Le seul amant

Éric Deschodt · Chapitre 1 sur 18

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Le seul amant

Prologue

 

 

Journal de Krishna

 

Je m’appelle Krishna. Je suis brahmane, brahmane nambûtiri, j’appartiens à la plus haute noblesse. De surcroît, je suis le scribe. Le scribe secret, l’homme du roi depuis quinze ans. Je vois tout, j’entends tout, je comprends tout, je note tout. Je suis la mémoire de ce temps. Les annales officielles sont muettes.

Ces annales vont disparaître et les miennes aussi. L’humidité de la mousson dissout les feuilles de palmier où elles sont gravées. L’oral seul est durable ici.

J’observe et j’écris. Écrire… Écrire le vrai, tâche redoutable, puisque le vrai est toujours secret.

J’enregistre les décisions du roi, les nominations inconnues, les cérémonies secrètes, les déplacements clandestins, les réceptions d’espions. Je tiens le registre du fond des choses et des cœurs.

 

* * *

Krishna le scribe se lève, sort sur la varangue. Le soleil apparaît au-dessus des Ghâts, les montagnes qui séparent le Malabar du reste de l’Inde. Dans les jardins, les paons saluent à grands cris ses premiers rayons. Les serviteurs du palais n’ont pas encore pris leur service. Nombreux sont ceux qui dorment encore enveloppés dans les pièces de coton qui seront les linceuls où leurs cadavres seront roulés jusqu’au lieu de leur crémation. Ils dorment à même le plancher de teck, calés contre les murs du pavillon. Le scribe distribue quatre ou cinq coups de pied au hasard à ces gisants. Gentils coups de pied, à peine appuyés, pour rendre service et éviter des blâmes aux dormeurs.

Le voudrait-il, le scribe ne saurait pas frapper pour de bon. C’est un homme court, gras et chauve. Ses petits yeux noirs disparaissent presque sous de lourdes paupières mal pourvues de cils brefs. On les devine cependant perçants. On ne devine que cela : une acuité redoutable. Ces yeux voient tout sans rien juger. Les mains sont menues, très soignées, les ongles parfaitement polis, pour tenir l’une la feuille et l’autre le stylet. Les épaules, les bras, le torse nu, les genoux, les mollets, tout est rond dans cette silhouette. C’est le ventre qui le serait le moins.

Krishna pose les mains sur la balustrade de la varangue, considère les jardins et les pavillons qui composent le palais royal. Les jardins forment un désordre aquatique et végétal où dominent les cocotiers et les manguiers. Des singes gris se poursuivent dans les grands banians. Un éléphant, présage de bonheur, barrit dans une écurie. Des couples de sarcelles marbrées jaillissent par jeu des petits étangs encadrés de bambous. Une escadre de pélicans croise vers la mer, très haut dans le ciel pur.

Dangereuse pureté, clarté néfaste, songe le scribe. Il guette les nuages vers le couchant, vers la grande mer interdite d’où vient la pluie chaque année, depuis le commencement du monde.

Les plus hauts des bâtiments ne laissent voir que leurs faîtes de cuivre. Les autres sont masqués par la végétation. On ne soupçonnerait jamais qu’ils constituent une petite ville. Les palais sont des quadrilatères bordés de varangues à colonnades, qui délimitent des cours pavées où coulent des fontaines. Les façades extérieures sont presque aveugles. Les fenêtres ne donnent que sur les cours. Les colonnes et les portes sont sculptées et peintes. Les salles sont décorées de fresques.

Il y a deux palais, celui du roi et celui de la reine. Les corniches du palais du roi sont dorées sur toute la tranche, celles du palais de la reine le sont au tiers seulement. Les autres constructions sont des casernes, des écuries et des remises. Les premières logent les nayars de la garde du roi. Chevaux et éléphants se partagent les écuries – le roi nourrit soixante-quatre de ces pachydermes et trente-deux chevaux importés d’Arabie et de Perse. Les remises contiennent une collection de palanquins à faire pâlir les grands princes du Nord.

Deux mille personnes vivent ici et l’on n’entend rien d’humain, remarque une fois de plus Krishna ; que des cris d’animaux et des froissements de branches sous le vent. La brume rasante du jour naissant qui déjà s’effiloche entre les feuillages frappe d’irréalité les bâtiments silencieux. Ils se détachent comme des visions et semblent fondre dans les volutes du brouillard éphémère.

Où est le réel ? se demande Krishna.

Question familière. Il se la pose tous les matins, sans prétendre y répondre. Brahmâ seul, le Créateur, en est capable, à moins que ce ne soit Vishnou – pour les uns, c’est Brahmâ le Créateur, pour d’autres c’est Vishnou, d’où Brahmâ procéderait… Quelle importance ? À quoi bon se quereller pour des identités improbables ?

Je suis là, se dit-il, et n’est-ce pas tout ce qui compte ?

Qu’est-ce qu’être là ? Il ne le sait pas. Cette incertitude lui procure un sentiment délicieux d’impunité, d’invincibilité, d’inexpugnabilité. Personne ne peut rien contre lui et si les plaisirs les plus vifs sont illusoires, les dégoûts les plus profonds ne le sont pas moins. De même les fortunes les plus éclatantes et les malheurs les plus extrêmes.

