Le vin de Paris

Marcel Aymé · Chapitre 6 sur 8

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Le vin de Paris

La fosse aux péchés

 

Notre cher professeur de pureté, Ludovic Martin, fut tenté par le diable sur une petite plage bretonne où nous étions une douzaine de disciples à profiter de ses enseignements. Dans son fameux Traité de Prophylaxie de l’Âme, il recommandait trente-deux moyens sûrs de repousser la tentation. Entre neuf heures du soir et minuit, le diable ne lui proposa que du clinquant : visions d’art, pouvoirs ministériels, succès mondains, beautés officielles, croupes princières, voitures américaines, championnat des lettres, de la philosophie, du cornet à pistons, du tour de France cycliste, du calcul intégral, de la pêche à la ligne.

Le professeur en triompha sans trop de peine, quoique avec application, mais y eut bientôt épuisé les ressources de sa méthode prophylactique. C’est le danger des manuels, des

 

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traités et des guides d’avoir réponse à tout entre des limites données et de ne pas ménager à l’âme ou à l’esprit les tremplins d’échappée, les trous de souris et les pentes inspirées. À partir de minuit, notre cher grand Ludovic commença à faiblir et aux approches de l’aube, il avait le coude sur le bras de son fauteuil, la joue précieusement appuyée sur l’index et le sourire fin et rengorgé d’un homme qui comprend les mystères de la création.

« La vie n’est qu’un test, disait le sulfureux, l’occasion offerte à tout être de donner la mesure de ses aptitudes à l’éternité. Qu’avons-nous à faire, dans l’au-delà, des incapables, des ratés et des impuissants ? Qu’ils retournent au néant.

– C’est évident, approuvait Martin.

– Mais ceux qui sortiront victorieux de l’épreuve de la vie, qui auront su fonder une fortune avec la sueur du troupeau, qui pourront dire le jour de leur mort : ‶Seigneur, voilà ce que j’ai fait avec les abrutis, les rêveurs et autres matériaux que vous avez mis à ma disposition″, ces hommes-là, nous en aurons besoin dans le

 

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ciel pour bâtir la cité du bonheur éternel, qui sera la leur pour l’éternité.

– C’est évident.

– Mais attention. Pour les sujets brillants tels que vous, la difficulté du test se trouve corsée par la présence d’un faux-double qui s’interpose constamment entre l’homme et ses œuvres. Ce faux-double, cet ennemi de vous-même, mon cher Ludovic, vous l’avez deviné, c’est l’âme. Le problème est donc de neutraliser le pouvoir de l’âme ou, mieux encore, de s’en débarrasser. »

Le professeur vendit son âme pour un veau d’or, de la grosseur d’un caniche, mais qui pesait deux cents kilos. Comme j’étais son meilleur élève, il prit sur lui de vendre aussi la mienne. Le diable ne lui en donna que dix-huit kilos d’or pour lesquels il allongea la queue du veau et lui planta sur la tête une paire de cornes qui étaient au-dessus de son âge. Lorsque j’en fus informé quelques heures plus tard, j’aurais pu encore résilier le marché, mais déjà j’entrevoyais avec plaisir des abîmes de turpitudes.

« Je suis riche, me dit mon professeur de

 

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pureté, et vous l’êtes un peu. Allons en Chine. Il y a là-bas la guerre et la famine. Rien n’est délicieux comme de se sentir riche au milieu du malheur et de la misère des autres. »

Le surlendemain, nous embarquions avec le veau sur un cargo en partance pour la Chine. Voyageaient avec nous un adjudant retraité, un pasteur anglais, sa femme et leurs trois filles, jeunes, belles, modestes. Ce nous fut un jeu d’enfant de convertir au culte du veau d’or l’équipage et les passagers. Par un raffinement d’ignominie, nous fîmes en sorte que le pasteur, seul, échappât à la contagion et nous donnât le spectacle de sa douleur et de sa colère en voyant sa femme et ses filles vautrées dans l’abjection. Pendant quatre jours et quatre nuits, le bateau retentit de beuglements hystériques, de halètements luxurieux, du tumulte des bagarres, des vols, des assassinats, et d’une haute et interminable rumeur blasphématoire. Les scènes d’orgie démentielle se déroulaient à bord presque sans interruption. Les péchés les plus révoltants y furent consommés avec fureur, mais aussi avec une recherche attentive et savante dans la

 

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perversité.

