Le Secret de Old Shurehand

Karl May · Chapitre 1 sur 10

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Le Secret de Old Shurehand

1 Chez la Mère Thick

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CHEZ LA MÈRE THICK

Jefferson-City, capitale de l’État du Missouri et chef-lieu du comté de Cole, est bâtie sur une colline de la rive droite du Mis-souri d’où l’on a une vue saisissante sur la rivière et sur l’animation qui y règne en tout temps.

À l’époque, la ville était, certes, moins peuplée qu’aujourd’hui, mais sa situation, ainsi que le fait que le tribunal du District y tenait ses sessions, lui donnait déjà de l’importance. On y trouvait plusieurs vastes auberges, où le vivre et couvert n’étaient pas sans agrément, mais j’y renonçai, préférant les lieux où l’on peut voir les gens dans leur cadre na-turel et aussi parce que je connaissais un endroit où je serais bien logé et remarquablement nourri à moins de frais.

C’était au n° 15 de Fire Street, la pension de la mère Thick, renommée des Grands Lacs au Golfe du Mexique et de Boston à San Francisco. Tout homme de l’Ouest digne de ce nom qui pas-sait à Jefferson-City ne manquait jamais d’y aller prendre un verre plus ou moins grand et d’écouter les histoires que se ra-contaient à la ronde chasseurs, trappeurs, colons. Chez la mère Thick, on pouvait faire la connaissance du Wild West sans avoir à s’aventurer sur ses terres redoutables.

Le soir tombait lorsque j’atteignis la pension où je n’étais encore jamais venu. J’avais laissé mon cheval et mes fusils dans une ferme située en amont, où mon ami Winnetou voulait at-tendre mon retour. Le chef des Apaches n’aimait pas la ville. Quant à moi, je me proposais d’y faire quelques emplettes. Mes vêtements étaient en fort piteux état, surtout mes grandes

– 3 – bottes, qui commençaient à prendre l’eau… et l’habitude de re-tomber sur mes pieds au lieu de me protéger jusqu’à mi-cuisse.

Je voulais aussi profiter de mon bref séjour à Jefferson-City pour me renseigner sur Old Surehand. Ne m’avait-il pas dit, au moment de notre séparation : « Si jamais vous passez par Jefferson-City, allez à la banque Wallace & C°. Vous y appren-drez où je suis. »

J’étais sur place et je me proposais de suivre cette indica-tion.

Ainsi donc, à la nuit tombante, j’entrai chez la mère Thick. Je vis une salle longue et assez large, bien éclairée par plusieurs lampes. Il pouvait y avoir une vingtaine de tables, dont la moitié environ étaient occupées par une compagnie fort mêlée, enve-loppée d’un épais nuage de fumée de tabac. Il y avait aussi quelques gentlemen élégamment vêtus, arborant de longues manchettes, coiffés de haut-de-forme rejetés en arrière, les pieds chaussés de souliers vernis posés sur les tables. Il y avait encore des trappeurs et des colons de tous genres, vêtus d’invraisemblables défroques, des gens de couleur de toutes nuances, depuis le noir d’ébène jusqu’à brun clair, des cheveux crépus ou lissés, des lèvres épaisses ou minces, des nez épatés ou droits, des flotteurs et des matelots, chaussés de bottes mon-tantes, portant à la ceinture coutelas et revolvers ; des métis in-diens et autres de toutes les variétés imaginables.

Corpulente et digne, la mère Thick s’affairait, veillant à ce que personne ne manquât de rien. Elle connaissait tout le monde, appelait chacun par son nom, prodiguait les sourires, et aussi les avertissements d’un index menaçant à ceux qui parais-saient enclins à la querelle. Je m’assis. Elle vint à moi et me de-manda ce que je désirais.

– Puis-je avoir un verre de bière, Mère Thick ? lui dis-je.

 

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– Yes, fit-elle et elle est bonne. J’aime bien que mes clients boivent de la bière. C’est meilleur, c’est plus sain, et ça ne monte pas à la tête comme le brandy. Vous n’êtes jamais venu chez moi ?

– Non. Mais aujourd’hui je me propose de rester. Avez-vous un bon lit ?

– Tous mes lits sont bons !

Elle m’inspecta du regard. Mon visage parut lui plaire plus que le reste de ma personne, et elle ajouta :

– Il doit y avoir un moment que vous n’avez pas changé de linge. Mais les yeux sont bons. Vous voulez loger à bon marché ?

Loger à bon marché, cela signifie partager son lit avec quelqu’un d’autre.

– Non, répondis-je. Je préférerais même, si c’est possible, ne pas coucher dans la salle commune et avoir une chambre à moi tout seul. Je suis mal vêtu, mais j’ai de quoi payer.

– Je vous crois. Vous aurez une chambre. Et si vous avez faim, voilà le menu.

Elle me tendit la carte et alla chercher la bière. Cette brave femme donnait l’impression d’être une bonne maîtresse de mai-son, qui trouve son bonheur à faire régner le contentement au-tour d’elle. Dans cette auberge où j’étais pour la première fois, je me sentais déjà chez moi.

J’avais pris place à un guéridon libre placé près d’une table allongée, entièrement occupée par des gens dont l’entretien pa-raissait des plus animés. Ils se racontaient des aventures du Wild West, dont ils avaient entendu parler ou auxquelles ils avaient participé. Certains avaient passé plusieurs années au milieu des périls du Far West et ne se trouvaient là que par ha-sard, à la veille de reprendre leur existence pleine de risques et d’attraits.

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Leurs propos me révélaient leurs métiers : il y avait un trappeur, un agent indien, un colporteur, un poseur de pièges et plusieurs colons. Ils avaient presque tous une aventure person-nelle à raconter. Plus d’un avait rencontré Old Firehand, Old Death, Sans-Ear, et aussi mon vieil ami Dick Hammerdull ainsi que Pitt Holbers. On mentionnait aussi le nom d’Old Sure-hand… et le mien. L’un des convives donna des nouvelles de Canada Bill, et un autre du Capitaine Caïman. Le narrateur n’était autre que le détective Treskow, qui avait emmené ce pi-rate et avait avec lui rencontré Winnetou. Il habitait lui aussi la pension.

La mère Thick me versa un second verre et me confia :

– C’est particulièrement bien, aujourd’hui. J’aime bien que les gens racontent de belles histoires. On les écoute et tout le monde se tient tranquille. Cela vaut mieux que quand ils se dis-putent et se mettent à casser le mobilier et la vaisselle.

Plusieurs heures passèrent ainsi. Puis de nouveaux arri-vants entrèrent. Ils étaient six ; ils faisaient du bruit et parais-saient avoir bu plus que de raison. Bien qu’il y eût d’autres tables libres, ils vinrent s’asseoir à la mienne.

J’eus grande envie de m’en aller, mais ils s’en seraient cer-tainement offensés et, comme je ne voulais pas provoquer de dispute, je restai à ma place. Ils commandèrent du brandy, que la mère Thick leur servit. Mais on voyait bien qu’elle aurait pré-féré les voir ailleurs.

Ce n’étaient certainement pas des habitants de la ville car, outre leurs couteaux et leurs revolvers, ils avaient des fusils. Ils avaient l’air de véritables vagabonds, et puaient littéralement l’alcool. Il me fallut me contraindre pour rester assis avec eux. Ils parlaient si fort qu’on n’entendait presque plus les autres. Le calme agréable qui avait régné jusqu’à présent avait disparu.

 

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Le plus bruyant d’entre eux était un gaillard bâti en force, au visage bestial. Ses membres et ses traits paraissaient avoir été taillés à coups de serpe. Il se donnait des airs de chef et les autres paraissaient, à leur manière, le respecter.

Ils parlaient des exploits qu’ils avaient accomplis et se pro-posaient de renouveler, des fortunes qu’ils avaient dilapidées et qu’ils s’apprêtaient à reconstituer. Ils engloutissaient verre après verre, et lorsque la mère Thick leur conseilla de boire plus lentement, ils se mirent à jurer menaçant de s’emparer du comptoir et de se servir eux-mêmes.

– Gardez-vous-en bien, répliqua courageusement l’hôtesse. Voilà mon revolver et le premier qui touche à mon matériel re-cevra une balle !

– De toi ? fit le butor.

– Parfaitement, de moi !

– Tu es ridicule ! Ces mains-là sont faites pour l’aiguille et pas pour le revolver ! Crois-tu nous faire peur ?

– Ce que je crois, c’est mon affaire. En tout cas moi, je n’ai pas peur et, en cas de besoin, il ne manque pas ici de gentlemen pour venir à mon aide.

– Des gentlemen ? répéta-t-il d’un ton sarcastique en se le-vant et en jetant autour de lui un regard provocant. Qu’ils s’amènent et qu’on tire à la courte paille !

Personne ne répondit et moi non plus. D’ailleurs il ne m’avait même pas regardé en s’adressant à l’assistance. Il trou-vait peut-être que mon air tranquille ne me rendait pas digne de son attention. Je suis en effet de ceux dont le visage prend une expression d’autant plus paisible que leur cerveau travaille plus activement.

La brute, constatant que personne ne relevait son défi, s’enhardit.

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– C’est bien ce que je pensais. Ils n’osent pas ! dit-il en riant. Il ferait bon voir que quelqu’un ose se mesurer avec Toby Spencer. Je lui tordrais le cou. C’est Toby Spencer que je m’appelle et celui qui veut savoir qui est Toby n’a qu’à s’amener.

Il tendit ses poings fermés et lança à la ronde un nouveau regard de défi. Par crainte ou par dégoût, personne ne bougea. Il éclata d’un rire encore plus sonore et s’écria :

– Eh bien, boys, vous n’avez pas l’air rassurés quand Toby Spencer vous parle. Il n’y en a vraiment pas un seul qui ose bou-ger le petit doigt. C’est ça, des gentlemen !

Un des assistants, d’allure paysanne, vigoureux, mais in-contestablement moins fort que Toby, se leva alors. Il fit quelques pas vers lui et déclara :

– Vous vous trompez, Toby Spencer, si vous croyez que personne n’ose se mesurer avec vous. Voici quelqu’un qui prend la défense de la mère Thick.

– Tiens, tiens !

Le vagabond le toisa d’un regard méprisant.

– Et puisque vous êtes si courageux, pourquoi restez-vous là-bas ? Pourquoi ne venez-vous pas plus près ?