La brume achève de se dissiper. Le monde est rendu à ses couleurs. Krishna retrouve un degré de perception qui le ramène à la conviction que si lui-même et la création ne sont qu’illusions, ce sont des illusions tangibles. Le ciel est bleu, les arbres sont verts, perçants les cris des paons, chatoyant leur plumage. L’odeur des frangipaniers lui donne faim… La servante qui traverse la cour une jarre sur la tête est charmante. Ce bleu, ce vert, ces cris, ces parfums, la séduction de ce déhanchement, le balancement de cette croupe si ferme sous le tissu de coton blanc n’ont rien d’illusoire. Voilà Krishna réveillé avec une force inattendue qui lui rend toute sa jeunesse. La fraîcheur du matin va bientôt laisser place à la chaleur moite du jour. La journée peut commencer, le roi l’appeler.

Le roi l’appelle chaque jour deux fois, le matin pour évoquer la nuit, le soir pour résumer le jour. Krishna avec son stylet et ses feuilles de palmier s’assied en tailleur, face à lui, dans le clair-obscur de la salle du trône. C’est à l’approche du crépuscule qu’il aime le mieux le retrouver, lorsque le soleil déclinant apparaît sous le toit de la galerie, projetant ses rayons rasants sur la fresque qui représente le Shiva chasseur du Kirâtârjuniya dans l’épopée insurpassable du Mahâbhârata, qui occupe tout le mur opposé.

Les rayons horizontaux découpent en même temps les deux ombres du roi et du scribe assis de profil et les déforment à mesure que le soleil plonge, effaçant les deux réalités, éphémères et mouvantes, des projections de leurs deux personnes à peine plus durables, songe le scribe hanté par l’être et par le temps. Le tableau des guerriers barbus de la fresque ocre et verte contemplant le dieu agenouillé devant un phallus sortant de terre demeure visible quelques instants, puis la pénombre fond les détails.

Fantômes blancs, les serviteurs apportent les lampes. Ils flottent silencieux sur le parquet poli, où leurs silhouettes se réfléchissent, renversées comme s’ils marchaient sur les eaux d’un lac immobile. La clarté des flammes dérobe leurs visages à l’obscurité mais non pas à l’anonymat. Figures humaines irremplaçables, songe le scribe, et remplaçables à l’infini, comme lui-même, comme le roi, comme tout le monde.

Plus souvent que dans la salle du trône, le roi et Krishna se retrouvent dans la salle des secrets, souterraine et aveugle, d’où nul son ne sort ni n’entre. Ils s’y enferment pour ne pas être entendus. On y descend par trente-neuf marches avec une lampe.

Krishna est un espion supérieur.

Le nîtishâstra, ce traité si subtil sur l’art de gouverner, accorde à l’espion une place éminente. Il est le lien le plus intime entre le roi Goda Varma et son peuple. Lien public au service du plus grand secret.

Public ?

Qui ne connaît le petit homme rond, chauve, à l’œil rieur et perçant ? Depuis quinze ans qu’on le voit partout, l’incognito lui est impossible. À Cochin, le scribe du roi est connu comme l’éléphant blanc. Devine-t-on qu’il n’est pas un scribe ordinaire ? Les ignorants s’arrêtent à sa séduction. À son enjouement si affable. Ils vont à lui comme il va à eux et lui parlent comme il les écoute. Les informés connaissent son vrai rôle et s’en servent comme il se sert d’eux, informant l’informateur sans déformer l’information, la peine en serait perdue. Cent canaux remontent jusqu’à lui. Il ne peut rien ignorer de l’état du royaume et des sentiments du peuple. Après lui le roi non plus.

Krishna, revenu sur la varangue, s’étire, les bras au ciel ; ses seins gras tremblotent un instant sous la tension de cet étirement.

La servante passée tout à l’heure avec sa jarre vide sur la tête en lui tournant le dos revient, sa jarre pleine et de face. Oubliée, la coupable angoisse où il s’est complu !

Les bras levés qui maintiennent droit le récipient, la poitrine dont ce geste rehausse la fierté, les seins nus, fruits noirs et fermes, la finesse de la taille, l’évasement des hanches, le contraste de la peau brune et de la longue jupe blanche nouée sous le nombril, ces grâces banales chassent sur-le-champ sa morosité, lui rendent le goût de vivre. La mousson peut se faire attendre tant que pareilles jeunes femmes s’offrent à ses regards. Sans doute ces grâces ne dureront pas, mais leur fugacité fait leur prix et lui-même n’est pas immortel.

Il rentre dans sa chambre où s’empilent contre les murs les liasses de feuilles reliées en bois où il grave la chronique du royaume, du royaume de Cochin, qui s’étend entre les Ghâts occidentaux et l’océan Indien, le long de la côte du Malabar.

Les Ghâts sont inférieures aux Himalayas, mais escarpées et continues ; ces montagnes isolent le royaume du reste de l’Inde avec lequel il ne partage guère que trente-trois mille trois cent trente-trois dieux.

Trente-trois mille trois cent trente-trois, c’est trop, pense Krishna depuis longtemps. Pourquoi pas trois cent trente-trois ? Ou trois mille trois cent trente-trois ? Ou un nombre infini ? S’il y a tant de dieux, ils sont partout. Ils sont partout et se confondent. Se confondent et fusionnent peut-être. Jusqu’à l’unité ?

