Le seul amant

Éric Deschodt · Chapitre 5 sur 18

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Le seul amant

Chapitre 4

 

Journal de Krishna

 

Hier soir encore, le roi m’a fait grief de ma lenteur.

— Je viens de recevoir, a-t-il maugréé, une missive de Calicut. Une mise en garde du Samorin. Il me rappelle la puissance et l’influence des Arabes, qui tiennent la mer, et la position particulière d’Ahmed Koya Kassim, oncle de Mansour, qui règne là-bas sur le commerce et lui fournit les petits chevaux vifs dont Sa Majesté raffole car elle en tombe de moins haut.

« Kassim, m’assure-t-il, croit qu’une conspiration dont je serais l’instigateur veut l’évincer de notre commerce. L’évincer lui et sa famille dans un premier temps, puis, dans un second, tous les Arabes. Que dis-tu de ça ?

La manœuvre est habile. Le Samorin attise le feu. La rupture avec les Arabes serait la ruine de Cochin. Les juifs et les chrétiens sont des commerçants excellents mais sans flotte ni marins. Le poivre ne pourrait plus quitter le port.

— N’est-ce pas ? fit le roi, content, avant d’enchaîner : Koya Kassim est très lié au sultan d’Égypte, dont le Samorin a grand besoin parce qu’il est aussi le calife. Cette fonction de chef religieux, qui en fait le seul représentant de Mahomet sur terre, lui permet de contenir les musulmans du Nord qui lorgnent nos ports et leurs richesses.

Je savais tout cela comme lui depuis toujours, mais le roi se répétait souvent, comme la plupart des détenteurs d’autorité qui aiment trop s’écouter pour songer à varier leurs discours.

— Le Samorin me dit ne pas croire à cette conspiration, mais il me presse d’agir, pour lui éviter d’intervenir et ainsi de froisser son vassal bien-aimé…

« Le vassal, c’est moi, reprit le roi, sarcastique – la dérision le fit rajeunir. Me voici sur la défensive, si ce Kassim est à ce point lié au sultan… Je ne peux pas m’aliéner l’Égypte, sa flotte est beaucoup trop puissante… Où en es-tu de ton enquête, brahmane ?

Que pouvais-je lui répondre que je ne lui avais cent fois détaillé ? Les innombrables interrogatoires que la police et moi-même avions conduits, les informateurs que je ne cessais de harceler, les réseaux que Saül avait tissés chez les juifs et les musulmans ne donnaient rien et coûtaient cher. Saül m’avait extorqué une somme énorme pour récompenser les délateurs. Or les délateurs restaient muets. À quoi employait-il ces fonds ? Je m’interdisais de le lui demander, pour conserver toute sa confiance. Cela depuis deux mois et demi. Nul coupable ne se dégageait de tant d’efforts et de dépenses.

À propos d’interrogatoires et surtout d’alibis, cette enquête me confirma que Cochin était certainement la ville la plus religieuse du monde. Les lieux de culte y sont innombrables, mais ils pourraient être vides en dehors des heures de prière. Or il apparut qu’entre l’instant où la flèche quitta la corde de cet arc – je le contemple intensément tous les jours, cet arc, comme s’il allait se mettre à parler – et celui où son vol s’acheva dans le thorax de Mansour, tous les hommes de Cochin étaient dans leurs temples aux pieds de leurs dieux. Hormis Mansour, son père, le capitaine du navire et l’invisible archer…

Tous, hindous, juifs, chrétiens et musulmans, se pressaient, paraît-il, à ce moment-là dans leurs temples, leurs synagogues, leurs églises et leurs mosquées, sans qu’il manquât un seul des bras capables de bander un arc. Confession pour confession, tous s’étaient vus, s’étaient parlé, s’étaient entendus prier, tandis que sous la pluie le trait perçait l’air au-dessus de ma tête dans le chuintement des projectiles mortels jusqu’à… Ah ! j’entendrai toute ma vie le choc sourd dans le dos de Mansour et le choc mou de son cadavre sur le poivre pourri dans la cale où il tomba sous mes yeux comme un sac, sans un soupir, la flèche entre les omoplates.

