Le vin de Paris

Marcel Aymé · Chapitre 2 sur 8

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Le vin de Paris

Traversée de Paris

 

La victime, déjà dépecée, gisait dans un coin de la cave sous des torchons de grosse toile, piqués de taches brunes. Jamblier, un petit homme grisonnant, au profil aigu et aux yeux fiévreux, le ventre ceint d’un tablier de cuisine qui lui descendait aux pieds, traînait ses savates sur le sol bétonné. Parfois, il s’arrêtait court, un peu de sang lui montait aux joues et le regard de ses yeux inquiets se fixait sur le loquet de la porte. Pour apaiser l’impatience de l’attente, il prit une serpillière qui trempait dans une cuvette d’émail et, pour la troisième fois, lava sur le béton une surface encore humide afin d’en effacer les dernières traces de sang qu’avait pu y laisser sa boucherie. Entendant un bruit de pas, il se releva et voulut s’essuyer les mains à son tablier, mais il se mit à trembler si fort que le tissu leur échappait.

 

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La porte s’ouvrit pour laisser passer Martin, l’un des deux hommes attendus par Jamblier. Le nouveau venu, qui portait une valise dans chaque main, était un homme court et râblé, d’environ quarante-cinq ans, sanglé dans un pardessus marron, très usé et si étroitement ajusté qu’il collait à la raie des fesses et faisait saillir ses puissantes omoplates. Cravaté en ficelle, il portait, piqué sur sa cravate, un important fer à cheval en argent et, sur sa grosse tête ronde, un surprenant chapeau noir à bord roulé, luisant d’usure. L’ensemble était propre, soigné, et lui faisait la silhouette d’un inspecteur de police, telle que l’ont stylisée les dessins humoristiques. Il n’y manquait même pas la forte moustache noire, arrêtée au coin des lèvres. Avec un clin d’œil aimable, il salua Jamblier d’un « bonsoir, patron » auquel l’autre ne répondit pas. Derrière Martin s’avançait un inconnu, un grand et solide garçon d’une trentaine d’années, blond et frisé, aux petits yeux de porc, et qui portait également deux valises. L’homme, dont la tenue paraissait des plus négligées, n’avait pas de pardessus. Il était vêtu d’un complet sport déformé, maculé de

 

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taches, et d’un chandail couleur de rouille à col roulé qui l’engonçait jusqu’au menton.

« Ce soir, Létambot n’était pas libre, expliqua Martin pour répondre à un regard du patron. J’ai demandé à mon copain Grandgil de le remplacer. Il est franc. Avec lui, vous pouvez dormir. Et pas fatigué, il est, Grandgil. »

Méfiant, le patron scrutait le visage du frisé, dont le petit œil rusé ne lui disait rien de bon.

« Il a déjà fait le truc, insista Martin. On a même travaillé ensemble.

– Si vous le connaissez, grommela Jamblier, je n’ai rien à dire. Ne perdons pas de temps. Vous êtes en retard. »

Suivi des deux visiteurs, il se dirigea vers le coin de la cave où les torchons blancs recouvraient une forme indécise. Débarrassé de son linceul, un cochon apparut au jour de la lumière électrique. L’animal était découpé en une douzaine de quartiers soigneusement rapprochés de façon à reconstituer le porc qui se présentait le ventre béant, vidé de ses entrailles. Le patron

 

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s’effaça et laissa aux deux compagnons le temps de se rendre compte que la bête était entière.

« C’est un monsieur, apprécia Martin. Il fait combien ?

– Tel qu’il est, deux cent quinze livres. Un peu plus que celui d’avant-hier, mais à vingt livres près. Une fois réparti dans quatre valises, ça ne se connaît guère.

– À la vôtre. On voit bien que ce n’est pas vous qui avez la peine.

– Allons donc ! Des costauds comme vous ! Tenez, passez-moi une valise. »

Martin s’avança d’un pas, mais ne se pressa pas d’ouvrir la valise.

« C’est pour aller où, ce soir ?

– À Montmartre, rue Caulaincourt. Le boucher vous attendra dans la boutique à partir de minuit. Allons-y. »

Martin n’était toujours pas pressé. Un peu en arrière, immobile, Grandgil considérait les deux hommes d’un air de calme indifférence, mais ses petits yeux de porc continuaient à sourire dans sa

 

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face de bélier frisé. Jamblier redevint nerveux.

« Pressons-nous, mes enfants, dit-il d’une voix qu’il voulait cordiale et qui grinçait. Pensez qu’il commence à se faire tard. Pour être là-bas à minuit, il ne s’agit pas de s’amuser.

– Minute, patron. Il faudrait commencer par s’entendre. Vous donnez combien ? »

Le patron haussa les sourcils, l’air douloureusement surpris.

« Écoutez, Martin, ce qui est convenu est convenu. Ici, on est entre hommes d’honneur.

– Sur la question de l’honneur, je défie quiconque de m’en remontrer, déclara Martin. D’un autre côté, je n’ai pas le moyen de vous faire un cadeau non plus. Vous comprenez, on a travaillé pour vous avec Létambot. Pour livrer rue du Temple ou bien à Charonne, c’était chacun nos trois cents francs. On les gagnait bien. Cavaler la nuit par les rues avec cinquante kilos au bras, les souliers qu’on use et partout le risque des flics, tout ça pour pas plus de trois cents francs, j’estime que ce n’est pas cher payé. »

 

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Jamblier essayait de faire bonne contenance et de prendre la chose avec bonhomie, mais plus encore que les paroles de Martin, le silence attentif et légèrement ironique de l’homme à la tête de bélier le gênait.

« À voir les choses honnêtement, dit-il, c’est trois cents francs de vite gagnés, vous aurez beau dire.

– Je ne vous discute pas la question du fait. Mettons que le prix soit honnête. Mettons. Encore un coup, je ne discute pas. Ce qui est convenu est convenu. Je n’ai qu’une parole.

– Alors ?

– Dites donc, livrer rue du Temple et livrer à Montmartre, ça fait deux. Vous ne trouvez pas ?

– C’est bon, consentit le patron, vous aurez cinquante francs de plus, mais dépêchons-nous. »

Il fit encore le geste de s’emparer de la valise. Cette fois, Martin la posa derrière lui, sur le béton, et dit d’un ton sec :

« Je ne vous ai pas demandé de pourboire. Ce que je veux, c’est le juste prix de la peine et du

 

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risque. Pour livrer votre cochon rue Caulaincourt, c’est six cents francs par homme ou alors, bonsoir.

– Je vois ce que c’est. Vous voulez profiter de la situation. »

Martin rejeta son chapeau Éden sur sa nuque, découvrant une large et rose calvitie. Sa voix vibrait d’une sincère indignation.

« Bourlinguer un cochon du boulevard de l’Hôpital à la rue Caulaincourt, s’enfoncer au pas de chasseur toute la traversée de Paris en plein noir, huit kilomètres au raccourci avec la montée de Montmartre en finale, et partout les flics, les poulets, les Fritz, pour gagner six cents francs, vous appelez ça profiter ?

– Je vous donne quatre cents francs.

– À ce prix-là, cherchez des clochards. Nous, on est des hommes.

– Si j’avais su, prononça le patron d’un ton aigre, j’aurais pris les cyclistes qu’on m’a proposés ce matin. Mais j’ai pensé que vous aviez votre vie à gagner. J’en suis bien

 

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récompensé maintenant.

– Il n’y a rien de perdu, répliqua Martin. Si vous voulez deux cyclistes, je vous les trouve tout de suite. Ils seront là dans une demi-heure. »

Jamblier ne répondit pas à la proposition. Depuis deux mois, les porteurs cyclistes étaient l’objet d’une surveillance active de la police. L’avantage de la rapidité se trouvait compensé par des inconvénients graves. En fait, ils étaient plus exposés que les porteurs à pied et se faisaient prendre aussi plus souvent. Très renseigné sur les aléas de la profession, Jamblier savait qu’un porteur cycliste n’avait à compter que sur son étoile, tandis qu’un piéton exercé comme Martin, attentif, habile à prévoir le danger et à utiliser les ressources de la nuit, défendait sérieusement sa chance.

« Quatre cent cinquante ? » proposa le patron.

Martin secoua la tête, sûr de son droit et décidé à ne pas lâcher d’un centime. L’autre n’avait d’ailleurs plus d’illusions sur l’issue du marchandage et, bien qu’il se défendît encore, son entêtement n’était déjà plus que la pudeur de

 

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son avarice. La peur grandissante que son cochon ne lui restât sur les bras vingt-quatre heures de plus se changeait en panique. Alors que la partie semblait gagnée, l’homme à la tête de bélier, qui n’avait pas encore proféré un son, sortit de son mutisme. Son regard, qui luisait d’insolente ironie dans la fente étroite des paupières, se fixa sur celui du patron avec insistance, tandis qu’il demandait avec une sorte de ricanement doucereux :

« Dites, monsieur Jamblier, ici, c’est bien le numéro quarante-cinq ? »

L’étrange question fit sursauter et pâlir le patron. Au cours des derniers propos échangés avec Martin, il avait un peu perdu de vue cet auxiliaire inattendu. Avec une attention aiguisée par la peur, il l’examina de nouveau, cherchant une intention précise sur les traits de Grandgil dont les petits yeux plissés dardaient un regard hardi et lucide. Les vêtements de l’individu le rassurèrent un peu, au moins quant à son état. Ce complet élimé, taché, le chandail à col roulé n’étaient pas d’un policier.

 

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« Pourquoi est-ce que vous me demandez ça ?

– Pour rien, puisque je le sais. Monsieur Jamblier, quarante-cinq rue Poliveau. »

Le ton sur lequel étaient prononcées ces paroles contenait, à lui seul, une menace délibérée, cynique. Le patron, plein d’angoisse, se tournait vers Martin avec un regard de reproche et d’interrogation, comme pour lui demander compte de l’étrange attitude de son compagnon. Et Martin, mal à l’aise, se sentait pris en faute, car il se jugeait responsable de la conduite d’un homme qu’il avait introduit auprès du propriétaire de la cave. De plus, il venait de mentir en affirmant que Grandgil et lui avaient déjà travaillé ensemble. En réalité, ils s’étaient rencontrés l’après-midi même pour la première fois dans un petit café du boulevard de la Bastille.

 

Sous un ciel bas, dans le grand vent du nord qui soufflait sur le canal vers la Seine, le jour semblait mourir de froid. Adossé au comptoir, dans la pénombre chaude de l’établissement, Martin regardait à travers la vitre le crépuscule

 

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glacé où passaient des silhouettes torturées par la bise. De l’autre côté du canal, les façades du boulevard Morland s’assombrissaient dans le déclin d’une clarté mate. Au lieu de fondre les objets, la lumière du soir durcissait les lignes et les plans. À côté de Martin, Grandgil, également adossé au comptoir, regardait avec une grande attention cette agonie lucide du crépuscule. Peut-être sensibles à la mélancolie de l’heure, les autres clients étaient silencieux, sauf un vieux marinier, tout amenuisé par l’âge, qui était assis dans le coin le plus obscur du café, immobile, les mains à plat sur la table et le corps très droit, flottant dans sa vareuse de drap bleu, il parlait seul, d’une voix grêle, presque sans portée, dont le chevrotement avait la douceur d’une prière du soir. L’un des poignets blancs et menus conservait les traces d’un tatouage que la vieillesse avait à demi effacé.

« La vie ressemble à ça, dit Martin en désignant le paysage qui sombrait derrière la vitre. Quand on la regarde, la salope, elle vous fait froid jusqu’aux boyaux et encore plus loin. »

 

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Grandgil, à qui le propos n’était pas précisément destiné, acquiesça d’un signe de tête sans détourner son regard. Il semblait chercher dans ce morceau de crépuscule quelque chose de plus précis qu’une image de la vie. Le patron donna la lumière et tira sur la vitre le rideau bleu de la défense passive. Lentement, les deux hommes se retournèrent, face au comptoir, et leurs regards se croisèrent. Inconnus l’un à l’autre, il semblait à Martin que cette longue contemplation eût créé entre eux un lien de sympathie, quoique le voisin n’eût pas l’air de lui marquer autrement d’intérêt. Dans son coin, le vieux marinier, apparemment troublé par la lumière électrique, avait suspendu son monologue et, le front soucieux, regardait ses mains qui s’agitaient fébrilement sur la table. Enfin, il se tourna vers le comptoir et appela d’une voix impatiente : « Fillette ! » Au troisième appel, la patronne prit dans le tiroir-caisse un morceau de papier sur lequel étaient tracés trois mots qu’elle épela péniblement :

« Formose... Taïwan... Foutchéou... Vous avez compris ?... Formose... »

 

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Le vieux fit signe qu’il avait entendu et se remit à parler seul.