– Je vais venir, dit l’autre, qui fit encore quelques pas et s’arrêta de nouveau. Mais sa voix n’avait plus la même assu-rance.

Toby Spencer s’était lui aussi avancé et les deux hommes étaient tout près l’un de l’autre.

– Well ! Alors c’est vous le gars qui n’a pas peur ? Vous al-lez voir si je ne le mets pas par terre, rien qu’avec un doigt !

– Prouvez-le !

– Eh bien, on va vous le prouver !

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Ce disant, Spencer fit deux pas en avant.

– Viens donc, fit l’autre, mais en faisant deux pas en ar-rière.

– Reste donc en place, puisque tu es si courageux. Et tiens-toi bien, sans ça je te colle au mur.

Spencer s’avança de nouveau, et le paysan recula encore une fois, tout en protestant.

– Vous ne croyez pas que nous allons nous laisser intimi-der…

– Pshaw, on verra bien si tu tiens ou non. Je vais t’accrocher un peu plus haut, pour que tout le monde puisse voir et admirer le valeureux défenseur de la mère Thick !

Il lui porta deux coups violents, d’une vitesse foudroyante, sur les épaules, le saisit par les avant-bras qu’il lui plaqua au corps et le souleva ainsi contre le mur, pour l’accrocher enfin par le col à une patère, le tout sans effort apparent.

L’autre resta un moment suspendu puis le col de sa veste de cuir se déchira et il tomba à terre. Spencer riait à gorge dé-ployée. Ses compagnons lui firent écho et les autres assistants, malgré leur peu de sympathie pour le vagabond, ne purent tout à fait garder leur sérieux. Le paysan regagna sa place sans mot dire et ce fut mon tour d’avoir le bonheur de retenir l’attention de Toby Spencer. Il m’examina avec curiosité et me demanda :

– Et vous, vous êtes sans doute un gentleman aussi coura-geux que l’autre, hein ?

– Je ne crois pas, Sir, répondis-je avec calme.

Tous les assistants firent silence pour ne rien perdre de ce qui allait se passer.

 

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– Tiens, tiens ? poursuivit-il. Vous n’avez pas l’air d’un hé-ros. Tant mieux pour vous, sans quoi je vous mettrais au cro-chet, vous aussi.

Comme je gardais le silence, il reprit :

– Vous ne me croyez pas ?

– Hum ! Mais si, je le crois bien volontiers.

– Sérieusement ? Vous savez qu’on ne plaisante pas avec Toby Spencer.

De toute évidence, il me cherchait querelle. Je vis la mère Thick me lancer un regard soucieux et, pour lui rendre service, je fis l’effort de répondre courtoisement :

– J’en suis convaincu, Sir. Quand on a la force d’accrocher un homme comme vous venez de le faire, on n’a pas besoin de s’en laisser conter.

Son regard furieux s’adoucit et son visage prit une expres-sion presque amicale. Il me dit d’un ton rasséréné :

– Vous avez raison, Sir. Vous avez l’air de quelqu’un de bien. Quel est donc votre métier ?

– Hum ! En fait, pour le moment je ne fais rien du tout.

– Tout de même, il faut bien que vous soyez quelqu’un ou que vous fassiez quelque chose ?

– Bien sûr ! J’ai déjà essayé plusieurs métiers.

– Et sans résultat ?

– Malheureusement !

– D’où venez-vous maintenant ?

– De la Prairie.

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– La Prairie ? Alors vous êtes chasseur ? Vous savez tirer ?

– Un peu.

– Et monter à cheval ?

– Aussi.

– Vous me paraissez d’un tempérament un peu craintif ?

– Hum ! Cela dépend des circonstances. Il ne faut montrer son courage que lorsque c’est nécessaire. Sans quoi c’est de la vantardise.

– Très juste ! Dites donc, vous commencez à me plaire. Vous êtes un garçon modeste, qui peut rendre des services. Si je ne savais pas que vous êtes un parfait novice, un green-horn, alors…

– Alors… ? demandai-je, car il s’était interrompu.

– Alors je vous demanderais si vous avez envie de venir avec nous.

– Où ?

– Dans l’ouest. Vous venez ?

– Il faudrait d’abord que je sache où vous allez et ce que vous voulez y faire.

– Well, c’est très juste et très raisonnable. Nous voulons monter un peu dans le Colorado, vers le parc de San Luis. Y êtes-vous déjà allé ?

– Oui.

– Quoi ? Si loin ! Je n’aurais pas cru ça de vous. Connais-sez-vous la région de Foam Cascade ?

– Non.

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– C’est là que nous voulons aller. Là-haut, dans les parcs, on recommence à trouver tant d’or que ce serait dommage de laisser échapper l’occasion.

– Vous voulez trouver une mine ?

– Hum… c’est-à-dire… oui.

– Et si vous ne trouvez rien ?

– Alors il y en aura d’autres qui trouveront quelque chose, fit-il avec un haussement d’épaules significatif. On n’a pas be-soin d’être mineur pour gagner quelque chose dans les mines.

Je l’avais compris. Il voulait récolter sans avoir semé.

– Si nous ne trouvons rien, ça n’a pas d’importance, pour-suivit-il, pour me tenter.

Il avait sérieusement l’intention de m’emmener, car plus sa compagnie serait nombreuse plus ses affaires seraient prospères et il me considérait évidemment comme un homme dont on peut se servir et qu’on peut ensuite pour le moins renvoyer.

– Nous sommes tous convaincus que nous ferons des trou-vailles intéressantes, reprit-il, car nous avons parmi nous un homme qui s’y connaît.

– Un géologue ?

– Plus qu’un géologue : il sait tout ce qu’on a besoin de sa-voir pour la prospection. Et vous n’en douterez plus quand je vous aurai dit que c’est un officier de haut grade, un général.

– Un général ? demandai-je. Et ce mot me rappelait quelqu’un. Comment s’appelle ce gentleman ?

– Douglas. Il a livré d’innombrables batailles, et ensuite il a fait des recherches dans les montagnes, qui lui ont donné la cer-titude que nous trouverons beaucoup d’or. Alors, ça vous dit quelque chose ?

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S’il avait vraiment eu l’intention de découvrir une mine d’or, il se serait bien gardé d’en parler devant de si nombreux témoins.

Mais il avait des projets tout différents et probablement malfaisants, puisque le pseudo-général était avec lui. Et dire que celui-ci avait l’imprudence de ne pas avoir changé de nom et de continuer à se faire appeler Douglas !

– Non, Sir, après tout ça ne me dit rien, dis-je.

– Pourquoi donc ?

– Tout simplement parce que ça ne me plaît pas.

– Et pourquoi cela ne vous plaît-il pas ?

Son expression jusqu’alors amicale se durcit et devint me-naçante.

– Ce n’est pas à mon goût.

– Et quel genre de goût avez-vous, Sir ?

– Le genre honnête.

– Mille diables ! Vous voulez dire que je ne suis pas hon-nête.

Quelques-uns des assistants se levèrent, ne voulant rien perdre du spectacle qui allait certainement se dérouler.

– Je m’intéresse aussi peu à votre honnêteté que vous à mon goût, dis-je en restant tranquillement assis, non sans le re-garder fixement. Nous n’avons rien à faire ensemble. Je vous laisse tranquille. Vous me laissez tranquille. Et voilà.

– Tranquille ? Vous m’avez offensé, et je vais vous ap-prendre qui est Toby Spencer !

– Ce n’est nullement nécessaire.

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– Tiens ! Vous le savez donc déjà ?

– Oui. Vous êtes, comme moi, un des hôtes de la mère Thick, et à ce titre nous devons, vous et moi, nous conduire con-venablement si nous voulons être traités de même.

– Tiens ! Et comment voulez-vous donc me traiter ?

– Comme vous le méritez. Je ne vous ai pas demandé de venir à ma table. Il y en avait d’autres de libres. Je n’ai pas non plus demandé à vous parler. Quand vous m’avez adressé la pa-role, je vous ai répondu poliment et raisonnablement. Vos pro-jets ne m’intéressent pas ; vous m’avez demandé si je voulais vous accompagner au Colorado, et je vous ai répondu que je n’en avais pas envie.

– Vous avez parlé d’honnêteté, boy. Et je ne le tolérerai pas.

– Non ? Hum ! Il me semble qu’un honnête homme doit pouvoir entendre parler d’honnêteté sans se mettre dans tous ses états.

– Vous, faites attention, hein ! Voilà encore une insinuation que je ne…

L’hôtesse l’interrompit et l’invita à se tenir tranquille. Il le-va la main sur elle.

– Ne vous exposez pas inutilement, mère Thick, lui dis-je. J’ai l’habitude de me défendre tout seul.

En entendant ces mots le vagabond devint furieux. Il hurla.

– Te défendre tout seul ? Eh bien, défends-toi ! Tiens !

Il lança son poing vers moi. Mais je l’attendais. Je parai son coup avec mon verre de bière, que le choc fit éclater. Je me levai d’un bond, et portai à mon adversaire un tel coup de poing sous

 

– 14 – le menton que, malgré son poids et sa vigueur, il s’effondra, en-traînant dans sa chute une table et plusieurs chaises.

Il avait son compte, et je devais maintenant m’occuper de ses compagnons. Ils se jetèrent sur moi avec fureur. Deux coups de poing me débarrassèrent des deux premiers. Le troisième re-çut mes deux poings à la fois au creux de l’estomac, et s’écroula en poussant un cri déchirant. Les deux derniers battirent en re-traite.

Mais, entre temps, Spencer s’était relevé. Sa main, déchirée par les éclats de verre, saignait, ainsi que sa bouche, car mon crochet lui avait fait se mordre la langue. Il hurla, projetant des postillons ensanglantés :

– Chien, tu vas mourir ! Un type qui ne sait même pas quel est son métier, et qui se permet de s’attaquer à Toby Spencer ! Je vais…

– Halte ! Lâche ta ceinture ! interrompis-je, car il avait saisi son arme.

En même temps je tirai mon revolver et le braquai sur lui.

– Non mais… Tu vas voir si je…

– Une dernière fois, lâche ton arme ou je tire, m’écriai-je.

Il la brandit quand même. Je visai sa main, il poussa un cri et laissa tomber son revolver à terre.

– Haut les mains immédiatement, vous tous ! Haut les mains ou je tire !