— Nous perdons notre temps, m’avait dit Saül. Toi, mon maître – il me donne du « maître » en cas d’embarras –, ta police et moi-même faisons fausse route. Nous cherchons de tous côtés comme des chiens qui ont perdu la piste d’un chevreuil, s’affolent et se perdent davantage.

— Que faire ?

— Travaillons sur une seule piste au lieu de les courir toutes.

— Laquelle ?

— La bonne.

— Tu la connais ?

— C’est l’intérêt. À qui a profité le crime ? Tout le monde détestait Mansour. Vous êtes ici trop pacifiques pour tuer par haine ou par vengeance. Le mobile de l’intérêt est de loin le plus puissant.

— Précise, veux-tu. Quel intérêt ?

— L’argent. L’or n’a pas moins de puissance chez vous que partout ailleurs. Cette cargaison de poivre pourri est la clé du meurtre. C’est pour le poivre qu’on a tué.

Essoufflé, il s’arrête et me regarde pour voir s’il m’a convaincu. Il m’a ébranlé.

J’ai rapporté au roi la théorie de Saül. Il a sauté dessus.

— On en veut au royaume. On m’en veut. Saül a raison. On cherche à saper la confiance. On veut installer la suspicion. La suspicion, c’est la fin du commerce. On veut la ruine de Cochin. C’est un complot, brahmane ! Un complot !

Je ne doutais pas un instant de la justesse du jugement du roi. Il était le roi. Et, à ma différence, à moi qui complique tout, il savait débrouiller les écheveaux les plus embrouillés. Ainsi sont les vrais hommes de pouvoir.

Il me rappela le lendemain :

— On ne complote pas seul, il faut être plusieurs et cette nuit j’ai pressenti que ce complot impliquait de nombreuses complicités, des ramifications très étendues. Il serait extraordinaire qu’aucun des comparses ne se trahisse…

J’acquiesçai. Un maillon faible, toute la chaîne saute.

— Où les hommes parlent-ils le plus et le plus ouvertement ? Où se vantent-ils le plus facilement de leurs prouesses ? demanda le roi.

— Où ? Je l’ignore.

— Au lit, Krishna. Les hommes aiment les caresses et les femmes les confidences. Les unes provoquent les autres et celles-ci attirent celles-là.

— Sans doute…, approuvai-je mollement.

Il était lancé. Il continua ses devinettes :

— Où se trouve, à Cochin, l’épicentre du plaisir ? me demanda-t-il finement.

Je prétendis n’en rien savoir.

— À la Petite Maison ! m’asséna-t-il, triomphant. Chez elle ! (Il n’aimait plus prononcer son nom.) Va la voir. Demande-lui son aide. Elle nous la doit. Si ce n’est pour moi, pour le royaume.

J’aurais dû penser plus tôt à faire participer Shobita à l’enquête. Les réseaux du plaisir et de l’argent se croisaient tous chez elle. Tous les négociants et propriétaires importants du royaume s’y rencontraient. Son ascendant sur ses consœurs, les autres devadasi, faisait de la Petite Maison la chambre de résonance de toutes les rumeurs de Cochin.

Je lui demandai son aide pour moi, sans nommer le roi.

Elle accepta immédiatement.

— Je serais heureuse d’être utile. Ce meurtre est une insulte aux dieux…

Elle dansait mal, me confia-t-elle, depuis cet assassinat parce qu’elle dansait sans désir. Elle n’éprouvait plus de goût pour rien. Comme si Kama avait déserté son temple, déserté Cochin. Elle avait hâte de le faire revenir pour se retrouver.

 

* * *

Krishna et Saül traversent le bazar derrière le port. On y trouve les produits locaux, mais aussi ceux de l’Asie, de l’Afrique et de l’Europe. Chacune des ruelles de ce labyrinthe est consacrée à un produit. Ici, les épices – les poivres, les gingembres, les bilimbis, les cardamomes, les safrans, les cannelles, les anis – livrent leurs couleurs et leurs odeurs entre les petites balances grises qui en mesurent le prix. Plus loin, les légumes – les fenouils, les lentilles, les pois, les céleris, les curcumas – qui constitueront la base des thalis dont les végétariens raffolent. Un peu partout, des petits vendeurs font croustiller des bhaja – ou cegouni – tranches d’aubergine à peine frites dans la farine de pois chiche. Les passants se régalent d’oignons crus et le nez de Saül frémit de gourmandise.

