Le vin de Paris

Marcel Aymé · Chapitre 4 sur 8

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Le vin de Paris

Le vin de Paris

 

Il y avait, dans un village du pays d’Arbois, un vigneron nommé Félicien Guérillot qui n’aimait pas le vin. Il était pourtant d’une bonne famille. Son père et son grand-père, également vignerons, avaient été emportés vers la cinquantaine par une cirrhose du foie et, du côté de sa mère, personne n’avait jamais fait injure à une bouteille. Cette étrange disgrâce pesait lourdement sur la vie de Félicien. Il possédait les meilleures vignes de l’endroit comme aussi la meilleure cave. Léontine Guérillot, sa femme, avait un caractère doux et soumis et n’était ni plus jolie ni mieux tournée qu’il ne faut pour la tranquillité d’un honnête homme. Félicien aurait été le plus heureux des vignerons s’il n’avait eu pour le vin une aversion qui paraissait insurmontable. Vainement s’était-il appliqué de toute sa volonté et de toute sa ferveur à forcer une aussi funeste disposition. Vainement avait-il tâté de tous les

 

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crus dans l’espoir d’en découvrir un qui lui eût livré la clé du paradis inconnu. Ayant fait le tour des bourgognes, des bordeaux, des vins de Loire et du Rhône, des champagnes, des vins d’Alsace, des vins de paille, des rouges, des blancs, des rosés, des clairets, des algériens et des piquettes, il n’avait négligé ni les vins du Rhin, ni les tokays, ni les vins d’Espagne, d’Italie, de Chypre et du Portugal. Et chacune de ses tentatives lui avait apporté une nouvelle déception. Il en allait de tous les vins comme de l’arbois lui-même. Fût-ce à la saison de la plus grande soif, il n’en pouvait avaler seulement une gorgée qu’il ne lui semblât, chose horrible à penser, boire un trait d’huile de foie de morue.

Léontine était seule à connaître le terrible secret de son mari et lui aidait à le dissimuler. Félicien, en effet, n’aurait su avouer qu’il n’aimait pas le vin. C’eût été comme de dire qu’il n’aimait pas ses enfants et pire, car il arrive partout qu’un père en vienne à détester son fils, mais on n’a jamais vu au pays d’Arbois quelqu’un ne pas aimer le vin. C’est une malédiction du ciel et pour quels péchés, un

 

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égarement de la nature, une difformité monstrueuse qu’un homme sensé et bien buvant se refuse à imaginer. On peut ne pas aimer les carottes, les salsifis, le rutabaga, la peau du lait cuit. Mais le vin. Autant vaudrait détester l’air qu’on respire, puisque l’un et l’autre sont également indispensables. Ce n’était donc aucunement par un sot orgueil, mais par respect humain que Félicien Guérillot...

Voilà une histoire de vin qui partait, en somme, assez bien. Mais tout d’un coup, elle m’ennuie. Elle n’est pas du temps et je m’y sens comme dépaysé. Vraiment, elle m’ennuie, et une histoire qui m’ennuie me coûte autant à écrire qu’un verre de vin à boire à Félicien Guérillot. Outre quoi, j’ai passé l’âge de l’huile de foie de morue. J’abandonne donc mon histoire. Il aurait pu lui arriver pourtant bien des aventures à ce Félicien, d’amusantes, de cruelles, d’émouvantes, de pathétiques, avec un très joli dénouement où le vin d’Arbois aurait coulé à plein bord. Je vois par exemple Félicien simuler un léger tremblement alcoolique pour donner le change à ses concitoyens, lesquels tous, abusés et étonnés

 

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aussi, se seraient récriés d’estime, et l’un ou l’autre, parlant à eux et comme en leur nom, aurait pu dire :

