Le seul amant

Éric Deschodt · Chapitre 14 sur 18

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Le seul amant

Chapitre 3

 

 

Journal de Krishna

 

En septembre de la funeste année 1502, Vasco de Gama se présenta devant Cannanore avec une flotte énorme de dix-neuf voiles et s’illustra dès le mois suivant par le crime le plus affreux de l’histoire du Malabar.

Je recopie ci-dessous le récit d’Ali Marakkar qui fut témoin de la tragédie et l’un de ses seuls survivants. Il en sortit changé. Le poète pacifique se révéla guerrier féroce, sans rien perdre, grâce aux dieux, du premier de ses dons.

Ali était parti en mars pour La Mecque où les musulmans doivent se rendre une fois au moins dans leur vie, à bord du Miri, l’un des plus gros et beaux vaisseaux de l’océan Arabe, armé par Jaouhar al-Faqih, facteur du sultan d’Égypte. La seule présence d’Ali à bord donnait à ce pèlerinage un lustre particulier. La Mecque lui inspira un poème superbe. La perte de l’exemplaire calligraphié de sa main qu’il m’en avait donné est l’un de mes regrets permanents. En voici quelques vers :

Nous avons cherché le sceau

Nous ne l’avons pas trouvé

Alors nous avons cherché l’image du sceau

Près des idoles, près de Vishnou, près de Krishna

L’image donne la certitude

Nous ne l’avons pas trouvée

Nous sommes ployés comme l’arc

Sous le fardeau du doute

Nous cherchons un chemin sans embuscade

Amis sans ruse et confiants

Nous ne l’avons pas trouvé

On ne trouve pas Dieu à volonté.

Le 29 septembre 1502, Calicut n’était plus qu’à quelques heures de voile quand le Miri tomba sur l’armada de Vasco de Gama. L’amiral en personne vint l’aborder, avec son São Geronimo. Saül était avec lui. Il sera mon second témoin.

Voici le récit d’Ali, dont les premières pages sont perdues :

… Jusque-là, je pensais avoir le temps. Nous pensions avoir le temps. Nous étions jeunes. Selon les sages, mieux vaut faire le pèlerinage dans la force de l’âge, à la maturité. Ibrahim ne parviendrait jamais à cet état enviable, que j’aurais envié avec lui et que je souhaite depuis sa mort ne jamais atteindre. Y arriver sans lui ne serait que vieillissement, dégradation. Tout progrès m’est interdit depuis que je l’ai perdu. Daigne Allah le Misécordieux nous réunir au plus vite, et s’il ne daigne, loué soit-il toujours, Lui le Tout-Puissant, l’ineffable, le Misécordieux.

La mort de mon frère avait changé mon ancien désir d’aller à La Mecque en une ardente attente. Ensemble, nous avions le temps ; seul, je ne l’avais plus.

Depuis le supplice d’Ibrahim, je suis divisé entre la hâte et la stupeur. Ni l’une ni l’autre ne me donneront la sagesse que les vieux maîtres associent à l’expérience.

J’ai donc laissé passer quatre ans. Abîmé dans une hébétude qui m’ôtait jusqu’à la capacité de faire des vers. Ils avaient si longtemps coulé de source… et je ne regrettais même pas ce don. Je m’étais borné pendant ces quatre ans à contempler matin et soir, le soir plus longuement, l’océan qui me séparait de l’Arabie, de la

terrasse de la maison que m’a donnée le Samorin, au cœur de Calicut, tout près de son palais.

— Je veux t’avoir près de moi, m’avait-il dit en me l’offrant. J’ai donc passé des heures innombrables assis sur les dalles de ma terrasse, fraîches le matin, tièdes le soir, le regard fixé vers l’Ouest où vécut le Prophète, à peine distrait de ma vacance par le spectacle du trafic maritime, sans que les arrivées ni les séjours des fameuses flottes portugaises ne me tirassent de l’indifférence où je végétais. C’étaient des bateaux comme les autres, peu m’importait qu’ils vinssent de loin.

Tout était loin pour moi, à commencer par moi-même. Et tout était vide.

Le Samorin, qui m’appelait souvent, s’étonna de mes absences. — Où es-tu, Ali ? me demandait-il, avec une affection que je récompensais bien mal.

— J’aimerais le savoir, Seigneur, répondais-je, l’air vague. Lorsqu’il évoquait les Portugais, ces évocations ne me tiraient pas mieux que d’autres de ma torpeur.

Il ne m’en voulait pas, il attendait. Sa patience était au-dessus de son âge et de son rang.

Une fois, il dit devant moi à Talappana :

— Quand Ali s’éveillera, Cochin tremblera.

Quatre mots qui pour moi demeurent très forcés. Je les vis, de loin en loin, défiler devant lui. Vasco de Gama, Cabral, João da Nova, et leurs lieutenants, sans qu’ils éveillassent un instant en moi l’intérêt passionné que leurs bizarreries soulevaient partout. Leur sentiment de supériorité, que je mis longtemps à discerner, tient, selon moi, à deux causes : leur foi, que j’admire, et leur fierté d’avoir traversé plus de mer que quiconque.

Je n’étais cependant pas assez absent pour rester sourd aux alarmes que leur venue avait déclenchées chez mes frères musulmans. Mais elles me paraissaient déraisonnables. Excessives… Que pouvait craindre notre commerce d’une poignée d’hommes sans moyens ? Puis il me semblait qu’il y avait assez de poivre pour tout le monde. En quatre ans, mon hébétude ne me quitta qu’une fois, lors de l’affaire de la factorerie, pour sauver les enfants d’Andres Correia – j’ignorais qu’ils fussent les siens – et deux religieux qu’on avait

trouvés cachés avec eux. Les enfants ne méritaient pas la mort. Je les réclamais pour esclaves, les deux autres par-dessus le marché, en dédommagement très partiel des pertes subies par mes oncles Cherian et Mammali dans l’affaire des éléphants. On me les remit sans discussion. Un an passa encore avant que je me décidasse à m’embarquer pour La Mecque. Un groupe des principaux négociants de Calicut, avec qui j’étais plus ou moins allié, partait aussi, en compagnie de leurs femmes et de leurs enfants. C’était l’occasion pour eux de les présenter à leurs parents d’Arabie et d’en faire de vrais Arabes, des Arabes de La Mecque, supérieurs à tous les autres Arabes du monde, et spécialement aux mappilas du Malabar dont ils étaient tous en quittant Calicut et dont aucun ne serait plus lorsqu’ils y reviendraient.

Le vaisseau qui nous transportait appartenait à Jaouhar al-Faqih, facteur du sultan de La Mecque et de loin le Maure le plus riche du Malabar. C’était le plus grand et le plus beau navire de toute la côte, il n’avait même pas d’égal dans les ports du Gujarat. Il s’appelait le Miri. Nous étions six cents à bord – trois cents hommes d’équipage et autant de pèlerins ; l’équipage se divisant à peu près également en marins et en soldats, car le Miri portait une nombreuse artillerie contre les pirates.

La traversée jusqu’à Djedda fut excellente. Personne ne fut malade, Allah veillait sur nous. Seul et oisif, je profitai des six semaines de mer pour m’initier à la manœuvre de ces grands navires auprès du capitaine, dont je me fis un ami, du pilote et des timoniers qui se relayaient au gouvernail.

Je n’avais jamais navigué. Le premier jour, le mouvement constant du bateau me fit à ma honte oublier mon frère, m’absorbant tout entier dans la résistance à cet écœurement nommé mal de mer. Pour la première fois depuis trois ans, Ibrahim quitta mon esprit. Le déhanchement de la coque dans la houle me mit vingt fois, que dis-je ? cent fois ! le cœur au bord des lèvres, le chassant de mes pensées. Le lendemain, je me raffermis, le surlendemain me trouvai gaillard. On me dit que l’accoutumance était rarement aussi rapide et que j’étais un marin-né.

Nous fûmes cent mille cette année-là à faire le tour de la Ka’ba, à lapider le diable dans le désert, à pratiquer les ablutions à la source

sacrée. Il ne me semble pas possible d’exprimer la foi plus vivement que notre peuple. Un enthousiasme magnifique l’emporte hors de soi dans les lieux saints. J’ai vu des impotents courir et des vieillards transfigurés retrouver la jeunesse. La présence immédiate du Prophète multiplie là-bas les miracles et transmue le désert en oasis de l’âme.

La traversée pour La Mecque avait été une promenade, celle du retour fut exécrable, mais le pèlerinage nous avait fortifiés ; la tempête pouvait rugir et les vagues balayer le pont, nos prières couvraient les clameurs des ouragans et le choc des lames sur la coque et personne n’eut peur un instant, pas même les petits enfants. Le Miri parvint intact en vue du mont Éli et d’une escadre de dix-neuf vaisseaux. C’était la grande flotte de Vasco de Gama. Le démon jusque-là masqué était revenu pour se dévoiler. Veuille Allah lui réserver le châtiment qu’il mérite ! Peut-être aurions-nous pu fuir. Ou nous jeter à la côte. Échapper au monstre. Al-Faqih s’y refusa, c’est le premier mystère de cette tragédie. Les femmes et les enfants, dit-il, étaient fatigués. On ne pouvait leur imposer de nouvelles épreuves. Fatigué, c’est lui qui l’était.

C’était un vieil homme, impatient de reposer ses os, malmenés par un mois de mauvaise mer.

— Les Portugais, je les connais, dit-il. On peut toujours s’arranger avec eux. Le plus tôt sera le mieux.

Il fit mettre en panne.

Le premier vaisseau qui s’approcha avait sous ses grandes voiles blanches des allures de colombe. Cette colombe nous tira deux coups de semonce dont le premier frôla notre proue et le second notre poupe, convaincante démonstration de l’habileté des bombardiers de Vasco de Gama. Les gerbes des deux boulets jaillirent très loin et très haut ; la puissance de ses bombardes était incontestable. La mer était si belle et calme que le São Geronimo put manœuvrer tout doucement jusqu’à se ranger bord à bord. Je reconnus Vasco de Gama, entouré de ses officiers. Je l’avais vu quatre ans plus tôt, à l’audience du Samorin. C’était le même homme. Épais, impassible et morne. Il irradiait une sourde assurance à la tête de sa grosse escadre et de ses centaines de canons. Il émanait cette fois de lui quelque chose de minéral, une rigidité de silex.

Je me rappelai qu’il avait dit quatre ans plus tôt : « L’an prochain, si Dieu le veut, et alors vous verrez si nous sommes des voleurs, comme le disent les Maures. » Je ne me doutais pas que son comportement se révélerait bien pire.

À sa droite, je reconnus Saül, le géant juif et roux qui s’était fait si bien voir du Samorin et du roi de Cochin. Le supplice d’Ibrahim l’avait scandalisé.

Je le savais opportuniste : pour les siens, il s’appelait Saül, et Hussein pour nous autres. Il s’était trouvé un nom de plus, car Gama, se tournant vers lui, lui donna du « Gaspard », avec une affabilité qui, chez tout autre, eût été de la rudesse, mais chez lui trahissait une affection invraisemblable.

— Gaspard…, prononça donc le monstre avec une douceur de buffle et cet accent inimitable du Portugal qui leur fait mâcher à tous des toiles d’araignées.