Ce n’est pas une fille ravissante, mais un valet tout ridé qui survient.

— Maître, dit l’homme en saluant, le roi t’attend.

— Je te suis.

Le même dialogue depuis quinze ans.

Le roi en a quarante, l’âge de son retrait du monde, a-t-il décidé depuis longtemps, quatrième et dernière étape de la vie de l’hindouiste pieux, après la formation, l’action puis le détachement. La perspective de ce départ, dont la date n’est pas fixée, partage la cour entre admiration et désarroi. Admiration pour l’homme, désarroi de perdre un roi si capable et si jeune.

Krishna lui-même n’est pas impavide. Aimer deux rois l’un après l’autre n’est pas impossible, se dit-il. S’en faire aimer, c’est autre chose. Il peut encore écrire longtemps. Si le successeur le congédie, pour qui écrira-t-il ?

Il faut retenir le roi sur son trône. Le persuader de ne rien précipiter. Le convaincre qu’il y aurait plus de vertu à retarder son renoncement qu’à l’anticiper, lui représenter tout l’égoïsme de cette retraite. Un roi, surtout s’il est capable, se doit à son peuple, d’autant plus en période incertaine. Or celle-ci l’est comme jamais, les astres sont formels. Le roi doit rester sur son trône.

— Alors ? dit le roi. Le ciel ?

— Il est trop bleu. Les éléphants sont taciturnes, les paons se plaignent et les pélicans vont au large. La pluie n’est pas pour demain.

— Châtiment ?

— De quels crimes, Seigneur ? La vertu règne à Cochin, les démons sont découragés. Avertissement, peut-être.

La mousson tarde. Le retard de la mousson n’est jamais de bon augure.

La sinistre conjonction des principales planètes confirmerait le courroux des dieux…

S’il y a des dieux, songe Krishna, pourquoi ne seraient-ils pas accessibles au mécontentement ? Que vaut-il mieux ? Dieux, absence de dieux… Un seul Dieu, comme le professent les juifs, les chrétiens et les musulmans ? Dont les synagogues, les églises et les mosquées côtoient ici depuis des siècles les temples des dieux de l’Inde. Aucun dieu si tout est Dieu, comme le pense Krishna. Peu importe : la mousson est en retard et les planètes forment une figure funeste.

— Je te vois troublé…

Le roi n’est plus le même depuis sa décision de renoncement.

La veille de cette décision, ils se faisaient face presque nus selon la coutume du pays, hormis la pièce de coton blanc qui ceint les reins des hommes et descend jusqu’aux genoux. Aucun masque, ornement, insigne de pouvoir n’était là pour lui ajouter l’apparence de la majesté. Sa majesté ne tenait qu’à lui ; le roi nu était le roi.

C’était un homme de quarante ans qui respirait l’équilibre et la force, les cheveux noués au-dessus de la tête en un chignon épais, aux larges yeux sagaces et vifs. Un guerrier aux vastes épaules, à la poitrine profonde, à la taille fine, les bras musclés par l’entraînement aux armes, avec de très belles mains. Un guerrier sans rien de sommaire. Un guerrier philosophe. Un roi dont les plus grands dieux ne rougiraient pas de prendre l’apparence, un dieu masqué peut-être, qui aurait choisi de régner à Cochin, l’an 616 de l’ère Kollam, 1495 de l’ère chrétienne.

La sagesse avait toujours prévalu chez lui sur l’affirmation grossière de soi. Depuis qu’il avait décidé cette retraite, il n’était plus le même homme. Ou peut-être, ayant dénoué les attachements les plus puissants d’un homme à cette terre – la gloire, la majesté, le pouvoir et l’amour –, n’était-il plus tout à fait un homme. Peut-être s’était-il déjà haussé à un état supérieur. Quelque chose de surhumain désormais l’envahissait, s’était surpris à songer Krishna.

— À quoi penses-tu ? demande le roi. Tu es bien silencieux…

— Seigneur, je pense à toi.

— Il y a mieux à faire. Moi, je pense à la pluie. Quand tombera-t-elle ? Le ciel est trop bleu, les nuages sont trop rares. Ils filent loin au-dessus des montagnes pour aller se perdre je ne sais où, en Chine peut-être. Pourquoi jadis ai-je tant désiré d’aller en Chine ? Pourquoi ce désir m’a-t-il quitté ?

Krishna ne relève pas.

— Laissons la Chine, reprend le roi. Revenons à la mousson. Cette nuit, je songeais à la prédiction. N’y aurait-il pas un lien entre ce retard et cette prédiction ?

Prédiction déjà ancienne d’une invasion d’étrangers qui apporterait un grand changement.

— Les dieux n’agissent pas par surprise.

— Un seul signe suffit-il ?

— Les astres en donnent un autre.

— Quel autre ?

— Les planètes depuis un mois forment une figure sinistre.

— Il faut prendre consultation.

— Tous les brahmanes du Malabar scrutent en ce moment les astres, font assaut de divination et multiplient les sacrifices. Dans le ciel, ils voient ce que je vois, dans les augures, ils ne voient rien ; quant aux sacrifices, on ne les saura efficaces que s’il n’arrive rien.

Une chose seule semble certaine : le délabrement ne sera pas mineur.

— Pourrait-ce être la fin de notre Yuga ?

