Le seul amant

Éric Deschodt · Chapitre 2 sur 18

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Le seul amant

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Chapitre 1

 

Le temps a changé depuis le matin. Des nuages d’abord rares sont montés de la mer et sont allés se multipliant.

L’esplanade devant le temple, qui le sépare du fleuve, pourrait contenir deux grandes armées. En son centre, près du sanctuaire, est installée une longue estrade couverte de tissus somptueux. Tapis de soie sauvage, brocarts tissés de fleurs et d’oiseaux. Coussins bourrés de kapok pour le confort des invités de marque. Tantôt le soleil les allume, tantôt l’ombre les éteint. Les ors, les broderies et les chamarrures passent ainsi sans arrêt de la vie à la mort et de la mort à la vie. Au loin le fleuve s’écoule, immobile en apparence.

L’estrade est vide, mais l’esplanade de part et d’autre ne cesse de se remplir. Les castes se rangent en ordre dans les espaces qui leur sont réservés des deux côtés de l’échafaudage, par rang décroissant de prestige. Les castes sont quatre : les prêtres, les guerriers, les artisans, les serviteurs des trois autres. La première est celle des brahmanes, la deuxième celle des ksatrya, qui sont ici les nayars, la troisième celle des vaishya, la quatrième celle des shudra. Les intouchables viennent après. On ne les voit pas, mais ils sont proches, massés sous les arbres, car ils doivent rester invisibles : les apercevoir serait une souillure.

Les commerçants prennent place à côté des nayars. Ils ne professent pas l’hindouisme. Ils sont juifs, chrétiens ou musulmans. La foi les définit et aussi les sépare.

Les communautés ne se mélangent pas et chacune d’elles est divisée. Il y a les juifs blancs et les juifs noirs, les premiers n’ont que mépris pour les seconds parce qu’ils ont du sang indien. Il y a les musulmans arabes et les musulmans mappilas, les premiers se jugent supérieurs aux seconds, car ils n’épousent que des Arabes et ceux-là des Indiennes. Quant aux chrétiens, c’est la chronologie qui les sépare. Les descendants des compagnons de l’apôtre Thomas n’aiment guère ceux des compagnons du marchand Thomas Cana, arrivés trois cents ans plus tard.

Tous ces groupes sont bruyants, car l’alcool circule, mais chacun garde un œil sur la masse gris fer qui enfle dans le ciel.

Depuis dix jours, les premiers nuages surgissent en matinée, prolifèrent à la mi-journée, s’épaississent l’après-midi jusqu’à former sur la mer une muraille énorme et noire d’un bout à l’autre de l’horizon. Trompeuse avance.

Dix fois, dix jours de suite, le rempart chargé d’eau a hésité sur la côte et reculé au large, aspiré au soleil couchant. Torture perfectionnée : chaque soir la muraille noire avance un peu plus loin.

De quoi les dieux sont-ils fâchés ? Quel péché veulent-ils punir ? Les croyants des quatre religions s’épuisent à deviner la cause de ce courroux. Les prières sont incessantes, les sacrifices se multiplient, les astrologues sont surmenés. L’inquiétude tourne à l’angoisse.

Chez les hindous, le bruit commence à courir que la fin du monde est imminente, que le terme du présent « Jour de Brahmâ », – kalpa de quatre milliards trois cent vingt millions d’années – est venu, que la « Nuit de Brahmâ » va tout engloutir… Le temps pour Vishnou de se reposer, mollement étendu sur le grand serpent qui n’a ni fin ni commencement, avant le prochain.

Il faut qu’il pleuve.

Le roi arrive dans un palanquin rutilant entouré de cinq cents nayars l’épée nue. Un parasol dodeline de toutes ses franges au-dessus de sa tête. Il n’est pas seul sur la litière. Face à lui, adossé à une pile de coussins, un très jeune homme s’exerce à l’impassibilité. C’est le Nambiadari, neveu du Samorin, son successeur désigné, futur rajah de Calicut, de son armée de cent mille hommes et suzerain de Cochin.

En son absence, cent nayars auraient suffi pour escorter le palanquin et donner une bonne idée de la majesté royale. Les quatre cents guerriers supplémentaires ne sont là que pour l’honorer. « Nous l’accueillerons avec tous les honneurs », a dit le roi.

Le palanquin est porté au centre de l’estrade. Se levant, les deux hommes se trouveront de plain-pied avec le plancher qui les attend. Ils se lèvent. Le roi n’a pas le temps de prier son hôte de le précéder sur les tapis qui recouvrent les planches, le jeune homme fait le premier pas sans le regarder, comme s’il était le maître ici. Mais que se passe-t-il ?