— En Europe, dit-il, c’est l’odeur de sang qui domine dans les marchés.

— Je n’irais sûrement pas avec toi dans le marché aux viandes, ni dans le marché aux poissons.

— Moi, je m’y installerais.

La diversité des riz présentés le fascina. Le marché aux fruits avec les tamarines, les pastèques, les caramboles, les mangues, les noix de coco blanches et vertes, achevait le déploiement. Ensuite venaient les poteries, la vaisselle, les cotonnades, les cuirs, les peaux, les onguents ; puis, un peu à part, les boutiques d’alcool de tous les fruits et légumes possibles dont les hindous s’enivrent après chaque fête.

— Je ne connaissais pas le dixième de ces produits, dit Saül.

— Tu connais l’Europe, répond Krishna. Ici, nous sommes au centre du monde, au centre au moins de ce qui s’échange. Puisse-t-il ne pas se déplacer. Son déplacement serait un désastre.

— Pourquoi se déplacerait-il ?

— Pour respecter la prédiction de ce grand changement…

— Si ces échanges se tarissaient…

— Ce serait d’abord la fin de Cochin, puis le train du monde entier en serait changé. L’Asie se replierait sur elle-même. L’Islam y perdrait sa principale richesse. Qui sait alors si l’Occident n’y trouverait pas une nouvelle force…

Krishna hait le poivre à présent. Il voudrait n’en rien connaître, ni le nom, ni l’aspect, ni le goût, ni l’odeur surtout. Il entendra toute sa vie : « Ce poivre est pourtant pourri. »

C’étaient les mots du capitaine à Abbas Koya Kassim, le père de Mansour, lorsqu’il mit le pied sur la passerelle pour monter à bord. En même temps qu’il posait ce pied, la flèche quittait la corde où l’assassin l’avait placée et, achevant ce premier pas, il y avait eu cette vibration, le bruit mou de l’impact et le basculement de Mansour sur les sacs de poivre pourri dont la cale était à demi remplie, avant d’entamer le pas suivant.

— Je t’ai demandé de venir pour constater toi-même…, avait dit le capitaine au profil de tortue.

— Je l’ai pourtant acheté à bonne source…, avait dit Abbas.

— Il est pourtant pourri.

La passerelle pliant sous son poids, le chuintement, le premier choc dans le dos de Mansour entre les omoplates, juste à gauche de la colonne vertébrale à la hauteur de la sixième vertèbre dorsale – entre les pointes des omoplates. Tir chirurgical, le cœur transpercé. Le second choc du cadavre sur les sacs d’où montait en effet cette odeur douceâtre, contraire à celle du poivre si tonique et si piquante. Celle-là écœurante.

« À bonne source », avait dit Abbas. Jusque-là, il n’y en avait pas d’autre à Cochin. Personne ne trompait personne. Non pas tant peut-être par vertu que par intérêt bien compris. Mais pourquoi ne pas nuancer ? Au nom de quoi, de quel démon, récuser sempiternellement toute vertu ? Si l’intérêt fait la vertu, le contraire ne peut être faux, a toujours pensé Krishna.

Le second choc du corps tombant comme un sac sur les autres sacs, bras et jambes en vrac, dans l’incohérence des cadavres. Il entendra jusqu’à sa mort ce bruit mou, décomposé en une succession de sons correspondant à la chute du cadavre désarticulé, qui avait détruit aussitôt le bel ordre du royaume de Cochin, à l’instant désintégré.

« Je l’ai pourtant acheté à bonne source », avait dit Abbas. L’instant d’après, son fils était mort et il n’y avait plus de bonne source.

— Comment cette cargaison est-elle arrivée dans la cale du Léopard ? demande Saül pour la centième fois. Par combien de courtiers est-elle passée ? Où fut-elle cueillie ?

