Le vin de Paris
La grâce
Le meilleur chrétien de la rue Gabrielle comme de tout Montmartre était, en 1939, un certain M. Duperrier, homme si pieux, si juste et si charitable que Dieu, sans attendre qu’il mourût et alors qu’il était dans la force de l’âge, lui ceignit la tête d’une auréole qui ne le quittait ni jour ni nuit. Faite d’une substance immatérielle comme le sont les auréoles en paradis, elle se présentait sous l’aspect d’une rondelle blanchâtre qu’on eût crue découpée dans un carton assez fort, et répandait une tendre lumière. M. Duperrier la portait avec gratitude et ne se lassait pas de remercier le ciel de lui avoir accordé une distinction qu’il n’osait d’ailleurs, dans sa modestie, considérer comme une promesse formelle pour l’au-delà. Il aurait été à coup sûr le plus heureux des hommes si sa femme, au lieu de se réjouir d’une grâce si particulière, n’en avait montré du dépit et de l’irritation.
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« À quoi ça ressemble ? disait-elle. De quoi va-t-on avoir l’air, je te demande un petit peu, aussi bien pour les voisins et les commerçants du quartier que pour mon cousin Léopold ? Vraiment, tu peux être fier. C’est tout simplement ridicule. Tu verras, tu n’as pas fini de faire parler de nous. »
Mme Duperrier était une excellente femme, d’une piété distinguée et qui avait de la décence dans ses mœurs, mais la vanité des choses terrestres ne lui apparaissait pas encore. Comme tant de gens dont l’inconséquence fait dévier la bonne volonté, elle croyait qu’il vaut mieux être bien vu de sa concierge que de son créateur. La crainte d’être interrogée au sujet de l’auréole par quelque voisin de palier ou par la crémière commença, dès la première semaine, à lui aigrir le caractère. À maintes reprises, elle essaya d’arracher le rond de blanche clarté qui brillait au chef de son époux, mais sans plus de résultat que si elle eût tenté de saisir entre ses doigts un rayon de soleil, sans même en déplacer l’assiette d’un pouce ni d’une ligne. Encerclant le haut du front à la naissance des cheveux, l’auréole descendait
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assez bas sur la nuque et une légère inclinaison sur l’oreille droite lui imprimait un mouvement coquet.
L’avant-goût de la béatitude ne faisait pas oublier à Duperrier les soins qu’il devait au repos de sa femme. Lui-même avait trop le sentiment de la discrétion et de la modestie pour ne pas trouver ces craintes légitimes. Les dons de Dieu, surtout lorsqu’ils ont une apparence un peu gratuite, n’ont pas souvent la considération qu’ils méritent et le monde y voit facilement un objet de scandale. Duperrier s’efforça, autant qu’il était possible, de passer inaperçu en toutes circonstances. Renonçant à regret au port du chapeau melon qui lui semblait l’attribut nécessaire de sa profession de comptable, il se coiffa d’un grand feutre clair dont les larges bords recouvraient exactement l’auréole, ce qui l’obligeait à rejeter son chapeau en arrière avec une apparence de désinvolture. Ainsi coiffé, il n’y avait, dans sa personne, rien de franchement insolite au regard des passants. Les ailes de son couvre-chef avaient une certaine phosphorescence qui pouvait, dans la lumière du
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plein jour, passer pour l’éclat d’un feutre soyeux. À son travail, Duperrier réussit également à ne pas attirer l’attention du personnel et du directeur. Dans la petite fabrique de chaussures, à Ménilmontant, où il tenait l’emploi de comptable, il occupait, entre deux ateliers, un cagibi vitré, et sa solitude l’y abritait des questions indiscrètes. Ayant pris le parti de rester couvert à toute heure du jour, personne n’eut la curiosité de lui en demander la raison.
