Le vin de Paris

Marcel Aymé · Chapitre 1 sur 8

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Le vin de Paris

L’indifférent

 

Le lendemain de ma sortie de prison, par un après-midi de juillet, je me présentais au bar de la Boussole, un établissement miteux sur le côté passant du boulevard Rochechouart. Je venais trouver là un certain Médéric, surnommé « Médé Clin d’œil », en me recommandant d’un de ses amis, devenu le mien pendant les derniers mois de ma détention. En entrant à la Boussole, je pus croire que j’étais le seul client, mais le patron, debout derrière son zinc, me découvrit, assis dans l’ombre au fond du bar, un groupe de trois buveurs avec lesquels il était en conversation. L’un de ceux-ci, un grand et gros homme aux cheveux blancs, au petit œil de rat, était justement Médéric. Je parle à dessein de son petit œil parce qu’il était borgne, d’où son surnom de « Clin d’œil ». Bien que le cafetier s’exprimât surtout à son intention, il observait un silence bienveillant et laissait aux deux autres le soin de

 

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lui répondre. Les comparses paraissaient assez insignifiants. Le plus bavard était un petit homme à épaules avec une grasse figure de faux dur et un chapeau vert bouteille très sur l’œil. L’autre, malingre, vêtu de noir, avait l’air d’un huissier souffreteux.

« Écoute, Médéric, disait le patron, je vais te dire une chose bien réelle. Avant la guerre, je laissais pas passer une semaine sans aller à l’Européen ou à Bobino, ma parole d’honneur. J’ai la prétention que les chanteurs, je m’y reconnais aussi bien que dans la limonade. Quand on vient me dire André Claveau, je réponds d’accord, il est caressant, mais question organe...

– Mille excuses, coupa le faux dur, mais laisse-moi te rétorquer. D’abord, tu n’es pas objectif.

– C’est ça, ricana le patron. Je débute dans la vie. Je m’appelle Durandeau.

– Désiré, veux-tu me permettre ?

– Durandeau, je te dis, que je m’appelle. »

Tels étaient, à bien peu près, les propos qui se tenaient au bar de la Boussole quand je

 

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m’approchai du zinc. Médéric souriait avec bonté. Avant de me présenter à lui, je souhaitais entendre parler cet homme que j’apercevais pour la première fois, mais la conversation devait se poursuivre longtemps avant qu’il s’y décidât. J’avais commandé un jus de fruit. Tout à son propos, le patron me servit machinalement, presque sans quitter des yeux ses interlocuteurs. Entra une fille brune et mince, vêtue d’une robe rouge en artificiel, les yeux noirs aux reflets de cuivre et des boucles noires collées sur le front à la gomina. C’était une jolie figure de peau de vache, aux traits fins, dans les vingt ans d’âge. La taille souple, elle marchait avec un léger déhanchement de pierreuse, et sa croupe paraissait sensible comme un pendule. Elle vint droit au zinc et, avant de rien commander, leva sur le cafetier un regard d’anxieuse interrogation. Il secoua la tête, l’air excédé, comme impatienté de la voir s’entêter dans un refus de l’évidence. Ils échangèrent à voix basse quelques paroles que je n’entendis pas. À plusieurs reprises, la peau de vache risqua un coup d’œil furtif du côté de Médéric et il me sembla qu’une lueur de colère

 

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s’allumait dans ses yeux noirs aux reflets de cuivre.

« Moi, dit le faux dur, j’ai la psychologie suivante, c’est que quand et lorsque un directeur de salle allonge à un chanteur un cachet de dix sacs par soirée, je dis attention, pas fol il est, monsieur le directeur. Il a compris.

– Pardon, répliqua le cafetier, je me permets de t’observer un léger détail. Moi, je te cause organe et sentiment de la chose et toi tu me réponds argent. J’estime que tu n’as pas le droit...

– Si tu me cherches des poux dans ma psychologie... »

Leur bavardage s’éternisait sur le même propos. Médéric ne disait toujours mot. De temps à autre, le regard de son petit œil de rat se fixait sur moi. Ce ne pouvait être qu’une curiosité vague ou l’habitude de s’informer par soi-même. À trois pas de moi, la fille en artificiel rouge rongeait son frein en buvant un jus de fruit. Il semblait à chaque instant qu’elle fût sur le point de laisser éclater son indignation ou sa rancœur. Enfin, Médé parla.

