Le vin de Paris

Marcel Aymé · Chapitre 5 sur 8

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Le vin de Paris

Dermuche

 

Il avait assassiné une famille de trois personnes pour s’emparer d’un plat à musique qui lui faisait envie depuis plusieurs années. L’éloquence rageuse de M. Lebœuf, le procureur, était superflue, celle de Me Bridon, le défenseur, inutile. L’accusé fut condamné à l’unanimité à avoir la tête tranchée. Il n’y eut pas une voix pour le plaindre, ni dans la salle, ni ailleurs. Les épaules massives, une encolure de taureau, il avait une énorme face plate, sans front, toute en mâchoires, et de petits yeux minces au regard terne. S’il avait pu subsister un doute quant à sa culpabilité, un jury sensible l’aurait condamné sur sa tête de brute. Durant tout le temps des débats, il demeura immobile à son banc, l’air indifférent et incompréhensif.

« Dermuche, lui demanda le président, regrettez-vous votre crime ?

 

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– Comme ci comme ça, monsieur le Président, répondit Dermuche, je regrette sans regretter.

– Expliquez-vous plus éloquemment. Avez-vous un remords ?

– Plaît-il, monsieur le Président ?

– Un remords, vous ne savez pas ce qu’est le remords ? Voyons, vous arrive-t-il de souffrir en pensant à vos victimes ?

– Je me porte bien, monsieur le Président, je vous remercie. »

Le seul instant du procès pendant lequel Dermuche manifesta un intérêt certain fut celui où l’accusation produisit le plat à musique. Penché au bord de son box, il ne le quitta pas du regard, et, lorsque la mécanique, remontée par les soins du greffier, égrena sa ritournelle, un sourire d’une très grande douceur passa sur son visage abruti.

En attendant que la sentence fût exécutée, il occupa une cellule du quartier des condamnés et y attendit tranquillement le jour de la fin. L’échéance ne semblait d’ailleurs pas le

 

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préoccuper. Il n’en ouvrit jamais la bouche aux gardiens qui entraient dans sa cellule. Il n’éprouvait pas non plus le besoin de leur adresser la parole et se contentait de répondre poliment aux questions qui lui étaient faites. Sa seule occupation était de fredonner la ritournelle délictueuse qui l’avait poussé au crime, et il la connaissait mal. Affligé d’une mémoire très lente, c’était peut-être l’agacement de ne pouvoir y retrouver l’air du plat à musique qui l’avait conduit, un soir de septembre, dans la villa des petits rentiers de Nogent-sur-Marne. Ils étaient là deux vieilles filles et un oncle frileux, décoré de la Légion d’honneur. Une fois par semaine, le dimanche, au dessert du repas de midi, l’aînée des deux sœurs remontait le plat à musique. À la belle saison, la fenêtre de leur salle à manger restait ouverte et, pendant trois ans, Dermuche avait connu des étés enchantés. Blotti au pied du mur de la villa, il écoutait la mélodie dominicale qu’il essayait, pendant toute la semaine, de ressaisir dans son intégrité, sans jamais y parvenir complètement. Dès les premières heures de l’automne, l’oncle frileux faisait fermer la fenêtre

 

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de la salle à manger, et le plat à musique ne jouait plus que pour les petits rentiers. Trois années de suite, Dermuche avait connu ces longs mois de veuvage sans musique et sans joie. Peu à peu, la ritournelle lui échappait, se dérobait jour après jour et, la fin de l’hiver venue, il ne lui en restait plus que le regret. La quatrième année, il ne put se faire à l’idée d’une nouvelle attente et s’introduisit un soir chez les vieux. Le lendemain matin, la police le trouvait occupé, auprès des trois cadavres, à écouter la chanson du plat à musique.

Pendant un mois, il la sut par cœur, mais à la veille du procès, il l’avait oubliée. Maintenant, dans sa cellule de condamné, il ressassait les bribes que le tribunal venait de lui remettre en mémoire et qui devenaient chaque jour un peu plus incertaines. Ding, ding, ding, chantonnait du matin au soir le condamné à mort.

