Le seul amant
Chapitre 2
— Om(2), terre, atmosphère et ciel. Aimable lumière Sâvitar, puissions-nous t’avoir en nous. Puisses-tu diriger nos pensées.
Il est cinq heures. Krishna sitôt levé a récité le Gâyatrî, le Triple Chant de vingt-quatre syllabes et trois vers du Rig Veda, le plus ancien des quatre Veda, dont l’origine remonte peut-être à la création du monde. Le Gâyatrî est la prière du matin et du soir des brahmanes orthodoxes en hommage au soleil. Sâvitar est la mère des Veda et des brahmanes, elle représente à la fois Brahmâ, Vishnou, Shiva et les Veda. Elle personnifie l’énergie solaire. Son corps est fait de la substance même de la poésie qui la symbolise. Elle a cinq visages, auréolés de rose, de rouge, de jaune, de bleu et de blanc, et dix bras. Elle est assise sur un lotus rose. À midi, elle se nomme Sâvitrî ; au crépuscule, Sâravasti.
Ce mantra est enseigné aux jeunes brahmanes qui le prononcent pour la première fois lors de la cérémonie où leur est remis le cordon sacré de l’initiation et en fait des « deux fois nés ». Il y a trente ans que Krishna l’a récité pour la première fois et il n’y a jamais manqué.
Après avoir prié le soleil, Krishna sort sous la pluie.
À la porte du palais, Krishna tourne vers l’ouest, vers le quartier des pêcheurs, vers la mer, contre le vent lesté d’eau tiède qui ralentit sa marche. Bienheureux ralentissement qui lui fait mieux sentir la pluie envoyée par les dieux ! Quelques pas le portent à l’entrée du temple de Palliarakavu Devi dont la toiture de cuivre vert, nappée d’un ruissellement permanent, resplendit sous le ciel bas comme jamais sous l’azur.
L’offrande du matin commence. L’officiant frotte de lait caillé la statue de la Shakti Devi, épouse de Shiva, le Bon, le Gentil, l’Amour, le moteur du monde sensible… Il l’essuie, l’habille de vêtements brodés d’or, la pare de bijoux d’or, la parfume, lui applique sur le front un point de pâte rouge de curcuma. Des plats de riz et de sucreries sont déposés devant la déesse au son des cloches.
Dans un vacarme de tambours, de flûtes et de trompes un brahmane présente une lampe aux fidèles. Ils placent les mains en coupe au-dessus de la flamme puis les portent à leur front et à leurs yeux, s’appropriant la chaleur et la lumière de la divinité. Le même brahmane les marque au front de cendre blanche et le pûja est terminé.
Le front marqué, Krishna repart vers l’ouest dans les ruelles grouillantes de Cochin. Cochin est une presqu’île coupée de canaux où circulent les bateaux qui apportent les produits de l’intérieur aux magasins du port.
Devant lui, à quatre pas, une lame scintille, siffle et tranche net une tête aux yeux blancs. Du cou jaillit une fontaine de sang. L’aveugle décapité s’effondre dans la boue, éclaboussant plusieurs passants dont une petite fille qui pousse un cri perçant en se frottant les yeux.
Le nayar qui a été souillé par la vue de l’intouchable essuie son sabre à ses guenilles et court se plonger dans le bassin du temple le plus proche pour se purifier.
La circulation, un instant arrêtée par une sorte de stupeur, reprend placidement son cours.
Le temple de la Devi de Palliarakavu est proche de l’église Saint-Étienne, la paroisse des pêcheurs chrétiens. Krishna se hâte sous la pluie qui lui cingle la figure pour arriver avant la fin du premier office. Pourquoi ? Cette messe n’a pas de sens pour lui. Mais il a décidé ce matin de s’intéresser aux religions qui se partagent la ville. Le doute qui ne le lâche jamais bat toujours en retraite devant le spectacle de la foi humaine. La foi au singulier, au-delà de ses diverses manifestations, car pour lui les croyances tendent toutes à l’unité. Il observe les monothéismes installés à Cochin pour reconnaître ce qui l’en sépare, sans avoir jamais trouvé la séparation bien profonde, lui qui admet trente-trois mille trois cent trente-trois personnes divines. Les chrétiens qui en connaissent trois, dont ils disent qu’elles ne font qu’un, lui semblent tout proches. De trois, pense-t-il, à trente-trois mille trois cent trente-trois, il n’y a qu’une redondance.