— Oui, Seigneur Amiral, répondit Saül avec ce mélange si personnel de narquoiserie feinte et d’empressement vrai qui séduit les grands de ce monde.

À Bagdad, les califes seraient tombés sous le même charme. Il avait dit « Amiral »… Amiral de quoi ?

— L’Amiral des Indes t’écoute, dit Saül à al-Faqih. Un beau titre, songeai-je, avant de m’inquiéter. Les Portugais auraient-ils le génie des titres, à l’égal des Persans ? Ainsi les Indes étaient plusieurs, je n’y avais jamais songé, c’est ce pluriel qui me toucha le plus. Et me revint que, voilà quatre ans, Gama n’était que capitaine major.

Al-Faqih s’inclina plus bas que sa dignité n’aurait dû le souffrir et s’engagea dans l’engrenage.

Il faisait très beau, je le rappelle. Une suspension de la mousson avait rendu le calme à la mer et au ciel la pureté. Une houle pacifique berçait à l’unisson le Miri et le São Geronimo. La mer gris perle et la côte émeraude exhalaient une sérénité qui touchait tous les visages, celui-là même de l’amiral n’en semblait pas épargné. Une ombre d’adoucissement tempérait son impassibilité permanente et pour un peu l’aurait fait croire accessible à l’humanité. Pour si peu, je m’y laissai prendre. Je n’en rougis pas. Le monstre ne s’était pas encore découvert.

Al-Faqih avait derrière lui cinquante ans de commerce. Il crut possible de négocier.

La démence glaciale à l’affût chez l’amiral dut faire vibrer en al-Faqih un signal d’alarme dont l’intensité lui fit perdre l’esprit. Car sa proposition était folle. Saül, effaré, la lui fit répéter avant de la traduire. Pour passer, gagner Calicut, rentrer chez lui, il offrit dix mille ashrafis, assortis d’une garantie de chargement de l’armada ennemie entière, en quelque épice que l’amiral voudrait porter au Portugal…

Offre doublement insensée : proposer de but en blanc la somme énorme de dix mille ashrafis impliquait de pouvoir en donner beaucoup plus ; garantir le chargement de la flotte trahissait une seconde fois la disposition de richesses fabuleuses. Vasco de Gama secoua la tête, lui tourna le dos et disparut dans son navire, à pas comptés théâtraux. J’entends encore le claquement de ses talons contre le bois du pont.

— L’Amiral refuse la proposition, dit Saül, déconcerté. Al-Faqih l’était plus que lui. Il demeura sur place, les bras ballants, jusqu’à ce qu’un homme, sortant du château arrière, s’avançât vers Saül et lui dît quelques mots à notre intention. C’était l’ordre de ne pas bouger, de rester à l’ancre, de carguer les voiles, d’attendre. — Attendre quoi ? fit al-Faqih, accusant plus que son âge. — Je ne sais pas, dit Saül, pour une fois laconique. Trois jours passèrent. L’accalmie continuait. Le Miri bercé sur son ancre au milieu de l’escadre ennemie aurait pu figurer son vaisseau amiral. Une espèce d’imbécillité engourdissait la plupart de ses passagers, où je ne nie pas que le fatalisme ait eu sa part. Les autres, j’en étais, bouillonnaient de fureur, sans pouvoir l’exprimer. Tour à tour, les nefs portugaises venaient nous regarder sous le nez, en silence.

Les équipages massés sur les ponts nous scrutaient sans mot dire et sans expression, longuement, obéissant certainement à une consigne méditée pour nous inquiéter. Quelques-uns de nos marins, ayant fréquenté la Méditerranée, savaient un peu d’espagnol ou d’italien et apostrophaient nos voyeurs, sans jamais en tirer de réponse. Au matin du quatrième jour, le São Geronimo revint se ranger contre nous. Saül s’avança jusqu’à son bastingage. Il aurait touché le nôtre

s’il avait tendu le bras. Je ne l’avais jamais vu sombre. Il l’était. — Avez-vous réfléchi ?

— À quoi ? répondis-je, devançant al-Faqih.

— À de raisonnables propositions qui pourraient plaire à l’Amiral. Al-Faqih alors tomba de la folie dans la honte. Il détailla une offre indigne. Pour lui-même, l’une de ses femmes et l’un de ses petits-fils, il proposa de charger d’épices les quatre plus grosses nefs de Vasco. Les centaines d’hommes et de femmes qui s’en étaient remis à lui se voyaient abandonnés à eux-mêmes. Et aux Portugais. — Les quatre plus grosses nefs à ras bord…, insista le vieillard. — Je transmettrai, dit Saül, toujours froid, se défendant d’être lui-même ou ne le pouvant plus.

Al-Faqih renchérit. S’offrit, stupidement, en otage – ne l’était-il pas déjà ? – et proposa d’arranger la paix avec le Samorin par l’intermédiaire d’un neveu, s’attribuant une influence parfaitement imaginaire.

Je veux bien faire la part du désespoir, je n’en regardai pas moins d’un autre œil l’homme que j’avais toujours connu, car il était un ami de mon père, et respecté. L’âge ou la panique en avait eu raison. La grimace de Saül à l’énoncé de cette bêtise fut éloquente. Il hocha la tête avec une pitié visible et s’en fut rendre compte au château de poupe, un peu voûté, me sembla-t-il, lui qui se tenait si droit. Il ne reparut pas de la journée. Le crépuscule arriva. Le São Geronimo s’éloigna. Al-Faqih se retira très tôt dans sa chambre, épave à la dérive. Les femmes se plaignaient dans leur entrepont. Leurs plaintes s’échappaient par les sabords ouverts et montaient dans la nuit tranquille, agaçant les marins couchés sur le pont. Le São Geronimo revint le surlendemain. Saül reparut au bastingage, plus morose que l’avant-veille.

— L’Amiral, laissa-t-il tomber, voit les choses autrement. — Comment ? fit al-Faqih.

— Il désire que tu commandes aux marchands qui t’accompagnent de lui remettre tous leurs biens.

Le chat avait assez joué avec la souris. La souris se ressaisit. Al-Faqih se redressa :

— Quand je commandais ce navire, dit-il, je me faisais obéir. Maintenant que ton amiral commande, qu’il se fasse obéir lui-même.

Saül retourna porter cette réponse à la poupe d’où il semblait que désormais Gama avait résolu de ne plus sortir, décidé sans doute à ne plus nous voir. Hésitait-il encore ?

Mes cousins négociants – je ne peux pas les blâmer – organisèrent entre eux une collecte, ayant calculé que le Portugais, étant pauvre, se laisserait éblouir par la remise gracieuse d’une part de ce qu’ils possédaient – part qui ne devait pas être trop petite… Ils disputèrent entre eux longtemps de cette proportion, s’arrêtant pour finir au dixième de la valeur de leurs possessions. Dix pour cent devaient suffire à éblouir et désarmer Gama. La naïveté de ces commerçants d’élite était confondante. Le poète que je n’étais plus voyait plus clair qu’eux tous.

Les dix pour cent remplirent six grandes chaloupes qui enfoncèrent jusqu’au plat-bord sous le poids des jarres de perles et de pièces d’or et des ballots de tissus précieux dont elles furent surchargées. La moindre brise les auraient envoyées par le fond, mais il régnait toujours un calme surnaturel.

Il n’y eut point de réaction à cette livraison. Le lendemain, une trentaine de Portugais passèrent sur le Miri. Sans répondre aux questions d’al-Faqih, ils entreprirent de basculer son artillerie à l’eau. Trois canons avaient déjà passé par-dessus bord, lorsque je l’apostrophai :

— Tu les laisses faire ?

— Que veux-tu que je fasse ?

— Ils commencent par les canons, mais c’est par nous qu’ils finiront. Les marins et les passagers assistaient comme hypnotisés à ce nettoyage. On aurait dit qu’un charme les paralysait. Les Portugais leur auraient demandé de les aider eux-mêmes à les désarmer, ils l’auraient certainement fait.

Les hommes de Gama semblaient ne pas nous voir, comme si nous avions été transparents. Ils agissaient avec un détachement irréel, allant en automates aux affûts, passant des cordes autour des tubes et les hissant en équilibre sur le bastingage avant de les pousser à l’eau, qu’ils crevaient de grandes gerbes attirant des requins. Quarante pièces de fer et de bronze allégèrent ainsi le Miri. Les canons seuls étaient visés. Aucun de ces débardeurs ne descendit dans les chambres et les cales. Nul inventaire ne fut dressé de la

cargaison, cela fut trouvé rassurant. Notre artillerie à la mer, ils retournèrent à leur torpeur qui était égale à la nôtre, mais la leur était menaçante et la nôtre résignée.

« Que veulent-ils faire de nous ? » se demandaient les abouliques. À mesure que le temps passait – sept jours déjà –, leur inquiétude se liquéfiait dans leur apathie. La plupart se figuraient esclaves et s’en accommodaient. Quelques-uns se voyaient rachetés par leurs riches familles. Tant qu’ils valaient quelque chose, ils ne risquaient rien. Les Portugais étaient connus pour leur avidité. L’aberrant détachement de l’Amiral des Indes était imprévisible. Quant à moi, je tâchais de repérer les individus courageux qui voudraient bien se battre, certain d’en trouver au moins quelques-uns puisque nous étions plusieurs centaines, et je prêchais la résistance. Les pourparlers étaient rompus, pour autant qu’ils eussent commencé. Al-Faqih ne me lâchait plus. Peut-être sentait-il en moi une détermination différente de celle de ses confrères marchands, perdus hors du marchandage, et qu’affolait le mutisme de cet amiral et de cette grande flotte qui nous encerclait. Dix-neuf chats pour une seule souris.

— Que crois-tu qu’il médite ? me demanda vingt fois le pauvre homme.

Ayant répondu dix-neuf fois que je n’en savais rien, la vingtième je lâchai :

— Il médite de nous tuer tous.

Al-Faqih, déjà très pâle – je ne pense pas qu’il aurait de toute façon vécu très longtemps –, pâlit encore.

— Tu crois ? dit-il.

— Plus le temps passe et moins j’en doute.

— Que faire ?

— Prier.

Il soupira. Pourtant, il revenait de La Mecque. — Il aurait fallu se battre, repris-je. Se jeter à la côte. Nous y aurions été secourus. Mais à quoi bon…

— À quoi bon quoi ?

— À quoi bon revenir là-dessus. Sur ce sujet, ce Saül a une expression particulière : « les carottes sont cuites ». — Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Ça veut dire qu’il n’y a plus rien à faire.

Le vieillard exprima un soupir lamentable. Sans doute pensait-il à la femme et à l’enfant qu’il avait voulu sauver. Moi, je pensais à mon frère et je songeais que nos retrouvailles étaient proches. Mais Allah, loué soit-il, les a retardées.

— Comment aurais-je pu deviner que cet homme était fou ? reprit al-Faqih. Qu’il n’aimerait pas l’or ?

Ce dédain de l’or, pour le pauvre homme, était le plus grand scandale.

— Ah ! fis-je, excédé, m’efforçant toutefois de le cacher, ne désespère pas. Il n’a pas refusé les chaloupes que tu as fait remplir. — Mais tu m’as dit qu’il méditait de nous tuer tous. — J’ai dit ça comme autre chose.