« Regardez ce que c’est. Voilà Félicien qui se met à sucrer les fraises à pas trente ans d’âge, et son père, donc l’Achille Guérillot, un buveur aussi, ah ! oui, un buveur. Enfin, quoi, vous l’avez connu. Hein, dites voir, l’Achille Guérillot, il ne suçait pas des pralines, on est plus d’un d’ici à en pouvoir causer. Et jamais saoul, toujours d’aplomb, pour ça vrai vigneron, vrai homme, vrai buveur. Son père donc, l’Achille Guérillot, je vous le répète, un buveur, ce que moi j’appelle un buveur ou si vous voulez, un homme. Eh bien, n’est-ce pas, le père Guérillot, Achille, je parle d’Achille, je ne vais pas bien sûr vous parler du vieux Guérillot, Guérillot Auguste, alors, lui, le grand-père. Bon buveur aussi, tiens. Non, c’est d’Achille que je veux parler, Guérillot Achille, quoi, qui nous est mort voilà quinze ans, pour bien dire, l’année qu’il a fait si chaud, une année à puces qu’elles grouillaient sur les gens comme pareil aussi sur les bêtes, mais si, voyons, mais si, l’année que la Claudette a saoulé les gendarmes

 

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qui venaient pour l’affaire de la jument à Panouillot. Hein, dites voir, ce Jules Panouillot, encore un buveur et qui en aurait remontré à bien des de maintenant sur la chose de boire. Mon Achille et lui, justement, ils étaient comme les doigts de la main, et des bons moments, ils s’en sont donné. Est-ce qu’une fois, ils n’avaient pas imaginé de s’habiller en diables pour faire peur à la bonne du curé ? Mais je ne veux pas vous le raconter. Je vous tiendrais à rire jusqu’à court de souffle et vous en seriez d’une bouteille chacun. Pour vous en revenir, le père Guérillot (Achille), quand il a commencé de sucrer les fraises, l’âge qu’il avait, c’est bien facile, puisqu’il était né à pas deux jours de mon papa, que par le fait ils étaient conscrits et qu’il nous disait un jour, mon papa, un jour qu’on était de causer d’une chose et d’une autre, comme vous diriez aujourd’hui, mais je vous parle d’il y a dix ans, oh ! oui, bien dix ans. Tenez, mon grand-oncle Glod’Pierre était encore du monde, il nous était venu d’Aiglepierre avec la voiture à Tiantiet-la-Jambe, un solide aussi, celui-là, et un rapide sur le jupon, mais je vous dis dix ans, c’est peut-être onze, et dix ou

 

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onze, à un an près ; ce qui compte, c’est la chose du fait. On était donc là tous les trois, moi, mon papa et mon grand-oncle, avec une bouteille sur la table, oh ! une bouteille sans façons, un petit vin que mon papa, je me rappelle, il avait fait avec un bas de vigne qui donne quand il donne, mais un vin joli, coquet, bien glissant, qui sentait le caillou de la montée Labbé. Enfin, vous voyez. On causait de ceci, on causait de cela, comme ça

nous venait, dervint-derva 1. Et tout par un coup, mon oncle Glod’Pierre, je dis mon oncle, c’est mon grand-oncle. Mon oncle Glod’Pierre, il nous dit : ‶Et qu’est-ce qu’est devenu ton conscrit ? un nommé, il dit (n’est-ce pas, mon oncle n’était pas d’ici. Je dis mon oncle...) un nommé, il dit, un nommé... – L’Antoine Bongalet, lui fait mon papa. – Mais non, mais non. – Le Clovis Rouillot ? – Mais non, un nommé... – Adrien Bouchut ? – Non, non, non, non, non. Un nommé... Ah ! je l’ai là... Achille ! Achille ! – Ah ! vous venez me parler d’Achille Guérillot, mon papa lui fait. Pour vous dire les choses, il ne

1 - Expression jurassienne qui équivaut à : de revient-de

reva.