— Non. Ce monde où nous croyons vivre risque encore de durer quatre cent mille ans. Délabrement n’est pas destruction.

— Nous touchera-t-il ?

— Le signe est trop clair pour ne pas nous être adressé.

— Que faire ?

— Retarde ton départ. Il y aura plus de vertu à faire face à cette surprise qu’à l’ignorer au fond de ton ermitage.

— Combien de temps ?

— Si la mousson arrivait demain, si le nœud des astres se dénouait, il ne serait pas nécessaire de le retarder du tout.

— Reparlons de ces étrangers.

L’étranger ! Les étrangers ! Ils en avaient déjà parlé cent fois, sans être jamais parvenus à s’entendre sur le sens du mot.

Qu’est-ce qu’un étranger ? demandait-il régulièrement à Krishna, lequel peinait à répondre. Jusqu’à présent, aucune de ses réponses n’avait satisfait le roi, qui se faisait un jeu de le pousser chaque fois au bout de ses arguties.

L’autre, le différent, l’extérieur, l’exotique, l’inconnu… comment éclairer la notion d’étranger ? Pour le monarque, les hommes étaient tous les mêmes, comme tous les dieux n’en feraient qu’un, s’ils le désiraient, s’ils ne se plaisaient plus à leur multiplicité.

— Qui pourraient être ces étrangers ? D’où pourraient-ils venir ?

— Commençons par le Levant. Les Chinois ne sont plus revenus depuis un demi-siècle. Leur dernière flotte s’est présentée l’année de ta naissance et deux ans après la mienne. Reviendront-ils ? Les astres n’en disent rien. Plus près de nous, derrière les Ghâts, l’empereur du Vijayanagar est trop occupé à contenir à ses frontières le sultan de Delhi. Au nord, le Samorin ne nous est que trop connu. À Calicut et au-delà, il y a les musulmans. Est-ce que les musulmans sont des étrangers ? Si je regarde par la fenêtre, j’en vois toujours plusieurs et cela depuis toujours.

— Et tu les vois sans dégoût.

— Sans dégoût. Comme les juifs et les chrétiens. Leurs dieux sont avatars des nôtres.

— Alors, quels étrangers ? Restent le Sud et le Couchant. Au sud, il n’y a que la mer, n’est-ce pas ?

— Oui, Seigneur, il n’y a que la mer.

— Sans rien au-delà ?

— Sans rien qu’on sache.

— Ce qu’on ne sait pas n’existe pas. Ne reste plus que le Couchant. Qu’y a-t-il au Couchant ?

— La mer aussi, Seigneur, une vaste mer, mais au-delà il y a l’Afrique.

— Pourraient-ils venir d’Afrique ?

— Voilà, Seigneur, la question.

— Tu es astronome, tu es astrologue, tu es devin ; moi, je ne suis que roi. C’est à toi d’y répondre. Réponds au moins une fois, tu ne réponds à rien…

— Ils le pourraient, Seigneur. Il est seulement peu vraisemblable qu’ils se révèlent africains.

— Pourquoi ?

— Les Africains ne sont guère marins.

— Qui vient de la mer, et d’Afrique, sinon des Arabes, avec qui nous commerçons depuis des siècles ?

— Il pourrait en venir d’autres qu’eux.

— De vrais étrangers, alors, selon toi. D’où tiens-tu cela ?

— Des bruits circulent parmi les négociants et les capitaines de navire.

— Il y a les vivants, les morts et ceux qui naviguent sur la mer, a écrit un Grec dont je ne sais plus le nom. S’ils doivent venir, qu’ils viennent ! Nous ne leur ferons pas plus de mal qu’aux juifs et aux chrétiens que nous accueillons depuis plus de mille ans, aux musulmans que nous hébergeons depuis sept cents ans. S’ils ne nous veulent pas de bien, nous nous défendrons. Dans un cas comme dans l’autre, nous ferons connaissance. Si vraiment ils sont étrangers, ils ne le resteront pas longtemps. L’étrangeté, si elle existe, est une notion fugitive, elle ne résiste pas au contact. Ou bien il n’y a pas d’étrangers, ou bien nous le sommes tous les uns pour les autres, conclut le roi.

— Je crains, Seigneur, que tu n’aies tort et raison.

— Comment ?

— Nous nous fréquentons – grâces te soient rendues – quotidiennement depuis quinze ans. Par là, nous nous connaissons : tu me connais, je te connais. Pourtant, nous ne nous connaissons pas. Nous savons beaucoup l’un de l’autre et nous n’en savons rien, puisque nous ne savons pas tout. Savoir, c’est tout savoir.

— Revenons aux astres. Éclaire-moi mieux, dit le roi.

— Je ne lis dans les astres que deux choses claires : la première, un changement proche ; la seconde, un grand changement. Une surprise complète.

— D’où viendra-t-elle ?

— Peut-être de l’ouest.

— Tu reviens toujours à l’Ouest.

— J’y reviens à cause des marchands qui nous relient à ces contrées, dont les habitants ne tiennent pas en place – les hâbleries de Marco Polo ont eu là-bas un succès insigne – et qui sont assoiffés d’épices – cette soif-là fait ta richesse – et d’influence…

— Cette soif-ci pourrait faire ma ruine ?

— Je ne vois pas annoncée ta mine.