Saint-Étienne est une caverne de bois noirci où les lampes peinent à percer la fumée des encensoirs. Débute le kauma dans l’âpre langue syriaque des gens de saint Thomas. Une clameur comminatoire, menace autant que supplication, s’élève sous la voûte :
Saint es-Tu, ô Dieu,
Saint es-Tu, Seigneur Tout-Puissant,
Saint es-Tu, Seigneur immortel,
Ô Toi qui fus crucifié pour nous, aie pitié de nous !
À ces mots, desservant et assistance se prosternent tous ensemble, le front touchant le sol par deux fois.
Les rythmes mécaniques de cette religion férue de mouvements automatiques le surprennent toujours. Sans doute les adorateurs d’un seul dieu doivent-ils agir comme un seul homme…
Suit bientôt la distribution du pain salé et du jus de raisin qui sont le corps et le sang de leur Christ. Confusion qui le laisse perplexe.
Il resterait volontiers dans cette église à l’abri de la pluie, mais son devoir l’appelle – son devoir d’informateur. Lui restent un long chemin à faire et beaucoup de monde à voir.
Il prend sur sa droite pour suivre la courbe de la presqu’île et se diriger vers le port, épicentre des nouvelles, des rumeurs et des mensonges. Il longe les remparts neufs qui toisent la passe ouverte en 1341 par la grande crue qui a mêlé la terre et la mer, l’eau salée du large et l’eau douce du lac Vembanad, créant le port de Cochin, compensation divine à l’envasement simultané de l’antique Musiris. Musiris est devenu Cranganore, mais Krishna affectionne l’ancien nom de ce comptoir fameux, avant-poste de Rome vers l’extrême Asie.
Il dépasse l’excroissance trapue dont les briques rouges luisent sous la pluie. Le roi lui en disait hier, à sa consternation : « Il faudra renforcer l’artillerie de Jumma Masjid. » Au-delà commence le port de commerce. La côte s’infléchit plein sud le long des eaux intérieures, hérissée comme un peigne d’estacades bordées de boutres qui dégagent de fastueuses odeurs d’épices, odeurs mêmes du raffinement et de la fortune.
Une multitude de débardeurs chargent et déchargent ces navires, insensibles au mystère poignant de ces coques surgies de l’inconnu, avant de redisparaître sur les « eaux noires », ainsi les vieux textes sanskrits désignent-ils la mer.
L’amène Krishna, pour qui tous les hommes se valent, ressent là, et là seulement, des bouffées d’irritation envers l’humanité. L’insensibilité de ces portefaix, incapables de goûter la poésie de ces assemblages de bois grinçant contre leurs appontements, lui fait avec chagrin réviser sa conception de l’égalité. Non, tous les hommes ne se valent pas, il y a les brutes et il y a les autres.
Les établissements de commerce s’alignent entre les jetées le long de la grève où piaillent des mouettes. Longs bâtiments à un étage, flanqués de vastes cours, les magasins au rez-de-chaussée, les logements au-dessus. Juifs, chrétiens et musulmans se succèdent du nord au sud. Rien ne distingue ces partisans d’un seul Dieu qui s’estiment si différents les uns des autres et du reste des hommes, songe une fois de plus Krishna. Rien, sinon le plus superficiel, le vêtement.
Le monothéiste trinitaire Thomas est devant sa porte. Il discute avec un contrôleur du fisc de la valeur de la cargaison de poivre dont on achève l’arrimage dans la cale du Saladin, grand boutre égyptien dont Suez est le port d’attache. La taxe à l’exportation est de quarante pour cent. Discuter en vaut la peine.
— Je te confirme qu’il est rentré douze cents sacs pour un poids total de
trois cent soixante-dix-huit bahar(3). Je te dois donc…
Le contrôleur qui aurait dû assister au chargement est arrivé en retard et il reproche à Thomas d’avoir commencé sans lui. Thomas aurait dû attendre. Les contrôleurs sont tenus de compter eux-mêmes les sacs portés dans les cales et de recevoir en main propre le règlement de la taxe dont ils portent les espèces dans de belles sacoches en peau de requin frappées au timbre du rajah.
Le contrôleur est dans son tort, Thomas aussi. Ils se connaissent bien. Les choses devraient s’arranger. Pourtant :
— Peut-être, mais je suis forcé de taxer à quinze pour cent de plus. C’est l’amende. Tu ne devais pas commencer sans moi.