 

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va pas mal et en tout cas, il ne se plaint pas. Il est qu’il est couché tranquille, à côté de ses vieux, au cimetière. Ce pauvre Achille, il a eu des maux pour mourir. Il s’en a été la veille de ses cinquante-deux ans, par le fait le lendemain du jour que moi je les ai eus, les cinquante-deux ans, puisque moi, je m’étais déventré deux jours devant lui. Pauvre Achille, je me rappelle, il s’était mis à sucrer les fraises par là deux ans avant sa mort. Vous voyez, deux ans, mon papa disait. Deux de cinquante-deux, reste cinquante. L’Achille, donc, il avait cinquante ans quand il a commencé de sucrer, et son garçon, voyez ce que c’est, il s’y met qu’il frise la trentaine bien juste. Mais moi je vais vous dire une chose qui est. Félicien, c’est l’homme qui sait boire.″ »

Sûr de sa réputation de buveur, Félicien aurait pu avoir des ambitions politiques et, pour les besoins de la campagne électorale, se trouver dans l’obligation de boire ouvertement. Il y a même là le sujet d’un roman vinassier, naturaliste en diable et psychologique aussi, mais je me fatigue d’y penser. Je suis trop enfoncé dans le présent. Il y a de certaines ondes traversières qui

 

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me déposent dans l’arrière-tête des scories d’époque. Je n’ai pas le cœur à parler de coteaux jolis, ni de vins gais. Conséquemment de quoi, je vais raconter une histoire de vin triste. Elle se passe à Paris. Le héros s’appelle Duvilé.

Il y avait donc à Paris, en janvier 1945, un certain Étienne Duvilé, trente-sept trente-huit ans, qui aimait énormément le vin. Par malheur, il n’en avait pas. Le vin coûtait deux cents francs la bouteille et Duvilé n’était pas riche. Employé dans une administration de l’État, il n’aurait pas demandé mieux que de se laisser corrompre, mais il occupait un poste ingrat, où il n’y avait rien dont il pût trafiquer. Cependant, il avait une femme, deux enfants et un beau-père de soixante-douze ans, hargneux, capricieux, abandonnant avec arrogance ses quinze cents francs de retraite mensuels à la communauté familiale, et qui aurait mangé comme plusieurs beaux-pères si on ne l’avait pas rationné. Et le cochon coûtait trois cents francs le kilo, les œufs vingt et un francs la pièce et le vin, je le répète, deux cents francs la bouteille. Supplémentairement, il faisait un froid de canard, quatre au-dessous dans l’appartement,

 

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et pas de bois, pas de charbon non plus. La seule ressource était de brancher le fer à repasser électrique qui circulait de main en main pendant les heures de repas et de loisir. Lorsqu’il l’avait en sa possession, le beau-père ne voulait plus s’en dessaisir. Il fallait le lui reprendre de force, et il en était du reste de même pour le pain, les nouilles, les légumes et pour la viande quand d’occasion. Entre Duvilé et lui s’élevaient des disputes aigres, violentes, souvent sordides. Le beau-père se plaignait de n’avoir pas la nourriture ni le confort auxquels lui donnaient droit ses quinze cents francs par mois. Le gendre l’invitait à aller vivre ailleurs et sa femme finissait par le traiter de mufle. Autrefois, quand la vie était facile, les deux hommes se supportaient déjà péniblement, mais leur mutuelle antipathie trouvait dans la politique un aliment noble et généreux. L’un était républicain-socialiste, l’autre socialiste-républicain, et l’abîme que creusaient entre eux des opinions aussi opposées était un inépuisable sujet de querelles qui absorbaient toutes les autres. Mais depuis que le vin manquait, il n’y avait plus de dispute possible sur

 