Le roi demande si la prédiction ne concerne que Cochin.

— Calicut et Cranganore n’y échapperont pas, lui répond Krishna.

— Calicut ? dit le roi.

— Calicut, confirme Krishna.

— Le mystère s’éclaircit.

— Comment, Seigneur ?

— Tout viendra du Samorin de Calicut. Samorin ne veut-il pas dire Seigneur de la Mer ? La relation est évidente avec la prédiction. Il me jalouse, suzerain jaloux de son vassal ; je lui fais une ombre insupportable.

— Le Samorin est trop concevable. Tu le connais par cœur. La prédiction annonce l’inconcevable.

— Je ne dis pas qu’il en épuisera la totalité. Je dis qu’il sera l’un de ses agents.

— Je ne peux pas en dire autant.

— Peux-tu me jurer qu’il n’y sera pour rien ?

— Non.

— Peux-tu me jurer qu’il ne songe pas à s’emparer de Cochin ?

— Je ne peux jurer que le contraire.

— Crois-tu que je puisse, si je le voulais, précipiter la prédiction ?

— Jamais. À moins que ton impatience elle-même y soit incluse.

— Elle doit l’être, si les dieux tiennent compte de tout.

— Seigneur, le Samorin peut lever cent mille hommes. Tu n’en as que trente mille au mieux.

— Tu oublies le plus important : le Samorin est grabataire, ses généraux sont ramollis, des cent mille hommes dont tu parles, il n’y a de bon que trois mille marins. La guerre, ici, se gagne sur terre. Je sais faire la guerre.

— Tu es donc sûr de l’emporter.

— Je ne suis sûr que de vieillir. Le temps m’affaiblit, mes forces baissent et mon discernement s’émousse. Plus j’attends, plus l’issue sera douteuse. Je préfère avoir affaire à l’oncle qu’au neveu ; à un infirme prévisible qu’à un jeune inconnu. Parle-moi de ce neveu.

Le Samorin si fatigué a des dizaines de neveux ; un seul compte, son successeur, désigné depuis deux ans.

— Tu vas le voir à Poram(1).

— Combien de temps va-t-il rester ? Il était question de quinze jours. C’est long. Comment l’occuper ? Qu’aime-t-il ? Je ne le connais pas.

— Je ne l’ai jamais vu non plus. Il n’a pas de goûts originaux.

— Mais encore ?

— Les femmes. La chasse. Le jeu. Je crains qu’il n’aime le pouvoir. Au point de trouver exigu le territoire de Calicut.

Les ambitions du neveu ne sont pas plus critiquables que les mobiles du roi. Cochin se développe, Calicut stagne. Le mouvement est engagé depuis un grand nombre d’années. Les hommes n’y sont pour rien. C’est la nature qui agit, autrement dit les dieux.

Un dieu surtout, Varuna, le fils de la Boue, le grand dieu des eaux et des éléments, le président de l’univers de l’Ouest, le maître de la Justice, « Celui qui lie les coupables avec une corde », l’Omniscient. C’est lui qui a tranché.

Pourquoi a-t-il tranché ainsi plutôt qu’à l’inverse ?

Une barre s’est formée devant le mouillage d’Éli, dont les falaises sont l’amer le plus remarquable de toute la côte, de la frontière perse à la pointe sud de l’Inde. Le port d’Éli n’existe plus. Celui de Cranganore non plus. L’antique Musiris des Grecs et des Romains s’est envasée. Les marchands juifs et chrétiens qui faisaient sa richesse sont allés à Cochin, dont le commerce s’est accru d’autant. Calicut reste importante. Ses passes demeurent sûres et sa rade accueillante. Elle est la capitale des marchands arabes et le repaire des corsaires musulmans dont les équipages sont l’élite des cent mille hommes du Samorin. Mais l’Omniscient perfectionne toujours le port de Cochin, qui se rapproche de Calicut, bientôt la talonnera, bientôt…

Les errances de fleuves mal embouchés, les fantaisies des courants côtiers, les mouvements sous-marins de l’écorce terrestre concourent tous à favoriser le développement de Cochin.

Déjà, les grands vaisseaux qui transportent les richesses du monde et font vivre les royaumes malabars relâchent à Cochin autant qu’à Calicut. Un jour, bientôt peut-être, grâce au Maître de la Justice, la cité orgueilleuse qui prétend encore à la domination de la côte va décliner ; sa vassale, si longtemps regardée de haut, va l’égaler, puis la dépasser.

Le roi rêve. Un jour, Calicut ne sera plus que ruines où des tigresses viendront mettre bas. L’Inde est couverte des vestiges de puissantes cités, bien plus puissantes que Calicut ne le fut jamais. Calicut passera.

— Pas de sitôt, admet le roi, je ne vivrai pas assez pour le voir, je me contente de savoir que cela se produira.

« Aujourd’hui, reprend-il, quel est notre devoir ? Il est d’aider l’Omniscient. De laisser les fleuves et la mer achever leur tâche. De prévenir la menace que notre accroissement fait peser sur nous. De la tuer dans l’œuf. De faire la guerre.

Il reprend d’une voix plus sourde :

— Attendre serait une faute.

« Une faute », répète-t-il alors que Krishna se retire.

