Le Secret de Old Shurehand
3 une Rencontre Inattendue
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UNE RENCONTRE INATTENDUE
Quand nous quittâmes notre campement, le soleil était déjà sur l’horizon. Dans une demi-heure, il ferait sombre. Mais cela ne nous gênerait en rien ; l’homme de l’Ouest a l’habitude de ne pas faire beaucoup de différence entre le jour et la nuit, et, avec un entraînement suffisant, il se guide sur les étoiles, qui ne trompent jamais.
Le soleil disparut. Bientôt, les dernières lueurs du couchant disparurent à leur tour comme des espoirs perdus. Et ce fut l’obscurité du soir, plus sombre encore que la nuit même, parce qu’il n’y a pas encore d’étoiles. Un citadin n’aurait pas manqué de mettre pied à terre pour ne pas risquer de s’égarer. Mais nous poursuivions notre galop à travers la Prairie, qui n’était plus onduleuse, mais simplement plate. Nos yeux étaient exer-cés, et ceux de nos chevaux l’étaient encore plus. Une fois, le mien fit un détour. Je le laissai aller, sachant bien qu’il ne l’avait pas fait sans raison. Nous avions probablement passé devant une horde de chiens sauvages. Ils circulent parfois par cen-taines, et creusent le sol à tel point que le cavalier qui ne veut pas se rompre les os ni laisser rompre ceux de son cheval pré-fère s’écarter. Les sabots sonnaient clair ; il n’y avait pas d’herbe. Nous étions déjà dans la partie occidentale de l’état du Kansas, qui est plus nue, plus sèche, et moins fertile que sa par-tie orientale. Il n’y avait aucun arbre, aucun objet pour nous guider. Y en aurait-il eu que nous ne les aurions pas vus dans l’obscurité. En pareil cas, il faut s’abandonner à ce sens de l’orientation qui est inné chez tous ceux qui sont épris de la na-ture sauvage et qu’aucune science ne peut expliquer. C’est comme l’instinct qui mène les oiseaux migrateurs de Suède en
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Égypte. Qu’est-ce au juste ? Je n’en sais rien. Mais ce sens mys-térieux m’a toujours mené à mon but.
Plusieurs fois, Dick Hammerdull me demanda si je con-naissais le chemin. Tout ce que je pus lui répondre, c’est qu’il n’y avait pas de chemin.
– Alors n’allez donc pas si vite, Mr. Shatterhand, dit-il d’un ton comiquement plaintif. Je n’ai qu’un seul cou. Qu’est-ce que je ferai si je me le casse ? Sommes-nous donc si pressés ?
– Oui. Il nous faut arriver au Wara-tou bien avant l’aube, c’est dans une plaine large et nue, et en plein jour les Osages pourraient nous voir.
– Qu’ils nous voient ou non, peu importe, mais nous de-vons nous hâter, car s’ils nous aperçoivent nous serons venus si loin pour rien. Pitt Holbers, mon vieux rat, crois-tu…
J’éclatai de rire. Il s’interrompit au milieu de sa question et se mit à rire lui aussi. Il avait tellement l’habitude de prendre à témoin son vieux Pitt qu’il l’avait fait même en l’absence de ce dernier.
Une étoile apparut, puis une seconde. D’autres encore vin-rent se joindre à elle, et le ciel s’en trouva bientôt illuminé. La chevauchée fut plus facile, ce qui valait d’autant mieux que le terrain commençait à devenir plus accidenté, présentant de nombreuses dépressions que nous devions tantôt suivre tantôt franchir, car nous allions toujours en ligne droite.
Fort heureusement, nos chevaux s’étaient reposés toute la journée. Hatatitla galopait comme si de rien n’était et la jument de Hammerdull le suivait comme son ombre. De temps en temps, nous ralentissions l’allure et, quand il y avait de l’eau, nous laissions boire nos montures. Mais notre vitesse était telle que les chevaux de Holbers et de Treskow seraient certainement restés en arrière.
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Après minuit, les étoiles disparurent ; le ciel se couvrit de nuages plus en plus épais. Un orage montait.
– Il ne manquait plus que ça, grogna Hammerdull. Voilà qu’il fait encore plus noir qu’avant. Je propose de nous arrêter et de nous asseoir ici.
– Pourquoi ?
– Wara-tou, ça veut bien dire Eau de Pluie, n’est-ce pas ?
– Oui.
– Bien ! Alors ce n’est pas la peine d’aller plus loin. En nous arrêtant ici, nous aurons bientôt autant d’eau de pluie que nous pouvons en désirer.
– Trêve de plaisanteries ! Vous maudissez ce mauvais temps, mais je trouve qu’il me convient parfaitement.
– Je ne comprends pas.
– Ne voyez-vous pas que dans cette obscurité, il nous sera beaucoup plus facile de nous approcher des Osages que s’il fai-sait encore aussi clair que tout à l’heure ?
– Hm ! C’est vrai. Je n’y avais pas pensé. Vous avez raison.
– Dans une demi-heure nous serons au Wara-tou.
– Déjà ? Mais c’est certainement plus loin. Matto Chako voulait partir le soir et ramener ses guerriers le lendemain à mi-di.
– Oui, mais l’endroit où nous avons campé est à une heure de moins de Wara-tou que l’arbre de la lance. L’Osage n’aurait pas pu repartir sitôt arrivé. Il aurait dû rester au moins une de-mi-heure. Ensuite, au retour, il aurait dû tenir compte des che-vaux de ses hommes, moins rapides que sa propre monture. Il avait calculé tout cela lorsqu’il a dit à Old Wabble combien de temps il serait absent. Ajoutez à cela que nous sommes allés très
– 84 – vite et vous comprendrez que nous ne sommes plus guère qu’à deux milles de notre but.
– J’espère que nous ne passerons pas à côté dans le noir. C’est un risque à courir.
– Soyez sans crainte, mon cher Dick. Je connais bien la ré-gion.
– Que vous connaissiez ou non, peu importe : l’essentiel, c’est que nous trouvions. Nous verrons ensuite.
Je lui avais parlé avec beaucoup d’assurance, trop d’assurance peut-être. Nous saurions si elle était justifiée. Nous devions traverser une longue et large vallée. Si nous n’y pas-sions pas, c’est que nous nous étions perdus. Un doute allait m’effleurer lorsque je sentis soudain le sol descendre assez brusquement. Nous mîmes pied à terre et dévalâmes la pente en menant nos chevaux par la bride.
Arrivés au fond, nous nous remîmes en selle et remon-tâmes sur l’autre versant. Je pus enfin déclarer :
– Nous avons marché aussi droit qu’en plein jour. Encore cinq minutes de galop sur la plaine et nous aurons le nez sur le Wara-tou.
– Pas mon nez à moi, en tout cas. J’en ai trop besoin. De toute façon je suis très heureux qu’avec si peu de lanternes nous ne noyons pas arrivés au Pôle Nord. Y a-t-il des buissons au Wara-tou ?
– Beaucoup, et même quelques arbres.
– Irons-nous à cheval jusque-là ?
– Pour vous répondre, il faut d’abord que j’aille en recon-naissance. S’il ne faisait pas si noir, j’aurais dû vous laisser avec les chevaux dans la vallée et m’approcher seul à pied. Vous voyez comme l’orage nous est utile ! Le ciel est entièrement cou-
– 85 – vert. On dirait qu’il n’est venu que pour nous. Allons plus len-tement, nous devons être très prudents maintenant.
Une minute plus tard, un éclair illumina l’horizon. Nous aperçûmes, à quelque cinq cents pas de nous, un fourré de forme allonge.
