Le vin de Paris

Marcel Aymé · Chapitre 8 sur 8 · partie 1/3

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Le vin de Paris

La bonne peinture

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

À Montmartre, dans un atelier de la rue Saint-Vincent, demeurait un peintre nommé Lafleur, qui travaillait avec amour, acharnement, probité. Lorsqu’il eut atteint l’âge de trente-cinq ans, sa peinture était devenue si riche, si sensible, si fraîche, si solide, qu’elle constituait une véritable nourriture et non pas seulement pour l’esprit, mais bien aussi pour le corps. Il suffisait de regarder attentivement l’une de ses toiles pendant vingt ou trente minutes et c’était comme si l’on eût fait, par exemple, un repas de pâté en croûte, de poulet rôti, de pommes de terre frites, de camembert, de crème au chocolat et de fruits. Le menu variait selon le sujet du tableau, sa composition et son coloris, mais il était toujours très soigné, très abondant et il n’y manquait même pas la boisson. S’il fut le premier à en profiter, Lafleur méconnut longtemps cette vertu singulière de sa peinture. Ayant presque perdu le

 

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boire et le manger et constatant qu’il engraissait néanmoins, il se figura qu’il était malade et vécut un moment confiné dans son atelier. On ne le rencontrait plus guère dans les rues de Montmartre ni dans les cafés où le plaisir de boire ne l’attirait plus. Un jour qu’il était sorti pour se procurer des couleurs, il rencontra Hermèce, son marchand de tableaux de la rue de La Boétie, venu sur la Butte pour affaire.

« Qu’est-ce qui vous arrive ? demanda Hermèce avec inquiétude. Ma parole, vous avez une mine superbe.

– Ne m’en parlez pas, je crois que je suis en train de faire de l’anémie graisseuse. C’est incroyable. Je prends du poids, je prends de l’embonpoint et pourtant je ne mange presque plus. J’ai beau essayer de me forcer, rien à faire, la nourriture ne passe pas, vous me croirez si vous voulez, mais mes tickets de viande me suffisent. C’est tout dire. »

Rassuré, Hermèce fit des vœux pour que Lafleur retrouvât l’appétit. Il avait craint d’abord que le peintre n’eût fait un héritage et ne

 

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prétendît lui vendre ses toiles plus cher.

« Dites donc, voilà bien longtemps que vous ne m’avez rien donné. Au moins quatre mois. Voyons, vous avez bien quelque chose pour moi ?

– J’ai pas mal travaillé, répondit Lafleur. Je suis même assez content de ce que j’ai fait. Sans vouloir me donner de coups de pied, je crois que j’ai deux ou trois trucs vraiment réussis. Guichard, le critique de Crépuscule, qui est venu me voir hier, a été emballé.

– Tant mieux. Guichard se trompe souvent, mais il a quelquefois un coup d’œil assez juste.

– Antrax a été emballé aussi.

– Il est très jeune. Avec les années, il se fera certainement. Mais quelle sale époque pour la peinture. C’est le marasme complet. On ne vend rien de rien, sauf les grands ténors, naturellement. Mais, pour la production moyenne, je ne vends pas ça.

– C’est ce que me disait un marchand du faubourg Saint-Honoré, répliqua Lafleur froissé.

 

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Je n’ai pas voulu le croire quand il m’affirmait que votre galerie était en train de tomber, mais puisque vous me le dites vous-même...

– Quel est le dégoûtant qui vous a raconté ça ? C’est au moins ce cochon de Werthem. Si, c’est lui, je suis sûr que c’est lui, mais je lui revaudrai ça. Vous pensez comme elle est en train de tomber, ma galerie ! Jamais elle n’a été plus solide. Werthem peut toujours s’aligner. Il essaie de vous attirer chez lui, de vous embrigader dans son muséum de fossiles...

– Mais puisque je vous dis que ce n’est pas lui !

– Les affaires, j’en suis très content, justement. Bien sûr, la vente n’est plus ce qu’elle était sous l’occupation. Mais l’occupation, c’était une époque en or, qu’on ne reverra peut-être jamais. En tout cas, mon petit, soyez tranquille. Pour vous, je trouverai toujours moyen de me débrouiller. Tenez, allons voir vos toiles.

