Le seul amant

Éric Deschodt · Chapitre 4 sur 18

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Le seul amant

Chapitre 3

 

Journal de Krishna

 

J’arrivai chez Abraham porteur d’un message du roi. Le roi le félicitait du mariage de sa sœur. Il renouvelait les privilèges des Rabban, cette grande famille juive dont Abraham est le chef – disposition d’un palanquin, d’une ombrelle, licence de se faire précéder dans les processions officielles de joueurs de tambour et de trompette, titre de prince, exemptions fiscales… –, souhaitait bonheur et descendance à Sarah et à son mari.

Le respect des traditions est irremplaçable. Il rassure en pérennisant. Depuis le meurtre du Koya Kassim, Cochin a besoin d’être rassurée.

Le tribut d’Abraham au roi, une douzaine de flacons d’un vin de Venise et non pas de Perse, a séduit Sa Majesté. « De l’or, m’a-t-elle dit, de l’or liquide d’Europe. Il m’aidera à rêver à mon ermitage. » Le ton était amer.

Le trajet est bref jusqu’à la maison d’Abraham, car, depuis le meurtre, j’habite en permanence au palais de Cochin, seul dans cette immense bâtisse avec les nayars qui en gardent la porte, nus sous la pluie, l’épée à la main, dans des postures de hérons tristes. Sinistre solitude.

La pluie sur les toits, sur les dallages des cours et dans les fontaines, résonne en musique mortuaire. Ma mission – trouver le meurtrier – n’est pas plus gaie. « Les voies officieuses seront plus efficaces que les officielles », m’a dit le roi dans la salle des secrets. Il a peu confiance en sa police.

Il faut faire vite. La situation se dégrade. Des échauffourées ont déjà éclaté. Les communautés s’épient et se défient. Chacun soupçonne tout le monde. Les relations commerciales entre les juifs, les chrétiens, les musulmans se sont envenimées. Les hindous qui les côtoient s’inquiètent : jusqu’où ces désordres iront-ils ? Le roi est critiqué. On lui reproche – à mots couverts, pour combien de temps ? – de négliger son royaume. On le soupçonne de ne rêver qu’à reprendre sa danseuse. Le port de Cochin est secoué par des houles que je n’aime guère.

J’ai senti cette tension en arrivant chez Abraham. Le porche était gardé par deux grands juifs soupçonneux ; j’ai vu leurs arcs et leurs épées, à peine dissimulés derrière les montants de la porte. Leurs têtes me disaient quelque chose qui me revint très vite : les deux gaillards faisaient partie de l’équipe des archers juifs au concours de Poram.

L’immense cour où les épices sèchent au soleil entre les moussons était déserte. Poivre, cannelle, safran et cardamome avaient été rentrés à l’abri de l’eau dans les entrepôts soigneusement fermés et leurs parfums s’étaient depuis longtemps dissipés. L’un des magasins était ouvert. Une foule se pressait dans la salle qui avait été vidée, tapissée de soieries et de cotonnades ; au fond un dais avait été dressé.

Alors qu’Abraham se précipitait pour m’accueillir, j’aperçus sous ce dais le marié, le fameux Saül ; il dépassait d’au moins deux têtes le plus grand des invités. La mariée était invisible, masquée par l’assistance.

Saül, dit Peau d’Ours, était couvert de lourds oripeaux chamarrés – comment pouvait-il les supporter par cette chaleur ? Un turban grossissait encore son énorme tête. Des cheveux roux émergeaient çà et là de cette coiffe. Mais plus étonnante que son gabarit et ses cheveux rouges était la couleur de sa peau. Je n’ai jamais vu un blanc aussi blanc ; blanc extrême, plus que blanc. Peau blanche parsemée de taches de rousseur comme le sont, paraît-il, les léopards des neiges.

Il allait passer le tali autour du cou de sa fiancée. Ce collier, symbole du mariage, est fait d’une feuille de bananier en or. Toutes les communautés – chrétienne, musulmane, juive – nous ont emprunté ce rite, mais il est plus fréquent chez nous que chez elles, les unions ne durant guère en Inde du Sud. Les juifs et les chrétiens ne se marient qu’une fois, chose bien surprenante.

Pour que chacun puisse être témoin de ce moment décisif, Peau d’Ours souleva Sarah d’une seule main, comme une poupée. De l’autre, il lui passa le collier par-dessus la tête et le fit glisser avec délicatesse sur son cou. Nous applaudîmes tous et des cris s’élevèrent, en hébreu et en malayalam, lorsqu’ils s’embrassèrent – baiser d’un ours et d’un petit chat.

Selon nos traditions, ils s’avancèrent sur une jonchée de fleurs de jasmin vers une table où étaient posés une aiguière et un plat d’argent. Sarah versa de l’eau sur les mains de Saül et prit sur le plateau un gâteau qu’elle porta à la bouche de son mari. Les chants s’élevèrent, chants indiens et juifs mêlés. À cet instant, l’angoisse qui planait sur la ville me parut s’être dissoute.

La détente ne dura guère. On entendit soudain éclater une dispute à la porte de la cour. On se pressa sur le seuil de la salle à l’abri de la pluie redoublante, pour voir les gardes de la porte malmener un petit homme brun en habits de fête déjà tout éclaboussés de la boue rougeâtre que piétinaient ses tourmenteurs en le repoussant.