Elle était passée partout. Le poivre a été cueilli dans les domaines de Rhâda. Vendu par qui ? Rhâda emploie comme intendants trois de ses neveux, chacun chargé d’un ensemble de propriétés échelonnées sur les Ghâts, du nord au sud. Ces intendants ont chacun leurs acheteurs. Ils se jugeraient déshonorés de faire appel aux mêmes hommes. Les courtiers souvent se revendent ou échangent entre eux les lots qu’ils ont achetés. Le même lot peut changer plusieurs fois de mains avant d’aboutir dans la cale d’un boutre.

Les sacs sont marqués au pochoir des première et dernière lettre du nom de leur domaine d’origine. L’humidité, la pluie, les frottements effacent ces marques jusqu’à les rendre illisibles ou provoquer des confusions.

Le poivre pourri du Léopard était contenu dans des emballages indéchiffrables. Des dizaines d’intermédiaires avaient eu affaire à ces sacs, ce lot ayant beaucoup circulé.

— Tout le monde s’y est intéressé, dit Krishna, pour la centième fois aussi. Les hindous, les juifs, les chrétiens, les musulmans…

— Les mécréants aussi, l’interrompt Saül.

— Quels mécréants ?

— Les mécréants de toutes confessions, dit Saül.

— Oui, dit Krishna.

Les intendants tiennent des livres. Leur consultation n’a rien donné. La mention « poivre avarié » ne figure nulle part. Il faut remonter du Léopard et non pas descendre des Ghâts. Mais partir du Léopard n’avancera pas davantage Krishna.

— Qui t’a vendu cette cargaison ? va-t-il demander à Abbas.

Le fier Abbas, dont la mort de Mansour n’a pas abattu la superbe, loin de là, va répondre :

— Que t’importe ?

— Nous avons des raisons de croire, dira Krishna, que ce poivre et la mort de ton fils sont liés.

— Nous ? dira Abbas. Qui sont ce « nous » ?

— Le Samorin, le roi et moi, dira Krishna pour faire court, ayant inventé le Samorin.

Abbas s’adoucira. Daignera collaborer.

— J’ai acheté ce poivre au juif Nathan Rabban. (Nathan est cousin d’Abraham, l’un de ses quatre cents cousins.) Je l’ai acheté personnellement, il n’était pas pourri.

— L’échantillon n’était pas pourri ?

À Cochin, de mémoire d’homme, jamais un échantillon n’a été dissociable du lot qu’il représentait, sinon le commerce eût été impossible. Maintenant, il l’est, pour combien de temps ?

Jusqu’à ce que l’assassin soit identifié, arrêté, jugé, condamné, châtié.

— Si le poivre n’était pas pourri, il était très fragile et il a chauffé très vite, suggérera-t-il à Abbas.

— Peut-être avait-il été mal séché et ensaché trop vite, dira Abbas. Quoi qu’il en soit, Nathan a remboursé. J’ai une lettre de crédit.

— Ah ! fera Krishna.

— Je vois toujours un étroit rapport entre ce poivre et Mansour, dira Saül peu après.

Après Abbas, ils iront voir Nathan.

— J’ai moi-même tiré de trois sacs différents l’échantillon qu’a vu Abbas, déclarera Nathan. Ce poivre était parfaitement sain. J’ai rarement vu poivre aussi sain. Me suspecteriez-vous d’avoir voulu rouler Abbas ?

— Nous ne l’avons pas imaginé une seconde.

Alors ?

Il faut revoir ce poivre toujours consigné au port avec le Léopard malgré la rage de son capitaine, craignant d’être bloqué des mois jusqu’à la mousson terrestre d’hiver.

Ils iront le revoir, le feront décharger sur le quai, feront éventrer tous les sacs et étaler leur contenu à la pelle à même le sol pour ne rien négliger, contrôler s’ils n’auraient pas renfermé autre chose que du poivre. Mais ils ne découvriront rien que du poivre pourri, une bouillie noirâtre et nauséabonde qu’ils jetteront dans la mer où elle se diluera en nuages noirs qui feront fuir les poissons.