— Vous autres soufis, vous êtes incompréhensibles, finit-il par proférer.

Il y a pourtant des marchands soufis.

Ai-je dit qu’un silence anormal régnait à bord, depuis l’arraisonnement ? Comme si les centaines d’âmes captives de cette coque n’eussent songé qu’à se faire oublier, à s’effacer de l’esprit de leurs ennemis par le silence. On n’entendait même pas les petits enfants. Chacun retenait son souffle. Le clapot contre la coque d’une houle paresseuse rythma seul, huit jours de suite, l’existence de six cents personnes hébétées.

Sur la côte, toute proche, des foules grossissaient, sans cesse renouvelées de l’aube à la nuit. Muettes aussi, comme si cette affaire était placée sous le signe du silence – pour quel dénouement ? Le matin du cinquième jour, après l’immersion de nos canons, plusieurs chaloupes se dirigent vers nous. L’une d’elles nous aborde. Des hommes grimpent sur le bastingage, passent un câble à la proue et regagnent sans un mot leur embarcation. Puis la flottille entreprend de nous haler vers le large…

À bord du São Geronimo, Saül interroge son parrain :

— Que font-ils, Seigneur Amiral ?

— Ils l’éloignent.

— Mais pourquoi ?

— Pour y mettre le feu.

— Mais ces chaloupes sont trop petites pour évacuer tout le monde.

— Qui voudrais-tu évacuer, cher Gaspard ?

— Mais l’équipage de ce navire et ses passagers.

Vasco de Gama tarde à répondre.

— Seigneur Amiral ?

— Oui, Gaspard.

— Tu veux les brûler avec ?

— Ils brûleront en enfer de toute façon. Laisse-moi, maintenant.

Ils nous halèrent sur trois encablures. Une autre équipe monta à bord, barbouilla de poix les voiles carguées à la stupeur de l’équipage, y mit le feu et quitta le bord. Le dernier des incendiaires se retourna au moment d’enjamber la lisse et lança en arabe : — Ne vous avisez pas d’éteindre !

Les flammes rompent le maléfice qui nous paralysait. On éteint le feu. Les chaloupes font demi-tour. On vient me demander des ordres. Je commande de monter sur le pont les pierres qui servaient de lest. Une chaîne se forme entre la cale et le pont. Je laisse se ranger contre nous la chaloupe des incendiaires, puis je lève le bras. Une pluie de galets écrase la barque au pied de notre muraille. On entend craquer les os. En quelques secondes, la quinzaine d’hommes qui la montaient sont anéantis. Je fais cesser la lapidation. La chaloupe et son équipage de marins disloqués dérivent lentement loin de nous avec des plaintes enchanteresses.

Vasco de Gama fait avancer son navire. Ses canons, à bout portant, nous auraient crevés d’une seule salve. Ils restent muets. Les femmes éclatent en supplications. Elles crient « Amiral ! Amiral ! », agitant leurs bijoux, pour signifier qu’ils seraient à lui s’il leur laissait la vie. Celles qui avaient des petits enfants les élèvent dans leurs bras pour l’attendrir.

Le monstre ne se montre pas.

J’ai su qu’il n’avait rien perdu de la scène, observant tout d’une fenêtre de sa chambre, caché derrière un rideau. — Ah, les femmes ! me dit un matelot âgé qui s’était institué mon premier lieutenant.

Les femmes sont faibles, mais mon cœur saignait.

— Les enfants, Seigneur Amiral…, dit Saül qui se tenait derrière lui.

— Les enfants, j’en prendrai soin, aussi bien que de tous les autres.

Il n’eut recours à l’artillerie qu’à la dernière extrémité. Il fit retirer le São Geronimo pour envoyer contre nous un vaisseau aussi haut que le nôtre, qui ne craindrait pas les pierres, pour rallumer le feu et veiller à son progrès. Quand le bateau se rangea bord à bord, je m’y jetai avec soixante hommes, armés de haches et de sabres courts. En un clin d’œil, nous nettoyons le pont. Les Portugais s’enferment dans leurs châteaux, laissant plusieurs morts derrière eux. Nous forçons le château de proue. Nous liquidons ses défenseurs. Nous allons au château de poupe. Nous y entrons. J’y rencontre le capitaine, un nommé Mendes de Brito. Il avait perdu son plastron de fer. Son pourpoint ruisselait de sang, mais il était encore plein de vie et débordait de fureur. Je l’ai blessé au bras gauche, sans parvenir à le tuer.

Il fut secouru à cet instant par une autre nef dont l’arrivée nous obligea à nous détacher du premier vaisseau pour empêcher la nef de nous aborder. Celle-là non plus n’usa point de ses canons. Je n’ai jamais vu plus heureux que les rescapés de ce combat. Ils rayonnaient malgré les plaies et le sang. Moi aussi. Allah, béni soit-Il !, me fit découvrir ce jour-là que je n’étais pas seulement poète et que je pouvais Le servir autrement qu’en faisant des vers. Il y avait huit jours maintenant que durait le supplice. La mer changea. Se creusa. Je fis lever les ancres. Le Miri, privé de gouvernail, dériva le long de la côte en direction de Cochin. La foule sur le rivage nous accompagnait, fascinée par l’aventure et grossissant toujours.

Alors Vasco de Gama se servit de ses canons. Tour à tour, ses bâtiments vinrent s’exercer sur nous. Mais la houle gêna les bombardiers et la plupart des coups se perdirent loin de nous en éclaboussures balayées par le vent. Ils s’obstinèrent quatre jours en vain. Nous flottions toujours.

J’avais fait jeter depuis longtemps par-dessus bord l’or et les autres biens de nos marchands pour qu’ils n’en aient rien. Le soufi que je m’efforce de devenir, si lentement et indignement, fut ravi de ce ménage.

Nous y serions peut-être encore si l’un de nous qui ne voulait que vivre ne s’était jeté à l’eau pour aller voir Vasco de Gama. Il lui proposa contre sa vie de passer un câble aux ferrures du gouvernail ; ainsi ses artificiers pourraient grimper à bord et remettre le feu. L’amiral accepta le marché. Ils opérèrent de nuit. De hautes flammes jaillirent soudain en cinq points du navire. Il allait sombrer. Beaucoup qui ne savaient pas nager sautèrent à l’eau pour en finir plus vite. Moi aussi, je commençai par vouloir mourir, mais Allah m’ordonna de vivre pour venger l’abomination. J’allai saluer al-Faqih, recroquevillé dans l’entrepont, image stupide du désespoir, et plongeai par-dessus bord. La côte n’était pas proche mais les vagues m’y portèrent. Allah, que Ton nom soit sanctifié.

Beaucoup de Portugais furent scandalisés par la cruauté de Vasco. Six cents innocents avaient péri.

 

* * *

Le jour même où la nouvelle de la fin du Miri parvient à Cochin, Shobita demande audience au roi.

— Tu as voulu me voir ? dit le roi.

— Oui, Seigneur, répond-elle, avec une gêne soudaine : elle l’avait toujours trouvé beau, à présent elle le trouve laid.

Elle ne l’avait pas vu de six mois. En six mois, change-t-on tellement ? Elle sait bien qu’il n’a pas changé, son regard à elle n’est plus le même. « Comment ai-je pu ? se dit-elle. Comment ai-je pu l’aimer ? »

— Que puis-je pour toi ? demande le roi.

— Ne pas recevoir Vasco de Gama.

Le roi sourit.

— Pourquoi ? dit-il. Parce qu’il est méchant ?

— Non, reprend Shobita. Ce n’est pas parce qu’il est méchant. Il est au-delà de la méchanceté. C’est un homme qui n’a rien d’humain, dont il faut s’écarter comme de la lèpre. Toi, surtout…, dit-elle au roi.

— Moi ? dit le roi.

Elle insiste. Oui, il doit s’en écarter plus que d’autres, lui le roi. Plus que tous les autres. Pour son royaume, pour ses sujets, pour lui-même aussi… plaide-t-elle avec passion.

— Aide-moi, Krishna…, ajoute-t-elle, tournée vers le scribe. Dis-lui…

Krishna ne se dérobe pas. Oui, l’affaire du Miri est monstrueuse et son responsable est un monstre.

— Et alors ? dit le roi.

Krishna reste muet.

— Moi aussi, je suis un monstre, reprend le roi. Shobita le sait bien. J’ai laissé exécuter Ibrahim Marakkar, que je savais innocent, et fait tuer le Maître des Éléphants par jalousie.

— Oui, dit Shobita.

— Je ne l’ai pas fait par plaisir, mais par politique, et n’en tire aucune fierté.

— C’est pire, dit Shobita. Vasco de Gama n’y a pas pris de plaisir non plus. Il a dit, paraît-il : « J’ai fait ça par devoir. » Son devoir ! Son devoir lui a fait mépriser ce que nous, hindous, considérons comme un être sacré, le pèlerin. Le pèlerin sauve son âme, mais aussi les âmes des autres. Ici, tous les pèlerins, hindous, chrétiens, musulmans sont sacrés. À leur passage dans chaque village on jette des fleurs devant leurs pas, on les nourrit… Si le devoir des Portugais consiste à insulter nos dieux, qu’avons-nous à en attendre ? Le triomphe des démons ?

— Son devoir ? À qui l’aurait-il dit ? relève le roi avec intérêt.

— À ses capitaines. Ses capitaines étaient indignés. Certains l’ont cru devenu fou.

— Comment le sais-tu ?

— On me l’a écrit.

— Peu importe, dit le roi, haussant les épaules. Ils lui ont obéi.

Krishna, pour faire diversion, revient sur la notion de monstre.

— Les vrais, les purs monstres sont rares, dit-il.

— Où veux-tu en venir ? l’apostrophe Shobita.

— À cela que Vasco de Gama n’est peut-être pas qu’un monstre.

— Tu ne peux pas tout excuser, lui reproche Shobita. Il l’est assez pour qu’on le fuie. Il n’a pas agi par impulsion. Il a eu le temps de se reprendre. Il a réfléchi huit jours. Il a décidé froidement. C’est un monstre froid.

— Il a hésité huit jours…, la reprend Krishna.

— Et le devoir l’a emporté sur l’attendrissement, dit le roi.

Shobita lui lance un regard terrible, mélange d’horreur et de fureur.

* * *

Journal de Krishna

 

Le lendemain, je me promenais sur le front de mer avec Thomas. Il s’inquiétait des conséquences de l’affaire du Miri.

— Les musulmans voudront se venger. Je crains pour les chrétiens qui se rendront à Jérusalem, et Cécile qui m’a fait promettre de l’emmener en pèlerinage !

Nous passions devant la Petite Maison. Shobita nous vit. Une servante vint nous demander de la retrouver dans le jardin.

— Pourquoi ne m’as-tu pas soutenue hier ? Ne vois-tu pas que le roi se perd ?

Je crus un instant qu’elle ne se souciait que de lui.

— Qu’il se perde seul, je veux bien, mais il va nous entraîner tous dans sa trahison.

— Quelle trahison ? demanda Thomas.

— Celle de l’Inde, répondit Shobita.

— L’Inde est loin au-dessus d’une trahison de sa part, remarquai-je.

