Le seul amant
Chapitre 7
Mar Matthieu II n’est pas content. Il est assis bien droit sur son siège épiscopal et sa croix pectorale pend sur sa poitrine creuse de saint homme frugal.
Il ne reçoit pas toujours dans cette salle dite du siège à cause de l’espèce de cathèdre qui en fait la solennité. Les sièges sont ici symboles de pouvoir et de domination. Symboles et instruments puisqu’ils élèvent concrètement au-dessus des mortels qui s’assoient par terre.
Mar Matthieu II, évêque du Malabar, représentant direct de Mar Siméon, patriarche et catholicos de l’Église catholique syrienne orientale, résidant à Djézireh, sur le Haut-Tigre, à des milliers de lieues de Cochin, est d’ordinaire un homme affable. Sa réelle autorité ne se départit jamais d’une courtoisie – non pas d’une onction – qui est chez lui la marque d’une vraie bienveillance. Ses relations avec Thomas Pakalamarram sont depuis toujours confiantes et même exceptionnellement chaleureuses pour un pasteur qui se doit à tous et ne peut donc laisser transparaître quelque préférence envers aucune de ses brebis.
D’habitude, Mar Matthieu II reçoit Thomas dans sa chambre, qui est une cellule, ou sur la véranda de l’évêché.
— Entre, Thomas. Je ne t’ai pas convoqué – l’évêque n’a jamais encore employé ce mot avec Thomas – pour te faire des compliments.
Thomas s’incline très bas devant lui, baise l’anneau d’améthyste qui lui est tendu et demande au prélat sa bénédiction. Elle ne lui est pas refusée.
— Père, dit-il ensuite, en quoi ai-je démérité…
— N’ajoute pas de demi-mensonge à ta faute principale.
— Père…, dit Thomas, rougissant presque.
— La danseuse la plus séduisante doit être la plus redoutée. On te voit trop dans les parages de sa Petite Maison. Tu passes devant tous les jours, deux fois par jour quelquefois. Or ce n’est pas ton quartier. On t’y voit entrer…
— M’en voit-on aussi sortir ? lâche Thomas hors de lui.
— Je ne plaisante pas, mon fils, et je te demande d’être sérieux.
— Faudrait-il que je me flatte de pareille surveillance ?
— Il n’y a pas de surveillance. Il y a que tu te donnes en spectacle. Tu as des devoirs, Thomas Pakalamarram.
— Je ne l’ignore pas.
— Ta position devrait t’interdire cette faiblesse. Responsable séculier de la communauté chrétienne et son principal négociant…
— Je ne suis pas le principal négociant…
— Qui est-il, s’il te plaît ?
— Paul Kokkiyam et Titus Kalli sont plus riches que moi.
L’évêque se fâche. Il n’a pas parlé de richesse. La richesse est une maladie : Il est plus difficile à un riche d’entrer dans le royaume des deux qu’à un chameau de passer par le trou d’une aiguille.
Thomas corrige :
— Ils font plus d’affaires que moi.
— Je n’ai pas parlé d’affaires non plus, dit Mar Matthieu baissant le ton jusqu’à une étrange douceur, chez lui le paroxysme de la fureur. Les fortunes de Paul Kokkiyam et de Titus Kalli ne m’intéressent pas. J’ai dit « position ». Tu es beaucoup plus en vue que Paul et Titus. Ils ne sont pas
manigrammam(6). Ce n’est ni Paul ni Titus que le roi appelle pour discuter des intérêts de la guilde.
— La Petite Maison dont tu parles est ouverte à tous comme toutes les autres, dit Thomas, personne ne voit de mal à la fréquenter. Quel mal y aurait-il pour moi ? D’autres manigrammam y vont aussi.
— Tu es plus atteint que je ne le pensais. Tu ne comprends pas ?
— Non, dit Thomas, étonné de se découvrir en rébellion contre Mar Matthieu, père pour lui bien au-delà du titre qu’il lui donne en lui parlant, depuis la mort du sien lorsqu’il avait dix ans – faut-il que son amour soit puissant !