Saül se précipita vers l’entrée, s’interposa et serra l’homme dans ses bras. Je m’approchai avec Abraham et de nombreux invités, surpris de leurs vociférations. Le marié, de sa voix de stentor, fit taire tout le monde.

— Je t’avais prévenu, lui dit le petit homme, que ta famille me rejetterait.

— Il ne peut pas se mêler à nous, confirma Abraham.

— Et pourquoi ? rétorqua Saül, j’ai été reçu dans sa famille à Calicut. J’ai célébré dans leur maison tous les shabbats. Tout juif est notre frère.

— Notre frère ? dit Abraham qui contenait sa colère. Vois la couleur de sa peau.

— La couleur de sa peau ?

— Ne vois-tu pas comme il est noir ?

— Le noir serait-il symbole de noirceur ? Alors, si je nous comparais, tu serais l’incarnation du mal et moi celle du bien.

— Ce noir lui vient de son sang indien. Ses aïeux ont épousé des Indiens et des Indiennes. Ils ont enfreint la Torah : les juifs doivent se marier entre eux. Cet homme n’est pas un vrai juif et de surcroît il prétend l’être. Il n’a pas sa place ici. Va-t’en ! jeta Abraham au malheureux que maintenaient les gardes.

J’intervins. Je fis remarquer à Abraham que je n’étais pas juif non plus, bien moins juif en vérité que celui qu’il repoussait. Il me répondit que je ne prétendais pas l’être, comme cet imposteur, fit-il, désignant d’un mouvement de menton le petit homme tout déconfit. Le mot me parut si excessif que je m’abstins de répliquer. Il y avait foule derrière nous malgré l’averse qui détrempait les vêtements de fête. Saül me relaya.

— En Espagne, j’ai vu brûler des juifs sur des bûchers. Est-ce ce que tu souhaites ?

— Non. On ne brûle que des veuves à Cochin et des veuves volontaires.

— Je viens d’Europe. Les juifs y sont persécutés. Comment veux-tu que je supporte de voir un juif comme celui-ci maltraité par ces deux-là…

Il désigna le groupe que formait le petit homme piteux entre les deux gardes qui le dépassaient d’une bonne tête, lui-même les dominant d’une hauteur plus grande encore et de toute sa blancheur, puis reprit :

— … maltraité par ces deux-là et renvoyé par toi, mon beau-frère, qui rejette mon invité le jour de mes noces.

— Nous ne sommes pas en Europe. Il n’est pas question de brûler qui que ce soit, de léser quiconque. Seulement chacun doit rester chez soi. Que lui et les siens, qui se disent juifs, mais que nous avons des raisons très précises et très fortes, des raisons sacrées – est-ce que tu tiendrais la Torah pour rien ? –, de ne pas reconnaître tels, restent chez eux, qu’ils prient dans leurs synagogues, comme nous prions dans les nôtres.

Il reprit pour l’indésirable :

— Pourquoi es-tu venu ? Tu savais que tu n’entrerais pas, tu l’as dit tout à l’heure.

— Je suis venu à l’invitation de Peau d’Ours.

— Saül vient de très loin. Il ne savait pas.

— Je ne savais que trop, protesta Saül. À Constantinople, j’ai vu des juifs comme toi dresser des palissades pour ne pas voir leurs frères karaïtes.

— La mesure est judicieuse, même si elle est un peu voyante. L’ordre est la condition du bonheur. Une place pour chacun et chacun à sa place, l’Inde est ainsi organisée et sinon l’Inde le Malabar, à la satisfaction de tous.

Saül a secoué la tête en fermant les yeux et, malgré la pluie, je suis sûr d’avoir vu des larmes couler sur son visage : la pluie ne sort pas des yeux. J’ai cru qu’il allait perdre son calme, mais il a courbé le dos, respiré profondément, pris le petit juif noir par le bras et l’a raccompagné doucement vers le porche où il l’embrassa avec de grandes claques dans le dos.

Pareil colosse aurait assommé les deux gardes d’un revers de main, le voir ainsi garder son calme me parut digne de sympathie. La réputation formidable qui l’avait précédé chez nous n’était sans doute pas usurpée.

— Il faut que je te parle, dit Saül à Abraham, croisant mon regard pour la première fois, tandis que les spectateurs, trempés, se hâtaient vers l’abri du magasin où Sarah attendait avec le reste de la noce.

Je compris qu’il demandait qui j’étais et que la réponse l’intéressa, car je le vis questionner encore Abraham avec un surcroît de concentration. Puis il se tourna vers moi, sa vaste face illuminée d’une jovialité colossale qui me fit penser à celle d’un ogre devant je ne sais quel festin. Et ses propos ne démentirent point cette apparence si engageante. Son apostrophe fit tourner la tête à une trentaine d’invités, ce dont je me serais bien passé, j’ai horreur de l’ostentation, mais Peau d’Ours était ostentatoire de la tête aux pieds et il fallait s’en accommoder.

— Écoute-moi, ô brahmane. Ta réputation de sage est infinie et le Samorin envie le roi de Cochin de t’avoir pour conseiller.

— C’est trop d’honneur, lui répondis-je.

— Trop d’honneur ! s’exclama-t-il d’une voix de tonnerre qui parut faire hésiter la pluie, on n’en fait jamais assez pour ceux qui le méritent. Et si tu n’en mérites pas tant, laisse-moi au moins le bénéfice de ma générosité.