— L’Inde peut-être, pas le Kerala, répliqua Shobita. Ce sont des fanatiques. Ils imposeront leurs lois, leur religion.

— Ils sont chrétiens, dit Thomas.

— Ce ne sont pas des chrétiens comme toi.

— Qu’en sais-tu ?

— Aurais-tu massacré non seulement des pèlerins, mais des femmes et des enfants ?

— Shobita ! s’indigna Thomas.

Puis, plus calme :

— C’est contraire au message du Christ.

— Comme à celui de nos dieux. Ils ont brisé l’harmonie du monde. Sans harmonie, comment danser ? Et si je ne danse pas, qui suis-je ?

Shobita était bouleversée. Comme le veut la Loi, tout pouvoir ne pouvait qu’être ordonné au bien. Après le Miri, Vasco de Gama incarna pour elle le mal absolu et elle n’en démordit plus. Le plus étonnant fut la réaction de Thomas. Dans le jardin, pendant cet échange, on n’entendait, de l’extérieur, que le bruit de la mer, les cris des mouettes et les appels des enfants qui se poursuivaient sur la plage. Il n’avait vu dans Shobita qu’un objet de désir, une danseuse, une courtisane. Les chrétiens séparent l’amour et le plaisir et même les opposent. Le plaisir est pour eux d’autant plus vil qu’est grande leur espérance d’amour. Il découvrit que Shobita ne dansait que pour les dieux, recherchait leur amour bien plus qu’elle n’attendait celui des hommes et qu’au-delà de sa séduction, il y avait la vertu.

Quand il la salua, les deux mains à hauteur du front, la tête inclinée, je vis ses yeux briller d’une pure admiration.

Cet homme, me dis-je, est guéri de sa passion.

— Le Samorin nous fait des avances, dit Goda Varma, tendant une lettre. Lis-nous ça, Krishna.

Je lus :

… Il faut fermer l’Inde à ces prédateurs, menteurs et voleurs. Il n’y a rien à en espérer. Plusieurs Vénitiens de Lisbonne m’ont renseigné. Le Portugal est l’une des nations les plus petites, les plus pauvres et les moins peuplées d’Europe. Son roi se ruine à équiper les flottes qui arrivent jusqu’ici. Le recrutement des équipages est à peine assuré. Ils sont pour partie constitués de bandits sortis de prison et embarqués de force. Les Portugais n’ont rien à vendre et pas d’argent pour rien acheter. Si on leur permet de s’installer, ils ruineront tout. Il faut les dégoûter. Les différends qui ont pu jadis altérer notre amitié doivent s’oublier. Il faut s’entendre. C’est facile, il ne faut rien leur vendre, les laisser repartir à vide, sans un grain de poivre, sans un seul morceau de cannelle, sans aucune épice. Alors, ils ne reviendront jamais…

— Ils ne reviendront jamais, coupa le roi, et Cochin se retrouvera seule face à Calicut. Dix mille hommes contre cent mille…

La lettre tirait à sa fin. Le Samorin protestait de son amitié pour Goda Varma et le conjurait – c’était le mot – de réfléchir à sa proposition. Leur salut à tous en dépendait…

— Il les craint beaucoup pour aller si loin, dit le roi. Qu’en penses-tu, Krishna ?

— Je le crois sincère.

— Moi aussi. Je pense en outre qu’il n’a pas tort.

— Alors, Seigneur ?

— Alors je vais lui répondre que mon choix est fait et je vais faire passer cette lettre à Vasco de Gama, pour preuve de notre bonne foi.

— Tu choisis les Portugais ?

— Je n’ai pas le choix, Krishna. Calicut est toute proche et Lisbonne est très loin. Le Portugal est pauvre et les Portugais sont peu nombreux. Ils ne seront jamais ici qu’une poignée d’étrangers ; avides, sûrement, mais nostalgiques et donc vulnérables. Calicut est encore très riche, elle est aussi très peuplée et dispose d’une puissante armée, mais le déclin de son port s’amorce. Les musulmans du Samorin le poussent à contrôler les fleuves du poivre qui sont à nous. Il ne demande pas mieux. Entre deux maux, le tout proche et le très lointain…

Il reprit, l’air soucieux :

— Crois-tu vraiment qu’il y ait du monstre en Vasco de Gama ?

— En qui n’y en a-t-il pas ? C’est une question de proportions.

— C’est vrai, admit-il avec soulagement. Pour Shobita, j’en suis un depuis longtemps. Il me semble qu’elle exagère…, dit-il, soudain mélancolique.

Apparemment rassuré, il reprit :

— Le Samorin n’a pas de chance. Si d’autres que les Portugais étaient arrivés jusqu’à nous, il aurait moins de souci.

— Seigneur, que veux-tu dire ?

— L’Europe est tout entière chrétienne, mais là-bas comme ici les chrétiens ne sont pas tous les mêmes.

— Saül me l’a expliqué.

— Les Portugais et les Espagnols détestent les Maures. Les Français et les Anglais sont déjà moins virulents. Les Italiens font des affaires avec eux depuis toujours. Venise aurait beaucoup à perdre si les Portugais s’installaient. Que répondrais-tu ?

— La vérité, conseillai-je.

Le roi répondit donc au Samorin qu’il avait fait la paix avec les Portugais parce qu’il s’entendait parfaitement avec eux. Il les savait gens de parole, ajouta-t-il, et il espérait bien pouvoir leur vendre – ou plutôt leur faire acheter – autant d’épices qu’ils pourraient en charger.

Puis le roi montra sa lettre à Gil Barbosa, et la réponse qu’il lui avait faite. Barbosa informa Vasco. Quel crédit dès lors Vasco pouvait-il faire aux avances de Calicut ? Car la réponse du roi avait décidé le Samorin – la mort dans l’âme sans doute – à se retourner vers Vasco.

L’Amiral des Indes reçut ses offres à Cannanore où il relâchait. Il les prit pour ce qu’elles étaient : une grossière manœuvre.

C’est donc plein d’une méfiance redoublée qu’il se présenta devant Calicut avec sa flotte. Le Samorin lui avait écrit qu’il voulait le dédommager des biens perdus lors de l’attaque de la factorerie. Il proposait de le rembourser après jugement d’un tribunal spécialement constitué. Les pertes de chaque partie – portugaise et musulmane – seraient estimées par cette instance.

Et les morts ? Le Samorin n’éludait pas la question. Les morts, disait-il, ne peuvent être payés ni rendus. Mais si Cabral avait perdu une cinquantaine d’hommes, il avait tué en représailles dix fois autant d’hindous en ville avec son bombardement, sans compter les Maures noyés à bord des nefs qu’il avait coulées. Là-dessus, le Portugal n’avait pas à se plaindre : le solde était en sa faveur.

Vasco arriva devant Calicut le 29 octobre. Mon collègue Talappana vint le saluer de la part du Samorin, à bord du São Geronimo. Que pensait-il des propositions qui lui avaient été portées à Cannanore ? De ces offres d’amitié…

— Avant d’y venir, répondit l’amiral, le Samorin doit chasser de son pays tous les Maures de La Mecque et interdire Calicut à tout navire musulman, sinon je ne discuterai pas avec lui.

Effaré, Talappana regagna le palais.

Le Samorin répondit qu’il hébergeait à Calicut quatre ou cinq mille familles maures qui avaient toujours satisfait ses ancêtres et dont lui-même n’avait jamais eu à se plaindre. Ils lui avaient rendu de nombreux services. Aussi ne les chasserait-il pas et l’amiral ne devait pas songer à le faire car ce serait déni de justice.

L’amiral, en réponse, envoya des chaloupes s’emparer de quatre barques de pêcheurs qui s’étaient approchées de ses vaisseaux, croyant la paix conclue.

Le procédé indigna le Samorin. Le port de Calicut avait toujours été franc, Vasco ne pouvait pas l’interdire aux Maures de La Mecque, pas plus qu’à quiconque. Le Samorin voulait la paix. Si Vasco la voulait aussi, il devrait se fier à sa parole, sans autre garantie. Et si cela ne lui plaisait pas, il n’avait qu’à s’en aller.

Vasco entra en fureur. Il répondit au Samorin qu’il était serviteur du roi dom Manuel, très puissant roi. Lui-même, simple serviteur de ce grand prince, valait mieux que lui, Samorin de Calicut. Le roi, son maître, pouvait « faire d’un palmier un Samorin comme lui ». Il ne lèverait pas l’ancre, conclut-il, sinon pour rapprocher ses canons de la ville.

Il fit comme il avait dit. La flotte mouilla le plus près possible de la ville et chacune de ses unités s’établit sur plusieurs ancres pour tirer le meilleur parti de leur grosse artillerie. Puis il fit pendre les trente-quatre pêcheurs indiens capturés avec leurs barques. Il avait donné ordre qu’on les pendît le plus haut possible pour que les malheureux fussent bien visibles de la ville.

Une foule énorme s’avança sur la plage, contemplant avec stupeur les corps des suppliciés. Vasco la fit bombarder. Lorsqu’il ne resta plus sur le sable que des morts et des blessés, il fit allonger le tir et pilonner Calicut jusqu’au soir.

Le feu cessé, il fit détacher les pendus, leur fit couper la tête, les mains et les pieds, remplit de ces trophées l’une des barques saisies, où il fit clouer le billet suivant :

Je suis venu dans ce port avec de bonnes marchandises, pour vendre, pour acheter et pour payer vos denrées. Et voilà les denrées de ce pays. Je vous envoie maintenant ce présent et il est aussi pour votre roi. Si vous voulez notre amitié, vous devez payer entièrement ce que vous avez pris dans ce port sous votre garantie, et vous paierez en plus la poudre et les boulets que vous nous avez fait dépenser. Si vous faites cela, nous serons tout de suite amis.

Une chaloupe remorqua la barque près de la côte et l’abandonna au ressac qui la poussa sur la plage. Un premier curieux se risqua jusqu’à l’embarcation échouée et se saisit du message, bientôt rejoint par un grand nombre de gens sortis de dessous les arbres.

Les Portugais sur leurs vaisseaux étaient assez proches pour distinguer leurs expressions. Ils les virent changer de visage et beaucoup d’entre eux devenir comme fous, courant de-ci de-là sur la plage en poussant des cris inarticulés. Certains, parents peut-être des suppliciés, prenaient des têtes et les emportaient. La nuit entière jusqu’au matin retentit de chants funèbres et de lamentations.

Le bombardement recommença le lendemain à l’aube, visant cette fois les maisons des dignitaires, construites en retrait dans des jardins. Il se tira des centaines de boulets et beaucoup de ces maisons furent détruites.

 

* * *

Les nouvelles de Calicut touchèrent Cochin le lendemain. Shobita, aussitôt, se rendit chez Krishna. C’était le soir.

— Il persévère, lui dit-elle, il a bombardé Calicut.

— Je sais.

— Depuis quand ?

— Depuis ce matin.

— Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?

— Pourquoi remuer le fer dans la plaie ? Je ne suis pas Vasco de Gama.

— Il a détruit beaucoup de maisons et tué beaucoup de monde.

— Son Dieu lui en demandera compte.

— Ce n’est pas tout, dit Shobita. Il a pris des otages.

— Il n’est pas le seul, c’est une coutume.