Toutes ces précautions n’apaisaient pas les inquiétudes de l’épouse. Il lui semblait que l’auréole de Duperrier fût déjà un sujet de conversation entre les commères du voisinage. Elle ne circulait plus qu’avec prudence dans les environs de la rue Gabrielle, le cœur et les fesses serrés par une douloureuse appréhension. À chaque instant, elle croyait entendre des rires fuser sur son passage. Pour cette honnête femme qui n’avait jamais eu d’autre ambition que celle de s’aligner sur une catégorie sociale où règne le culte du juste milieu, une singularité aussi flagrante que celle qui affligeait Duperrier prenait facilement les proportions d’une catastrophe. Son
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absurdité achevait de la lui rendre monstrueuse. Rien n’aurait pu la décider à accompagner son mari au dehors. Les soirées et les dimanches après-midi, consacrés autrefois à la promenade et aux amis, se passèrent en tête à tête, dans une intimité qui devenait chaque jour plus pénible. Dans la salle à manger en chêne clair où s’écoulaient, entre leurs repas, les longues heures de loisir, Mme Duperrier, incapable de faire un point de tricot, se repaissait avec amertume de la vue de cette auréole. Généralement occupé à de pieuses lectures, Duperrier se sentait frôlé par les ailes des anges, et la joie béate qui paraissait à son visage contribuait à irriter sa compagne. Il lui arrivait pourtant de lever sur elle un regard empreint de sollicitude, et la réprobation haineuse qu’il apercevait dans le sien n’était pas sans lui inspirer une sorte de remords, d’ailleurs incompatible avec la gratitude qu’il devait au ciel et qui lui inspirait lui-même un remords au deuxième degré.
Une situation aussi pénible ne pouvait pas s’éterniser sans compromettre l’équilibre de la pauvre femme. Bientôt, elle se plaignit que la
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nuit, le sommeil lui fût rendu impossible par la clarté de l’auréole, répandue sur les oreillers. Duperrier, qui profitait parfois de cette divine lumière pour lire un chapitre des évangiles, ne pouvait lui refuser le bien-fondé de ces doléances et commençait à éprouver, assez vif, le sentiment de sa propre culpabilité. Enfin, certains événements, bien regrettables par les suites qu’ils devaient comporter, amenèrent cet état de malaise à celui de crise aiguë.
Un matin qu’il allait à son bureau, Duperrier croisa un enterrement dans la rue Gabrielle, à quelques pas de son domicile. D’ordinaire, faisant violence à son naturel courtois, il se contentait de saluer les gens en touchant du doigt le bord de son chapeau, mais au passage de la mort et réflexion faite, il ne crut pas devoir se soustraire à l’obligation de se découvrir. Plusieurs commerçants de la rue, qui bâillaient sur le seuil de leurs, boutiques, se frottèrent les yeux en voyant son auréole et s’assemblèrent pour en discuter la nature. Comme elle descendait faire ses achats, Mme Duperrier fut happée par le groupe et, troublée au dernier point, se jeta dans
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des dénégations dont la véhémence parut très étrange. À midi, en rentrant chez lui, son mari la trouva dans un état de surexcitation qui lui donna des inquiétudes pour sa raison.
« Enlève-moi cette auréole ! criait-elle. Enlève-la tout de suite ! Je ne veux plus la voir ! »
Duperrier lui remontra qu’il n’était pas en son pouvoir de s’en débarrasser, à quoi répondit l’épouse vociférante :
« Si tu avais la moindre des choses d’égards et de sentiment pour moi, tu trouverais bien le moyen de l’ôter, mais tu n’es qu’un égoïste. »
Ce propos, qu’il eut la prudence de ne pas relever, lui donna beaucoup à penser. Un nouvel incident devait, le lendemain même, en préciser le sens. Duperrier ne manquait jamais la première messe et, depuis qu’il était en odeur de sainteté, il allait l’entendre à la basilique du Sacré-Cœur. Force lui était d’ôter son chapeau, mais l’église est assez grande et, à cette heure matinale, le troupeau des fidèles assez clairsemé pour offrir la commodité de se dissimuler derrière un pilier.