À l’aube du cinquième jour, l’équipage et les passagers étaient rassemblés sur le pont, tous entièrement nus, prosternés autour du veau d’or. Assisté des trois filles du pasteur, l’adjudant retraité faisait l’office du prêtre et, avec un accent corse très appuyé, psalmodiait des invocations obscènes à la divinité. Il tenait un crucifix à la main et, de temps à autre, nous le présentait les jambes en l’air en interrogeant : « Reconnaissez-vous le fils de Dieu ? » À quoi nous répondions en chœur : « Oui, c’est lui le fils du veau d’or. » Et l’épouse du pasteur, les cheveux et les seins flottant jusque sur les fesses, chevauchait un balai en vociférant : « Fils unique du grand veau, soyez avec nous dans le vol, dans le meurtre et dans la fornication. » Au premier rang des adorateurs, un marin barbu, couronné de fleurs blanches et lié des quatre membres, attendait que le capitaine l’égorgeât au pied du dieu. Soudain, le pasteur surgit d’une écoutille et, brandissant un fouet, se rua sur ses filles. Il les frappait de toutes ses forces et les injuriait, les appelait filles de truie, chair de scandale. Sous les coups de lanière qui

 

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leur marquaient la peau, elles se tordaient voluptueusement, se bousculaient pour s’offrir à la colère paternelle et poussaient des gémissements lascifs. « Plus fort, disaient-elles, plus fort, papa. » Comprenant qu’il servait ainsi les puissances des ténèbres, le pasteur poussa un cri d’effroi et, lâchant son fouet, s’enfuit à l’avant du bateau où il tomba à genoux. De grands sanglots secouaient son maigre corps serré dans une redingote noire, tandis qu’il s’écriait, les mains jointes et les yeux au ciel : « Seigneur, confondez l’imposture ! » Au même instant, sa femme proposait de le substituer au marin barbu pour le sacrifice et ses filles réclamaient la faveur de lui couper la gorge. L’idée nous parut intéressante. Rien ne s’opposait à sa réalisation, mais le pasteur ayant clamé pour la troisième fois : « Seigneur, confondez l’imposture », sa prière fut exaucée et une énorme vague balaya le pont.

À l’exception du pasteur, nous nous retrouvâmes tous ensemble au fond de la mer et parfaitement morts. Nous avions des têtes de morts, des yeux de poissons morts et un rictus

 

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inscrit dans la rigidité des chairs. Quoique capables de mouvement, une énorme pesanteur nous clouait sur place ou peu s’en fallait. Pour ma part, je mis très longtemps à exécuter le tête à droite et le tête à gauche nécessaires à l’examen des lieux. Nous étions enfermés dans une espèce de cirque rocheux dont les murailles n’étaient pas très abruptes, mais ne comportaient aucune issue de plain-pied. Au-dessus de nous, très haut dans le ciel aqueux, passaient des poissons de toutes tailles et de toutes espèces, parfois en bancs serrés. Il arrivait rarement que l’un d’eux descendît jusqu’au fond de notre prison et c’était le plus souvent pour y mourir aussitôt. Le sol était jonché des squelettes de poissons les plus divers qui en étaient les seuls ornements. De loin en loin, les parois de notre enfer étaient percées d’ouvertures sombres pareilles à des cavernes et où le regard ne distinguait rien.

« Je voudrais bien savoir où nous sommes et pour combien de temps, dit l’adjudant retraité avec son accent corse. Je commence à en avoir plein le dos.

 

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– Quand on est en enfer, ce qui paraît être notre cas, répondit la femme du pasteur, c’est généralement pour l’éternité. Le mieux est de s’y résigner. »

Ces propos qui exprimaient apparemment des réactions personnelles en face d’une situation inattendue, n’étaient en réalité qu’une conversation machinale, un retour d’habitude. On se serait même trompé en croyant y reconnaître un mouvement de sociabilité. Indifférents à notre sort et à tout ce qui nous entourait, nous étions incapables de nous intéresser les uns aux autres. Je crois me rappeler aujourd’hui que je n’attendais, ne souhaitais, ne regrettais rien, mais mes souvenirs, quant à cet état de vacuité, contiennent encore plus que de vrai. C’est sans y penser qu’il m’arrive parfois de ressaisir la sensation de ce grand vide, lorsque le goût de nausée qui l’accompagnait me revient tout à coup et fugitivement. Pourtant, nous n’avions jamais été aussi intelligents et en chacun de nous, les pensées s’enchaînaient, se développaient, se multipliaient avec la précision et la rapidité d’une machine à calculer. Cette extraordinaire lucidité

 

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nous poussait même à certaines recherches qui auraient pu passer pour un témoignage de curiosité et n’étaient que les exigences d’un mécanisme et d’un résultat. En dehors de ce fonctionnement organique de la pensée, le seul objet d’intérêt réel était pour nous l’écoulement du temps, dont l’incertitude entretenait en nous une trace d’anxiété, fine et vacillante comme la flamme d’une veilleuse sans fin. Chacun avait découvert pour son compte une mesure du temps. La mienne n’était pas moins approximative que les autres. Le veau d’or, qui nous avait suivis au fond de la mer, était tombé les quatre fers en l’air sur le sol où son propre poids l’enfonçait lentement et, en partant de certains postulats, je mesurais le temps écoulé aux progrès de l’enlisement. Lorsque l’idée nous vint de comparer nos évaluations, nous trouvâmes qu’elles s’échelonnaient entre quarante-huit heures et soixante-dix ans, mais chacun conserva le système qu’il avait choisi pour grignoter le calendrier de l’éternité.