Hermèce accompagna Lafleur jusqu’à son atelier de la rue Saint-Vincent. Il s’arrêta d’abord devant une toile à laquelle travaillait le peintre et

 

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qui représentait un bouquet d’anémones.

« Il est loin d’être fini, avertit Lafleur. Là, par exemple, j’ai encore des choses qui ne sont pas sorties. Là aussi. Et j’ai décidé de reprendre le haut, je trouve la lumière trop jolie. Mais je crois que la toile ne vient pas mal. Je la sens. Je l’ai dans les doigts.

– Pas mal, murmura Hermèce, pas mal du tout. Vous êtes en progrès. »

Lafleur ôta le bouquet de sur le chevalet, puis le remplaça par un portrait de femme. Le marchand l’examina longuement et ne cacha pas son admiration. À la troisième toile qui représentait une lampe pigeon, il eut un accès d’enthousiasme, s’écriant que Lafleur avait décidément crevé le plafond. Mais tandis que le peintre faisait défiler devant lui sa production des derniers mois, Hermèce sentait lui monter au visage des bouffées de chaleur. Ses joues se congestionnaient, il avait les oreilles très rouges et sa chair s’engourdissait dans un bien-être pesant. Ayant d’abord desserré le nœud de sa cravate, il déboutonna son gilet, puis lâcha la

 

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boucle de sa ceinture de pantalon.

« Je suis content d’avoir vu vos machines, dit-il en bâillant. Pas d’erreur, vous êtes en train d’avancer. J’ai vraiment envie de faire quelque chose pour vous. Tenez, je vous prends une demi-douzaine de vos toiles. D’accord ?

– Ça dépend. Si vous me les payez honnêtement...

– Je vous les paie huit mille. Je prends un gros risque, mais tant pis. Je suis décidé à faire un effort.

– N’en parlons plus. Mais s’il vous reste une toile de moi, je suis prêt à vous la racheter quinze mille. »

Hermèce sourit avec bonhomie. Il éprouvait une disposition à l’optimisme et à la bonté. S’en étant soudainement avisé, il redevint sérieux.

« Les peintres sont tous les mêmes, soupira-t-il. Le moindre compliment leur monte à la tête. Si par chance ou par persévérance ils introduisent dans leur manière de peindre un petit effet qui soit comme une vague promesse de

 

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renouvellement, les voilà dans tous leurs états. Ils se figurent que tout Paris va entrer en effervescence et se disputer leurs toiles à coups de millions. On a beau leur dire que les vrais amateurs n’achètent plus, que les seuls clients d’aujourd’hui sont des épiciers qui n’en ont qu’aux signatures, on perd sa salive. Ils ne croient qu’aux contes de fées. Ah ! la guerre vous aura fait bien du mal. Quand je pense qu’autrefois des peintres d’avenir, des maîtres déjà reconnus acceptaient de végéter toute une moitié de leur vie et de vendre leurs tableaux pour une bouchée de pain, quel changement. Enfin, comme vous dites, n’en parlons plus. Du reste, il est tard. Je me demande même si j’ai le temps de passer rue Gabrielle. Je me proposais d’aller dire bonjour à Poirier. On vient de me dire que ces derniers temps, il a fait des choses vraiment étonnantes. »

Au seul nom de Poirier, le regard de Lafleur avait flambé, ses lèvres s’étaient pincées. Les deux peintres, Hermèce ne l’ignorait pas, étaient séparés par une rivalité déjà ancienne que les années avaient exaspérée, tendue jusqu’à la haine. Lafleur appelait Poirier « l’Arbre sec » et

 

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en avait reçu lui-même le surnom de « la Fleur de Navet ». Lorsque le hasard les mettait face à face, ils échangeaient toujours des propos acides, parfois des injures et il leur était même arrivé d’en venir aux mains.

« Un type curieux, ce Poirier, dit Hermèce. Figurez-vous que l’autre jour, j’ai fait la connaissance de son amie, Loulette Bambin. Jolie fille, ma foi.