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Sans doute se montra-t-il moins prudent ce matin-là. L’office terminé, comme il gagnait la sortie, une vieille fille se jeta à ses pieds en criant : « Saint Joseph ! Saint Joseph ! » et en baisant le bas de son pardessus. Duperrier s’esquiva, flatté, mais contrarié d’avoir reconnu en cette adoratrice une vieille demoiselle habitant à deux pas de chez lui. Quelques heures plus tard, la pieuse créature faisait irruption dans l’appartement de M me Duperrier aux cris de « Saint Joseph ! Je veux voir saint Joseph ! »
Quoique dépourvu de brillant et de pittoresque, saint Joseph est un excellent saint, mais ses vertus sans éclat, au parfum d’artisanat et de passive bonté, semblent lui avoir causé quelque tort. En fait, il y a bien des personnes, voire des plus pieuses, qui, sans même s’en rendre compte, attachent une idée de naïve complaisance au rôle qu’il joua dans la nativité. Cette impression de débonnaireté un peu simplette se trouve encore aggravée par l’habitude de superposer à la personne du saint celle de l’autre Joseph qui se déroba aux avances de la femme de Putiphar. Mme Duperrier n’avait pas une grande
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considération pour la sainteté présumée de son mari, mais cette ferveur adorante qui l’invoquait à grands cris sous le nom de saint Joseph lui parut consommer sa honte et son ridicule. Prise d’un accès de fureur presque démente, elle chassa la vieille demoiselle à coups de parapluie et cassa plusieurs piles d’assiettes. La première chose qu’elle fit au retour de son mari fut de piquer une crise de nerfs et quand elle eut repris ses esprits, elle prononça d’une voix dure :
« Pour la dernière fois, je te demande de te débarrasser de cette auréole. Tu le peux. Et tu sais que tu le peux. »
Il baissa la tête, n’osant lui demander comment elle pensait qu’il dût procéder, mais elle ajouta :
« C’est simple. Tu n’as qu’à pécher. »
Duperrier n’éleva pas de protestation et se retira en oraison dans la chambre à coucher. « Mon Dieu, dit-il en substance, vous m’avez accordé la plus haute récompense que puisse espérer un homme sur cette terre, le martyre excepté. Merci, mon Dieu, mais je suis marié et je partage avec ma femme le pain des épreuves
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que vous daignez m’envoyer, comme aussi le miel de vos grâces. C’est à cette condition qu’un couple bénit peut trouver sa chance de marcher droit dans vos sillons. Ma femme, justement, ne peut pas supporter la vue ni même la pensée de mon auréole, non pas du tout parce qu’elle est une faveur du ciel, mais simplement parce qu’elle est une auréole. Vous connaissez les femmes. Quand un événement insolite ne les émeut pas au ventre, il fait boiter de petites harmonies qu’elles ont logées dans leurs petites têtes. Personne n’y peut rien et ma pauvre femme vivrait encore cent ans qu’il n’y aurait jamais, dans son univers, la moindre place pour mon auréole. Mon Dieu qui lisez dans mon cœur, vous savez combien m’est étranger le souci de ma tranquillité et des pantoufles du soir. Pour la joie de porter au front la marque de votre bienveillance, j’endurerais avec sérénité les scènes de ménage les plus violentes. Par malheur, il s’agit d’autre chose que de mon repos. Ma femme est en train de perdre le goût de vivre. Bien pire, je vois venir le jour qu’en haine de mon auréole, elle maudira le nom de Celui qui me l’a donnée. Laisserai-je, sans rien
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faire pour elle, mourir et se damner la compagne que vous m’avez choisie ? Je me trouve aujourd’hui au carrefour de deux voies et la plus sûre ne me paraît pas la plus miséricordieuse. Que l’esprit de votre justice infinie parle donc par la voix de ma conscience, c’est l’humble prière qu’en cette heure de perplexité, je dépose à vos pieds très radieux, mon Dieu. »
À peine eut-il achevé, que sa conscience se prononça pour la voie du péché dont elle lui fit un devoir de charité chrétienne. Il revint à la salle à manger où l’épouse l’attendait en grinçant des dents.
« Dieu est juste, dit-il en mettant ses pouces dans les entournures de son gilet. Il savait ce qu’il faisait en me donnant cette auréole. En vérité, je la mérite plus qu’homme au monde. Des gens comme moi, on n’en fait plus. Quand je pense à la bassesse du troupeau humain et, d’autre part, à toutes les perfections que je réunis en moi, j’ai envie de cracher à la figure des passants. Dieu m’a récompensé, c’est entendu, mais si l’église avait, elle aussi, le souci de la justice, est-ce que
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je ne devrais pas être au moins archevêque ?