Là-dessus il éclata d’un rire gigantesque dont la vibration fit reculer la foule au fond de l’entrepôt et repoussa un instant la pluie jusqu’aux nuages. Puis il bondit à l’abri et se campa, poings sur les hanches, face à la noce sidérée.

— Écoutez-moi, fils d’Abraham, d’Isaac et de Jacob et tous ceux de Vishnou, vous narrer ma vie…

Il s’avança au centre de l’entrepôt pour permettre que l’on fasse cercle autour de lui, en habitué de ces représentations. Les juifs dans leur habit de fête et les juives tout enfouies dans leur robe de soie l’encerclèrent étroitement. Je m’assis en face de lui et il me faut bien rapporter qu’il ne me quitta guère des yeux, revenant toujours aux miens sitôt qu’il s’en écartait – j’en conclus, non sans plaisir (ah ! quand parviendrai-je, si j’y parviens jamais, au détachement qui est mon seul but…), que son compliment initial avait été sincère.

Son récit, dont j’ai bien des difficultés à rendre la musique, car il entrecoupe le malayalam de mots étranges venus d’autres langues qui en feraient un charabia, s’il ne les prononçait tous avec tant de force et ne les soulignait de tant de gestes que le sens s’en imposait par-dessus les sons, démarra dans l’épique et ne s’en écarta jamais. Épopée très différente de celles de notre côte, mais non moins belliqueuse, à cela près que les combats de Saül furent menés sans autre arme que l’astuce, le culot, un bagout irrépressible, nous faisant tous croire à des aventures qui eussent été incroyables de tout autre.

M’annonçant les fiançailles de sa sœur, Abraham m’avait averti qu’elle allait épouser un énergumène – énergumène fut le mot – mais il n’y avait rien à faire, elle n’en démordrait jamais.

— L’essentiel, c’est qu’il soit juif, avait-il soupiré. Et tant pis s’il fait beaucoup parler de lui.

J’avais déjà entendu nommer l’individu d’un nom musulman par un Arabe, mais je gardais l’information pour moi.

Ma hâte à rencontrer le mari de Sarah était récompensée.

Le commerce dans nos ports est considéré comme un art et nos différentes communautés rivalisent avec ardeur dans son exercice. La conclusion d’un marché, quand elle est exceptionnelle, provoque toujours autant d’admiration que d’envie. Les grands acheteurs et les grands vendeurs sont autant de héros.

— Tu ne connais pas Peau d’Ours ? me dit un jour Abraham.

— Peau d’Ours ? m’étonnai-je.

— C’est un surnom. Il s’appelle Saül et c’est un bon juif. Il va épouser ma sœur.

Je demandai par courtoisie comment les fiancés avaient fait connaissance. Abraham, les yeux brillants – Saül l’impressionne d’évidence beaucoup –, m’apprit qu’il était venu le voir à son bureau, que Sarah avait passé la tête par la porte pour lui demander quelque chose, qu’elle était restée médusée, la tête inclinée dépassant seule du battant de la porte avant de s’effacer brutalement. Mais la stupeur de Sarah n’était rien comparée au saisissement de Saül, qui était resté pétrifié bien plus longtemps sur son siège que Sarah à la porte.

— Bien plus longtemps, oui. Deux ou trois fois plus longtemps, fit Abraham rêveusement.

Il ajouta, jubilant :

— Le saisissement d’une carcasse pareille était bien plus impressionnant que la stupeur de ma petite sœur.

Ainsi les fiancés avaient-ils tous deux été frappés d’un même éclair. Abraham était convaincu qu’ils feraient un couple exemplaire et la conviction de mon ami était réjouissante.

Mon impatience à rencontrer Peau d’Ours tenait, d’une part, à sa célébrité, de l’autre, à une conviction : ce personnage qui ne ressemblait à rien de ce que je connaissais m’apprendrait beaucoup. Dans l’obscurité où j’étais plongé depuis le début de mon enquête, j’avais à mon tour besoin de conseils, de lumière.

« Un bon juif », avait dit Abraham… Quelques jours auparavant, un Arabe m’avait posé la même question : « Connais-tu Peau d’Ours ? » J’y avais répondu par la négative. Il avait ajouté, ce qui me parut étrange, que sous ce même sobriquet « Peau d’Ours » se dissimulait un dénommé Hussein. Bon musulman, sans doute… Mais pourquoi ? Pourquoi ne pas adorer le même dieu de diverses manières ?

Saül-Hussein était arrivé en Inde venant d’Alexandrie. Débarquant à Calicut, il avait pour tout bagage un gros ballot mal ficelé qui fit rire tous les douaniers du port, plein de peaux d’ours et de peaux de loup. Notre visiteur croyait qu’en Inde, dont il connaissait la chaleur du climat, il n’y avait point d’animaux à fourrure, point d’ours, point de loups. Savait-il même qu’existaient ces tigres dont les peaux recouvrent les sièges de tous nos palais ?