– Nous y sommes ! dis-je en mettant pied à terre. Que les chevaux se couchent. Vous restez avec eux et vous prenez mes fusils. D’accord ?
– Faut-il convenir d’un signal ou bien êtes-vous sûr de pouvoir me retrouver ? demanda Hammerdull.
– Si j’ai trouvé le Wara-tou, je vous trouverai aussi. Vous êtes assez gros pour ça.
– C’est vous qui plaisantez maintenant, Mr. Shatterhand. Eh bien, vous l’avez, votre joli Wara-tou. Frottez-vous le nez dessus !
Je fis signe à mon cheval de se coucher ; il obéit, de même que la jument de Hammerdull. Puis je m’avançai prudemment vers les buissons.
Qu’on se représente une cuvette d’une cinquantaine de mètres de diamètre, remplie d’eau, entourée de buissons plus ou moins épais, séparés de l’eau par un espace libre assez large, marqué d’innombrables empreintes laissées par les bisons, qui ont l’habitude de se rouler dans la vase, pour se recouvrir d’une croûte boueuse qui les protège contre les piqûres des insectes. Tel était donc le Wara-tou, dont je me proposais de faire le tour. Mais les choses allaient se passer tout autrement.
J’arrivai sans encombre aux premiers buissons… et, à ma gauche, j’entendis et je sentis des chevaux. Je me dirigeai im-médiatement de ce côté, car il est toujours bon, en pareil cas, de se préoccuper des chevaux de l’ennemi. Ils étaient tous entra-vés, sauf un, qui était attaché à deux piquets fichés dans le sol.
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Derrière les buissons brûlaient plusieurs feux, dont la lueur tombait précisément sur ce cheval par un intervalle. Je pus donc l’observer.
C’était un magnifique bai brun, dont la crinière était tres-sée selon la coutume des Comanches Naiini. Pourquoi se trou-vait-il chez les Osages ? Évidemment, cette question ne présen-tait pour l’instant qu’un intérêt secondaire. L’important, c’était qu’il n’y avait absolument personne pour garder les bêtes. Ces Indiens devaient donc se sentir en parfaite sécurité. Je reculai de quelques pas pour éviter la lueur du feu, me couchai à terre et pénétrai en rampant dans le fourré.
Il y avait environ deux cents Osages installés devant quatre grands feux dans l’espace libre entourant la mare. Ils suivaient avec passion les évolutions des six guerriers qui venaient de commencer la danse du bison. Mon regard circulaire tomba sur un arbre auquel était attaché un Indien dont le visage n’était pas peint. Il était attaché, donc captif. Le feu éclairait son visage.
J’eus un frisson de joie, car je le connaissais parfaitement ; c’était un ami. Et je m’expliquais maintenant la présence d’un cheval étrangement tressé : c’était celui du prisonnier. Sa haute taille, ses larges épaules, ses membres puissants et pourtant souples, ce visage aux traits caucasiens, à l’expression calme et fière, c’était bien Apanatchka, le jeune et noble chef des Co-manches Naiinis.
Pourquoi se trouvait-il dans le Kansas ? Comment était-il tombé entre les mains des Osages ? Je connaissais l’inexpiable inimitié qui séparait les Comanches des Osages. Il fallait le déli-vrer, sans quoi il était perdu. Mais c’était un jeu d’enfant ! Per-sonne ne faisait attention à lui. Tous n’avaient d’yeux que pour la danse. Deux buissons se dressaient derrière l’arbre auquel il était lié. C’était un abri suffisant pour me permettre de m’approcher de lui.
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Je passai aussitôt à l’action. Tout d’abord je m’empressai de rejoindre Hammerdull.
– Debout ! commandai-je. Montez sur votre jument ! Ve-nez !
– Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il. Nous devons par-tir ?
– Les Osages ont un prisonnier que je connais et que je dois libérer.
– Heavens ! Qui est-ce Mr. Shatterhand ?
– Plus tard. Venez, venez vite !
Mon cheval se leva d’un bond. Je le pris par les rênes et m’avançai. Hammerdull était déjà en selle. Il me suivit. Je le menai, non pas à l’endroit d’où je venais, mais immédiatement derrière celui où se trouvait Apanatchka.
– Attendez ici ! Je vais amener encore un cheval.
Je m’éloignai à la hâte, car il fallait libérer Apanatchka avant que la danse du bison, qui retenait l’attention des Osages, fût finie.
Je courus jusqu’au bai brun, le détachai de son piquet, et voulus l’emmener. Mais il refusa de marcher et poussa un hen-nissement sonore. Cela pouvait devenir dangereux. Heureuse-ment je savais ce que j’avais à faire.
– Minam, kobi, minam, minam3 F4 lui dis-je en lui flattant l’encolure.
4 Viens, étalon, viens !
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En entendant des mots qu’il connaissait, il me suivit aussi-tôt sans résistance.
Au moment où je rejoignais Hammerdull, le premier éclair illumina le ciel et le premier coup de tonnerre retentit. Il fallait faire vite, sans quoi l’orage interromprait la danse.
– Tenez ce cheval, que montera le prisonnier une fois libé-ré, dis-je au gros. Dès que je reviendrai, vous me passerez mes fusils.
– Well ! Ramenez-le tout d’abord et ne vous faites pas prendre vous-même. Prudence est mère de sûreté, dit-on. Pas vrai ?
Il y eut encore un éclair et un coup de tonnerre. Je traversai les buissons aussi rapidement et aussi silencieusement que pos-sible, me jetai à terre et m’avançai en rampant.
La danse continuait. Tous les Osages l’accompagnaient en scandant « Pe-teh, pe-teh, pe-teh. »4F5, et en frappant en mesure dans leurs mains. Ils ne pouvaient pas entendre le bruit des branches froissées.
Je pus donc arriver très vite derrière le captif. Personne ne le regardait. Lui aussi observait probablement la danse. Pour at-tirer son attention, je touchai sa cheville. Il eut un frémissement bref.
– Karboune !5F6 lui dis-je, juste assez fort pour être entendu de lui seul.
Il pencha la tête pour me signifier qu’il avait senti ma main et compris ma parole. Il était lié à l’arbre par trois lanières, l’une
5 Bison, bison, bison.
6 Attention !
– 89 – aux chevilles, la seconde au cou, et la troisième lui maintenant les mains derrière le tronc. Je me trouvais aujourd’hui derrière Apanatchka comme jadis derrière Winnetou et son père Intchou Tchouna, que j’avais détachés des arbres auxquels ils étaient li-gotés, prisonniers des Kiowas6 F7. J’étais sûr qu’Apanatchka serait aussi habile que l’avaient alors été mes amis Apaches.
Je tirai mon couteau. Deux coups suffirent pour rompre le lien inférieur et celui qui lui attachait les mains. Mais, pour at-teindre celui qui enserrait son cou, il me fallait me lever et ris-quer d’être vu si au même moment un seul Osage avait regardé le prisonnier.
Par bonheur le hasard me servit. Un des danseurs, dans son ardeur, s’était trop approché de l’eau. Il glissa sur la vase et s’étala. Tous les assistants éclatèrent de rire, et tous les regards se portèrent sur l’infortuné danseur. Je profitai de cet instant pour me dresser, trancher la courroie, et redescendre aussitôt. Personne ne m’avait vu.
– Minam ! Temakimaar ! Nomahiik !7F8 lui dis-je du même ton que tout à l’heure.
Puis je fis quelques pas en arrière.
Je le vis rester encore un instant immobile. Puis, soudain, il se laissa glisser à terre et me rejoignit dans le fourré. Mainte-nant, il pouvait arriver n’importe quoi, j’étais sûr qu’ils ne nous rattraperaient pas.