— Tous ces échanges, ces ventes, ces reventes, ces transbordements ne peuvent-ils pas altérer la qualité du poivre ? demande Saül.

Krishna se tourne vers lui, hausse les épaules et les sourcils en signe d’ignorance.

— Un accident est toujours possible. Ou je ne sais quoi…

— Je ne sais quoi ? Tu ne veux pas prononcer le mot de sabotage ? Ton amie Rhâda n’ignore rien des épices puisqu’elles font sa fortune, allons l’interroger.

L’immense domaine de Rhâda s’étend à flanc de colline au sud des Ghâts, à une demi-journée de marche de Cochin, de marche ou de navigation, car on y accède encore mieux par bateau en glissant silencieusement dans les paysages enchanteurs des eaux intérieures au rythme serein des bateliers sur leur perche, des claquements du linge mouillé que les lavandières abattent sur des pierres plates.

Rhâda, explique Krishna à Saül, est une karanavathi, le membre le plus influent de sa tarawad – famille ou plutôt tribu, au sens indien du terme, dont dépendent tous les nayars. Des ouvriers ratissent le poivre qui sèche au soleil sous la surveillance d’un neveu de Rhâda. Celui-ci leur explique de bonne grâce la préparation de cette épice, ébouillantée sitôt cueillie, puis séchée un jour ou deux au soleil sur de vastes aires où les grains sont constamment retournés à l’aide de grands râteaux, enfin nettoyée et ensachée.

— Le poivre du Malabar est le meilleur du monde, déclare le neveu, en en croquant voluptueusement une pleine poignée.

— D’où a pu venir le poivre pourri chargé à bord du Léopard ? Et comment y est-il parvenu ? demande Saül.

— Ramesh a peut-être une idée…, répond le jeune homme.

— Il ressemble à sa cousine, dit Krishna, une fois reparti.

— À quelle cousine ? dit Saül, distrait.

— À Shobita. Tu ne l’as pas vu ?

— Je regardais surtout le poivre, dit Saül. Mais qui est ce Ramesh ?

— C’est le mari de Rhâda, allons le questionner. Il n’habite pas ici, il vit chez sa tante dont la tarawad est à plus de quatre heures de marche.

— Il n’habite pas avec sa femme ? demande Saül, étonné.

— Bien sûr que non, dit Krishna. Il ne la rejoint que la nuit.

— Je ne comprends guère vos mœurs.

— Tu n’es pas le seul. L’empereur du Vijayanagar, chez qui Goda Varma m’avait envoyé en ambassade, m’a demandé de les lui décrire et il en fut scandalisé. Nos mœurs sont uniques en Inde. Pour nous le sang, qui est la vie, seul importe ; il se transmet par la mère seule. Le père ne compte pas. La tarawad, qui est la cellule de notre société, est constituée à partir d’un ancêtre commun. Les enfants y sont incorporés dès la naissance. Ils y sont élevés par leur mère, leurs tantes, leurs cousines plus âgées… Et ce sont les oncles qui assurent la formation virile des garçons.

— Soit, dit Saül d’un ton neutre.

— Maintenant tu sais pourquoi les femmes sont si importantes ici – la mère du roi compte plus que la reine. Tu devines aussi pourquoi Rhâda joue un si grand rôle. Elle est la karanavathi – la maîtresse incontestée – de la plantation la plus importante du royaume.

— Oui, dit Saül, je comprends maintenant l’assurance des femmes et leur effronterie.

Ils s’avancent vers la tarade qui élève ses deux étages de bois dans une clairière entourée de tecks où s’accrochent les lianes confuses des poivriers.

— Plus de cent personnes habitent cet immense bâtiment, comparable à une ruche dont chaque alvéole est habité par un membre de la tarawad, héritier automatique d’une chambre et d’une parcelle de terre. Chacune d’elles a la même superficie. Elles sont cultivées par un paysan d’une classe inférieure.

— Qu’advient-il, demande Saül, si la famille s’agrandit trop ?

— La question se pose rarement, morts et naissances s’équilibrent.