Quoi qu’il en fût, il se démena pour voir le Samorin. À qui, disait-il, il voulait accorder, comme à tout grand personnage, la première exclusivité sur ses marchandises. Son insistance amusa le chambellan du monarque qui, après l’avoir repris : « Ce n’est pas à toi d’accorder quoi que ce soit au Samorin, tout au plus peux-tu réserver l’exclusivité… – Eh bien, je réserve. Je réserve sans réserve », répliqua-t-il, épanoui, tout heureux plutôt que fâché de l’observation dont bien d’autres se fussent vexés. L’épanouissement de pareil colosse a quelque chose d’irrésistible.

Le chambellan, qui ne se déridait pas facilement lui-même, n’avait pas vu rire son maître depuis bien longtemps. Le géant au teint de lait pourrait, devina-t-il, rompre sa morosité. Le Samorin éclata de rire quand Saül déballa devant lui un fatras poussiéreux de peaux grises et brunes, fatiguées et mitées. Le monarque riait toujours quand soudain Saül, théâtral, tira de dessous son stock une gigantesque dépouille qui l’aurait enseveli dans ses plis, tout énorme qu’il était, s’il n’avait déployé cette chose effrayante avec une force surhumaine. Il lui fit battre l’air à bout de bras comme à un simple drap, obscurcissant la salle du palais du dégagement opaque d’une âcre poussière dont le Samorin se trouva aussitôt entièrement poudré et qui l’étouffa, car une violente quinte de toux le secoua dans son tréfonds, lui ôtant toute la majesté dont Saül – il me le dit plus tard – n’avait pas laissé d’être impressionné. Mais toussant, il riait toujours. Le chambellan, poudré de même, était plié en deux. Lui, Saül, infatigable, secouant toujours au nez du Samorin l’immense fourrure, gueule ouverte sur des crocs terribles, et des griffes monstrueuses à l’extrémité des antérieurs, n’avait rien remarqué, ne pouvant rien voir, le trophée qu’il déployait lui masquant son client. Il n’avait pas aperçu le geste du suzerain ordonnant aux gardes qui se jetaient sur lui de rester tranquilles.

Il fallut changer de salle pour commencer l’examen de la marchandise, si épaisse était la poussière que la démonstration musclée de Saül en avait exhalée. Une fois dans la salle voisine, le chambellan le pria d’attendre que le Samorin ait pris un bain avant de poursuivre la transaction. « Et moi-même, dit-il, je vais en faire autant. » Saül fut laissé à ses réflexions sous l’œil suspicieux d’une vingtaine de gardes (il en avait été discrètement appelé six en renfort, armés en guerre et des plus forts, au cas où le géant se fâcherait…). Il en profita pour étendre du mieux qu’il put son extravagante fourrure qui ainsi recouvrit les deux tiers à peu près du sol d’une pièce qui n’était pas petite – rien n’est petit à Calicut, dans le palais royal.

— C’est donc un ours, dit le monarque, revenu tout frais et parfumé de son bain, avec une aménité qui confirma Saül dans son impression que les rois indiens, celui-ci au moins, étaient tout différents des princes d’Europe et d’Orient qui l’auraient fait jeter pour bien moins dans un cul-de-basse-fosse…

— C’est bien un ours, Majesté, avait-il répondu avec une componction étonnante chez un si grand corps.

— Blanc ? reprit le Samorin.

— Blanc, Majesté, approuva Saül.

Le Samorin ferma les yeux.

Il n’y a pas d’ours blanc en Inde, pas même dans l’Himalaya où ils seraient à l’aise. Sa blancheur illuminait la pièce.

— D’où vient-il ? demanda le monarque. Où vivent ces bêtes ?

On avait informé Saül que le Samorin était curieux de tout, aussi se lança-t-il dans une description splendide des contrées boréales où foisonnent, assura-t-il, ces monstres.

— Ils ne sont donc pas si rares ? observa le souverain.

— L’espèce est commune, Majesté, au-delà du cercle polaire, mais cet au-delà est inaccessible, les hommes qui s’y risquent sont pétrifiés par le froid. Aussi pareilles fourrures demeurent-elles presque inconnues, même dans les pays les plus proches de ce Nord impitoyable. L’empereur d’Allemagne prétend en posséder une, mais je sais de source sûre qu’on l’a abusé ; on lui a vendu une peau d’ours brun décolorée, paraît-il, avec beaucoup d’art, mais la tromperie n’en est pas moins patente.

Le Samorin resta perplexe : l’empereur d’Allemagne ? Il ignorait. Alors Saül entreprit de l’éclairer. L’empereur d’Allemagne régnait sur le centre de l’Europe, il était l’élu du Saint Empire romain germanique. Lequel était le principal représentant temporel du pouvoir universel du chef de l’Église romaine.

— Universel ? grogna le Samorin.

— Majesté, c’est tout discours et prétentions insoutenables, se hâta d’ajouter Saül. Ce pouvoir n’a jamais dépassé les frontières de l’Italie et il les a rarement atteintes.

— L’Italie…, fit le Samorin.

Il connaissait. Il en avait entendu parler. Périodiquement, des Vénitiens, des Siennois, des Génois, des Romains même et de très rares Napolitains se risquaient sur les eaux noires dans les vaisseaux arabes et visitaient le Kerala. Tous empressés, flatteurs, obséquieux pour les pires, obsédés de commerce.

— Mais moi aussi je suis obsédé de commerce, prononça à voix très basse, certainement pour lui seul, le Samorin de Calicut.

Or Saül avait l’oreille si fine qu’il l’entendit parfaitement.