Je le pris par la main, accroupi, et l’entraînai. Un éclair il-lumina les fourrés cependant qu’un effroyable coup de tonnerre
7 Voir Winnetou, Vol. I.
8 Viens ! Sauve-toi ! Donne-moi la main.
– 90 – retentissait. La pluie se déchaîna soudain comme un raz de ma-rée.
Aussitôt la danse s’arrêta. On allait remarquer la dispari-tion du Comanche. Je me levai et l’entraînai à travers les buis-sons vers Hammerdull.
Déjà des centaines de voix hurlaient derrière nous. Le gros me tendit mes fusils. Apanatchka vit son cheval et sauta immé-diatement sur son dos, sans un geste d’étonnement. Au même instant j’étais en selle et nous partîmes, sans trop nous hâter d’ailleurs, car la pluie ne manquerait pas d’effacer les traces de nos chevaux.
Nous prîmes la direction dans laquelle j’avais rendez-vous avec Winnetou, c’est-à-dire celle du Kih-pe-ta-kih, qui se trouve à quatre bonnes heures de cheval du Wara-tou. Comme Winne-tou, de son côté, n’aurait guère eu de raison pressante pour quitter très rapidement notre campement de la veille, il me pa-rut probable que nous arriverions avant lui au lieu dit La Vieille Femme. Il avait pensé qu’il nous faudrait un certain temps pour observer les Osages. Mais j’avais eu le bonheur de remporter un succès qui me réjouissait fort, car j’avais pris en amitié Apanat-chka depuis notre rencontre dans le Llano.
Il ne m’avait pas bien vu et ne savait pas encore qui était son libérateur. Je chevauchais en avant avec Dick Hammerdull et la pluie était si épaisse qu’il ne pouvait distinguer que nos sil-houettes. Je décidai de m’amuser à le laisser dans l’ignorance.
Me penchant vers Hammerdull, je lui dis à voix basse :
– Si l’étranger vous interroge, ne dites pas qui je suis.
– Qui est-ce donc ?
– Un chef des Comanches. Mais surtout ne lui dites pas que vous le savez, sans quoi il se doutera que je le connais.
– Doit-il savoir que nous allons rejoindre Winnetou ?
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– Non. N’en parlez pas du tout.
– Well ! On ne dira rien. Muet comme une carpe !
Les Osages s’étaient empressés de monter à cheval et, mal-gré la pluie, ils avaient entrepris de fouiller tous les abords du Wara-tou. Mais, par extraordinaire, nous ne rencontrâmes au-cun d’entre eux, malgré la relative lenteur de notre allure. Sous ce déluge, il était fort difficile de ne pas perdre sa direction. L’obscurité était, comme on dit, à couper au couteau, et le vio-lent contraste entre ces ténèbres et la lueur aveuglante des éclairs ne faisait que rendre plus difficile encore toute orienta-tion.
La pluie dura plus de deux heures. Il n’était pas question, dans ces conditions, d’avoir une conversation. Nous devions nous contenter des appels les plus indispensables.
Je n’avais pas à craindre qu’Apanatchka me reconnût trop tôt, car je ne portais pas les mêmes vêtements que lors de notre première rencontre et les larges bords de mon chapeau, abais-sés, dissimulaient mon visage.
Enfin la pluie cessa. Mais le ciel restait couvert et l’obscurité était toujours aussi profonde. Je poussai mon cheval pour aller reconnaître le terrain et Apanatchka se rapprocha de Dick. Je les entendis se parler. Je ralentis insensiblement l’allure pour pouvoir les observer. Apanatchka employait le mé-lange de mots indiens, espagnols et anglais qui est le langage courant entre Blancs et Rouges et que tout homme de l’ouest connaît bien.
Apanatchka avait dû demander qui j’étais, car j’entendis Hammerdull répondre.
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– C’est simplement un player8 F9.
– Qu’est-ce que c’est qu’un player ?
– Un homme qui se promène partout et exécute la danse de l’ours ou du bison, comme tu viens de la voir chez les Osages.
– Uff ! Les Visages Pâles sont extraordinaires ! Les hommes rouges sont trop fiers pour danser pour d’autres. Me diras-tu son nom ?
– Il s’appelle Kattapattarnarra fattagattalattarattatcha.
– Uff, uff, uff ! Il faudra que je l’entende souvent avant de pouvoir le répéter. Pourquoi le brave Visage Pâle qui m’a sauvé ne nous parle-t-il pas ?
– Parce qu’il ne peut pas nous entendre. Il est sourd.
– J’en suis peiné, car il ne pourra pas entendre les remer-ciements qu’Apanatchka voudrait lui adresser. A-t-il une squaw et des enfants ?
– Il a douze squaws, car tout player est obligé d’avoir douze femmes et deux fois vingt garçons et filles, tous égale-ment sourds.
– Uff, uff ! Alors il ne peut s’entretenir avec ses femmes et ses enfants que par signes ?
– Oui.
– Dans ce cas il lui faut plus de dix fois dix signes ! Com-ment pourrai-je les retenir ? Il doit avoir beaucoup de courage, pour se hasarder ainsi dans la prairie sans pouvoir entendre, car les dangers que l’on court ici sont deux fois plus grands lors-
9 Comédien.
– 93 – qu’on ne peut compter que sur ses yeux. Que dis-je deux fois ? Dix fois peut-être !
Était-ce à dessein que Dick Hammerdull me faisait passer pour sourd, ou bien n’avait-il dit cela que parce que cette idée lui était par hasard passée par la tête. « Peu importe », pour employer son expression favorite. En tout cas les circonstances allaient démasquer sa supercherie.
Malgré le bruit de nos chevaux, il me sembla entendre, en avant de nous, un claquement de sabots. Je m’arrêtai aussitôt et, à voix basse, invitai Hammerdull et Apanatchka à retenir également leurs montures.
J’avais bien entendu : un cavalier s’approchait de nous, mais il ne venait pas droit dans notre direction. Fallait-il le lais-ser passer ou non ? J’étais enclin à penser qu’il s’agissait d’un Osage. Si je ne me trompais pas, il pourrait servir de messager entre nous et les guerriers à qui il faudrait bien apprendre que nous avions capturé leur chef. Aussi décidai-je de m’emparer de lui.
– Restez ici, et gardez mes fusils et mon cheval, dis-je à mes compagnons en mettant pied à terre.
Puis je me dirigeai vers la gauche où, si mon oreille ne m’avait pas abusé, je rencontrerais le nouveau venu. Il arrivait. Je m’accroupis, le laissai passer et bondis sur son cheval par derrière. J’avais vu que c’était bien un Peau-Rouge. En me sen-tant derrière son dos, il fut si étonné qu’il n’esquissa pas un geste de résistance. Je l’agrippai si énergiquement par le cou qu’il laissa tomber ses bras et que les rênes lui échappèrent des mains. Malheureusement, son cheval se montra moins docile. Sentant sa charge brusquement doublée, il se mit à ruer dans tous les sens. Ma tâche était devenue du coup plus malaisée. As-sis derrière la selle, il me fallait tenir le cavalier tout en essayant de m’emparer des rênes. De jour, ç’aurait été plus facile, mais là,
– 94 – l’obscurité m’empêchait de les voir et je devais faire tous mes ef-forts pour n’être pas jeté à terre.
Soudain, une forme surgit à mon côté, empoignant les rênes du cheval. Je libérai ma main droite et tirai mon revolver de ma ceinture, en demandant :
– Qui est là ? Faut-il tirer ?