Une année veau d’or s’était écoulée et rien ne s’était passé dans notre enfer, sauf que nous nous

 

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étions déplacés de quelques pas. Tout à coup, une silhouette se détacha de la muraille de rochers qui nous entourait de toutes parts. C’était un homme de taille moyenne, vêtu d’un pantalon rayé, d’un veston gris foncé, et coiffé d’un chapeau melon. Il avait un visage rasé, assez insignifiant, et l’allure d’un employé de bureau vaquant à ses occupations avec indifférence.

« C’est le diable, dit la plus jeune des filles du pasteur. Je le reconnais. Je l’ai vu à Londres dans un film américain. »

Le diable, car c’était lui, s’arrêta devant nous et considéra un moment nos nudités verdâtres. Il nous regardait avec l’attention machinale, presque distraite, d’un employé qui se livre à un inventaire facile et ne s’intéressait à aucun de nous en particulier. De notre côté, nous n’éprouvions pas la moindre gêne en face de lui et sa présence ne nous était même pas importune. Il se mit à marcher devant nous et ce fut grâce à ses allées et venues qu’il réussit à éveiller notre intérêt, car ses pas égaux et son allure régulière nous proposaient une mesure du temps qui nous

 

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rendit tous attentifs. Toujours déambulant, il nous parla d’une voix neutre aussi dépourvue d’hostilité que de sympathie.

« Vous êtes en enfer. Pour l’éternité, ça va de soi. Il est nécessaire que je vous explique en quoi consiste votre supplice, car il ne peut être tel que si vous en avez pleinement conscience. Sachez d’abord que le péché est tout autre chose qu’une infraction à la loi. Le péché est la substance essentielle de la vie. Comme le courant électrique donne la lumière, le péché entretient la vie. Selon son intensité, il s’appelle fierté ou orgueil, appétit ou gourmandise, amour ou luxure, pour ne citer que ceux-là. La vie n’est jamais immobile et répond sans cesse à l’appel de l’instant qui suit. Les péchés sont les courants qui alimentent la vie, et, continuellement, la transportent vers ses renouveaux. Ayant le contrôle de tous ces courants, la liberté de les régler selon vos besoins, vous en avez fait un usage déraisonnable, abusif, et vous avez grillé les lampes. Il n’y a plus de péché en vous... »

Le diable suspendit son propos et son va-et-

 

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vient et se planta devant nous, les mains dans les poches. Je sentais se lever en moi une angoisse inconnue, encore vague. Il reprit de sa même voix neutre et indifférente :

« Il n’y a plus de péché en vous. Les courants se sont détournés de vous et la substance qu’ils transportaient a pris forme ailleurs. Chacun d’eux a revêtu l’apparence que vos imaginations déréglées avaient fini par leur prêter. Vous les verrez tout à l’heure, vous les nommerez par leurs noms : l’orgueil, la colère, l’envie, la gourmandise, l’avarice, la paresse, la luxure. Vous connaîtrez la souffrance de l’eunuque hanté par l’image d’un bonheur qu’il comprend et qu’il ne sent plus, celle du vieillard qui pense avec lucidité à l’heureux appétit d’autrefois et ne l’éprouve plus, celle du déchu qui se souvient de sa fierté sans pouvoir en retrouver le chemin perdu, et tant d’autres qui s’ajouteront et se multiplieront. Comprendre et ne plus sentir. Entendre l’appel de soi-même et ne pouvoir y répondre. Courir à sa rencontre pendant l’éternité sans espoir de se joindre... »

 

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La femme du pasteur se mit à gémir et mon professeur de pureté poussa une espèce de beuglement. Le diable eut l’air d’en être touché.

« Je ne peux rien pour vous, dit-il. Je suis comme vous. Mais moi, mes péchés sont des mondes et je les comprends et je ne sais plus les aimer. N’en parlons plus et revenons à vos péchés. Ils sont là, près de vous, dans ces cavernes qui ouvrent sur votre prison. Je vais vous les montrer... »

Tout en parlant, le diable avait levé la tête. Soudain, il se tut, attentif à une forme noire qui venait d’apparaître à l’horizon liquide. C’était une espèce de poisson noir nageant dans notre direction. La silhouette se fut bientôt précisée et me parut être celle d’un requin de modestes dimensions.

