Le seul amant

Éric Deschodt · Chapitre 6 sur 18

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Le seul amant

Chapitre 5

 

La Petite Maison de Shobita s’élève à deux pas du fort dont le roi veut faire renforcer l’artillerie. Rectangle ouvert sur l’ouest, entouré d’un jardin de bananiers, de manguiers, de jacquiers, de papayers et de palmiers, bordé lui-même d’une haie de ficus nains. L’entrée, à l’est, se compose d’un portique en arc couvert comme toute la maison de tuiles chinoises, vernissées et rouges – en Chine, la couleur impériale, ici, celle de l’amour. Le bâtiment est de type nâlupura. Il comprend une quinzaine de pièces ordonnées sur deux niveaux autour d’une cour. Ancienne maison royale, c’est la plus belle demeure de Cochin. Les tapis sont de soie, la vaisselle est d’or, les coussins sont de brocart d’or ; les lits de corde en sont chargés et les tabourets de rotin en sont garnis. La salle des dieux, la plus grande, contient des dizaines d’effigies des principales figures du panthéon indien. Shobita l’habite seule avec douze servantes à sa dévotion, d’une discrétion inattaquable, dont deux sont presque ses sosies.

Le lendemain de son emménagement commençait un défilé de tout ce qui compte au Malabar, puis au Coromandel, puis au-delà, le temps que la nouvelle circule dans l’Inde entière et plus à l’est, jusqu’en Chine, vers l’ouest jusqu’en Syrie.

La maison regarde donc vers la mer, vers l’océan Arabe où, aux saisons propices, les nefs de la mer Rouge et du golfe Persique longent la côte, écrasant de leurs masses les barques des pêcheurs présentes toute l’année, avant de virer dans la passe qui donne accès aux eaux intérieures et aux appontements. Il n’y a que des femmes dans cette maison, les hommes n’y sont que de passage. La nuit, la danseuse dort ; le matin, elle se baigne et prie, s’apprête, chante, danse, et prie à nouveau. Une fois la semaine, la danseuse redevient devadasi et danse au temple pour les dieux. Ni l’entraînement ni la prière n’admettent de relâche.

L’après-midi, après une sieste, elle s’abandonne aux mains de ses femmes qui la préparent pour le monde, pour les hommes autrement dit, qui ne sont reçus que sur rendez-vous, en audience d’abord, par petits groupes, jamais plus de six, pour s’exposer à son examen. Ceux qui ne déplaisent pas sont conviés à revenir seuls, le lendemain, pour s’isoler avec la maîtresse des lieux, ou sont retenus sur-le-champ, à la fin des audiences. Dans le cas le plus simple, une servante rattrape le groupe qui a pris congé, dans le vestibule ou dans le jardin, touche le coude de l’élu et lui dit : « Tu as oublié quelque chose. »

— Je ne dois vous recevoir qu’une seule fois, leur dit-elle sans faillir, au terme du temps qu’elle leur accorde, qui toujours est enchantement et surtout métamorphose, car quand ses invités la quittent, ils ne sont plus les mêmes.

On soupçonne des accommodements avec cette règle de fer.

Ainsi, les amants éphémères de Shobita constituent sans le savoir une société secrète, éparpillée d’Alexandrie à Pékin, de bienheureux inconsolés – brahmanes, marchands, soldats, ambassadeurs… Initiés à l’amour incomparable qu’elle leur révèle dans la chambre haute où elle se dévoile, le lent ressac de l’océan accompagnant le souffle des amants.

Les réceptions de Shobita sont le plus souvent meublées de disputes sur des points d’amour, alternées de concerts. La maîtresse de maison chante en jouant de la cithare, ou accompagnée à la flûte et au tambour par deux ou trois de ses servantes.

Entre deux morceaux de musique, elle dirige la conversation avec un tact inégalable, mettant tour à tour en valeur chacun de ses visiteurs, guerrière avec le guerrier, négociante avec le négociant, philosophe avec le sage. Tandis que ses suivantes proposent rafraîchissements et douceurs sur des plateaux d’or, il lui arrive de danser, mais elle préfère danser seule, sans spectateur, jugeant trop facile d’enflammer les hommes de cette manière.