– Je suis Apanatchka, répondit l’homme. Old Shatterhand peut jeter l’Osage à terre.
Il avait lui aussi entendu les sabots du cheval, avait mis pied à terre, donné à Hammerdull les rênes de ma monture et était accouru à mon aide. Il parvint à saisir le mors du cheval de l’Osage et le contraignit à s’arrêter.
Je laissai tomber mon captif et sautai aussitôt sur lui, car son immobilité pouvait être une feinte. Mais il n’opposa aucune résistance. La surprise semblait l’avoir privé de tous ses moyens.
– Apanatchka m’a reconnu ? demandai-je au Comanche.
– Quand tu m’as donné ton cheval à tenir, il m’a semblé re-connaître Hatatitla. Ensuite j’ai remarqué que tu avais confié à ton compagnon non pas un fusil, mais deux. Et quand je t’ai vu assis derrière le guerrier rouge, je n’ai plus eu aucun doute. Pour réussir un tel saut, la nuit, il n’y a que Winnetou ou Old Shatterhand, bien que ce chasseur blanc ne puisse plus en-tendre. Qu’allons-nous faire de ce captif, qui est bien un Osage ?
– Je crois que c’est un client que nous allons devoir emme-ner.
Nous appelâmes Hammerdull. L’Indien commençait à re-trouver l’usage de ses membres. Il essaya en vain de résister, mais nous le ligotâmes sur son cheval, puis nous partîmes.
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Qu’on n’aille pas croire qu’il y eut beaucoup de paroles échangées entre Apanatchka et moi, comme c’est l’usage entre Blancs lorsqu’ils se retrouvent après s’être longtemps perdus de vue et surtout en des circonstances aussi singulières.
Quand nous fûmes en route, Apanatchka approcha son cheval du mien, me prit la main et me dit d’un air profondément heureux :
– Apanatchka remercie le Grand Manitou qui lui a permis de revoir le meilleur des guerriers blancs. Old Shatterhand m’a sauvé d’une mort certaine !
– Depuis que j’ai dû quitter mon jeune ami, le valeureux chef des Naiini, mon âme était en peine, répondis-je. Le Grand Esprit aime ses enfants et exauce leurs vœux au moment même où ils le croient impossible.
Nous ne dîmes plus rien en continuant à chevaucher l’un à côté de l’autre, cependant que les ténèbres de la nuit faisaient place à l’aube grisâtre.
Je constatai bientôt que je ne m’étais pas trompé de che-min, et j’en fus heureux, car je préférais devancer Winnetou au rendez-vous.
Le Kih-pe-ta-kih est dans l’ouest du Kansas, en terrain cal-caire. Depuis quelque temps, on y extrait beaucoup de sel, ainsi que dans le sud-ouest. Aux endroits où de gros blocs de sels se sont trouvés fondus par l’eau des pluies ou des sources, il se produit d’énormes cavités dont la partie supérieure finit par s’effondrer. Ces gouffres ont habituellement des parois verti-cales et des bords très escarpés. Lorsque ces parois sont étanches, il se forme peu à peu un lac qui remplit toute la cavité. Mais lorsqu’elles sont poreuses, le fond seul conserve une cer-taine humidité qui entretient une végétation plus ou moins den-se. Elle se compose d’abord de plantes capables de résister au sel, puis, à mesure que ce dernier disparaît, fait place à des
– 96 – plantes qui ne le tolèrent pas. Lorsqu’une dépression de ce genre se trouve au milieu d’un terrain parfaitement plat, l’impression produite de loin est fort curieuse, car on voit surgir au ras du sol les cimes des arbres dont les racines sont beau-coup plus bas.
Tel était le Kih-pe-ta-kih, mot qui signifie la Vieille Femme. Le contour de cette dépression boisée située au milieu d’une plaine stérile dessinait en effet – je l’ai dit – la silhouette d’une, vieille squaw accroupie.
Le soleil montait derrière nous sur l’horizon au moment où nous aperçûmes ce site curieux. Nous l’atteignîmes du côté gauche, cependant que nous attendions Winnetou par la droite.
Par précaution, je fis faire halte et allai faire le tour de la Vieille Femme. Il n’y avait aucune trace d’être humain.
Nous menâmes les chevaux à un endroit moins escarpé de la dépression, où nous descendîmes le captif de sa monture pour l’attacher à un arbre. C’était réellement un Osage, le visage peint « en guerre ».
Il ne répondit à aucune des questions qui lui furent posées. Mais je l’avais prévu. Le contraire m’eût étonné.
J’aurais eu le temps de parler à Apanatchka des événe-ments qui s’étaient déroulés depuis notre séparation. Cepen-dant je préférai attendre qu’il m’interrogeât. Devant un tel homme, je ne devais manifester aucune curiosité. Mais le brave Hammerdull avait moins de tact. À peine assis, il l’assiégea de questions.
– J’ai appris que mon frère rouge est un chef des Co-manches. Comment se fait-il qu’il soit tombé aux mains des Osages ?
Apanatchka, avec un fin sourire, fit un vague geste vers ses oreilles.
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– Y a-t-il eu un combat entre toi et eux ? demanda encore l’indiscret.
Apanatchka répéta son geste. Dick Hammerdull s’adressa alors à moi :
– Il n’a pas l’air de vouloir répondre. Demandez-le-lui donc, Mr. Shatterhand.
– Ça ne servirait à rien, répondis-je. Vous voyez bien qu’il n’entend pas. Peut-être est-il devenu sourd, ajoutai-je d’un air sérieux.
Alors Dick Hammerdull comprit. Un large rire éclaira sa face et il dit :
– Well ! Alors c’est qu’il a probablement aussi douze femmes et deux fois vingt garçons et filles, comme vous ?
– Probablement !
– Dans ce cas il faut que je prenne garde de ne pas devenir sourd à mon tour, sans quoi nous le serions tous les trois. C’est déjà bien assez calme ici. N’avez-vous rien à me faire faire, Sir, pour que le temps passe plus vite ?
– Si. Montez et surveillez l’arrivée de Winnetou. Je vou-drais en être prévenu.
– Que vous soyez prévenu ou non, peu importe. Mais je vous le dirai.
Lorsqu’il fut parti, Apanatchka jugea bon de faire une re-marque pour défendre sa réputation à mes yeux. Avec un regard de mépris pour le captif, il déclara :
– Les fils des Osages ne sont pas des guerriers. Ils crai-gnent les armes des hommes braves et n’attaquent que les gens sans défense.
– Mon frère était-il sans défense ?
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– Oui. Je n’avais qu’un couteau sur moi, car toute autre arme m’était interdite.
– Ah ! Mon frère était en route pour chercher le Narak-ecksa sacré ?9 F10.
– Oui. Apanatchka avait été désigné par le conseil des An-ciens pour aller dans le nord, dans les carrières sacrées. Mon frère Shatterhand sait que tant qu’il y aura des hommes rouges, aucun guerrier que sa tribu envoie au Narak-ecksa n’a le droit de porter une autre arme qu’un couteau. Il n’a besoin ni d’arc ni de flèches, ni de fusil ni de tomahawk, car il n’a pas le droit de manger de viande et doit se nourrir exclusivement de végétaux.
Et il ajouta :
– Il n’a pas besoin de se défendre contre des ennemis, car il est interdit de molester un homme qui se rend aux carrières sa-crées. Apanatchka n’a jamais entendu que cette loi, qui est ap-pliquée dans toutes les tribus, ait jamais été violée. Mais ces chiens d’Osages ne sont couverts de honte en m’attaquant. Ils m’ont fait prisonnier et ligoté. Je ne portais pourtant qu’un cou-teau, et je leur ai prouvé, par le Wampum du calumet, que j’étais en route pour la grande médecine.