– Si on veut. Elle a les fesses plates.

– Ah ? Je n’ai pas remarqué. C’est elle qui m’a parlé de la peinture de Poirier, que je connais mal. Qu’est-ce que vous en pensez, de sa peinture ?

– Je la trouve insignifiante. Il profite d’un certain goût de notre époque pour les impuissants. Poirier est de ces gens dont on répète volontiers qu’ils sont formidables, qu’ils ont du génie à revendre, et qui ne font jamais rien parce qu’ils n’ont sans doute pas les moyens de réaliser leurs idées. Toute sa vie, il restera cantonné dans les petites élégances plus ou moins piquantes. Notez que mes appréciations n’ont

 

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aucune valeur, ajouta honnêtement Lafleur, je déteste Poirier et j’ai toujours été à couteaux tirés avec lui. »

Le marchand de tableaux parut méditer le jugement de Lafleur qui le regardait d’un œil inquiet, dans la crainte que Poirier ne vînt à le supplanter à la galerie Hermèce, ce dont il ne manquerait pas de tirer vanité.

« Je vous répète que je n’aime pas Poirier et que j’ai pu être injuste pour sa peinture. Je ne voudrais surtout pas l’empêcher d’aller chez vous si ça lui chante.

– Écoutez, mon petit, ce qui m’intéresse d’abord, c’est votre peinture à vous. Si vous étiez un peu plus raisonnable, je vous assure que vous n’auriez pas à le regretter. J’ai une demande d’un architecte chargé de la décoration d’un hôtel particulier : un magnat du marché noir qui vient de se faire une virginité dans la politique. Rien que dans cette affaire-là, je vous place deux ou trois toiles. Mais, comme de juste, j’aurai dix mille francs à donner à l’architecte, au bas mot. Ajoutez à ça mes frais généraux, mes frais

 

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d’encadrement, mon bénéfice et calculez. Si je vous achète trop cher, je suis obligé de faire un prix exorbitant, parfaitement prohibitif.

– Ça va, Hermèce, vous me possédez une fois de plus, vieux renard. Allons-y pour douze mille. »

Hermèce pensa marchander encore, mais cette sensation de bien-être qu’il avait commencé d’éprouver tout à l’heure s’était accrue pendant la discussion et engourdissait maintenant sa volonté. Du reste, le résultat auquel il était parvenu lui paraissait des plus satisfaisants. Il fit mettre de côté une demi-douzaine de toiles qu’il devait envoyer chercher le lendemain et en emporta une sous le bras. Comme Lafleur lui proposait de l’envelopper, il refusa.

« Pas la peine. Je dois retrouver Bonnier place du Tertre. Il m’emmène dîner chez lui en voiture. Entre parenthèse, je n’ai pas faim du tout et c’est même assez surprenant : tout à l’heure je me sentais une faim de loup. À croire que vous m’avez passé votre maladie.

– Oh ! moi, c’est bien autre chose. J’ai toujours

 

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l’impression de sortir de table. Ce n’est d’ailleurs pas tellement désagréable. On a l’illusion que le monde tourne pour nous et que tout y est pour le mieux. Dites donc, ne partez pas sans me signer mon chèque.

– Tiens, c’est vrai, je n’y pensais plus à votre chèque. »

Sa toile sous le bras, Hermèce entreprit l’ascension de la rue des Saules, qui lui sembla rude. Il faisait une fin de journée comme d’été, pourtant d’avril, et le marchand de tableaux sentait sa chemise lui coller à la peau. La vue des jardins déjà feuillus dont les grands murs encaissaient le haut de la montée lui inspira une nostalgie de vacances, de campagne et de longues siestes. Il se souvint d’avoir éprouvé le même regret l’avant-veille au sortir d’un banquet où l’on avait fêté les vingt-cinq ans du chef de l’école de peinture infra-conceptualiste. Suant et soufflant, il parvint au sommet de la côte et rencontra Poirier qui venait par la rue Norvins en compagnie de Loulette Bambin. Après poignées de main et propos aimables, Hermèce ne cacha

 

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pas qu’il sortait de l’atelier de Lafleur. Poirier ricana et ses yeux jaunes eurent à peu près l’expression qu’avaient eue tout à l’heure ceux de son ennemi.