 

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« Bien sûr, mes enfants, bien sûr », dit-il d’une voix débonnaire.

Ces paroles, qui mirent fin à la dispute, ne m’apprenaient pas grand-chose sur le compte de Médé Clin d’œil. En tout cas, son silence était plus significatif que sa parole. L’homme devait être plutôt réservé. Quittant le comptoir, j’allai au trio.

« Monsieur Médéric ? demandai-je. J’ai une commission à vous faire. »

J’avais parlé d’une voix presque confidentielle et je reculai d’un pas pour faire entendre que la commission l’était également. Le faux dur me toisa d’un air soupçonneux en rejetant son chapeau en arrière et le foutriquet en noir affecta d’ignorer ma présence. Avec beaucoup de bonne grâce, Médé se leva et me précéda vers l’entrée du bar. Au passage, la peau de vache essaya de le retenir et lui murmura quelque chose à l’oreille. Il se déroba avec un sourire affable et jeta derrière lui :

« Je ne sais rien de rien et d’abord, je ne le connais pas. »

 

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Elle parut ne pas le croire et, la bouche pincée, le suivit d’un regard chargé de rancune. M’ayant désigné un siège à la première table près de la porte, Médé s’assit lui-même, adossé à la vitre.

« Je vous ai parlé d’une commission, dis-je. Ce n’est pas tout à fait ça. Je viens de la part de Christophe-le-Belge. »

Médé fit signe qu’il connaissait Christophe et me laissa poursuivre. Entre les paupières baissées, son petit œil dur et intelligent m’observait très attentivement, sans une seconde de distraction. Je comprenais qu’il ne m’avait pas placé au hasard, mais dans un éclairage favorable à cet examen. Quand je lui eus expliqué comment j’avais connu le Belge et pourquoi il m’avait adressé à lui, Médéric me répondit qu’il n’était plus dans « les affaires » et ne pouvait m’obliger mieux qu’en me donnant de bons conseils.

« Quand la guerre est venue, j’ai compris ; autrefois, il m’est arrivé de me trouver dans des coups durs, mais pendant l’exode et l’occupation, j’ai été frappé au cœur, j’ai eu de la peine pour mon pays. ‶Médé, je me suis dit, tu as fait comme

 

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tous les Français, tu as voulu jouir de la vie, et total, ton pays se trouve dans la détresse.″ Bien sûr qu’à cinquante ans passés, je n’allais pas m’envoyer au labeur, mais je me suis décidé à vivre dans la dignité. Depuis trois ans, je ne m’occupe plus de rien. Les affaires en or, je les regarde passer et je vis sur mon capital. Mes économies, elles ne sont pas lourdes, mais j’y vais modeste. »

Médé se moquait de moi. Je voyais son unique petit œil briller de malice pendant qu’il me racontait ces foutaises. Il en remit :

« Ma récompense, c’est quand le maréchal nous cause à la radio. ‶Médé, que je me dis dans ma conscience, tu as le droit de répondre présent. ″

– Je ne regrette pas d’être venu vous voir, dis-je. Si jamais vous entendez parler d’une place de sacristain... »

Médé voulut bien sourire de ma boutade.

« Plaisanterie à part, écoute-moi. Le labeur honnête, celui qui fatigue la bête, ça donne bien

 

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des satisfactions aussi.

– Sans compter qu’on ne fera jamais assez pour l’artisanat. »

Je fis mine de me lever. Il posa doucement sa main sur mon épaule et me maintint sur ma chaise.

« Tu es vif, un peu sec, j’aime bien ça. Comme je te l’ai dit, je ne suis plus rien, mais j’ai encore de bons amis, des hommes que j’estime sans les approuver. Des fois, je leur fais un peu de morale, je leur cause honneur et tout le tenant. Ils comprennent, tu sais, ils ne demanderaient qu’à bien faire. Seulement, voilà, ils ont des charges. Une vieille maman à dorloter, ou des enfants à éduquer ou bien le coup de mordu pour des ambitieuses qui ne pensent qu’au vison, au diamant, au tabouret de bar. Et voilà des hommes obligés de rester sur la brèche. J’y pense, qu’est-ce que tu faisais donc à la Centrale ?