— Tu n’es pas le seul touché, je le sais bien, reprend l’évêque. Moi-même…
— Toi-même… Père ?
— Moi-même, oui, je trouve à cette danseuse des séductions.
— Père ! s’exclame Thomas.
— Oui. Elle incarne toute la beauté de la création et la fait rayonner, si païenne qu’elle soit.
Thomas reste sans voix.
— Mais il faut choisir, reprend l’évêque. J’ai choisi il y a longtemps et si c’était à recommencer je ferais le même choix tous les jours avec plus de force que la veille. Toi aussi, tu as choisi.
— Oui, mais mon choix n’est pas le même.
— Il serait moins contraignant ? dit suavement Mar Matthieu II.
Thomas détourne et baisse la tête.
— Il ne l’est pas, tu le sais bien, reprend Mar Mathieu. Cinq raisons doivent te ramener à l’ordre. Je te les cite dans le désordre parce qu’elles se bousculent : la fierté, le roi, l’exemple, les musulmans, la loyauté.
Il explique. La fierté doit aller de pair avec l’état de chrétien. Elle doit garder Thomas de s’afficher dans la maison d’une courtisane. Le roi ? La considération du roi, qui fut l’amant de cette courtisane, n’aspirerait qu’à le redevenir et qui en très jaloux. L’exemple ? Celui qu’un chef de guilde doit donner aux siens. Les musulmans ? Ils entreprennent déjà de tirer profit contre les chrétiens de l’irritation du roi. La loyauté ? La loyauté envers Cécile : il lui a promis d’être fidèle.
— Je t’entends encore, quand je te mariais… C’est assez, n’est-ce pas ?
Thomas se tait.
— Regarde-moi, dit l’évêque.
Thomas relève la tête.
— Je ne blâme pas ton inclination. Personne ne pourrait la blâmer sinon Cécile. Je la connais assez pour deviner qu’elle ne te blâme pas, qu’elle se blâme plutôt elle-même, ce qui est trop de vertu. Elle ne te fait pas de reproches ?
— Non, dit Thomas.
— Elle n’en fait certainement qu’à elle-même. Elle doit se reprocher son incapacité à te retenir, sa négligence à te plaire. Est-ce que je sais ? Je ne suis pas une femme amoureuse.
— Père…, dit Thomas.
— Cécile, poursuit l’évêque, rêveur ou feignant de l’être, n’a pas été entraînée à captiver les hommes. Elle s’étonne encore que tu l’aies choisie – je ne trahis pas de secret. Ce n’est pas une machine à séduire comme le sont ces danseuses…
— Père ! proteste Thomas. Shobita n’a rien d’une machine.
— Vivantes machines, diaboliquement exercées à donner d’elles-mêmes l’idée la plus tentante de l’amour brut, poursuit l’évêque.
— L’amour brut ? dit Thomas.
— L’amour instinct, l’amour primaire, l’amour animal, reprend l’évêque avec cette même douceur inquiétante. L’élan qui entraîne aux accouplements. Élan certainement nécessaire à la génération, en cela voulu par Dieu, mais que nous autres chrétiens devons sublimer.
Mar Matthieu s’arrête, repart, songeur :
— Oh ! je ne doute pas que cette danseuse ne parvienne à associer sa personne à une sorte de sublimité. Fallacieuse autant que tangible. Je le sais, je l’ai vue danser à Poram. Salomé à côté ne fut sûrement qu’une gardeuse d’oies. Mais je m’égare. Tu vois, Thomas, même moi, cette femme m’égarerait.
— Où est le péril ?
Mar Matthieu constate avec un chagrin accru que l’état de Thomas est plus alarmant qu’il ne le croyait trente secondes plus tôt. Comment peut-il feindre d’ignorer la menace qu’une cabale auprès du roi ferait peser sur les chrétiens ? Le souverain est moins attentif que naguère au respect des privilèges de la communauté. Vingt ans demeuré sourd aux insinuations de la guilde musulmane contre les avantages accordés aux chrétiens, sa volonté de faire barrage aux ambitions du nouveau Samorin, protecteur reconnu des musulmans du Malabar, pourrait le pousser à le concurrencer sur ce terrain-là.