Le taux officiel de l’amende en ce cas est de trente pour cent. Le contrôleur est déjà bien bon. Thomas sait son compte juste. La cargaison ne dépasse pas trois cent soixante-dix-huit bahar. Quinze pour cent, dit-il, c’est encore trop. Il accepterait dix pour cent. Le contrôleur consent. L’amende ira dans sa poche. S’il avait exigé le taux officiel, il aurait dû l’enregistrer et l’argent serait passé dans les caisses du roi.
Thomas n’est pas content. Il s’en veut d’avoir chargé sans le contrôleur. « Quelle bêtise ! se dit-il, irrité. Je ne suis plus moi-même. » Il est obsédé, obsédé par une femme qui n’est pas la sienne. Obsédé par Shobita. Krishna arrive à ce moment.
— Je te guettais, lui dit Thomas, sans mentir.
— C’est une occupation qui me connaît. Que me veux-tu, chrétien Thomas ? dit Krishna.
— J’ai entendu que le roi aurait congédié sa maîtresse…
— Maîtresse ? Quelle maîtresse ? Quel sens donnes-tu à ce mot ?
Thomas ne se démonte pas, bien qu’il ait un peu pâli.
— Celui d’amie, d’amie intime ; d’amie très intime. Mais tu as dit : quelle maîtresse ? Je croyais qu’il n’en avait qu’une…
— Je l’ai cru longtemps, je n’en suis plus sûr…
La surprise donne à Thomas une expression stupide.
— Je veux parler de Shobita.
— Congédier Shobita… La crois-tu congédiable, si tu la connais le moins du monde ?
Perfide, il ajoute :
— Je vois que tu ne la connais pas.
Il poursuit :
— Pour être roi, commande-t-on si facilement à ses sentiments ? Toi-même, chrétien, qui devrais les gouverner mieux que nous, te vois-tu prendre à ce point sur toi si tu la connaissais comme le roi ?
— Je n’ai pas la prétention de commander à quoi que ce soit, fait Thomas, pâlissant encore.
— Sage réserve. Incompatible cependant, si je ne me trompe, avec vos commandements.
— Non, pas sage. Désespérée.
— Mon ami, le désespoir est une sottise avant d’être un péché.
À ce moment survient Cécile, la femme de Thomas. Sans doute a-t-elle surpris le dernier mot de son mari car elle l’interpelle :
— Toi, désespéré ?
Et elle ajoute, tournée vers Krishna qu’étonne toujours la liberté de ces chrétiennes :
— Thomas est l’homme le plus gai du monde… Au moins jusqu’à présent, ajoute-t-elle, après avoir regardé son mari.
— Je ne sais pas ce qu’elle entend par gaieté…, grommelle Thomas.
— Insouciance, peut-être ? lâche Krishna.
— Je ne suis pas insouciant, réplique Thomas, soudain tout rouge.
— Ne te tourmente pas trop quand même, dit Cécile gentiment moqueuse. Puis, saluant Krishna d’une brève inclinaison de la tête : Au revoir, je dois faire mon marché.
— Et moi, je dois achever ma tournée, dit le scribe.
Avant de quitter Thomas, saisi d’une brusque pitié, il lui susurre sur le ton de la confidence, de tous les tons celui qu’il sait le mieux prendre :
— Je ne crois pas au congédiement de Shobita. Si congé il y avait, il ne pourrait être que formel, un congé pour la galerie…
— Ah ! soupire Thomas, qui se passe la main sur le front avec accablement.
Comment lui, marchand protégé, pourrait-il rivaliser avec le roi ?
Sur le chemin de la synagogue, Krishna se demande s’il priera son dieu de lui accorder Shobita ou s’il aura le courage de le prier, comme il le devrait, de la lui interdire.
L’atmosphère de la synagogue ne laisse jamais Krishna insensible. Après le long périple qui l’a mené du quartier des pêcheurs à la rue des Juifs, à deux pas du palais d’où il est parti, il arrive devant le sanctuaire où Isaac lui apprend que va être dite la prière pour le roi.
Isaac est le plus sociable des êtres, il aime parler, donner des nouvelles des siens, les siens au sens le plus large, tous les juifs de Cochin, et, s’il pouvait, il en donnerait de tous les juifs du Malabar. Il est orfèvre de profession. La boutique où il martèle tout le jour avec une douceur sans défaut les métaux précieux, après les avoir chauffés pour accroître leur malléabilité, ne désemplit pas. De clients et de bavards qui savent toujours trouver chez lui matière à entretenir des conversations interminables. Krishna s’y rend depuis des années une fois par semaine et ne l’a jamais regretté.
— Entre.