L’aumônier de la prison venait visiter Dermuche et le trouvait plein de bonne volonté. Il aurait pourtant souhaité que le misérable eût l’esprit un peu plus ouvert, que la bonne parole

 

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pénétrât jusqu’à son cœur. Dermuche écoutait avec la docilité d’un arbre, mais ses brèves réponses, pas plus que son visage fermé, ne témoignaient qu’il s’intéressât au salut de son âme, ni même qu’il en eût une. Pourtant, un jour de décembre qu’il lui parlait de la Vierge et des anges, le curé crut voir passer une lueur dans ses petits yeux ternes, mais si fugitive qu’il douta d’avoir bien vu. À la fin de l’entretien, Dermuche interrogea brusquement : « Et le petit Jésus, est-ce qu’il existe toujours ? » L’aumônier n’hésita pas une seconde. Certes, il aurait fallu dire que le petit Jésus avait existé, et qu’étant mort sur la croix à l’âge de trente-trois ans, il n’était pas possible de parler de lui au présent. Mais Dermuche avait l’écorce du crâne si dure qu’il était difficile de le lui faire comprendre. La fable du petit Jésus lui était plus accessible et pouvait ouvrir son âme à la lumière des saintes vérités. Le curé conta à Dermuche comment le fils de Dieu avait choisi de naître dans une étable, entre le bœuf et l’âne.

« Vous comprenez, Dermuche, c’était pour montrer qu’il était avec les pauvres, qu’il venait

 

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pour eux. Il aurait aussi bien choisi de naître dans une prison, chez le plus malheureux des hommes.

– Je comprends, monsieur le curé. En somme, le petit Jésus aurait pu naître dans ma cellule, mais il n’aurait pas accepté de venir au monde dans une maison de rentiers. »

L’aumônier se contenta de hocher la tête. La logique de Dermuche était inattaquable, mais elle s’ajustait d’un peu trop près à son cas particulier et semblait peu propre à le disposer au repentir. Ayant donc hoché entre oui et non, il enchaîna sur les rois mages, le massacre des Innocents, la fuite, et conta comment le petit Jésus, quand la barbe lui eut poussé, mourut crucifié entre deux larrons, pour ouvrir aux hommes les portes du ciel.

« Pensez-y, Dermuche, l’âme du bon larron aura sans doute été la première de toutes les âmes du monde à entrer au paradis, et ce n’est pas l’effet d’un hasard, mais parce que Dieu a voulu nous montrer ce que tout pécheur peut attendre de sa miséricorde. Pour lui, les plus grands crimes ne sont que les accidents de la vie... »

 

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Mais, depuis longtemps, Dermuche ne suivait plus l’aumônier, et l’histoire du bon larron lui semblait aussi obscure que celles de la pêche miraculeuse et de la multiplication des pains.

« Alors, comme ça, le petit Jésus était retourné dans son étable ? »

Il n’en avait que pour le petit Jésus. En sortant de la cellule, l’aumônier réfléchissait que cet assassin n’avait pas plus de compréhension qu’un enfant. Il en vint même à douter que Dermuche fût responsable de son crime et pria Dieu de le prendre en pitié.

« C’est une âme d’enfant dans un corps de déménageur, il a tué les trois petits vieux sans y mettre de malice, comme un enfant ouvre le ventre de sa poupée ou lui arrache les membres. C’est un enfant qui ne connaît pas sa force, un enfant, un pauvre enfant, et rien qu’un enfant, et la preuve, c’est qu’il croit au petit Jésus. »

Quelques jours plus tard, le prêtre faisait une visite au condamné. Il demanda au gardien qui l’accompagnait pour lui ouvrir la porte :

 

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« C’est lui qui chante ? »

On entendait, comme un son de basse cloche, la voix mâle de Dermuche scander sans repos : Ding, ding, ding.

« Il n’arrête pas de toute la journée avec son ding, ding, ding, ding. Si encore ça ressemblait à quelque chose, mais ce n’est même pas un air. »

Cette insouciance d’un condamné à mort qui n’était pas encore en règle avec le ciel ne manqua pas d’inquiéter l’aumônier. Il trouva Dermuche plus animé qu’à l’ordinaire. Sa face de brute avait une expression d’alerte douceur et, dans la fente de ses paupières, brillait une lueur rieuse. Enfin, il était presque bavard.