« On dirait le pasteur, prononça l’un des matelots.

– Oui, c’est mon père », confirmait l’une des jeunes filles.

Le pasteur, qui piquait droit vers le fond de

 

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notre cuvette, prit pied en face de ses filles et les regarda tendrement.

« Qu’est-ce que vous venez foutre ? lui demanda le diable.

– Je suis envoyé par Dieu.

– Qu’est-ce qui me le prouve ? »

Le pasteur ne répondit pas, mais traça dans l’espace marin le signe de la croix. Instantanément déshabillé, le diable se trouva nu comme un ver. Il était très bien fait. J’observai qu’il n’avait pas de sexe, du moins rien qui fût une indication sérieuse. Cette mésaventure ne sembla ni le surprendre ni le contrarier. Lorsqu’il eut fini de se rhabiller, il demanda au pasteur quelles étaient ses intentions.

« Je veux, dit le pasteur, combattre pour le rachat de ces âmes. »

Le diable se tourna vers l’une des sept cavernes creusées dans le roc et frappa dans ses mains.

 

Un monstre replet, cambré et rutilant, qui

 

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n’était autre que l’Orgueil, déboucha dans l’arène. Son corps avait la forme d’une commode Louis XV. Sa tête, qu’il portait très en arrière, se rattachait à son buste par une pompeuse encolure de cheval. C’était une tête boursouflée, apoplectique, au profil busqué, au front court surmonté d’une paire de cornes tortillées comme celles d’un mouflon et pointant vers le ciel. Sa lèvre inférieure, proéminente, précédait l’autre d’un demi-pied, et l’un de ses yeux, gonflé et gélatineux, avait l’apparence d’un énorme monocle. Bipède, le monstre avait des cuisses osseuses, d’une remarquable maigreur, et les jambes, pareillement minces, étaient cachées par des coquillages en forme de leggings, aux mollets avantageux. Mais son anatomie était peut-être moins surprenante que la richesse et la variété des couleurs qui le paraient des pieds à la tête. Il avait le derrière empanaché d’un flot de tentacules multicolores où dominaient l’or et la pourpre. Ses jambes de pierre étaient d’un blanc laiteux, ses pieds et ses cuisses couleur merde d’oie. Il portait en sautoir, imprimé sur la peau, un grand cordon violet fileté de blanc et, sur son torse Louis XV,

 

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deux rangées de décorations qui étaient des excroissances naturelles aux coloris les plus chatoyants. Ses cornes étaient dorées, ses oreilles de veau d’un rouge éclatant. J’allais oublier de signaler que la nature l’avait doté d’une paire d’éperons à l’espagnole, qui flambaient derrière ses talons. Le poing sur la hanche, l’Orgueil allait d’un pas lourd et important. Il tenait de la main droite une canne de tambour-major, si haute qu’elle l’obligeait à se hausser sur les pointes pour en atteindre la pomme. Nous le regardions avec un sentiment de dégoût et de nostalgie se pavaner devant nous. De son côté, il nous lorgnait à travers son monocle et, de mépris, sa lippe s’allongeait.

« Quel est le fils de croquant qui prétend se battre avec moi ? interrogea-t-il d’une voix grasse, enrhumée de suffisance. Où est-il, ce truand, ce morpignolard, que je lui casse les reins, que je lui mélange les boyaux avec la cervelle ?

– Je suis l’homme que vous cherchez », déclara le pasteur.

 

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L’Orgueil accorda un regard à la maigre silhouette du pasteur et partit d’un énorme éclat de rire.

« Allons, dit-il après cet accès de gaieté, je veux être bon prince. Baisez seulement mes fesses et je vous fais grâce de la vie. »

Le pasteur ayant décliné la proposition, le diable remit une épée à chacun des adversaires, mais l’Orgueil jeta la sienne et s’écria :

« Foin d’une épée ! Pour abattre si pauvre gibier, je n’ai besoin que d’un bâton. »

Brandissant sa canne de tambour-major, il s’avança à la rencontre du pasteur qui prit ses dispositions de combat. On voyait bien que le pauvre saint homme n’avait jamais touché à une épée. L’avant-bras replié et le poing à l’épaule, il tenait son arme comme un poignard, sans souci de se garder à gauche, et il avait si piteuse allure que l’Orgueil eut un sourire de dédain.