Duperrier avait choisi le péché d’orgueil qui lui permettait, tout en exaltant son propre mérite, de louer Dieu qui l’avait distingué. Sa femme ne fut pas longue à comprendre qu’il péchait délibérément et entra dans le jeu aussitôt.
« Mon grand chéri, dit-elle, comme je suis fière de toi. Avec son auto et sa villa du Vésinet, mon cousin Léopold ne t’arrive pas à la cheville.
– C’est bien mon opinion. J’aurais pu faire fortune aussi bien qu’un autre et mieux que Léopold, si je m’en étais donné la peine. Mais j’ai choisi une autre voie et ma réussite est d’une autre qualité que celle de ton cousin. Son argent, je le méprise comme je le méprise lui-même, comme je méprise les innombrables imbéciles à jamais incapables de comprendre la grandeur de ma modeste existence. Car ils ont des yeux et il ne me voient pas.
Prononcées du bout des lèvres et le cœur déchiré de regret, ces paroles devinrent en quelques jours un exercice facile, une habitude qui ne coûtait plus d’effort à Duperrier. Et tel est
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le pouvoir des mots sur l’esprit qu’il en vint à prendre les siens pour argent comptant. Son orgueil, qui n’avait plus rien de feint, en faisait un homme insupportable aux gens qui l’approchaient. Cependant, sa femme surveillait anxieusement l’éclat de l’auréole et, voyant qu’il ne faiblissait pas, il lui sembla que le péché de son mari manquait de poids et de consistance. Duperrier en convint d’ailleurs sans difficulté.
« Rien de plus vrai, dit-il. J’ai cru être orgueilleux et je n’ai fait qu’exprimer la plus simple, la plus évidente réalité. Quand on arrive, comme moi, au plus haut degré de la perfection, le mot orgueil n’a plus aucun sens.
Il n’en continua pas moins à vanter ses mérites, mais reconnut la nécessité de tâter d’un autre péché. Il lui parut que dans la gamme des péchés capitaux, celui de gourmandise serait le plus propre à servir son dessein qui était de se débarrasser de l’auréole sans trop démériter de la confiance du ciel. Cette opinion sur la gourmandise se recommandait du souvenir de bénignes réprimandes qui, dans son enfance,
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avaient sanctionné des excès de confiture ou de chocolat. Pleine d’espoir, l’épouse se mit à lui préparer des mets délicats dont la variété relevait encore la saveur. Sur la table des Duperrier, ce n’étaient que poulardes, pâtés en croûte, truites au bleu, homards, entremets, sucreries et pièces montées, et bons vins aussi. Les repas duraient le double de temps qu’ils prenaient autrefois, quand pas le triple et même davantage. C’était une chose bien horrible à voir et dégoûtante que Duperrier, la serviette nouée sur la nuque, le teint rougeoyant, les yeux lourds de satisfaction, et mastiquant des nourritures, poussant l’aloyau et la mortadelle d’un grand coup de clairet, déglutissant, bavant les sauces, bavant les crèmes et rotant dans son auréole. Bientôt, il eut pris goût à la bonne cuisine et aux repas abondants. Il lui arrivait souvent de réprimander sa femme à propos d’un gigot trop cuit ou d’une mayonnaise mal venue. Un soir, agacée de l’entendre ainsi ronchonner, elle lui fit observer d’un ton très sec :
« Ton auréole se tient bien. À croire qu’elle aussi, ma cuisine la fait engraisser. En somme, si je vois clair, la gourmandise n’est pas un péché.
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Son seul inconvénient est qu’elle coûte cher, mais je ne vois pas pourquoi je ne te remettrais pas aux bouillons de légumes et aux pâtes.