« Haut les mains ! ». Hands up ! Dans l’ouest, ce sont là des paroles fatidiques. Chacun sait que celui qui les prononce ti-rera s’il n’est pas obéi. Ces six vauriens le savaient aussi. Je tirai mon second revolver, et, mes deux armes braquées sur eux, je déclarai :

 

– 15 –

– Laissez vos mains en l’air, nous n’avons pas fini ! J’ai en-core onze cartouches. Mère Thick, prenez-leur leurs revolvers, leurs fusils et leurs couteaux ! Demain matin, ils pourront les faire prendre ou venir les chercher eux-mêmes. Fouillez-les, et si vous trouvez de l’argent, prenez le prix de leurs consomma-tions et celui du verre que Spencer a cassé. Après quoi ils pour-ront disparaître.

La mère Thick eut tôt fait d’exécuter mes instructions, le spectacle de ces six hommes debout, les mains en l’air, autour de la table et n’osant pas bouger avait quelque chose de co-mique. Et le contenu de leurs poches les classait. À peine quelques cents de plus que le montant des consommations. Lorsque l’hôtesse eut empoché son dû, je lui dis :

– Et maintenant, mère Thick, ouvrez la porte et qu’ils sor-tent. Une fois dehors, ils pourront baisser les bras, mais pas avant, sans quoi je tire.

La porte s’ouvrit et ils sortirent l’un après l’autre, les bras levés. Spencer fermait la marche. Avant de franchir le seuil, il se retourna et, mi-hurlant, mi-gémissant, déclara :

– Nous nous reverrons ! Et cette fois-là, c’est toi qui met-tras les mains en l’air ! Chien !

Toute l’assistance poussa un soupir de soulagement. Per-sonne ne l’était imaginé que cela finirait ainsi. La mère Thick m’apporta un nouveau verre de bière et me tendit la main en di-sant :

– Je dois vous remercier, Sir. Vous m’avez débarrassée de ces gens-là et Dieu sait ce qu’ils auraient encore pu faire. Et vous avez fait ça d’une façon magnifique ! Vous aurez la meil-leure chambre de la maison. Mais faites attention ! Ils vous tomberont dessus à la première occasion.

– Pshaw ! Je n’ai pas peur.

 

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– Ne prenez pas ça à la légère. Ces canailles-là ne vous at-taqueront pas en face, mais par derrière.

Je vis qu’on lui demandait qui j’étais, mais elle ne pouvait rien dire. Les gens auraient voulu se renseigner sur moi, mais je n’avais aucune raison de nouer des relations qui ne dureraient pas plus de deux ou trois jours. Car je n’avais pas l’intention de rester plus longtemps à Jefferson-City.

Je me fis conduire à ma chambre et constatai que la mère Thick avait tenu parole : elle était aussi propre et confortable que j’aurais pu le souhaiter. Et je dormis mieux que je ne l’aurais cru. Car d’habitude, lorsque l’homme qui revient de la Prairie passe sa première nuit dans un lieu clos, il n’arrive pas à fermer l’œil.

Le lendemain matin, je me mis d’abord en devoir de don-ner à mon extérieur une meilleure apparence, puis je m’enquis de la banque Wallace & C° pour essayer d’avoir des nouvelles d’Old Surehand. La banque était dans la même rue. Je deman-dai Mr. Wallace, on me demanda mon nom, mais je préférai le passer sous silence, sachant qu’il est des circonstances où il vaut mieux garder l’incognito.

– Dites à Mr. Wallace que je suis un ami d’Old Surehand.

À peine avais-je prononcé ce nom que toutes les têtes des employés se tournèrent vers moi. On m’annonça et je fus con-duit dans une pièce occupée par un monsieur assis à un bureau, qui se leva pour m’accueillir. C’était un Yankee d’âge moyen, au visage sympathique. Il me regarda d’un air interrogateur et se présenta.

– Mon nom est Wallace, Sir.

– On m’appelle Old Shatterhand.

 

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– Ah ! Soyez le bienvenu et prenez place. On m’a dit beau-coup de bien de vous. Je suppose que vous venez d’arriver à Jef-ferson-City ?

– Non, je suis arrivé hier.

– Comment ? Et vous n’êtes pas encore venu me voir ! Où êtes-vous descendu, Sir ?

– Chez la mère Thick, tout près d’ici.

– Je la connais, c’est une brave femme, mais ce n’est pas une hôtesse digne d’un gentleman comme Old Shatterhand.

– Oh, j’y suis très bien logé et suis très satisfait.

– C’est parce que vous avez l’habitude de camper en plein air par tous les temps et c’est pourquoi vous n’êtes pas difficile. Mais du moment que vous vous trouvez dans un lieu civilisé, il faut vous reposer et vous offrir ce que vous pouvez vous offrir. Votre santé physique et morale l’exige.

– C’est précisément pour ma santé que je ne veux pas trop changer mon genre de vie, Sir.

– Vous avez peut-être raison ! Mais j’espère que vous vou-drez bien accepter mon hospitalité pendant votre séjour ici.

– Je vous en remercie. Mais vous m’excuserez de refuser. Je partirai probablement dès demain. En outre, je tiens à vivre et à pouvoir agir en toute indépendance, ce qui ne serait pas le cas si j’habitais chez vous. Enfin j’ai envers Mr. Surehand l’obligation de ne pas vous déranger.

– Comment cela ?

– Vous le connaissez bien ?

– Mieux que quiconque. Je puis même vous dire que nous sommes parents.

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– Well ! Il m’a demandé de ne pas m’enquérir de ses rela-tions. Si j’habitais chez vous, j’apprendrais ou je devinerais des choses que je n’ai pas le droit de savoir.

– Hum ! fit-il d’un air pensif. Voilà un argument qui me paraît valable, tout comme celui de votre indépendance. Je ne veux pas vous contraindre. Mais je puis vous dire que vous se-riez le bienvenu chez moi.

– Je vous remercie, Mr. Wallace. Ma visite n’a pas d’autre objet que de vous demander si vous savez où se trouve Mr. Surehand en ce moment.

– Il est monté vers les Parcs, et avant tout celui de San Luis.

– Ah ! Quand est-il parti d’ici ?

– Il y a trois jours.

– Alors je peux le rattraper.

– Vous voulez y aller ? Vous voulez le rejoindre ?

– Oui. Winnetou m’accompagne.

– Winnetou aussi ? J’en suis très heureux ! Nous nous fai-sons toujours du souci au sujet de Surehand. Mais si nous sa-vons qu’il y a deux hommes comme vous auprès de lui, nous se-rons plus tranquilles. Vous lui avez déjà sauvé la vie une fois. C’est pourquoi je pense que…

– Je vous en prie ! l’interrompis-je. Comme je vous l’ai déjà dit, je ne veux pas pénétrer ses secrets. Mais je voudrais savoir s’il a trouvé à Fort Terret le nommé Dan Etters qu’il cherchait.

– Non. Etters ne s’y trouvait pas.

– Le général avait donc menti ?

– Oui.

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À ce moment, un employé entra et lui montra un papier, en lui demandant s’il était bon.

– Un chèque de 15.000 dollars signé Grey & Wood à Little Rock. Il est bon ; vous pouvez payer.

L’employé s’éloigna. Quelque temps après, un homme pas-sa devant la fenêtre. Je l’aperçus et le banquier aussi.

– Ciel ! m’écriai-je. C’était le général.

– Quoi ? Vous voulez dire le général qui fait aller Old Sure-hand à Fort Terret sans aucune utilité ?

– Oui.

– Il a passé par ici. On dirait qu’il est sorti de mes bureaux. Je vais demander ce qu’il voulait.

– Moi, je voudrais savoir où il va.

Je sortis en courant, mais il avait disparu. J’allai jusqu’au carrefour le plus proche, mais il restait invisible. Certes, je n’avais rien à lui dire. Mais si jamais il m’avait vu, je devais me prémunir contre une embuscade. Quand je rejoignis Wallace, il m’apprit que c’était le général qui avait encaissé le chèque de 15.000 dollars. Bien entendu, personne ne l’avait reconnu.

Puisque je ne voulais pas habiter chez lui, Wallace me pria d’accepter au moins une invitation à déjeuner. Je fus reçu par les siens de façon si charmante que j’acceptai de rester jusqu’au repas de midi. Lorsqu’il fut terminé, on me retint jusqu’au mo-ment où le souper était déjà servi. Aussi était-il près de neuf heures lorsque je revins chez la mère Thick.

L’hôtesse avait envie de me reprocher ma longue absence. Elle me déclara qu’on avait préparé un rôti exprès pour moi. Comme je n’étais pas venu, c’était M. Treskow qui l’avait mangé. Certains des consommateurs de la veille étaient de nouveau là et la conversation allait bon train.

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J’appris que Toby Spencer avait fait reprendre ses armes aussitôt après mon départ. Je m’assis de manière à pouvoir sur-veiller l’entrée. Aussi fus-je l’un des premiers à voir entrer deux hommes qui attirèrent aussitôt les regards de tous les assistants. Leur aspect était d’ailleurs de nature à éveiller la curiosité.

L’un d’eux était petit et gros, l’autre grand et mince. Le gros avait un visage imberbe et bronzé. Le grand était bronzé aussi, et sa barbe ne se composait que de quelques poils qui descen-daient presque jusqu’à sa poitrine. On aurait dit qu’il était man-gé aux mites. Les vêtements des deux hommes étaient encore plus singuliers. Ils étaient vert épinard des pieds à la tête. Leurs courtes vestes, leurs larges culottes, leurs guêtres, leurs cra-vates, leurs gants, et leurs casquettes garnies à l’avant d’une vi-sière et à l’arrière d’un couvre-nuque, tout était vert épinard. Ils avaient aussi d’immenses parapluies de la même couleur. Il ne leur manquait que des monocles pour compléter leur apparence de dandys insolites.

Ils attirèrent tous les regards. Je les reconnus aussitôt mal-gré leurs vêtements, ou pour mieux dire leur déguisement. C’étaient de vieux amis. Voulant leur faire une surprise, je dé-tournai ma chaise de manière à ne pas être vu d’eux. Ils dédai-gnèrent de saluer la compagnie, et de parler à voix basse. Le gros s’arrêta devant une table libre et dit à son compagnon ef-flanqué, qui l’avait suivi à pas lents et pensifs.

– Qu’en dis-tu, Pitt, mon vieux rat, si nous campions de-vant cet objet à quatre pattes ?

– Si tu crois qu’il nous convient, je n’ai pas d’objection, mon vieux Dick, répondit le grand.