Elle reçoit à partir du milieu de l’après-midi. Une clepsydre mesure le temps de ces réceptions qui durent environ deux heures ou huit ghâti de vingt-quatre minutes. « En deçà, on ne peut se connaître ; au-delà, les hommes se lassent ou s’impatientent », lui a appris Rhâda à ses débuts dans le métier.

À mesure que le temps passe et que le terme de la confrontation approche, l’atmosphère lentement se tend. Les invités se surveillent autant qu’ils épient le moindre geste de Shobita envers tel ou tel d’entre eux – regards, inflexions de voix, battements de paupières… Jamais on ne peut deviner qui elle va garder près d’elle ou convoquer le lendemain, tant son aménité est impénétrable et sa courtoisie impartiale.

Elle annonce enfin qu’elle doit se retirer. Demande pardon de quitter si tôt des amis si séduisants, ou si chers, ou si intéressants… Tous se lèvent, s’inclinent, remercient, sortent de la salle accompagnés par une servante jusqu’à la porte du jardin, au-delà de laquelle ils se séparent après s’être comptés. Lorsqu’ils se voient un de moins que dans la pièce où leurs désirs se sont exaltés, c’est avec une tristesse jalouse qu’ils retournent à leurs affaires.

Comment l’élu a-t-il été averti de sa fortune, si nulle servante n’est venue lui toucher le coude ? Comment s’est-il éclipsé ? Comment l’a-t-on enlevé ? Tout se passe comme si, soudain, il devenait invisible. Cette disparition tient toujours de la magie. C’est le secret de la Petite Maison.

Le roi enrage et dépérit de savoir sa maîtresse dispenser tous les soirs à un homme différent les plaisirs dont quatre ans ne l’avaient pas lassé.

Abraham et Thomas se retrouvent par hasard placés côte à côte sur les tapis de soie. Pour l’un et l’autre, c’est la première fois. Le signe est manifeste : ils sont liés. Comment ? Jusqu’où ? L’un et l’autre se promettent d’aller voir un devin. Ils ont déposé leurs cadeaux à l’entrée dans les mains d’une servante. Pour Abraham, un anneau de cheville, qui viendrait, lui a dit son vendeur, du palais de Salomon où la reine de Saba l’aurait porté. Pour Thomas, une agrafe scythe trouvée dans la tombe d’un roi de ce peuple des steppes. Elle représente un monstre dévorant une gazelle. La gazelle, c’est lui.

Ainsi sont-ils assis sans plaisir côte à côte sur les tapis de soie fleurie, plus fâchés d’être rivaux ici que sur le port, en compagnie de deux marchands d’Ispahan, puissants marchands dont le seul mobile à s’aventurer si loin de leurs palais multicolores était de voir au moins dans l’Inde humide et étouffante la danseuse sacrée dont la renommée a franchi l’Himalaya et court le long des routes de la soie, de Pékin à Moscou.

Au Malabar comme partout, les deux Persans disposent de correspondants d’élite, tous dévoués à leurs intérêts et dont les courriers parviennent sans retard à leur palais, dans la magnifique capitale de la Perse, tellement plus belle que Cochin ! Mais l’un et l’autre, très bons amis, ont résolu de faire le voyage avant de mourir pour au moins voir l’incarnation de la femme idéale en l’an 875 de l’hégire. La voir au moins, et, si Allah le veut, la connaître.

Le cinquième invité est un brahmane, inconsolé depuis quinze ans de ne pas avoir été choisi par le roi pour scribe et confident à la place de Krishna. Il aurait prévenu l’accumulation des nuages. Ce Dappula, tel est son nom, vient souvent à la Petite Maison. Shobita ne l’a jamais invité dans son lit.

C’est à Rhâda qu’Abraham et Thomas doivent ce soir la chance d’être à la Petite Maison. Elle les a convoqués tôt, avant l’heure de la cour d’amour, pour leur proposer l’achat en commun d’un tonnage de poivre très supérieur à ce que chacun d’eux pourrait acquérir, au prix de faveur de quatre cents

survana le maund(5).

— J’ai pressé la cueillette et engagé douze cents cueilleurs de plus pour arriver la première sur le marché, avant que les cours ne baissent. Peut-être vous demandez-vous maintenant pourquoi je vous donne la préférence ?