– Une affaire de tiroir-caisse. Je m’en étais tiré avec huit mois.

– Et avant le coup du tiroir-caisse, qu’est-ce

 

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que tu fabriquais ? »

Je n’avais pas envie de répondre à la question et ma physionomie dut se durcir. Médé laissa passer un temps et me demanda doucement :

« Ton papa est toujours en prison ? »

Contrairement à ce qu’il avait pu croire, la question ne me surprit guère. Mon père, avant d’être arrêté pour une grosse affaire de marché noir, tenait un restaurant rue Saint-Georges et le bar du sous-sol était très fréquenté après six heures du soir. Je ne me souvenais pas d’y avoir aperçu Médé, mais sauf exception, je n’avais jamais prêté qu’une médiocre attention à la clientèle.

« Il en a encore pour deux ans, répondis-je.

– Tu ne me feras pas croire qu’il te laissait sans un ?

– Tout a été saisi, le compte en banque bloqué, le liquide chez la grande Betty. Moi, il me restait de la monnaie.

– Je veux bien. Mais tu avais des relations dans le coin. Tu aurais pu te débrouiller quand même.

 

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– J’aurais pu. »

Je répondais sèchement, et même un peu plus que je n’avais souhaité. Médé devint sérieux. Je devais avoir cet air froid et fermé qui m’a déjà valu presque autant d’ennuis que de satisfactions. Il prit encore le temps de m’examiner longuement. Son petit œil inquisiteur avait perdu toute expression d’ironie. J’y pouvais lire un intérêt nouveau.

« La grande Betty, tu aimerais peut-être lui dire deux mots ? demanda-t-il.

– Rien du tout.

– Sans parler du bijou et de la fourrure, ton papa lui a laissé la grosse somme. »

Médé insista en vain, raillant ce qu’il appelait mes scrupules. Je lui expliquai brièvement que les scrupules m’étaient aussi étrangers que les remords, mais j’eus quelque peine à lui faire entendre que je réglais mes actions sur mon bon plaisir plutôt que sur des raisons et jamais sur des principes. Il parut choqué et soupira, de mauvaise humeur :

 

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« C’est bien les jeunes gens. Avec des salopes qui vous arrangent le patrimoine, on est pour la délicatesse, mais à côté de ça, on va s’expliquer avec le tiroir-caisse du marchand de crayons. Admettons. Et qu’est-ce que tu voudrais faire, maintenant ? »

J’eus d’autant plus de mal à le lui expliquer que je n’avais formé aucun projet précis. Ce que je souhaitais, c’était de trouver une occupation qui me préservât contre une certaine disposition à l’indifférence – indifférence à l’égard d’autrui et de moi-même, au fond de laquelle je sens clairement une vocation de clochard. Pour ne pas m’y abandonner, j’ai besoin de me maintenir dans un état de tension permanente et je ne crois pas qu’il existe de profession régulière qui puisse m’en fournir le prétexte. Avant de me mettre à voler, quand j’étais sans le sou, j’avais pensé à m’engager dans les rangs des terroristes, mais je suis imperméable à l’idée de patrie comme à celle de justice sociale. Au milieu d’un groupe de fanatiques, quels qu’ils soient, mon attitude ne pouvait être que celle d’un étranger. Injurieusement indifférente, elle me vouerait à

 

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leur méfiance et à leur exécration. J’en ai du reste fait l’expérience en maintes occasions, par exemple dans ma famille où le sens de la tribu me manquait scandaleusement. Incapable d’un élan de haine ou d’amour ou d’éprouver seulement la sensation d’un monde cohérent, je suis dépourvu de ventouses sociales et, à coup sûr, voué à un rôle de spectateur incurieux dans une marge sordide, à moins de me tenir en haleine par une existence de péripéties et d’alarmes pressantes. J’essayai donc d’exprimer à l’usage de Médé, sous un aspect pratique, cette nécessité où je me trouvais de chercher hors de moi-même la pente de l’aventure. Malgré l’économie de mes explications et mon peu d’entrain à convaincre, il m’entendit très bien.