– Commence par me ficher la paix ! rugit Duperrier. Me remettre aux bouillons de légumes et aux pâtes ? Je voudrais voir ça ! Je sais peut-être ce que j’ai à faire, oui ? Me remettre aux pâtes ! Non, mais ce toupet ! Roulez-vous donc dans le péché pour rendre service à des femmes, voilà tout le gré qu’elles vous en savent. Silence ! Je ne sais pas ce qui me retient de t’allonger une paire de claques. »
Un péché pousse l’autre, et la gourmandise contrariée provoque la colère à laquelle dispose également l’orgueil. Duperrier se laissait aller à ce nouveau péché sans trop savoir s’il agissait pour le bien de sa femme ou s’il cédait à son penchant. Cet homme, qui, jusqu’alors, s’était fait connaître par sa douceur et son aménité, éclatait en hauts gueulements, fracassait facilement une porcelaine et, à l’occasion, ne se privait pas de battre sa femme. Il jurait même le nom de Dieu. Ces accès de colère, de plus en plus fréquents, ne
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l’empêchaient pas d’être aussi orgueilleux et gourmand. Il péchait maintenant sur trois tableaux, et Mme Duperrier faisait d’assez sombres réflexions sur l’indulgence infinie de Dieu.
Les plus belles vertus peuvent continuer à fleurir dans une âme déjà souillée par la pratique du péché. Orgueilleux, gourmand, coléreux, Duperrier restait pétri de charité chrétienne et gardait un sentiment élevé de ses devoirs d’homme et d’époux. Voyant le ciel sans réaction en face de ses accès de colère, il prit la résolution d’être envieux. À vrai dire, sans qu’il s’en aperçût, l’envie s’était déjà insinuée dans son cœur. La bonne chère qui fatigue le foie, et l’orgueil qui exaspère le sentiment de l’injustice, disposent le meilleur des hommes à envier son prochain. Et la colère prêtait une voix haineuse à l’envie de Duperrier. Il se mit à jalouser ses parents, ses amis, son patron, les commerçants du quartier et même les vedettes du sport et du cinéma dont le portrait paraissait dans les journaux. Tout lui portait ombrage et il lui arrivait de trembler de basse rage en songeant que
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son voisin de palier possédait un service à découper en argent, alors que le sien n’était qu’en corne. Cependant, son auréole continuait à resplendir. Au lieu de s’en étonner, il en concluait que ses péchés n’avaient pas de réalité, et il ne manquait pas d’arguments pour expliquer que sa prétendue gourmandise ne dépassait pas les saines exigences de son appétit, tandis que sa colère et son envie témoignaient d’un esprit altéré de justice. Mais le plus sûr de ses arguments restait l’auréole.
« J’aurais quand même cru que le ciel était un peu plus chatouilleux, disait parfois sa femme. Si ta goinfrerie, tes fanfaronnades, tes brutalités et ta bassesse de cœur ne compromettent pas l’éclat de ton auréole, je n’ai pas à être inquiète pour ma part de paradis.
– Ta gueule ! ripostait le colérique. Quand tu auras fini de me cavaler ? Moi, j’en ai plein le dos. Qu’un saint homme comme moi soit obligé de chercher sa voie dans le péché, et ça pour le repos de Madame, tu trouves ça crevant, hein ? Ta gueule, tu m’entends ? »
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Le ton de ces ripostes manquait évidemment de cette suavité qu’on attendrait à bon droit d’un homme auréolé de la gloire de Dieu. Depuis qu’il péchait, Duperrier inclinait à la vulgarité. Son visage d’ascète commençait à s’empâter sous l’effet d’une riche nourriture. Non seulement son vocabulaire s’alourdissait, mais ses pensées prenaient également de la pesanteur. Sa vision du paradis, par exemple, avait notablement évolué. Au lieu de lui apparaître comme une symphonie d’âmes en robes de cellophane, le séjour des justes se précisait de plus en plus à son imagination sous l’aspect d’une vaste salle à manger. M me Duperrier n’était pas sans s’apercevoir des changements survenus dans la personne de son mari et en concevait même quelques inquiétudes pour l’avenir. Toutefois, la perspective de le voir descendre aux abîmes ne balançait pas encore, dans son esprit, l’horreur de la singularité. Plutôt que Duperrier auréolé, mieux valait, pensait-elle, un mari athée, jouisseur et mal embouché comme le cousin Léopold. Au moins n’aurait-elle pas à en rougir devant la crémière.