Le Nambiadari trébuche et tombe, ayant accroché du pied la marche apparue soudain entre le bord de l’estrade et celui de la litière. Soudain ? Oui, les porteurs du palanquin qui ont ajusté exactement la litière à l’estrade ont fléchi les genoux à l’instant même où le jeune homme décidait d’en débarquer…

Une défaillance aussi précise ne peut pas être fortuite. Les porteurs ont répété la manœuvre, comprend Krishna, consterné.

Le roi s’est précipité au secours de son imminent suzerain à quatre pattes sur un somptueux motif de rhinocéros et d’alligators affrontés – les premiers gris, les seconds verts, sur fond incarnat. Il a glissé la main droite sous l’aisselle gauche du Nambiadari et l’a relevé d’un seul geste, comme si le jeune homme n’eût rien pesé.

Présage, cette chute ? Personne n’en doute. Krishna seul sait qu’il n’en est rien. Le présage est ailleurs. Tous les yeux se tournent vers le ciel où la muraille des nuages monte et s’épaissit sur la mer. Quelles citernes là-haut s’avancent ! Si elles éclatent, elles écraseront tout. La pluie pourrait-elle être pire que la sécheresse ?

À peine le roi et son hôte sont-ils assis côte à côte sur de grands coussins, entourés des plus hauts dignitaires, que le grand chambellan brandit devant l’estrade une lance d’or agrémentée de bouquets de plumes de paon, vers le grand-maître des cornacs qui attend là-bas sous les arbres. Assis sur l’éléphant royal, le fameux Sârvarbhauma, mâle splendide de près de cent ans qui en paraît cinquante, autant dire un jeune homme. Ses larges pieds ont piétiné des milliers d’ennemis de Cochin pour la gloire de six rois successifs, sa trompe en a balancé des centaines dans une autre vie et son crâne a enfoncé plus de portes fortifiées que n’en comptent ensemble toutes les citadelles du roi. Ses défenses sont incrustées d’or et le poids de son caparaçon terrasserait un peloton des plus forts chameaux de combat qui sont l’orgueil des sultans du Nord. Cette terreur est cependant d’une douceur incroyable.

Son cornac lui effleure la tête de son crochet doré et le monstre s’ébranle. Quatre-vingts de ses congénères lui emboîtent le pas, dont cinquante sont ses descendants. Tous habillés de cottes étincelantes dont les plis réfléchissent la lueur livide qui tombe des nuées empilées au-dessus de Cochin.

— Il va pleuvoir, dit le roi à son hôte.

Lequel ne semble pas entendre et paraît ne rien voir.

Très en avant des éléphants, l’esplanade tout entière tremble. Une lente vibration se communique à l’estrade, saisie avec la terre d’une sorte de tangage. Sur la tête du Nambiadari, l’aigrette de diamants, insigne de sa suzeraineté, est agitée d’une trémulation qui enlève à son porteur une grande part de sa dignité.

Les bêtes arrivent à la hauteur du roi. Quatre-vingts trompes se dressent ensemble vers le ciel et soulignent ce salut de trois barrissements formidables. La figure du visiteur se contracte vilainement. Le piétinement irrésistible de la troupe géante s’éloigne, s’affaiblit et meurt, mais bien après que son dernier rang a défilé devant le roi, la terre tremble toujours.

L’énorme escadron a laissé derrière lui des chapelets fumants de bouses gigantesques. Cent serviteurs armés de paniers et de pelles en bois se précipitent sur la piste et recueillent la précieuse matière qui engraissera les jardins du roi. La cérémonie du tribut peut commencer.

Deux serviteurs s’approchent, porteurs d’un grand plateau d’or où reposent un couteau d’or et un gâteau doré, le Pala Ata, fait de farine de riz, de pulpe de noix de coco râpée, de poudre de gingembre et d’une pointe d’ail. Le tribut est symbolique, mais les symboles sont tout. Goda Varma va présenter le gâteau à son hôte, l’entamer, lui en offrir la première part en hommage et tout sera dit : la dépendance sera perpétuée.

Tous les yeux sont fixés sur le plateau que les deux serviteurs agenouillés maintiennent devant le roi. Mais Goda Varma ne présente pas le gâteau au Nambiadari. Sans un regard pour son hôte d’honneur, il prend le couteau, en plonge la lame dans la croûte, découpe une portion généreuse, la saisit, la porte à sa bouche, en croque une bouchée, la mâche sans hâte l’air concentré, l’avale, pose le reste, dit :

— Excellent !