« C’est trop d’un bâton, dit le monstre en lâchant sa canne. Il me suffira de souffler sur ce pantin pour l’anéantir. »

 

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Quatre pas le séparaient alors de son adversaire. Il enfla d’abord sa poitrine, puis, la tête renversée en arrière, gonfla ses joues. Le pasteur, avec une candide assurance, porta un coup d’épée. Visant au ventre, il frappa à la gorge et l’Orgueil tomba à la renverse. Le pasteur jugea prudent de lui couper la tête. Par l’ouverture béante, une colonne de sang s’éleva dans la mer et s’épanouit en parasol. À mesure que le sang s’écoulait, l’Orgueil perdait ses brillantes couleurs ; son panache, ses décorations s’effaçaient. Bientôt, il n’y eut plus qu’un tas de chairs grises et flasques. La victoire du pasteur faisait renaître en chacun de nous un sentiment oublié, de fierté et aussi d’humilité, car le souvenir de notre conduite passée n’était plus seulement présent à notre esprit, mais s’inscrivait déjà dans notre chair. Les filles du pasteur tendaient les bras vers lui avec des paroles de gratitude, tandis que l’épouse, dominée par un sentiment de honte, baissait la tête en silence.

– Au suivant ! s’écria le diable en se tournant vers la deuxième des sept cavernes.

 

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L’Envie sortit lentement de son antre obscur. Tout d’abord, on ne vit d’elle qu’une énorme tête en forme de casque, faite d’une substance dure et cornée. Entre la visière du casque et la mentonnière, béait un trou noir au fond duquel brillaient deux yeux d’or vert. Dardé de ces secrètes profondeurs, le regard de l’Envie semblait adhérer à l’objet auquel il s’arrêtait. Parfois, la visière du casque se rabattait silencieusement et éteignait l’éclat des phosphorescences jumelles. La bête avançait prudemment, la gueule au ras du sol, entre ses grosses mains écailleuses sur lesquelles s’appuyait l’avant-train. Ayant ainsi fait une dizaine de pas, elle se redressa d’un mouvement souple. Son corps était articulé au-dessous des épaules, de sorte que le buste maintenait sans effort apparent la position debout. Ce buste, qui avait forme humaine, était en partie protégé par des plaques de corne et, partout où elle apparaissait, la peau était couverte de pustules qui sécrétaient des humeurs jaunâtres. Le reste du corps, sur lequel la bête prenait son assiette, était

 

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d’un gros crocodile noir et ventru se mouvant avec agilité sur six paires de pattes.

Fiers de notre champion, nous faisions des vœux pour sa victoire, mais à voir les proportions de l’animal, la puissance de son poitrail et de ses bras, son aisance à se déplacer, il semblait impossible que le pasteur triomphât. Le début du combat ne fit que vérifier nos craintes. Évoluant autour du pasteur avec une rapidité qui le déconcertait, l’Envie se trouva plusieurs fois en situation de lui porter un coup mortel. Il ne dut son salut qu’à sa maladresse même, si invraisemblable que l’adversaire y flaira un piège et se réserva pour une occasion plus sûre. Cette occasion ne tarda guère à se présenter et l’Envie était en bonne position de frapper par derrière lorsque la plus jeune des filles du pasteur, qui avait l’esprit aussi bien fait que la poitrine, s’écria :

« C’est moi la plus belle créature du monde ! »

Aussitôt, l’Envie se tourna vers nous, et ses yeux d’or vert flambèrent au fond du casque.

« Il n’y a pas de créature plus belle que moi ! »

 

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insista l’orgueilleuse.

Dardant sur elle un regard chargé d’anxieuse envie, la bête oublia le combat et laissa le pasteur lui couper le cou tranquillement. Un liquide jaune et visqueux s’échappa de la blessure. Tandis que nous applaudissions à la victoire du pasteur, un sentiment d’émulation se glissait dans nos cœurs. Chacun de nous aurait voulu combattre à la place du ministre de Dieu. Le règlement s’y opposait.

« Au suivant ! »

 

L’Avarice était une énorme marmite surmontée d’une tête d’oiseau de proie aux yeux vifs et méchants, aux oreilles mobiles, vastes comme des plats à gigot. Ses trois paires de bras se terminaient par des mains longues et fines, aux doigts nerveux, sans cesse en mouvement. Ses courtes pattes, au nombre de quatre, étaient munies de pieds préhensifs. Tout en elle révélait la cruauté, la méfiance qui vont de pair chez les avares. Son regard haineux, implacable, les contractions fébriles de ses mains et de ses doigts de pied griffus trahissaient une impatience

 

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méchante. À la vue du monstre, je me rappelai certaines paroles du professeur Ludovic Martin. Selon lui, l’avarice ne procède pas d’un sentiment d’égoïsme, mais du souci pervers de détourner de la vie les objets propres à la consommation. « L’avare est l’ennemi de la vie, disait-il. La haine de la vie le pousse à accaparer et la crainte de voir retourner à la vie ce qu’il thésaurise entretient en lui un perpétuel sentiment de méfiance. » Au premier coup d’œil, il paraissait quelque chose de cette méfiance. Outre les oreilles démesurées dont il a déjà été parlé, l’Avarice en possédait une autre paire d’un format plus réduit, disposées de chaque côté de la marmite à la place des anses. Enfin, elle était dotée d’un œil au bas du ventre et d’un autre dans le dos.