— Oui, dit Abraham.

Elle leur demande le secret. Ils le promettent.

La préférence qu’elle leur donne ne tient pas à leur bonne mine, mais à la politique.

— La politique ? dit Abraham, jalousé par Thomas qui aurait voulu parler le premier.

— C’est ici que doit jouer le secret, répond Rhâda. La mort de ce Kassim a tout changé.

Ni Abraham ni Thomas ne jugent bon de relever.

— Les Arabes sont suspects, reprend Rhâda.

— À qui le sont-ils et pourquoi ? C’est l’un des leurs qui est mort, prononce Thomas très vite pour devancer Abraham.

— Au roi qui les soupçonne de vouloir livrer Cochin à Calicut. La préférence que je vous donne est un avertissement.

— Aux Arabes ? dit Abraham.

— Aux Arabes, à tous les Arabes, mappilas compris. Disons aux musulmans.

— Les musulmans, souligne Thomas, sont les maîtres de la mer.

— Justement. Tu as compris, Thomas. Les musulmans font sentir un peu trop cette maîtrise. Nous voulons les inquiéter.

Rhâda a dit « nous ».

— Nous ? demande Abraham, prenant Thomas de vitesse.

— Le roi et moi.

Thomas se lance alors :

— Tu nous vendrais ton poivre pour inquiéter les Arabes ?

— Exactement. Je vous vends mon poivre à ce prix cassé, à ce tarif paradoxal et même aberrant, et je vous demande en outre de le faire savoir. Je veux que l’on sache quelle faveur je vous fais. Vous l’ébruiterez. Savamment, comme si cela ne venait pas de vous. Au contraire, il serait bon que vous vous plaigniez d’avoir eu le couteau sous la gorge. Est-ce assez clair ?

— Non, répond Abraham, avant que Thomas ait pu dire oui.

— Je vous vends le meilleur poivre du Malabar à un prix dérisoire. Les Arabes voudront obtenir pour un poivre inférieur un prix encore inférieur.

— Assurément, dit Abraham, une lueur de gaieté dans l’œil.

— Alors, se hâte Thomas, ils ne trouveront pas de vendeurs.

— Un certain temps…, corrige Abraham.

— Oui, un certain temps, reconnaît Thomas. Tant que les producteurs ne craindront pas que leur production ne leur reste sur les bras…

— Je me suis déjà employée à rassurer mes confrères, dit Rhâda. À les rassurer d’avance. Je leur ai affirmé que leur poivre trouverait preneur. Que le roi y veillerait personnellement.

— Donc…, dit Abraham.

— Eh bien ! les Arabes s’inquiéteront. Ils se demanderont si l’assèchement du marché… assèchement imprévisible, ne pensez-vous pas ?

— Tout à fait ! dit Thomas, sincère, Abraham hochant la tête.

— Ils se demanderont donc si cet assèchement aberrant n’annonce pas la ruine de leur monopole.

— Maritime ? dit Abraham.

— Oui, dit Rhâda. Ils n’en ont pas d’autre puisque vous êtes là.

Elle reprend :

— Ils se mettront martel en tête, imaginant que se massent quelque part des flottes capables de les remplacer. Des navires et des marins plus forts que les leurs.

— Quelle puissance, demande Thomas, prenant enfin de la hauteur, pourrait les armer ?

— Les rois d’Europe, selon Krishna, entretiennent de puissantes marines.

— Mon beau-frère me l’a confirmé, dit Abraham.

— Ah ! Saül…, dit Rhâda, l’œil gourmand.

— Ces navires seraient plus gros que ceux des Arabes. Leurs cales seraient immenses. Ils porteraient de nombreux canons. Un seul d’entre eux en détruirait cent du sultan d’Égypte. Voilà ce que dit Saül.

— Très bien, dit Rhâda. En même temps que vous ébruiterez le prix que je vous vends mon poivre, vous relaierez ces informations… Informations ? Racontars serait peut-être plus juste ?

— Peut-être Saül exagère-t-il, réplique Abraham, vexé. Exagérer n’est pas mentir.