— Sinon ? insiste Saül.

— Alors la seconde femme de la tarawad s’en va en fonder une autre.

— Comme les abeilles, dit Saül.

— Je n’ai pas employé le mot « ruche » pour rien, dit Krishna.

Trente ou quarante femmes s’activent dans une cuisine gigantesque où cuit du riz dans d’énormes bassines en cuivre.

Rhâda, prévenue, les attend dans le tekkini, ample vestibule soutenu par une colonnade de bois, où sont célébrées les fêtes et les cérémonies de la tarawad.

— Hier, dit-elle à Krishna, c’était la fête de Baghavati. Le sol était couvert de sang, le nettoyage vient seulement de finir.

— Ces sacrifices d’animaux…, fait Krishna avec dégoût.

— En quoi te gênent-ils ?

— Verser le sang ! Toute vie est sacrée.

Il soupire et reprend :

— Je sais bien, tradition oblige. Au moins, vous n’oubliez pas les dieux.

Rhâda ne quitte pas Saül du regard.

— Tes yeux, belle Rhâda, lui dit-il, sont plus perçants que le soleil, je vais bientôt me consumer.

— Je n’ai jamais vu aussi grand homme, dit-elle, ni aussi large. Tu mesures à ce que je vois au moins le double de mon mari, si ce que je ne vois pas y correspond, ta femme doit être bien heureuse, et bien des femmes du Malabar.

— Je suis l’homme d’une seule femme, dit Saül, malicieux.

— C’est ce qu’assurent tous les juifs et tous les chrétiens, mais leurs yeux disent le contraire. Ma nièce Shobita en sait quelque chose, entre ton beau-frère et Thomas. Les musulmans sont plus discrets.

— C’est qu’ils sont polygames. Et vous, hindous, comment faites-vous ?

— Nos mariages – nos sambandham – sont temporaires. Une sorte de reconnaissance publique d’un couple qui dure le temps de l’amour ou de la complicité. Les femmes et les hommes contractent dans leur vie plusieurs sambandham. Quand une femme prend un nouvel amant, celui-ci laisse ses armes à sa porte, ainsi son prédécesseur apprend-il son remplacement.

— Et comment l’accepte-t-il ?

— Comme il le peut, mais sans murmure. Il a sa tribu comme refuge. Chez vous, le mariage est indissoluble et la famille indissociable. Vous constituez les plus petites cellules sociales imaginables. Nous voyons plus grand. Vous jouez du singulier et nous du pluriel.

— Et tous l’acceptent ? insista Saül.

— Que faire d’autre ? dit Rhâda. C’est la coutume. Je ne dis pas qu’il n’y ait pas d’aigris, de jaloux non plus, ni même de jalouses. Lis donc nos poètes.

Saül était passionné. Krishna dut le ramener à l’enquête.

Rhâda n’avait aucune d’idée sur ce qui avait pu se passer avec le poivre. Il était parti sain de chez elle et il était arrivé pourri, elle ne savait rien de plus. Les acheteurs et revendeurs avec qui elle travaillait depuis toujours étaient irréprochables, leur intérêt à tous était de l’être. Les accidents étaient rarissimes et tout le monde en partageait les conséquences.

— La confiance, finit-elle, efface toutes les pertes et perpétue le commerce.

— Alors, si ce n’est pas le poivre, reprit Saül, comment expliques-tu ce meurtre ?

— Je vais te réjouir, beau rouquin.

— J’ai hâte de l’être.

Rhâda se tourna vers Krishna :

— L’amour, dit-elle. La jalousie, plus précisément. Je me suis renseignée sur Mansour. Son arrogance ne le détournait pas des femmes. Il avait le goût des filles très jeunes, peu lui importait leur religion. Moi, je chercherais de ce côté…

— On tuerait pour une femme ici ? dit Saül, dubitatif.

— Pour une femme, non. Pour une fille, oui, répondit Krishna. Vous, les juifs et les chrétiens, quel sort faites-vous aux violeurs d’enfants ?

— Si ton hypothèse est juste, dit Saül, il faudrait récompenser l’assassin de Mansour.