« Je vois. Monsieur veut jouer les durs. J’aime autant te le dire, ce n’est pas mon rayon et je n’ai pas ça non plus dans mes relations. Tout de même, va voir Gustave, je ne le connais pas, mais j’en ai entendu parler. On dit qu’il s’occupe. »

Suivit une description du nommé Gustave que je devais trouver le soir même, vers 8 heures,

 

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dans un certain café du boulevard de la Chapelle. Là-dessus, Médé Clin d’œil me salua d’un petit signe de tête et, sans autre adieu, regagna le fond du bar. J’allai au zinc payer mon jus de fruit. La peau de vache, qui venait de régler le sien, sortit avant moi. Elle m’attendait sur le trottoir du boulevard et me demanda tout à trac, avec un accent marseillais, si je connaissais Médé depuis longtemps et si j’étais en affaires avec lui.

« Méfiance de lui, me dit-elle. Il en a fait tomber plus d’un. »

Après conversation, nous entrâmes dans un cinéma où l’on donnait un vieux film du genre opérette avec déploiement de nus. J’entrepris poliment de lui tripoter les genoux. Elle m’en dispensa et, pendant que les acteurs beuglaient sur l’écran, elle me raconta, sans égard aux protestations des voisins, une histoire assez obscure dans laquelle Médé jouait un rôle qui me parut incertain. Quelques jours après s’être querellé avec lui, un garçon qui tenait de près à la peau de vache avait disparu et, sans pouvoir fonder autrement ses soupçons, elle accusait

 

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Médé de l’avoir donné à la police. Elle venait de recommencer son récit lorsqu’une ouvreuse, à la prière d’un spectateur, vint l’inviter au silence. En sortant du cinéma, elle me donna pour le soir même un rendez-vous auquel elle ne devait pas venir. Je ne l’ai jamais revue.

À 8 heures, je pénétrais dans ce café du boulevard de la Chapelle où je devais trouver Gustave. Au portrait que m’en avait fait Médé, je le reconnus facilement. Il avait l’air d’un petit employé de bureau, mal avenant et vétilleux.

« Je viens de la part de Médé.

– Je ne connais pas Médé, dit-il en appuyant sur chaque mot comme pour lui faire rendre tout son sens.

– Comme vous voudrez.

– Il ne s’agit pas de mon bon vouloir. Je ne connais cas le Médé en question. C’est un fait. Passons. Êtes-vous prêt à partir demain matin pour un voyage de huit ou dix jours ?

– Je suis prêt », répondis-je.

Nous restâmes un moment sans parler. Gustave

 

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me demanda :

« Vous ne me posez pas de question ?

– Non.

– Rendez-vous demain matin à neuf heures à la gare de l’Est, devant le guichet de distribution des billets pour Troyes. Bagage à main aussi réduit que possible. »

Je me levai. La conversation n’avait pas duré cinq minutes et je partais sans avoir consommé.

À la fin de la soirée, dans le café de la place Pigalle où j’attendais en vain la fille en artificiel, je vis venir à moi un ancien camarade de lycée, accompagné de son père qu’il venait de conduire au théâtre. Avec une cordialité impétueuse, il m’entretint de nos anciens condisciples, de ses occupations. Le père, non moins cordial, soutenait l’évocation du temps de notre adolescence par de tendres bêlements. Je les écoutais sans plaisir, sans ennui non plus, en m’appliquant courtoisement à paraître présent à leur propos. Je n’y réussissais pas toujours et, comme la conversation languissait, je les

 

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informai que je venais de purger huit mois de prison pour vol. Je ne tirais aucun orgueil de cette aventure et ne prenais nullement plaisir à les scandaliser. Cette absence de fanfaronnade les épouvanta plus encore que mon aisance. Le vieillard se mit à larmoyer et à baver sur le col de son veston. Partons, papa, dit mon camarade avec un accent de noblesse mélancolique et il l’emmena par le bras, après avoir déposé devant moi deux billets de cent francs que je ne me fis pas faute d’empocher.