La patronne expliquait à un client :

« Vous comprenez, il se raconte sa campagne de Chine, comme il dit. Mais ce qui arrive, c’est que les noms lui sortent de l’esprit et le voilà perdu. Aussi, des noms pareils, comment voulez-vous ? On se demande où c’est qu’il a été les chercher. Moi qui les répète dix fois dans une après-midi, j’ai seulement du mal à les lire. Et mon époux, c’est la même chose. »

Grandgil parut s’intéresser au marinier retourné à la poursuite de ses souvenirs.

« Les vieux ne sont pas si à plaindre qu’on croit, fit observer Martin. Ils repensent toujours à dans le temps et les souvenirs ; c’est comme le vin, plus ils sont vieux, plus ils sont bons. Et quand ils sont frais, bien souvent, on en a gros cœur. Pas vrai ? »

Le voisin répondit par une espèce de grognement. Martin fut presque froissé de cette indifférence. Il examina le lourd profil de

 

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l’individu, le complet usé, malpropre, le chandail à col roulé et jugea qu’il avait affaire à un garçon fruste, sans éducation, probablement un manœuvre et pas la crème. Martin eut pourtant conscience que le dépit risquait de le rendre injuste. Pris d’un vague remords et cédant aussi à une disposition du moment qui l’incitait à s’épancher, il reprit :

« Voilà un vieux, tout ce qui lui reste de ses vingt ans, c’est sa guerre de Chine. Moi qui ai fait celle de 14, je n’ai pas encore l’âge de la trouver belle, il faut croire. »

Grandgil n’ayant pas prêté à cette réflexion plus d’attention qu’à la précédente, Martin renonça à l’entretenir et se prit à penser à la guerre de ses vingt ans. Comme à l’ordinaire, une image entre toutes s’imposait à sa mémoire et à sa méditation, celle d’un jeune soldat de l’infanterie coloniale armé d’un grand couteau passé dans son ceinturon, escaladant une haute muraille de rochers à pic sur le détroit des Dardanelles. Pendant que les canons de la flotte balayaient le plateau bordé par une ligne de

 

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tirailleurs turcs, le soldat Martin Eugène ne voyait de la bataille que les pieds du sergent qui le précédait dans l’escalade et, tout près de lui, les minuscules geysers de terre sèche et de roche éclatée, soulevés par les balles turques. Soudain, les pieds sur lesquels butait son regard semblèrent s’envoler. Dressé sur le bord de l’escarpement, le sergent esquissait un geste violent et, après une hésitation qui était comme un effort de rétablissement, tombait dans le vide à la renverse. À sa place, surgissait une haute silhouette grise dans laquelle Martin Eugène, né à Paris rue des Envierges en 1894, plantait son couteau jusqu’au manche.

Une ou deux fois par an, il lui arrivait de raconter l’histoire du coup de couteau devant des amis ou des femmes, non sans un calcul de prestige. Avec des airs de mauvais coucheur, démentis par sa ronde figure de brave homme, il prétendait même qu’ayant ainsi éprouvé l’efficacité d’un couteau bien en main, il portait toujours sur lui un solide eustache, évitant de préciser que cette arme n’avait jamais rempli d’autre office que celui d’un canif. En réalité,

 

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lorsqu’il pensait à son aventure, seul avec lui-même, c’était toujours avec un peu de mélancolie, parfois même avec le regret que les circonstances ne lui eussent pas épargné telle nécessité. Ce soir, pourtant, il revivait la minute meurtrière avec une certaine précision complaisante. Les images de l’escalade, du sergent et du soldat turc étaient traversées par un visage de femme et par le souvenir d’une querelle encore chaude, encore douloureuse, qui lui inspiraient comme un désir de violence. À son insu, ses yeux cherchaient autour de lui une silhouette d’homme pour mieux assurer sa mémoire.

« Formose... Taïwan... Foutchéou... » épelait la patronne.

Vêtue d’une ample jupe noire et d’un fichu noir, une femme entra dans le café et vint prendre le bras du marinier.

« Venez, papa, c’est l’heure de la soupe. Il est six heures et demie. La bouillotte est déjà dans votre lit. »

Après leur départ, des habitués de

 

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l’établissement échangèrent quelques réflexions sur la vie du vieux marinier et sur sa campagne de Chine. Deux hommes disputèrent sur le propos de savoir si les Chinois mangeaient coutumièrement les yeux de leurs défunts. D’autres, en partant de l’âge du marinier, essayaient de fixer l’époque de sa campagne de Chine. Le nom de l’amiral Courbet qui revenait souvent dans ses monologues, fut jeté dans la conversation et Martin, jusque-là silencieux, déclara d’une voix agressive, en se prévalant de son expérience de combattant des Dardanelles, que tous les amiraux étaient des cons. La violence du ton surprit et fit réfléchir. Les hommes croyaient voir dans ces paroles une allusion à l’actualité politique où les amiraux avaient encore un rôle.

« Pourquoi dis-tu ça ? Tu penses à qui ? demanda une voix.

– Je pense aux amiraux, quoi. Y a personne ici qui soit amiral, je suppose. »

« J’ai compris », dit une voix et, de l’autre bout du comptoir, un forcené à l’œil noir se rua vers

 

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Martin pour lui parler dans le nez. Martin ne savait pas ce que l’autre avait compris et il ne devait pas le savoir. Un consommateur voulut retenir le forcené. Celui-ci lui échappa et dans sa hâte de se trouver en face du contempteur de l’amirauté, il ne prit pas le temps de contourner Grandgil. L’ayant bousculé assez rudement, il fut arrêté dans son élan par une poigne solide. Grandgil, en même temps, lui prenait le bas du visage dans sa grande main et le repoussait d’une brusque détente, mais sans brutalité. Le forcené courut ainsi quelques pas en marche arrière et se laissa absorber par un groupe pacifique au milieu duquel il se mit à aboyer :

« J’ai compris ! Les poulets ça va toujours par deux ! J’ai compris ! »

Martin se défendait à grands cris d’être un policier, offrait de montrer ses papiers, les déployait, jurait qu’il avait fait de la prison pour injures à agents. Les clients regardaient ailleurs et restaient silencieux. Seuls répondaient aux adjurations de Martin les gloussements du forcené. Le plus irritant était l’attitude des

 

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patrons du café qui s’efforçaient, par des sourires et des mimiques, d’apaiser l’agitation de Martin et lui témoignaient, ainsi qu’à son compagnon, l’empressement aimable et respectueux qui était de règle avec des inspecteurs de police. Cependant, Grandgil ne paraissait nullement contrarié de la suspicion dont il était l’objet, mais plutôt amusé, et promenait sur l’assistance le regard assuré de ses petits yeux de porc, luisants d’ironie. Tant de calme finit par avoir sur Martin une action apaisante.

« Tiens, dit-il, j’aime mieux en rire. Allons-nous-en, petit. Et en route pour la préfectance. »

Il paya les deux apéritifs, le sien et celui de l’homme qu’il regardait comme un ami, bien qu’il n’eût pas encore réussi à en tirer une parole. Grandgil le laissa faire et lui emboîta le pas.

La nuit était noire, le vent rapide. Durant le trajet qu’ils firent ensemble jusqu’à la Bastille, Martin fit à lui seul presque tous les frais de la conversation. Drôle de journée et qui avait drôlement commencé pour lui. Déjà le matin, au petit déjeuner, Mariette avait un air pas comme

 

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d’habitude. Et à midi...

De loin en loin, Grandgil répondait à ses confidences par un son nasal inarticulé. Martin finit par soupçonner qu’il écoutait distraitement et voulut changer de propos.

« Je ne suis pas le seul à avoir de ces ennuis-là. Probablement que tu as les tiens aussi.

– Non.

– Tu as de la chance. C’est peut-être que les femmes ne t’intéressent pas beaucoup non plus.

– Ça doit être ça.

– Ce qui compte d’abord, c’est de manger, surtout par les temps qui courent. Quand on se trouve dans une mauvaise passe, qu’on est juste sur le bifteck, on a plus de défense aussi avec les femmes. Pour celui qui ne mange pas à son appétit, l’amour reste quand même en dessous du ventre. Sur la question de gagner sa vie, moi, je n’ai pas à me plaindre, je m’en suis toujours bien tiré. C’est peut-être pourquoi je suis plus exposé qu’un autre sur le fait de l’amour. Qu’est-ce que tu fais, toi, comme métier ?

 

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– Je suis peintre, répondit Grandgil après un temps d’hésitation.

– Je me doute qu’en ce moment le bâtiment ne va pas fort. Tu te défends quand même ?

– Un petit peu.

– Écoute, si tu veux, je peux te passer un condé. Je te le dis tout de suite, il y a un risque, mais ça paie bien... Justement, ce soir... »

 

Grandgil avait posé ses deux valises vides au milieu de la table et, les mains dans les poches, jouissait de l’effarement de Jamblier. Sur sa face de bélier, le sourire de ses petits yeux plissés répandait une insolente gaieté et il semblait que le mouvement même de ses cheveux blonds et frisés fût imprimé par une onde d’ironie. Martin mesurait maintenant sa propre légèreté et la confusion l’empourprait.

« Toi, fais-moi le plaisir de fermer ta gueule, dit-il à Grandgil. Ici, c’est moi qui ai la parole. »

Le bélier ne récrimina pas, mais à son air flegmatique et au sourire de ses yeux porcins, il

 

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semblait que l’injonction ne le concernât pas. Martin se retourna vers le patron et, rageur, dit en ouvrant la valise :

« Entendu pour quatre cent cinquante.

– Monsieur Jamblier, 45 rue Poliveau, dit tranquillement le bélier, pour moi, c’est mille francs. »

Jamblier en resta bouche bée. Martin lui-même, atterré, perdait un peu la tête. Il y avait, dans la conduite de son auxiliaire, quelque chose qui le dépassait. La première intervention lui était apparue comme un manque de tact, une grossière tentative d’intimidation à laquelle se livrait un lourdaud pour peser sur le débat avec les moyens à sa portée. Il s’agissait maintenant d’un chantage effronté, méprisant la précaution d’un détour et jusqu’à l’apparence d’un prétexte. Martin y voyait même autre chose d’étrange et de presque inhumain. À grand-peine, il rassembla ses esprits et se raidit dans la volonté de faire front à l’assaut de Grandgil.

« Patron, prononça-t-il d’une voix ferme, ne vous occupez pas de ce qu’il bave. Vous me

 

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donnez deux fois quatre cent cinquante et je m’arrange avec lui. »

Le patron, hésitant, consulta Martin à voix basse. Tout compte fait, il se demandait s’il ne valait pas mieux indemniser le maître chanteur et remettre l’expédition au lendemain soir. La perte des mille francs et l’inconvénient de garder le cochon dans sa cave lui paraissaient maintenant peu de chose au regard du péril que présentait le concours du bélier.

« Faites ce que je vous dis, coupa Martin. Je réponds de tout. »

Il avait parlé à haute voix, avec un accent rageur. Le bélier n’eut même pas la curiosité de se tourner vers lui pour s’informer de la tournure que prenaient les choses. Il faisait lentement le tour de la cave, examinant les objets rangés le long des murs comme s’il en faisait l’inventaire et s’attardant à les palper. C’étaient surtout, en assez copieuse quantité, des provisions de bouche, légumes secs, sucre, jambons, saucissons, pâtes, sans compter les vins. Grandgil ouvrit un coffre en bois et en laissa retomber

 

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bruyamment le couvercle après y avoir pris une poignée de farine qu’il répandit à la volée sur un casier à bouteilles. Plus loin, avisant un gros sac de papier, il le creva du bout de l’index. Par le trou ainsi pratiqué, un jet de lentilles fusa vers le sol avec un chuintement qui alerta le patron. Celui-ci courut à ses lentilles d’un élan qui tourna court.

« Jamblier, 45 rue Poliveau, articulait Grandgil. Maintenant, c’est deux mille francs. »

Martin n’en croyait pas ses oreilles. Le bélier lui semblait décidément appartenir à une espèce d’homme encore inconnue. Jamblier, les joues en feu, les mâchoires serrées, restait planté au milieu de la cave. Les lentilles continuaient à gicler sur le béton.

« C’est bon, dit-il, finissons-en. »

Résigné à faire la part du feu, il tira de sa poche un portefeuille bourré et tendit deux billets de mille francs au bélier. Celui-ci les empocha et en cueillit au vol un troisième que Jamblier, dans sa nervosité, avait laissé échapper. Il le mit dans sa poche avec les autres et se disposa à

 

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poursuivre son inventaire autour de la cave. S’étant aussitôt convaincu de la vanité d’une réclamation, Jamblier ravala sa fureur et se hâta de remettre son portefeuille en lieu sûr. Cependant, Martin joignait Grandgil devant une pile de kilos de sucre et le saisissait par le bras en criant :

« Tu vas rendre cet argent-là ! Tu vas le rendre tout de suite !