 

* * *

Journal de Krishna

Je ne partageais pas ce point de vue, car si le meurtrier avait agi pour cette raison, il se serait livré, sûr d’être acquitté par nos lois.

Nous étions assis tous les trois dans l’immense salle de la tarade où la pénombre s’épaississait, moi, perplexe, Rhâda aguichant Saül, Saül plus embarrassé que moi, lorsque nous fûmes tirés de cette oisiveté par un messager du roi. Il me tendit trois missives.

La première était laconique : « Lis ces deux lettres et viens vite au palais. » La deuxième émanait de Talappana, le chapelain du Samorin, brahmane nambûtiri comme moi, que je connais depuis l’enfance car nous fûmes à la même école, où je le devançais toujours. Son esprit est vif mais il manque d’audace et d’imagination. Il connaissait les textes sacrés sur le bout du doigt – je ne dirai pas par cœur car il n’en retenait que la lettre, jamais l’esprit.

Talappana annonçait au roi la mort du Samorin, vieille déjà de trois semaines. Les frontières de Calicut avaient été fermées pour bloquer la nouvelle. Le nouveau Samorin l’avait confirmé dans ses fonctions.

Le neveu avait respecté scrupuleusement les quinze jours rituels de purification après la crémation de son oncle et, ce délai respecté, il avait exigé pour son couronnement une pompe extraordinaire. Il avait d’abord tenu à ce que le concile des brahmanes lui donne officiellement l’investiture, qui avait été déjà approuvée par son oncle et toutes les hiérarchies de Calicut. Il alla visiter chacun des temples de son royaume, s’attardant longuement dans ceux de Baghavati et de Shiva, dieu de la guerre. Il exigea que l’épée de Cheraman Perumal lui soit remise sur le parvis du sanctuaire où elle était conservée, devant le peuple entier, et non pas à l’intérieur, où quelques-uns seulement l’auraient vue. Il la brandit à la face de cette assemblée, l’embrassa longuement avant de la ceindre et prononça trois mots qui furent relayés par des porte-voix répartis dans la foule : « Justice et vérité. » Spontanément, de grandes fêtes se déroulèrent dans tout le pays.

Les fastes de ce couronnement frappèrent d’autant plus qu’ils s’accordaient à la prédiction.

« Tous les augures concordent : un grand changement va survenir », concluait Talappana.

La troisième missive, du nouveau Samorin à Goda Varma, était lapidaire :

J’ai ceint l’épée de Cheraman. Je suis ton seigneur. J’attends que tu remplisses tes devoirs de vassal comme je remplirai mes devoirs de suzerain, maître du Kerala. J’exige que la justice soit rétablie à Cochin. Fais diligence quoi qu’il t’en coûte, sinon je le ferai à ta place. Que les dieux protègent notre terre et nos temples sacrés, qu’ils nous soient propices.

Je croyais trouver le roi de très mauvaise humeur en arrivant au palais. J’avais sous-estimé sa capacité de réaction. Il éructa à ma vue :

— Qu’as-tu pensé de ces perfidies ?

Je répondis qu’elles me semblaient conformes à ce que nous savions du nouveau Samorin, de son caractère et de sa volonté. J’ajoutai que malheureusement les circonstances lui étaient favorables et finis en annonçant que d’après mes espions il avait fait recenser dans tous ses villages les hommes en état de porter les armes et demandé aux rajahs d’Éli et de Cranganore de faire de même et…

Soudain, il m’interrompit :

— Parle-moi d’elle…

— Il y a longtemps que je ne l’ai vue, lui dis-je.

— Tu mens !

Certes, je mentais, mais ce n’était pas le moment de tout dire.

— Je t’ordonne de parler et de dire la vérité !

Shobita l’intéressait davantage que le Samorin. Le danger où nous jetait le meurtre irrésolu de Mansour aiguillonnait son amour et attisait son obsession. L’amour est souvent une fuite.

Eh bien soit ! J’allais parler, mais ma mémoire serait sélective car je savais ce qui se passait à la Petite Maison.

 

* * *

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