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Duperrier n’eut pas besoin d’en prendre le parti pour sombrer dans la paresse. La conviction orgueilleuse qu’il accomplissait à son bureau une besogne très au-dessous de son mérite, comme aussi certaines somnolences d’après bien mangé et bien bu, le disposaient à l’indolence. Comme il avait assez de suffisance pour prétendre toujours exceller en toutes choses, même dans les pires, il devint rapidement un modèle de fainéantise. Le jour où son patron, excédé, le mit à la porte, Duperrier accueillit la sentence chapeau bas.
« Qu’est-ce que vous avez au front ? demanda le patron.
– Une auréole, monsieur.
– Ah ! oui ! Et c’est à ça que vous vous amusiez au lieu de travailler ? »
Lorsqu’il apprit à sa femme la nouvelle de son congédiement, elle lui demanda ce qu’il comptait faire désormais.
« Le moment me paraît bien choisi pour tomber dans le péché d’avarice », répondit-il gaiement.
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De tous les péchés capitaux, ce fut l’avarice qui devait exiger de lui le plus grand effort de volonté. Pour qui n’est pas né avare, c’est un vice qui offre beaucoup moins de pente que les autres, et quand il résulte d’un parti pris, rien ne le distingue, au moins à ses débuts, de cette vertu par excellence qu’est l’économie. Duperrier s’imposa de dures disciplines, comme de rester sur sa gourmandise, et parvint à se tailler, parmi ses voisins et connaissances, une solide réputation d’avarice. Il aima vraiment l’argent pour l’argent et sut, mieux que personne, jouir de cette angoisse méchante que ressentent les avares à la pensée qu’ils détiennent une force créatrice et l’empêchent de s’exercer. En comptant ses économies, fruit d’une existence jusqu’alors laborieuse, il arriva peu à peu à éprouver l’affreux plaisir de léser autrui en détournant un courant d’échange et de vie. Ce résultat, par là même qu’il était laborieusement acquis, donna un grand espoir à Mme Duperrier. Son mari avait cédé si facilement à l’attrait des autres péchés que Dieu n’aurait su lui tenir grande rigueur, pensait-elle, d’un entraînement animal et candide qui
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faisait de lui une assez pitoyable victime. Au contraire, les progrès appliqués et patients réalisés dans l’avarice résultaient nécessairement d’une volonté perverse qui semblait être un défi au ciel. Pourtant, lorsque Duperrier fut devenu avare au point de mettre des boutons de culotte dans le tronc des pauvres de la paroisse, l’éclat de l’auréole, son épaisseur, étaient restés intacts. Durant quelques jours, ce nouvel échec, dûment constaté, laissa les époux désemparés.
Orgueilleux, gourmand, coléreux, envieux, paresseux et avare, Duperrier se sentait une âme encore parfumée d’innocence. Pour être capitaux, les six péchés qu’il avait cultivés n’en étaient pas moins de ceux qu’un premier communiant peut confesser sans désespoir. Capital entre tous, le péché de luxure l’épouvantait. Les autres, lui semblait-il, se consommaient presque à l’abri des regards de Dieu. Selon le cas, péchés ou peccadilles, c’était une affaire de dosage. Mais la luxure, c’était le consentement plénier aux œuvres du démon. Les enchantements nuiteux préfiguraient les brûlantes ténèbres de l’enfer ; les langues dardées, celles des flammes
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éternelles ; et les plaintes de la volupté et les corps révulsés, c’étaient déjà les abominables grands hurlements des damnés et les viandes torturées du martyre sans fin. La luxure, Duperrier ne l’avait pas réservée pour la fin. Il s’était simplement refusé à l’envisager. Mme Duperrier elle-même n’y pensait pas sans un malaise. Depuis de longues années, les époux vivaient dans un délicieux état de chasteté et, jusqu’à l’auréole, chacune de leurs nuits était un rêve de mousseline blanche. À la réflexion le souvenir de ces années de continence inspira de la rancune à Mme Duperrier, car elle ne doutait pas que l’auréole en eût été la récompense. La luxure, seule, pouvait défaire le nimbe de clarté liliale.