Et alors seulement il se tourne vers son voisin. Replonge le couteau dans le riz doré, en coupe une seconde part et la lui présente. Le jeune homme ne bouge pas. La portion que le roi tient suspendue devant ses yeux lui est-elle seulement visible ? Les secondes passent. Une minute… Enfin, le Nambiadari s’anime, lève la main droite jusqu’à la part de gâteau, la prend, la porte à ses lèvres, à ses lèvres pas plus loin, en effleure la pâte odorante et la repose sur le plateau sans en avoir rien mangé. Les apparences sont sauves. L’envoyé du Samorin n’a pas repoussé l’hommage retourné de Goda Varma, roi de Cochin et provocateur.

— Que la fête continue, dit le roi, rayonnant.

Le grand chambellan lève une seconde fois sa lance d’or à queues de paon et ordonne de placer les cibles pour le concours de tir à l’arc. Les concurrents sont divisés en deux groupes de six archers de l’armée de Cochin, permanents et auxiliaires, qui ont cinq flèches à tirer chacun. Les premiers sont des nayars, ils tirent à cent pas, les seconds représentent les trois milices, juive, chrétienne et musulmane, et ils tirent à cinquante pas.

Le tir se fait par volées espacées de dix secondes. Discipline militaire : l’ennemi s’accable mieux par salves.

Les premières flèches s’envolent dans un seul claquement de corde. Filent de concert sur le ciel noir parfaitement parallèles – les rubans de couleur qui les ornent et les prolongent les font ressembler à des fusées –, arrivent ensemble au centre des cibles, malgré le vent de travers – perfection d’un entraînement implacable.

Krishna observe un jeune homme du côté des mappilas, qui se tient debout, près d’un palanquin dont l’occupant est un homme mûr au turban imposant, éventé par un esclave noir. L’éventail est en plumes de paon, signe de son importance.

La chevelure du jeune homme est frisée et le nez en bec d’aigle. Ses yeux ne quittent pas l’un des tireurs. Ils débordent de fierté. Est-ce son reflet qui le satisfait ? Car l’archer qui est son frère est aussi son sosie. Les deux fils de Mohammed Marakkar, Ali et Ibrahim, sont jumeaux. Leur père est le premier des négociants de Cochin. Il contrôle l’essentiel du commerce intérieur. Ses bateaux doublent tous les jours le cap Comorin. Ils échangent bien au-delà du Tamil Nadu les épices et le bois contre le riz qui nourrit la ville.

Débarqués il y a des siècles du Yémen ou du Hedjaz, les Marakkar prétendent descendre de compagnons du Prophète. Ils ont épousé des Indiennes et nombre de coutumes de l’Inde, mais leur fidélité au Coran est inébranlable.

Les jumeaux sont adulés par leurs coreligionnaires. Ibrahim pour son adresse et ses qualités de guerrier et de marin. On l’appelle l’Amiral. Quand on le sait sur un bateau, aucun pirate n’ose l’aborder. Ali est le premier poète de son temps. Ses poèmes circulent dans toute l’Inde. Il chante le vin, l’amour et Dieu. Le doigt d’Allah est posé sur lui, les mappilas voient en lui un des futurs grands soufis de son temps, l’un de ces mystiques qui sont l’honneur de l’islam.

Krishna lit sur les lèvres d’Ali qui parle à son père :

— Veuille le Prophète – que son nom soit béni et sa descendance sanctifiée – donner la victoire à mon frère. Notre foi l’emportant sur les autres, nombreux seront ceux qui viendraient nous rejoindre auprès d’Allah. Hier soir, Ibrahim mon frère, si semblable et si différent de moi, m’a dit en riant : « Tire une épopée de ma future victoire. » Il est tout mouvement comme l’action, et toute innocence ; je ne suis, moi, qu’ivresse rêveuse comme la poésie. Je forge des mots nouveaux. Je mêle l’arabe, langue du Coran, qui est un vin noir et fort, au malayalam, cette langue douce et épicée. Mes mots parfois font danser les hommes jusqu’à l’ivresse. Ainsi s’approchent-ils d’Allah. J’ai dit à Ibrahim, en attendant l’épopée : « Écoute ce poème. » J’ai pris deux flèches dans son carquois et j’ai écrit sur la première :

Vent de mousson, emporte-moi en son cœur

puis, sur la seconde :

Briser le bois, le fer et l’infidèle.

La dernière salve prend l’air dans un dernier froissement de soie et s’enfonce, comme les précédentes, au centre des cibles.

Les empennages dépassent à peine de la paille comprimée. Leurs rubans bariolés palpitent vers l’estrade, agités par le vent de mer. On dirait qu’ils saluent l’élite de Cochin.