— Ce n’est pas la coutume de les tuer pour rien. Tu savais qu’il les avait tués ?

— Oui.

— Et tu ne disais rien ?

— À quoi bon ?

— Tu sais comment il les a tués ?

— Il les a pendus.

— Il les a fait pendre très haut dans les mâtures de ses navires pour qu’on les voie bien de loin et il a croisé avec sa flotte pendant des heures au plus près de la côte. Après ça, il a commencé le bombardement.

— C’est un homme très cruel, dit Krishna.

— N’est-ce pas ? dit Shobita, avec une dérision féroce. Et ce n’est pas tout.

— Je sais.

— Alors, dis-le, j’en ai assez de parler.

— Non.

— Je veux que tu le dises.

Krishna céda :

— Après le bombardement, il a fait détacher les pendus, leur a fait couper la tête, les mains et les pieds. Il a fait jeter ces morceaux dans une almadie et l’a fait remorquer jusqu’à la côte par une chaloupe, avec une lettre.

— Il y avait une lettre ? dit Shobita. Que disait-elle ?

— Elle disait qu’il avait fait ça en représailles de tous les torts que son pays avait subis et des affronts qu’on lui avait faits à lui, mais qu’il ne tenait qu’à eux – aux habitants de Calicut – qu’ils devinssent bons amis.

— Il a écrit « bons amis » ? demande Shobita.

— Il paraît.

— C’est un monstre. Qui étaient ces otages ?

— Des pêcheurs et des marins.

— Il ne se risque pas à terre…, relève Shobita. Et tu ne penses pas que c’est un homme à fuir comme la peste ?

— Lui seul peut sauver le roi. Le roi est allé trop loin et il est seul.

— Seul ?

— Sans alliés.

— En aurait-il, il le serait encore.

— Si tu ne l’avais pas quitté…

— Ah, tais-toi, Krishna ! Ce n’est pas moi qui l’ai quitté. Il s’est abandonné lui-même. Il ne voit rien. Ne veut rien voir.

Plein d’une horreur mal dissimulée, Saül fait face à son parrain, à bord du São Geronimo.

— Tu m’as appelé, Seigneur Amiral ?

— Oui, Gaspard. Tu es le seul de ce pays en qui je puisse avoir confiance et j’ai besoin d’un conseil.

— Seigneur, c’est trop d’honneur, et je ne suis pas du pays.

— Tu l’es plus que moi. Tu n’y es pas né, mais tu le pratiques depuis longtemps et ses rois te font confiance comme moi et comme dom Manuel – c’est d’ailleurs assez étrange, cette confiance que tu inspires aux rois…

— Les rois ne sont pas les seuls, Seigneur Amiral.

— C’est vrai puisque je ne suis pas roi. Voici l’avis dont j’ai besoin : je ne crois plus pouvoir attendre beaucoup de bien de Calicut…

— En effet, Seigneur Amiral. Après ce que tu leur as fait.

— Veux-tu dire que j’ai frappé trop fort ?

— Les pèlerins et les pêcheurs étaient innocents.

— Ah ! je sens que tu me détestes. Je ne te le reproche pas. Je ne te demande pas de m’approuver, sinon de me comprendre, de comprendre que la terreur est la seule carte dont je dispose contre les gens de Calicut. Ces gens-là sont innombrables et nous ne sommes qu’une poignée. Ils ont la perfidie dans le sang.

L’expression « ces gens-là », se dit Saül, les classait déjà à part, loin des Portugais. Loin en dessous. On pouvait les couper en morceaux.

Il retrouvait dans son parrain l’esprit de sélection qui ravageait le genre humain. Juifs blancs, juifs noirs ; Maures de La Mecque et mappilas ; chrétiens de saint Thomas et chrétiens postérieurs ; castes hindoues et intouchables. Maladie de la division et de l’exclusion…

Comment y échapper ? Il faudrait se retirer du monde. Saül n’en avait nulle envie, le voyant s’ouvrir à lui.

Vasco reprend :

— Calicut est infréquentable, Cochin l’est-elle à ton avis ?

— Le roi de Cochin n’attend que toi, Seigneur Amiral.

— Le Samorin aussi prétendait n’attendre que moi. Qui me dit que le roi de Cochin ne m’attend pas de la même façon ?

— Le roi de Cochin est le grand ennemi du Samorin de Calicut. Tu as déjà beaucoup fait pour lui plaire…

Vasco de Gama fronce le sourcil, qu’il a noir et très épais :

— Beaucoup ? Je n’ai appauvri le Samorin que d’une poignée de pêcheurs et de quelques maisons. Les premiers seront vite remplacés et les secondes vite rebâties.

— Tu l’as humilié.

— Tant pis pour lui. Tu irais à Cochin ?

— Sans attendre, Seigneur Amiral. Goda Varma te recevra à bras ouverts. Tu pourrais lui proposer le trône du Samorin, tu te l’attacherais pour la vie.

— Il faudrait en disposer, je n’en dispose pas.

— Tu as bien disposé de la vie des otages, dont tu ne disposais pas non plus, et de leurs dépouilles.

— N’abuse pas, Gaspard. Je n’aimerais pas que tu me jettes ça trop souvent à la tête. Si faute il y a, elle est à moi et ne te concerne pas. Le Seigneur est le seul juge que je reconnaisse.

 

* * *

Journal de Krishna

 

Il s’en alla à Cochin, laissant devant Calicut six nefs et une caravelle sous les ordres de ses oncles Vicente et Bràs Sodré pour en faire le blocus.

À peine avait-il jeté l’ancre devant Cochin que Gil Gonçalo Barbosa se présentait à son bord et l’informait que des lettres de Calicut mentionnaient de grands dégâts et un commencement de disette, en raison du blocus. Il n’arrivait plus rien en ville et les pêcheurs ne pouvaient pas sortir.

— Ce Vasco de Gama est un homme terrible, me dit le roi. Faut-il traiter avec lui et comment ?

La question était de pure forme, il était déjà décidé à le faire.

— Il est terrible sur mer, répondis-je. Sur terre, il le serait moins.

— Oui, mais nous vivons de la mer.

J’acquiesçai, puis opinai qu’il ne pouvait pas se mettre tout le monde à dos, quelle que soit sa force en mer. Une flotte a besoin de ports. Il était déjà l’ennemi de Calicut. À mon avis, il ne pouvait pas se permettre de l’être aussi de Cochin ; il avait trop besoin d’épices. Je conclus en prédisant qu’il ferait l’aimable.

— L’aimable…, fit le roi, rêveur. Alors je le serai moi aussi.

— Ne le sois pas trop.

— Est-ce mon genre ? Je le serai ce qu’il faudra, pour les débouchés qu’il représente, mentit le roi.

Il mentait peu et toujours à mauvais escient : ses rares mensonges ne lui rapportaient jamais rien. Aussi je m’alarmai. On se disputait déjà son poivre et le reste. Ces débouchés supplémentaires signifieraient qu’il n’y en aurait pas pour tout le monde. Il n’avait pas besoin de débouchés mais d’alliés contre Calicut.

— Il ne faudrait pas qu’ils soient trop exigeants, lui dis-je. Vois le blocus de Calicut. Tu serais dans leur main.

— Tu te contredis, Krishna, tu viens de me dire qu’il avait besoin d’un port, autrement dit besoin de moi. S’il a besoin de moi, il sera traitable. Et tu sais bien que je ne serai jamais dans la main de personne, répliqua-t-il, baissant le ton, indice chez lui d’une grande fureur.

Cette fureur non plus n’était pas bon signe. Elle venait de ce qu’il sentait que la situation lui échappait.

— Je vais quand même faire l’aimable, trancha-t-il. Je vais lui envoyer Râma.

— Oui, Seigneur, dis-je.

Râma, c’était son fils, un bon garçon de vingt ans.

— Je vais lui envoyer Râma pour le féliciter de sa venue.

— Que peut-il faire d’autre ? dis-je. Pourquoi le féliciter ?

— Tu veux me brouiller avec cet homme ?

— Seigneur, je te demande pardon, mais je ne vois pas le rapport.

Je le vis alors s’engager dans une alliance impossible avec de mauvaises gens. Impossible, car inégale.

Il n’y avait pas cinq ans que les Portugais étaient arrivés en Inde avec des forces réduites et déjà ils s’étaient permis des violences extraordinaires. Tous – Cabral, Nova, Gama, personnages pourtant très différents – se les étaient permises, comme si leur seul point commun eût été un mépris total des autres.

Il ne devait pas se contenter de faire remercier Vasco par son fils, il lui promit en outre de ne rien négliger pour remplir ses nefs d’épices. Le chargement commença un jeudi, jour faste comme il se devait. Puis ils se virent et je le vis.

Vasco se déplaça une première fois le 14 novembre 1502. Il s’arrêta à l’entrée de la rivière de Cochin, à la hauteur de l’île sacrée de Vaipin, dans une profusion d’étendards. Le roi arriva en palanquin de son palais, suivi d’une foule d’environ dix mille personnes, précédé de trompettes et de tambours et de deux chambellans à masse d’argent. Lorsqu’il mit pied à terre pour se rendre à bord de la caravelle de Vasco, les bombardes tirèrent une salve. À laquelle aussitôt répondit l’artillerie céleste d’un énorme orage qui éclata à cet instant. Les canons avaient peut-être ébranlé les cieux. Il pleuvait si fort – c’était un heureux présage, mais la suite des événements devait renforcer mes vieux doutes sur les présages – que l’entrevue fut remise au lendemain et chacun rentra chez soi. Je n’avais fait qu’apercevoir Vasco de Gama entre les gouttes.

Le 15, il revint. Nous l’attendions dans plusieurs sambouks à l’entrée du port. Le roi se fit transporter jusqu’à la caravelle où je montai à sa suite. Je vis Vasco pour la première fois. Cet homme si inhumain m’apparut des plus ordinaires avec sa corpulence médiocre, ses jambes torses, sa longue barbe et ses yeux vides – j’aurais dû écrire vidés, car je suis convaincu qu’il s’était entraîné à les vider d’expression pour troubler ses interlocuteurs ; on ne sait pas à quoi s’en tenir face à un visage mort que l’on sait vivant. Il avait pourtant décidé d’être aimable, mais ce que nous savions déjà de lui nous le faisait considérer sans naïveté.

Il était tout habillé de soie rouge avec des bas de soie noire et portait deux gros colliers d’or, l’un au cou, l’autre en sautoir, plus un gros rubis au médius de la main gauche et la garde de son épée était d’or niellé.

Saül était à ses côtés, entièrement vêtu de soie verte, le teint vermeil, éclatant de santé et d’un admirable embonpoint, mais ce fut son épée qui me frappa le plus : je ne l’avais jamais imaginé armé, et, de plus, le pommeau de cette arme était orné d’une perle énorme comme il y en avait très peu dans le trésor du roi. Il avait donc fait fortune. Entre autres fonctions importantes dont il m’informa plus tard, il faisait l’interprète.

Vasco de Gama offrit au roi, de la part du sien, de grands bassins, des aiguières et des salières d’argent doré ; le roi lui offrit en retour des pierres précieuses, laissant entendre que c’était peu de chose. Puis ils entrèrent dans le vif du sujet : l’alliance de Cochin avec le Portugal.