Duperrier, non sans avoir longtemps résisté aux raisons de sa femme, finit par se laisser convaincre. Une fois de plus, le sentiment du devoir l’emporta chez lui sur la crainte. Sa décision prise, il se trouva embarrassé par son ignorance, mais sa femme, qui pensait à tout, lui avait acheté un livre révoltant où se trouvait exposé, sous forme d’un enseignement clair et
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direct, l’essentiel de la luxure. Le soir, à la veillée, c’était un spectacle poignant que celui de cet homme chaste, l’auréole au front, et récitant à l’épouse un chapitre de l’exécrable manuel. Souvent, sa voix trébuchait sur un mot infâme ou sur une évocation plus scabreuse que les autres. En possession de ce bagage théorique, il prit encore le temps de délibérer s’il consommerait le péché de luxure au foyer ou au dehors. Mme Duperrier était d’avis que tout se passât à la maison et alléguait des raisons d’économie qui ne le laissaient pas insensible, mais ayant pesé le pour et le contre, il jugea inutile de la commettre dans de vilaines pratiques préjudiciables à son salut. En loyal époux, il décida courageusement d’assumer à lui seul tous les risques.
Dès lors, Duperrier passa la plupart de ses nuits dans des hôtels borgnes où il poursuivait son initiation avec des professionnelles du quartier. L’auréole, qu’il ne pouvait guère dissimuler au regard de ces tristes compagnes, lui valut de se trouver dans des situations tantôt embarrassées, tantôt avantageuses. Les premiers temps, dans son souci de se conformer aux
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enseignements du manuel, il se livrait au péché sans beaucoup d’exaltation, mais avec l’application méthodique d’un danseur décomposant un pas ou une figure de danse. Ce souci de perfection que lui dictait son orgueil trouva bientôt sa déplorable récompense dans une certaine notoriété qu’il lui valut auprès des filles. Tout en prenant un goût très vif à ce genre d’ébats, Duperrier les trouvait dispendieux et souffrait cruellement dans son avarice. Un soir, place Pigalle, il connut une créature de vingt ans et déjà perdue, qui s’appelait Marie-Jannick. On croit que c’est pour elle ou à son propos que le poète Maurice Fombeure écrivit ces vers charmants :
C’est Marie-Jannick
De Landivisiau
Qui tue les moustiques
Avec son sabot.
Marie-Jannick était arrivée de sa Bretagne six
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mois auparavant pour se placer, en qualité de bonne à tout faire, chez un conseiller municipal socialiste et athée. N’ayant pu supporter de servir des gens sans Dieu, elle gagnait courageusement sa vie sur le boulevard de Clichy. Sur cette petite âme religieuse, l’auréole ne pouvait manquer de faire une très forte impression. Duperrier semblait à Marie-Jannick l’égal de saint Yves et de saint Ronan. De son côté, il ne tarda pas à prendre conscience de l’ascendant qu’il exerçait sur elle et ne résista pas à la tentation d’en tirer un parti pratique.
Aujourd’hui, 22 février de l’an 1944, au noir
de l’hiver et de la guerre, Marie-Jannick, qui aura bientôt vingt-cinq ans, poursuit ses déambulations sur le boulevard de Clichy. Le soir, à l’heure du blaquaoute, entre la place Pigalle et la rue des Martyrs, les passants s’émeuvent d’apercevoir, flottant et oscillant dans la nuit, un rond de lumière qui se présente sous l’aspect d’une sorte d’anneau de Saturne. C’est Duperrier, le front ceint de la glorieuse auréole qu’il ne se soucie même plus de dissimuler à la curiosité des étrangers ; Duperrier, chargé du
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poids des sept péchés capitaux, et qui, toute honte bue, surveille le labeur de Marie-Jannick, d’un coup de pied au cul ranimant son ardeur défaillante ou l’attendant à la porte d’un hôtel pour compter le prix d’une étreinte à la clarté de l’auréole. Mais des profondeurs de sa déchéance et de son abjection, à travers la nuit de sa conscience, un murmure monte parfois jusqu’à ses lèvres pour remercier Dieu de l’absolue gratuité de ses dons.
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