Oui.
– En échange, il a demandé qu’on lui livre Apanatchka, qui est assis à côté de toi. Que voulait-il au chef des Naiinis ?
– Je ne sais pas, je ne l’ai pas demandé. Ce guerrier étran-ger ne nous concerne pas.
– Où se trouve l’homme blanc ?
– Dehors avec mes guerriers.
– Mais sa squaw n’est pas là ?
– Non, elle est à l’endroit où nous avons laissé les chevaux.
Avant que j’eusse pu répondre, Winnetou prit la parole :
– Je suis allé plusieurs fois chez les Cheyennes, mais je n’ai jamais vu Mahki Moteh. Comment cela se fait-il ?
– Nous appartenons à la tribu des Cheyennes Sibi, chez qui le chef des Apaches n’est pas encore venu.
– Je sais ce que je voulais savoir. Que mon frère Shatter-hand poursuive !
Je posai alors au Cheyenne la question suivante :
– Je vois que vous avez pris vos tomahawks de guerre. Contre qui êtes-vous en campagne ?
Il hésita, mais j’eus un geste menaçant et il dit :
– Contre les Osages.
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– Ah, je vois ! Vous avez appris que les Osages ont quitté leur camp pour attaquer les Visages Pâles, et vous avez voulu profiter de l’occasion pour attaquer le camp abandonné.
– Oui.
– Il est heureux pour vous que vous nous ayez rencontrés. Les Osages ont fait demi-tour et sont rentrés chez eux. Comme vous n’êtes que quatre-vingts, ils vous auraient tous scalpés. Votre rencontre avec nous a sauvé la vie de nombre d’entre vous. Qu’allez-vous faire maintenant ?
– Nous emmenons Matto Chako. Vous pouvez garder Apa-natchka.
– Tu veux rire ! Tu es mon prisonnier, tu le sais bien ! Crois-tu que nous ayons peur de ces quatre-vingts hommes. Chacun sait que les Cheyennes Sibi n’ont pas l’expérience de la guerre.
– Uff ! dit-il en colère. Qui a proféré ce mensonge ?
– Ce n’est pas un mensonge. Vous l’avez démontré au-jourd’hui. Vous avez attaqué comme de petits garçons. J’étais au milieu de vous, sans qu’aucun de vous ose me toucher. Ensuite je t’ai pris par la main et tu m’as suivi dans la maison comme un enfant docile. Si nous le racontons, toute la savane en rira et les autres tribus des Cheyennes ne voudront plus vous connaître ; elles auront honte de vous. À toi de choisir. Si tu veux com-battre, au premier coup de feu que tireront vos gens dehors, nous t’abattrons ici. Vos balles ne peuvent nous atteindre, les murs nous protègent. Mais regarde nos armes, tu connais…
– Pshaw ! m’interrompit Winnetou, en se levant et en s’approchant de Couteau de Fer. Pourquoi parler si longtemps ? Nous allons en finir très vite avec les Cheyennes.
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Il arracha d’un geste vif le sachet à médecines que Mahki Moteh portait sur la poitrine. Le Cheyenne bondit avec un cri d’effroi pour le reprendre, mais je le maintins assis et lui dis :
– Reste assis ! Si tu obéis, on te rendra ta médecine. Sans quoi non !
– Oui, s’il obéit, acquiesça Winnetou. Je veux que les Cheyennes rentrent chez eux paisiblement. S’ils le font, il ne leur arrivera aucun mal, et personne ne saura qu’ils se sont con-duits ici comme de petits garçons. Mais si Mahki Moteh refuse, je jette immédiatement sa médecine dans le feu, où elle brûlera, et ensuite nos fusils prendront la parole. Howgh !
Quand on connaît l’importance que tout Peau-Rouge, et surtout les chefs, attachent à sa médecine et la honte que l’on réserve à celui qui la perd, on comprendra que le Cheyenne, après un instant d’hésitation, jugea bon de se soumettre aux ordres de l’Apache.
– Moi aussi j’ai une condition à poser, déclara Treskow.
– Laquelle, demandai-je ?
– Les Cheyennes doivent livrer Tibo taka et Tibo wete.
– Exiger cela serait la plus grande faute que nous puissions commettre. D’ailleurs je suis sûr que l’homme-médecine n’est plus là. Aussitôt qu’il m’a vu me saisir du chef, il a dû com-prendre de quoi il retournait et il s’est empressé de disparaître. Et c’est tant mieux ; vous saurez pourquoi.
Je ne m’attarderai pas à raconter notre traité de paix avec les Cheyennes. Ils étaient heureux de voir leur aventure se ter-miner sans effusion de sang. Ils partirent vers le milieu de la matinée, et une heure après, nous quittâmes aussi ces lieux. Matto Chako, qui avait récupéré ses armes, était libre. Il était mécontent parce que l’homme-médecine nous avait à nouveau
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échappé, mais Dick Hammerdull, toujours optimiste, le conso-la :
– Que le chef des Osages le laisse courir ! Nous le rattrape-rons bien. Qui doit être pendu sera pendu ; ce proverbe dit vrai.
– Il ne faut pas qu’il soit pendu. Il faut qu’il meure dix fois, grinça l’Osage.
– Qu’il meure une fois, deux fois, ou dix fois, peu importe. Il sera tout de même pendu. La corde, c’est la plus belle mort pour un gars de cette espèce. N’est-ce pas, Pitt Holbers, mon vieux rat ?
– Oui, mon cher Dick, répondit le grand. Tu as toujours raison.
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