– Well ! Installons-nous !

Ils s’assirent. L’hôtesse vint leur demander ce qu’ils dési-raient.

 

– 21 –

– Seriez-vous l’hôtesse de cet établissement, Madame ? demanda Dick Hammerdull.

– Yes. Vous voulez loger ?

– Peu importe. Nous avons une hutte où nous habitons. Mais qu’est-ce que vous avez à boire ?

– Toute sorte de brandys. Je vous recommande particuliè-rement mon julex à la menthe et au cumin, qui est excellent.

– Pas question de julex. Avez-vous de la bière ?

– Bien sûr et elle est très bonne !

– Alors apportez-nous-en deux pots. Mais des grands !

On les servit. Hammerdull vida sa chope d’un seul trait. En le voyant, Pitt Holbers se mit également en devoir de vider son verre sans reprendre haleine.

– Alors, Pitt, on remet ça ?

– Si tu crois que ça ne nous fera pas de mal, Dick, je n’ai pas d’objection. C’est meilleur que l’eau de la savane.

Leurs chopes renouvelées, ils consentirent enfin à regarder la salle et ses occupants. Le regard du gros tomba aussitôt sur le détective Treskow, qui les avait examinés avec surprise et curio-sité.

– Mille tonnerres ! s’écria-t-il. Pitt, mon vieux rat, regarde donc la grande table ! Connais-tu le gentleman qui est assis dans le coin et qui nous sourit comme si nous étions de sa fa-mille ?

– Si tu crois que je le connais, mon cher Dick, je n’ai pas d’objection.

– Est-ce que ça n’est pas le policier qui cherchait le pirate ? Viens, on va lui serrer la pince !

– 22 –

Ils se levèrent aussitôt et Treskow, tout joyeux, vint à leur rencontre. Je l’avais déjà observé hier pendant qu’il parlait du capitaine Caïman. Son visage était tanné par les intempéries et bronzé par le soleil, sans qu’il eût pour autant l’air d’un véritable homme de l’Ouest. Mais ses traits bien découpés, son regard avisé, clair et aigu dénotaient l’énergie, le sang-froid et la réso-lution. Il n’avait pas voulu saluer le premier les deux arrivants, pour voir s’ils le reconnaîtraient. Dick Hammerdull et Pitt Hol-bers, dont il avait été question la veille, étaient donc là, chez la mère Thick ! C’était un grand événement, un heureux événe-ment. Tout le monde leur serra la main et, comme de juste, ils abandonnèrent leur table pour s’asseoir avec leurs vieux amis et avec leurs nouvelles connaissances.

– Nous parlions de vous hier soir, dit Treskow. J’ai raconté vos aventures. C’est pourquoi tous ces gentlemen vous connais-sent. Mais que vous est-il arrivé ensuite ? J’ai dû vous quitter à New York, après avoir assisté avec vous à l’exécution du capi-taine Caïman, de « Miss Amiral », et de leurs compagnons.

– Ce qui nous est arrivé ? Rien que d’excellent, répondit Hammerdull. Nous sommes retournés tout droit vers l’Ouest, et nous avons naturellement commencé par aller visiter notre ca-chette. Depuis, nous avons fait pas mal de choses, et toujours eu de bonnes chasses. Nos sacoches sont si bien remplies que nous ne savons que faire de l’argent.

– C’est une situation fort enviable, Mr. Hammerdull.

– Enviable, Mr. Treskow ? Ne dites donc pas de bêtises. Qu’est-ce qu’on peut donc faire, au Wild West, avec ces pièces d’or, ces chèques et ces mandats, hein ?

– Allez dans l’Est, et profitez de la vie.

– Merci. Joli profit ! S’asseoir dans un restaurant et man-ger un menu préparé, non pas sur un feu de camp, mais sur un fourneau ! Être comprimé au milieu d’une foule dans une salle

– 23 – de spectacle, respirer un air infect et me faire casser les oreilles par le bruit des tambours et des trompettes ! Le concert des voix de la forêt, que le Seigneur nous offre en pleine nature, vaut tous vos violons et vos tambours ! Faut-il que j’aille louer un appartement dans lequel il n’y aura jamais ni un souffle de vent ni une goutte de pluie ? Que je me couche dans un lit, avec un plafond sur la tête au lieu du ciel et des nuages et que je m’entortille dans les couvertures et les édredons jusqu’à en étouffer ? Vous pouvez garder votre Est et ses délices. Les vrais plaisirs de la vie, c’est dans l’Ouest qu’on les trouve et sans avoir besoin d’argent. C’est pourquoi il est si vexant d’en posséder une telle quantité qui ne peut servir à rien. Heureusement que Pitt a fini par avoir une idée excellente, n’est-ce pas mon vieux rat ?

– Hum, si tu crois qu’elle est excellente, je n’ai pas d’objection. Tu veux sans doute parler de ma vieille tante ?

– Tante ou non, l’idée sera mise à exécution. Pitt Holbers a perdu ses parents tout jeune et a été élevé par une vieille tante de chez qui il s’est sauvé parce qu’il trouvait ses méthodes d’éducation trop pénibles… surtout pour certaines parties de son individu sur lesquelles les coups de canne pleuvaient à lon-gueur de journée. Mais aujourd’hui, Pitt a compris qu’il aurait dû recevoir encore plus de corrections. La vieille tante ne lui apparaît plus comme un dragon féroce, mais comme une bonne fée qui a voulu faire un bonheur à coups de baguette. Il en a conçu de la reconnaissance et a entrepris de découvrir si la tante est encore en vie. Au cas où elle serait morte, elle a des descen-dants, et ses enfants, qu’elle a élevés par les mêmes méthodes que son neveu, méritent eux aussi de connaître aujourd’hui le bonheur. Nous voulons les y aider. Quand nous trouverons la tante, nous lui donnerons notre argent, même le mien car je n’en ai pas besoin, et peu importe que ce soit sa tante ou la mienne. Et voilà pourquoi, Messieurs, nous nous trouvons au seuil du Wild West. Nous sommes à la recherche de la bonne fée de Pitt Holbers, et comme on ne peut pas se présenter à une

– 24 – telle créature dans la tenue dans laquelle nous parcourons habi-tuellement les forêts sauvages, nous nous sommes procuré ces beaux vêtements verts, qui nous font penser à l’herbe de la prai-rie et au feuillage des buissons.

– Et si vous ne retrouvez pas la tante, Sir, demanda Tres-kow ?

– Alors nous trouverons ses enfants et nous leur donnerons l’argent.

– Et si les enfants sont morts eux aussi ?

– Morts ? Quelle idée ! Ils sont encore en vie ! Les enfants élevés comme ça ont la vie dure et ne meurent pas si facilement.

– Et vous avez votre argent sur vous ?

– Yes.

– Mais, bien caché, je l’espère, Mr. Hammerdull. Je vous dis cela parce que dans l’Ouest il y a des gens qui sont d’une né-gligence stupéfiante avec l’argent.

– Soyez sans crainte, nous l’avons si bien caché que le vo-leur le plus habile ne le découvrirait pas.

Il portait, tout comme Pitt Holbers, une sacoche verte en bandoulière. La frappant du plat de sa main, il déclara :

– Nous l’avons toujours sur nous, dans cette sacoche, et la nuit, sous notre tête. Notre fortune est tout entière en chèques et lettres de crédit signés Grey & Wood de Little Rock, que nous pouvons encaisser dans n’importe quelle banque. Tenez, je vais vous faire voir.

En entendant le nom de Grey & Wood, je ne pus m’empêcher de penser au général qui avait aujourd’hui même encaissé chez Wallace un chèque de cet établissement. Dick

 

– 25 –

Hammerdull ouvrit la sacoche et en tira un portefeuille de cuir qu’il ouvrit au moyen d’une petite clef.

– Voilà l’argent, Messieurs, dit-il, doublement protégé par deux sacoches, personne ne peut y toucher… Ces chèques…

Il s’interrompit. Les mots semblaient se bloquer dans sa gorge. Au lieu des chèques qu’il voulait montrer, il tenait à la main un petit paquet de couleur claire et son visage semblait exprimer la plus profonde stupéfaction.

– Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-il. Est-ce que j’aurais enveloppé les chèques dans un journal, lorsque je les ai pris hier ? Est-ce que tu sais ça, Pitt ?

– Je n’ai jamais vu de journal, répondit Pitt.

– Moi non plus, et pourtant, c’est bien là du papier journal dans lequel ils sont enveloppés. C’est extraordinaire !

Il déplia le papier, pâlit, et poussa un cri.

– Mille diables ! Les chèques n’y sont pas !

Il fouilla les autres compartiments du portefeuille, mais ils étaient vides.

– Les chèques ne sont plus là ! Ni là ! Ni là non plus. Re-garde un peu, Pitt, si tu as les tiens. J’espère que tu les as en-core !

Holbers déboucla sa sacoche et répondit :

– Si tu crois qu’ils ont disparu, mon cher Dick, je me de-mande comment ça a pu arriver.

Il se révéla bientôt que les chèques de Pitt avaient égale-ment disparu. Les deux hommes s’étaient levés et se regardaient stupéfaits. Le visage long et mince de Pitt Holbers paraissait s’être encore allongé et aminci de moitié. Dick Hammerdull, après ses dernières paroles, restait bouche bée.

– 26 –

Tous les assistants partagèrent l’effroi des deux hommes, qui avaient de toute évidence été victimes d’un vol. Et j’avais même l’impression de savoir qui était le voleur. Hammerdull et Pitt, assiégés de questions, ne savaient que répondre. Treskow, d’une voix sonore, mit fin au tumulte.

– Du calme, gentlemen ! Si vous continuez à faire du bruit nous n’arriverons à rien. Cette affaire est de mon ressort. Je vous demanderai donc, Mr. Hammerdull, de répondre tranquil-lement à quelques questions. Êtes-vous fermement convaincu que ces valeurs se trouvaient dans le portefeuille ?

– Aussi vrai que je m’appelle Hammerdull.

– Et que ce journal ne s’y trouvait pas ?

– Non.

– C’est donc que le voleur, après avoir pris les chèques, a mis à leur place ce papier, pour vous faire croire le plus long-temps possible que les chèques étaient encore là. Le portefeuille avait la même épaisseur qu’auparavant, et, quand vous le teniez, vous deviez donc croire qu’il n’avait pas été ouvert. Mais qui est le voleur ?