— Je préfère rester dehors, répond le scribe. Je vais m’abriter ici de la pluie, ajoute-t-il, désignant l’auvent d’une boucherie rituelle où pendent trois carcasses de chèvre et deux de mouton, couvertes de mouches.
Depuis l’étal, Krishna étudie l’architecture de la synagogue. Sa structure, tout en bois, rappelle une carène renversée. Il réalise alors que tous les temples, toutes les églises, toutes les mosquées sont conçus sur le même modèle interchangeable ! Tous les sanctuaires sont identiques, seuls à
l’intérieur un lingam(4), une croix, une corniche historiée, un rouleau de manuscrits indiquent la foi. Les portes des bâtiments des trois religions monothéistes sont tournées vers l’ouest, vers Jérusalem et La Mecque. Les portes des temples hindous le sont parfois aussi.
La prière pour le roi retentit en malayalam dans la synagogue :
De Ta demeure sainte, ô Seigneur
Bénis et protège
Le roi de Cochin et son peuple. Amen.
Que ce royaume soit heureux et prospère
Et grand par son union et sa concorde
Que les rayons de ta lumière éclairent notre roi Afin qu’il fasse régner l’ordre et la justice. Amen. Que grande soit sa santé ainsi que celle de tous les siens. Amen.
Krishna admire et la forme et le fond du texte. L’appel à l’union et à la concorde le touche spécialement, car il craint beaucoup pour elles depuis la fête de Poram.
Une autre prière, dite en hébreu, termine l’office. De son poste il voit Abraham délacer de sa main droite les lanières qui retiennent sur son bras gauche et sur son front les deux étranges petites boîtes noires, appelées phylactères. Abraham les embrasse avant de les ranger dans un châle, puis s’approche, lui laissant le temps de s’émouvoir de cette rencontre fortuite, au hasard d’une promenade, avec les deux victimes de Shobita, après le roi, après lui-même, après combien d’autres et avant combien ? Mais le mot victime ne convient pas, ou il faudrait en changer le sens pour lui donner celui d’élu.
Abraham le salue. Quelque chose le tourmente. L’incertitude ne dure pas. Abraham ne traîne jamais :
— J’ai, lâche-t-il, besoin d’un conseil…
— Quel conseil puis-je te donner ?
— Un conseil de vengeance.
Vengeance. C’est bien cela. Tout se trouble. Les astres sont dérangés. Les cœurs s’ulcèrent. La confiance rancit. Où va le royaume ?
— De vengeance contre qui ?
— Mansour Koya Kassim…
— Quelle offense ?
Krishna la connaît, elle date de Poram. Il en a été témoin, témoin partiel, c’est à dire sourd : il était trop loin d’Abraham et de Mansour pour entendre ce que le premier a dit au second. Mais il a vu Mansour, passant près d’Abraham, lui jeter quelques mots avec cette expression de mépris dont il s’est toujours étonné qu’elle ne lui ait valu cent fois la mort.
Shobita dansait depuis une heure. L’envoûtement n’épargnait personne. À l’exception de Mansour qui s’aimait trop pour se laisser envoûter par quiconque. Pour bien montrer son mépris de cette fascination grossière, il avait quitté les lieux avec toute l’ostentation dont il était capable. Et passant près d’Abraham, il lui avait lancé : « Je vois que le veuvage te pèse. Te voilà aussi le jouet de cette créature… » Abraham, frappé au cœur, était resté muet.
— Il m’a gravement offensé, répond Abraham.
— Il a insulté ton dieu ?
— Non.
— Il ne peut pas avoir fait pire.
— Il a insulté ma femme et il a insulté Shobita, je l’ai ressenti comme le pire.
— Comment a-t-il pu insulter ta femme ?
— En prétendant que j’aurais pu l’oublier.
— Et Shobita ?
— Tu peux le deviner.
— La vengeance, c’est l’oubli.
— Comment ?
— L’oubli de l’insulte. L’insulte oubliée n’a pas été faite et l’insulteur est renvoyé au néant. La vengeance, c’est ce néant, surtout envers Mansour.
Abraham est hors de lui, comme Thomas tout à l’heure.
— Oublie Mansour qui ne vaut rien d’autre, lui répète Krishna.
Abraham secoue la tête comme une vache énervée par des mouches puis se reprend. Il invite Krishna au mariage de sa sœur Sarah, fixé dans un mois. Elle va épouser le fameux Saül, le géant roux venu d’Europe, célèbre pour la conclusion d’un marché avec le Samorin. Il se distingue partout par son physique extraordinaire et sa faconde inégalable pour évoquer les pays lointains. Krishna brûlait de le rencontrer. Quelle occasion serait plus belle que le mariage du phénomène ?