— Majesté, le commerce est la plus noble obsession possible…

— Vraiment ? Penses-tu vraiment ce que tu dis ? répondit le monarque, très loin du rire qui l’avait pris devant ce ballot misérable de juif… Juif ?

— Es-tu vraiment juif ? demanda-t-il, avec l’œil scrutateur et perçant du prince qui passe en revue l’élite de sa garde.

— Dieu me garde…

— Comment ?

— Dieu me garde de ne pas l’être. Et comme il m’en garde, la question est résolue, si bien, Majesté, que je puis, tout en le restant, être ce que tu voudras que je sois.

— Revenons à notre ours, coupa le Samorin. Approche donc cette peau plus près de moi que je l’examine.

Saül saisit l’antérieur droit de la dépouille entre le pouce et l’index et la fit glisser sans effort aux pieds du monarque, lequel plongea ses deux mains dans la fourrure et dit :

— Que c’est doux ! Que c’est profond ! Que c’est souple !

— Majesté, c’est le plus doux, profond et souple pelage du monde, proféra Saül en écho.

— Je te l’achète, dit le souverain. Quel est ton prix ?

Saül baissa les yeux, garda le silence, une expression de pudeur incroyable sur sa large face d’ogre concupiscent.

— Eh bien ? fit le Samorin.

— Majesté, cette peau-là n’est pas à vendre…

— Pas à vendre ! s’exclama le monarque. Alors pourquoi me l’as-tu montrée ?

— Elle n’est pas à vendre seule.

— Comment, pas à vendre seule ? Voudrais-tu te vendre avec elle ?

— Ce serait trop d’honneur pour moi que d’appartenir à votre Majesté. Non, je voulais dire que l’achat de cette peau couronne celui de tout mon ballot. Je ne peux pas la céder seule. Toutes ces fourrures sont habituées à voyager ensemble. Je n’aurais pas le cœur à les séparer…

— Eh bien, moi, je les séparerai. Quel est ton prix ?

— Mille varâha, Majesté, ou mille pagodes.

Le poids de ces deux pièces d’or est le même ; les premières, frappées d’un sanglier courant, sont la monnaie de l’empire voisin de Vijayanagar, les secondes, d’une pagode, sont les plus répandues dans tout le sud de l’Inde. Mille d’entre d’elles, soit de l’une soit de l’autre, à cent grammes près, pèsent quatre kilos d’or. C’est un prix exorbitant pour une seule peau d’ours, si grande et blanche soit-elle. Le reste, les loups mités, les ours communs, mités aussi, sans compter les autres insectes qui prospéraient certainement encore dans leurs plis, ne valant rien.

Le Samorin demeura impassible et ce fut là que le marchand reconnut le grand roi. « J’aurais dû dire deux mille pagodes… », se reprocha-t-il aussitôt.

— C’est l’ours le plus cher du monde…, laissa enfin tomber le prince.

— Certainement, Majesté. Au plus grand roi, l’ours le plus précieux.

À la stupeur du chambellan qui se hâta de l’imiter, le Samorin éclata de rire pour la seconde fois. Les gardes, abasourdis, contemplaient leur maître, dont la maussaderie était si célèbre, avec des yeux ronds ; les yeux ronds du Malabar encore plus ronds que d’habitude.

Saül, donc, explosa à son tour. Le palais entier trembla et les corbeaux gris qui tournoient en permanence sur Calicut s’enfuirent, affolés, vers la mer à tire-d’aile. Tandis que le Samorin, le chambellan, les gardes se bouchaient les oreilles, les deux premiers riant toujours – curiosité physiologique, me fit observer Saül lui-même : « Essaie de rire les deux index vissés contre les tympans », me dit-il après m’avoir rapporté la scène.

Ainsi naquit la légende indienne de celui qui allait devenir mon ami et dont je regretterai toujours d’être séparé. Légende indienne car il en a d’autres. En Europe, dans le Levant, en Perse, partout où il passe s’accrochent à lui des histoires fabuleuses, comme s’il était d’une autre espèce, plus grande, mieux douée, plus généreuse que l’humanité commune.

En quoi pourrait-il se réincarner ? Je me le demande souvent, depuis son départ. En ours ? En apsara ? Les deux lui conviendraient, car il y a beaucoup de féminité dans ce subtil colosse.

Qui de nous, Indiens, n’a rêvé, ne rêve d’apsara ? Les nymphes célestes, les « venues des eaux », maîtresses des dieux, pleines de grâce et de charme. Même moi, si peu porté que je sois sur ces rapprochements, j’en rêvais jeune et j’en rêve encore. La transformation de l’énorme Saül en gracile apsara exprimerait merveilleusement l’ironie et la placidité de la création ; celle du même en seigneur des glaces, fauve géant immaculé, confirmerait ses dons.

Lorsque Saül cessa de rire, en même temps que le Samorin – ce synchronisme était perfection de courtisanerie ! –, le palais soudain parut plongé dans la tombe, tant le silence, qui était celui de tous les jours, apparut sépulcral. Le rajah le rompit comme il lui revenait de le faire :

— À présent, tu ne me quittes plus, dit-il. L’ours et son vainqueur vont ensemble, n’est-ce pas ?

Il voulait insinuer par là que Saül l’avait tué, que Saül seul pouvait avoir tué ce monstre.