– Ou…i, qui… qui… fit Hammerdull au comble de l’excitation. Je n’en ai pas la moindre idée. Et toi, Pitt ?

– Moi non plus, mon cher Dick, répondit Holbers.

– Il nous faut donc le rechercher, conclut Treskow. Quelqu’un savait-il que vous aviez dans cette sacoche de l’argent ou des valeurs ?

– Personne au monde, marmonna le gros.

– Depuis quand les papiers s’y trouvaient-ils ?

– Avant-hier.

 

– 27 –

– Quand avez-vous ouvert le portefeuille pour la dernière fois ?

– Hier, en nous couchant. Tout s’y trouvait encore.

– Où avez-vous passé la nuit ?

– À la pension Hilley, dans Water Street.

– Hilley est un honnête homme ; il est au-dessus de tout soupçon. Mais, chez lui, il n’y a pas de chambres individuelles. Il n’y a qu’un grand dortoir commun.

– Oui. C’est là que nous avions nos lits.

– Ah ! Et c’est dans cette salle que vous avez ouvert les por-tefeuilles.

– Non, c’était en bas, dans la salle à manger.

– Et on vous a vus ?

– Non. Nous étions seuls. Personne ne pouvait nous voir. Ensuite, nous sommes allés nous coucher et avons mis nos sa-coches sous nos oreillers.

– Tout cela ne nous donne aucune piste. Il faut tout de suite aller chez Hilley pour examiner les lieux et voir si nous ne trouvons pas autre chose. Venez, Messieurs, dépêchons-nous.

Sans quitter ma place, alors que tous se mettaient en mou-vement, je déclarai alors :

– Pour l’amour du ciel, Mr. Treskow, restez ici ! Ce n’est pas là-bas que vous trouverez le voleur.

Tous les regards convergèrent vers moi et Treskow lança aussitôt une question.

– Qui est-ce qui dit ça ? Ah, c’est vous ! Comment pouvez-vous dire ça ? Seriez-vous magistrat, ou policier ?

– 28 –

– Non, mais je pense qu’on n’a besoin d’être ni l’un ni l’autre pour bien aborder un problème. Permettez-moi de poser encore quelques questions à MM. Hammerdull et Holbers.

Je me levai et m’approchai de la table. Les deux hommes purent alors me reconnaître. Comme je m’y attendais, Dick Hammerdull tendit ses deux bras, me désigna de ses index et s’écria :

– Heavens ! Serait-ce un mirage ? Pitt Holbers, mon vieux rat, vois-tu ce gentleman ?

– Hum, si tu crois que je le vois, il me semble que tu as rai-son, mon cher Dick, répondit le grand, tout joyeux.

– Welcome, Welcome, Mr. Shatterhand. Quelle surprise, et quel bonheur ! Vous venez d’arriver ?

– Non. J’étais déjà là quand vous êtes entrés. Mais je me suis tourné pour que vous ne me reconnaissiez pas tout de suite.

– Alors vous avez tout entendu et vous savez que nous avons été volés ?

– Certes. Et j’espère même pouvoir vous aider.

Dès la minute où mon nom avait été prononcé, un grand si-lence c’était fait dans la salle. Les gens s’étaient écartés de la table pour me faire place, et j’étais entouré d’un cercle de re-gards curieux. L’hôtesse pénétra dans le cercle, me tendit les mains, et s’écria :

– Vous êtes Old Shatterhand, Old Shatterhand ? Soyez le bienvenu, Sir. Quel honneur pour ma maison ! Je ne l’oublierai jamais. Vous entendez, vous tous ! Old Shatterhand est ici de-puis hier, et je n’en savais rien ! Bien sûr, quand il a fait sortir ces six voyous, hier soir, nous aurions pu nous en douter. Mais je voudrais…

 

– 29 –

– Plus tard, mère Thick, l’interrompis-je. Pour le moment, je vous dirai seulement que je me plais ici et que je suis content de vous. Plus tard, vous saurez tout ce que vous voulez savoir. Mais maintenant, il faut nous occuper de ce vol. Alors Dick Hammerdull, c’est avant-hier que vous avez mis dans les porte-feuilles les papiers qu’on vous a volés ?

– Oui, répondit-il. C’est ici, avant-hier, que nous avons acheté les portefeuilles.

– Et où avez-vous mis les papiers en place ?

– Dans le même magasin.

– Étiez-vous les seuls acheteurs présents ?

– Non. Il est arrivé un homme qui voulait je ne sais quoi. Les portefeuilles lui ont tellement plu qu’il en a acheté deux exactement pareils.

– Et vous a-t-il vus mettre les papiers dans vos porte-feuilles ?

– Oui.

– Est-ce qu’il savait ce qu’étaient ces papiers, ou est-ce qu’il s’en doutait ?

– Il ne pouvait pas le savoir. Et on ne peut pas savoir s’il s’en est douté, n’est-ce pas Pitt Holbers ?

– Si tu crois qu’on ne pouvait pas le savoir, tu te trompes, mon cher Dick, répondit Pitt, qui pour une fois n’était pas d’accord.

– Comment, je me trompe ?

– Parce que tu l’as dit.

– Moi ? Mais ce n’est pas vrai ! Je n’ai pas dit un mot à cet homme.

– 30 –

– Tu as parlé au vendeur. Tu lui as dit, en rangeant les pa-piers, que ce genre de portefeuille convenait parfaitement pour des chèques de grande valeur.

– C’était une grosse imprudence, repris-je. L’homme a-t-il acheté les portefeuilles avant d’entendre ces mots ?

– Non, après, répondit Holbers.

– Ensuite, qui est parti le premier, lui ou vous ?

– Nous.

– Avez-vous remarqué s’il vous suivait ?

– Non.

– Il vous a probablement suivis, en se dissimulant. Il a vou-lu savoir où vous habitiez.

Hammerdull s’écria avec vivacité :

– Que nous ayons habité ou non, peu importe. Il y était aussi.

– Dans votre pension ?

– Oui. Il y habitait.

– Et il a probablement couché dans la même salle que vous ?

– Bien sûr. Il n’y a pas d’autre endroit.

– Alors c’est lui le voleur. Les portefeuilles que vous avez ne sont pas les vôtres.

– Pas les… ?

Son visage exprima le plus parfait ahurissement.

 

– 31 –

– Non, ce sont ceux que cet homme a achetés. Il y a mis des journaux et ensuite, pendant que vous dormiez, il les a échangés contre les vôtres.

– Ah… ! Il a été très malin.

– Hé oui ! Il doit avoir de l’entraînement, car ça ne doit pas être facile de tirer un portefeuille de sous l’oreiller d’un homme de l’Ouest, qui a toujours le sommeil léger.

– Pour ça, Sir, je dois dire que nous avons dormi comme des loirs. L’air était infect, et puait l’huile. Nous étions comme abrutis.

– Cela a dû lui faciliter la tâche. Connaissez-vous son nom ?

– Non.

– Nous l’apprendrons à la pension, fit Treskow.

– Probablement pas, répondis-je. Il s’est certainement ins-crit tous un faux nom. Les policiers connaissent bien ça. Il nous serait donc tout à fait inutile de savoir le nom qu’il s’est donné.

– Mais cela peut nous mettre sur sa piste.

– Croyez-vous, Mr. Treskow, qu’il soit encore à Jefferson-City ?

– Non. Je vais aller tout de suite… informer la police et…

– N’y songez pas. Nous n’avons rien à espérer de la police.

– Tout de même !

– Non, absolument rien ! Si nous ne trouvons pas nous-mêmes, la police trouvera encore bien moins. Réfléchissons ! Mais pas ici, il y a trop de bruit. Allons dans la petite salle. La mère Thick nous apportera nos verres.

 

– 32 –

Treskow, Hammerdull, Holbers et moi-même nous nous rendîmes alors dans une petite pièce attenante. Je ne tenais pas à ce que notre entretien pût tomber dans des oreilles malveil-lantes. D’ailleurs personne ne fit mine de nous suivre.

Quand nous fûmes réunis à l’abri de toute indiscrétion, je déclarai :

– Messieurs, je connais le voleur et c’est pour le nommer que je vous ai réunis ici. Il ne faut pas qu’on nous entende, car il pourrait y avoir parmi les gens qui sont là quelqu’un qui irait l’avertir. Il se trouve en effet que j’ai par hasard vu cet homme au moment où il encaissait un des chèques : il s’agissait de quinze mille dollars.

– Quoi ? Déjà quinze mille dollars ! hurla Dick Hammer-dull.

– Que le diable l’emporte ! J’espère qu’il ne dilapidera pas cette somme avant que nous le reprenions. Comment s’appelle cette canaille ?

– Il a probablement déjà pris plusieurs noms. Je l’ai connu sous celui de Douglas.

– Douglas ? fit Treskow. Je connais ce nom-là. Si cela pou-vait être le Douglas que je cherche.

– Vous cherchez un homme qui s’appelle ainsi ? demandai-je.

– Oui. C’est-à-dire que c’est un des noms qu’il a déjà pris. Mais, comme vous l’avez vu, vous pourrez peut-être me donner son signalement ?

– De la façon la plus précise. J’ai passé deux jours avec lui.

Et je fis une description du « Général ».

 

– 33 –

– C’est ça, tout à fait ça, s’écria-t-il. Je puis vous confier que c’est pour l’arrêter que je suis venu à Jefferson-City. Nous avions appris qu’il se rendrait probablement ici. Où avez-vous fait sa connaissance, Mr. Shatterhand ?

– Dans le Llano Estacado. Et là-bas aussi, il a volé.

Je racontai brièvement l’histoire.

– Et il n’a reçu que cinquante coups de fouet, fit Treskow sur un ton de regret. C’est beaucoup trop peu. Il a beaucoup plus de choses à se reprocher que vous le pensez. Il faut abso-lument que je le prenne !

– Vous n’aurez peut-être pas beaucoup de mal, Sir. J’ai dé-jà trouvé la trace.

– Où mène-t-elle ?

– Très loin d’ici. Si loin que vous renoncerez sans doute à la suivre.

– Je ne crois pas. Naguère, j’ai suivi les pirates à travers tout le continent. Je n’en ferai pas moins pour capturer le « gé-néral ». Dites-moi où il veut aller.

– Dans les Rocheuses.

– Vraiment ? Avec tout cet argent en poche ?