– Laissez, dit Jamblier, je ne veux pas d’histoires.

– Vous, occupez-vous de la bidoche et foutez-moi la paix. Cette affaire-là, ça me regarde.

– Ici, je suis chez moi, répliqua le patron en haussant la voix. Je ne veux pas de bagarre dans ma cave. Vous m’avez déjà fait trop d’embêtements et j’ai payé assez cher pour au moins avoir la paix. »

Il parlait tout à coup avec une autorité qui lui avait singulièrement fait défaut jusqu’alors. Martin en fit à part soi l’amère réflexion et, lâchant le bras de Grandgil, se tourna vers le petit

 

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homme.

« C’est ça, donnez-lui raison contre moi.

– Je ne m’occupe pas de savoir lequel a raison. Je vous dis que je veux avoir la paix. »

Le bélier avait tourné le dos à son inventaire et, les yeux gais, il considérait les deux hommes affrontés. Sous ce regard, Martin ressentait vivement l’humiliation d’être pris à partie par celui qu’il venait défendre et qui n’avait osé ni un geste ni une parole contre le voleur.

« Vos trois mille francs, je m’en fous, ce n’est pas ce qui me tracasse. Mais je n’admets pas qu’il me fasse une chose pareille, à moi.

– Vous m’avez déjà mis dans le pétrin, dit Jamblier, ça doit vous suffire. Je veux avoir la paix. Restez tranquille.

– C’est bien. Vous êtes le patron, n’est-ce pas ? Allons faire les valises. »

Les deux hommes retournèrent au cochon. Chemin faisant, Jamblier murmura :

« Je me demande encore si on ne ferait pas mieux de remettre la chose.

 

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– Je vous dis que je réponds de tout. »

Martin avait un visage dur et volontaire. Le patron eut un geste court, comme s’il jetait les dés, et acquiesça d’un soupir. Ils se mirent à distribuer les quartiers de porc dans les valises. Ils les soupesaient avec attention et se les repassaient en hochant la tête, soucieux de répartir équitablement la charge. Après les avoir mis en place, ils les calaient avec des journaux froissés. Le bélier, qui se désintéressait de l’opération, était en arrêt devant un garde-manger au-dessous duquel pendaient un jambon et un saucisson. D’un coup de canif, il coupa la ficelle du saucisson qu’il rangea dans la poche intérieure de sa veste. Après quoi, il tailla au jambon une épaisse et large tranche et alla s’asseoir sur le coffre pour la manger. Tout en expédiant la besogne, Martin ne perdait pas de vue son étrange auxiliaire dont chaque geste lui était une injure et une provocation.

Les valises prêtes, Grandgil vint prendre les siennes sans y être invité. Cette bonne volonté impressionna favorablement le patron et lui fit

 

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bien augurer du succès de l’expédition. Au moment de quitter la cave, il mit dans la poche du bélier un paquet de cigarettes et, voyant Martin écarlate et prêt à mordre, se hâta d’ajouter :

« C’est pour vous deux, pendant le trajet.

– Des cigarettes dans la nuit, ricana Martin, c’est le moyen de nous faire repérer. »

Jamblier précéda les deux valisards vers la porte. Il avait la clé de la cave à la main. Grandgil, au lieu de suivre, posa l’une de ses valises et déclara :

« Il me faut encore deux mille francs. »

Cette fois, Jamblier eut le sentiment d’être vilainement trahi. Il avait toujours cru à la vertu, admettant néanmoins qu’elle fût affaire d’opportunité. Comme tout le monde, il savait d’expérience que les hommes sont assez portés sur la vertu pour la transporter à l’intérieur même de leurs mauvaises actions et asseoir leurs turpitudes sur des bases honnêtes. Dans toutes les saletés, surtout dans les siennes, il était capable de discerner une part de bien ou une intention

 

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rassurante pour l’avenir de la conscience humaine. Jamblier avait en somme une notion pratique, mais optimiste, du bien et du mal. Aussi, la duplicité monstrueuse de Grandgil, qui fonctionnait comme une vis sans fin, cette déloyauté insondable lui semblaient-elles un phénomène hors nature, un compartiment de la métaphysique. La colère ne lui vint que peu à peu.

« Rien du tout, bégaya-t-il. Rien du tout. »

Martin qui avait, en dépit de sa vie un peu irrégulière, une notion de l’honnêteté beaucoup plus stricte que celle de Jamblier et qui croyait volontiers aux impératifs et aux absolus, ressentait à peu près le même étonnement de la perfidie du bélier. Toutefois, il n’était pas fâché de voir infliger cette leçon au patron et se garda d’intervenir.

« Rien du tout, insista Jamblier. Pas ça. »

Sur quoi le bélier se mit à gueuler à tue-tête, d’une grande voix aux sonorités éclatantes, un peu cuivrées dans les hauts :

 

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« Je veux deux mille francs, nom de Dieu ! Jamblier ! Jamblier ! deux mille francs ! Jamblier !

– Je voudrais pas être indiscret, dit Martin au silence qui suivit. Mais si vous avez besoin de quelqu’un pour lui rentrer son compliment dans la gueule...

– Jamblier ! » hurla de nouveau Grandgil.

D’une main, Jamblier lui fit signe de se taire et, de l’autre, tira son portefeuille. Grandgil, ayant empoché les deux billets, reprit la valise qu’il avait posée et se dirigea vers la sortie. Sur le pas de la porte, il fit une nouvelle halte et commença :

« Il me faut encore... »

Mais les mots lui restèrent dans la gorge. Un fou rire l’étranglait, lui secouant les épaules et le courbant sur ses valises.

La nuit était noire et bourrue, le ciel bâché par de hauts nuages courant sous la bise. Il faisait un froid à moins quatre, affirmait Martin, et le temps allait sûrement s’éclaircir. L’aigre courant d’air

 

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qui sifflait dans la rue Poliveau raidissait déjà les doigts sur les valises. Les deux hommes, le col relevé, marchaient tête baissée pour donner moins de prise à la froidure.

« Descendons sur le pavé, dit Martin. Quand on peut, c’est toujours plus franc. Dans les petites rues, ça évite de buter contre un escalier ou contre un tas de sable et dans les avenues, tu risques bien moins la rencontre. Mais attention, toujours tenir le côté gauche pour voir arriver les voitures et les bécanes. Autrement, sur l’autre côté, elles t’arrivent dans le train et tu fais viandox. »

Il n’oubliait pas sa colère contre le bélier, il la réservait. Avant tout, il fallait livrer le cochon à Montmartre. Deux bonnes heures de marche à fournir, l’oreille attentive, la tête lucide et des yeux de chat. Le compte se réglerait après. En attendant, il se promettait d’être calme, de concentrer toute sa volonté et sa réflexion pour la réussite d’une entreprise que la conduite imprévisible de Grandgil ne faciliterait peut-être pas. « Tout à l’heure, pensait-il, on causera

 

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d’homme à homme, mais avant ça, t’auras bouffé du kilomètre. Je m’appelle plus mon nom si je te tiens pas dans les brancards jusqu’à la fin. »

En débouchant boulevard de l’Hôpital, un vent brutal et glacé, qui soufflait du nord à grand découvert, leur coupa la respiration. Martin dut poser l’une de ses valises pour assurer son bord noir qui branlait sur sa tête. Grandgil exhalait sa mauvaise humeur en jurant, mais le vent était si rapide qu’il fallait presque crier pour se faire entendre. Dans la nuit noire, piquée de rares lumières bleues sans portée, les deux hommes sentaient autour d’eux la désolation du grand boulevard nu que la grande plainte du vent élargissait encore. La marche était si pénible qu’il leur semblait n’avancer qu’avec une extrême lenteur.

Martin résista à la tentation de passer la Seine sur le pont d’Austerlitz qui les eût menés très vite à des rues relativement abritées. Le voisinage de la gare de Lyon et de la gare d’Austerlitz rendait la traversée du pont peu sûre. Les policiers y étaient souvent à l’affût et il y passait à chaque

 

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instant des agents cyclistes, sans compter les patrouilles et les gendarmes allemands qui, à cette heure tardive, voyaient les valises d’assez mauvais œil. Il fut décidé qu’on suivrait les quais jusqu’à l’île Saint-Louis, soit près d’un kilomètre à transir sous le plein fouet de la bise. Tournant le dos à la gare, ils s’engagèrent sur le quai Saint-Bernard en longeant le Jardin des Plantes. Le vent mugissait dans les arbres et faisait craquer du bois mort. Toute conversation eût été fatigue. Martin eut loisir de réfléchir posément à l’affaire de la cave. À sa propre surprise, l’attitude du patron lui inspirait plus de rancune que celle du bélier. Sous l’empire de ce sentiment, le cas de Grandgil lui apparaissait dans une lumière nouvelle. En le mettant dans une situation humiliante à plusieurs égards, son associé lui avait fait tort et injure. Mais peut-être s’agissait-il, dans son esprit, de rétablir un juste équilibre entre les gains exagérés d’un profiteur du marché noir et les salaires trop justement comptés des deux auxiliaires qui assumaient les plus gros risques. Voler un voleur peut passer pour un acte de justice et, au regard d’un spectateur

 

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désintéressé, l’aventure de la cave n’allait pas sans un certain humour où la morale trouvait une revanche. Tout ceci ne valait d’ailleurs que du point de vue de Grandgil. Martin, lui, ne voyait rien d’immoral ni de scandaleux dans le trafic clandestin et ses bénéfices réputés exorbitants. Le vol et l’illégalité étaient à ses yeux choses distinctes. Le seul point commun qu’il leur reconnût était de tomber tous deux sous le coup de la loi. Mais Grandgil pouvait être d’une autre opinion, croire qu’il avait prélevé un impôt équitable sur un exploiteur de la misère. En réalité, chacun se débrouille selon ses moyens, bien bête s’il ne profitait pas des facilités qui lui sont offertes et de sa propre supériorité sur les autres. Mais les mal lotis n’acceptent qu’à contrecœur de payer à la ruse, à l’audace, un tribut de peine et de pain. Ils n’ont pas la réflexion de se dire que l’injustice est d’abord dans la victime. Et ça, Martin le savait. Lui, un honnête homme, plus honnête on pouvait chercher, il n’aurait pas demandé mieux que de s’enrichir au marché noir. Mais il n’avait su être qu’un petit employé, un modeste débrouillard,

 

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livreur clandestin ou placier en quatrième main, montant les étages pour offrir de la marchandise au kilo à des bourgeois aigres et besogneux. En ce qui le concernait, pensait-il, l’injustice était dans sa grosse tête trop sage, dans son cœur trop étroit pour oser et pour désirer avec assez de chaleur. En vérité, il était trop sage. Grandgil, qui n’avait pourtant pas son intelligence – un garçon épais, sans manières et pas plus de conversation qu’un fer à repasser –, était d’une autre trempe. La sagesse, il s’en foutait bien. L’injustice, il ne la voyait pas dans la victime, mais dans celui qui l’exploitait. Peut-être même qu’il n’y pensait pas, à l’injustice. Et peut-être aussi qu’il avait raison.

Comme ils longeaient les grilles de la Halle aux Vins, Martin crut percevoir un changement dans l’atmosphère. Le vent soufflait du fleuve avec un peu moins de violence, semblait-il, mais plus froid, plus dur. Ils en avaient le côté droit du visage mordu et brûlé, et leurs mains se pétrifiaient sur les poignées des valises.

Aussitôt qu’ils eurent mis le pied sur l’île Saint-Louis, les deux valisards, sans se consulter

 

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et d’un même mouvement, tournèrent dans une rue latérale pour s’y reposer de l’assaut du vent. Il y circulait un courant d’air glacé qui, après les grandes rafales qu’ils venaient d’essuyer, leur parut comme une brise d’été. Le silence relatif de ce lieu protégé était pour l’oreille une surprise étrange et déconcertante. Après avoir tâtonné pendant quelques pas, ils se réfugièrent dans l’angle d’une porte cochère et déposèrent leur fardeau. Il leur semblait être dans un lieu clos.

« Pourquoi fais-tu ce métier-là ? demanda Grandgil.

– Je me défends comme ça. Chacun son bœuf.