La discussion fut courte : ils étaient d’accord. Après ça, le roi regagna son sambouk et la caravelle le suivit jusqu’au palais où ils arrivèrent par le canal de Vaypatti. Vasco fit saluer le palais de toutes ses bombardes et s’en retourna à son mouillage.

Ces bonnes dispositions persistèrent. Ainsi, trois hommes étaient venus vendre une vache pour la viande à la nef Julia. Le roi le sut car je l’appris et l’en informai. Il demanda à Vasco de lui remettre ces trois hommes si la chose se reproduisait. Vasco fit afficher dans chaque navire l’interdiction, sous peine de cinquante coups de fouet, d’acheter à qui que ce fût de la viande de vache. Quand les trois sacrilèges se représentèrent avec un autre bovidé, il les fit arrêter et remettre avec leur bête aux gens du roi, qui les fit empaler dans l’heure, exécution qui attira un grand nombre de Portugais, et libérer la vache.

Vasco montra encore une patience inhabituelle envers les mappilas qui tardaient à approvisionner ses vaisseaux pour obtenir un bon prix de leur poivre.

Le tarif fut de douze ducats le quintal, payable pour les trois quarts en monnaie d’argent et un quart en monnaie de cuivre. Les clous de girofle et le benjoin seraient échangés contre des tissus ; la cannelle, l’encens et l’alun seraient troqués contre du bois de Brésil.

Jusque-là, les Portugais s’étaient beaucoup plus occupés d’épices que de chrétiens, démentant le déporté que Vasco avait envoyé quatre ans plus tôt en éclaireur et qui avait répondu, les nommant d’abord, qu’il venait chercher « des chrétiens et des épices ». L’inverse se produisit : nos chrétiens s’occupèrent d’eux.

Le 19 novembre, une délégation de chrétiens emmenée par Thomas aborda en chaloupe à la nef capitane, chargés de poules, de fruits, d’une lettre de leurs évêques et d’une verge de justice, rouge aux extrémités d’argent, ornée de trois clochettes d’argent, symbole de l’autorité qu’ils reconnaissaient au roi de Portugal, à charge pour lui de protéger l’Église de saint Thomas.

Ils proposèrent en outre de construire pour dom Manuel une forteresse, au lieu qu’ils indiqueraient, si imprenable qu’elle lui assurerait la domination de l’Inde entière. Thomas regrettera cette proposition.

Vasco leur fit très bon accueil – pouvait-il moins faire, lui qui, à son premier voyage, avait confondu leur Vierge Marie avec la déesse Kâlî ? En remerciement de leurs poules, de leurs fruits et de leur verge de justice, il leur donna deux pièces de tissu, l’une d’écarlate, l’autre de soie.

Vasco s’apprivoisa. L’humanité ne fut jamais le fort de cette brute, qui mourut comme il vécut. L’Inde le rebutait en tout, j’en suis sûr, et sa méfiance était invincible. Il se produisit pourtant un miracle : l’Amiral, comme l’appelaient ses compatriotes avec déférence, se montra plusieurs fois en ville. Si l’on se souvient que, trois ans plus tôt, il s’était claquemuré dans son vaisseau quatre semaines durant devant Calicut, sans mettre le nez dehors, on conviendra que si les circonstances avaient changé, il avait changé aussi.

Saül fut le grand responsable de cette transformation.

Le lendemain de la première entrevue de l’amiral avec le roi, je le trouvai à ma porte quand je me levai.

— Je désespérais que tu te réveilles, me dit-il avec l’un de ses sourires de lion.

Il était plus grand et gros que jamais, vêtu à la portugaise, avec des chausses, un habit, des souliers à boucle et un grand chapeau noir qu’il souleva pour me saluer, à l’européenne, balayant presque le sol d’un geste large de courtisan accompli. Courtisan, c’est ce qu’il était devenu.

— Saül…, commençai-je.

— Non, pas Saül. Je m’appelle Gaspard maintenant, Gaspard de Gama, s’il te plaît. Ou, si tu veux, Gaspard des Indes.

Il m’apprit avoir séduit le roi du Portugal, comme il avait séduit le Samorin et le roi de Cochin et je ne sais combien de princes sans doute, avant ces trois-là. Il séduisait qui il voulait. S’il avait été porté sur les femmes, il eût été le plus grand amant du monde, mais Sarah lui suffisait.

Il était juif, il avait été musulman, il était le plus ouvert des hommes.

— As-tu jamais pensé à te faire hindou ? lui demandai-je quand même.

— Non, me dit-il, vous acceptez tout le monde sans cela.

Le compliment me parut magnifique.

Quant au roi Manuel, depuis quatre ans, il lui racontait ce qu’il souhaitait entendre.

Par exemple, que tous les rois de l’Inde étaient chrétiens – excepté deux ou trois monarques du Nord que le monde entier savait musulmans – et aspiraient tous à l’amitié du roi de Portugal, pour partir en guerre contre l’islam. Il entretint ainsi la grande illusion de Vasco de Gama qui, en 1498, s’était plu à voir des chrétiens partout.

Ces rois chrétiens imaginaires disposaient d’armées considérables.

Le roi de Kollam avait dix mille hommes ; celui de Cholamandalam, cent mille ; celui de Tenasserim, dix mille et cinq cents éléphants de guerre ; celui de Pégou, vingt mille, dont dix mille cavaliers, plus quatre cents éléphants de guerre ; celui du Siam – Gaspard allait jusque-là et bien plus loin encore –, vingt mille, plus quatre mille cavaliers et quatre cents éléphants… Tous aspiraient, sans le connaître, à l’amitié du roi du Portugal.

Le roi Manuel, extasié, avait écouté ces énumérations mirifiques qui non seulement lui faisaient miroiter des succès grandioses contre les infidèles et peut-être même la reprise de Jérusalem, mais lui donnaient raison contre l’importante faction de ses conseillers qui étaient hostiles à ce qu’ils appelaient l’aventure indienne, qu’ils jugeaient ruineuse.

Bref, Gaspard fascina le roi. Là-dessus, Saül ne mentait pas. Une lettre du roi au cardinal Jorge da Costa qui défendait à Rome les intérêts du Portugal ne laisse aucun doute. Il m’en produisit triomphalement une copie dont je ne reproduis qu’un extrait :

Enfin, la flotte a ramené de là-bas un homme qui était juif et s’était déjà reconverti. Un homme plein de discrétion et de sincérité, né à Alexandrie, grand négociant et joaillier, qui commerce avec l’Inde depuis quelque trente ans et n’en ignore rien. Non plus que de tous les pays qui s’étendent d’Alexandrie, jusqu’en Tartarie au-delà de la Grande Mer en passant par l’intérieur de l’Inde. Et cela montre assez que notre découverte a dépendu de Notre Seigneur, qui, dans Sa mystérieuse sagesse, nous l’a permise pour son Saint Service et le bien de la Chrétienté, car c’est Lui qui nous a envoyé cet homme, dont les informations vont nous permettre de nous rendre maîtres de tout ce qui sera à notre portée, car s’il n’était pas venu, il nous aurait fallu des années pour prendre aussi justement la mesure de cette découverte. Dieu soit loué. Cet homme parle l’hébreu, le chaldéen, l’arabe et l’allemand : il parle en outre si clairement un mélange d’espagnol et d’italien qu’il se fait comprendre aussi bien qu’un

Portugais et il nous comprend de même(13).

Écrasante démonstration.

Écrasé comme il se devait, je me bornai à lui faire remarquer que dom Manuel ne le rajeunissait pas, lui accordant une trentaine d’années de carrière en Inde. Il n’y avait pas si longtemps qu’on l’avait vu débarquer à Calicut avec ses fourrures mitées et il avait l’air d’un jeune homme.

— Merci, dit-il, mais j’étais déjà un vieux jeune homme.

Quant à ce chiffre de trente ans que le roi communiquait au cardinal, il en était responsable.

— C’est moi qui me suis vieilli, pour me donner le temps d’avoir parfaitement connu tous ces pays dont j’inventais presque tout. Du coup, il m’a trouvé lui aussi l’air très jeune, conclut-il avec un clin d’œil.

— L’amiral, remarquai-je, se soucie surtout de commerce, m’a-t-il semblé, et le roi de religion.

— Dom Manuel, en effet, a des penchants mystiques. En vérité, ils se partagent les tâches : l’amiral, qui est en dessous, se consacre aux choses triviales ; le roi, qui est au-dessus, et dont le pouvoir vient de Dieu, ne songe qu’aux plus nobles.

Sur ce point, il se trompait, les Portugais au-dessous du roi afficheraient bientôt un prosélytisme fanatique.

Mais je suis injuste : j’oublie le courage. Il en fallait pour se lancer sur ces mers immenses et redoutables, année après année, malgré les pertes – Cabral perdit la moitié de sa flotte, Vasco lui-même, si prudent, laissa derrière lui plusieurs navires.

Ce fantastique courage dépassait le nôtre. Les faisait-il pour autant supérieurs ? La réponse appartient aux dieux.

La supériorité… Moi, brahmane, je ne peux pas me poser cette question. Elle m’est impossible. La poser serait me mentir : il n’y a pas de supériorité. Il n’y a que des états différents et précaires. L’égalité fondamentale de toute chose devant le temps exclut cette question. Tout change, tout passe, tout recommence. Tout est éphémère, mais rien, me semble-t-il, ne pourrait l’être davantage que la supériorité si elle existait.

Les Portugais sont autant à plaindre qu’à blâmer. Pour l’instant, ils dominent sur la côte ; combien durera cet instant ? Je ne dis pas que j’en vois venir la fin, mais, sans mentir, je la pressens.

 

* * *

— Mon beau-frère, Seigneur Amiral, dit Saül, présentant Abraham à Vasco de Gama.

— Je ne savais pas que tu étais marié.

— Je le suis, Seigneur, et j’ai un fils de deux ans.

— Est-il baptisé ?

— Il va l’être. Le roi m’a fait l’insigne honneur de vouloir être son parrain. La procuration est prête, établie à Lisbonne.

— En blanc ?

— En blanc, Seigneur Amiral. Si j’osais…

— Ose toujours…

— Me ferais-tu la faveur de représenter le roi au baptême de Balthazar ? Qui mieux que toi pourrait le faire, tu le représentes en tout.

— Balthazar ?

— C’est mon fils.

— C’est un beau nom, approuve Vasco. Un nom de roi.

— De Roi mage, Seigneur Amiral. De celui qui a porté l’or à l’Enfant Jésus.

— Soit, dit Vasco je représenterai le roi.

Abraham, pendant cet échange, s’est éloigné de quelques pas, le regard perdu vers l’horizon.

— Ainsi le parrain du père le sera aussi du fils, dit Saül avec émerveillement. Merci, Seigneur Amiral !

— C’est le roi qu’il faut remercier, dit Vasco très noblement.

— Abraham ! appelle Saül, quelque peu excité.

Abraham revient sur cette terre, où le juste – celui du moins qui voudrait l’être – est obligé de composer avec les pires erreurs. Il se rapproche de cet homme que Shobita tient pour un monstre.

— Abraham, mon beau-frère, Seigneur Amiral, est le chef des juifs de Cochin.

— Les fameux juifs de Cochin…, relève Vasco de Gama.