« On peut voir ? demanda Loulette en désignant la toile que le marchand portait sous le bras. »

Hermèce retourna la toile qui représentait, dans une harmonie de jaune et de rose, une fillette assise au milieu d’un massif de fleurs.

« Joli, n’est-ce pas ? C’est d’une plénitude, d’une densité. Ça vous a une autorité. Et pourtant, ça reste très libre. Qu’est-ce que vous en dites ?

– Je vous dirai très franchement que je n’aime pas du tout ça, déclara Poirier. C’est lourd, appuyé, consciencieux. Toutes les intentions sont visibles comme le nez et en fin de compte, c’est très enfermé dans le métier. La composition est-elle assez banale ? À croire qu’il a travaillé avec un manuel du nombre d’or dans la main gauche. Voyez la couleur. Les accords sont justes, mais tellement faciles, attendus. Ce tableau-là ferait

 

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peut-être un bon calendrier des postes et c’est d’ailleurs de ce côté-là que Lafleur aurait dû chercher sa voie.

– Tu exagères, protesta Loulette qui craignait de mécontenter le marchand.

– Pas du tout. C’est exactement ma pensée. Je reconnais du reste qu’il y a dans une toile comme celle-ci un métier très poussé, malheureusement trop apparent, mais je n’y vois rien d’autre. Lafleur ne sortira jamais de son métier. Aucune poésie, aucune fantaisie, pas le moindre sens de la grandeur. C’est un bon ouvrier appliqué qui travaille et qui travaillera toujours à ras de terre. D’ailleurs, quand on connaît l’homme, on sait ce que vaut le peintre.

– Vous êtes injuste, Poirier.

– Injuste ? Je vous dis, moi, que Lafleur sera de l’Académie.

– Non, tout de même. Non, Poirier, vous n’avez pas le droit. Il y a dans sa peinture une profondeur, une vibration et je ne sais quelle intimité avec la substance de la vie qui vous

 

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prennent positivement aux tripes. Regardez-moi cette main, cette chair, cette lumière. C’est étonnant.

– Vous déraillez, Hermèce.

– Possible. En tout cas, je suis sûr de ce que je sens. Mais si on parlait un peu de votre peinture, à vous ? »

Poirier n’avait pas quitté du regard la toile de son rival et ne leva même pas les yeux pour parler de sa propre peinture. Il avait beaucoup travaillé tous ces derniers temps et s’était livré à certaines recherches qu’il croyait des plus fécondes. Il en parlait avec un enthousiasme si chaleureux qu’Hermèce en fut impressionné et manifesta le désir de voir le résultat.

« Venez un jour à mon atelier, proposa Poirier. Je crois vraiment que vous serez surpris. Je ne dis pas que j’aie réussi à aller au bout de mes intentions, ni même que j’y réussirai, mais j’ai ouvert une fenêtre, j’ai dégagé une pente. Vous verrez, mon vieux, vous verrez où va la vraie peinture. »

 

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Ayant pris rendez-vous, Hermèce gagna la place du Tertre. Loulette et Poirier flânèrent un moment par les rues et, vers huit heures du soir, entrèrent dans un restaurant de la rue Caulaincourt où ils avaient projeté de dîner. Poirier prit le menu et, après y avoir jeté un coup d’œil, déclara :

« Je m’aperçois que je n’ai pas faim, mais vraiment pas faim du tout.