— Que dis-tu de ces archers ? demande le roi à son hôte.

— Je ne croyais pas, répond le jeune homme, sans tourner la tête, voir ici douze Arjuna.

Arjuna, l’archer invincible du Mahâbhârata.

— Comment, reprend-il, désigner les vainqueurs ?

Le boiteux maître des archers s’approche de l’estrade en compagnie d’un nayar borgne d’une quarantaine d’années, vainqueur du premier concours.

— Je n’avais jamais vu précision pareille, annonce le maître.

— À qui as-tu sacrifié ? demande au borgne le Nambiadari.

— À Râma.

Râma, l’archer divin, dieu du bonheur, avatar solaire de Vishnou, vainqueur de Râvana le démon aux dix têtes, dont le teint « est semblable à la couleur des nuages noirs », dont le corps, « couleur de lotus bleu, est éclatant de charme et de beauté » et dont « la main radieuse, pareille au lotus, est toujours armée de son arc ».

— À Râma, reprend le borgne, mais je ne suis pas le seul. Nous lui avons tous sacrifié.

— Vous lui avez tous sacrifié, mais toi seul as vaincu, intervient le roi. Approche.

L’homme fait trois pas jusqu’à l’estrade. Goda Varma porte les mains à son cou pour en détacher le lourd collier d’or qui pend sur la poitrine, mais son hôte l’a devancé. Le futur Samorin a déjà dans les mains son propre collier. Il saute à bas de l’estrade et le passe au cou du borgne, ignorant le roi qui se crispe.

— Je suis, dit-il, le seigneur de ton seigneur. Ce prix te récompense mal, mais souviens-toi qu’à Calicut on ne t’oubliera pas.

Le borgne s’incline, remercie, puis ôte le collier de son cou et le présente à Goda Varma pour lui en faire hommage. Le roi s’éclaire, prend le bijou, l’examine et le lui rend :

— Il est à toi. Tu le tiens de main de maître et nous en sommes tous honorés. Les orfèvres de Calicut sont insurpassables, achève-t-il en se tournant vers le donateur qui incline brièvement la tête.

Krishna soupire de soulagement. La guerre s’éloigne peut-être.

Le borgne se retire avec le boiteux. Vient le tour du vainqueur du concours des milices.

Ibrahim Marakkar a écrasé ses concurrents pour la troisième année de suite. Quand il s’avance vers le roi, les musulmans explosent :

— Allah est le plus grand ! hurlent-ils trois fois tous ensemble.

Les mappilas courent vers le vainqueur, se l’arrachent, le portent en triomphe. Dans la cohue, son carquois se renverse et ses flèches tombent par terre.

Un seul homme parmi eux est resté silencieux. C’est Mansour Koya Kassim, fils unique du chef de la guilde des marchands musulmans de Cochin, l’homme le plus puissant de la côte. Les enthousiasmes populaires ne concernent pas Mansour.

Héritier adulé, âgé d’une vingtaine d’années, Mansour est insupportable. La fortune de son père le grise, il méprise le monde entier : les hindous qui ne vont pas sur l’eau, les juifs qui ont perdu Jérusalem, les chrétiens qui ont perdu Constantinople, les femmes pour n’être pas des hommes et les hommes pour lui être toujours inférieurs. L’intérêt qu’il se porte épuise ses capacités d’attention. Son père même n’est à ses yeux qu’un encombrant géniteur. Il est vrai qu’il en dépend totalement.

On ne peut le connaître sans le détester. Ses coreligionnaires eux-mêmes ne le supportent que pour son nom. Peu lui importe, la froideur qui l’entoure est pour lui conséquence de sa supériorité.

Ibrahim est devant le roi, le Nambiadari prend la parole :

— Représentant le protecteur de tous les musulmans de la côte, seigneur de ton seigneur, il me revient de te remettre le prix de ta valeur…

Se tournant alors vers le roi pour la première fois :

— Quel est ce prix, d’ailleurs ? Que je sache quoi remettre…

— Un anneau d’or, répond, blême, le roi.

Le jeune homme enlève une bague de son index droit et la remet à l’archer :

— Cet anneau vient de plus haut que celui qui te serait échu en mon absence. Voilà pour toi un second motif de bonheur aujourd’hui.

La guerre qui s’éloignait se rapproche à pas de géant, songe Krishna, consterné. Tout à l’heure, le roi lui reprochera de ne pas l’avoir mis en garde contre son hôte, oubliant royalement l’avoir provoqué.