– C’est pas bien marrant, ton petit truc. La bourlingue avec des valises en plomb et la bise qui vous coupe la gueule et tout ça pour le compte d’un petit margoulin qui a la tremblote, tu pourrais quand même trouver mieux. Un malin comme toi... »

L’homme parlait d’une voix calme, avec détachement. Dans ces intonations, il semblait à Martin retrouver le pli et la lueur ironique des petits yeux de porc.

 

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« Tu as autre chose de mieux à me proposer ?

– Tu devrais travailler pour toi. Aujourd’hui, on vend tout ce qu’on veut.

– Et l’argent ? C’est peut-être toi qui m’en donneras ?

– Suppose que tu cravates le cochon de Jamblier et que tu en fasses autant pour les autres clients...

– Insiste pas.

– Si tu avais des scrupules, tu leur rendrais ça plus tard quand tu serais millionnaire.

– Insiste pas, je te dis. »

La conversation prenait un tour dangereux. Martin sentit la nécessité de repartir à l’instant même. Prendre du repos, pensait-il, c’est prendre du recul pour mesurer sa peine et sa fatigue et la tête se met à travailler, mais quand on est dans les brancards, on ne fait plus qu’un avec la besogne. Tout à coup, la question qu’il s’était promis de ne poser qu’au terme de l’expédition lui vint aux lèvres et lui échappa :

« Dis donc, entre nous, qu’est-ce qui t’a pris,

 

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tout à l’heure, dans la cave ?

– Je me suis pas mal débrouillé, hein ? Je me suis mis cinq billets dans la poche sans me faire de hernie.

– La façon que tu les as pris, ça se discute. Tu aurais été seul avec Jamblier, c’était ton affaire. Mais moi, j’étais là et c’est moi qui t’avais amené. »

Le bélier ne répondit pas. Craignant qu’il ne se méprît sur le sens de ses dernières paroles, Martin précisa :

« Ne crois pas, surtout, que je réclame ma part. Au contraire... »

Cette part, il avait espéré que Grandgil la lui offrirait, non qu’il eût été disposé le moins du monde à l’accepter, mais parce qu’un tel geste était inséparable des mobiles presque honorables qu’il prêtait tout à l’heure à son chantage. Grandgil n’eut même pas une parole pour se rattraper et formuler seulement du bout des lèvres une offre qui eût été maintenant de pure forme. Martin en était humilié et éprouvait le sentiment

 

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d’avoir été joué une deuxième fois. Il aurait voulu voir, dans l’instant, la tête du bélier et l’imaginait plissée d’un demi-sourire d’ironie dont la pensée l’exaspérait.

« Je dis au contraire, souligna-t-il avec l’accent d’une menace contenue. Moi, dans le travail, je ne connais que l’honnêteté. Allons-y. »

En traversant la Seine sur le pont Marie, Martin eut une inquiétude. Devenue plus piquante, la bise était décidément moins violente. Au-dessus de lui, les nuages, tout à l’heure invisibles, avaient des contours argentés. Vers l’Hôtel de Ville apparaissaient quelques étoiles dans un coin de ciel encore étroit et bordé d’argent. Il était à craindre que dans quelques instants la lune ne se découvrît, ce qui rendrait la tâche plus délicate. Par clair de lune, l’ombre nette, découpée par la clarté d’en haut, paraît plus impénétrable que la nuit noire et offre aussi plus de surprise. La traversée des carrefours est particulièrement dangereuse. Sur ces espaces enlunés, l’observateur le plus distrait accroche malgré lui la silhouette furtive du passant qui

 

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s’impose au regard comme une danseuse dans le rond lumineux d’un projecteur.

Ils cheminaient depuis cinq minutes dans les ruelles du quartier Saint-Gervais, lorsque Grandgil dit en déposant ses valises :

« Si on causait une minute ?

– Je t’écoute, dit Martin en se déchargeant de son fardeau, mais fais vite. On n’est pas parti pour s’arrêter à tous les coins de rue.

– Je voulais te demander : combien ça peut se vendre, au marcif, le kilo de cochon ?

– T’occupe pas.

– Je ne connais pas le prix », poursuivit Grandgil de cette voix posée dans laquelle Martin croyait parfois sentir percer un accent de blague à froid. « Je ne suis pas au courant, mais je suppose que ça va chercher dans les plus de cent cinquante francs.

– T’occupe pas, je te dis.

– Dans le café où on nous a pris pour des flics, je suis sûr qu’à cent cinquante le kilo, on fourguerait tranquillement le cochon de Jamblier.

 

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On aurait au moins quinze sacs à se partager. Quinze sacs facilement gagnés. Le café, on n’en est pas loin. Au lieu de s’enfoncer des kilomètres... »

La tentation effleura Martin, mais déjà comme un regret. Son ressentiment à l’égard du bélier aurait suffi à l’en préserver.

« On a déjà trop perdu de temps, insistait Grandgil. Allons-y.

– Je te trouve jeune, répliqua Martin. Fringué comme tu es, avec ta gueule déjà pas franche, je te trouve jeune d’aller croire que tu pourrais faire le grossium en viande. Des paumés comme toi, des mal habillés, je veux qu’on les voit venir de loin. Ton cochon, ça ferait pas un pli, on dirait tout de suite : C’est de la fauche ou bien de la bidoche avariée. »

Il eut une pensée complaisante pour son bord roulé et son pardessus ajusté :

« Moi, je pourrais prétendre, mais écoute une chose. Si j’avais voulu faire le truc, je n’aurais pas été te chercher, petit. Et si l’envie m’en

 

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prenait maintenant, je commencerais par t’écarter.

– Pardon, je suis là, je suis dans le coup.

– Tout ça, ce n’est que des suppositions, fit observer Martin. Mais à supposer que tu voudrais me faire des façons, je me gênerais pas de te corriger.

– Tu t’es peut-être mis dans la tête que je suis manchot ?

– Je commencerais par vous endormir d’une drôle de façon, jeune homme. Que l’envie de le faire au caïd vous passerait pour de bon, jeune homme. »

La conversation en resta là pour l’instant. Le bélier ne s’offrit même pas un ricanement et emboîta le pas à son compagnon. Celui-ci put croire qu’il l’avait maté. Toutefois, il restait sur ses gardes, hésitant à admettre que ce garçon audacieux cédât ainsi à la première menace. La lune restait cachée, mais la nuit s’était éclaircie. Noyées dans les fonds, les perspectives de la rue et des transversales apparaissaient vaguement et

 

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les deux hommes distinguaient mutuellement leurs silhouettes. Ils marchaient l’un derrière l’autre du même pas. Soudain, Martin sentit comme une rupture de cadence. Tournant la tête, il vit son associé traverser la rue et se diriger vers le liséré de lumière bleue qui encadrait la porte d’un café.

« Je vais boire un coup », informa la voix tranquille du bélier.

Déjà il ouvrait la porte et s’y engageait avec ses valises. Martin n’eut pas le temps d’une observation et à peine celui de la réflexion. Une seconde, il s’arrêta à écouter le silence de la ville et rejoignit Grandgil à l’entrée. Embarrassés par les valises, ils se mouvaient lourdement et il leur fallut, pendant un temps appréciable, écarter largement le rideau noir de protection qui masquait l’éclairage de l’intérieur. Derrière eux, tandis qu’ils se donnaient passage, des flaques de lumière dansaient jusque sur le milieu de la rue. Inquiet, le patron de l’établissement s’emportait contre cette entrée laborieuse dont la lenteur lui semblait friser la perversité. La vue des valises

 

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acheva de l’indisposer.

« C’est l’heure que je ferme, grogna-t-il. Avec un attirail pareil, vous avez bien choisi le moment de vous annoncer. »

D’un regard soupçonneux, il sondait les valises.

« Vous venez pas vous réfugier chez moi avec la police à vos trousses, non ? Parce que moi, ces musiques-là...

– Donne-nous du vin chaud, coupa Grandgil.

– J’en ai plus.

– Donne-nous du vin chaud. »

Sans qu’il eût élevé la voix, le ton du bélier s’était fait plus impératif. Impressionné par l’assurance et la mauvaise mine de ce client qui était peut-être armé, le cafetier coula un regard de biais vers sa femme qui tricotait une chaussette entre le tiroir-caisse et un baquet à rincer. Elle lui répondit d’un clin d’œil et il sortit par une porte basse ouvrant sur un réduit. Martin rongeait son frein, réprouvant à part soi les façons comminatoires de Grandgil. Assis à une table de

 

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bois, des joueurs de belote, qui venaient de terminer leur partie, examinaient les valisards en chuchotant. Tous les quatre étaient des hommes jeunes, employés de magasins et petits fonctionnaires. Ils s’intéressaient visiblement aux valises elles-mêmes dont ils paraissaient supputer le contenu avec une lueur malveillante dans leurs yeux de demi-affamés. Martin avait hâte de vider les lieux. Avec ses murs aux plâtres boursouflés, son plancher encrassé, son matériel miteux, cette salle étroite et basse de plafond avait un air d’intimité exagérément sordide qui faisait penser à un décor de théâtre d’un réalisme indiscret. Près du petit poêle de fonte, un homme maigre aux yeux jaunes, en veston noir et col dur, griffonnait sur un papier qu’il protégeait de son bras replié et, sans lever la tête, promenait parfois autour de lui des regards méfiants. Il semblait figurer le traître indispensable ou le policier cauteleux et impitoyable qui attend son heure. Des souvenirs du théâtre de Belleville et des mélodrames de son enfance revenaient à la mémoire de Martin. Il se prit à penser que le personnage du bélier n’était pas le moins mystérieux. Cette étrange figure

 

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était à la fois hermétique et transparente. Le sourire qui luisait en permanence dans les petits yeux de porc et se répandait sur toute la face semblait sceller un secret. Les morts ont parfois sur le visage cette lumière d’ironie qui paraît émaner des paupières fermées, mais le masque de Grandgil rayonnait en même temps une espèce de franchise sommaire, indécente. Martin, mal à l’aise, cherchait en vain à expliquer ou à concilier ces contrastes. En s’aidant des souvenirs de la cave, il essayait d’imaginer, derrière ce front de bélier, des abîmes anarchiques bouillonnant des rancunes et des fringales du réprouvé, mais l’homme lui échappait. Il sentait en lui autre chose de singulier, hors de son appréciation. De son côté, Grandgil le regardait, sans l’ombre d’hostilité, avec une sorte de curiosité précise qui semblait s’attacher aussi bien à ses vêtements, à son bord roulé, qu’à sa physionomie et ce regard vif, qui ne s’arrêtait nulle part, était très indiscret.

« Buvez vite, dit le patron, en apportant le vin chaud. Cette fois, je ferme. Il est presque onze heures. »

 

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Les joueurs de belote s’étaient levés. En défilant lentement devant le comptoir, leurs regards allaient des deux buveurs aux quatre valises à propos desquelles ils échangeaient à mi-voix des paroles d’une ironie amère. L’un d’eux s’enhardit, du bout de son soulier tâta l’une des valises et la prit par la poignée pour en éprouver le poids.

« Bas les pattes, dit Grandgil. Ces machins-là, c’est pas pour les pauvres. »

Rouge et humilié, l’homme lâcha la valise. Les autres s’étaient arrêtés sans intention précise.

« Qu’est-ce que vous attendez ? dit Grandgil. Vous la sautez. Vous avez mangé du boudin à la sciure, bu au robinet, fumé de la tisane et, là-dedans, il y a de quoi vous régaler pendant trois semaines. Vous êtes quatre, avec des épaules. Qu’est-ce que vous attendez pour filer avec les valises ? Vous êtes sûrs qu’on n’ira pas se plaindre. »

Plutôt gênés qu’irrités, les quatre restaient silencieux et coulaient des regards vers la porte.

 

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« Foutez-moi le camp, salauds de pauvres, reprit Grandgil. Allez aboyer contre le marché noir. »

Il se mit à rire d’un grand rire qui lui découvrait largement la denture et Martin eut la surprise d’apercevoir, aux deux coins de la bouche, de fausses prémolaires en or, au nombre de cinq ou six. La chose lui parut d’autant plus remarquable qu’à ses yeux, des dents en or constituaient plutôt une parure qu’une commodité. Depuis longtemps, bien qu’il eût les dents très saines, il rêvait de s’en faire arracher quelques-unes et de se faire aurifier la mâchoire. Il lui plaisait d’imaginer l’ensemble à la fois cossu et gracieux qu’auraient composé sa mâchoire en or et son chapeau noir à bord roulé. Ce sont bien souvent de ces détails qui vous classent un individu, sans compter que les femmes aiment bien trouver au baiser le goût du confort. De voir briller son rêve dans la bouche du bélier, il éprouva un sentiment de mélancolie, la souffrance d’un aristocrate décavé qui verrait ses bijoux de famille s’étaler sur la poitrine et sur les mains d’une épicière indigne.