 

L’expédition à laquelle je pris part avec Gustave et deux autres jeunes gens de mon âge dura, comme prévu, un peu plus de huit jours. Elle n’était pas aussi dangereuse que les airs plastronnants de tels de nos compagnons auraient pu le faire croire à notre retour. Il s’agissait de piller des fermes isolées, dans le pays d’Othe, après en avoir massacré les occupants. C’est assez facile. En général, les paysans ne sont pas armés et l’agresseur a presque toujours le bénéfice de la surprise. Gustave, très

 

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judicieusement, choisissait d’attaquer les fermes dès les premières heures de l’aube, à l’heure où les aboiements des chiens n’alarment plus guère les fermiers. En outre, la clarté du jour naissant est une commodité pour la surveillance des issues car la grande affaire est de ne laisser échapper personne. Gustave dirigeait les opérations avec méthode. Il aimait la besogne bien faite et avait la minutie hargneuse d’un contremaître du crime. Il tuait soigneusement, sans exaltation ni cruauté, au contraire de Fred et de Pierrot, nos deux complices, qui s’enivraient facilement de massacre et torturaient sans nécessité. Pour moi, je m’acquittais de ma besogne avec sang-froid en surmontant toutefois une assez vive répugnance que le spectacle du sang, de l’agonie et des visages révulsés par la terreur ne cesseront jamais, je crois, de m’inspirer. L’idée de la mort, en revanche, ne risquait pas de heurter en moi le sens de l’espèce. Il faut avoir été clochard vers sa vingtième année, comme je l’ai été, avoir promené, pendant des jours, sa faim et son ennui parfait sur les bancs publics ou parmi les foules affairées et s’être senti invisible parmi ses

 

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semblables pour saisir, dans son évidence agressive, le mensonge de la solidarité humaine. Il est vrai que de ce côté-là, dès mon enfance, j’éprouvais la sensation d’un aimable néant ou plus exactement, la certitude qu’il s’agissait d’un échange très superficiel. Enfin, l’idée de la mort, que ce soit la mienne ou celle des autres, n’éveille en moi aucune appréhension d’ordre religieux. Le souvenir de mes crimes m’est désagréable en tant qu’il fait surgir à mon esprit des images parfois répugnantes, mais il ne me trouble pas plus que ne saurait le faire l’évocation des crimes de l’un quelconque de mes complices. Gustave ne tarda pas à apprécier mon sang-froid, mon intelligence du crime et plus encore peut-être cette indifférence polie aux hommes et aux événements, qui suffisait à créer dans notre bande, à ce qu’il affirmait lui-même, un climat d’aimable discipline. Il paraît aussi, toujours d’après Gustave, que le style sobre et discret dans lequel je tuais mes victimes était un régal pour les connaisseurs. Il en vint très vite à me témoigner sa confiance, accueillant volontiers mes suggestions et m’abandonnant le soin de certaines

 

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missions délicates. Toutefois il ne devait jamais me révéler le nom du patron pour le compte duquel nous opérions. Nos expéditions furent presque toutes des plus fructueuses et à aucun moment notre sécurité ne fut sérieusement menacée. Le troisième jour de notre arrivée, Gustave fit arrêter par la gendarmerie quelques jeunes gens réfugiés dans la forêt, gaullistes ou communistes, dont la présence en ces parages risquait de nous compromettre.

Je rentrai à Paris avec une vingtaine de mille francs en poche et restai sans contact avec Gustave jusqu’au départ de l’expédition suivante qui eut lieu une semaine plus tard. Dans l’intervalle, je rencontrai la maîtresse de mon père, connue de ses amis sous le nom de la grande Betty. Pendant les sept ou huit années de leur liaison, elle s’était efforcée de me témoigner en toute occasion des attentions maternelles qui me laissaient froid sans aller toutefois jusqu’à m’ennuyer. Nous étions en somme en bons termes. Plusieurs fois, même, le hasard avait voulu que nous fissions l’amour ensemble. Betty me demanda aimablement des nouvelles de mon

 

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père ; je n’en avais aucune, mais il devait être encore en prison.

« À propos, me dit-elle, je viens d’apprendre que tu as eu des ennuis aussi.

– Comment l’as-tu appris ?

– Par Médé. Tu le connais ? Il est venu prendre le porto chez moi l’autre samedi. Gentil, Médé. L’homme correct, et pas bête.