– C’est drôle, dit Loulette, moi non plus. Je sens que je n’avalerai pas seulement une bouchée. »

 

Le lendemain matin, vers onze heures, dans la salle des Pas-Perdus de la gare Saint-Lazare, un homme d’une trentaine d’années, mal vêtu et malodorant, rôdait autour des guichets dans l’espoir de ramasser un billet de banque échappé au portefeuille d’un voyageur. Son attention allait surtout aux voyageurs encombrés de bagages ou d’enfants, qui extrayaient à grand-peine leur argent d’une poche ou d’un sac. Mais les plus embarrassés, les plus maladroits, les plus pressés,

 

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se tiraient d’affaire avec un bonheur désespérant. L’argent ne s’égarait pas et la foule s’écoulait autour de l’homme seul sans offrir aucun point de contact. Il lui paraissait de plus en plus impossible qu’un événement, même minime, pût le concerner personnellement. Ce fut bientôt sans la moindre anxiété qu’il surveilla les gestes des voyageurs, ne s’obstinant à ce jeu que pour tenter d’y oublier les crispations de son estomac, le cercle douloureux qui lui serrait la tête et pesait à ses paupières, et cette troublante sensation de flotter dans une enveloppe de vide à la forme de son corps, vide à travers lequel les bruits de l’extérieur parvenaient comme les sons apaisés d’un au-delà. Enfin, il se désintéressa si complètement de sa surveillance qu’il l’abandonna sans même l’avoir voulu et presque à son insu.

Après avoir traversé la cour de Rome, l’homme vogua sur le carrefour au milieu d’un groupe de passants et s’engagea, sans choisir, dans l’une des rues qui s’ouvraient devant lui. Son échec de la gare Saint-Lazare l’avait déprimé. Un instant, il eut conscience de cette

 

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diminution. Il n’éprouvait plus, comme les jours précédents, le sentiment amer d’être poursuivi par une malchance tenace. La veille encore, jour où il avait mangé le dernier morceau de pain, il lui avait semblé à maintes reprises reconnaître les intentions d’un sort ironique, mais par là même attentif. Maintenant, il ne sentait plus autour de lui qu’une providence morte, un océan d’indifférence où il n’y avait plus rien à fléchir. Fatigué, les jambes molles, un peu tremblantes, il s’arrêtait un moment et regardait sans s’y intéresser le mouvement de la rue.

L’homme traversa un autre carrefour où il manqua se faire écraser et regarda l’avenir dans la perspective d’une rue animée. Quand il aurait marché une demi-heure ou une heure, le temps n’importait pas, il arriverait à un carrefour, à une rue, puis à un carrefour. L’avenir ne signifiait plus rien, n’était plus qu’une étendue de douleur dans un présent interminable. L’idée lui vint tout à coup que cette immobilité du temps était le commencement de la mort et il fut pris de panique. Harassé, souffrant, coupé du monde et désespéré, l’homme tenait furieusement à la vie.

 

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Il se mit à fuir devant la mort aussi vite que ses jambes pouvaient le porter. L’extrême fatigue l’obligea à ralentir le pas et, comme il jetait un coup d’œil en arrière pour voir où il en était avec la mort, son regard rencontra un bariolage dans la vitrine d’un magasin et s’y arrêta. Cette harmonie de jaunes et de roses, où il n’aperçut tout d’abord qu’une tache confuse, dissipa aussitôt ses obsessions funèbres et l’incita à s’approcher de la vitrine. Ses maux de tête lui brouillaient la vue, les couleurs du tableau dansaient, sautaient, s’éparpillaient. Mais au premier moment, avant même d’avoir rassemblé ses impressions, saisi des formes et des contours, il éprouvait une incroyable sensation de bien-être, de bonheur, de réconfort. La vie renaissait dans son corps exténué, son sang courait plus vite et une légère chaleur se répandait dans sa chair. L’enveloppe de vide où il était isolé commençait à se dissiper. Les bruits de la rue lui parvenaient plus clairs et plus francs, comme si ses oreilles se débouchaient tout à coup. Sa faim, déjà moins aiguë, restait toutefois assez douloureuse pour lui permettre d’apprécier la valeur de ces sensations

 