« Quel temps qu’il fait dehors, monsieur le curé ?

– Il neige, mon enfant.

– Ça ne fait rien, allez, ce n’est pas la neige qui va l’arrêter. Il s’en fout de la neige. »

Une fois de plus, l’aumônier lui parla de la miséricorde de Dieu et de la lumière du repentir, mais le condamné l’interrompait à chaque phrase

 

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pour l’entretenir du petit Jésus, en sorte que les recommandations n’étaient d’aucun effet.

« Est-ce que le petit Jésus connaît tout le monde ? Vous croyez qu’au paradis le petit Jésus a la loi ? À votre idée, monsieur le curé, est-ce que le petit Jésus est pour la musique ? »

À la fin, l’aumônier n’arrivait plus à placer un mot. Comme il se dirigeait vers la porte, le condamné lui glissa dans la main une feuille de papier pliée en quatre.

« C’est ma lettre au petit Jésus », dit-il en souriant.

L’aumônier accepta le message et en prit connaissance quelques instants plus tard.

« Cher petit Jésus, disait la lettre. La présente est pour vous demander un service. Je m’appelle Dermuche. Voilà la Noël qui vient. Je sais que vous ne m’en voudrez pas d’avoir descendu les trois petits vieuzoques de Nogent. Ces salauds-là, vous n’auriez pas pu venir au monde chez eux. Je ne vous demande rien pour ici, vu que je ne vais pas tarder à éternuer dans le sac. Ce que je

 

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voudrais, c’est qu’une fois en paradis, vous me donniez mon plat à musique. Je vous remercie par avance, et je vous souhaite bonne santé. – Dermuche. »

Le prêtre fut épouvanté par le contenu de ce message qui témoignait trop clairement à quel point le meurtrier était imperméable au repentir :

« Bien sûr, songeait-il, c’est un innocent qui n’a pas plus de discernement qu’un nouveau-né, et cette confiance qu’il a mise dans le petit Jésus prouve assez sa candeur d’enfant, mais quand il se présentera au tribunal avec trois meurtres sur la conscience et sans l’ombre d’un repentir, Dieu lui-même ne pourra rien pour lui. Et pourtant, il a une petite âme claire comme une eau de source. »

Le soir, il se rendit à la chapelle de la prison et, après avoir prié pour Dermuche, déposa sa lettre dans le berceau d’un enfant Jésus en plâtre.

 

À l’aube du 24 décembre, veille de Noël, un paquet de messieurs bien vêtus pénétrait avec les gardiens dans la cellule du condamné à mort. Les

 

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yeux lourds encore de sommeil, l’estomac mal assuré et la bouche bâilleuse, ils s’arrêtèrent à quelques pas du lit. Dans la lumière du jour naissant, ils cherchaient à distinguer la forme d’un corps allongé sous la couverture. Le drap du lit remua faiblement et une plainte légère s’exhala de la couche. Le procureur, M. Lebœuf, sentit un frisson lui passer dans le dos. Le directeur de la prison pinça sa cravate noire et se détacha du groupe. Il tira sur ses manchettes, chercha le port de tête convenable et, le buste en arrière, les mains jointes à hauteur de la braguette, prononça d’une voix de théâtre :

« Dermuche, ayez du courage, votre recours en grâce est rejeté. »

Une plainte lui répondit, plus forte et plus insistante que la première, mais Dermuche ne bougea pas. Il semblait être enfoui jusqu’aux cheveux et rien n’émergeait de la couverture.

« Voyons, Dermuche, ne nous mettons pas en retard, dit le directeur. Pour une fois, montrez un peu de bonne volonté. »

Un gardien s’approcha pour secouer le

 

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condamné et se pencha sur le lit. Il se redressa et se tourna vers le directeur avec un air étonné.

« Qu’est-ce qui se passe ?