Le Nambiadari est content de lui : on a cherché à l’abaisser, il l’a rendu au centuple. L’année prochaine, il sera roi, Samorin de Calicut, ses astrologues l’ont confirmé. Il disposera de cent mille hommes et d’une flotte redoutable.

Attendre un an… L’éternité.

Il rumine l’humiliation du tribut refusé. Son oncle l’avait prévenu : « Goda Varma n’est pas sûr, il veut s’affranchir. Pour la paix, lui avait-il dit, ignore les offenses. » L’oncle malade chérit la paix, le neveu bouillonnant l’exècre. Il vit dans le culte de Cheraman Perumal.

Roi de peu, roi de rien, roitelet de rien, le roi de Cochin. Roi d’une danseuse qui règne sur lui. Je ne serai roi d’aucune danseuse, se promet le Nambiadari.

Il a d’autres ambitions pour le Malabar.

Krishna devine ses pensées. Perumal régna jadis sur tout le Malabar. Il se convertit à l’islam lors d’un voyage à La Mecque et abdiqua en partageant son royaume entre ses neveux, ne laissant que son épée au Samorin de Calicut, pour qu’un jour avec elle il en refasse l’unité. Les Samorin d’oncle à neveu se la transmettent depuis toujours.

Les cibles sont enlevées. L’esplanade est vide. Le vent tombe.

Le monde soudain devient tambour. Cent mille tambours battent tous ensemble dans un tonnerre de fin du monde, ou de commencement.

Le grondement de milliers de caisses n’amènera peut-être pas la pluie. Il annonce les danseuses qui la feront oublier.

Trois hommes arrivent devant l’estrade, porteurs de sacs de riz, de riz porte-bonheur. Ils dessinent sur le sol les contours sinueux d’un grand serpent à plusieurs têtes, le naja mythologique aux mâchoires grandes ouvertes, d’où jaillissent des langues bifides, qui pourraient être d’autres serpents vomis par le premier.

Le naja est l’accessoire essentiel du Mohini Attam, la danse de Mohini.

Mohini – Celle qui trompe – est la danseuse ravissante dont Vishnou prit l’apparence pour reprendre aux anti-dieux le breuvage d’immortalité qu’ils avaient volé. Mohini fascina les voleurs ; ils oublièrent de garder leur larcin.

Shobita surgit devant le roi comme si elle sortait de terre. Elle est vêtue d’un sari pourpre. Une ceinture nacarat de soie floche tissée de fils d’or lui souligne la taille. Ses bras ronds sont cerclés de dix bracelets d’or, ses doigts fuselés de cinquante bagues d’or, trois colliers d’or pendent à son cou et de longues boucles à ses oreilles. Des anneaux d’or tintent à chacune de ses chevilles. Vingt bagues ornent ses orteils. Son chignon est natté de jasmin. Ses longs yeux sont allumés de collyres et ses paupières noircies de khôl. Le bétel a rougi ses lèvres. Elle salue. Quel salut !

La vibration des tambours se transmet à ses bracelets, à ses anneaux, à ses colliers, à tout le métal précieux dont son corps est chargé. Shobita se ploie, s’affaisse, enfin s’effondre sur la tête centrale du serpent magique, danseuse mourante, bientôt morte, vaincue par un trop grand désir. Forme indécise à présent, silhouette indistincte prostrée devant le roi qui retient son souffle, avec la cour et les cent mille spectateurs.

Mais cent tambours se déchaînent sur fond de cornets aigres et de hautbois acides. Leur stridence rappelle la danseuse à la vie. Elle frémit puis se redresse avec une lenteur savante. Elle bondit, jetée vers le ciel – il y a dans ce bond assez de force pour arracher aux anti-dieux tout ce qu’ils prétendaient retenir –, et retombe avec la grâce d’un oiseau de paradis. L’envoûtement commence. Il durera deux heures. Deux heures soustraites au temps.

Thomas achète et vend du poivre. Achète et vend du drap. Achète et vend du poisson séché. Achète et vend des porcelaines. Achète et vend n’importe quoi. C’est un marchand.

Thomas est un homme jeune. Ses cheveux noirs, le nez droit des anciens Grecs – celui des soldats d’Alexandre –, de petites oreilles, de grands yeux verts signent son appartenance aux chrétiens de saint Thomas, venus de Palestine avec l’apôtre, il y aura bientôt quinze siècles. Les Syriens, on le sait, ont souvent les yeux verts. Marchand chrétien, voilà Thomas.