– Tu leur as montré le Wampum ?
– Oui. Ils me l’ont pris et l’ont jeté au feu. Il a entièrement brûlé.
– C’est incroyable ! Ça n’était jamais arrivé ! Ils avaient l’obligation de te traiter en hôte quand même tu aurais été leur pire ennemi.
– Uff ! Ils voulaient même me mettre à mort.
10 Argile rouge qui sert à faire les pipes.
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– T’es-tu défendu, lorsqu’ils se sont saisis de toi ?
– En avais-je le droit ? Si je m’étais défendu, le sang de nombre d’entre eux aurait sans doute coulé. Mais je me suis fié au Wampum, et aux lois ancestrales que personne n’avait en-core jamais osé enfreindre et je les ai suivis jusqu’à leur camp, docile comme un petit enfant. Dorénavant, tout guerrier hon-nête qui rencontre un Osage a le droit de lui cracher à la figure et…
Il fut interrompu par Dick Hammerdull, qui venait annon-cer que Winnetou était en vue. Pour faire une surprise à Winne-tou, je demandai à Apanatchka de rester là avec le captif et j’allai avec Hammerdull de l’autre côté du Kih-pe-ta-kih, par où les autres devaient arriver. Je pensais voir cinq hommes : Win-netou, Treskow, Holbers, Old Wabble et Matto Chako, mais j’eus l’étonnement de constater qu’il y avait, en plus, un Peau-Rouge.
Lorsqu’ils se rapprochèrent, je vis qu’il était attaché sur son cheval. Winnetou avait donc fait encore un prisonnier. La pein-ture de guerre dont son visage était orné permettait de recon-naître un Osage.
Pour éviter à l’Apache d’avoir à faire une reconnaissance je m’avançai assez loin pour qu’il pût me voir. Il nous, rejoignit tout droit et me demanda :
– Est-ce parce qu’il lui est arrivé quelque chose de fâcheux que mon frère se trouve ici avant moi ?
– Au contraire, c’est parce que tout a marché plus vite et mieux que je pouvais le penser.
– Qu’il nous mène jusqu’à vos chevaux. J’ai quelque chose d’important à lui communiquer.
Matto Chako avait entendu ces mots et je surpris dans ses yeux un regard de triomphe. Je répondis :
– 100 –
– Les chevaux sont de l’autre côté. Mais nous allons cam-per ici-même, en bas. Allons-y sans tarder.
L’astucieux Winnetou devina aussitôt que c’était une ruse. Il me jeta un bref regard et un fin sourire erra sur ses lèvres.
Le chef des Osages déclara alors avec colère :
– Old Shatterhand va savoir ce qui s’est passé et il devra bientôt me libérer.
Je ne répondis rien et descendis dans la dépression. Les autres me suivirent, Hammerdull et Holbers menant les che-vaux des deux Indiens. J’entendis le gros demander à son vieil ami :
– Il vous est arrivé quelque chose d’important, Pitt Hol-bers, mon vieux rat ?
– Si tu crois que c’est important, tu l’as deviné, répondit l’autre.
– Deviné ou non, peu importe. C’est en tout cas moins im-portant que…
– Assez bavardé, l’interrompis-je. Ce n’est pas encore votre tour de parler !
Il se rendit compte qu’il avait failli commettre une erreur, et posa sa main sur sa bouche.
Arrivés au fond de la cuvette, nous détachâmes les prison-niers de leurs chevaux, les étendîmes à terre et nous assîmes près d’eux.
Winnetou, qui ne pouvait pas savoir ce que je cachais, me jeta un regard interrogateur, auquel je répondis par ces mots :
– Que mon frère me fasse connaître les importantes nou-velles qu’il a à communiquer !
– 101 –
– Dois-je parler la bouche ouverte ?
Il voulait savoir s’il pouvait parler sans tenir compte de ce que je devais encore taire.
– Oui, fis-je. J’espère qu’il n’est rien arrivé de fâcheux.
Comme je m’y étais attendu, Old Wabble s’écria d’un ton ironique.
– Très fâcheux pour vous ! Si vous croyez nous tenir, vous vous trompez ! Winnetou va vous dire ce qu’il en est.
L’Apache répliqua d’un ton méprisant :
– Le vieux Cow-boy a du poison sur la langue. Je ne l’empêcherai pas de le cracher sur nous.
– Oui, c’est un poison dont vous crèverez tous, si vous ne nous relâchez pas immédiatement : it’s clear ! Compris ?
– Ce sont des histoires pour nous apitoyer, fis-je en riant.
– Riez toujours ! Vous n’aurez plus envie de rire quand vous apprendrez ce qui s’est passé pendant votre glorieuse ab-sence. Les guerriers des Osages ont trouvé que le retour de leur chef se faisait attendre. Ils lui ont envoyé cet homme pour con-naître la raison de sa longue absence. Il est venu au petit bois où vous nous avez pris. Nous étions partis. Il a suivi nos traces et découvert notre campement d’hier. Vous voyez ?
– Je vois seulement qu’il s’est fait prendre.
– Très bien ! Mais vous ne savez pas qu’il n’était pas seul. Il était accompagné d’un autre Osage, plus avisé et plus prudent que lui. Il s’est échappé et est allé chercher quelques centaines des siens qui sont déjà sur vos traces. Je vous conseille de nous relâcher immédiatement. C’est ce que vous avez de mieux à faire. Car quand cette multitude arrivera, si elle nous trouve
– 102 – entre vos mains, elle ne vous fera pas quartier, et vous anéantira comme le vent souffle une allumette.
– En admettant que vous disiez la vérité, vous êtes tout de même en notre pouvoir et vos Osages ne sont pas là. Et qu’est-ce qui nous empêche, nous, de vous anéantir comme le vent souffle une allumette ?
– Vous ne le ferez pas, parce que vous êtes trop bon chré-tien. Et puis vous devez vous dire que les Osages nous vengeront impitoyablement.
– Vraiment ? Hm ! Eh bien je vais vous faire une petite surprise, à vous et à Matto Chako.
Je murmurai quelques mots à l’oreille de Dick Hammer-dull. Il hocha la tête en riant, se leva et s’éloigna. Tous, même Winnetou, attendirent avec une impatience difficilement conte-nue.
Le gros revint bientôt, menant par le bras notre Osage pri-sonnier.
– Uff ! s’écria Matto Chako effrayé.
– All devils ! Hurla Old Wabble, mais c’est… Comment se fait-il que…
Il préféra ne pas poursuivre. Je fis signe à Hammerdull d’emmener le Peau-Rouge, qui pouvait d’un seul mot trahir la présence d’Apanatchka et demandai au vieux Cow-boy :
– C’était le Peau-Rouge qui devait ramener des Osages par centaines. Croyez-vous encore qu’ils vont venir ?
– Que le diable vous emporte ! me lança-t-il.
– Uff ! intervint Matto Chako. Old Wabble a oublié le Naii-ni.
– Non, répliqua le vieux qui, s’adressant à moi, ajouta :
– 103 –
– J’ai encore une carte que vous ne couperez pas, si malin que vous soyez.
– Je voudrais bien la connaître !
– À votre service ! Vous vous souvenez certainement avec grand plaisir du Llano, où vous avez eu l’honneur de…
– D’être volé par vous, interrompis-je.
– Très juste, mais je voulais parler d’autre chose. Il y avait là un jeune chef Naiini. Quel était donc son nom ?
– Apanatchka, répondis-je, comme si de rien n’était.