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ce terrain-là. C’est qu’avant la guerre, le vin et la politique se commandaient mutuellement, bourgeonnant et fleurissant l’un sur l’autre. Le vin poussait à la politique et la politique au vin, généreusement, symbiosiquement, tonitrueuse-ment. Aujourd’hui, ne se soutenant plus sur les vapeurs du vin, la politique restait enfouie dans les journaux. Les plaintes, les invocations, les coups de gueule et les anathèmes se tournaient bassement à la nourriture et au combustible. Comme tant d’autres, la famille Duvilé vivait dans une perpétuelle nostalgie de mangeaille. Les songeries des enfants, de leur mère et de leur grand-père étaient lourdes de boudin, de pâté, de volaille, de chocolat, de pâtisserie. Duvilé, lui, pensait au vin. Il y pensait avec une ferveur sensuelle, parfois véhémente, et sentait alors toute son âme se nouer dans sa gorge en feu. D’humeur renfermée, il ne faisait part à personne de cette soif de vin qui le ravageait, mais à ses moments de solitude, il s’abîmait dans des visions de bouteilles, de tonneaux et de litres de rouge et, sans sortir de sa rêverie, prenant tout à coup une sorte de recul et considérant cette rouge

 

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abondance, il sentait lui monter aux lèvres la plainte furieuse du moribond qui voudrait retenir la vie.

Un samedi soir que cette envie de vin le tenaillait, il se coucha auprès de sa femme, dormit mal et fit tel rêve : Vers neuf heures du matin, dans une lumière de crépuscule, il sortait de chez lui pour prendre le métro. L’entrée de la station était déserte. À la barrière d’admission se tenait une employée dans laquelle il reconnut sa femme. Après lui avoir poinçonné son ticket de métro, elle dit avec indifférence : « Nos enfants sont morts. » Sa douleur fut telle qu’il faillit crier, mais il se ressaisit et pensa : Après tout, j’aurais pu ne l’apprendre que plus tard. Je vais quand même aller à la fête. Il s’engagea dans l’escalier de pierre en colimaçon qui descendait aux entrailles du métro et oublia ses enfants. Comme il arrivait au troisième palier, une tache d’obscurité se forma devant lui et l’égara dans une sorte de tunnel dont les parois étaient hérissées de rochers artificiels. Un garçon de café qu’il connaissait de vue se tenait auprès d’une petite porte et la lui ouvrit. L’ayant franchie,

 

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Duvilé se trouva dans une salle inégalement éclairée. Des traînées de pénombre noyaient en partie les murs dont l’un, en voie de démolition, laissait passer une flaque de jour douteux qui lui serra le cœur. Au milieu de la pièce était dressée une table chargée de sandwichs et de gâteaux. Deux fontaines de vin, l’une de blanc, l’autre de rouge, s’écoulaient dans des vasques à étages. Étonné, il ne perdit pourtant pas son sang-froid. Posément, il avala, pour apéritif, une gorgée de vin blanc qui n’avait pas de goût et se mit à manger des sandwichs, dont un au fromage, avec la pensée qu’il ferait valoir le vin rouge. Ni la consistance, ni le goût des sandwichs ne répondaient à leur apparence et, un peu déçu, Duvilé soupçonna qu’il était le jouet d’un rêve. Afin de ne pas s’éveiller, il se jeta sur le vin rouge et, penché sur la vasque, se mit à boire comme une bête. Malgré ses efforts et ses longues aspirations, il n’absorbait que fort peu de liquide, à vrai dire si peu que le goût en restait incertain. Angoissé, il se redressa et jeta un coup d’œil en arrière. De l’autre côté de la table, établis dans d’énormes fauteuils, trois hommes

 

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gras et ventrus, à larges faces présidentielles, le contemplaient avec des sourires malveillants. Duvilé aurait voulu fuir, mais il s’aperçut qu’il n’avait pas de souliers. Il se mit à sourire obséquieusement et n’en ressentit aucune honte. L’un des trois hommes se leva et lui parla sans ouvrir la bouche, chacune de ses pensées venant s’inscrire dans l’esprit de Duvilé sans le truchement de la parole. « Nous sommes riches et heureux, dit-il muettement. Nous vivons profondément au-dessous du monde qui souffre et qui risque. Pour être plus heureux encore, nous pensons beaucoup à la souffrance des autres. Nous jouons souvent à être pauvres, à avoir faim, à avoir froid, à avoir peur, et c’est délicieux. Mais rien ne vaut la réalité. C’est pourquoi je vous ai fait venir... » Ici, la parole ou, pour mieux dire, la pensée de l’homme heureux se brouilla et devint incompréhensible. Puis il reprit avec une voix énorme, écrasante, pourtant silencieuse : « Imposteur ! Vous avez sur vous une alliance en or et une montre en or de première communion ! Rendez-les-moi ! » S’étant coiffé chacun d’un képi d’officier, les hommes heureux quittèrent