– Oui ! Cet homme est trop malin pour rester dans l’Ouest et se faire remarquer en dilapidant ses sous.

– Mais les Rocheuses s’étendent sur toute la longueur des États-Unis. Savez-vous exactement à quel endroit il va ?

– Oui. Et vous le connaissez aussi.

– Moi ? fit-il surpris. Comment l’aurais-je appris ?

– De l’homme qui l’a nommé, de Toby Spencer.

– 34 –

– Spencer… Spencer… qui donc… ah, vous voulez dire ce voyou d’hier, que vous ayez mis à la porte si élégamment.

– Oui. Vous avez entendu la proposition qu’il m’a faite.

– De l’accompagner au parc de San Luis ?

– Oui. Et c’est également là que se rend le général.

– Spencer l’a dit ?

– Cela vous aurait-il échappé ?

– Je ne savais pas qu’il avait mentionné le général. Mon at-tention a peut-être été distraite à ce moment-là. Alors le Géné-ral y va aussi ?

– Bien entendu ! Il est le guide de ces gens qui paraissent avoir l’intention de former une bande de brigands. Allez-vous les suivre et vous hasarder dans leur voisinage, Mr. Treskow ?

– Pour l’attraper, je ne reculerais devant rien.

– Il faut croire que c’est un bien grand criminel, sans compter ce que je sais déjà de lui ?

– C’en est un. Je pourrais vous en raconter longtemps à son sujet. Mais ce n’est pas le moment.

– Mais songez à ce que représente le parcours jusqu’au parc. Il faut traverser le territoire des Osages !

– Ils ne me feront pas de mal !

– Vous croyez ? Ils se sont de nouveau révoltés. Ils font partie de la nation des Sioux et les Ogelallahs vous ont dit, jadis, ce que cela signifie. Encore une question : avez-vous des com-pagnons ?

– Hum, je suis seul. Mais je pense pouvoir compter sur Mr. Hammerdull et sur Mr. Holbers.

– 35 –

– Pourquoi sur nous ? demanda le gros.

– Parce qu’il a votre argent. À moins que vous ne vouliez le lui laisser ?

– Il n’en est pas question. S’il était à nous, nous pourrions encore y renoncer. Mais il appartient à la tante de Pitt Holbers, et nous devons le retrouver.

– Nous avons donc le même but, et je ne pense pas que vous vouliez agir de votre côté et me laisser aller seul.

– But ou pas but, nous allons avec vous !

– Très bien ! Nous sommes donc trois. Nous avons trois fois plus de chances de prendre le Général.

– Trois fois ou non, peu importe. Mais si je l’attrape, je ne le lâcherai plus. N’est-ce pas, Pitt Holbers, mon vieux rat ?

– Si tu es de cet avis, mon cher Dick, nous y allons, nous lui reprenons l’argent, nous lui flanquons une bonne raclée et nous le remettons à Mr. Treskow, qui lui trouvera une bonne potence. Alors on y va tous les trois, mais quand ?

– C’est à voir. Mr. Shatterhand nous donnera peut-être un bon conseil, dit Treskow.

– Volontiers, fis-je. Et le voici : ne partez pas à trois, em-menez-moi aussi.

– Vous ? C’est vrai ? Vous voulez nous accompagner ?

– Bien sûr ! Et Winnetou viendra aussi.

– Ah, Winnetou ! Il est aussi à Jefferson-City ?

– Non, mais dans les environs.

– Et vous croyez qu’il acceptera ?

 

– 36 –

– Bien sûr. Nous avions l’intention de nous renseigner ici sur quelqu’un et d’aller le retrouver s’il n’était pas trop loin. Nous avons appris qu’il est parti pour le Colorado, et nous al-lons à sa recherche. C’est sur le même chemin. Ce n’est donc pas un sacrifice.

– Si ce n’est pas un sacrifice, c’est de toute façon un grand service que vous nous rendez. Nous serons donc cinq.

– Et il y en aura un sixième.

– Un sixième ? Qui donc ?

– Celui sur lequel je me suis renseigné ici. Et quand vous saurez son nom, vous en serez très heureux. C’est Old Surehand.

– Quoi ? Old Surehand aussi ? Eh bien alors, le Général peut toujours courir, nous le trouverons. Ça ne vous fait pas plaisir, Dick Hammerdull, que nous ayons avec nous trois hommes comme ceux-là ?

– Plaisir ou pas plaisir, peu importe, mais je suis charmé de me trouver en si bonne compagnie. Qu’est-ce que tu en dis, Pitt Holbers, mon vieux rat ?

– Si tu crois que c’est un honneur pour nous, je suis d’accord avec toi, mon cher Dick, et je propose que nous ne res-tions pas trop longtemps dans ce trou qu’on appelle Jefferson-City.

Le brave Pitt Holbers, qui ne parlait que lorsque son « cher Dick » l’interrogeait, et toujours pour l’approuver, venait d’avoir l’audace de faire une proposition. Je répondis :

– Nous ne perdrons pas de temps ici. Mais il faut penser à tout. Avant tout, aux chevaux. Comme vous vouliez aller dans l’Est, vous n’en avez probablement pas ?

– Pas de chevaux ! Vous connaissez mal Dick Hammerdull, Mr. Shatterhand. Si jamais je me sépare de ma bonne vieille

– 37 – jument, ce sera au tout dernier moment. Je l’ai emmenée, et Pitt Holbers a lui aussi son cheval. Nous voulions les laisser en pen-sion ici pour les reprendre à notre retour.

– Bien ! Vous êtes donc montés tous les deux. Mais vos vê-tements de trappeurs ?

– J’avoue que nous leur avons dit adieu. Nous irons comme vous nous voyez.

– Avec les parapluies aussi ?

– Bien sûr. Ils sont payés. Ce que j’ai payé est à moi, et je peux l’emporter sans que la police s’en mêle.

– Well ! Et les armes ?

– Elles sont à la pension.

– Tout va donc très bien. Et vous, Mr. Treskow ?

– J’ai mon revolver sur moi, mais je dois acheter tout le reste. Voulez-vous m’aider ?

– Bien volontiers. Vous achèterez un fusil et des munitions ici, mais le cheval à Kansas City ou à Topeka.

– Passerons-nous par là ?

– Oui. Nous ne partirons pas d’ici à cheval, mais par le steamer. C’est plus rapide, et cela nous permettra de ménager nos montures. Si Old Surehand sait s’y prendre, il remontera la Republican River, et nous en ferons autant. C’est un parcours qui exige de bons chevaux.

– Savez-vous quand le steamer part d’ici ?

– Je crois que c’est demain, peu après midi. Nous avons donc toute la matinée pour nos préparatifs. Mais il nous faut aussi des renseignements que nous ne pouvons pas attendre jusqu’à demain.

– 38 –

– Lesquels ?

– Le Général est certainement déjà parti ; il est donc inutile de le chercher ici. Mais il serait bon d’apprendre quand et de quel côté Toby Spencer et ses cinq acolytes quitteront ou ont quitté la ville.

– Je peux vous le dire, Sir. Il a pris le train de deux heures.

– Ah, le train ? Ils sont partis pour Saint-Louis ?

– Oui, par la ligne du Missouri jusqu’à Saint-Louis. Vous pensiez qu’ils iraient avec le général ?

– C’est bien ce qu’ils font.

– Mais, Sir, il y a quelque chose qui ne va pas. Il veut aller dans les Parcs, c’est-à-dire vers l’Ouest, et eux ont pris la direc-tion de l’Est.

– Bien sûr, ils reculent pour mieux sauter. Il est évident que, de Saint-Louis, ils prendront le train pour le Kansas.

– Mille diables ! Et où pensent-ils donc retrouver le géné-ral ?

– Ils sont déjà ensemble.

– Comment ? Alors vous croyez que… que… qu’il est parti avec eux ?

– Oui. Où avez-vous vu Toby Spencer ?

– À la gare. Il était déjà installé dans un compartiment avec ses cinq bonshommes. Ils ont eu l’air de me reconnaître, car ils ont ricané par la fenêtre en me voyant.

– Mais il y en avait un qui, loin de ricaner, s’est bien gardé de se montrer à la portière.

– Vous voulez dire le Général ?

– 39 –

– Oui. Je suis sûr qu’il est parti avec eux, Mr. Treskow.

– Alors je l’aurai cherché ici en vain, et il était à cinq pas de moi au moment de son départ.

– C’est certain !

– Quel dommage ! Mais nous pouvons rattraper cette er-reur en modifiant notre plan.

– Comment cela ?

– Au lieu de prendre le bateau, prenons cette nuit le pre-mier train pour Saint-Louis.

– Je n’en suis guère partisan. Ne serait-ce qu’à cause des chevaux, je préfère éviter le chemin de fer. De plus Winnetou n’est pas là : il faut que je l’envoie chercher par un messager. Enfin il est très possible que nos bonshommes, au lieu de quit-ter immédiatement Saint-Louis, y restent pour une raison ou pour une autre. En ce cas, nous les aurions devancés et ne sau-rions pas où aller.

– C’est juste !

– N’est-ce pas ? Les gens que nous voulons prendre, il faut qu’ils soient devant nous, et non derrière. Ainsi nous suivrons leur trace sans risquer de nous tromper. Vous êtes bien d’accord, Messieurs ?

– Oui, répondit Treskow.

– D’accord ou pas, peu importe, déclara Dick Hammerdull, mais on fera exactement comme vous dites. Votre tête vaut mieux que les nôtres. Qu’est-ce que tu en dis, Pitt Holbers, mon vieux rat ?

– Si tu penses que ta tête ne vaut rien, je n’ai pas d’objection, mon vieux Dick.

 

– 40 –

– Qu’est-ce que tu chantes ! J’ai parlé de nos têtes, et pas de la mienne. Je te prie de ne pas me manquer de respect. Et maintenant, Mr. Shatterhand, avons-nous encore quelque chose à faire aujourd’hui ?

– Rien que je sache. Venez demain avec vos chevaux à l’embarcadère, c’est tout. Ah, j’allais oublier. On vous a volés et vous êtes par conséquent sans argent ?

– Accepteriez-vous de nous en prêter ?

– Volontiers.

– Merci ! Nous vous en prêterons aussi, si vous en avez be-soin. Je mets cette bourse à votre disposition, et vous me feriez honneur en l’acceptant.

Ce disant, il tira de sa poche une grosse bourse de cuir pleine à craquer et la jeta sur la table. Le tintement de l’or se fit entendre.