– Yes. Apanatchka ! Vous l’aimiez bien, n’est-ce pas ?
– Oui.
Il parlait d’un ton très ferme, en homme qui est sûr de son affaire, et moi aussi, parce que je savais qu’Apanatchka était prêt à jouer le rôle que je lui avais assigné.
Hammerdull, après avoir emmené l’Osage, n’était pas re-venu. À sa place, je voyais, à travers le buisson, Apanatchka, qui avait, sans doute, deviné que j’allais avoir besoin de lui et qui s’était glissé jusque-là, sans attendre que je le fasse chercher. Un regard de Winnetou m’apprit que les yeux exercés de l’Apache avaient également aperçu le Naiini.
– Vraiment ? reprit Old Wabble. Vous voulez sans doute dire qu’aujourd’hui comme naguère vous le considérez comme un frère et un ami ?
– Bien sûr ! S’il était en danger, je risquerais ma vie pour le sauver ! Et vous le savez fort bien.
– Parfait ! Eh bien je puis vous dire qu’il se trouve dans le plus grand danger qui puisse exister pour lui : il est prisonnier des Osages.
– 104 –
– Je ne le crois pas.
Old Wabble avait guetté ma réaction. Devant ma réponse brève et indifférente, il s’empressa d’ajouter :
– Vous croyez peut-être que je vous raconte des histoires ? Demandez donc à l’Osage que Winnetou a capturé hier soir. C’est lui qui nous a apporté la nouvelle qui nous réjouit autant qu’elle vous afflige.
– Et c’est ça la carte que je ne peux pas couper ? Vous croyez que nous allons vous échanger contre Apanatchka ?
– Tiens, tiens ! Vous n’êtes pas trop bête quand on vous met au pied du mur. Vous avez deviné ! Et dépêchez-vous, sans quoi…
– Eh bien je vais avoir le regret de vous mettre, vous, au pied de mon mur à moi.
– Tâchez de ne pas parler en énigmes. À quel mur faites-vous allusion ?
– Le buisson, à votre droite. Regardez un peu !
Il tourna la tête du côté que j’indiquais.
Apanatchka avait entendu et compris toutes nos paroles. Écartant les branches de ses bras, il s’avança vers nous.
– Alors ? demandai-je. Qui est-ce qui abat l’atout-maître ?
Aucun d’eux ne répondit. Soudain on entendit la voix de celui qui ne parlait d’habitude que lorsque son ami Dick Ham-merdull l’interrogeait, la voix de Pitt Holbers :
– Heigh-day, quelle chance ! Personne à libérer ni à échanger ! Old Wabble a perdu la partie !
Ce dernier grinça des dents, hurla un affreux juron et pro-féra, d’une voix que la fureur étranglait :
– 105 –
– Chien, maudit chien ! Tu as dû vendre ton âme au diable pour que tout te réussisse aussi bien ! Je vous hais, comme on n’a jamais haï personne. Vous, oui vous !
– Et moi je vous plains de tout mon cœur, répondis-je d’un ton calme. J’ai connu bien des gens qui étaient à plaindre, mais aucun autant que vous. J’espère que Dieu aura pitié de vous. Vous faites peine à voir. Allez-vous-en !
Je m’approchai de lui, coupai ses liens, et m’écartai. Il se leva lentement. Puis je sentis sa main sur mon épaule, et il dé-clara d’un ton méprisant :
– Alors je fais peine à voir ! C’est pour ça que vous me relâ-chez ! Ce n’est pas par bonté, ni par supériorité morale. Eh bien, vous ne valez pas mieux que n’importe qui. Je vous salue, Mon-sieur le philanthrope. Vous me faites plaisir. Mais n’imaginez pas que si jamais je vous revois je vous parlerai autrement qu’à coups de fusil. L’un de nous deux est de trop, dans la Prairie. J’espère bien qu’à notre prochaine rencontre j’aurai votre peau. Et ceci s’applique à vous aussi, Messieurs. Bien le bonjour. Vous aurez bientôt de mes nouvelles.
Les prisonniers avaient naturellement été désarmés. Le fu-sil d’Old Wabble était accroché à sa selle, et Dick Hammerdull avait passé son couteau à sa ceinture. Le vieux Cow-boy alla à lui et tendit la main pour prendre son couteau. Mais Dick s’écarta et lui dit :
– Qu’est-ce que vous voulez ? Vous n’avez rien à chercher dans ma ceinture.
– Je veux mon couteau, déclara Old Wabble ! Ou bien est-ce que j’ai affaire à des voleurs ?
– Vous feriez mieux de vous taire, vieux bandit ! Vous con-naissez la loi de la Prairie et vous savez à qui appartiennent les armes d’un prisonnier.
– 106 –
– Je ne suis plus prisonnier, je suis libre ! Ça change tout !
– Libre ou non, ça m’est égal. Si Old Shatterhand vous a rendu la liberté, ça ne veut pas dire que vous avez le droit de ré-cupérer vos armes.
– Gardez-les, sale bête. Les Osages me donneront un autre couteau.
Il alla vers son cheval, décrocha le fusil, le mit en bandou-lière, et voulut monter en selle. Mais Winnetou se leva, tendit la main vers lui, et déclara :
– Halte ! Rendez le fusil ! Tout de suite !
Le visage et l’allure de l’Apache exprimaient une telle auto-rité qu’Old Wabble, contrairement à son habitude, obéit. Il rac-crocha le fusil à la selle, et, se retournant vers nous, s’écria :
– Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Le cheval et le fusil sont à moi, tout de même !
– Non. En te rendant la liberté, mon frère Shatterhand n’a voulu que t’exprimer le dégoût que tout homme doit ressentir devant toi. Nous sommes tous d’accord avec lui. Nous ne te li-vrons pas à notre vengeance, mais à la justice du Grand Mani-tou. Tu aurais reçu ton cheval et tes armes, mais comme tu nous as de nouveau menacés, tu n’auras que la liberté. Maintenant, tu vas t’en aller. Si, dans dix minutes, nous te voyons encore dans ces parages, tu seras pendu à l’un de ces arbres. J’ai dit. Howgh ! Et maintenant, va-t’en !
Old Wabble éclata de rire, fit une profonde révérence, et répondit :
– Il parle comme un roi. Mais il me fait l’effet d’un chien qui aboie. Je m’en vais ; mais nous nous reverrons !
Il fit demi-tour, escalada le bord de la cuvette et disparut. Quelques instants après, je montai à mon tour pour m’assurer
– 107 – qu’il s’était bien éloigné. Et je le vis passer lentement dans la plaine, de sa démarche cahotante.
Autrefois, j’avais respecté cet homme, non seulement à cause de son grand âge, mais aussi parce qu’il me paraissait avoir toutes les qualités d’un véritable homme de l’Ouest. Mais j’avais bien changé d’avis. Et si, cette fois encore, je l’avais laissé repartir impuni, c’était moins par conviction que par un véri-table sentiment de répugnance, qui m’avait rendu incapable de lui adresser un mot de plus.
Winnetou s’était déclaré d’accord avec moi. Hammerdull et Holberg étaient contre, je le savais. Mais ils n’osaient pas me faire de reproches. Mais Treskow, dont la sensibilité juridique ou plutôt policière avait été choquée par ma clémence, me dé-clara, quand je fus redescendu :
– Vous ne m’en voudrez pas, Mr. Shatterhand, mais je ne puis que vous désapprouver. Même du point de vue chrétien, toute mauvaise action mérite châtiment. Voilà un homme qui a déjà mérité la mort plus de cent fois, ne serait-ce que par les actes qui lui ont valu le surnom de « tueur d’indiens ». Plusieurs fois, il a attenté à votre vie et à la nôtre, et il vient encore de nous menacer de mort. Que voulez-vous que dise un juriste, en constatant que vous vous mettez en quatre pour lui éviter le châtiment qu’il mérite ? Je ne vous comprends pas, Mr. Shat-terhand.