Le combat venait à peine de commencer lorsque l’Avarice tourna bride subitement. Son œil lombaire avait aperçu le veau d’or gisant sur le sol. Elle y courut au galop de ses quatre pieds de marmite et, s’asseyant sur le ventre de l’idole qu’elle étreignait de ses trois paires de bras, se mit à la couver avec des vagissements de

 

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bonheur. L’ivresse de l’or la rendait aveugle au danger. Le pasteur la rejoignit sans qu’elle eût seulement conscience de son approche et, d’un coup de pointe, lui creva la marmite. Comme l’Aululaire, elle était pleine de pièces d’or qui s’écoulèrent sur le veau. Ce nouvel exploit du pasteur suscita en chacun de nous ce généreux désir d’entreprendre dont l’appétit de conquête et l’avarice sont, à des degrés différents, des poussées perverses. Le combat nous tentait de plus en plus et le diable dut nous rappeler, pour apaiser notre impatience, que nous appartenions encore au royaume des morts.

« Au suivant. »

 

L’apparition de la Gourmandise ne manqua pas de nous surprendre beaucoup. Nous attendions un monstre difforme et nous vîmes un bourgeois cossu, très bien mis et presque élégant malgré l’ampleur de son ventre, ses membres un peu courts et son cou d’apoplectique. Vêtu d’un habit bien coupé, la fleur à la boutonnière et le haut de forme légèrement rejeté sur la nuque, il avait

 

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dans sa démarche pesante, dans les gestes de ses petites mains potelées et jusque dans le port de tête, une certaine préciosité qui restait décente. Quoique noyés dans la graisse qui lui mangeait les yeux et débordait par la cassure du col, les traits de son visage enluminé gardaient une surprenante finesse, particulièrement son nez court, d’un dessin délicat, et sa bouche puérile en forme de cœur. À mesure qu’elle se rapprochait de notre groupe, je saisissais mieux sa véritable physionomie. Sous son apparence de souriante bienveillance et malgré la délicatesse des traits, l’expression du visage était dure et rusée. Les petits yeux bridés par la graisse avaient un regard froid, étrangement lucide. À l’examen, la Gourmandise ne semblait pas moins redoutable que les autres monstres. Lorsque s’engagea le duel, nous étions tous consumés du regret de ne pouvoir combattre et les plus emportés participaient à l’action en encourageant le pasteur de la voix et du geste.

« Vas-y, toto, au buffet ! s’écria un matelot. Au buffet ! »

 

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À ces mots, la Gourmandise parut troublée et jeta un coup d’œil par-dessus l’épaule, tandis que les spectateurs reprenaient en chœur :

« Au buffet, toto ! Au buffet !

– De quel buffet parlez-vous ? demanda la Gourmandise qui se tourna de notre côté en négligeant de se garder. Il y a donc un buffet ? »

La réponse lui fut donnée par l’épée du pasteur, qui lui perça le flanc et sortit par le ventre. Lorsque son corps se fut vidé de sang, il apparut que son habit noir, son haut de forme et ses escarpins avaient pris une teinte gris clair et que toute cette garde-robe était façonnée par la nature avec la substance même de la bête. C’est un phénomène curieux qui pourra intéresser les savants et amuser la jeunesse.

« J’ai une faim de tonnerre ! s’écria le capitaine du cargo.

– Au suivant ! »

 

La Colère nous surprit d’abord par le calme de son attitude et de sa démarche. Elle offrait à peu

 

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près l’aspect d’un homme des cavernes puissant et ramassé, aux bras et aux mollets énormes. Son corps était couvert d’une toison aux poils plus rudes que les crins d’un balai. Pour la tête, d’un volume considérable, elle tenait du bouledogue par le faciès et de l’homme par l’ampleur du front et la carnation. La Colère marchait à pas lents, la tête basse et l’air absent. Je crois qu’elle était toute à la pensée des injustices et des offenses, qui devait bouillonner derrière son grand front méditatif. Son pas devenait de plus en plus lent. Soudain, elle s’immobilisa, comme frappée d’une évidence aveuglante. Ses poils se dressaient sur son corps et sur sa tête comme les piquants d’un hérisson. Son visage devint bleu, ses babines se relevèrent, et ses yeux, exorbités, s’injectèrent de sang. Trépignant et levant les poings vers le ciel, elle explosa d’une voix rauque au débit précipité :