— Majesté, je ne demande pas mieux que d’être à vous, ce sera mille pagodes de plus.

Le chambellan cette fois s’étrangla, mais le souverain s’esclaffa pour la troisième fois et le chambellan parvint à sourire.

— Fais-lui compter deux mille pagodes, laissa tomber le Samorin, et loge-le au palais, que je l’aie sous la main.

Le « sous la main » ne fit pas regimber le marchand triomphant.

Saül surmonta douze semaines l’accablement que lui valut cette faveur insigne.

Sa verve le sauva, le sauva de l’ennui qui l’aurait « presque tué », selon sa propre expression. Trois mois dans un palais, à la disposition d’un monarque qui lui fit la grâce de ne pas en abuser. À la fin du premier mois, il avait enregistré tout ce que cette cour pouvait lui apprendre.

— Ah ! les cours, soupira-t-il deux ou trois fois devant moi, lorsque nos rapports furent devenus plus étroits, avec une lassitude à laisser entendre qu’il avait été familier de toutes les cours du monde.

Étendu sur la peau qu’il avait payée si cher, le Samorin le convoquait chaque jour l’après-midi pour l’écouter parler des pays lointains où lui-même n’irait jamais, mais dont il savait que venaient les produits de ses entrepôts.

Nous ne savons rien de ces mondes, car les marchands arabes ou italiens qui accostent ici ne nous en disent guère. Les Italiens parce qu’ils ne parlent pas notre langue, les Arabes parce qu’ils ne sont que des transporteurs dont l’activité s’arrête aux portes de cette Europe qu’ils ne connaissent pas plus que nous. Saül, lui, avait voyagé partout et avait réussi à apprendre le malayalam en quelques semaines.

Mais je me suis égaré dans cette relation de son arrivée à Calicut, qu’il me fit plus tard. J’en reviens à son mariage, à cet instant où il entama le récit de sa vie, car j’en ai entendu d’autres de sa bouche qui n’ont de commun entre eux que le point de départ.

— Je suis né, commença-t-il, en Pologne, dans une province nommée Galicie où nos frères sont très nombreux et d’autant plus détestés du reste de la population qui se dit chrétienne…

J’entendais pour la première fois cette expression si restrictive. Elle me frappa d’admiration pour résumer tout à la fois l’inconscience et l’hypocrisie humaines.

Il tint près de deux heures la noce sous le charme. Pendant ce temps, la pluie cessa et reprit trois ou quatre fois sans que personne s’en aperçût ; on n’entendait que lui.

Son discours m’avait étourdi. Je n’arrivais pas à concevoir que des mondes si étranges, si différents puissent exister outremer. Si vaste soit l’étendue d’eau qui nous en sépare, me disais-je, elle nous y relie aussi et je croyais – je crois toujours – que tous les hommes partagent la même nature humaine.

Quoi qu’il en soit, le récit fantastique de Saül acheva d’en faire à mes yeux un être à part, entièrement singulier. J’eus le sentiment qu’il était un envoyé désormais lié à notre sort et qu’il partagerait avec nous un destin qui était pour moi menaçant et proche. Bref, il m’apparut que le sort de Cochin était attaché à celui de ce géant volubile, sans que je puisse rien préciser. C’était un homme nouveau dans un monde qui allait changer. Il ne fit pas de doute pour moi que son arrivée parmi nous tenait à la prédiction dont le roi se souciait si fort. Cette obscure intuition ne s’arrêtait pas là.

Ce géant surgi d’Europe pour vivre avec nous la crise que nous attendions tous, et peut-être la déclencher, était un être bienfaisant. Une espèce de protecteur, ressentis-je absurdement, puisque c’était un homme seul et pauvre, fuyard perpétuel – les somptueuses broderies de son discours de présentation ne pouvaient pas le dissimuler et sans doute n’y prétendaient-elles pas –, dont le succès à Calicut était certainement l’une des rares embellies d’une existence non pas seulement incertaine, nous en sommes tous là, mais dangereuse. De dangers plus sournois que ceux des voyages en mer ou des batailles rangées.

On le sentait parfaitement dépourvu de l’indifférence ou de la froideur, de l’égoïsme en un mot, qui est la plaie cardinale du genre humain. On percevait une disponibilité exceptionnelle, une curiosité permanente et bienveillante de tout, à la mesure de sa stature colossale. L’observer me réconfortait et bien avant qu’il ne finît de parler, je sus que j’avais trouvé en lui la chance d’un appui. C’est à ce moment que l’idée folle me vint qu’il pourrait être une aide précieuse dans l’enquête dont le roi m’avait chargé.

La fin de son récit laissa la noce plongée dans une méditation qui redonna tout son empire à la pluie. Sa vie rendait les nôtres à la banalité la plus mélancolique. Les femmes surtout, emportées loin de cet entrepôt d’Abraham, loin de Cochin. Abraham rompit le charme en tapant dans ses mains.

Le déroulement normal d’un mariage reprit. La fête recommença. Les musiciens juifs et indiens accordèrent leurs flûtes, leurs tambours, leurs trompettes, et les hommes commencèrent à danser entre eux, se tenant par la main, pendant que les juives chantaient. J’approchai d’Abraham et Saül dont la main droite était posée sur l’épaule de Sarah.

Saül m’apostropha :

— Brahmane, me dit-il, pourquoi as-tu l’air si soucieux ?