— Nos privilèges sont séculaires, rappelle Thomas.
— Mais révocables, ajoute l’évêque.
— Ils nous ont été consentis pour « autant de temps que le soleil et la lune dureront », réplique Thomas, citant la formule solennelle.
— Le roi peut quand il veut revenir là-dessus, dit l’évêque, la formule n’engage que ses prédécesseurs.
« Merveilleux privilèges, à y réfléchir, reprend Mar Matthieu II, et même miraculeux. Nulle part ailleurs dans le monde, étrangers n’ont été aussi bien accueillis.
— Les juifs l’ont été de même, dit Thomas, et nous ne sommes plus des étrangers depuis mille ans.
Alors l’évêque se fâche, la voix de plus en plus douce, descendue jusqu’au murmure, obligeant Thomas à se pencher pour l’entendre, et lui dit qu’il ne le reconnaît plus.
— Comme tu as changé… Serais-tu devenu inconséquent à ce point ?
Thomas ne s’est pas assez penché, il doit faire répéter l’évêque :
— Serais-tu devenu inconséquent à ce point ?
Thomas rougit, l’évêque reprend :
— Les Indiens ont la mémoire aussi longue que leurs éléphants. Nous sommes toujours des étrangers, les juifs aussi, les musulmans aussi, mais les musulmans tiennent la mer et sans leurs bateaux la fortune du Malabar se dissiperait comme un songe.
— La leur aussi, dit Thomas.
— Peut-être, accorde l’évêque, mais les rois du Malabar en ont davantage besoin que nous ne leur sommes nécessaires. Leur influence dans les cours est supérieure à la nôtre. Je considère comme un miracle que malgré leur hostilité nous nous soyons maintenus. De même les juifs. Il ne faut pas provoquer le roi.
Ne pas provoquer le roi, c’est, pour Thomas, cesser de fréquenter cette danseuse.
— Qu’y perdras-tu ? Cette femme ne serait pas aussi accueillante envers toi qu’envers certains autres, si j’en crois la rumeur.
Thomas pâlit.
L’évêque continue :
— On dit qu’Abraham Rabban serait plus heureux.
Thomas frissonne et parvient à dire :
— Père, tu sais tout.
— Je n’y ai aucun mérite, cette maison est tellement publique. Qui entre ? Qui sort ? À quelle heure ? Rien de plus facile, n’est-ce pas, de déduire ? Tout se sait à Cochin.
Voilà Thomas touché de plein fouet. On sait où il va, d’où il vient. L’évêque le sait, comme quiconque voudrait le savoir. Thomas se sent transparent. Cette transparence l’anéantit. Qui est-il, s’il n’a plus de secret ? Rien.
Cochin sait maintenant que Shobita n’a pour lui que les sourires qu’elle a pour tout le monde.
— Cette femme est certes exceptionnelle, reprend Mar Matthieu, je comprends que l’on s’en éprenne.
Et, remuant le couteau dans la plaie :
— Les Indiens font ce qu’ils veulent en matière de femmes, les musulmans aussi. Les juifs et nous, depuis toujours, avons pris un autre parti. Il faut s’y tenir. Tu dois t’y tenir. Pour nous, pour Cécile et pour toi-même.
L’évêque ne peut pas dire autre chose puisqu’il est évêque, se dit Thomas. D’évidence, il n’a jamais connu cette fascination. Et puis, il est trop vieux. Il dit comprendre, mais il ne comprend rien.
— Que dois-je faire ? s’entend-il dire, n’en croyant pas ses oreilles et se découvrant double : révolté et soumis.
— Que préfères-tu ? dit Mar Matthieu. Espacer progressivement tes visites ou les interrompre net ?
— Espacer, Père, dit Thomas.
— Espacer…, répète Mar Matthieu. Tu souffriras davantage.
— J’y suis prêt, dit Thomas, mais ce n’est pas lui qui parle : il n’y est pas prêt du tout.
— Cette femme est très sage, dit l’évêque d’un air absent.
— Très sage ?
— Très sage envers toi. À toi maintenant de l’être envers toi-même.
— Père, que me conseilles-tu ?