 

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Les joueurs de belote s’étaient retirés en jetant derrière eux, au moment de franchir la porte, une bordée d’injures. Le paperassier qui écrivait à côté du petit poêle disparut à son tour. Debout derrière son comptoir, le patron lançait aux valisards des coups d’œil impatients, tandis que la tenancière rangeait son tricot dans le tiroir-caisse. Non moins pressé, Martin avait déjà avalé son vin chaud et réglé les consommations. Mais le bélier ne montrait aucune hâte à partir. Après une première gorgée, il tira de sa poche le paquet de cigarettes qu’y avait placé Jamblier et en prit une. Martin surveillait ses gestes, avec une espèce d’anxiété perverse, en souhaitant que son auxiliaire lui offrît une occasion supplémentaire de le haïr. Son attente ne fut pas déçue. Ce paquet de cigarettes qui était leur propriété commune, Grandgil le remit dans sa poche sans la moindre gêne apparente. Ce n’était d’ailleurs pas un oubli de sa part. Entre ses cils baissés, il observait son voisin avec curiosité. Martin pensa qu’il était de sa dignité de ne pas faire de réflexion. Tandis que l’autre allumait sa cigarette, il eut assez de lucidité pour noter un détail qui lui avait échappé

 

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jusqu’alors. La manche du veston, sale et usée, laissait passer un poignet de chemise d’une surprenante propreté et d’un tissu fin et soyeux. À ce moment, une fillette d’une dizaine d’années, la tête enveloppée d’un foulard, une pèlerine noire simplement posée sur les épaules, pénétra dans le café et passa derrière le comptoir. Pendant qu’elle s’entretenait à voix basse avec la patronne, sa pèlerine glissa de sur son épaule, découvrant l’étoile jaune des Juifs, cousue sur le côté gauche de son chandail. Martin, à la vue de l’insigne, pensa à une rafle de Juifs dans le quartier, redoutant quelque déploiement de police avec inspecteurs français et allemands. Le cafetier, qui avait suivi la direction de son regard, devina son inquiétude et le rassura. La fillette habitait l’immeuble et venait faire une commission pour ses parents. Ayant ainsi apaisé les craintes du client, il se sentit autorisé à une certaine familiarité et demanda en désignant les valises :

« C’est du tabac ?

– Non, répondit Grandgil, c’est de la viande.

 

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Du cochon tout frais et presque pour rien. Je te le vends cent cinquante le kilo.

– Ne l’écoutez pas, dit Martin au patron qui paraissait intéressé. Il débloque. Cette viande-là est déjà vendue.

– N’ayez pas peur. J’ai bien compris que ce n’était pas sérieux. Et d’abord, moi, je n’achète pas comme ça sans savoir. Le prix, ce n’est pas tout. Il faut être sûr que tout est bien clair dans le coup. Si je voulais, j’aurais bien des occasions, mais dans ma partie, on est forcé d’être prudent. Remarquez qu’à vouloir être honnête, j’y perds de l’argent, mais j’aime mieux avoir ma conscience pour moi.

– À part ça, prononça Grandgil d’une voix sévère, tu reçois des Juifs dans ton établissement. Un établissement public. À des onze heures du soir. Si c’est pas honteux. Tu mériterais d’être dénoncé, pour t’apprendre. J’en ai bien envie, tiens. »

La fillette avait rajusté sa pèlerine et filait vers la sortie. Inquiets, les cafetiers évitaient le regard du bélier et restaient immobiles, muets, l’air

 

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absent, pareils à des soldats en butte à la fureur injuste d’un adjudant.

« Faites pas attention, dit Martin. Il travaille de la visière. »

En avalant une dernière gorgée de vin, le bélier, la tête renversée en arrière et l’œil attentif, s’amusait de la mine des cafetiers. La gaieté lui creusait près des tempes deux sillons hilares dans le prolongement de la fente des paupières.

« Des gens qui n’ont pas plus de conscience que ça, moi, ça me révolte, poursuivit-il du même ton. À quoi ça sert qu’on fasse des lois si c’est pour pas les respecter ? Racaille, va, saloperie. Je te foutrais tout ça en prison, moi. Pas de pitié. En prison. Voyous, anarchistes, mauvais Français...

– Ça va, coupa Martin, tu nous en casses deux, avec tes renvois.

– Ta petite sœur. Quel âge que vous avez, vous autres ? »

Les cafetiers, auxquels s’adressait la question, gardaient un mutisme digne, le regard vague, la bouche pincée.

 

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« Vos âges, nom de Dieu ! hurla le bélier. Et situation de famille, tout le totem ! Déballez vibur ! »

Il avait changé de physionomie. Une colère soudaine, incompréhensible pour Martin, étincelait dans ses petits yeux de porc et lui gonflait les narines.

« Cinquante et un ans de novembre dernier, ânonna le cafetier. Lucienne, quarante-neuf en avril. Marié en 1927 à Courbevoie. Sans enfant. Employé à la Halle aux Vins jusqu’en 1937. Condamnations, néant. Situation militaire...

– Suffit. J’en sais déjà trop. Regardez-moi ces gueules d’abrutis, ces anatomies de catastrophe. Admirez le mignon, sa face d’alcoolique, sa viande grise et du mou partout, les bajoues qui croulent de bêtise. Dis donc, ça va durer longtemps ? Tu vas pas changer de gueule, un jour ? Et l’autre rombière, la guenon, l’enflure, la dignité en gélatine avec ses trois mentons de renfort et ses gros nichons en saindoux qui lui dévalent sur la brioche. Cinquante ans chacun. Cinquante ans de connerie. Cinquante et

 

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cinquante deux mille cinq. Qu’est-ce que vous foutez sur la terre, tous les deux ? Vous avez pas honte d’exister ? Mais non, pensez-vous, ils sont là, ils s’installent. Leur gras-double, ils vous le mettent dans l’œil, dans la tête, dans l’air qu’on respire. Ils salissent tout, même les couleurs. Voyez le rouge sur les joues de madame : de l’écrasure de punaises pilées dans un fond d’abcès. Le blanc, le violet, le jaune, le gris, quand je les vois sur sa gueule à lui, je peux plus les pifer, je les vomis. Assassins, rendez les couleurs !

– Où c’est qu’il va chercher tout ça ? Il me fait marrer, dit Martin qui riait effectivement.

– J’ai jamais rien pris, protesta le cafetier, pas un sou, jamais, ça, je le jure. Lucienne, elle est pareille que moi.

– Taisez-vous, affreux, intima Grandgil. Toi, Martin, je t’aimerai toute ma vie. Ton bord roulé, j’en suis à fond. Je te bluffe pas, t’es l’homme de ma vie. Crache-leur à la gueule, aux époux. Crache dessus, je te dis, c’est ton droit. Regarde comme ils te provoquent. Vas-y, belote sur le

 

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vilain et t’en rejoue sur la tricoteuse. »

Martin riait si fort que, cracher, il n’aurait pas pu. Le bélier saisit sa tasse vide et, à toute volée, la jeta contre une étagère où elle éclata dans le ventre d’une bouteille pleine. Les cafetiers n’osaient même pas tourner la tête pour constater le sinistre. Tout en réprouvant la casse, Martin en riait aux larmes.

« Bonne tête, lui dit Grandgil, mon gros sentiment, mon bon cœur, t’es timide comme pas une rosière, mais je résiste pas à ton charme. Tes valises, je te les porterais jusqu’au Havre, à pied, sur les genoux, n’importe comment, n’importe où. Viens-t’en. Je veux plus les voir jamais. »

Empoignant ses valises, il se dirigea vers la porte et, par-dessus l’épaule, lança aux mastroquets :

« Vilains, je vous ignore pour la toute. Je vous chasse de ma mémoire. »

 

Des lambeaux de nuages couraient encore sous les étoiles, mais le ciel était débouché. De l’autre

 

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côté de la rue, sur les façades blanches de lune se découpait l’ombre portée des toits d’en face. De loin en loin, les rues transversales coupaient la nuit d’un trait de clarté. Martin marchait avec allégresse. Le bélier l’avait conquis. Il lui pardonnait tout, comme à un enfant terrible, et il oubliait la cave, les trahisons, les cigarettes, le mystère de sa personne et les mâchoires en or. Du reste, Grandgil lui paraissait maintenant moins secret, comme s’il eût soudain ouvert toutes ses fenêtres.

« Quand même, ils ne t’avaient rien fait, dit-il après quelques pas dans la rue. Tu me diras, ils ne sont pas beaux, c’est d’accord. Mais qu’est-ce qu’ils y peuvent ? Et après tout, quelle importance ? La beauté, moi, je peux t’en causer. La beauté, ça ne veut souvent pas dire chouïa. Celui qui voudrait juger sur la mine...

– Ne te fatigue pas la tête », interrompit Grandgil.

Le ton était très sec. Martin hésitait à se froisser. Il pardonna encore à l’enfant terrible, mais sa gaieté était douchée. Du reste, il était

 

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repris par le sentiment de ses responsabilités et la clarté de la lune le rendait soucieux. Il n’osait pas demander au bélier d’éteindre sa cigarette qui pouvait les signaler à un agent.

« Dis donc, tes dents en or, il y a longtemps que tu te les es fait poser ?

– Deux ans, je crois.

– Depuis l’occupation, alors ? Dis donc, tu dois savoir ce que ça t’a coûté ? »

Grandgil ne répondit pas. Il était de mauvaise humeur. Dans cet enchevêtrement de rues du quartier des Archives où l’entraînait son guide, il n’arrivait pas à s’orienter et se sentait perdu. Martin goûtait la satisfaction de l’avoir un peu à sa merci et se croyait assuré de n’avoir rien à redouter de son humeur capricieuse. Pour lui, il se dirigeait dans ce dédale du Marais aussi facilement qu’en plein jour. Ayant, depuis plus de cinq ans, son domicile rue de Saintonge, les moindres rues du quartier lui étaient familières. Il aurait aimé entretenir son compagnon des commodités et des agréments de l’endroit, lui signaler en passant tel café où il avait été

 

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longtemps assidu, mais il avait conscience que le décor de son existence quotidienne n’aurait su l’intéresser. Les dents en or de Grandgil, son linge fin entrevu au café et les propos qu’il venait de tenir aux cafetiers, l’isolaient dans un compartiment d’humanité dont Martin pressentait le caractère sans pouvoir le fixer précisément. Son soi-disant métier de peintre en bâtiment n’était tout au plus qu’un alibi. Ce garçon-là n’exerçait sûrement aucune profession régulière et n’était pourtant ni un barbeau ni un professionnel du chantage. Sa réussite de la cave n’était qu’un accident. D’autre part, un homme vivant de hasards, à une échelle vraisemblablement mesquine, n’a pas la bouche pavée en or et ne porte pas de linge fin.

Les deux hommes marchaient sans parler. Martin souffrait de solitude et regrettait un peu sa haine et sa colère. Le souvenir de Mariette, que lui proposait le voisinage de son domicile, finit par l’accaparer. Mentalement, il recommençait pour lui-même le récit qu’il avait fait à Grandgil lorsque celui-ci était venu le chercher rue de Saintonge pour l’accompagner chez Jamblier :

 

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« ... J’ai de l’affection, elle me dit, je reconnais ce que tu es, mais ma vie à moi, c’est d’être indépendante, l’heure que je veux, où ça me plaît et pas d’homme qui me demande des comptes.

« – Écoute, Mariette, moi je lui réponds, je ne peux pas t’attacher au pied du lit. Remarque, à ma place, bien des hommes, ce serait déjà une paire de claques. Ce n’est pas mon genre. Une femme n’est qu’une femme, mais sa volonté, je la respecte. Seulement, je t’avertis, réfléchis. L’existence que je te fais ici, c’est quand même le bifteck tout cuit, l’apéritif et le cinéma. Pour le sentiment et ce qui va avec, tu peux toujours chercher aussi.

– Qu’est-ce que tu te figures ? elle me dit. De l’homme passionné, ce n’est pas ce qui manque, je n’ai qu’à me baisser... » Elle était assise là, sur le bout de la table, la tête penchée sur son corsage et l’œil en dessous avec un air. Alors, moi, la colère, je lui rabats deux baffes en pleine fraise.

« Sale brute, elle me retourne, je le raconterai à mon amant... » Au bout de son récit, la question se trouvait naturellement amenée et une fois de

 

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plus posée de savoir si elle reviendrait.

« Tu crois qu’elle reviendra ? laissa-t-il échapper à haute voix.

– Qui ?

– Mariette, tu sais bien, je t’ai raconté.

– Qu’est-ce que ça peut me foutre.

– Je te parle poliment.

– Quel âge qu’elle a, ta langoustine ?