– Mais je ne sais pas, monsieur le directeur, ça bouge, et pourtant... »

Un long vagissement d’une tendresse bouleversante s’échappa des couvertures. Le gardien, d’un mouvement brusque, découvrit largement le lit et poussa un cri. Les assistants, qui s’étaient portés en avant, poussaient à leur tour un cri de stupeur. À la place de Dermuche, sur la couche ainsi découverte, reposait un enfant nouveau-né ou âgé de quelques mois. Il paraissait heureux de se trouver à la lumière et, souriant, promenait sur les visiteurs un regard placide.

« Qu’est-ce que ça veut dire ? hurla le directeur de la prison en se tournant vers le gardien-chef. Vous avez laissé évader le prisonnier ?

– Impossible, monsieur le directeur, il n’y a pas trois quarts d’heure que j’ai fait ma dernière ronde et je suis sûr d’avoir vu Dermuche dans

 

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son lit. »

Cramoisi, le directeur injuriait ses subordonnés et les menaçait des sanctions les plus sévères. Cependant, l’aumônier était tombé à genoux et remerciait Dieu, la Vierge, saint Joseph, la Providence et le petit Jésus. Mais personne ne prenait garde à lui.

« Nom de Dieu ! s’écria le directeur qui s’était penché sur l’enfant. Regardez donc, là, sur la poitrine, il a les mêmes tatouages que Dermuche. »

Les assistants se penchèrent à leur tour. L’enfant portait sur la poitrine deux tatouages symétriques, figurant, l’un, une tête de femme, l’autre, une tête de chien. Aucun doute, Dermuche avait exactement les mêmes, aux dimensions près. Les gardiens s’en portaient garants. Il y eut un silence d’assimilation prolongé.

« Je m’abuse peut-être, dit M. Lebœuf, mais je trouve que le nourrisson ressemble à Dermuche autant qu’un enfant de cet âge puisse ressembler à un homme de trente-trois ans. Voyez cette

 

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grosse tête, cette face aplatie, ce front bas, ces petits yeux minces et même la forme du nez. Vous ne trouvez pas ? demanda-t-il en se tournant vers l’avocat du condamné.

– Évidemment, il y a quelque chose, convint Me Bridon.

– Dermuche avait une tache de café au lait derrière la cuisse », déclara le gardien-chef.

On examina la cuisse du nourrisson sur laquelle on découvrit le signe.

« Allez me chercher la fiche anthropométrique du condamné, commanda le directeur. Nous allons comparer les empreintes digitales.

Le gardien-chef partit au galop. En attendant son retour, chacun se mit à chercher une explication rationnelle de la métamorphose de Dermuche, qui ne faisait déjà plus de doute pour personne. Le directeur de la prison ne se mêlait pas aux conversations et arpentait nerveusement la cellule. Comme le nourrisson, apeuré par le bruit des voix, se mettait à pleurer, il s’approcha du lit et proféra d’un ton menaçant :

 

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« Attends un peu, mon gaillard, je vais te faire pleurer pour quelque chose. »

Le procureur Lebœuf, qui s’était assis à côté de l’enfant, regarda le directeur d’un air intrigué.

« Croyez-vous vraiment que ce soit votre assassin ? demanda-t-il.

– Je l’espère. En tout cas, nous allons bientôt le savoir. »

En présence de ce miracle délicat, l’aumônier ne cessait de rendre grâces à Dieu, et ses yeux se mouillèrent de tendresse tandis qu’il regardait cet enfant quasi divin qui reposait entre Lebœuf et le directeur. Il se demandait avec un peu d’anxiété ce qui allait arriver et concluait avec confiance :

« Il en sera ce que le petit Jésus aura décidé. »

Lorsque l’examen comparé des empreintes digitales eut confirmé l’extraordinaire métamorphose, le directeur de la prison eut un soupir de soulagement et se frotta les mains.

« Et, maintenant, pressons-nous, dit-il, nous n’avons déjà que trop perdu de temps. Allons, Dermuche, allons... »

 

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Un murmure de protestation s’éleva dans la cellule, et l’avocat du condamné s’écria avec indignation :

« Vous ne prétendez tout de même pas faire exécuter un nourrisson ! Ce serait une action horrible, monstrueuse. En admettant que Dermuche soit coupable et qu’il ait mérité la mort, l’innocence d’un nouveau-né est-elle à démontrer ?