— L’important, c’est d’être cru et d’inquiéter les Arabes. De les amener à douter de leur solidité. Miner leur superbe. Tempérer leur sentiment de supériorité.

— Dans quel but ? dit Thomas, redevenu naïf.

— Ah ! dit Rhâda, c’est le secret du roi. Mais vous pouvez le deviner.

Puis elle ajoute :

Je vous laisse, car la cour d’amour va commencer.

La devadasi est assise en tailleur dans la position du lotus, la plante de ses pieds tournée vers le haut – merveilleuse souplesse des chevilles et des genoux –, exposant les dessins de laque rouge et dorée qui les ornent de même que la paume de ses mains. La joute commence, dont la danseuse est ensemble le juge et le prix.

Shobita s’adresse d’abord aux Persans, venus de si loin et plus âgés.

Elle les envie, dit-elle, d’habiter la plus belle ville du monde. La capitale des roses, de la poésie et de l’empire si raffiné des turcs Aq Qoyounlou… Et le temps approche, les devins le lui ont dit, où Ispahan connaîtra sous une nouvelle dynastie des agrandissements et des embellissements splendides, jusqu’à mériter le surnom de Moitié du Monde…

— Quel regret que de ne pas la connaître ! Peut-être dans une autre vie…, soupire Shobita – soupir d’une parfaite sincérité.

Rien n’est feint chez la danseuse, elle est toujours tout entière à ce qu’elle fait. C’est le secret le plus évident de son charme.

Firouz, le premier marchand, la remercie, lui souhaite de connaître un jour la ville qui serait de sa beauté le plus bel écrin et que sa beauté elle-même parachèverait. Sans elle, « Ispahan sera toujours imparfaite, devînt-elle la Moitié du Monde ».

Le second marchand renchérit. La présence de Shobita à Ispahan ferait à la ville le plus grand honneur, mais elle serait dangereuse : toutes les affaires s’arrêteraient, à peine y serait-elle entrée. Les marchands quitteraient leurs étals, les artisans leurs échoppes, les gardes leurs postes aux portes des palais, les nourrices leurs nourrissons et les jardiniers leurs roses pour courir la voir.

— L’empereur lui-même…, ajoute-t-il, s’arrêtant de justesse.

De justesse avant le lèse-majesté qui pourrait être rapporté au souverain qui a des oreilles dans le monde entier.

— Non, reprend-il, l’empereur lui-même ne bougera pas. L’empereur ne bouge pour personne, il ne bouge que pour faire la guerre et pour aller à la prière. Mais il ordonnera que l’on conduise aussitôt la devadasi devant lui, au risque de ne plus pouvoir s’en séparer…

— Pour qui serait le risque ? dit Shobita. Et en quoi cela en serait-il un ?

— Pour l’empereur, répond le marchand. Et le risque serait d’oublier l’empire.

Shobita remercie, se déclare indigne de ces compliments splendides.

— Voilà qui élève encore ma haute idée de la Perse, ajoute-t-elle en se tournant vers l’astrologue, dont elle n’ignore rien, comme si elle le découvrait.

— Les planètes, n’est-ce pas, brahmane, nous donnent en ce moment un peu de perplexité ?

Cela pour le faire briller devant les Persans, eux-mêmes, depuis Zoroastre, grands spécialistes du ciel.

Le brahmane confirme cette perplexité avec une satisfaction presque touchante. Huit planètes : le Soleil, la Lune, Mars, Mercure, Jupiter, Vénus, Râtu et Ketu – ces deux dernières, morceaux d’un génie coupé en deux par Vishnou lors de la Grande Guerre Céleste, sont invisibles, mais n’en influent pas moins sur le destin de l’univers –, huit planètes qui forment une conjonction inquiétante.

— Inédite plutôt qu’inquiétante, précise-t-il avec suffisance. On ne sait pas encore ce qui en sortira car on ne l’a jamais observée dans le ciel du Malabar.

Mais ses calculs sont très avancés, il ne désespère pas de parvenir à l’interpréter.

— Quelques nuits supplémentaires d’observation devraient me permettre d’y voir plus clair…

Sitôt éclairé, ajoute-t-il s’efforçant d’être gracieux, il partagera ses lumières avec Shobita dont « la perspicacité me permettra certainement de les perfectionner ».