Il n’est pas malheureux de vivre car il est sûr de son salut comme de sa fortune terrestre. Avant-hier, il a vendu, à quatre cents roupies le quintal, vingt quintaux de poivre achetés à quatre-vingts roupies un mois plus tôt. Encaisser cinq fois sa mise en trente jours, ce n’est peut-être pas miraculeux, mais ce n’est pas négligeable.

Non. La fortune de Thomas n’est pas moins solide aujourd’hui que sa foi. Puis sa santé est excellente et son mariage heureux. Son dieu le protège et le favorise. Son dieu ? Dieu.

Pourtant, depuis un instant, il éprouve un insidieux sentiment. C’est à regarder cette danseuse que cette sensation est née. Il ne se serait jamais douté que l’on puisse danser ainsi, mimer le désir avec cette force, l’éveiller avec cette sûreté.

Heureusement, il lui suffit de fermer les yeux, ou de les détourner seulement, pour que ce trouble s’estompe. S’il ferme les yeux, il voit Cécile, sa femme, et cette vision le charme toujours. Lorsqu’il les détourne vers la gauche, il voit Abraham, et si la vue d’Abraham n’est pas de celles qui peuvent remplacer celle de Shobita, elle ne lui est pas indifférente et lui permet de l’oublier.

Thomas éprouve pour Abraham une sorte de tendresse dont il s’est toujours étonné.

Abraham est marchand comme lui, ils ont le même âge et le même Dieu – Thomas, quant à lui, le croit dur comme fer, l’apôtre Paul n’a-t-il pas écrit : « Il n’y a plus ni juif ni gentil… » ? Même s’il n’est pas tout à fait sûr qu’Abraham soit de cet avis, puisque Abraham attend toujours le Messie.

Thomas se plaît quelquefois à imaginer que leurs ancêtres sont arrivés par le même bateau. Les juifs et les chrétiens de saint Thomas sont aussi anciens les uns que les autres à Cochin. Les synagogues depuis toujours y côtoient les églises. Les rois de Cochin ont – sans cesse – manifesté à leurs deux communautés une bienveillance certes normale et même naturelle, puisqu’ils en tirent la plus grande partie de leurs revenus, mais qui n’est pas si fréquente à travers le monde, pour autant que sache Thomas.

Le profil incisif d’Abraham – pâle, les juifs blancs sont pâles – se découpe sur le bleu dur de la robe de son voisin de gauche. Abraham se tient immobile. Comme tout le monde, il contemple cette devadasi incomparable, mais son immobilité n’est pas naturelle.

Abraham ne tient pas en place. En dormant il bouge et son esprit n’est jamais en repos. Une curiosité permanente des êtres et des choses l’anime du matin au soir. Cet intérêt perpétuel en fait l’un des meilleurs négociants de la côte où pourtant ils fourmillent.

Or cette attention aux êtres et aux choses ne s’étend pas aux femmes, Abraham est veuf et inconsolé.

Les juifs, a cru remarquer Thomas, manifestent plus souvent que le reste des hommes une surprenante sûreté dans le choix de celle avec laquelle ils décident de passer leur vie. Un même goût très sûr de la permanence les installe en affaires à leur meilleur niveau d’observation, d’analyse et de synthèse et les éclaire en amour. Abraham est pour Thomas l’exemple de cette sûreté. Une seule femme, épousée lorsqu’elle avait treize ans, a accaparé à jamais ses regards, réjoui son cœur et stimulé son esprit. Déborah incarnait pour son mari la féminité universelle. Elle était à la fois sa femme et toutes les femmes. Elle est morte il y a sept ans en donnant le jour à un trop robuste garçon. Abraham depuis s’étourdit d’affaires, enfermé dans une douleur que son fils seul distrait. Voilà pourquoi Thomas s’étonne de le voir si accaparé par la maîtresse du roi.

Sans doute, se dit-il, dans l’amicale volonté de le croire au-dessus des entraînements vulgaires, ne la voit-il pas comme les autres. La perfection de la danse l’absorbe certainement tout entier ; la chair n’y est pour rien.

Thomas le jurerait : ce n’est pas le désir qui fait briller les yeux d’Abraham.

Ils ne brillent plus. Le cri d’un paon l’a arraché à sa fascination.

Pour les hindous, le cri du paon est de bon augure, pour Abraham, il est d’abord une discordance éclatante. L’un des rares couacs que le Créateur s’est plu à semer dans sa création, pour indiquer dans quelle géhenne Il aurait pu plonger les hommes, s’il en avait eu le désir.