– Je n’entre pas dans ces détails-là, répliqua le directeur. Oui ou non, cet individu est-il notre Dermuche ? A-t-il assassiné les trois rentiers de Nogent-sur-Marne ? A-t-il été condamné à mort ? La loi est faite pour tout le monde, et moi, je ne veux pas d’histoires. Les bois sont là et il y a plus d’une heure que la guillotine est montée. Vous me la baillez belle avec votre innocence de nouveau-né. Alors il suffirait de se changer en nourrisson pour échapper à la Justice ? Ce serait vraiment trop commode. »

Me Bridon, d’un mouvement maternel, avait rabattu la couverture sur le petit corps potelé de son client. Heureux de sentir la chaleur, l’enfant

 

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se mit à rire et à gazouiller. Le directeur le regardait de travers, jugeant cet accès de gaieté tout à fait déplacé.

« Voyez donc, dit-il, ce cynisme, il entend crâner jusqu’au bout.

– Monsieur le directeur, intervint l’aumônier, est-ce que, dans cette aventure, vous n’apercevez pas le doigt de Dieu ?

– Possible, mais ça ne change rien. En tout cas, je n’ai pas à m’en occuper. Ce n’est pas Dieu qui me donne mes consignes, ni qui s’occupe de mon avancement. J’ai reçu des ordres, je les exécute. Voyons, monsieur le Procureur, est-ce que je n’ai pas entièrement raison ? »

Le procureur Lebœuf hésitait à se prononcer et ne s’y résolut qu’après réflexion.

« Évidemment, vous avez la logique pour vous. Il serait profondément injuste qu’au lieu de recevoir une mort méritée, l’assassin eût le privilège de recommencer sa vie. Ce serait d’un exemple déplorable. D’autre part, l’exécution d’un enfant est une chose assez délicate, il me

 

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semble que vous feriez sagement d’en référer à vos supérieurs.

– Je les connais, ils m’en voudront de les avoir mis dans l’embarras. Enfin, je vais tout de même leur téléphoner. »

Les hauts fonctionnaires n’étaient pas arrivés au ministère. Le directeur dut les appeler à leur domicile particulier. À moitié réveillés, ils étaient de très mauvais poil. La métamorphose de Dermuche leur fit l’effet d’une ruse déloyale qui les visait personnellement, et ils se sentaient très montés contre lui. Restait que le condamné était un nourrisson. Mais l’époque n’étant pas à la tendresse, ils tremblaient pour leur avancement qu’on ne vînt à les suspecter d’être bons. S’étant concertés, ils décidèrent que... « le fait que le meurtrier se fût un peu tassé sous le poids du remords ou pour toute autre cause ne pouvait en rien contrarier les dispositions de la Justice ».

On procéda à la toilette du condamné, c’est-à-dire qu’on l’enveloppa dans le drap du lit et qu’on lui coupa un léger duvet blond qui poussait sur la nuque. L’aumônier prit ensuite la

 

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précaution de le baptiser. Ce fut lui qui l’emporta dans ses bras jusqu’à la machine dressée dans la cour de la prison.

Au retour de l’exécution, il conta à M e Bridon la démarche qu’avait faite Dermuche auprès du petit Jésus.

« Dieu ne pouvait pas accueillir au paradis un assassin que le remords n’avait même pas effleuré. Mais Dermuche avait pour lui l’espérance et son amour du petit Jésus. Dieu a effacé sa vie de pécheur et lui a rendu l’âge de l’innocence.

– Mais si sa vie de pécheur a été effacée, Dermuche n’a commis aucun crime et les petits rentiers de Nogent n’ont pas été assassinés. »

L’avocat voulut en avoir le cœur net et se

rendit aussitôt à Nogent-sur-Marne. En arrivant, il demanda à une épicière de la rue où se trouvait la maison du crime, mais personne n’avait entendu parler d’un crime. On lui indiqua sans difficulté la demeure des vieilles demoiselles Bridaine et de l’oncle frileux. Les trois rentiers l’accueillirent avec un peu de méfiance et bientôt,

 

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rassurés, se plaignirent que, dans la nuit même, on leur eût volé un plat à musique posé sur la table de la salle à manger.

 

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