À ce moment, Abraham comprend l’importance réelle de celle dont il a osé s’éprendre. La politesse des Persans ne l’a pas étonné, la déférence de Dappula est un signe irréfutable.

Après cela, Shobita interroge tour à tour Abraham et Thomas sur leurs affaires.

— Elles sont bonnes, dit Abraham, comme il se doit pour la prospérité du royaume.

Les Persans approuvent avec vigueur : le commerce – sa protection, son développement – est la vraie gloire des rois.

Thomas abonde dans le même sens, recueillant l’approbation de tous.

Abraham et Thomas n’ont ni l’un ni l’autre la facilité d’élocution des Persans, phraseurs surentraînés par leur métier. Ils ne sont pas rompus comme eux à l’art du compliment. Leurs réponses à la maîtresse de maison sont courtes et sèches face à l’éloquence de ces parfaits représentants d’une civilisation aussi avancée que celle de l’Inde. Auprès d’eux, ce juif et ce chrétien feraient presque figure de sauvages. Ils n’ont pas non plus l’assurance du brahmane, assez imbu de sa naissance pour ne point se trouver d’égaux parmi le reste des hommes.

La conversation commence sur le commerce : quatre des invités sur cinq sont commerçants et tout brahmane, si voué qu’il soit à la gratuité, n’oublie jamais qu’il en dépend. Pour Shobita enfin, grandie près de Rhâda, les affaires n’ont pas plus de secrets que l’amour.

— Vous êtes donc négociants, Seigneurs ? a-t-elle enchaîné lorsqu’ils se furent présentés. Vos affaires vous satisfont-elles ?

Oui, Dieu soit loué, les affaires vont bien. Les tapis, les vins, la vaisselle d’argent du bazar sont de plus en plus recherchés. (Firouz a apporté pour Shobita un somptueux tapis de soie semé de roses et de phénix et Shah Jahan une aiguière d’argent ciselé.) Les trois dernières récoltes de blé et d’orge ont été bonnes et les moutons se portent bien, Dieu soit loué. Et comment vont celles de Cochin ?

Les affaires de Cochin vont bien aussi, loués soient les dieux. La récolte de poivre s’annonce excellente. La meilleure depuis très longtemps, exactement depuis le passage de la comète Aruna voilà soixante-trois ans, selon le brahmane qui l’a lu avant-hier dans les astres. L’abondance pourrait-elle faire baisser les prix ? demande Firouz Abbas. Non, les prix seront tenus. La chose peut paraître étonnante, mais le brahmane a lu aussi dans les astres que la demande allait suivre l’offre et de nouveaux, d’immenses débouchés s’ouvrir. Dans quelle direction ? s’enquièrent les Persans avec une politesse désarmante. Vers l’est, répond Dappula, catégorique comme toujours, mentant catégoriquement, car s’il a bien lu quelque chose, c’est l’ouest qui était indiqué dans le message céleste.

Les Persans seront-ils trompés ? C’est douteux, ils ont trop la pratique du monde. D’ailleurs, peu importe l’est ou l’ouest, il sera toujours temps d’en être informé, l’important, c’est l’extension du marché. Les Persans demeurent pensifs un instant de trop, laissant hélas soupçonner que leur désir n’est pas unique. Il y a certes Shobita, il y a aussi la marchandise.

Mais les discours sur le commerce ne sont qu’entrée en matière, la compagnie est rassemblée pour parler d’amour.

Avant d’attaquer le plus grand, le plus difficile des sujets, Shobita demande si un peu de musique… Jusqu’en Chine et dans les déserts du Nord au-delà du Toit du Monde, on la sait musicienne autant que danseuse, amoureuse et philosophe. Les Persans s’épanouissent comme deux pivoines au troisième jour de la floraison. De la musique ? Jamais ils n’auraient osé en rêver. Shobita chante alors en s’accompagnant à la cithare un pot-pourri de ballades du Kerala et de chansons du Deccan, ces dernières en l’honneur de ses hôtes musulmans, plongeant ses auditeurs dans une extase qui est peut-être un peu jouée, par politesse, mais si elle l’est, si peu que ce soit, elle l’est supérieurement.