 

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précipitamment leurs places, et Duvilé, qui avait maintenant des chaussures aux pieds, courut au fond de la salle. Sur le point d’être coincé, il plongea la main dans la poche de son pardessus et en retira sa femme derrière laquelle il essaya de se cacher. Mais déjà il se trouvait séparé des poursuivants par un brouillard quadrillé qu’il se mit à longer jusqu’à ce que le quadrillage se précisât sous la forme d’un guichet grillagé où il vit sa femme occupée à vendre des tickets de métro, des tickets de pain et des tampons de paille de fer. Sans s’arrêter auprès d’elle, il prit un couloir en pente en songeant avec une vive inquiétude que sa femme l’attendait sur le quai. Le couloir était long de plusieurs kilomètres, mais Duvilé arriva au bout sans avoir eu à le parcourir, simplement en arrangeant des nombres dans sa tête. Sur le quai, il soupçonna encore une fois qu’il était en train de rêver, car il y avait sous la voûte plusieurs zones de lumière d’intensités différentes, qui ne se raccordaient pas. Ce fut dans une des solutions de continuité qu’il découvrit sa femme. Décolorée et mal visible, elle portait un extravagant chapeau à plume qui

 

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lui causa une grande gêne. Il regarda plusieurs fois autour de lui avec la crainte de découvrir son chef de bureau parmi les voyageurs. « Tu te chargeras de papa, lui dit-elle. Il est dans son panier. » À quelques pas derrière sa femme, Duvilé aperçut alors son beau-père qui se tenait debout, les jambes engagées dans l’un des quatre casiers d’un panier à bouteilles. Très droit, les bras collés au corps, le vieillard était coiffé du bonnet de police rouge des chasseurs d’Afrique. Suivi de sa femme, Duvilé, sans effort appréciable, porta le panier et son chargement au bord du quai où il le déposa. La rame de métro qu’ils attendaient ainsi tous les trois était devenue pour lui une immense espérance qui l’inondait d’une joie anxieuse. Enfin, il entendit le grondement souterrain qui annonçait l’approche du métro, mais ce qui déboucha du tunnel n’était qu’un train minuscule, un de ces jouets d’enfant qui tiennent dans une boîte en carton. Une déception violente, à la mesure de son espérance, lui ravagea le cœur. Sa douleur fut si vive qu’il crut mourir et s’éveilla en gémissant.

Duvilé ne se rendormit pas et, jusqu’au lever,

 

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eut l’esprit occupé de son rêve. À mesure qu’il y pensait, des détails, enfouis dans l’ombre de sa conscience, surgissaient et se précisaient. Pour lui, l’épisode culminant était son entrée dans le souterrain de la vie heureuse. Il en fut obsédé durant toute cette matinée de dimanche. À sa femme ou à ses enfants, il répondait distraitement, cherchait la solitude et, au milieu de quelque besogne, s’immobilisait soudain pour écouter un bruit de fontaine et l’égouttement du vin de vasque en vasque. Vers onze heures, comme chaque dimanche matin, il descendit lui-même faire les provisions du ménage. Depuis trois jours, on annonçait une distribution de vin que l’épicier croyait imminente et Duvilé eut l’intuition qu’elle aurait lieu ce matin. Contre son attente, le vin n’était pas arrivé et sa désillusion fut aussi profonde que celle du quai du métro, à l’arrivée du train d’enfant. Au retour, sa femme lui demanda s’il ne sentait pas venir une mauvaise grippe, car il avait une mine défaite. Pendant le repas, il se montra nerveux et taciturne. Les fontaines de vin chantaient dans sa tête avec une chanson triste, lancinante. Il

 

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mangeait sans appétit et ne buvait pas. Sur la table, il y avait une carafe d’eau d’une limpidité révoltante.