— Fameux, vraiment, Seigneur Amiral ? réplique Abraham. Nous n’aspirons qu’à la justice et à l’obscurité depuis quinze cents ans.

— La justice, on verra. L’obscurité, c’est trop tard, dit l’amiral.

« Dis-moi, comptes-tu rester juif longtemps ? ajoute-t-il.

— Jusqu’à ma mort, répond Abraham.

— Ah ! prends garde qu’elle ne vienne plus vite que tu ne pourrais le souhaiter.

— L’heure, c’est l’heure, dit Abraham, nous n’en sommes pas les maîtres.

— D’autres peuvent l’être pour nous tous, coupe Vasco.

Saül, sentant la menace, change de sujet.

— Mon beau-frère, dit Saül, si tu le souhaites, pourrait participer au chargement de tes nefs, Seigneur Amiral. Il est marchand de poivre, travaille depuis toujours avec les chrétiens et traiterait au même prix.

— Combien de quintaux pourrais-tu fournir ? demande Vasco de Gama.

— Deux mille tout de suite, trois mille dans quinze jours.

— Cinq mille quintaux…, fait Vasco, rêveur.

Il y a deux ans, en trois mois de temps, il n’en a pas chargé cinq cents et voici que ce seul juif lui en promet dix fois autant et les chrétiens vingt fois plus. Ses nefs enfoncent déjà sous le poids des sacs qui s’entassent dans leurs cales. Il a bien fait d’être sévère.

— J’ai bien fait de me faire craindre, dit-il à Saül, sortant de son rêve.

Ni Saül ni Abraham ne cillent. Se faire craindre, euphémisme exorbitant. Noyer six cents pèlerins, supplicier trente-quatre pêcheurs innocents et détruire une ville sur de simples présomptions… Shobita a raison, cet homme est un monstre, se dit Abraham. Pourquoi Saül l’a-t-il amené à traiter avec lui ? Pourquoi s’est-il laissé entraîner ? Et pourquoi ces menaces à son égard ? Il entend Shobita, glaciale : « Alors, tu lui vends du poivre maintenant ? » Il vend du poivre à un tueur, au serviteur d’un roi persécuteur des siens.

Que Thomas lui en vende, cela peut se comprendre. Ils sont chrétiens tous deux.

Que répondra-t-il à Shobita ? Que vendre n’est pas se vendre et que s’il faut de la vertu dans le commerce, le commerce n’est pas la vertu. Puis, vendre, pour un négociant, c’est toujours se renforcer.

Mais voici Thomas qui arrive dans une chaloupe et empoigne l’échelle de corde menant au tillac. À peine sa tête dépasse-t-elle du bastingage que l’expression de Gama s’éclaire – le monstre peut être aimable – et celle d’Abraham se renfrogne. Il n’a pas vu Thomas depuis deux ans. Thomas l’évite. Les liens ne sont pas rompus, ils traitent des affaires, mais par commis interposés.

Thomas aussi s’assombrit à la vue d’Abraham, de l’amant de Shobita qu’il n’a pas pu devenir. Mais, peu importe, aujourd’hui la blessure est cicatrisée. « Alors, pourquoi est-ce que je m’assombris ? » s’interroge-t-il, enjambant la lisse.

Le temps de faire les quatre pas qui le séparent de l’Amiral des Indes, de Saül devenu Gaspard et de l’amant de Shobita, il reconnaît n’avoir plus de raison de s’assombrir du tout, si la blessure est cicatrisée… Elle doit bien l’être, car l’ombre quitte son visage et aussitôt le renfrognement d’Abraham se dissipe.

Thomas salue l’amiral, salue Saül avec le sourire et Abraham avec affection, une espèce de tendresse qui le surprend lui-même, qui lui a échappé, qu’il est heureux d’éprouver. Et son rival qui n’est plus son rival lui sourit.

Ils vont repartir ensemble avec plaisir, Saül étant retenu auprès de son parrain. Un sentiment partagé de reconnaissance et de découverte ; reconnaissance car ils se retrouvent, et découverte car ils se découvrent plus proches qu’ils ne croyaient.

« On a vu Abraham et Thomas ensemble », répétera-t-on dans l’heure à Mattancheri et on se perdra en conjectures sur la portée de ce rapprochement.

D’abord, ils ont parlé affaires. De l’énorme affaire que représente l’arrivée à Cochin de Vasco de Gama. Son escadre pourrait enlever des quantités formidables de poivre, dont la somme risquerait de bousculer le marché. Il faut y prendre garde.

— Tu vas lui en vendre, toi aussi ? demande Thomas à Abraham.

— Un peu, répond Abraham.

Son manque d’enthousiasme est si évident que Thomas le relève :

— On dirait que ça ne te fait pas plaisir.

— Ça ne me fait aucun plaisir.

— Pourquoi ?

— Avoir ces gens-là pour clients…

— Tu veux dire les Portugais ?

— Oui. Enfin, non. Pas tous les Portugais. Vasco de Gama.

— Pourquoi lui ?

— Enfin, Thomas ! C’est un monstre, tu le sais bien ! Un bourreau. Un massacreur.

— Un massacreur… Un bourreau… Je crois entendre Shobita. Comment va-t-elle ? hasarde Thomas.

Surpris, Abraham hésite un instant.

— Elle va bien… Oui, elle va bien, mais elle s’inquiète. L’avenir l’inquiète. Elle s’inquiète du roi. Elle s’inquiète pour le Malabar. Elle s’inquiète pour l’Inde entière. Elle s’inquiète de tout. Les violences de Vasco de Gama l’ont bouleversée. Pour elle, c’est la fin du monde.

Ils avancent entre les étals de la rue des Pêcheurs, dans l’odeur de poisson. On s’écarte devant eux, ils représentent la sagesse de très anciennes communautés.

— Shobita redoute par-dessus tout que le roi s’allie avec lui, que le Malabar y perde son âme et son harmonie.

— Peux-tu l’apaiser ? demande Thomas.

— Moi ? Impensable ! s’exclame Abraham.

Un congre encore vivant sursaute sur son lit d’algues et des crabes gros comme des soupières claquent des pinces, tels les morts des dents dans les cimetières hantés.

— Je le pourrais si elle m’aimait, reprend Abraham, mais elle n’aime personne que Dieu – ses dieux ou Dieu, comment savoir ?

— Je t’envie quand même, dit Thomas.

— Crois-tu que je ne t’envie pas ? réplique Abraham.

Poussant du pied une tête de thon aux yeux ronds voilés de poussière, mystérieusement dédaignée par les chats, Thomas répond qu’il ne se voit rien d’enviable, à moins d’envier la banalité : des affaires prospères – « Les tiennes ne le sont pas moins » –, une famille stable – « La tienne ne l’est pas moins que la mienne » –, une foi solide – « Le mystère commence ici, mais nous y sommes tous deux soumis ».

— Je t’envie quand même, dit Abraham.

— Tu envies quoi ?

— Je t’envie de ne pas être moi.

— L’étrange raison…, dit Thomas.

— C’est assez parlé de nous, poursuit Abraham.

— Oui, approuve Thomas. Revenons à Vasco de Gama. Tu as parlé d’exploitation matérielle et spirituelle. Je vois bien la première, quelle serait l’autre ?

— Celle des âmes, par la conversion.

— Il voudrait faire des catholiques ?

— Après le poivre, c’est leur grande pensée.

— Comment le sais-tu, toi, un juif ?

— Je le sais par Saül qui revient de chez eux et prétend s’être converti.

— Prétend ?

— Je ne crois guère aux conversions de Saül.

— Aux conversions ?

— Il s’est aussi fait musulman il y a quelques années de ça. Aujourd’hui, il serait catholique. Moi, je le crois toujours juif.

— Je ne voudrais pas sembler indifférent, mais ce zèle missionnaire ne nous concerne pas, nous, chrétiens de saint Thomas.

— Détrompe-toi, tu es visé aussi. Et peut-être le premier. Tu es chrétien, pas catholique. Tout le monde doit être catholique.

— Catholique ?

— Obéir au pape de Rome.

Thomas s’assombrit. Le franciscain de Vasco de Gama, à bord du São Geronimo, l’a questionné sur le pape.

— Au nom de quoi obéir à ce pape ?

— Au nom de ce pape lui-même, si j’ai bien compris.

— Il n’y pas de conversion sans convertisseur, reprend Thomas.

— Ils en ont. Chaque navire de la flotte a emmené deux religieux dont c’est le métier. Tous n’ont sûrement pas survécu, mais il en reste certainement. Tu as dû en voir sur son navire.

— J’en ai vu un, dit Thomas, c’est le chapelain de l’amiral.

— Et comment l’as-tu trouvé ?

— Très aimable, très ferme et très insinuant.

— C’est bien ça.

— C’est bien quoi ?

— C’est tout le portrait d’un convertisseur.

 

* * *

Journal de Krishna

 

— Notre ami Talappana est venu voir l’amiral, m’apprit Saül le cinquième jour de leur année 1503, accompagné de deux notables de Calicut.

— Qu’est-il venu faire ?

— Porter une lettre de son maître. Une lettre de réconciliation. Le Samorin demande à l’amiral de revenir le voir pour établir avec lui un traité d’amitié et de commerce. Il lui propose de lui rendre tout ce qui appartenait au roi de Portugal et qui avait été saisi après l’attaque de la factorerie il y a trois ans. Il paierait une moitié en espèces et l’autre en épices. Il donnerait des otages en gage de sa bonne foi.

— Talappana n’avait que cette lettre ?

— Non. Il a apporté aussi des pierreries pour une valeur de trois mille cruzados, dit-il, qu’il aimerait vendre à des amis. Il a déclaré encore vouloir aller au Portugal – lui, un brahmane, aller plusieurs mois sur la mer ! –, cela cache quelque chose.

« En outre, il a demandé à l’amiral de le laisser charger des épices pour son compte, puis il a acheté vingt bahar de cannelle que l’amiral a fait déposer dans son propre bateau. Il a levé l’ancre aujourd’hui pour aller voir le Samorin, avec Talappana et ses deux compagnons.

Le roi redouta que le Samorin ne fût sincère, ne voulût de bonne foi traiter avec l’amiral. S’ils s’accordaient, sa position redeviendrait critique.

Arrivé devant Calicut, Talappana demanda l’autorisation de débarquer pour aller chercher l’or et les épices. Vasco la lui refusa, le gardant en otage. Il envoya à sa place un des notables qu’il attendrait jusqu’au soir. S’il tardait trop, il tirerait un coup de bombarde et, s’il ne venait pas tout de suite, il lèverait l’ancre à la pointe du jour.

À la nuit, l’homme n’était pas revenu. Vasco fit tirer sa bombarde.

Arriva un dignitaire du Samorin qui le pressa de ne s’inquiéter de rien : il aurait le lendemain l’argent et les épices, il lui suffirait d’envoyer à terre l’un de ses gentilshommes, on lui remettrait le tout.

Vasco, à ce discours, entra en fureur. Il n’enverrait personne à terre, ne devant rien au Samorin, puisque c’était le contraire. C’était à ses gens de lui porter ce qu’il lui devait.

Le dignitaire s’efforça de le calmer, lui demandant de bien vouloir rester à l’ancre jusqu’à la fin du jour suivant, et s’en alla.