 

* * *

Journal de Krishna

 

Je suis rentré mécontent. Le roi s’aveugle, il se ment. Attendre ne serait pas une faute. C’est le contraire qui le serait. Une faute pour une faiblesse.

La faiblesse a un visage, un corps et un nom. Le visage est ravissant, le corps aussi. Le nom ? Le nom est Shobita. Le tout est une danseuse, une devadasi, la maîtresse du roi. La seule femme qu’il ait aimée. Ils se sont séparés il y a un mois.

— Je l’ai éloignée, a-t-il commencé par dire.

— Nous nous sommes éloignés l’un de l’autre, a-t-il corrigé une première fois.

— Elle s’est éloignée, m’a-t-il avoué enfin.

Éloignée ? Physiquement, peut-être. Mais elle n’a jamais été aussi proche. Elle hante le roi, corps et âme, et son absence le déchire. C’est pour l’oublier qu’il veut faire la guerre. La guerre ferait diversion à ce déchirement.

Shobita…

Chaque année, je montais dans les Ghâts avant la mousson, chercher un air plus frais et des pensées plus subtiles dans les poivrières de Rhâda, la femme la plus riche et la plus influente du Malabar.

Dans la paix de ces collines vertes, je revenais à l’essentiel, à l’Advaïta Vedanta ; à la lecture de Sankara. Dans le belvédère qui me servait d’ermitage, je dialoguais avec mon maître. Sankara est mort il y a plus de cinq siècles, mais pour moi il est le Vivant, qui me conduit vers « l’âme des âmes », où un jour j’espère me fondre.

Quand je levais les yeux de mon livre, je dominais une immense étendue verte qui se prolongeait jusqu’à la mer, me donnant le divin spectacle de l’unité du monde : les eaux originelles, la terre qui en sortit et moi, moi avec les Livres qui rendent tout cela intelligible : la mer, la terre, le ciel, tout ce qu’ils contiennent et tout ce qu’ils portent.

Le soir rompait ma solitude. On venait faire cercle autour de moi et, devant la foule de neveux et nièces qui forment l’immense famille de Rhâda, je retrouvais la première vocation d’un brahmane : l’enseignement.

Année après année, comment ne l’aurais-je pas distinguée entre tous ces enfants ? Elle régnait mieux sur eux qu’aucune reine sur sa cour, par son esprit, la grâce de ses gestes, la musique de sa voix, dont les aigus étaient ceux du rossignol et les graves les soupirs rauques du coucou à la saison des amours. M’adressant à tous, je ne parlais que pour elle. Hymnes, poèmes, épopées, elle assimilait les textes les plus difficiles avec une aisance prodigieuse. Une seule lecture, une seule audition lui suffisaient à en rendre si bien toutes les nuances qu’il me semblait les entendre pour la première fois.

Tous les enfants au Malabar sont beaux et gracieux, mais non sans intermittences de gaucherie ou de niaiserie. La grâce ne la quittait jamais. Elle tranchait en tout. Sa beauté même était différente, à commencer par ses longs yeux – nos filles les ont plutôt ronds. Les regards de ses cousines étaient ceux d’oiseaux stupides comparés aux siens. Les battements de ses paupières avaient une douceur bouleversante. Lorsque plus tard, élève danseuse, elle apprit à remuer les yeux pour exprimer la panoplie des sentiments humains – la surprise, la colère, la honte, l’attendrissement, la tristesse… –, elle surpassa toutes ses compagnes. Balayant d’un regard le péristyle d’un temple ou une esplanade, elle captivait ses spectateurs. Leur infusait l’amour, la haine, la douleur ou la compassion. Jamais déesse ne fut mieux représentée par aucune mortelle.

Son teint est plus clair que le nôtre, qui est celui des Dravidiens qui peuplaient l’Inde entière aux commencements du monde, avant l’arrivée des Aryens du Nord. Sa peau ambrée paraît soyeuse ; nous sommes ternes à côté d’elle. Ses gestes aussi sont plus déliés. Un long cou très flexible ajoute à son prestige. Les mouvements de sa tête sont ceux d’une fleur sur sa tige.

Sa grand-mère aurait aimé l’un de ces Chinois qui sont longtemps venus ici, avec des jonques énormes chargées de porcelaines d’une finesse inconnue et de soies somptueuses, et répandirent l’usage de ces filets de pêche en forme d’araignée qui ourlent aujourd’hui nos côtes.

Ses questions sur l’amour et les dieux m’étonnaient toujours. Elle triomphait régulièrement au jeu des énigmes, tiré des Contes du vampire. Celle-ci me revient :

Trois princes aimaient la même princesse. Pour l’aider à choisir, ils décidèrent de lui offrir chacun un cadeau.

Le premier lui fit porter un gâteau cuit dans du lait de coco avec des amandes et du miel. Le deuxième glissa dans ses cheveux une guirlande tressée des fleurs les plus rares et les plus belles. Le troisième posa sur sa poitrine une parure composée des pierres les plus précieuses. Lequel des trois choisit-elle ?

Les petites filles s’écrient en chœur : « Le prince aux bijoux ! » Sauf Shobita qui ne dit rien. « Qui choisit-elle, Shobita ? – Le prince au gâteau. – Pourquoi ? – Les deux autres prétendent embellir la princesse. N’est-elle pas assez belle à leurs yeux ? Le premier n’a pensé qu’à elle. Aimer, c’est donner et non pas recevoir. – C’est tout ? fis-je, stupéfait. – Non. Je préfère les gâteaux aux bijoux et aux fleurs. »

Elle n’allait pas le dire toute sa vie.