– Suis-je un juriste, Mr. Treskow ? répondis-je.
– Je ne crois pas.
– Alors ! Je n’ai nullement l’intention de lui éviter le châ-timent qu’il mérite, mais je ne veux être ni le juge ni le bour-reau. Je suis persuadé que le châtiment le frappera un jour. Mais il y a quelque chose en moi qui m’interdit de prononcer la sentence et de l’exécuter. Vous ne me comprenez pas, dites-vous. Eh bien, c’est qu’il y a dans le cœur et dans l’esprit de
– 108 – l’homme des choses incompréhensibles et plus puissantes que tous les articles du code.
– Peut-être ! Je suis sans doute moins clément que vous. Mais je dois attirer votre attention sur les conséquences de votre obéissance à la loi intérieure dont vous parlez.
– Quelles conséquences ?
– Vous avez fait grâce à Old Wabble. Mais qu’allons-nous faire du chef des Osages, son complice ? Allez-vous également le relâcher dans l’impunité ?
– Si cela ne dépend que de moi, oui !
– En ce cas que le diable emporte toutes ces fameuses lois de la savane, que vous n’appliquez jamais, tout en passant pour vous y conformer rigoureusement.
– Avant d’être un homme de l’Ouest, je suis un chrétien, un humaniste, si vous préférez. Les Osages ont été trompés par les Blancs. C’est pour récupérer leurs pertes qu’ils ont préparé cette attaque. D’après leurs convictions, ils se sentent dans leur droit. Allons-nous punir Matto Chako parce qu’il a eu une intention qui n’a pas été suivie d’exécution ?
– Vous apprendrez que la tentative est punissable comme le crime.
– Vous parlez comme un livre, Monsieur le Juriste.
– J’ai le droit et le devoir de vous mettre en garde et je vous invite à partager ma manière de voir.
– Bon, d’accord ! Admettons que la tentative soit punis-sable comme le crime. L’intention qu’a eue le chef des Osages d’attaquer les fermes et de nous tuer constitue-t-elle déjà une tentative ?
Il hésita et marmonna :
– 109 –
– Intention… intention… tentative… peut-être commence-ment de tentative je veux dire d’exécution… non… même pas ça. Mais le sujet mérite discussion. Mr. Shatterhand, ne coupez donc pas les cheveux en quatre !
– Ah, votre point de vue n’est plus aussi arrêté ! Dites-moi sans équivoque si la simple intention est punissable !
– Juridiquement non. Moralement oui. D’après certains textes…
– Well ! Alors, Matto Chako est-il punissable ?
Il se contorsionna et s’écria, en colère :
– Vous êtes l’avocat le plus retors qu’un juge puisse en-tendre. Je ne veux plus m’occuper de cette affaire !
– Doucement, doucement, Mr. Treskow. Je suis plus sévère que vous ne pensez. Si nous ne pouvons pas punir l’intention, je suis néanmoins partisan de prendre des mesures de sécurité qui s’apparentent à un châtiment.
– Voilà qui est intéressant ! Que proposez-vous ?
– Rien encore. Je ne suis pas seul.
– Très juste, s’empressa d’approuver Dick Hammerdull. Il faut bien punir ce Peau-rouge d’une façon ou d’une autre, n’est-ce pas, Pitt Holbers, mon vieux rat ?
– Hum ! Si tu crois qu’il a mérité une bonne raclée, tu as raison, mon cher Dick, répondit le grand.
– Alors délibérons sur ce qu’il y a lieu de faire, dit Treskow en s’asseyant d’un air grave.
Pendant notre conversation, Matto Chako n’avait cessé de nous observer, et ses jeux de physionomie avaient reflété ses impressions.
– 110 –
Il avait tout compris, et connaissait par conséquent la posi-tion que j’avais prise. Aussi posait-il sur moi un regard devenu presque amical. Il était évident qu’il éprouvait pour moi de la reconnaissance. Je n’en avais cure, car ce n’était pas un senti-ment personnel qui m’avait animé dans ma discussion à son su-jet avec Treskow. En entendant la solennelle invitation de ce dernier, l’Osage rompit le silence qu’il avait observé jusqu’alors.
– Lorsque les Visages Pâles auront parlé, Old Shatterhand sera-t-il disposé à m’entendre, moi aussi ?
– Parle ! lui dis-je.
– Il y a des mots que je n’ai pas compris. Mais j’ai d’autant mieux compris qu’Old Shatterhand était pour moi et l’autre Vi-sage Pâle contre. Comme Winnetou, le chef des Apaches, a gar-dé le silence, je pense qu’il donne raison à son frère et ami. Ils sont tous deux ennemis des Osages, mais tous les hommes rouges et blancs savent que ces deux guerriers sont justes. Aussi je les invite, aujourd’hui aussi, à faire preuve de justice.
Il se tut, les yeux fixés sur moi. Je déclarai :
– Le chef des Osages ne s’est pas trompé sur notre compte ; il n’a à redouter aucune injustice. Qu’il sache avant tout que nous ne sommes pas les ennemis des Osages. Nous désirons vivre en paix avec tous les hommes, rouges ou blancs. Mais si l’un d’eux empiète sur notre chemin, ou attente à notre vie, il faut bien que nous nous défendions. Et si nous le vainquons, a-t-il le droit de prétendre que nous sommes ses ennemis ?
– Old Shatterhand a probablement voulu parler de moi. Mais qui donc peut à bon droit se considérer comme attaqué ? Matto Chako, chef des Osages, veut demander à quoi servent aux Visages Pâles leurs juges et leurs tribunaux ?
– En un mot, à proclamer le droit, à rendre la justice.
– Et on proclame le droit, on rend la justice ?
– 111 –
– Oui.
– Old Shatterhand croit-il à ce qu’il dit là ?
– Oui. Certes, les juges sont des hommes comme les autres et ils peuvent se tromper, c’est pourquoi…
– Uff ! Uff ! s’écria-t-il… c’est pourquoi ces juges se trom-pent toujours quand il s’agit d’être juste envers les hommes rouges. Old Shatterhand et Winnetou se sont assis devant mille feux de camp et ont entendu dix mille fois les griefs de l’homme rouge contre les Blancs. Je ne veux rien répéter, ni ajouter. Mais je suis le chef des Osages et j’ai le droit de dire ce que mon peuple a souffert. Combien de fois n’avons-nous pas été trom-pés par les Visages Pâles, sans trouver de juge qui nous rende justice. Il y a à peine une Lune qu’on nous a une fois de plus trompés. Quand nous avons demandé justice, on s’est moqué de nous. Que fait l’homme blanc lorsqu’un juge refuse de l’aider ? Il s’adresse à un tribunal supérieur. Et si ce dernier lui fait éga-lement défaut, il se fait justice lui-même, en lynchant son adver-saire, ou en fondant des « Comités » qui opèrent en secret et au mépris de la loi. Pourquoi l’homme rouge ne ferait-il pas comme le Blanc ? Vous dites Lynch, nous disons vengeance. Vous dites : Comité ; nous disons : Conseil des Anciens. Vous dites que vous vous faites justice, mais quand il s’agit de nous, vous appelez cela rébellion et pillage.