En pleine nuit, un grand nombre de sambouks à rames – de soixante-dix à quatre-vingts –, commandés par Ali Marakkar, s’avancèrent sur les navires portugais, jusqu’à presque les toucher, ouvrirent le feu avec des bombardes de fer et les criblèrent de milliers de flèches qui firent de nombreux blessés. Les assaillants étaient si près que les Portugais ne pouvaient pas se servir de leur artillerie. Ali fit mettre le feu à un sambouk chargé de marmites que Vasco avait capturé la veille, dans l’espoir que le feu se propage à la nef, mais les Portugais coupèrent le filin qui l’y attachait et le brûlot dériva. L’assaut fut si violent que la flotte entière dut couper les câbles de ses ancres et mettre à la voile pour fuir.

Il s’en était fallu de peu que les Portugais fussent anéantis. Au petit jour, Vasco fit torturer Talappana. On le suspendit par les bras aux vergues et on lui brûla la plante des pieds jusqu’aux os. Talappana avoua avoir tendu le piège. Malgré les supplications de Saül, l’amiral lui fit couper la langue et les oreilles, lui fit coudre à la place des oreilles de chien et le fit pendre.

À midi, il envoya le cadavre à la côte dans une barque avec un message en malayalam :

Misérables, vous m’avez appelé et je suis venu à votre appel. Vous avez fait tout ce que vous avez pu et si vous aviez pu en faire davantage, vous l’auriez fait. Vous aurez le châtiment que vous méritez : quand je reviendrai ici je vous paierai votre dû, et sans avoir

d’argent à débourser(14)

Beaucoup de temps a passé. Je m’efforce au détachement.

Les brahmanes sont sacrés. Ils sont inviolables – intouchables, au sens noble, opposé à celui qui s’attache à ceux qui sont à peine des hommes. Les brahmanes occupent le sommet de l’échelle humaine. Nés de la tête de Brahmâ le Sans Limite, Directeur du Ciel, Maître des Horizons, ils sont supérieurs à tous les autres hommes – je devrais écrire « nous », puisque j’en suis.

Cette exécution était un sacrilège absolu qui bouleversait l’ordre du monde et dont le monde ne devait pas se relever.

Mon horreur était d’autant plus vive que je connaissais Talappana depuis l’enfance. Nos relations étaient ambiguës. Rivaux à l’école, nous l’étions redevenus lorsque nous occupâmes des fonctions analogues près du roi et du Samorin. Talappana m’avait toujours jalousé, mon intelligence était plus déliée que la sienne et ma curiosité, mon comportement, mon amitié parfois pour ceux qui n’étaient pas de notre caste le scandalisaient. Moi, je le trouvais primaire, primaire en politique, primaire dans son interprétation des Veda où la religiosité l’emportait sur la religion, sur la foi. Et voilà qu’aujourd’hui c’était le primaire qui mourait en martyr après avoir agi en héros, et moi, le fin lettré à l’intelligence affûtée, qui continuais de vivre en louvoyant lâchement. Il avait senti immédiatement que les Portugais étaient des démons.

Ma curiosité m’avait aveuglé. J’avais pactisé avec le mal.

La mort de Talappana me fit me dégoûter. Aujourd’hui mon indignation serait plus mesurée.

Le Samorin avait tendu un piège. Mon collègue avait accepté de jouer le rôle d’appât et, par là, de s’exposer à la rigueur féroce d’un homme qui n’était déjà que trop célèbre pour son inflexibilité.

Le piège était si bien armé – les pierreries déposées sur le vaisseau de Vasco, l’achat des épices, la prétendue volonté de se rendre au Portugal… – qu’il manqua de très peu de réussir.

Les nageurs de Calicut étaient allés jusqu’à fixer une ancre à la nef de Vasco qui la retenait devant la plage, la mettant à la merci des sambouks qui l’entouraient. Lorsqu’ils l’eurent repérée, ayant rompu leurs câbles et ne se voyant point bouger, les Portugais mirent plusieurs heures à briser la chaîne tellement elle était forte, sous une pluie de flèches qui en blessa beaucoup.

Vasco infligea à Talappana la peine réservée aux traîtres. Il n’avait pas compris que nous sommes sacrés, nous autres brahmanes. L’aurait-il su, cela n’aurait rien changé.

Je tiens l’histoire de Saül, une fois de plus. Il me dit n’avoir jamais entendu siffler autant de flèches de sa vie en si peu de temps. Il était aux côtés de Vasco sur son vaisseau.

— Je me suis forcé à faire bonne figure un temps qui me parut interminable, m’avoua-t-il. Vasco m’a dit presque affectueusement : « Ne t’expose pas, descends. » Ainsi ai-je pu m’abriter avec honneur.

— Et où était ton honneur lorsque Talappana a été torturé et pendu ?

— J’ai tenté de convaincre l’amiral de la folie qu’il commettait : je lui ai expliqué le scandale que cela provoquerait en Inde. « C’est comme si tu martyrisais l’évêque de Lisbonne au Portugal », lui ai-je même dit. « Ce singe, un évêque ! » m’a-t-il jeté avec mépris.

— Comment est mort Talappana ?

— Avec un sourire.

— Qu’as-tu pensé ? Qu’as-tu ressenti ?

— Pêle-mêle : du respect devant sa souffrance, de la compassion, du mépris pour tous les hommes en général, du soulagement de ne pas être la victime… et puis soudain j’ai repensé aux trente-quatre pauvres pêcheurs dépecés, et la mort de Talappana m’a parut moins injuste.

Cette réponse me scandalisa alors. Sa cohérence m’échappait.

Je me ruai chez le roi.

— Assieds-toi, Krishna, et reprends ton souffle, dit-il me voyant hors d’haleine, avec le plus grand calme.

S’il était aussi détendu, c’était qu’il ne savait rien.

— Que t’arrive-t-il, cher Krishna ? Pourquoi ce bouleversement ?

— Il a torturé Talappana.

— Ah ! fit le roi.

Il dit ça d’une voix sourde, ses yeux sagaces fixés sur moi.

— Qu’y faire ? reprit-il.

— Rompre, dis-je. Tu ne peux pas…

— Que ne puis-je pas ? me coupa-t-il, avec sa dangereuse douceur.

— Le roi de Cochin ne peut pas s’allier avec un tueur de brahmane.

— Pourquoi ?

Il allait ignorer le sacrilège. Il allait consommer son indignité et nous entraîner dans la forfaiture impensable. À quoi bon l’exhorter au contraire ? Sa décision était prise, il était fou.

Je l’exhortai pourtant.

Je lui rappelai sa position de représentant des dieux, de garant de l’ordre divin, de protecteur de son peuple.

— Tu n’as rien à me rappeler, je n’oublie rien de tout cela, dit-il.

J’évoquai la prédiction. Le pire s’accomplissait. Le plus sacré de l’Inde était mortellement insulté. L’horreur n’avait plus de nom. Comment pouvait-il l’admettre ? Cautionner la destruction de l’ordre dont il était le sommet ?

— Que devrais-je donc faire, selon toi ?

— Rompre avec Vasco de Gama. Prendre le parti de l’Inde contre celui de ces étrangers.

— Je ne connais pas d’étrangers, dit-il, rappel narquois de nos vieilles disputes.

— Vasco de Gama ne l’est pas pour toi ?

— Il ne l’est pas plus que le Samorin.

C’était un comble. Je le lui dis.

— Tu préfères un Portugais pendeur de brahmane à la préservation de ton royaume.

— C’est ce Portugais qui le préservera. Enfin, Krishna, entre nous, ce n’est pas toi qu’il a pendu ! Tu me disais toi-même que ce Talappana n’avait rien d’extraordinaire…

— Je ne le retire pas, mais c’était un brahmane et on ne touche pas à un brahmane. Toucher à un brahmane…

— Je sais. L’ordre entier de l’Inde en est ébranlé. Mais le sacrilège n’est pas le même s’il est commis par un ignorant. Tu le dis toi-même : ces Portugais sont aussi ignorants de l’Inde que nous le sommes du Portugal…

« Y a-t-il même sacrilège ? reprit-il, faussement pensif. Peut-il y avoir sacrilège sans la conscience de le commettre ?

Je restai muet.

— Tu vois bien !

Le roi n’avait pas tort. Ma terrible propension à toujours considérer le plus impartialement possible les points de vue contraires aux miens – véritable tic, acquis pour mon malheur au cours de mes études, même s’il me vaut souvent la considération générale et une réputation de sagesse dont je me suis toujours su indigne – m’obligea à le reconnaître. Le crime de Vasco de Gama était moins grave que s’il eût été hindou. Il n’était que féroce, il n’était pas sacrilège puisqu’il ignorait que c’était un sacrilège.

Goda Varma, qui ne me quittait pas des yeux, saisit certainement l’hésitation qui avait dû changer ma physionomie. Il insista :

— Tu vois bien. Tu le reconnais. Je te connais, Krishna. Le sacrilège n’est pas entier. Vasco de Gama n’a pas voulu insulter l’ordre divin.

Je voulus me ressaisir, je fus lamentable.

— Il n’empêche, dis-je faiblement.

— Il n’empêche quoi ?

J’étais si troublé que je dis une bêtise :

— Sans le vouloir, peut-être, il a commis l’irréparable. Sans le vouloir, il continuera. Il détruira tout. Le Samorin ne détruira rien. Il est indien et il est hindou.

— Il me détruira, moi.

Écrasé par ma gaffe, je ne trouvai rien à répondre.

Il reprit :

— Et pourquoi le Portugais détruirait-il quoi que ce soit ?

— Parce qu’il est différent et qu’il est le plus fort. Ils n’admettent pas les différences. Ils veulent tout refaire à leur image.

— Qui te l’a dit ?

— Je le sais par Saül.

— Par exemple ?

— Ils ne supportent pas de Maures ni de juifs chez eux, ils ne veulent que des catholiques.

— Des catholiques ?

— Des chrétiens qui obéissent à un homme qu’ils appellent le pape.

— Mais nos chrétiens ? dit le roi.

— Ils voudront les faire obéir au pape.

— Tu en es sûr ?

— Certain, Seigneur.

— Tu te trompes, Krishna.

— Comment ?

— Les Portugais ne sont pas les plus forts.

Poursuivre était inutile. Je me jetai à l’eau :

— Je voudrais me retirer, Seigneur.

Il ne comprit pas.

— Mais tu te retires quand tu veux, me semble-t-il !

— Je voudrais quitter ton service.

— Non ! Je t’interdis. J’ai besoin de toi. Cochin a besoin de toi.

— Je ne te sers plus à rien.

Il m’accusa de fausse modestie avec un cynisme inouï.

— Tu es ma conscience, tu le sais bien. Ne me dis pas que tu ne le sais pas. Tu commettrais une bien grande faute si tu me privais de ma conscience. Les dieux seraient longs à te pardonner.

Je fus touché. Il le vit. Il renchérit :

— J’ai d’autant plus besoin de toi que les circonstances sont difficiles. Jamais elles ne l’ont été à ce point, n’est-ce pas ?

Je ne pouvais pas le nier.

— Tu vois bien, dit-il pour la troisième fois.

Je ne voyais qu’une chose : j’étais piégé.

 

* * *

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