— De cesser tes visites.
Mar Matthieu II ne peut pas dire autre chose, se répète Thomas, soudain ulcéré. Pourquoi lui avoir posé la question ? Est-ce fini ? Le tourment est-il fini ?
— Ce n’est pas tout, repart l’évêque. Abraham… Que ressens-tu envers Abraham ? De la jalousie ? De la haine ? Un simple ressentiment ?
— De la fureur, répond Thomas.
— J’aime mieux ça, soupire l’évêque, la haine est un trop lourd péché. Tu aimerais qu’il lui arrive malheur ?
— J’aimerais parfois qu’il reçoive sur la tête un jaque de dix sîr ou qu’il soit piétiné par un éléphant.
— Tu souhaites sa mort, autrement dit.
— Quelquefois seulement.
— On n’y peut rien. Je sais ce que c’est. Il faut prier. Rien n’est impossible à Dieu. Mais tu ne peux pas prier. Les mots ne viennent pas. Et s’ils viennent, tu ne peux pas les prononcer ?
— C’est cela.
— Je sais ce que c’est. Je passe par là tous les jours ou presque. En attendant, je prierai pour toi.
— En attendant quoi ? fait Thomas, hébété.
— En attendant que la volonté de prononcer les mots te revienne. Ce n’est pas que tu ne peux pas, c’est que tu ne veux pas. Un diable en toi ne veut pas que tu les dises et tu lui obéis avec plaisir. Je suis passé par là.
— Comment, Père ?
— Je n’ai pas toujours été évêque, ni prêtre. J’avais deux ans de plus que toi quand je fus ordonné. Auparavant j’avais vécu comme un jeune homme, mais je n’avais pas de Cécile…
Thomas juge bon de baisser la tête.
— … Je me suis pris de passion pour une devadasi.
— De passion, Père ?
— C’est le mot, mais je ne sais pas si ma passion était comparable à la tienne. Je n’engageais que moi, je n’étais pas marié, je n’étais pas manigrammam, les musulmans étaient moins agressifs parce qu’ils étaient plus sûrs d’eux-mêmes. Ne trouves-tu pas qu’ils sont inquiets aujourd’hui ? Et c’était un autre roi. Je n’ai pas été plus heureux que toi.
— Vraiment, Père ?
— Non. Dieu l’a voulu ainsi. Je me suis obstiné un an. Je lui ai rendu visite plus de cinquante fois. Je l’ai toujours trouvée souriante, et inaccessible. D’autres y accédaient.
— Qu’as-tu fait ?
— Je me suis rendu à la raison. Puis Dieu m’a appelé. Toi, Thomas, tu es déjà appelé.
— Moi, appelé ?
— Bien sûr, Thomas. Au mariage.
Thomas baisse la tête pour de bon.
— Il ne faut pas en vouloir à Abraham d’avoir été choisi.
— Je ne parviens pas à m’empêcher de croire que, s’il ne l’avait pas été, j’aurais pu l’être, moi.
— Ces femmes ne peuvent aimer personne puisqu’elles doivent aimer tout le monde et sont dévouées à leurs dieux. Elle ne t’aurait pas aimée et elle n’aime pas Abraham.
— Peut-être, mais elle l’a choisi, et Abraham l’a connue et moi, je ne la connaîtrai pas, ce n’est pas juste.
— Pas juste ! Tu es fou. Tu risques de briser l’entente séculaire entre les juifs et les chrétiens.
— Séculaire ? dit Thomas.
— Il y a six siècles, à Cranganore, nous avons combattu ensemble les musulmans. Nous nous sommes battus plusieurs fois avec les juifs, jamais contre eux. Nous avons besoin d’eux, ils ont besoin de nous. Abraham ne t’a rien enlevé. Nos relations ne doivent pas souffrir de tes souffrances imaginaires.
— Elles ne sont pas imaginaires, s’insurge Thomas.
— Elles ne sont rien de plus, dit l’évêque froidement.
C’est lui, maintenant, que Thomas aimerait voir écrasé par un éléphant, ou la tête fracassée par un jaque de dix sîr.