« Nom de Dieu de nom de Dieu de bordel de Dieu ! Je veux savoir ! Je veux savoir ! Mais enfin, pourquoi ? Je veux savoir pourquoi, nom de Dieu ! Je n’admets pas que... j’ai le droit de... »

 

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Sa face bleue virait au noir. La fureur l’étranglait littéralement. Elle porta la main à son cou et resta un moment, haletante, à reprendre vie et conscience. Sa toison de porc-épic s’affaissa peu à peu, sa gueule crispée se détendit. La voyant calmée, le diable lui mit l’épée à la main et lui expliqua qu’elle devait se mesurer avec l’envoyé de Dieu. La Colère regarda vaguement les quatre cadavres gisant au sol et n’objecta rien. Elle engagea le combat distraitement, se contentant de parer les coups peu dangereux que s’efforçait de lui porter le pasteur, mais son front se plissait sous l’effort de la réflexion. Et tout aussi soudainement que la première fois, elle se hérissa, devint bleue, roula des yeux sanglants et se prit à gueuler :

« Nom de Dieu de nom de Dieu ! Je veux savoir ! Pourquoi moi ? Pourquoi ma vie devrait-elle racheter ces âmes ! Ce n’est pas juste ! Je veux savoir, nom de Dieu ! Je saurai ! Je saurai... »

De nouveau, la Colère s’étrangla et porta les mains à son cou. Quoiqu’elle fût hors d’état de se

 

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défendre, le pasteur ne se fit pas scrupule de lui pousser son épée dans les tripes, car il combattait pour la bonne cause. On lui fit une très belle ovation. Cependant, je sentais frémir en moi une inquiétude oubliée, inquiétude encore animale, mais déjà nourrie d’incertitudes et de questions inexprimées, forme élémentaire de ce sentiment de la justice dont les exigences, bien ou mal entendues, égarent facilement les hommes et les bêtes.

« Au suivant ! »

 

Tous les regards étaient braqués sur le repaire de la Paresse, mais ce ne fut qu’après une très longue attente que notre impatience eut satisfaction. Un murmure admiratif accueillit son apparition. Devant nous s’étalait une immense étoile de mer dont les sept branches, d’un rose délicat, ne mesuraient pas moins d’un mètre chacune. L’une d’elles se terminait par une main fine et potelée, à demi ouverte et qui semblait s’abandonner à la caresse de l’eau. Le cœur de l’étoile était une tête de femme jeune et fraîche,

 

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qu’encadraient de longs cheveux flottants, d’un blond doré. La bouche à peine entrouverte, les paupières presque closes sur ses longs yeux noirs, elle était renversée en arrière et semblait goûter l’approche du sommeil. Jamais péché ne se présenta sous un jour plus aimable. Après un moment de repos, les branches de l’étoile ondulèrent avec une souplesse languissante et la Paresse s’avança lentement vers le milieu de l’arène. Et notre murmure d’admiration devint un murmure d’horreur. Autour de ce frais visage de femme et dans les remous de sa chevelure blonde, nous pouvions maintenant distinguer un grouillement de bêtes immondes, serpents, araignées, scorpions, asticots, nécrophores et autre vermine. Parfois, une tête de vipère s’échappait d’entre les boucles blondes et coulait sur la joue de la jeune femme. Nous n’avions rien vu jusqu’alors d’aussi repoussant. Le pasteur, que l’apparente séduction de la Paresse avait d’abord alarmé, se tourna vers nous, triomphant.

« Regardez-la ! s’écria-t-il. Ne vous lassez pas de la regarder ! Et n’oubliez jamais que vous avez vu les vices les plus dégoûtants grouiller sur

 

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le mol oreiller de la Paresse !

– Que de bruit, soupira la Paresse, que d’agitation ! Finissons-en. »

Dès le départ, le combat s’avéra inégal. Pour atteindre son ennemie, le pasteur était obligé de se tenir constamment plié en deux. Le seul endroit où elle fût vraiment vulnérable était la tête, qui offrait peu de surface aux coups de l’adversaire. La Paresse se couvrait avec une habileté nonchalante et, sans faire l’effort d’attaquer, taquinait l’adversaire de la pointe de son épée, attendant qu’il vînt lui-même s’enferrer, ce qui ne pouvait manquer de se produire. Consciente du danger qui le menaçait, la plus jeune fille du pasteur eut l’idée de chanter une berceuse : « Dodo, l’enfant do, l’enfant dormira tantôt. » Aux premières mesures, la Paresse se mit à dodeliner du chef, ce qui causa de l’effervescence parmi la vermine ; puis ses paupières s’alourdirent, tandis que les branches de l’étoile se relevaient en forme de corolle et se fermaient sur la belle tête endormie. Le pasteur trancha les branches de l’étoile et, après avoir

 

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décapité la dormeuse, extermina la vermine qui grouillait dans le sang. Pour la première fois depuis notre arrivée en enfer, nous nous mîmes à bâiller, à penser au sommeil, au repos et à de fécondes méditations.