Elle devait avoir dix ans lorsqu’un soir, à ma surprise, Rhâda m’invita dans son lit. Mes rondeurs la faisaient rire depuis longtemps, de là à les consommer ! Je m’amusai presque autant qu’elle et je ne crois pas qu’elle ait voulu me donner le change. Ni elle ni moi n’avons dû rire autant toute une nuit. L’amour n’est pour moi qu’un jeu. À l’aube, elle me murmura entre deux morsures : « Ne crois-tu pas qu’il serait bon de consacrer l’enfant aux dieux ? Elle sera la femme-lotus, la padmini, une parfaite devadasi. – Les dieux n’attendent qu’elle », lui dis-je.

On lui choisit un professeur de chant, de danse et de musique qui lui enseigna en outre l’art des bouquets, celui de la conversation et la liturgie des sacrifices. Lui enseigna ? Façon de parler ! On eût dit que toutes ces matières lui étaient innées. À douze ans, elle dépassait sa maîtresse en tout.

Elle n’apprit pas à placer son rire, n’apprit pas non plus la musique, ni la danse, ni le chant : elle était le rire, la musique, la danse, le chant.

Lorsqu’elle s’interrogea sur l’amour, un brahmane itinérant fut le premier à lui répondre. Jeune, élancé, savant, subtil et d’une blondeur extraordinaire, il lui enseigna le plaisir. C’était un maître exigeant qui se lassait vite ; elle le retint plus longtemps qu’aucune autre de ses élèves.

Il lui apprit l’absolu et son chemin, l’amour des dieux et celui des hommes. Il lui répétait :

— La vocation d’une devadasi est d’une terrible exigence. À personne ici-bas il n’est tant demandé. Danser et faire l’amour, c’est aller vers les dieux. Tu danses, tu t’en approches et les spectateurs le ressentent. Tu fais l’amour, c’est la même chose. Pour ton partenaire, la volupté est une étape vers l’amour divin, la lumière qui précède l’éblouissement.

Il lui disait encore :

— Brahmane et devadasi, nous sommes des intercesseurs ; moi par l’enseignement, toi par la danse et par ton corps.

La leçon porta si bien qu’elle s’inquiéta bientôt de trop aimer le plaisir : dans ses bras, n’allait-elle pas jusqu’à s’évanouir ? Il la rassura :

— La volupté, lui affirma-t-il, ne peut pas être excessive. Le plaisir est une étape de la connaissance de soi nécessaire à celle des dieux : qui ne se connaît ne peut les connaître : Les cris de l’amour sont des cantiques, est-il écrit dans les Veda.

Lorsqu’il partit, elle le combla de présents qu’il refusa tous.

Peu après, je lui demandai de venir danser au palais. Elle dansa avec une grâce délicieuse. Quand elle finit, le roi quitta son trône, s’approcha d’elle et, à la stupeur des courtisans, l’entraîna dans le pavillon de l’Enchantement, pour n’en sortir que le surlendemain.

Durant trois ans, ils se virent tous les jours. La devadasi de quinze ans découvrit que cet homme mûr, roi de surcroît, n’avait jamais été aimé ni n’avait aimé lui-même.

Ignorer l’amour, c’est tout ignorer, lit-on aussi dans les Veda. Le roi l’apprit par elle et par elle s’accomplit. Il revint à la poésie dont il n’avait plus lu une ligne depuis son accession au trône. De toute l’Inde il fit venir les meilleurs musiciens pour découvrir en regardant danser sa bien-aimée des beautés que personne avant lui n’aurait pu saisir. L’amour perfectionnait son règne. La métamorphose de celui dont tout dépendait valut dans le peuple un culte à Shobita.

L’état de grâce dura trois ans. Le brahmane aux cheveux de soleil repassa par Cochin. Comment l’aurait-il oubliée ? Pourquoi ne l’aurait-elle pas revu ? Une devadasi ne peut pas se refuser à un brahmane. L’amour ne peut avoir de bornes. La connaissance d’un autre ajoute à celle des autres et rapproche de l’Autre. « Le roi, pensa-t-elle, m’aimera mieux et je l’aimerai plus. » Raisonnement irréprochable, dont elle ne lui dit rien.

Le roi aurait dû le comprendre lorsqu’il les aperçut ensemble. Il ne comprit rien.

Quand elle le rejoignit le soir dans le pavillon de l’Enchantement, il n’y eut ni danse ni chant. Une rage noire emporta cet homme si maître de lui. Shobita n’y résista point. Se laissa battre et ravager. Puis, éperdue, le provoqua, le força au plus vil, le réduisit à son infamie.

À l’aube, il fondit en larmes, pleurs de honte et de repentir, à genoux près du lit où sa bien-aimée avait fini par s’endormir. Ses sanglots la réveillèrent. À son tour, elle éclata en sanglots. Ils pleurèrent longtemps dans les bras l’un de l’autre.

Puis il lui prit la main pour lui demander pardon. Sans pouvoir un long moment prononcer un mot. Enfin, ses lèvres remuèrent. Il n’avait pas ouvert la bouche qu’elle lui posait un doigt sur les lèvres.