– Si je la prends, vous n’aurez plus rien, répondis-je.

– Ça ne fait rien, Pitt Holbers en a une qui est tout aussi bien remplie. Nous avons eu l’astuce de ne mettre que les pa-piers dans les portefeuilles. Nous avons changé quelques mil-liers de dollars en pièces d’or, et les avons serrés dans ces bourses. Nous pouvons donc payer tout ce qu’il nous faut. Et maintenant, il serait bon de dormir, car nous n’en aurons plus guère la possibilité jusqu’à Kansas-City. On sait bien que, sur le bateau, il n’y a pas moyen de fermer l’œil. Viens, Pitt Holbers, mon vieux rat ! Ou bien aurais-tu envie de rester ?

– Hm ! Quand j’y pense, je trouve que la bière qui coule des tonneaux de la mère Thick est meilleure que ce que nous trou-verons dans les Montagnes Rocheuses pour nous y baigner. Elle ne te plaît pas, à toi ?

 

– 41 –

– Qu’elle me plaise ou non, peu importe, mais c’est une boisson excellente et si tu veux encore rester ici, je ne te laisse-rai pas tomber. Car, moi aussi j’ai soif.

Ils restèrent donc, et ni Treskow ni moi n’eûmes la cruauté de les abandonner. Ce fut un moment de détente et d’agréable entretien avec ces deux personnages colorés et pleins d’humour, auxquels leur singulière façon de combattre dos à dos avait valu dans l’Ouest le surnom collectif de « toast-à-l’envers ».

J’étais d’ailleurs fort heureux de les avoir rencontrés ici. Leur bonne humeur bannirait l’ennui de notre expédition et, comme ils étaient bien meilleurs cavaliers et tireurs que des gens comme Ralph Webster et Jos Hawley, je n’avais à craindre aucune maladresse de leur part. Quant à Treskow, ce n’était pas un homme de l’Ouest, mais un gentleman, intelligent et plein d’expérience et malgré tout modeste. On pouvait donc espérer que tout marcherait bien entre nous.

La mère Thick me procura un messager sûr que j’envoyai à Winnetou, et qui fit diligence, car dès le lendemain matin le chef des Apaches arriva à la pension. Il avait naturellement amené mon cheval. Je fus touché du respect et de l’admiration avec lesquels mes compagnons l’accueillirent et de la déférence de la mère Thick, à laquelle il n’avait pourtant demandé rien d’autre qu’un verre de bière.

Je lui racontai ce qui s’était passé. Il reconnut immédiate-ment Treskow et évoqua les circonstances de leur précédente rencontre.

– Deadly-gun était le chef de ses Visages Pâles. C’est pour-quoi, sitôt dans la cachette, Winnetou n’a plus donné aucun ordre, et s’est conformé aux siens. Et mon frère Shatterhand n’était pas là. Maintenant, c’est différent ; nous verserons moins de sang et nous éviterons toute erreur. Quel itinéraire Old Sure-hand a-t-il pris ?

 

– 42 –

– Je n’en sais rien. Mais je vais l’apprendre de Mr. Wallace en allant prendre congé de lui.

J’accompagnai d’abord Treskow pour l’aider à faire ses achats. Il ne s’y connaissait pas en fusils et se serait certaine-ment laissé vendre un rifle de très bel aspect, mais inutilisable. Et je constatai non sans peine que la poudre qu’on nous avait d’abord proposée contenait au moins vingt pour cent de cendres.

Ces affaires réglées, je me rendis chez le banquier pour lui annoncer mon départ. Je restai muet sur le « Général » et sur les événements de la veille. Je n’avais pas besoin de l’en infor-mer, et il vaut toujours mieux se taire quand on n’est pas obligé de parler. Mais j’avais encore une question à lui poser.

– Vous savez, Sir, que dans sa course à Fort Terret, Old Surehand était accompagné par Apanatchka, le jeune chef des Comanches ?

– Oui, il me l’a dit, répondit Wallace.

– Où cet Indien est-il allé ? Où s’est-il séparé d’Old Sure-hand ?

– Ils sont allés ensemble de Fort Terret au Rio Pecos, où Apanatchka l’a quitté pour rejoindre sa tribu.

– Très bien ! Et savez-vous par hasard quel chemin Old Surehand a pris maintenant ?

– Il a pris le bateau jusqu’à Topeka et voulait ensuite re-monter à cheval le long de la Republican River.

– C’est ce que je pensais. Qu’est-ce qu’il a comme cheval ?

– Celui que vous lui avez donné.

– Il est donc très bien monté. J’espère retrouver bientôt sa trace.

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– Je peux peut-être vous donner une indication. En arri-vant à Topeka, allez au cabaret de Pierre Lebrun. Il y est certai-nement passé. Il connaît le patron. Ensuite, à deux jours de marche, il y a sur la rive droite de la Republican River une grosse ferme, dont le propriétaire possède des troupeaux de chevaux et de bœufs. Il s’appelle Fenner et Old Surehand ne manque jamais de lui rendre visite lorsqu’il est dans la région. Je ne peux malheureusement pas vous en dire plus, Mr. Shat-terhand.

– Ce n’est pas la peine. Ce que vous m’avez dit suffit à me renseigner. Je suis sûr de retrouver l’ami Surehand.

– Et je partis.

Il était temps de gagner l’embarcadère. Je demandai la note à la mère Thick. Elle me déclara, en pleurant presque, que c’était l’offenser que de lui offrir de l’argent pour avoir eu l’honneur de recevoir Old Shatterhand. Je répliquai que je ne pouvais me considérer comme son hôte du moment que je n’avais pas été invité et que mon caractère m’interdisait d’accepter comme un cadeau ce que j’avais commandé dans la pensée de le payer.

Elle reconnut que je n’avais pas tort et déclara :

– Eh bien, puisque vous devez partir et que je ne veux pas me laisser payer, donnez-moi quelque chose qui ne soit pas de l’argent.

– Quoi donc ?

– Quelque chose qui vaut plus que de l’argent et que je con-serverai en souvenir d’Old Shatterhand : une boucle de vos che-veux !

Je reculai stupéfait.

– Ai-je bien entendu ? Une boucle de mes cheveux ?

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– Mais oui, Sir. Je veux une boucle de vos cheveux.

En vérité je me demandais comment elle allait trouver une « boucle » dans la tignasse rebelle et drue qui garnissait mon crâne. Mais je m’inclinai pour m’exécuter et, armée de ses ci-seaux, la brave vieille (car la mère Thick avait plus de soixante ans) cueillit au plus épais de ma toison une touffe qu’elle exhiba triomphalement, en me disant :

– Merci, Mr. Shatterhand. Je vais mettre ces cheveux dans un médaillon et les montrerai à quiconque voudra les voir.

Son visage rayonnait d’un plaisir que j’étais loin de parta-ger, car je voyais mal sa cueillette dans un médaillon. Au sur-plus, en me tâtant le crâne, je constatai que la redoutable mère Thick y avait pratiqué une véritable tonsure. Je m’empressai de remettre mon chapeau en me jurant bien de ne jamais plus faire droit à semblable requête.

Je pris enfin congé de la mère Thick et me rendis à l’embarcadère. Une fois à bord, je cherchai un endroit écarté où pouvoir mesurer l’étendue des dégâts causés à ma coiffure.

Le bateau n’était pas un de ces palaces flottants comme on en voit sur le Mississipi ou le Missouri. C’était un vapeur trapu et lent, qui mit cinq jours à nous transporter jusqu’à Topeka. Au cabaret de Pierre Lebrun, je m’enquis d’Old Surehand. Il y était passé trois jours auparavant. Nous achetâmes un bon cheval pour Treskow. Puis ce fut la prairie onduleuse, le long de la Re-publican River. L’est du Kansas est assez vallonné. On a l’impression d’une mer dont les vagues se seraient soudain fi-gées.

Vers le soir du deuxième jour, nous arrivâmes à la ferme de Fenner, dont nous avions demandé le chemin aux cow-boys qui gardaient les troupeaux. Fenner était un homme aimable, mais il nous examina tout d’abord d’un air méfiant. Toutefois, lors-

 

– 45 – que j’eus prononcé le nom d’Old Surehand, il nous invita aussi-tôt à accepter son hospitalité.

– Ne soyez pas surpris, Messieurs, que je vous aie tout d’abord accueillis fraîchement. Il passe par ici toute sorte de gens. Avant-hier, il y a eu six bonshommes que j’ai fort bien re-çus ; mais après leur départ, de bon matin j’ai constaté qu’il me manquait sept de mes meilleurs chevaux. Je les ai fait pour-suivre, mais on n’a pas pu les rattraper. Ils avaient trop d’avance et étaient trop bien montés.

Je lui demandai leur signalement, et nous eûmes la certi-tude qu’il s’agissait du général, de Toby Spencer et de ses cinq compagnons. Old Surehand avait passé une nuit à la ferme. Nous décidâmes d’en faire autant.

Nous dînâmes dehors, devant la maison. Non loin de là, nos chevaux dessellés paissaient paisiblement, cependant que les cow-boys s’affairaient à rassembler les troupeaux pour la nuit. Bientôt, on vit se rapprocher un cavalier au galop, qui pa-raissait avoir une longue crinière blanche. Je pensai immédia-tement à Old Wabble.

– Ah, le voilà, dit Fenner. Vous allez connaître un homme très curieux, qui a été célèbre et porté le surnom de « Roi des Cow-boys ».

– Uff ! fit Winnetou.

– L’avez-vous embauché pour travailler dans votre ferme, Mr. Fenner ? demandai-je.

– Non. Il est arrivé aujourd’hui à midi avec un petit groupe de gens de l’Ouest avec lesquels il campe près des bois, et il re-part demain. Il a plus de quatre-vingt-dix ans, mais il monte en-core à cheval comme un jeune homme. Tenez, le voilà !

 

– 46 –

Oui, c’était bien lui. Il arriva tout près sans nous avoir re-connus, s’arrêta et fit mine de mettre pied à terre. Il nous regar-da alors et s’empressa de remettre le pied à l’étrier en s’écriant :

– All thousand devils ! Old Shatterhand et Winnetou ! Mr. Fenner, est-ce que ces types-là restent chez vous aujourd’hui ?

– Yes, fit le fermier surpris.

– En ce cas nous partons. Les honnêtes gens ne peuvent pas voisiner avec ces canailles. Adieu !