– Cinquante-cinq ans, répondit Martin avec simplicité.

– Elle reviendra.

– Tu lui en donnerais quarante-cinq aussi bien. Et bâtie, pardon, il faut voir. Des épaules. Des seins tant que tu veux. Et des fesses comme pour trois personnes. Ce que j’appelle une femme, quoi.

– En effet, ce serait dommage qu’elle ne revienne pas. D’un autre côté, elle n’est pas bien jeune. À ta place, j’en profiterais plutôt pour couper les ponts. Ta grosse Mariette, elle va quand même sur ses rhumatismes. Et pas l’air

 

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commode, à ce qu’il semble.

– Je l’aime. Ça se discute pas.

– Alors, sois tranquille, mon gros. Tu la reverras, va, ta poupée. Même les mieux roulées et les plus fondantes, ce n’est pas à chaque tournant de vie qu’elles rencontrent l’homme décidé à les entretenir. Et la tienne a cinquante-cinq ans. Elle reviendra sans que tu l’appelles.

– Remarque bien, dit Martin, que la perspective de ce retour intéressé laissait insatisfait, remarque bien que Mariette n’a pas pensé à la question des sous quand on s’est mis ensemble. Je gagne ma vie, c’est entendu, mais pour une femme qui aurait des idées de luxe, ce n’est pas la vie en carrosse non plus. Je ne voudrais pas me donner des airs, mais cette femme-là, elle m’a aimé au sentiment. Et j’en suis sûr, elle m’aime encore.

– Tant mieux, alors. T’as tout pour toi. De quoi tu te plains ? »

Martin sentit Grandgil agacé et remâcha en silence sa peine et son angoisse. Pendant cette

 

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rumination, il lui sembla, le temps d’une seconde, distinguer le bruit d’un pas venant à sa rencontre, mais ayant prêté l’oreille, il n’entendit plus rien. Grandgil venait de jeter sa cigarette. Ils arrivaient à un croisement de rues et l’ombre noire où ils marchaient de front se cassait au bord d’une coulée de lune, large de cinq ou six pas. Comme ils abordaient au trottoir opposé, une voix d’homme sortit de l’ombre, à trois pas devant eux, et avec un accent du Midi très prononcé, intima :

« Arrêtez. Qu’est-ce que c’est que ces valises que vous portez ?

– Avant de causer sur ce ton-là, fit observer Martin, on doit commencer par s’annoncer. »

Aux premières paroles de l’homme, il avait pu distinguer, sur les volets clairs d’une boutique, la silhouette de l’agent mais, en feignant l’ignorance, il s’autorisait à négliger sa sommation et gagnait ainsi quelques secondes, le temps de sortir de la zone de lumière où les deux compagnons se trouvaient dans une situation désavantageuse à l’égard de l’agent.

 

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« Police, déclara l’agent. Vous l’avez bien vu. Ne faites pas la bête.

– Puisque vous me le dites, je vous crois. En tout cas, je suis bien content de vous rencontrer. Je cherchais justement quelqu’un qui puisse m’indiquer la rue Sévigné.

– Vous lui tournez le dos.

– Pas possible ! Dis donc, toi, tu as entendu ? La rue Sévigné, on lui tourne le dos. C’est bien toi qui nous as mis dedans. »

Pour entrer dans le jeu, Grandgil aurait dû protester et entamer avec Martin une discussion dans laquelle l’agent se fût trouvé en importante et flatteuse position de médiateur et qui eût créé une atmosphère de familiarité. Grandgil n’y entendit rien et resta muet.

« Le chemin, on vous l’expliquera tout à l’heure, dit l’agent. Suivez-moi toujours au poste. »

C’était un Méridional triste et vétilleux qui devait chercher dans l’accomplissement de ses fonctions de petites revanches sur la vie. Martin

 

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sentit que la partie serait dure.

« Écoutez, monsieur l’agent. Je ne vais pas vous raconter des boniments. Voilà ce qu’il en est. Ce matin, je me suis décidé à aller faire un tour dans ma propriété de Verrières. À cette saison-ci, pour bien dire, je n’avais pas grand-chose à y faire, mais c’est ma femme qui m’y poussait. Je ne voulais pas la contrarier, surtout qu’elle est pour accoucher vers la fin du mois prochain. Dans cet état-là, les femmes, vous savez ce que c’est. Vous êtes peut-être marié, monsieur l’agent.

– Je suis marié, répondit l’agent de mauvaise grâce, mais je n’ai pas d’enfant.

– Et vous avez bien raison, monsieur l’agent. Les enfants, à l’époque que nous sommes, on en a plus de tracas que de satisfaction. Moi qui en ai cinq, je vous en parle savamment. Enfin, ils sont là, n’est-ce pas ? Bref, j’arrive à Verrières sur le coup d’onze heures. Mon domestique m’attendait à la gare comme d’habitude.

– C’est cet homme-là ? demanda l’agent.

 

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– Justement. Il n’a peut-être pas inventé la poudre, mais il est dévoué. Pensez qu’il sert dans la famille depuis l’âge de quinze ans.

– Je vois, dit l’agent. Un brave garçon un peu simple, hé ?

Il eut un rire d’indulgente compréhension. Martin posa ses valises sur le trottoir. Le bélier, les jambes légèrement fléchies, déposa aussi les siennes. En se relevant, il porta un coup de poing à la mâchoire de l’agent qui ploya les genoux et tomba à plat ventre sans avoir proféré un son. Grandgil se pencha sur le gisant, promena les mains sur la tunique et, s’emparant ensuite du képi qui emboîtait encore le crâne de l’agent, le jeta à quinze pas de là, au milieu de la chaussée. La visière brillait sous la lune.

« Cavalons, dit Martin qui, dans l’ombre où était plongé le trottoir, avait deviné le geste de son auxiliaire plutôt qu’il ne l’avait vu. »

Reprenant leurs valises, ils s’éloignèrent à grands pas, sans échanger une parole, pressés de prendre la première transversale qui s’offrirait à leur gauche. La lune y donnait en plein et ils s’y

 

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engagèrent l’un derrière l’autre en rasant les murs pour profiter d’une ligne d’ombre qui bordait les maisons. Ce ne fut qu’après le deuxième tournant que Martin exhala son mécontentement.

« On est frais, tu viens de faire un beau coup, tu peux te redresser. Je veux qu’on soit fait dans pas longtemps et une histoire comme ça, tu te rends compte. Grouillons-nous.

– Je ne vois pas ce qui te tracasse tellement. Le flic a son compte pour un bon moment.

– Je t’écoute, ricana Martin. Pas plus tôt qu’il aura ouvert un œil, il va empoigner son sifflet. Avant cinq minutes, toute la police du troisième arrondissement sera en chasse.

– Ça m’étonnerait. Son sifflet, c’est moi qui l’ai dans ma poche. »

Martin ne put s’empêcher d’admirer la présence d’esprit du bélier, mais se garda de le lui témoigner. Il lui en voulait d’avoir pris, dans une situation délicate, une initiative relevant de sa seule autorité. « Me faire ça à moi et dans mon quartier. » Haletant, il taisait sa rancune afin

 

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d’économiser son souffle et de soutenir le train, lui semblant toujours qu’il entendait se lever derrière lui le pas nombreux de la police.

« Pas la peine de se crever, dit Grandgil, on n’entend rien.

– Si leurs cyclistes nous attendent à un carrefour, tu ne te figures pas qu’ils vont nous jouer du cor de chasse !

– Insiste pas. Pour moi, l’affaire est réglée. Elle ne pouvait pas mieux tourner.

– Sauf que, par ta faute, je me trouve peut-être grillé dans mon quartier. Mais ça, tu t’en fous. Le flic, je l’avais au sirop tranquillement et sans me fatiguer. Probablement que ça te contrariait.

– C’est pas ça, mais j’avais envie de m’amuser un peu, figure-toi.

– Qu’est-ce que tu dis ? Alors, tu te fous de moi ?

– Tu deviens fatigant, je t’assure, soupira Grandgil.

– Dis donc, tes façons de causer, ça commence à faire le bon poids. S’amuser sur le dos des

 

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autres, c’est bien beau. Et les dents en or, c’est bien beau. Mais les convenances et les égards, ça existe aussi.

– Écoute, si tu pleures encore, je te plante là avec tes valises.

– Je voudrais voir ça.

– Au clair de la lune, tu me verrais partir, les mains dans les poches. Ça ne m’étonne plus, maintenant, que la petite Mariette t’ait plaqué. En douce, elle te trouvait trop tracassier. Les mignonnes de cinquante-cinq ans, ce qu’elles aiment justement, c’est que l’homme il fasse un peu gamin. T’avais pas le genre qu’il lui fallait. »

Dans l’ombre, l’une des valises de Grandgil donna contre un obstacle. Martin venait de poser les siennes et se plantait devant lui en gueulant :

« Pose-moi ça par terre, qu’on s’explique. Tes boniments, j’en ai soupé. Les flics, ils m’embarqueront si ça se trouve, mais toi, t’auras ta correction. »

Haletant de la course et de la colère qui l’étranglait, il se rua tête baissée, presque à

 

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l’aveuglette. Grandgil lui saisit un poignet et réussit à s’emparer de l’autre, après avoir encaissé des coups de poing très durs dans les côtes. Martin se secouait pour se libérer. Ses poignets étaient emprisonnés dans des mains puissantes ne leur laissant pas le moindre jeu et menaçant à chaque secousse de les broyer. Hors de raison, il se mit à pousser son adversaire à coups de tête dans la poitrine. Grandgil recula en riant jusqu’au mur d’une maison et s’y adossa. Stupidement, Martin, arc-bouté et piaffant sur place, continuait à pousser comme s’il eût espéré l’encastrer dans la muraille et s’y donnait d’un tel effort que la couture de son pardessus craqua entre les épaules et qu’il se mit à faire entendre une sorte d’aboiement, scandé à la cadence de son élan.

« Doucement, disait Grandgil. À ce train-là, tu risques de casser une maison. Amuse-toi gentiment, mais ne te fais pas mal. »

Enfin, prenant appui au mur, il rompit d’un seul coup l’effort de Martin et le repoussa jusqu’aux valises.

 

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« Allons-nous-en, lui dit-il doucement après lui avoir lâché les poignets. Il est tard, tu sais. On n’est pas encore arrivé.

– J’ai perdu mon chapeau », murmura Martin.

En s’aidant d’une lampe de poche, Grandgil se mit à la recherche du bord roulé qui était tombé à bas du trottoir. L’ayant épousseté d’un revers de main et remis en forme, il le posa sur le crâne de son compagnon qui restait immobile, la tête basse et les bras tombés.

« En route, dit le bélier. Le plus dur reste à faire. Passé les boulevards, on a une mauvaise diagonale à remonter. Il va falloir que tu aies de la tête pour deux. »

Martin avait repris ses valises. Brillant de lune et d’étoiles, le ciel était d’un bleu glacé. À l’approche de la porte Saint-Martin quelques silhouettes de passants surgissaient dans les coulées de lune et le pas des femmes chaussées de bois résonnait longtemps dans la nuit. Comme ils se disposaient à franchir la ligne des boulevards, les deux hommes durent s’arrêter pour laisser passer une escouade de soldats

 

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allemands à bicyclette. La carabine en bandoulière, les cyclistes casqués roulaient silencieusement en direction de l’Opéra. Les valisards entraient dans une zone dangereuse. Il fallait avant tout éviter le voisinage de certains immeubles réquisitionnés par les services de l’armée allemande et dont la police gardait les abords. Ils suivirent un trajet en ligne brisée qui devait les amener, à travers le quartier de la porte Saint-Denis et le quartier Rochechouart, aux environs du cirque Médrano. À minuit moins vingt, ils arrivaient au square Montholon et commençaient à peiner dans la montée de la colline de Montmartre. Au loin, vers l’ouest, le canon de la D. C. A. se mit à tonner. Depuis qu’ils avaient passé les boulevards, ils avaient dû, à plusieurs reprises, s’effacer dans des recoins d’ombre pour échapper aux agents ou aux rondes de cyclistes. Par deux fois, même, ils s’étaient trouvés en péril pressant. Dans ces instants difficiles, Martin, désemparé, s’était montré inférieur aux circonstances. Grandgil, avec beaucoup de sang-froid et d’autorité, avait paré à cette défaillance. Il paraissait maintenant le vrai

 

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responsable de l’entreprise et en assumait, comme sans y penser, la direction. Martin ne contestait du reste aucune de ses décisions, mais apportait parfois à les exécuter une mauvaise volonté sournoise, à croire qu’il souhaitait l’échec de cette expédition, considérant peut-être qu’elle n’était plus la sienne.