Quand le vacarme des tambours a décru pour amorcer la prostration de Shobita, que leurs roulements ont diminué jusqu’au crépitement ténu d’un crachin sur une futaie, que la danseuse s’est affaissée sur le sol, Abraham a entendu le cri guttural de l’oiseau de Subrâhmanya, le dieu aux six bras, dernier fils de Shiva et de Parvati. Dans les glapissements de l’éblouissante créature ailée, Abraham a perçu les trois syllabes de son nom : A ! Bra ! Ham ! Le paon l’appelait.

Abraham est persuadé que les paons lui parlent depuis l’âge de sept ans, l’âge où il sut lire. Tous les juifs du Kerala apprennent à lire la Bible ; à l’instar de tant d’enfants, il ne se satisfit pas d’ânonner sans comprendre. Curieux de mots comme de toute chose, il se passionna pour leur sens. Un rabbin de grand savoir émigré de Syrie lui apprit l’hébreu ; il se lança presque aussitôt dans la rédaction d’un lexique de cette langue et de malayalam.

De tout le livre sacré, c’est l’histoire de Salomon surtout qui avait enflammé son imagination. Le règne splendide et tumultueux de celui qui éleva au Seigneur son premier temple à Jérusalem l’enchanta.

Un vertige l’avait saisi à la fin de ces versets :

Le roi dispose d’une flotte. Elle court sur l’océan Indien. Les navires d’Hiram l’accompagnent. Ensemble ils retournent tous les trois ans, chargés d’or, d’argent, d’ivoire, de singes et de paons.

… découvrant que le mot paon est le même en hébreu et en sanskrit : tukki en sanskrit, tokai en hébreu (singe et santal aussi, apprendrait-il plus tard). Cette découverte était un signe, il en fut aussitôt persuadé : il était lié au Roi des Rois. Descendant assurément d’un marin de ce monarque, et parent de Salomon lui-même… Sa lignée au Malabar était alors bien plus ancienne que celles de tous les autres juifs qui faisaient remonter les leurs à la première chute du Temple, aux négociants d’Alexandrie qui, sous les Romains, tenaient le commerce des épices, à l’exode qui suivit la destruction du Temple par Titus… Mais comment en être sûr ? Les archives des synagogues pourrissaient comme toutes les autres et ne conservaient rien de ces mouvements.

Abraham croit toujours à son rêve d’enfant. Se voit plus juif que tous les juifs ; il a appelé son fils David, comme le père de son héros.

Il n’entend plus le tukki-tokai. Les tambours couvrent le grand froissement des palmes sous le vent. Shobita danse. Abraham la revoit. Le ciel s’est éclairé, les nuages massifs disparaissent au-delà des Ghâts. La promesse de pluie s’éloigne. Sans quitter Shobita des yeux, la multitude entre en prière. Abraham non plus ne la quitte pas des yeux et murmure pour lui seul la prière de Salomon :

Lorsque le ciel se ferme et refuse sa pluie

Pour le péché de Ton peuple Israël

Si ce peuple comptait célébrer Ta grandeur

Et venir en ce lieu humblement Te supplier

Des profondeurs où Tu demeures

Entends son cri, pardonne son offense

Montre-leur le chemin où marcher

Donne la pluie à Ton pays, ce pays

Que, pour toujours, Tu leur as concédé.

Abraham, extatique, confond maintenant Israël et le Malabar. Les hindous invoquent Parjanya, leur dieu de la pluie, c’est à Yahvé qu’il en appelle. Yahvé seul fera pleuvoir.

Il presse la main de son fils. Mais la main du garçon reste inerte. La pression de celle de son père ne lui fait rien. Ainsi le jour de sa naissance, la même pression eut le même effet, se souvient Abraham transi, sur celle de sa mère.

« Adonaï ! Protège mon fils ! »

Krishna devine les mots sur les lèvres d’Abraham et le voit se déplacer pour mieux voir Shobita en transe. L’expression d’Abraham ne laisse pas de doute : il est subjugué.

C’est pour lui qu’elle danse, comme dansaient pour Salomon la Moabite, l’Ammonite, la Phénicienne, l’Édomite, la Hittite… « Salomon épousa sept cents princesses, eut trois cents concubines, je n’en veux qu’une, pense Abraham, celle-là. » Ainsi sont effacés sept ans de continence et se dissipe le souvenir charnel de Déborah.

Combien sont-ils au même instant à tout oublier pour elle ? se demande Krishna. Des centaines ? Des milliers ? Thomas est du nombre. Il a détourné les yeux d’Abraham, les a reportés sur Shobita. Ils ne la quittent plus. Cécile s’efface. Ses pudeurs, sa docilité comptent pour rien. Ployée jusqu’à raser le sol pour mimer l’amour, Shobita brouille de son corps le dessin du serpent et s’y substitue. Il n’a jamais imaginé pareille lascivité. Ni rêvé que fut possible pour mimer le plaisir un contrôle si parfait de soi. L’exercice n’y suffit pas ; un don insigne est nécessaire. Thomas n’est plus que convoitise.