— Tu sais peut-être aussi qu’une enquête est en cours, reprend Mar Matthieu, sur le meurtre de ce Kassim ?
— Comment l’ignorerais-je ?
— Tu sais peut-être qu’elle piétine.
— Oui.
— Le roi veut conclure.
— Conclure comment ?
— Si le coupable est introuvable, en trouvant quelqu’un d’autre. Il est pressé par le Samorin.
— Trouver quelqu’un d’autre ? Quel autre ?
— Quelqu’un de choisi.
— N’importe qui ?
— Pas du tout. Il pourrait très bien tomber sur l’un de nous. Rien ne conviendrait mieux au roi qu’une tête de chrétien, et la tienne, Thomas, mettrait le comble à son bonheur.
— Tu plaisantes, Père, dit Thomas, pâlissant.
— Non.
— Le roi jetterait un innocent en pâture au Samorin ?
— Il paraît. Le roi n’est plus le même.
— On songerait à nous ?
— Plausible. Je ne sais rien de précis, sinon que nous sommes soupçonnés. Spécialement soupçonnés, car c’est à nous que les musulmans en veulent le plus.
— Les juifs sont aussi riches que nous.
— Certainement, mais les musulmans sont en paix avec les juifs.
— Ils le sont aussi avec nous.
— Ici peut-être, mais en Europe, entre eux et nous, la guerre est permanente.
— L’Europe est loin.
— Les distances ne comptent pas en la matière.
— Le roi livrerait un innocent au Samorin ? insiste Thomas.
— Il y songerait. Se résoudrait à faire le mal pour un plus grand bien. Quand l’intérêt personnel peut se confondre avec la raison d’État, l’élan est irrésistible. La jalousie qui s’est changée en haine et qu’il vous porte à toi et à Abraham fait de vous des suppliciés en puissance. Votre condamnation et votre exécution obligeront le Samorin à faire la paix. Goda Varma peut-il rêver mieux ?
Pourquoi Shobita est-elle soudain si loin ? Et Abraham ? Et le monde entier ? Thomas à présent ne pense plus qu’à lui. Oubliés l’amour et la jalousie. Thomas compte seul pour Thomas.
Il arrive. Cécile reconnaît son pas. À son rythme ralenti elle le devine soucieux. Ou furieux. Elle ne l’a connu furieux que tout récemment, il y a moins d’un mois. Les trois premières années et les sept premiers mois de leur mariage, il n’était qu’attention et aménité. La naissance de leur premier fils y avait ajouté.
De la naissance de Pierre, ce bijou, à la fête maudite de Poram, Thomas avait été rayonnant. Il s’assombrit après, et ne fut plus que de très loin le brillant courtier en porcelaine de Chine qui avait été le meilleur parti de la communauté chrétienne de Cochin puisque les Pakalamarram n’en sont pas seulement les membres les plus anciens mais encore les plus riches.
L’assombrissement de son mari a couvert de terribles nuages le bonheur de Cécile. Elle ne veut pas encore s’avouer malheureuse, repousse avec horreur cette notion de malheur. L’admettre serait sombrer, puis il y a tant de vrais malheureux… Alors, elle essaie de maintenir une sorte de détachement blanc qui, pour l’instant, la préserve du désespoir. Elle est enceinte pour la seconde fois. Elle ne se croit pas trompée. Elle se demande si elle ne préférerait pas l’être. Si Thomas était heureux avec cette femme, il le serait auprès d’elle-même, se dit Cécile naïvement, puisqu’il n’aurait aucun sujet de mécontentement. Elle ne lui en donne pas. Son fils non plus. Ses affaires vont bien. Il ne lui manquerait rien si cette femme s’ouvrait à lui.
Le voilà. Il approche de ce pas traînant qui n’était pas le sien avant cette fête sinistre de Poram où ce désir l’a pris. Ce jour-là, elle était restée chez elle, détestant la foule, indifférente à cette cérémonie qui ne concernait pas les siens.