La montée était rude après l’effort déjà fourni. Le bélier réglait son pas sur celui de Martin, dont la pesanteur trahissait la grande fatigue. Encore lointain, le canon grondait sur plusieurs points de la ville, par rafales sourdes, espacées, dont la cadence allait en croissant. Dans le cas d’une alerte, il fallait craindre les rondes de police, plus nombreuses et d’autant plus redoutables que les agents, dans le va-et-vient des services de la défense passive, passeraient inaperçus.

« Si tu n’étais pas si mal habillé, ronchonnait Martin, on pourrait entrer dans un abri. Descendre à la cave avec des valises, c’est normal. Mais fringué comme tu l’es, tu passerais pour un voleur.

– C’est vrai, j’ai plutôt l’air truand. Mais si les

 

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sirènes sonnent quand on arrivera au boulevard, on pourra se planquer chez moi. J’habite à côté. »

Ils abordaient à l’avenue Trudaine lorsque l’alerte fut donnée.

 

L’atelier était spacieux et confortable. Grandgil tira sur le vitrage un rideau de serge bleue et, après avoir enfilé une robe de chambre, examina l’intérieur du poêle qui était encore tiède. Il n’y restait que des cendres chaudes. Martin avait posé ses valises. Debout près de la porte, il promenait autour de l’atelier un regard curieux et hostile auquel rien n’échappait. Armoire, bahut, chevalets, divan, fauteuils, tables, chacun de ces meubles semblait être pour lui l’objet d’une méditation. Grandgil, d’un ton cordial, l’invita à s’asseoir. Martin ne bougea pas. D’un signe de tête, il désigna, près du vitrage, une table sur laquelle étaient étalés des dessins au pastel portant la signature de Grandgil et représentant des femmes demi-nues, la poitrine dehors ou la combinaison retroussée haut la fesse. L’une d’elles, tout à fait nue, portait des chaussures à

 

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hauts talons et, sur ses cheveux roux, un gibus.

« C’est toi qui as fait ça ?

– Oui, c’est moi. Je les écoule dans les boutiques de la place du Tertre et d’ailleurs. Il y aura toujours des clients pour ça. Depuis l’occupation, je fais aussi des échanges dans le quartier. Avant-hier, pour une femme à poil, j’ai eu un jambon. Maintenant, ces dessins-là, j’en fais moins qu’autrefois. Avec un peu de chance, je pourrai peut-être laisser tomber tout à fait. »

Martin contempla les dessins encore un moment et fit ensuite quelques pas vers le milieu de l’atelier.

« Et ça ? »

Il montrait, sur un chevalet, un paysage urbain, peint à l’huile, qui pouvait avoir été inspiré par celui qu’ils avaient regardé ensemble à la fin de l’après-midi, derrière la vitre du café du boulevard de la Bastille. Martin n’y voyait qu’un ensemble assez confus. Pourtant, le dessin était net. Un trait noir, lourd comme le plomb d’un vitrail, cernait les masses principales, mais la

 

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couleur, débordant largement les contours, formait une harmonie étrangère au dessin avec lequel elle ne coïncidait guère que par accident. La toile était signée Gilouin.

« Ça, répondit Grandgil, c’est mon vrai travail, mon plaisir et mon casse-tête. Mes toiles commencent à se vendre, mais je les fais pour moi et pour moi seul. J’emmerde la critique et les marchands. Que ça leur plaise ou non, c’est mes entrailles que je mets là-dessus, c’est mon cœur et ma vérité. »

Grandgil parlait avec une fougue à laquelle il n’avait guère habitué Martin. Ses petits yeux répandaient maintenant sur sa face de bélier une lumière non plus d’ironie, mais d’exaltation, de joie passionnée, exigeante. Il alla chercher un portrait de femme encadré et le posa sur le chevalet. Les intentions du peintre y apparaissaient avec plus d’évidence que sur le paysage aux tons gris. La femme était assise devant une fenêtre. Cernée d’un trait lourd, la silhouette avait un aplomb solide. Jaillie d’un bouquet de tulipes, une coulée de lumière rouge

 

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lui mangeait une moitié de la face, tandis que le bleu du ciel se répandait sur le front en nappe tendre qui semblait prendre sa source dans le bleu de l’œil. Les couleurs qui, pour ainsi dire, appartenaient en propre au visage, débordaient dans les carreaux de la fenêtre où elles formaient des irisations.

« Ça te plaît ?

– Je m’en fous », répondit Martin avec un accent de sobre férocité.

Le visage de Grandgil changea d’expression. La flamme de l’enthousiasme s’éteignit dans les petits yeux de porc dont le regard se chargea de mélancolie. Mais presque aussitôt, la tête de bélier s’éclaira du reflet de cette ironie un peu distante où le peintre semblait trouver son équilibre le plus sûr.

« Tu préfères peut-être Grandgil à Gilouin ? Je n’insiste pas. Tu finirais par me répondre que tu te fous de Grandgil comme de Gilouin et moi, j’aurais de la peine. Pensons d’abord à nos valises. Entre nous, tant qu’on n’est pas arrivé chez le boucher, c’est à la vie à la mort. »

 

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Grandgil porta la main à sa poche et en retira les cinq mille francs de Jamblier, qu’il tendit à Martin :

« Pendant que j’y pense, tu rendras ça à l’imbécile qui les a lâchés. Tu lui feras plaisir. »

Martin prit les cinq mille francs et les rangea dans son portefeuille.

« Quand on sera chez le boucher, dit-il, je te paierai les quatre cent cinquante francs, comme j’ai convenu avec Jamblier.

– Je te le rappellerai si tu viens à oublier. Maintenant, assieds-toi. Je vais nous faire chauffer du café en attendant la fin de l’alerte. »

Martin s’assit dans un fauteuil. Resté seul, il essaya de faire le bilan de ses impressions et de ses griefs, mais la fatigue et certain dégoût qui était plutôt comme un mauvais goût de la vie, engourdissaient ses facultés et lui dérobaient la conclusion. La restitution des cinq mille francs qui étaient à l’origine de son ressentiment, aurait dû compter à l’actif du bélier. Loin d’en être apaisé, Martin s’irritait de ce geste inattendu

 

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comme d’une perfidie. La conduite de son auxiliaire ne lui avait causé aucun dommage sérieux et ses griefs, imprécis, inconsistants, allaient surtout à une attitude, à une manière d’être. Dans sa rancune entrait aussi une part de curiosité irritante à l’égard de cette ironie soutenue où se retranchait Grandgil et de ce mystère de duplicité qui se retrouvait dans la double personnalité du peintre. L’histoire de leur rencontre lui apparaissait maintenant comme une suite d’équivoques et d’incertitudes. Martin finit par s’endormir sur l’impression qu’il avait été trompé.

En rentrant dans l’atelier, Grandgil s’arrêta à considérer son associé endormi. Martin ronflait, la bouche entrouverte, les mains à plat sur les bras du fauteuil, la tête et le corps très droits, son bord noir légèrement rejeté en arrière. Grandgil s’approcha sans bruit, ouvrit un carnet de croquis et se mit à dessiner. D’un trait appuyé, presque continu, il traça d’abord la silhouette du buste et, avec la même lenteur pesante, mais sûre, anima la ronde figure de Martin. Il en parut satisfait. Non seulement le portrait était juste quant à la

 

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ressemblance, mais il croyait avoir exprimé dans cette simple esquisse le personnage moral de Martin qu’il avait jusqu’alors pressenti et presque compris sans pouvoir le définir. En regardant son dessin, il lui semblait découvrir ce qu’est l’honnêteté d’un homme : un sentiment de fidélité à soi-même, commandé par l’estime qu’il a de sa propre image, telle que la lui renvoie le miroir de la vie sociale. C’était là, pensait-il, le cas de Martin et celui d’une moyenne honorable. Pour lui, qui se considérait comme un honnête homme, il avait la certitude d’obéir à un impératif plus pur qui n’avait pas besoin de ce miroir et en usait de loin en loin, comme d’un simple contrôle. Par jeu, il compléta son esquisse en dessinant le gros fer à cheval en argent piqué sur la cravate du modèle et, au bas de la page, inscrivit la date et le jour. Comme il refermait le cahier, la sonnerie du téléphone retentit. Martin s’éveilla, promena autour de lui un regard étonné et assura son bord roulé sur sa tête. L’appareil était à trois pas de son fauteuil, sur une petite table.

« Louise ? disait Grandgil. Bonsoir... Je n’étais

 

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pas là... une soirée de vacances. Je me suis déguisé en gangster... ma parole, ne ris pas, j’ai même ramené un joli butin... j’ai joué au méchant, à l’anarchiste, au dur intégral... Très amusant, je t’assure... Pas du tout, c’est au contraire très facile, trop facile. Ce sont les mous qui font les durs. Je l’avais toujours pensé... Quoi ?... Non, n’exagérons pas. Un satanisme d’amateur. Je dois te dire que j’ai joué aussi au démon tentateur... justement non... j’ai d’ailleurs fini par sombrer dans l’attendrissement... »

Sans lâcher l’écoute, Grandgil tourna la tête. Martin, debout derrière lui, le regarda fixement et prononça :

« Fumier.

– Je te raconterai tout ça demain, poursuivit Grandgil. J’espère que tu t’amuseras autant que je me suis amusé. Quoique, au fond, ce soit plutôt attristant... Si tu veux... Une minute... »

Martin avait saisi l’appareil et essayait de le lui arracher.

« Je vais lui dire deux mots, à ta garce. »

 

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Grandgil lui abandonna l’objet, se contentant d’appuyer sur le support et de couper ainsi la communication. Martin, avec violence, jeta l’appareil d’ébonite sur le plancher où il se brisa.

« Ordure, je comprends, maintenant. Tu t’es foutu de moi. Je t’ai pris pour un miteux, j’ai voulu t’aider et toi, tu te marrais en douce en pensant à ton compte en banque. Rien que ça, c’était déjà un vol. Tu devais refuser et laisser le travail à un homme qui en avait besoin. Mais monsieur voulait se payer un coup de Paris la nuit. Monsieur cherchait du frisson et de la rigolade. La rue de Lappe fermée, ça te manquait. Redis-le, ordure, redis-le que tu venais jouer au dur, au caïd...

– Martin, ne te fâche pas. Je vais t’expliquer... »

Grandgil aurait voulu se laver du crime de dilettantisme, le plus scandaleux, le moins pardonnable au sentiment d’un homme laborieux, exagérément conscient de l’importance de ses gestes, sinon de sa fonction. « Non, pensait-il, ce n’est pas par dilettantisme que je l’ai suivi dans la

 

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cave ; j’ai obéi à un mouvement de curiosité sérieuse et humaine ; et c’est la même curiosité qui m’a poussé à cette facétie avec Jamblier, le même désir de me rendre compte et d’aller plus loin que les apparences en chambardant la mise en scène. » Toutefois, il hésitait à se justifier par de tels arguments et convenait en lui-même qu’il y avait eu dans son attitude une part de jeu ou, au moins, la recherche d’un plaisir d’artiste.

« Je veux pas que tu m’expliques, rageait Martin. Et d’abord, il n’y a rien à expliquer. Tu t’es amusé comme une gonzesse, sans t’occuper des conséquences. Je dis bien, comme une gonzesse. Moi, je gagne mon bifteck, j’ai du mal. Toi, tu t’es roulé dans mon travail, tu as tout fait pour me griller.

– Ça va, dit Grandgil d’un ton sec. Le travail, j’en aurai fait ma part et Jamblier n’aura rien perdu.

– Je m’occupe pas de ça. Tu t’es roulé dans mon travail.

– Tu me casses les oreilles, avec ton travail. Le bord roulé, c’est bien, mais tu tombes dans le

 

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chapeau melon. »

Grandgil s’éloigna en haussant les épaules. Martin fit un demi-tour sur lui-même. Son regard s’arrêta d’abord sur la table où étaient étalés les dessins de nus suggestifs et alla ensuite au portrait de femme posé sur le chevalet. Il ne s’y trompa d’ailleurs pas et courut au chevalet, son couteau de poche bien en main. Il planta la lame en plein ciel, fendit le portrait par le travers et d’une autre balafre le recoupa en croix.

« Moi aussi, je sais m’amuser avec le travail des autres... »

Il s’emparait du paysage posé au pied du chevalet, mais Grandgil était déjà sur lui. Pendant qu’ils se battaient, la sirène se mit à sonner la fin de l’alerte et Martin n’entendit même pas la plainte que poussa son auxiliaire quand la lame du couteau lui entra dans le ventre.