Quand elle s’arrête, que ses doigts fuselés chargés de pierreries abandonnent les cordes de la cithare et que ses mains se rejoignent paumes en l’air dans son giron, un silence d’éther s’établit, seul digne de succéder à des accents sublimes ; et se prolonge.

Puis les servantes proposent des rafraîchissements – lait de coco et lait d’amande parfumé à la rose. Et l’on entre enfin dans le grand sujet.

— Vous plairait-il maintenant, Seigneurs, que nous parlions d’amour ?

— De quel amour ? demande Thomas. L’humain ou le divin ?

Voilà bien une question de chrétien.

— De l’amour universel, répond le brahmane.

Les Persans hochent la tête, Abraham la secoue, Thomas la baisse, comme contrit, Shobita sourit. L’amour, c’est elle.

— Quels thèmes avez-vous en tête ? demande-t-elle, charmante, à la ronde.

Ces thèmes sont innombrables et inépuisables. En voici quelques exemples : peut-on aimer plusieurs fois sans se mentir à soi-même ? Peut-on n’aimer qu’une fois ? Comment, pourquoi l’amour naît-il ? Comment, pourquoi peut-il mourir ? Peut-il renaître une fois mort ? Dans toutes les cours de l’Inde, on débat de ces subtilités depuis des siècles.

Les marchands de Perse ne sont pas des assidus de cours d’amour. Ils l’avouent, s’en désolent, implorent le pardon : leurs affaires remplissent leur tête, ils ne sont que d’indignes marchands… Les marchands de Cochin, Abraham et Thomas, ne sont pas plus cultivés. Ils se sentent désarmés et nus dans ce lieu de raffinement et de volupté. L’amour, ils n’en ont pas d’idée ; ne viennent-ils pas l’apprendre ici ?

— Et comment, ô Lumineuse ! oserions-nous en parler devant vous ? dit enfin Firouz.

— Vous n’en parleriez que trop bien, vous ménageriez ma modestie, je vous en remercie. Et vous me faites un très grand honneur en me laissant la parole. Je ne la refuserai pas. Nous pourrions, si cela vous agrée, discuter des secrets des hommes pour se faire aimer des femmes et de ceux des femmes pour se faire aimer des hommes…

— Si vous parlez d’abord, peut-être pourrions-nous vous suivre, déclare Shah Jahan.

— De quels secrets voulez-vous que nous discutions en premier : de ceux des hommes ou de ceux des femmes ?

Alors, tous en même temps :

— De ceux des femmes.

— Je vois que vous ne souhaitez pas m’éclairer. Vous voulez me laisser dans l’ignorance des vôtres. Vous ne voulez rien m’apprendre de ce qui pourrait, Seigneurs, un peu réduire l’infériorité de votre servante. Soit, vous êtes les maîtres. Nous parlerons donc des secrets des femmes.

Les « maîtres », déjà subjugués, sont défaits d’un seul coup. Que la danseuse est redoutable ! Qu’elle est irrésistible ! Firouz est le premier à réagir :

— Les maîtres, ô Lumineuse et Merveilleuse ! sont vos esclaves. Ils vous écoutent, jetés à vos pieds.

Abraham admire cette politesse persane si fleurie, qui ne laisse pas soupçonner un instant la vraie nature des relations entre les hommes et les femmes en terre d’islam. Le brahmane se renfrogne : ses pareils ne se mettent jamais aux pieds de quelque femme que ce soit ; ils ont assez de déesses à servir. Thomas, effaré, se tait.

— Si vous connaissez de ces secrets, enchaîne Shobita, de ces secrets de femme, et que vous daignez me les communiquer, je n’aurai jamais assez de reconnaissance envers vous…

Les quatre marchands restent muets. Ils ne connaissent aucun de ces secrets.

Shobita alors soupire, inclinant de côté la tête avec une grâce infinie, mélange déjà voluptueux d’indulgence et de résignation. Ses seins dorés presque découverts palpitent sous le corselet d’or. Les perspectives paradisiaques ouvertes à ses admirateurs s’allongent à l’infini.

— Eh bien ! fait-elle de la voix sourde de quelqu’un qui se rend, que cette reddition ne désespère pas et qui peut-être en est secrètement heureux, eh bien ! Seigneurs, je parlerai puisque vous m’y forcez.