— Tais-toi.

Il obéit.

À son tour, elle lui prit la main, à son tour dut se ressaisir avant de pouvoir parler, mais lui, quand elle le put, la laissa dire ou plutôt chanter, car Shobita chanta doucement, sur un ton de berceuse, cette comptine du Malabar :

L’amour est création

L’amour est destruction

L’amour ne meurt que pour renaître

Le chant monta dans l’aube muette, net et précis comme celui de l’oiseau-lyre après la pluie.

— Que tu chantes bien ! lui dit le roi.

— Seigneur, je ne sais bien que deux choses, le chant et la danse. Tout dépend des derniers pas, de la dernière note. Le frémissement et le souffle ultimes doivent tout contenir pour hanter le spectateur.

— Nous n’avons pas de spectateur, à moins de l’être l’un de l’autre.

— Certes, Seigneur, mais nous ne jouons pas.

Le silence retomba. Léger chez elle, pesant chez lui. Elle attendait qu’il le rompe et lui baissait la tête. Enfin, il la releva :

— C’est à moi de parler ?

— Ce l’est toujours, Seigneur, dit-elle, avec une ironie charmante.

Il se retrouva un instant, retrouva ce qu’il était avant la crise de la nuit.

— J’ai décidé de me retirer, dit-il.

— De quitter le trône ?

— Oui. Il est temps. Je n’ai que trop attendu.

— Quand partiras-tu ?

— C’est la question. Je partirais demain si cela ne dépendait que de moi.

— Ce n’est pas le cas ?

— Non. Cela dépend de la mousson et de Calicut. De Calicut surtout. Le retard de la mousson ne peut pas durer longtemps, Calicut, c’est autre chose.

— Le Samorin ?

— Sa succession. Je voudrais jauger le successeur. Je crains qu’il ne soit dangereux. Les augures le disent. Nous allons voir la tête qu’il a : son oncle nous l’envoie pour Poram, recevoir le tribut en son nom. C’est le signe que le vieux Samorin n’en a plus pour longtemps. Mais c’est combien de temps ? Des mois peut-être, peut-être plus… Les augures ne sont pas clairs. Je suis bloqué. Au moins le suis-je avec toi…

— Non, Seigneur.

— Comment, non ?

— Il faut nous séparer.

— Tu ne veux plus de moi ?

— Que puis-je encore te donner ? Je ne peux plus que te nuire, ô mon roi. Tu auras besoin plus que jamais de sérénité. La tempête que nous avons traversée cette nuit en appellera d’autres. Nous nous détruirons. Il faut nous séparer maintenant.

— Attends mon départ.

— Je l’attendrais s’il était fixé.

— Je ne peux pas le fixer.

— Alors je ne peux pas l’attendre. Le risque est trop grand. Pour toi, pour moi, pour ton royaume.

Il la supplia de ne pas le quitter tout de suite. Elle répondit que c’était le moment, après ce qui s’était passé.

— Le jour et l’heure t’appartiennent, acquiesça-t-il.

S’inclinant avec cette grâce célèbre jusqu’en Chine, elle répondit que la sagesse commandait de ne pas tarder, que l’effet devait suivre aussitôt la décision prise.

Elle lui dit encore, et ce furent ses derniers mots, en réponse à l’inquiétude finale du roi qui lui aurait dit – aurait dit car je n’en suis pas sûr :

— À quoi penserai-je quand je te verrai danser ?

— Au prix des rubis que tu vas me donner, répondit-elle en riant. Je les porterai toujours. Tu m’oublieras et ne verras plus qu’eux.

Elle s’éclipsa là-dessus avec l’un de ces sourires que les poètes célébraient dans l’Inde entière, jusqu’aux contreforts de l’Himalaya, désespérant, disaient-ils tous, de rendre à ses charmes une gloire équitable.

Les dithyrambes retentissaient jusqu’au Tibet dans toutes les cours et les fêtes des villages les mieux perdus :

Je me suis approché de Shobita au doux visage. Nous nous sommes dirigés tous les deux vers le lit. C’est cela dont j’ai conscience. Ce

qui s’est passé ensuite : les montagnes chavirant, les étoiles tombant, les nuages tournoyant, cela la lampe seule le sait, moi je l’ignore.

Ou encore :

La discussion que mènent les savants sur l’existence et le néant n’a pas de fin quand ils voient, ô Shobita, la ligne de ta taille immatérielle invisible sous le fardeau de tes seins.

Le roi collectionnait ces éloges, on les copiait partout pour lui. Il en conservait les rouleaux dans des coffrets précieux et s’isolait pour les lire et les relire, s’émerveillant naïvement que tant de poètes aient composé de si justes portraits sans avoir vu l’original.

Il n’a plus qu’eux à présent. L’enchanteresse a déserté le pavillon de l’Enchantement et le fer, à leur lecture, remue dans la plaie. Puisse-t-il y remuer sans fin, puisqu’il chérit sa blessure.

Outre les rubis, le roi offrit à Shobita le premier palais qu’avaient construit ses ancêtres au temps où Cochin n’était qu’un port minuscule. On l’appelait le Petit Palais. Le peuple, très vite, dit la Petite Maison, car ainsi nommait-on les demeures des courtisanes.

 

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