La mosquée de Chembitta s’élève au bout du port, au sud de la ville, face au lac Vembanad. La prière vient d’être dite lorsqu’il y parvient. Comme chaque jour, cinq fois par jour, les musulmans ont proclamé :
Au nom de Dieu le Miséricordieux plein de miséricorde. Louange à Dieu le Seigneur des mondes, le Miséricordieux plein de miséricorde, le maître du jour du Jugement. C’est Toi que nous adorons, c’est Toi que nous implorons. Conduis-nous vers le droit chemin, le chemin de ceux que Tu combles de bienfaits, non de ceux qui T’irritent ni de ceux qui s’égarent.
Les hommes s’égaillent sans tarder le long du port où les affaires les appellent, rejoignant leurs bureaux, leurs entrepôts, les bateaux en attente de chargement et de déchargement. Il faut vérifier les comptes, contrôler les marchandises, surveiller les débardeurs filiformes qui portent sur la tête des sacs si enflés qu’ils accentuent leur décharnement.
Mais le commerce n’est pas tout et tous les musulmans n’y sont pas adonnés. Devant la mosquée, deux hommes ne se soucient ni de cargaisons ni de bénéfices. Ce sont les frères Marakkar, l’archer et le poète, le triple vainqueur du concours de Poram et l’idole des lettrés, les jumeaux Ibrahim et Ali. Ils sont engagés dans une discussion qui paraît d’autant plus vive à Krishna que leur entente est célèbre et qu’une rare douceur imprègne tous leurs rapports. Or il semble qu’ils l’aient oubliée : leurs gestes sont véhéments, leurs expressions tendues, il y a de l’âpreté dans leur ton. Krishna surprend le nom de Mansour. Encore lui !
Il s’approche, les frères le saluent et se taisent, comme gênés d’une excitation si éloignée de leur sérénité ordinaire.
Gêné lui aussi, Krishna se contente de les saluer de la formule rituelle et banale :
— La paix soit avec vous.
Sitôt Krishna éloigné de quelques pas, ils reprennent leur débat. Il n’est pas assez éloigné pour qu’il ne surprenne une seconde fois le nom de Mansour, prononcé avec une étonnante fureur.
Quelques pas encore et, n’entendant plus rien, il se retourne. Les jumeaux se sont séparés. Ils se ressemblent tant qu’il lui faut y regarder à deux fois avant d’être assuré de l’identité de celui qui est parti. Est-ce bien Ali qui reste là, songeur comme un poète ? Oui, c’est bien lui : la robe de son frère était blanche et la sienne est écrue.
Krishna s’avance vers l’estacade la plus proche, qui appartient aux Koya Kassim avec les deux suivantes. Elles peuvent accueillir en même temps une douzaine de boutres, ce qui fait de leurs propriétaires les transitaires les plus importants de Cochin, dont ils sont aussi les premiers armateurs.
Le père et le fils se tiennent côte à côte sur le pont d’un navire. Ils discutent avec véhémence avec son capitaine, tous trois seuls sur le pont désert. Les cales sont ouvertes, pleines de poivre, mais de poivre pourri. Scandale.
Krishna éprouve toujours une délectation mystérieuse à monter sur un bateau. Il y frôle l’interdit qui lui ferme la mer, dont l’invraisemblable étendue l’attire et l’effraie.
Il ne peut pas ne pas saluer le chef de la guilde musulmane de Cochin, la seconde en importance de tout le Malabar après celle de Calicut. Krishna s’avance vers la passerelle qui donne accès à bord.
Il se souviendra toute sa vie du mol enfoncement de cette planche sous son pied gauche, qui lui fit baisser les yeux. Lorsqu’ils tombèrent sur l’espèce de cible que figurait un nœud dans la planche, il entendit la vibration – le son d’une flèche traversant l’air –, le choc mou de l’impact, et un bruit sourd d’effondrement dans la cale, celui de la chute de Mansour Koya Kassim, tué d’une flèche dans le dos.
Le père et le capitaine sautent à sa suite dans la cale. Krishna n’oubliera jamais leurs expressions. L’horreur du premier, l’incrédulité du second.
Le père s’efforce de prendre son fils dans ses bras sans toucher à la flèche plantée dans son dos, le relève jusqu’à le maintenir debout serré contre sa poitrine en fermant les yeux – ceux du cadavre sont ouverts – puis il se reprend, abaisse les paupières du mort et le repose doucement sur le ventre.
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