Il fit volter son cheval et partit au galop. Le fermier était stupéfait.

– Sir, vous êtes Old Shatterhand ? Et ce gentleman rouge est Winnetou, le chef des Apaches ?

– Oui, Mr. Fenner.

– Pourquoi ne pas l’avoir dit tout de suite ; je vous aurais reçus tout autrement.

– Nous sommes des hommes comme les autres, et nous ne demandons rien de plus que n’importe qui.

– C’est possible ; mais la façon dont je reçois ne regarde que moi. Je vais dire à ma femme de quels hôtes elle aura à s’occuper.

Il entra dans la maison. Winnetou garda les yeux fixés sur la crinière d’Old Wabble, qu’on voyait encore flotter au loin.

– Son regard était plein de haine et de vengeance, dit-il. Old Wabble a dit qu’il s’en allait. Mais il reviendra cette nuit. Winnetou et ses frères blancs seront prudents.

Avant que notre repas fût terminé, Fenner reparut. Il re-poussa tout ce que nous avions devant nous, pain, viande, as-siettes, et déclara :

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– Arrêtez-vous, Messieurs, je vous prie. Ma femme est en train de dresser une autre table à l’intérieur. Ne refusez pas ; ne me refusez pas la joie de vous montrer à quel point vous êtes les bienvenus.

Il n’y avait rien à faire. Ses intentions étaient excellentes et nous acceptâmes. Et ce fut un second repas, encore plus savou-reux que le premier. Nous expliquâmes à notre hôte le compor-tement d’Old Wabble, en lui racontant le vol des fusils et le châ-timent qui l’avait suivi. Malgré tout, il ne pouvait comprendre la rancune du vieux « Roi des Cow-boys ». Car nous l’avions en somme traité avec clémence. Bien qu’il eût pris part au vol, nous ne l’avions pas puni pour avoir mené le « général » à la maison de Bloody Fox.

La nuit était tombée pendant le repas. Nous étions préoc-cupés au sujet de nos chevaux. Le fermier nous dit :

– Si vous ne voulez pas les laisser dehors, à cause d’Old Wabble et de ses compagnons, j’ai derrière la maison un appen-tis où vous pourrez les attacher. Il ne ferme pas à clef, mais je mettrai un homme sûr en sentinelle. Quant à l’eau et au four-rage, j’en prendrai soin.

– Nous préférons monter la garde nous-mêmes, répondis-je : d’abord Pitt Holbers, ensuite Dick Hammerdull, puis moi-même et enfin Winnetou, chacun pendant deux heures.

– Well ! Pour dormir, je vais vous installer dans la pièce voisine où vous serez bien et à l’abri d’une attaque par surprise. En outre, j’ai suffisamment de cow-boys dehors qui peuvent également faire bonne garde.

Les chevaux furent donc menés à l’appentis, et Pitt Holbers sortit pour prendre son tour de garde. Assis autour de la table, nous poursuivîmes notre conversation. Nous n’étions pas en-core fatigués, Fenner, curieux de nos aventures, nous les faisait raconter l’une après l’autre. Lui et sa femme s’amusèrent beau-

– 48 – coup de l’esprit avec lequel le gros Dick relatait les épisodes de sa vie mouvementée.

Au bout de deux heures, il sortit pour relever Pitt Holbers. Ce dernier déclara qu’il n’avait rien vu ni entendu de suspect. Une heure encore se passa. Je racontais un épisode amusant qui s’était déroulé sous la tente d’un Lapon et n’avais d’yeux que pour les visages de mes auditeurs, qu’éclairait un rire joyeux, lorsque soudain Winnetou m’empoigna par le collet et me pous-sa si violemment de côté que je faillis tomber de ma chaise.

– Uff ! Un fusil ! s’écria-t-il, en montrant la fenêtre.

En même temps, un coup de feu éclata dehors : la balle bri-sa un carreau et vint frapper derrière moi une des poutres qui soutenaient le toit. Elle m’était destinée, et je l’aurais reçue en pleine tête si Winnetou ne m’avait pas bousculé. L’instant d’après, carabine au poing, je me précipitai vers la porte, les autres derrière moi.

La prudence me commanda de ne pas ouvrir la porte toute grande, pour ne pas offrir de cible au second coup de feu. Je me contentai donc de l’entrouvrir et jetai un coup d’œil au dehors. On ne voyait rien. J’achevai d’ouvrir la porte et sortis. Fenner et mes compagnons se glissèrent derrière moi. Nous prêtâmes l’oreille.

Nous entendîmes, derrière la maison, les chevaux piétiner et hennir, cependant que Dick Hammerdull appelait.

– Au secours ! Les chevaux ! Les chevaux !

Nous fîmes rapidement le tour de la maison et aperçûmes des formes humaines aux prises avec nos montures. Deux cava-liers passèrent devant nous, en fuite.

– Halte ! Descendez ! cria Fenner.

Il avait son fusil à deux coups, qu’il avait décroché aussitôt qu’on avait tiré sur moi : Il le braqua sur les cavaliers. Les deux

– 49 – coups partirent et les deux hommes tombèrent. Ceux qui s’en étaient pris à nos chevaux abandonnèrent leur tentative et s’enfuirent. Nous tirâmes quelques coups dans leur direction.

– Très bien, très bien ! fit la voix de Dick. Mettez-leur du plomb dans la tête. Mais ensuite, venez m’aider, cette canaille ne veut pas se tenir tranquille.

Nous rejoignîmes Dick, agenouillé sur un homme qui es-sayait de toutes ses forces de se dégager… C’était Old Wabble !

– Racontez-nous donc comment c’est arrivé, dis-je au gros Dick, qui s’était relevé et s’efforçait de reprendre son souffle.

– Comment c’est arrivé, peu importe ; mais j’étais étendu sous l’appentis avec les chevaux. Tout d’un coup, j’ai eu l’impression qu’on parlait à voix basse, tout près. Je suis sorti pour prêter l’oreille. J’ai entendu un coup de feu devant la mai-son et, presque aussitôt après, un homme a tourné le coin, le fu-sil à la main. Malgré l’obscurité, je distinguais bien ses cheveux blancs. J’ai reconnu Old Wabble, je lui ai sauté dessus, et j’ai appelé à l’aide. Ses complices, cachés derrière l’appentis, s’y étaient introduits pour enlever nos chevaux. Le vôtre, l’étalon de Winnetou, et ma vieille jument ne se sont pas laissé faire. Mais les chevaux de Pitt Hobers et de M. Treskow, moins malins, se sont laissé monter par les deux hommes qui ont essayé de s’échapper. C’est alors que vous êtes arrivés et les avez descen-dus. Voilà l’histoire. Qu’est-ce qu’on va faire du « Roi des Cow-boys » qu’on ferait mieux d’appeler le Roi des Brigands.

– Faites-le entrer. Je viens tout de suite.

Nos coups de feu avaient fait accourir plusieurs des cow-boys de Fenner. Avec leur aide, je reconduisis nos chevaux sous l’appentis. Nous fouillâmes les alentours : les voleurs avaient disparu. Les deux que Fenner avait abattus étaient morts.

– En rentrant, je vis Old Wabble ligoté à la poutre dans la-quelle s’était fichée sa balle. Sans baisser les yeux, il me regarda

– 50 – droit au visage, d’un air insolent. Malgré toute la bonne volonté et la patience que j’avais eues à son égard, maintenant il me ré-pugnait. Mes compagnons avaient parlé du châtiment à lui infli-ger. Car, au moment où j’entrai, j’entendis Pitt Holbers dire :

– Ce n’est pas seulement un voleur, c’est un assassin. Il faut le pendre.

– C’est sur Old Shatterhand qu’il a tiré, répondit Winnetou. C’est donc à lui de dire ce qu’il faut en faire.

– Oui, il m’appartient, déclarai-je. Qu’il passe la nuit atta-ché à cette poutre. Demain matin, je prononcerai ma sentence.

– Prononce-la donc tout de suite ! grinça le vieux. Mets-moi donc une balle dans la tête. Après ça, tu pourras prier pour le repos de mon âme !

Je me détournai de lui sans répondre. Fenner s’éloigna pour envoyer ses cow-boys sur les traces des voleurs enfuis. Ils chevauchèrent toute la nuit sans rien trouver. Nous ne dor-mîmes guère.

Le jour était à peine levé, que nous étions debout. Old Wabble paraissait très en forme. La nuit au poteau ne semblait pas l’avoir affecté. Pendant que nous déjeunions, il avait l’air aussi parfaitement insouciant que si rien ne s’était passé ni ne devait se passer. Fenner en était indigné.

– Je n’ai jamais vu pareille insolence. J’ai toujours traité cet homme avec considération, ne serait-ce qu’en raison de son âge. Mais je suis d’avis qu’il faut appliquer la loi de la Prairie. Les voleurs de chevaux et les assassins sont pendus. Qu’on le fasse descendre dans la tombe où il a déjà un pied depuis si longtemps.

Le vieux ricana.

 

– 51 –

– Ne vous occupez donc pas de ma tombe ! Que ma car-casse se promène encore quelques années, ou qu’elle pourrisse tout de suite dans un tombeau, ça m’est bien égal.

Notre indignation fut à son comble.

– Cet homme mérite la corde, et voilà tout, s’écria Treskow. Prononcez votre verdict, Mr. Shatterhand. Il sera exécuté sans hésitation.

– Je vais le prononcer, dis-je. Mais vous n’aurez pas à l’exécuter. Ça lui est égal d’être vivant ou mort. Eh bien, Dieu lui donnera peut-être l’occasion d’apprendre que chaque seconde de la vie a une valeur inestimable. Alors, il pleurera pour vivre une minute de plus. Et quand la mort s’abattra sur lui, il hurlera pour demander pardon de ses péchés.

Je le détachai de la poutre. Il étira ses bras engourdis et me lança un regard interrogateur.

– Vous pouvez partir, dis-je.

– Ah ! Je suis libre ?

– Oui.

Il éclata d’un rire sarcastique et s’écria :

– Ma parole, on se croirait dans la Bible. C’est peut-être très touchant de jouer au Bon Pasteur et à la brebis égarée, mais moi ça ne me touche pas. Salut, messieurs. Si nous nous re-voyons, ça ne sera pas comme aujourd’hui.

Il sortit la tête haute. Nous devions en effet nous revoir peu après, et dans des circonstances fort différentes…

 

– 52 –