Krishna a tout vu : les perditions concurrentes d’Abraham et de Thomas, la rage du futur Samorin envers son roi, la morgue de Koya Kassim envers ses rivaux juifs et chrétiens… La matière de plusieurs désastres.

Ali Marakkar, le poète, ne voit pas tout, mais ce qu’il voit surpasse l’ensemble des visions de Krishna. La beauté, et son influence, est son unique étude ; il s’est concentré sur l’observation de Shobita et surtout des sentiments qu’elle a fait naître sous ses yeux. Faute de pouvoir observer cent mille hommes, il s’est attaché à Abraham et à Thomas, qu’il connaît, qui l’intéressent, avec qui il aimerait resserrer d’agréables liens. Ce qu’il a vu l’a en même temps réjoui et attristé.

Il a lu sur leurs visages les progrès d’une fascination qui l’a d’abord réjoui car, poète et soufi, la beauté est pour lui l’expression suprême, ici-bas, du Créateur. Puis il a vu se dévoyer cette fascination. Il l’a vue s’exacerber en un désir vulgaire où la danseuse sacrée n’était plus qu’objet de plaisir. Ainsi, même ces deux-là, cœurs religieux, âmes sensibles, esprits cultivés, tombaient dans le piège immémorial, se rendaient tout entiers à ce corps féminin.

La danse va s’achever. Les anti-dieux hypnotisés n’ont pas vu disparaître leur butin. L’amrita a changé de mains. La boisson de l’immortalité est revenue à ses détenteurs légitimes. La silhouette du grand serpent est entièrement brouillée. Les grains de riz qui la composaient seront mangés par les oiseaux. Les Asura, bernés, n’ont plus qu’à remonter dans leurs forteresses volantes, emportant leur frustration au ciel.

Les tambours battent decrescendo avec une maîtrise inouïe ; l’évanouissement de leur tapage est presque imperceptible. Entre tonnerre et silence, une éternité paraît passer. Shobita accompagne cet effacement d’une dissipation correspondante : elle s’estompe comme une brume se dilue dans le soleil. Une prodigieuse illusion dont elle est l’unique source la fait disparaître aux yeux des spectateurs, mission accomplie.

En même temps que s’est éteint le roulement des tambours et éloignée l’ensorceleuse, les nuages sont revenus.

Ils ont la couleur du fer et sans doute le poids. Les forteresses volantes des Asura, elles aussi en fer, ne sont pas plus imposantes. Peut-être sont-elles identiques ?

Les boursouflures grises montent de la mer avec une puissance d’autant plus irrésistible qu’elle est mesurée. Les sombres et mouvants châteaux s’empilent, avancent et couvrent l’esplanade. Les Marakkar, les Koya Kassim, Thomas, Abraham et son fils, le roi et l’héritier de Calicut… les notables du Malabar se tordent le cou avec le peuple pour suivre l’avance du plafond monstrueux. L’ouverture de ces gigantesques citernes qui dérivent vers les Ghâts pourrait seule surpasser le prodige de leur étanchéité. Une double angoisse étreint la foule : de les voir crever, de les voir passer.

Le divin synchronisme entre la disparition de Shobita, la fin de la musique et l’invasion du ciel fait jubiler Krishna.

Le roi a pris son parti : « Crevez ! enjoint-il in petto aux nuages, crevez donc ! » La pensée de voir douché son futur suzerain, de le voir courir sous des cataractes, fait d’avance ses délices, même s’il doit partager un sort analogue. Il le voit glissant dans la boue et se relevant entièrement souillé, toute dignité abolie.

À l’avant du front obscur, le ciel est plus bleu que jamais, mais entièrement vide d’oiseaux.

Des gouttes éparses s’écrasent sur l’estrade, énormes et lourdes comme des pierres. L’une d’elles explose sur le nez de Krishna ; il en est tout éclaboussé avec plusieurs de ses voisins. Il éternue de surprise. Le ciel ouvre ses écluses. Une clameur monte de la foule, noyée net par le déluge.

En un instant, la place est vide. Des pièces d’étoffe, quelques sandales signalent seules que cent mille personnes se pressaient là l’instant d’avant. La mousson d’été de l’an 670 de l’ère Kollam du Malabar – l’an de grâce 1496 de l’ère chrétienne – commence.

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