On était au milieu du repas et Duvilé remâchait son rêve de la nuit. Tout à coup, le souvenir du panier à bouteilles lui fit lever les yeux sur son beau-père. Une lueur de curiosité, de surprise, s’éveilla dans son regard éteint. Brusquement, il découvrait que le vieillard avait une forme intéressante. Son torse mince, ses épaules étroites et fuyantes, son cou maigre surmonté d’une petite tête au crâne rubicond lui donnaient à penser. « Je ne rêve plus, se dit-il, on croirait une bouteille de bordeaux. » L’idée lui paraissait saugrenue, il essaya de porter son attention ailleurs, mais malgré lui et à chaque instant, il jetait sur son beau-père un coup d’œil furtif. La ressemblance était de plus en plus saisissante. Avec sa calvitie rougeoyante, on aurait juré une bouteille de vin bouché.

Pour échapper à l’obsession, Duvilé s’absenta tout l’après-midi, mais le soir, au dîner, en voyant son beau-père, la ressemblance lui sauta aux yeux

 

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avec une évidence qui lui fit battre le cœur. L’insistance de son regard finit par frapper le vieillard qui s’en montra piqué. « Je dois avoir une drôle de tête que vous ne me quittez pas des yeux. Mais vous trouvez probablement que je mange trop. Vous trouvez que quinze cents francs par mois, ce n’est pas assez payé pour des trognons de choux, des vieilles pommes de terre et des carottes gelées. Ha ! ha ! ha ! »

Le gendre rougit jusqu’aux oreilles et bafouilla humblement une excuse. On était habitué à ce qu’il relevât vertement de pareils propos, et ce changement de ton surprit les convives. Après le repas, comme les enfants jouaient auprès de leur grand-père et le bousculaient un peu, Duvilé intervint avec une sollicitude qui ne manqua pas de surprendre non plus.

« Voyons, leur dit-il avec humeur, ne le secouez pas comme ça. Il faut le laisser reposer. »

Il passa une mauvaise nuit, son sommeil peuplé de cauchemars où il n’y eut toutefois ni vin ni beau-père. En se levant, il éprouva, pour la première fois de sa vie, un sentiment d’ennui et

 

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de contrariété à l’idée de se rendre à son bureau. D’habitude, il y allait volontiers et, comme tant d’autres hommes qui rougiraient de se l’avouer, il préférait l’atmosphère de son travail à celle de son foyer. Ce matin-là, il eût aimé rester à la maison. La vie familiale lui semblait tout à coup parée d’un charme inexplicable. Sur le point de partir et déjà dans le vestibule, il entendit un gémissement. Avant même de s’être rendu compte d’où partait l’appel, il courut à la chambre de son beau-père qu’il trouva à plat ventre sur le plancher. Le bonhomme avait trébuché sur un obstacle et, dans sa chute, sa tête avait porté contre un angle de la commode. Son gendre le ramassa en tremblant et le conduisit au cabinet de toilette. Le sang coulait d’une petite plaie à l’arcade sourcilière. Duvilé resta un moment immobile, les yeux agrandis, à regarder ce beau liquide rouge qui coulait comme une fontaine précieuse. Il fallut l’arrivée de sa femme pour le tirer de sa contemplation et il murmura, tandis qu’elle s’affairait à laver la plaie : « Heureusement que le coup a porté près du bouchon. C’est tout de même moins grave. »

 

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Depuis ce jour, Étienne Duvilé ne se rendait plus à son travail qu’avec une extrême répugnance. Les heures passées au bureau étaient lourdes d’angoisse et lui paraissaient interminables, car il tremblait qu’en son absence le beau-père ne se brisât. L’heure venue, il courait prendre le métro et, rentrant chez lui hors d’haleine, demandait : « Le grand-père va bien ? » Rassuré, il se rendait auprès du vieillard qu’il accablait de prévenances, lui proposant un fauteuil, un coussin, surveillant ses moindres pas, l’avertissant qu’il eût à prendre garde à tel battant de porte et s’ingéniant à lui faire une existence douillette. Sensible à ce changement d’humeur, le bonhomme y répondait par de menues attentions, en sorte qu’une atmosphère d’harmonieuse concorde régnait maintenant dans la maison. Toutefois, il lui arrivait d’éprouver un vague sentiment de méfiance lorsqu’il surprenait son gendre rôdant autour de lui avec un tire-bouchon à la main.