La mousson pouvait tarder, leurs affaires n’en souffraient pas. Les cargaisons de vaisselle de Chine arrivaient au port comme avant et repartaient de même vers l’ouest. La porcelaine certes est cassable, mais elle est insensible à l’humidité comme à la chaleur. Elle ne pourrit pas, ne s’évente pas comme le poivre et le gingembre, ne craint pas les insectes, ni les rats, ni la moisissure. Elle se casse, il est vrai, mais la casse est infime dans les entrepôts de Thomas Pakalamarram – « Grâce à moi », se dit Cécile, qui surveille leur manipulation avec conscience.
Le pas languissant s’approche. Elle sourit comme toujours à Thomas et Thomas lui sourit en retour. Sourire pauvre, oui, mais qu’il s’y astreigne prouve que tout n’est pas perdu. Rien n’est perdu. Thomas, peu ou prou, n’a pas cessé d’être à elle. Jamais il ne pourrait appartenir à une devadasi. Appartenir, c’est posséder. Les danseuses sacrées ne se soucient ni de possession ni d’appartenance terrestre. Leurs dieux seuls les intéressent, les hommes au mieux ne sont pour elles que des patients à soulager.
Non, Cécile ne se croit pas trompée. Si elle l’était, le sourire de Thomas serait beaucoup plus large. Il faut attendre, prier, attendre, prier encore et tout rentrera dans l’ordre.
Thomas se tient devant elle à présent, la dominant de toute la tête, baissant les yeux sur elle de très haut. Son large torse nu – au modèle, dirait-on, de ces cuirasses d’empereurs romains qui déguisaient les plus chétifs en Apollons triomphants – masque à Cécile le reste du monde. Les cheveux d’un noir éclatant noués en une longue tresse lui descendent jusqu’à la taille. À chacun de ses bras musclés sont passés deux bracelets d’or et le pagne de coton blanc qui le couvre de la taille aux genoux est brodé de trois bandes qui le divisent en diagonale. Il est chaussé de sandales qui sont l’un des privilèges accordés voici plus de mille ans par le roi de Cranganore, Vira Raghava Chakravashi, au manigrammam Iravi Korttan, chef des marchands chrétiens.
Thomas considère Cécile sans rien dire. Un long moment. La tête levée vers lui, elle l’interroge du regard, se gardant bien de rompre ce silence. Enfin il soupire et, levant la main droite, lui effleure de l’index le bout du sein droit qui durcit aussitôt, sans qu’il ait pu s’en apercevoir tellement l’effleurement fut rapide, au ravissement de Cécile et sans doute à la surprise de l’enfant qui tressaille dans son sein.
Il ne la regarde plus, comme s’il ne l’osait plus, pense-t-elle. Il s’est détourné et s’éloigne déjà. Son large dos d’empereur romain lui masque le monde et, à mesure qu’il s’éloigne, le monde routinier des étagères en teck chargées de porcelaines bariolées reparaît. Les vases, les coupes, les brûle-parfums, les plats ornés de grues dansantes, de carpes impavides et de jeunes femmes impénétrables sous leurs ombrelles translucides.
Thomas est presque parvenu à la porte de l’entrepôt lorsqu’il s’arrête.
— J’ai vu Mar Mathieu.
— Tu avais demandé à le voir ? enchaîne Cécile.
— Non, c’est lui qui m’a fait appeler.
Cécile ne pose pas de questions. La suite va suivre, elle le sait.
— C’était pour me faire des reproches. Veux-tu que je te les dise ?
— Non, dit Cécile, c’est assez de savoir qu’il les a faits.
— J’aimerais être assez maître de moi pour lui en enlever le motif.
Un immense soulagement envahit Cécile. Un allégement inexprimable. Malgré son gros ventre, elle ne s’est jamais sentie aussi légère.
Thomas le remarque. Lui sourit pour la seconde fois. Sourire clair, cette fois. Sourire d’avant Poram.
— Le Samorin veut un coupable pour l’assassinat de Koya Kassim, dit Thomas.
— Un coupable ? relève Cécile dont le ton révèle qu’elle craint d’avoir compris.
— C’est bien ça, dit Thomas.
— N’importe qui ?
— Oui.
— Un innocent ?
— Oui.
— Et le roi accepterait ?