 

Le boucher lui proposa un repas froid, mais Martin ne voulut accepter qu’un verre de vin. L’ayant avalé d’un trait, il resta immobile sur la

 

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chaise où il s’était laissé tomber en entrant dans l’arrière-boutique. La dernière étape l’avait épuisé. Le boucher disait qu’il ne comprenait pas comment un homme avait pu gravir le plus dur de la montée avec une charge de plus de cent kilos. Martin ne répondait pas à ses exclamations. Il regardait ses mains trembler de fatigue et sentait encore, sur sa nuque et sur ses épaules, peser la bretelle de cuir avec laquelle il avait attaché les valises deux par deux. Pendant le trajet de l’atelier à la boucherie, tout à son effort et à sa volonté de bête de somme, il n’avait pensé qu’avec ses muscles. Maintenant, une conscience à moitié lucide, encore obscurcie par l’écœurement de la fatigue, lui revenait peu à peu. Précis, un souvenir remontait à la surface de sa mémoire, s’imposait à son esprit. C’était celui du soldat turc éventré d’un coup de couteau en 1915. Du cadavre frais, allongé sur le côté droit, les jambes recroquevillées et les mains crispées sur son ventre trempé de sang, Martin retrouvait l’image la plus nette, la plus vraie qu’il en eût jamais ressaisie.

Découragé par le mutisme de son hôte, le

 

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boucher alla dans la boutique peser les valises et ranger les quartiers de viande dans le frigidaire. Martin ne le vit pas sortir. Il regardait le mort. De temps à autre, le cadavre de Grandgil se déboîtait du cadavre turc et se perdait aussitôt. Martin, vaguement conscient de sa supercherie, profitait de cette superposition pour excuser son crime : « C’était la guerre. Je n’aurais demandé qu’à le laisser vivre. Je ne suis pas méchant. Si ce n’avait pas été lui, c’était moi. On ne fait pas ce qu’on veut. Voilà la vérité. On ne fait pas ce qu’on veut. » Le boucher téléphona.

« Allô ! Jamblier ?... Ici, Marchandot... Le poids est juste... Oui, je vous le passe... Bonsoir.

Martin se traîna jusqu’au comptoir de la boutique sur lequel était posé l’appareil téléphonique.

« Oui, c’est moi... il est mort... il me les avait rendus... Mêlez-vous de vos affaires. »

Il raccrocha et dit au boucher :

« Je m’en vais. Avant de partir, je vous demanderai une enveloppe et un timbre. »

 

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Dans son portefeuille, il prit les cinq mille francs que lui avait rendus Grandgil et les mit sous enveloppe à l’adresse de Jamblier.

« Encore un verre de vin ? proposa le boucher. Ou un coup de marc ? j’en ai du bon.

– Merci. Est-ce que je peux laisser mes valises ? Je les reprendrais demain soir entre six et sept. »

Martin sortit sans répondre aux politesses du boucher. Il était une heure et demie du matin. La bise soufflait dans les rues désertes avec de fines modulations. Il marchait en plein clair de lune, sans souci d’être vu par un agent, sans même y penser. Tout à l’heure, quittant l’atelier avec sa charge de quatre valises, il ne s’était pas soucié non plus de se cacher et avait cheminé, sans la moindre conscience du danger, dans le mouvement de la fin d’alerte.

Il continuait à fixer le corps du soldat turc, surgi dans sa mémoire. Le cadavre était seul, couché sur un morceau de rocher isolé comme une espèce de support idéal, et rien autour de lui ne rappelait la bataille où il était tombé. « On ne

 

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fait pas ce qu’on veut », se répétait Martin. Mais, peu à peu, le cadavre se dédoublait. Telle une image en surimpression, le corps de Grandgil ne fut d’abord qu’un reflet incertain sur celui du soldat, puis s’en détacha lentement. Parfois, d’un effort d’absence, Martin réussissait à réemboîter les deux silhouettes l’une dans l’autre, mais celle de Grandgil reprenait aussitôt sa place. Les deux têtes, puis les deux bustes, devinrent distincts. Enfin, il y eut deux morts couchés l’un à côté de l’autre, le soldat dans son uniforme, le peintre dans sa robe de chambre ouverte sur ses vêtements ensanglantés. Grandgil n’était pas très redoutable. Grâce à la présence du soldat, sa mort semblait participer de la fatalité de la guerre. « On ne fait pas ce qu’on veut », pensait encore Martin. Soudain, le cadavre du Turc recula jusqu’à l’horizon de sa mémoire et se perdit. Le décor de l’atelier surgissait autour du cadavre de Grandgil allongé maintenant dans le désordre des toiles et du chevalet culbuté. Le sang coulait par les deux plaies, l’une au ventre, l’autre au côté, et trempait les vêtements. Sur le paysage gris du boulevard de la Bastille, une flaque rouge s’était

 

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répandue comme un coucher de soleil. Pour la première fois, depuis le drame, Martin eut la sensation de se trouver seul avec son crime. Sa première pensée fut pour sa concierge. Il imagina son visage réprobateur et prit conscience qu’il était devenu un objet d’horreur pour la société. Il arrivait au carrefour de la rue des Abbesses et de la rue Ravignan. La solitude glacée de ce carrefour lui donna un vertige de peur. La concierge avait un visage dur. Elle formait le noyau d’un groupe où il reconnaissait des voisins de palier, des commerçants de la rue de Saintonge, des parents, son frère Henri qui tenait une épicerie-buvette dans une petite rue de Chartres, ses cousins de Ménilmontant, et des compagnons de travail, des amis d’enfance. Ils disaient entre eux : « On n’aurait jamais cru ça de Martin. » Sur ces figures d’un univers familier où il cherchait habituellement le reflet de sa propre personne, il découvrait son visage d’assassin et entrevoyait son châtiment. Lui, le plus sociable des hommes, il était déjà condamné à être toujours seul en face de ces fronts sévères. Entre sa concierge et lui surgissaient d’infranchissables

 

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distances. Plus jamais il n’oserait écrire à son frère Henri, ni aller voir ses cousins de Ménilmontant. Dans la rue, il passerait sans voir ses anciens compagnons et sans reconnaître personne. Avec les gens qui l’emploieraient, il parlerait sans fierté. Il ne discuterait plus.

Dans les rues désertes de Montmartre, la clarté de la lune durcissait la solitude. Les zones d’ombre ne recelaient que le désespoir. Martin oubliait Grandgil pour ne penser qu’au criminel qu’il était devenu. Il marchait vite. Moins fatigué, il aurait couru pour fuir sa solitude et peut-être se retrouver parmi d’autres hommes, des inconnus pour lesquels il eût été lui-même un inconnu. Il venait de s’engager dans des ruelles noires, effrayantes. Défaillant de peur, il lui sembla qu’il allait trouver sur la place Pigalle ces présences humaines dont il avait besoin. Plusieurs fois, il crut en entendre la rumeur mais, débouchant sur la place, elle lui apparut blanche de lune et vide. Seul, un soldat allemand se hâtait sur le trottoir. Martin courut quelques pas derrière lui. Inquiet, le soldat s’arrêta et interrogea :

 

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« Vous voulez me dire une chose ? »

Martin s’arrêta, puis descendit du trottoir et s’éloigna. Un moment, le soldat le suivit des yeux en grommelant :

« Verrückt, der Mann. »

Sous la lune, la place était d’une désespérante nudité. La balustrade du métro, les trottoirs, le rond-point, son jet d’eau tari et sa vasque vide prenaient, dans le jeu de la clarté froide et des ombres très noires, un relief dur, blessant. Au centre de toutes les rues sans vie dont elle était le départ, la place semblait distribuer à l’infini le vide et le silence. Martin cheminait sans espoir, mais soudain, en arrivant près du tertre, il eut la certitude d’entendre un bruit de voix qui paraissait provenir de la rue Pigalle. Il pressa le pas. La rue était obscure. Au bord de la coupure d’ombre, il aperçut un homme, vêtu d’un pardessus noir, en conversation avec d’autres personnes demeurées dans la nuit. Comme il arrivait à quelques pas du groupe, les inconnus firent silence et deux agents sortirent de l’ombre.

« Qu’est-ce que vous faites là ? demanda l’un

 

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d’eux.

– Je rentre chez moi. Figurez-vous que j’ai été pris par l’alerte. J’étais chez des amis et je me préparais à partir... »

Délivré, Martin parlait d’abondance, avec un entrain où perçait une sorte d’allégresse.

« L’alerte a fini à minuit vingt. Et il est deux heures.

– Je sais bien. Je vais vous expliquer... »

L’homme en civil n’était pas intervenu. Il considérait Martin et s’approchait pour le mieux voir.

« Embarquez-le », dit-il aux agents.

Martin protesta et, son seul désir étant de passer la nuit au poste, eut la présence d’esprit de se montrer insolent. Les agents l’encadrèrent en lui bourrant les côtes de coups de coude qu’ils assenaient d’un mouvement court et sec, le poing collé à la hanche. Le groupe se mit en marche dans le noir et descendit la rue Pigalle. Une boîte de nuit, tous feux éteints, laissait passer un filet de musique à peine perceptible.

 

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« Vous avez pas le droit, disait Martin. Vous aurez de mes nouvelles, tout flics que vous êtes. »

Les agents ne répondaient que par des coups de coude, durs et précis. Martin se voyait assuré d’un havre où, jusqu’au lendemain, il serait abrité du silence, de la solitude, des regards de sa concierge et de ses amis. Déjà, il se sentait plus libre et pensait à celui qui venait de mourir de sa main. Son cœur commençait à se gonfler d’un tendre regret, remords d’amitié d’une pesante douceur.

Le groupe déboucha sur un carrefour où la lune donnait en plein. L’inspecteur, qui marchait à quelques pas en avant, s’arrêta dans la clarté et fit signe aux autres de s’arrêter. Martin eut un coup d’angoisse à la pensée qu’on allait peut-être lui donner la liberté. L’endroit était aussi désert, aussi menaçant que la place Pigalle. L’inspecteur tenait entre ses mains gantées un paquet rectangulaire très plat, emballé dans un journal. Gêné par ses gros gants de laine, il le développa avec une hâte maladroite, brutale, comme s’il eût été pris tout à coup d’une impatience irrésistible.

 

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« Tu as connu un peintre qui s’appelait Gilouin ?

– Non », répondit Martin.

L’inspecteur lui mit sous les yeux un album à couverture de toile grise qu’il venait d’extraire de son enveloppe. L’album était ouvert à une page marquée par une langue de papier de journal. Martin vit le portrait, la date.

« Pourquoi est-ce que tu l’as tué ? »

Martin ne répondit pas. Son silence se prolongeait terriblement. L’inspecteur et les agents le regardaient avec anxiété, guettant la seconde où le silence équivaudrait à un aveu formel. Martin ne partageait du reste nullement cette angoisse. Il éprouvait l’apaisement de voir son destin accordé à son visage nouveau, reflété par le miroir de son univers quotidien. La solitude et le silence des rues, qu’il avait si souvent affrontés au cours de ses expéditions nocturnes, ne recelaient plus de menace. Il ne craignait plus rien.

« Pourquoi est-ce que tu l’as tué ? » répéta

 

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l’inspecteur d’une voix plus douce.

Cette fois, Martin chercha honnêtement une réponse valable et prit le temps d’y réfléchir. Il y avait eu le départ de Mariette, l’étrange conduite de Grandgil, ses petits yeux luisants d’ironie, ce mystère de contradictions qui s’était résolu par une surprise irritante, et l’alerte. Un faisceau de petites choses, de contrariétés un peu puériles. Le bouquet d’un mauvais jour. Il y avait eu aussi le soldat turc. À l’âge où les garçons de bonne famille vont encore à l’école, on l’avait envoyé à l’assaut d’une presqu’île avec un couteau à la main. Mais tout ça était l’affaire de l’avocat. Martin répondit simplement, d’un ton posé :

« On ne fait pas ce qu’on veut, allez. »

L’un des agents se mit à rire. Voyant que les

deux autres policiers restaient graves, il se tut, gêné. Comme on n’était plus très loin du commissariat, l’inspecteur jugea inutile de passer les menottes au meurtrier. Les deux agents se contentèrent de le prendre chacun par un bras. Le groupe se remit en marche et rentra dans l’ombre. Martin se souvint tout à coup qu’il avait oublié de

 

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mettre à la boîte l’enveloppe contenant les cinq mille francs de Jamblier. Elle était encore dans la poche de son pardessus. Il l’en retira et la laissa tomber derrière lui sans avoir éveillé l’attention de ses gardiens. Demain matin, ramassant cette enveloppe, un passant la mettrait à la poste. Ce passant anonyme, Martin ne doutait pas de son honnêteté. Jamais il n’avait eu une foi aussi entière en la vertu de ses semblables.

 

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