« Il n’y a qu’un secret, c’est d’être aimable, commence-t-elle. Il faudrait l’être toujours – je ne dis pas que l’amabilité soit toujours facile. Pourtant, c’est le seul secret. Être aimable, pour les femmes comme pour les hommes qui ne sont pas si différents…

L’affirmation est scandaleuse. Personne ne songe à la relever.

Une heure encore, ils entendent la danseuse exalter l’alliance des deux principes féminin et masculin, fusion charnelle et fusion mystique, l’une et l’autre insupportables.

— Mystique ? lâche Thomas, sursautant à ce mot.

— Bien sûr, font ensemble les Persans, épanouis.

— Pourquoi pas ? ajoute Abraham.

— Que pourrait-elle être d’autre ? laisse tomber dédaigneusement le brahmane.

— Mystique, insiste Shobita.

Jamais elle n’a été aussi désirable. Les Persans colorés pâlissent, la pâleur d’Abraham s’avive, Thomas passe du mat au rouge et l’astrologue descend sur terre.

Elle parlera encore une heure, s’interrompant quatre fois pour chanter. Des chansons d’amour. Mais chanter, c’est encore parler. Et c’est là-dessus, sur un dernier accord de cithare et les derniers mots d’une plainte amoureuse, qu’elle s’inclina devant les cinq hommes sidérés et se leva d’un seul élan parti des reins, jaillissement ondoyant de ses charmes soudain déployés, et disparut.

Les cinq hommes sortirent ensemble de la maison, dans un état indescriptible de ravissement et de déception. Ravissement qui avait de si loin dépassé leur attente. Déception d’être frustrés de son accomplissement dans les bras de la devadasi.

Tous frustrés ? La question les frappa dans le crépuscule. Tous les quatre plantés là à la nuit tombante qui déjà estompait les visages et empêcherait bientôt de se reconnaître. Tous les quatre ? N’étaient-ils pas cinq ? Ils ne l’étaient plus.

Chose incroyable, chose impossible, Abraham manquait comme s’il s’était rendu invisible à l’instar d’un parayan, ces magiciens, plus craints que les démons.

— Abraham ! appela Thomas, imaginant qu’il avait pris de l’avance.

— Il ne viendra pas, dit le brahmane, sarcastique. Il a mieux à faire.

Dans la rue, Dappula prit à gauche vers le temple de Trippunittura, et les Persans à droite, vers le port et le navire qui les avait transportés. Thomas, une fois revenu sur terre – cela lui prit longtemps –, se retrouva seul.

Shobita avait choisi Abraham.

Il aurait juré que son choix se serait porté sur l’un de ces Persans venus de si loin, si éloquents sous leurs turbans en boule, derrière leurs bedaines renforcées de larges ceintures de soie assorties de poignards courbes aux fourreaux cloutés de rubis. Aux regards très sagaces, à la lèvre lourde, à la barbe soyeuse, aux paroles fleuries.

Il reste là, immobile, les pieds dans la boue sous la pluie tiède qui vient de reprendre et tambourine sur les tuiles rouges de la Petite Maison, crépitement qui doit s’entendre sous le toit où Abraham et Shobita sont seuls désormais, solitude qui le poignarde. Que lui a-t-elle trouvé ? Que lui trouve-t-elle à l’instant même ? Que lui trouvera-t-elle encore et combien de temps ?

La tentation ridicule l’assaille de guetter la sortie de l’injuste et détestable élu. Pour quoi faire ? L’attendre ne changerait rien, en vérité aggraverait sa frustration.

Les passants qui se hâtent de rentrer chez eux – la nuit est noire maintenant – le bousculent. Pour la première fois de sa vie, il lance un coup de pied à un chien qui l’a frôlé, le rate, et glisse dans la boue. Il s’ébroue avec fureur, lui, le nonchalant. Et se dirige vers sa maison où Cécile l’attend.

Sous la véranda de la chambre haute, Abraham hésite encore, les mains crispées à la balustrade de teck, suivant du regard sans les voir les fanaux des navires qui croisent devant la passe, tandis que Shobita l’attend sur son lit, plus belle que la reine de Saba devant Salomon.

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