« Au suivant ! » appela le diable, d’une voix maussade et avec une moue de mépris, car dans cette cascade de victoires, il croyait apercevoir la main de la Providence et c’était pour lui comme si la partie eût été honteusement truquée.

 

La Luxure nous apparut sous l’aspect d’un vieillard nu, décharné et coiffé d’un melon beige. Les yeux noirs, luisant au fond de leurs orbites, avaient un regard intérieur, et son visage maigre semblait tendu par l’anxiété. Emmanchée dans l’oreille droite, le vieillard portait une espèce de manivelle dont la raison d’être nous sembla d’abord un mystère. La région du bas-ventre était protégée par une cage osseuse faite d’épais barreaux noirs entrecroisés. Des attributs qui s’y trouvaient enfermés, il n’était pas possible de distinguer s’ils étaient mâles ou femelles, ni

 

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même s’ils existaient réellement. Le haut de la cage était relié au bord du chapeau melon par des espèces de filins, au nombre de trois, que leur couleur rouge signala à notre attention. Après avoir fait quelques pas hors de son antre, le vieillard s’arrêta et, portant la main à la manivelle plantée dans son oreille, s’employa, non sans effort, à la mettre en mouvement. Elle tournait avec un grincement de mécanique rouillée. Dès le premier tour, de petites figurines vivantes, de la grandeur d’une main, se pressèrent au bord du chapeau melon. Il y en eut d’abord trois, une femme nue, une autre en tenue de ville et la troisième en pyjama. Se laissant glisser le long des filins, elles descendirent jusqu’à la cage aux attributs, où elles disparurent à nos regards. D’autres figurines les suivirent, créatures de tous âges, en toutes tenues et, en pièces détachées, des cuisses, des croupes, des poitrines et des sexes de l’un et l’autre signes. Le défilé dura un très long temps après lequel, abandonnant sa manivelle, la Luxure, épuisée, se recueillit un moment. Enfin, elle releva la tête, parcourut des yeux notre groupe et parut s’intéresser à la nudité des trois

 

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filles et de l’épouse du pasteur. Comme elle recommençait à actionner sa manivelle, nous eûmes l’étonnement de voir apparaître au bord du chapeau melon, puis glisser le long des filins, les réductions parfaitement ressemblantes de la mère et de ses trois filles. Le pasteur ne put le supporter. Son indignation se manifesta par des cris et des gestes furieux, qui ne pouvaient manquer d’attirer sur lui l’attention. La Luxure le considéra un instant avec curiosité et, comme elle donnait encore un tour de manivelle, le pauvre pasteur eut la douleur de se voir lui-même descendre la tête en bas le long du filin et, rattrapant sa propre épouse, lui mordre les fesses à l’instant où elle entrait dans la cage à sexe. Aussi fut-ce avec un furieux emportement qu’il entama le combat, sans toutefois y faire preuve de plus d’adresse qu’au cours des précédents. La partialité divine avait beau nous paraître évidente, nous avions des craintes. Toute sénile et maigrelette qu’elle parût, la Luxure menait la danse avec beaucoup d’entrain et de sang-froid. Contraint à faire un saut de côté assez ridicule, le pasteur découvrit le cadavre de la Paresse qui se

 

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trouvait derrière lui. En apercevant la tête de jeune femme fraîchement coupée, la Luxure fit entendre une sorte d’aboiement et lâcha l’épée pour la manivelle. Une effigie de la tête coupée, réduite aux proportions d’une orange, glissa le long du filin, mais n’eut pas le temps d’arriver jusqu’à la cage. Le pasteur venait d’exterminer son dernier adversaire. Aussitôt, sa femme et ses trois filles, comme au jour du premier péché, découvraient qu’elles étaient nues et rougissaient jusqu’aux oreilles. L’adjudant, qui les regardait à la dérobée, se trouva si ému que tout le monde s’en aperçut.

 

L’enfer ayant vomi sa proie, chacun de nous fut rendu à une activité normale. Le professeur Ludovic Martin se retrouva parmi ses élèves sur la plage bretonne que nous avions quittée une semaine plus tôt. Un jour, il leur raconta ce que je viens de raconter.

« Déchirez mon Traité de prophylaxie de

l’âme, conclut-il. Si vous voulez vous garder des mauvaises tentations, ne haïssez pas le péché,

 

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mais familiarisez-vous avec le péril. Ne soyez pas bêtement modestes, ne méprisez pas les bonnes nourritures, ne fuyez pas les femmes, etc. »

 

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