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et d’établir à coup sûr un lien de cause à effet. La vertu nourricière du tableau lui apparut avec évidence. Le regard ardent, la bouche fendue par un rire sauvage et le corps tremblant d’avidité, il ne quittait pas des yeux le massif de fleurs où se blottissait une fillette en robe jaune. Peu à peu, ses jambes s’affermissaient, sa faim devenait moins pressante et lui laissait l’esprit plus libre et plus agile. À la réflexion, sa découverte lui parut étonnante et finit par l’inquiéter. Craignant d’être victime d’une illusion, il s’écarta un moment de la vitrine et l’expérience fut concluante, car il éprouva sans doute possible la sensation d’interrompre un repas. Ce bien-être si vivement ressenti, qui accompagnait la satisfaction d’un besoin, disparut rapidement. Il ne resta plus que le besoin lui-même, un appétit encore exigeant. L’expérience inverse le confirma dans sa certitude. En revenant au tableau, l’affamé sentit se rétablir dans son organisme un courant de chaleur et de béatitude. Dès lors il ne pensa plus qu’à s’alimenter et cessa de se poser des questions. Pendant qu’il réparait ainsi ses forces, un visage contrarié apparut à plusieurs reprises

 

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derrière le rideau de velours marron séparant la vitrine du magasin, mais il n’y prit même pas garde. Enfin rassasié et craignant d’autre part qu’après un long jeûne, un excès de nourriture ne lui fût préjudiciable, il alla s’asseoir dans le square le plus proche. La vie lui paraissait maintenant une aventure facile, pleine de certitudes rassurantes. Il se reprochait d’avoir méconnu l’importance des arts, particulièrement de la peinture. « J’étais comme tout le monde, je croyais que ça ne servait à rien. Les gens passent devant les tableaux sans s’arrêter, ils n’ont pas le temps de se rendre compte. Il y en a même qui s’esclaffent ou qui haussent les épaules. Moi-même, qui ne suis pourtant pas un imbécile, je me souviens d’avoir ricané comme tant d’autres. Mais maintenant que je comprends la peinture, c’est une chose qui ne m’arrivera plus. » Songeant à tous les marchands de tableaux qui tenaient boutique à Paris, l’homme s’endormit avec un sourire d’extase.

En s’éveillant, sa première pensée fut qu’il venait de faire un rêve heureux et absurde. De fait, il se sentait un vif appétit. « Hélas, soupira-t-

 

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il, ce serait trop commode. » Pourtant, lorsqu’il eut fait quelques pas dans le square, il se rendit compte qu’il était alerte et dispos. Ses mouvements étaient souples, faciles, ses muscles solides et les douleurs de la tête et de l’estomac, endurées depuis la veille, avaient entièrement disparu. D’ailleurs, ses souvenirs étaient trop précis et se liaient avec trop de rigueur pour laisser place au moindre doute. Il était quatre heures de l’après-midi. Ayant dormi si longtemps, rien d’étonnant à ce qu’il eût faim. Il avait jeûné trop longtemps pour qu’un seul repas, même plantureux, pût apaiser durablement sa fringale et il comptait bien en faire encore au moins deux avant la fin de la journée. « Allons nous taper la tête », se dit-il joyeusement.

L’homme sortit du square en chantonnant et s’en alla un peu au hasard. Dans ce quartier cossu, il ne manquait pas de marchands de tableaux. En effet, il n’eut pas longtemps à marcher avant d’en trouver un. Une demi-douzaine de toiles, portraits et paysages, étaient exposées dans une grande vitrine. Il eut un sourire un peu orgueilleux en voyant quelques

 

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passants s’y arrêter le temps d’un regard et poursuivre aussitôt leur chemin. Pour lui, il se planta en face d’un paysage signé Bonnard et attendit avec confiance de sentir les effluves nourrissants pénétrer son corps. Comme le résultat escompté ne se produisait pas, il abandonna le paysage en murmurant : « C’est un navet ». Mais un portrait de femme ne lui donna pas plus de satisfaction et après avoir essayé sans succès tous les tableaux de la devanture, il commença d’être inquiet. Il se mit en quête d’un autre marchand qu’il trouva sans peine et où il essuya un nouvel échec. Il était troublé. L’idée lui vint tout à coup que le hasard l’avait placé tout à l’heure en face d’une œuvre prodigieuse dont l’auteur était le seul peintre au monde capable d’infuser à sa production des propriétés nutritives. Malheureusement, il n’avait pas pris garde à la signature de l’artiste et ne savait ni le nom du marchand ni le nom de la rue où il tenait boutique. Le quartier lui était mal connu et, dans l’état d’inanition où il se trouvait vers la fin de cette matinée, la topographie des lieux ne l’avait aucunement soucié. Pendant plus d’une heure, il