— Le meurtre de Mansour me poursuit toujours.

— Pourquoi se faire tant de souci ? dit Abraham. Ce chien n’a eu que ce qu’il méritait.

— Tu l’aurais tué ?

— Tout le monde l’aurait tué.

— Mais tu ne l’as pas fait.

— Tu ne tueras point, dit Dieu. Dieu interdit de trancher une vie, fût-ce la plus indigne. Je crains pourtant que ma piété ne soit qu’alibi de ma lâcheté…

Saül eut un rire de colombe, une espèce de roucoulement suave, si incongru chez pareille carcasse que j’en sursautai presque.

— Pourquoi ris-tu ? dit Abraham.

— La piété et la lâcheté ne sont-elles pas inséparables ? Alors, ne te fais pas de souci.

Abraham, stupéfait, considéra son beau-frère et resta coi, tandis que Sarah, la tête levée vers son mari comme vers une montagne, ouvrait des yeux immenses où perçait la perplexité derrière la confiance. Saül, qui sans doute voyait tout – il voit tout, je le sais depuis longtemps –, se pencha majestueusement, il ne pouvait pas faire autrement, vers sa femme et l’embrassa sur le bout du nez. Elle rosit jusqu’aux cheveux, la perplexité disparut.

Le géant se tourna vers moi :

— Explique-moi, me demanda-t-il, l’importance de la disparition de ce Mansour.

La mort d’un homme, quelle qu’en soit la cause, relevait pour lui de la fatalité. Celle de Mansour, à ses yeux, n’avait rien que de banal. Mon émoi était superflu.

— Pourquoi es-tu si préoccupé par le trépas de ce détestable personnage ?

Je lui répondis ne la regretter en rien, mais redouter ses conséquences.

— Quelles conséquences ?

— Le désordre et la violence.

— Quel désordre ? Quelle violence ? Le désordre et la violence sont universels, dit-il. Les redouter, ce n’est plus vivre, m’asséna-t-il, professoral ; le sage les ignore, et, de l’avis général, n’es-tu pas le plus grand sage de Cochin ?… Avant ma venue, finit-il avec un clin d’œil, maintenant nous sommes deux.

Il insista sur la vertu de l’indifférence : tous ses voyages ne lui avaient montré que désordres et exactions. Brigandages, crimes en tout genre. Enlèvements, extorsions, viols, assassinats… Partout.

— Les royaumes les mieux policés n’y échappent pas. Alors…

Je répondis ne pas savoir si le royaume de Cochin était mieux policé que les autres, mais savoir très bien que ces désordres n’y existaient pas, avant cette flèche… Je poursuivis :

— Tu connais le monde entier, mais tu ne connais pas encore Cochin, puisque tu viens d’y arriver. Ici, il n’y a ni vol ni crime impuni. Lorsqu’il y a vol, le roi indemnise le volé du préjudice qu’il a subi.

— Le roi, sur sa propre cassette ?

— Le voleur, une fois pris, rembourse le roi et, crois-moi, les chefs de la police, s’ils veulent garder leur place, s’occupent avec diligence de retrouver et d’arrêter les voleurs. Aujourd’hui, l’équilibre est rompu.

— Quel équilibre ?

— Celui de la justice.

— Mais encore ?

— Ici, répondis-je, c’est le roi qui assure la justice, or le roi est choisi par les dieux ; s’il n’y a plus de justice, c’est que les dieux l’ont voulu.

— Où vois-tu qu’il n’y a plus de justice ?

— Il n’y en aura plus si l’assassin de Mansour n’est pas puni.

— Vraiment ? fit-il avec une ironie écrasante.

Sur-le-champ, je n’aurais pas su nommer ironie cette espèce de détachement persifleur, dont j’appris plus tard qu’il faisait fortune en Europe. Je ne connaissais ni le mot ni la chose. Cette dérision m’aurait blessé si je ne l’avais pas prise, comme un brahmane doit le faire, pour une manifestation d’ignorance. Aussi je l’ignorai et délivrai à mon tour une brève leçon à ce professeur de détachement :

— L’impunité d’un seul coupable est un châtiment collectif. Il frappe le royaume entier, le roi et tous ses sujets. Ce meurtre ici qui n’est pour toi qu’un fait divers banal a déjà fait beaucoup de bruit aux oreilles attentives. J’en conviens, la mort violente de Mansour n’a rien d’extraordinaire, compte tenu de ce qu’il était. J’ai entendu plusieurs fois qu’il l’avait cherchée. Mais il n’était pas que lui-même ; il était le fils de son père et le neveu d’un grand personnage que tu as certainement rencontré à Calicut. Ce meurtre ne peut pas passer par profits et pertes. Déjà, l’ordre est atteint. Une fissure s’étend. Elle présage des déchirures beaucoup plus importantes. L’harmonie est plus fragile que la discordance. Le désordre est moins rare que l’ordre et le malheur que le bonheur…

— Ici aussi ? dit-il, moqueur.

J’ignorai la moquerie. Mon obsession de prédiction me fit noircir le tableau :

— La fissure va s’élargir, lui assurai-je, les maux s’aggraver… Tout basculer. Le roi pourrait perdre son trône. Les communautés venues d’ailleurs pourraient souffrir… Toutes. Les juifs, les chrétiens, les musulmans… Vous serez les premières victimes. On trouve toujours à désigner des boucs émissaires, les peuples sont crédules…

— Je sais, dit-il, soudain frappé d’une lassitude incroyable.