— Il n’a pas le choix. Plutôt il n’a que ce seul choix : la guerre tout de suite ou la désignation de n’importe qui.
— Le Samorin accepterait n’importe qui ?
— De bon cœur, semble-t-il.
— Dans quel monde…, gémit Cécile, la tête dans les mains.
Thomas lui prend les poignets. Elle relève la tête, plante ses yeux dans les siens.
— Alors ? dit-elle.
— Alors le roi et son conseil passent en revue les victimes possibles avant d’en choisir une. L’examen se concentre sur les juifs et sur les chrétiens. Les intouchables, en dernier ressort, pourraient fournir un assassin, mais la ficelle serait trop grosse, le sacrifice si mince que ce serait provocation.
— C’est vrai, dit Cécile, ayant failli dire : « C’est juste. »
— Les musulmans sont hors de cause : le sacrifice d’un musulman ne peut pas venger le meurtre d’un musulman.
— Pourtant, dit Cécile, ils ne s’entendent pas entre eux. Ne se détestent-ils pas les uns les autres ? Ne peut-on pas jouer là-dessus ?
— Tu préférerais un musulman à un juif ou à un chrétien ?
Cécile, honteuse, baisse la tête.
— Moi aussi, je préférerais, dit Thomas tendrement.
— Ah ! nous ne sommes pas meilleurs l’un que l’autre ! s’exclame Cécile, consternée.
Elle ajoute :
— Ce que je préférerais, c’est que l’on trouve le vrai coupable.
— On le trouvera peut-être un jour, mais le temps presse. Bref, les chrétiens et les juifs sont les premiers suspects, pour ne pas dire les seuls. Et le coupable, m’a dit l’évêque, ne devra pas être trop anonyme. Il faut quelqu’un de connu.
— Mais pourquoi ? lâche Cécile.
— Il faut quelqu’un d’assez important pour satisfaire le Samorin, sinon celui-ci pourrait soutenir qu’on se moque de lui.
— Dieu merci, ce ne peut pas être toi.
— Pourquoi ?
— Tu n’es pas assez bon archer.
Thomas se vexe.
— Je ne tire pas si mal.
— Je ne dis pas, mais tu n’es pas un tireur d’élite, insiste Cécile.
Thomas garde un silence boudeur.
On hésite au palais entre les juifs et les chrétiens. On aurait établi des listes. Le conseil royal pèserait les avantages et les inconvénients attachés à la désignation de chacun des noms.
— Je me demande si Abraham est sur la liste des juifs, dit Thomas, pensif.
— Je crois que, décemment, on n’a pas pu l’y inscrire, dit Cécile. Pour les mêmes raisons que toi, il est trop en vue…
— Ce n’est pas la raison que tu m’as donnée. Tu m’as dit que je tirais trop mal.
— Tu ne m’as pas laissée finir. Je suis certaine que tu l’aurais tué, toi aussi, ce Koya Kassim. La raison, selon moi, n’est pas là, elle est que tu es manigrammam, tu es trop important.
— Moi ? Important ! proteste Thomas.
Cécile persiste. Elle voit mal le roi s’aliéner les chrétiens dont il a également besoin. Le choix du manigrammam serait une faute.
Thomas se demande si Abraham est trop important pour figurer sur la liste des juifs, honteux de souhaiter presque le contraire : les faveurs de Shobita ne doivent pas condamner à mort.
Ils en reviennent aux dissensions et détestations qui divisent toutes les communautés entre elles, à Cochin comme partout. Eux-mêmes, chrétiens,
ne se partagent-ils pas entre nordistes et sudistes(7) ? Le roi pourrait jouer là-dessus : choisir un nordiste plutôt qu’un sudiste, un juif noir plutôt qu’un blanc, un mappila plutôt qu’un Arabe soi-disant d’Arabie.
Si le roi et son conseil choisissaient un chrétien nordiste ou un juif noir, le mal serait limité quand bien même la faute n’en serait pas moins grande ni le cynisme moins absolu.
Dans quelle horreur ce crime nous a-t-il plongés ? songe Thomas. Nos pensées en sont perverties.
Cécile s’approche et l’embrasse.
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