– Qu’est-ce qu’il t’a dit ?

– On a causé. C’est lui qui m’a dit que tu sortais de prison. Il doit revenir me voir. »

Je doutais que la visite de Médé fût désintéressée et je conseillai à Betty de se tenir sur ses gardes. Elle me parla d’un sentiment grave et profond qu’elle nourrissait depuis plus d’un an pour un garçon de très bonne famille, qui sortait « des grandes écoles » et qui s’était trouvé coincé en Algérie par le débarquement anglo-américain. Je la quittai en lui renouvelant mes avertissements quant à Médé. Il ne m’importait guère qu’elle se fit mettre sur la paille par un coquin, mais j’étais choqué par le procédé qui

 

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consistait à s’introduire chez elle en se recommandant de mon nom et malgré mon désir nettement signifié qu’on lui abandonnât, en toute quiétude, la jouissance de ce que Médé appelait mon patrimoine. L’instant d’après, je n’y pensais déjà plus.

Pendant plus d’un mois, en compagnie de Gustave et de deux ou trois autres tueurs qui n’étaient pas toujours les mêmes, j’explorai les fermes de l’Île-de-France. Au cours de ma dernière expédition, des fermiers nous tuèrent un homme tandis que je recevais une balle dans la cuisse. Gustave réussit à me ramener à Paris et à me faire entrer dans une clinique. Pris pour un patriote, j’y fus soigné avec un grand luxe d’attentions et guéris rapidement. J’étais déjà convalescent lorsque Gustave vint me rendre visite.

« Le patron m’a causé de toi. Il t’a à la bonne, tu sais.

– Je ne le connais pas, objectai-je.

– Possible, mais lui, il connaît tout le monde et il sait comment tu travailles. Pour te

 

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récompenser, il m’a chargé de t’apporter un cadeau. Regarde. Les œuvres complètes de Victor Hugo. Reliées en cuir de Russie.

– Ce sont des morceaux choisis, fis-je observer.

– Choisis, tu te rends compte ! s’exclama Gustave avec un peu de mélancolie. Moi, il ne m’a jamais fait un cadeau comme ça. Je n’ai pas ton instruction non plus. On a beau dire, celui qui est passé par les écoles, il a fait du chemin en peu d’années. Mais je suis content pour toi, tu sais. Le patron m’a dit que quand tu serais sur pied, il ne voulait plus que tu te remettes à courir les fermes. Il a pensé pour toi à du travail plus fin. »

Dès ma sortie de la clinique, Gustave m’initia à ce nouveau travail. Moyennant une certaine somme d’argent, le patron se chargeait de faire prendre l’avion à toute personne désireuse de gagner l’Angleterre. Je conduisais le client hors de Paris, dans un lieu désert où l’avion anglais était censé atterrir et je devais lui loger une balle dans la tête. L’argent et les bijoux ramassés sur la victime, qui ne partait jamais sans vert,

 

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constituaient le plus clair du bénéfice.

Ce métier-là ne me plut pas. Je n’avais pas plus de scrupules à tuer que par le passé, mais il m’est pénible d’abuser de la confiance que les gens ont mise en moi. Ma conscience reste toujours muette quand je l’interroge. Ce qui s’y passe est strictement du domaine des sensations, mais elle réagit alors avec plus d’autorité que ne le ferait, après une délibération minutieuse, la conscience d’un honnête homme. Mon premier client était un homme d’une quarantaine d’années qui me traita dès l’abord en ami et en confident. Ayant passé une heure avec lui dans le train de banlieue qui l’emmenait vers la mort, je compris que je ne me résoudrais pas à le supprimer. Je lui avouai la vérité et m’y pris assez habilement pour qu’il me promît le secret. Au cas où l’un de mes complices l’interrogerait, il devait répondre qu’un changement soudain survenu dans ses affaires l’avait obligé à abandonner son projet au dernier moment. Le bonhomme laissait quelques billets de mille dans l’aventure, mais trop heureux d’avoir sauvé sa peau, il m’accablait de ses effusions, sans égard à ma condition d’assassin

 

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professionnel. Partis de Paris vers 6 heures du soir, nous étions rentrés à 8 heures.