Après un bref silence il reprit :
– La vérité, la voici : le Blanc, c’est l’honnête homme, qui ne cesse de tromper et de voler le Rouge ; et le Rouge, c’est le voleur, le brigand, qui se fait toujours voler par le Blanc. Vous parlez tout le temps de religion, de bonté et d’amour. Récem-ment encore, on nous a trompés sur la viande, sur la poudre et sur bien d’autres choses que nous devions recevoir. Et quand nous sommes allés trouver l’Agent, pour demander son aide, nous n’avons rencontré que des visages moqueurs et des fusils braqués sur nous. Alors nous avons pris de la viande, de la
– 112 – poudre et du plomb où nous avons pu, car sans cela nous ne pouvons pas vivre. On nous a poursuivis et on a tué nombre de nos guerriers. Si nous sommes maintenant entrés en campagne pour venger nos morts, à qui la faute ? Qui est le trompeur, qui est le trompé ? Qui est le voleur, qui est le volé ? Qui est l’agresseur, qui est l’attaqué ? Qu’Old Shatterhand le dise !
Il posa sur moi un regard interrogateur. Que devais-je, que pouvais-je répondre, en toute honnêteté ?
Winnetou, qui s’était tu jusqu’alors, me tira d’embarras en déclarant :
– Winnetou est le chef suprême de toutes les tribus des Apaches. Aucun chef n’a plus à cœur que moi le bonheur de son peuple. Ce que Matto Chako vient de dire ne m’apprend rien ; je l’ai bien souvent exposé moi-même aux Visages Pâles, sans au-cun succès. Mais faut-il que tout poisson d’une eau où abondent les poissons carnassiers se nourrisse de la chair d’autres pois-sons ? Faut-il que chaque animal d’une forêt où loge un putois sente aussi mauvais que lui ? Pourquoi le chef des Osages ne fait-il pas de différences ? Il demande la justice, et commet lui-même l’injustice en s’attaquant à des gens qui ne sont nulle-ment responsables des torts que l’on a faits aux siens et à lui-même. Peut-il me citer un seul cas dans lequel Old Shatterhand se soit battu contre un homme sans que ce dernier l’ait aupara-vant attaqué ? N’a-t-il pas au contraire souvent appris que nous devons épargner même nos pires ennemis dans toute la mesure du possible ? Et si Matto Chako ne l’a pas su jusqu’à ce jour, il vient de l’apprendre en constatant que mon frère et ami Shat-terhand a parlé en sa faveur, bien que le chef des Osages ait at-tenté à sa vie. Est-ce ainsi ? Et comme personne ne lui répondit il ajouta : Ce que l’Osage veut nous apprendre, nous le savons depuis longtemps. Mais ce que nous avons à lui dire, il ne paraît pas encore l’avoir appris, à savoir qu’on n’a pas le droit d’exercer l’injustice quand on exige la justice. Il nous avait des-tinés au poteau de torture. Et il sait que nous pourrions à cette
– 113 – heure lui prendre son scalp et sa vie. Eh bien, qu’il les conserve l’un et l’autre ! Il aura même la liberté, mais pas aujourd’hui même. Nous répondrons à son hostilité par la bonté, à sa cruau-té par la clémence, et s’il prétend encore que nous sommes les ennemis des Osages, alors il ne mérite pas que son nom vienne jamais sur les lèvres d’aucun guerrier rouge ou blanc. Matto Chako a tenu un long discours et j’ai suivi son exemple bien que nos paroles à tous deux fussent inutiles. Maintenant j’ai dit. Howgh !
Un long silence s’établit. Sa personne et son accent, plus encore que ses paroles, avaient produit une impression pro-fonde. Je savais, quant à moi, que son discours ne s’était pas seulement adressé à l’Osage, mais aussi aux autres, et en parti-culier à Treskow.
Matto Chako restait immobile, sans qu’on pût savoir si le discours de l’Apache lui avait fait la moindre impression. Tres-kow gardait les yeux baissés. Enfin, il les leva sur moi et décla-ra :
– Il y a quelque chose de curieux avec vous et avec Winne-tou, Mr. Shatterhand. Qu’on le veuille ou non, on finit toujours par être obligé de penser comme vous. Si vous voulez relâcher le chef des Osages et ses deux bonshommes comme vous avez re-lâché Old Wabble, je ne m’y oppose pas. Mais je crains seule-ment qu’ensuite il nous poursuive avec sa tribu et finisse quand même par nous prendre. Dans ce cas, je ne donnerais pas cher…
– Nous verrons bien ! Si je vous comprends bien, vous ju-gez que la délibération n’est plus nécessaire ? demandai-je.
– Elle est parfaitement inutile. Faites comme vous voulez ! Rendez la sentence.
– Well, ce sera vite fait ! Voici ce que je décide, d’accord avec Winnetou ! Matto Chako reste avec nous jusqu’à ce que nous jugions bon de le relâcher. Il demeurera attaché, mais sera
– 114 – traité avec égards, comme il convient au chef d’un peuple cou-rageux. Ses deux guerriers sont libres : qu’ils retournent au Wa-ra-tou, pour raconter aux Osages ce qui s’est passé. Qu’ils leur disent que les Visages Pâles sont alertés et que si l’on essaie quand même d’attaquer les fermes, leur chef sera fusillé. Dé-faites leurs liens !
Hammerdull et Holbers exécutèrent immédiatement cet ordre. Se sentant libres, les deux Osages bondirent vers leurs chevaux, mais je les arrêtai aussitôt.
– Halte ! Vous irez jusqu’au Wara-tou non à cheval, mais à pied. Nous gardons vos chevaux et vos fusils. La question de sa-voir si vous les récupérerez dépendra du comportement de Mat-to Chako. Allez, et dites à vos frères que c’est Old Shatterhand qui, hier, a libéré Apanatchka, le chef des Naiinis !
Les deux hommes interrogèrent leur chef du regard. Ce dernier leur dit :
– Faites ce qu’Old Shatterhand a dit ! Si les guerriers des Osages sont ensuite indécis sur la conduite à tenir, qu’ils s’adressent à Numbeh Grondeh à qui je remets le commande-ment. Il prendra les décisions nécessaires !
Je l’observai attentivement pendant qu’il donnait cet ordre. Son visage resta impénétrable. Rien ne permettait de savoir si cette transmission des pouvoirs signifierait pour nous la paix ou la guerre.
Les deux captifs libérés s’éloignèrent dans la même direc-tion qu’avait prise tout à l’heure Old Wabble. Ils suivirent sa trace et le rattraperaient probablement assez vite.
C’était à dessein que j’avais conservé leurs chevaux. Il leur faudrait quelques heures de plus pour regagner le Wara-tou, et c’était du temps de gagné sur la poursuite qui était à prévoir. De plus, ces deux messagers avaient été pourvus d’excellentes mon-tures, dont nous avions besoin. Nous pouvions également avoir
– 115 – besoin de leurs armes. Apanatchka, qui n’avait qu’un couteau, reçut le fusil de Matto Chako. Il renonça momentanément à sa mission dans les carrières sacrées et décida de nous accompa-gner jusqu’au Colorado. Comme on pouvait s’attendre à ce que les Osages, sitôt instruits de la capture de leur chef par les deux messagers, viendraient aussitôt au Kih-pe-ta-kih et nous pour-suivraient ensuite pour le libérer, nous ne pouvions pas rester plus longtemps sur place.
Matto Chako fut attaché sur son cheval, de la façon la moins pénible possible. Pitt Holbers et Treskow montèrent les deux bêtes des Osages. Les autres servirent de chevaux de charge.
Nous quittâmes ainsi la « Vieille Femme » où notre repos n’avait pu durer bien longtemps.
– 116 –