« Enfin, Étienne, finit-il par lui demander, pourquoi diable avez-vous toujours ce tire-bouchon à la main ? Il ne peut vous servir à rien.

 

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– Vous avez raison, convint Duvilé. Il est bien trop petit. »

Et, le cœur pincé d’un regret, il alla ranger l’ustensile dans un tiroir de la cuisine.

Un jour, à midi, qu’il revenait de son bureau, Duvilé rencontra dans le métro un ancien camarade de régiment avec lequel il avait fait la retraite de 1940. Dans la vie d’un soldat, il y a toujours quelques bouteilles remarquables. Au hasard des souvenirs, le camarade évoqua un séjour qu’ils avaient fait ensemble dans une cave abandonnée : « Tu te rappelles, le sergent Moreau, comment il débouchait les bouteilles ? Un coup de tisonnier, toc, il leur cassait le col au ras des épaules. » Tout plein de ces réminiscences, Duvilé rentra parmi les siens. Une joie discrète animait les traits de son visage. Les yeux lui sortaient légèrement de la tête.

« Le grand-père va bien ?

– Coucou », répondit l’aïeul lui-même en passant la tête dans l’entrebâillement de la porte.

Chacun se mit à rire de bon cœur et on passa à

 

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table. Lorsque son beau-père fut assis, Duvilé vint à lui avec un tisonnier dans la main droite.

« Ne bougez pas », dit-il en lui plaçant un doigt sous le menton.

Le vieillard souriait bonnement. Reculant d’un pas pour prendre le champ convenable, Duvilé leva le bras et lui déchargea sur le col un bon coup de tisonnier. Le choc était rude, non mortel. Le malheureux poussa un hurlement. M me Duvilé et les deux enfants, avec des cris et des supplications, essayèrent de s’interposer. Mais Duvilé voyait vin rouge. Heureusement, un voisin alerté par le bruit fit irruption dans la salle à manger. Croyant voir entrer une bouteille de bourgogne, le forcené se tourna contre lui, car il avait une estime particulière pour les bourgognes. De ce côté, il se heurta à une très vive résistance qui l’eut bientôt découragé. S’échappant alors de l’appartement, il dévala les étages au galop, ayant toujours son ringard solidement en main. Dans la rue l’attendait un spectacle merveilleux. Des dizaines et des dizaines de bouteilles, des crus les plus divers, déambulaient sur le trottoir, les unes

 

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solitaires, les autres par rangées. Un moment, il suivit des yeux avec amitié le couple charmant que formaient un bourgogne râblé et une fine bouteille d’Alsace au col élancé. Puis, avisant un clochard qui se recommandait à lui par son aspect poussiéreux, il s’en approcha et l’étourdit d’un seul coup de ringard. Des soldats américains qui passaient par là réussirent à le maîtriser. Emmené au poste de police, il y manifesta le désir de boire le commissaire.

Aux dernières nouvelles, Duvilé est dans un

asile d’aliénés et il semble qu’il ne soit pas près d’en sortir, car les médecins l’ont mis à l’eau de Vittel. Heureusement pour lui, je connais très bien sa femme et son beau-père et j’espère les avoir bientôt persuadés d’expédier le malade au pays d’Arbois, chez un vigneron nommé Félicien Guérillot, lequel, après bien des aventures qui mériteraient d’être contées, a fini par si bien prendre goût au vin qu’il sucre authentiquement les fraises.

 

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