Ce même soir, je rencontrais la grande Betty dans un couloir de métro.

« Je suis content de te voir, me dit-elle, je pars demain. »

Des gens passaient à côté de nous. Elle me poussa au mur et ajouta à voix basse :

« Je pars demain soir pour l’Angleterre. Médé a trouvé une occasion pour moi.

– En avion ?

– Oui. »

Je lui souhaitai bon voyage. Elle me chargea de ses amitiés pour mon père. Je n’étais pas surpris d’apprendre que Médé était mon patron. L’excessive discrétion de Gustave à son endroit m’en avait depuis longtemps donné le soupçon. D’autre part, je me souciais peu du sort qu’il réservait à Betty. Ce qui me fâchait, c’était l’indiscrétion du procédé à mon égard, qui frisait l’abus de confiance.

Le lendemain, je recommençai seul le voyage

 

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effectué avec le client et j’arrivai vers six heures du soir au soi-disant terrain d’atterrissage. Dans le courant de la matinée, Gustave m’avait confirmé que le patron s’occupait lui-même d’une affaire qui devait trouver cette nuit sa conclusion normale. Le terrain d’atterrissage était une grande prairie en bordure de la forêt dont elle était séparée par un terrain vague où se dressaient quelques pans de murs d’une ferme incendiée. C’est dans la cave de cette maison qu’avaient lieu les exécutions. Gustave, au cours du voyage d’études que nous avions fait ensemble, ne m’avait rien laissé ignorer et nous avions même procédé à une répétition. Assis parmi les ruines à l’abri d’une touffe de genêts, je vis venir mes voyageurs de très loin et fus les attendre dans la cave. Médé portait galamment la mallette de Betty. M’étant placé dans le champ de son œil borgne, il entra dans la cave sans me voir et je n’eus aucun mal à le désarmer. Il fit bonne contenance et s’assit sur un billot de chêne que je lui désignai. Ma présence dans cette pénombre inquiétait Betty qui se mit à criailler et à geindre qu’on lui cachait quelque chose. Médé lui

 

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commanda le silence et fit signe qu’il se disposait à m’écouter.

« Il me semble, lui dis-je, que tu t’occupes de mon patrimoine ?

– Je voulais te faire la surprise de te rendre ce qui t’appartient, mais je vois que tu as été averti. Une indiscrétion de madame, probablement.

– Je crois que cet argent-là, je n’en aurais pas vu souvent la couleur. En tout cas, cette affaire-là ne te regardait pas. Je croyais te l’avoir fait comprendre quand tu m’en as parlé. »

Médé attira mon attention sur la grande Betty qui manœuvrait sournoisement à gagner la porte. Je la repoussai au fond de la cave en dépit de ses protestations. Médé se recueillit une minute et prit la parole. Son petit œil de rat brillait dans la pénombre.

« La justice est quand même la justice, prononça-t-il. J’estime qu’un père de famille dans le malheur doit être protégé, même si son fils est trop jeune pour avoir conscience de ses droits. Le labeur du père doit profiter d’abord à ses enfants.

 

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Aujourd’hui on ne respecte rien. Résultat, l’homme s’indigne et il a raison. Quand ton père est allé en prison, madame devait te remettre l’argent et se mettre au travail en attendant qu’il soit libéré.

Betty protesta que mon père ne lui avait rien

laissé. Médé n’eut pas de mal à l’amener à se contredire et lui reprocha d’avoir eu des amants. La dispute s’envenima et je commençais à m’ennuyer. Betty eut le mauvais goût de me rappeler qu’elle s’était donnée à moi. Ils se reprochèrent mutuellement des propos désobligeants qu’ils avaient tenus sur mon compte. Pour en finir, je pris dans ma poche le revolver de Médé, le jetai au milieu de la cave et sortis en tirant la porte derrière moi. J’entendis des éclats de voix, un bruit de course et de piétinement. Quelques minutes plus tard, j’étais assis dans l’herbe lorsque j’entendis le bruit d’une détonation assourdie. Échevelée, Betty apparut au haut de l’escalier et j’en eus comme une déception. Mais je crois qu’un autre dénouement m’eût également déçu.

 

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