Je me tus. Il reprit :

— En Europe depuis longtemps, on chasse le juif et la sorcière, ce sont les deux gibiers permanents, mais non pas exclusifs. Sans doute sont-ils les plus coriaces…, fit-il d’un ton rêveur. Les cathares n’ont pas duré. En Espagne, à présent, on y ajoute les musulmans. Qui seront les suivants ? Mais revenons à ton meurtre. Pourquoi l’avoir tué, ce Mansour ?

— Par vengeance, je suppose.

— Privée ?

— Sans doute, mais je n’en sais rien. Pour l’instant, je ne sais qu’une chose, le tueur est un archer d’élite. Il a tiré par une fenêtre d’un premier étage d’une maison abandonnée, à plus de cent pas du bateau. On a trouvé l’arc dans la pièce, un arc banal. Les bons archers pullulent à Cochin. Cela fait des centaines d’assassins possibles et les commanditaires virtuels sont encore plus nombreux. Il se faisait dix ennemis par jour.

— Les Espagnols ont un proverbe : « Beaucoup d’ennemis, beaucoup d’honneur. »

— Il est stupide, ce proverbe.

— N’est-ce pas ?

— On a pu le tuer pour cent raisons. À Poram, il s’est arrangé pour insulter, devant moi, Abraham, ton beau-frère, le chrétien Thomas et le vainqueur du concours d’archers, le mappila Ibrahim Marakkar. Abraham est le chef des juifs blancs, Thomas celui des chrétiens et le père d’Ibrahim est de très loin le premier mappila. Aux deux premiers, il a reproché leur intérêt pour cette danseuse…

— La fameuse Shobita ?

— Elle-même. Au troisième, il a dit que le concours était truqué, qu’il ne méritait pas son prix.

— Rien que ça.

— Tout simplement. La vengeance a pu faire tirer cette flèche, mais l’intérêt aussi. Une rivalité commerciale – cette cargaison pourrie… Ou même familiale… Si bien que d’autres musulmans et mêmes des hindous peuvent être impliqués. Je connais assez les hommes de Cochin, pour trouver à chacun une raison d’occire Mansour. Je suspecte la ville entière, donc je ne trouve pas de suspect. Et toi, qu’en penses-tu, toi qui viens des pays où les ours sont blancs ?

— Je ne suis pas allé dans le pays des ours blancs, j’y serais mort de froid, moi qui grelotte ici. Je ne peux parler que d’expérience : à qui le crime profite-t-il ? L’intérêt domine tout. Je l’ai vu envoyer des hommes au bûcher, décider l’extermination de cités entières, parfois crûment, sans déguisement, mais le plus souvent sous les prétextes les plus vertueux – l’Europe est chrétienne, n’est-ce pas ? Et l’Orient musulman. Pourquoi la reine Isabelle d’Espagne et son mari Ferdinand condamnent-ils au feu leurs sujets les plus utiles sinon pour leurs richesses ? Les victimes ont souvent du mal à l’imaginer. Certaines, les plus naïves, voient dans leur supplice un châtiment divin : Dieu les punit pour leurs péchés. D’autres se croient livrées au feu pour avoir fait périr celui que les chrétiens appellent le Messie. Ni Dieu ni l’impérieux souvenir d’un vieux procès de quinze cents ans ne sont pour rien là-dedans. L’argent est le nouveau commandement – « Enrichissez-vous ! » –, il remplace tous les autres. Les rois toujours à court le cherchent là où il se trouve. Un nouveau monde est en train de naître là-bas, dont l’intérêt est le seul moteur et qui se bâtit sur le vol et l’assassinat.

Le géant exprimait des vérités bien abruptes. Je crois le destin plus subtil. Sans doute avait-il beaucoup souffert pour simplifier l’histoire à ce point et se montrer, lui si fin, si sommaire. Cette vulnérabilité me toucha car elle nous rapprochait. Puis son exorde avait quelque chose de rassurant. Qui n’aime trouver à chaque événement une cause simple ? Il me vint l’idée de me l’attacher, de le faire participer à mon enquête, lui qui ne connaissait rien aux hommes et aux mœurs d’ici. Moi, je ne les connaissais que trop.

Il accepta tout de suite ma proposition, se tourna dans la seconde vers Abraham et demanda :

— Où étais-tu au moment du meurtre, ô frère de ma Sarah ?

— J’étais ailleurs.

— Mais où donc ?

— À la Petite Maison, chez Shobita.

— Qu’y faisais-tu ?

— J’étais venu lui dire qu’elle occupait toutes mes pensées.

— Qu’a-t-elle répondu ?

— De revenir. Mais avec un poème ou un présent qui pourrait l’embellir.

— Tu as entendu, ô brahmane ? Mon beau-frère n’est pas le meurtrier, ce qui me réjouit, car je ne supporterais pas de voir ma femme pleurer.

— Tu l’innocentes bien vite. Mais qui me dit qu’un de ses archers n’est pas le criminel ?

— Laisse-moi les interroger.

Il s’avéra que les deux sicaires étaient à la synagogue lorsque la flèche frappa Mansour. Ils ne seraient pas les seuls à s’y être trouvés.

 

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