 

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battit les rues environnantes, transi d’anxiété. Rue de La Boétie, il lui sembla retrouver certains aspects déjà vus et, après des alternatives de doute et d’espoir, sur le point de rebrousser chemin, il eut un éblouissement. De l’autre côté de la rue, sur un fond de velours marron, apparaissait la fillette en jaune. Il traversa la chaussée comme un fou, bousculant une femme, rasant un pare-choc, courant en aveugle. Et le prodige se renouvela. Comme la première fois, les effluves merveilleux le pénétraient, l’apaisaient et le vivifiaient. Cependant, il songeait avec appréhension qu’il faisait peut-être là son dernier repas de peinture, car un amateur pouvait emporter la toile d’un moment à l’autre. L’idée lui fut si pénible qu’il prit le parti d’entrer dans le magasin sans savoir au juste ce qu’il y ferait. La galerie Hermèce était une longue pièce meublée d’un bureau, d’un canapé et de quatre fauteuils. Le visiteur fut accueilli à la porte par une employée qui lui demanda poliment ce qu’il désirait.

« Je voudrais voir M. Hermèce.

 

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– De la part de qui, monsieur ?

– Moudru. Étienne Moudru. Mais mon nom ne lui dira pas grand-chose. »

L’employée passa dans une petite pièce attenante à la galerie dont une tenture la séparait. Moudru jeta un coup d’œil sur les murs et, avec émotion, y compta six toiles signées Lafleur. Il entendit le murmure indistinct de l’employée parlant à M. Hermèce.

« C’est un M. Étienne Moudru qui veut vous voir. Il est assez mal habillé. Avant d’entrer, il est resté longtemps sur le trottoir à regarder la toile de Lafleur qui est en vitrine. »

Hermèce écarta un peu la tenture et, sans se faire voir, jeta un coup d’œil au visiteur.

« Je le reconnais, dit-il. Ce matin déjà il est resté plus d’une demi-heure en arrêt devant la vitrine. Voyons ce qu’il a dans le ventre. »

Lorsque Hermèce vint à lui, Moudru était en train de se gaver d’une nature morte. Au regard qui pesait sur lui, il se souvint de l’état de ses vêtements et sa présence dans un magasin aussi

 

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cossu lui parut d’autant plus difficile à justifier.

« J’ai beaucoup admiré un tableau signé Lafleur qui se trouve dans la vitrine, dit-il en rougissant. Je suis entré pour vous demander le prix.

– Cinquante mille francs, répondit Hermèce.

– C’est malheureusement trop cher pour moi. Je m’en doutais un peu, mais j’ai autre chose à vous demander. Comme j’admire beaucoup ce M. Lafleur et que je suis trop pauvre pour acheter sa peinture, je voudrais le voir lui-même, ne serait-ce qu’une minute ou deux. Vous comprenez, ce serait pour moi une satisfaction. Si vous vouliez me donner son adresse...

– Impossible, monsieur. L’adresse des artistes ne doit être communiquée à personne. C’est une règle de notre profession. Mais si vous voulez lui écrire, confiez-moi la lettre, je vous promets de la faire parvenir à M. Lafleur. »

Moudru balbutia une réponse embarrassée et, à contrecœur, se dirigea vers la sortie. Mécontent de lui-même, il craignait d’avoir manqué la

 

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chance de sa vie et cherchait vainement un biais pour la ressaisir. Il ne trouvait même pas l’alibi qui lui eût permis de s’incruster dans la boutique. En arrivant à la porte, cédant à un sentiment de détresse panique, il fit volte-face et revint à Hermèce avec un étrange regard.

« Est-ce que vous connaissez bien la peinture de Lafleur ? demanda-t-il d’un ton agressif. Je veux dire : est-ce que vous la comprenez bien ?

– Je n’ai attendu l’avis de personne pour l’accueillir chez moi, fit observer Hermèce avec hauteur.

– Bien sûr, vous avez trouvé que c’était joli, bien torché, mais vous n’êtes pas allé plus loin et l’essentiel vous a passé sous le nez. C’est que pour découvrir le secret de cette peinture-là, il ne faut pas être de ceux qui font leurs trois repas par jour et qui ont toujours le ventre plein. Ce qu’il faut, voyez-vous, c’est être affamé comme j’étais ce matin. Oui, monsieur, affamé.

– Que voulez-vous dire ?

– Je veux dire que la peinture de Lafleur, c’est

 

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de la nourriture qui nourrit. Comprenez-moi bien. Ce n’est pas une façon de parler. Quand la faim vous tord l’estomac, vous n’avez qu’à regarder un tableau de Lafleur et c’est comme si vous vous mettiez à table. Au bout d’une demi-heure, vous êtes rassasié, vous n’avez plus faim. Ça vous étonne, n’est-ce pas ? Mais moi, j’en ai fait l’expérience. »

Hermèce ne douta pas d’avoir affaire à un fou et, un peu effrayé, jugea prudent de ne pas le contrarier.

« En effet, dit-il, je n’avais rien observé de semblable et je vous suis très obligé de me l’avoir signalé. Je vais d’ailleurs m’en rendre compte par moi-même.

– Un conseil, dit Moudru, couchez-vous ce soir sans dîner et ne déjeunez pas demain matin.

– Bonne idée, je ne manquerai pas de suivre votre conseil.

– Vous verrez. C’est formidable. Vous m’en direz des nouvelles. Je passerai vous voir demain. »

 

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Moudru sortit sur cette promesse et, avant de quitter les parages, s’accorda encore un supplément de nourriture sur la fillette en jaune. Cependant, Hermèce réfléchissait aux divagations de ce singulier visiteur et s’avisait que depuis la veille il avait perdu tout appétit. Le matin, en s’éveillant, il avait longuement contemplé la fillette en jaune posée sur la cheminée de sa chambre et était descendu à la boutique sans déjeuner. Dans la matinée, le garçon de courses avait apporté les six autres tableaux achetés à Lafleur. Avec l’aide de sa secrétaire, le marchand les avait répartis sur les murs de la galerie. À midi, comme à l’ordinaire, il était monté déjeuner et, à l’étonnement de sa femme, n’avait même pas touché aux hors-d’œuvre. Et ce soir, il n’avait pas faim non plus. Pourtant, il n’éprouvait pas le moindre malaise et se sentait particulièrement dispos, à croire qu’en vérité, il se nourrissait de peinture ou qu’il avait contracté la maladie de Lafleur. D’ailleurs, ces deux explications pouvaient très bien n’en faire qu’une. Hermèce s’amusait de ces coïncidences, mais sans parvenir à écarter un doute absurde. La

 

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secrétaire vint lui demander des instructions pour le courrier.

« Vous n’avez pas très bonne mine, lui dit-il. Ça ne va pas ?

– Mais si, très bien, monsieur Hermèce.

– Vous avez bon appétit ?

– Oui. J’ai toujours un appétit d’ogre. Sauf aujourd’hui. À midi, par extraordinaire, je n’ai pas pu avaler une bouchée. Et je crois que, ce soir, je ne mangerai pas non plus. C’est presque inquiétant. »

« Encore une coïncidence, songea Hermèce qui devenait nerveux. Est-ce que, par hasard, le type de tout à l’heure aurait dit vrai ? Mais non, c’est idiot. Si c’était vrai, on le saurait déjà. Lafleur lui-même s’en serait aperçu et il aurait sûrement un peu plus d’exigences. Au fait, ce serait un événement assez extraordinaire dans le monde de la peinture. Le type qui posséderait une bonne collection de Lafleur ne serait pas à plaindre. Il ferait une fortune formidable. Je ne serais d’ailleurs pas trop mal placé. Si c’était vrai et que

 

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Lafleur ne se soit aperçu de rien, il faudrait que je me dépêche de lui acheter toute sa production. Manœuvrer adroitement pour qu’il me la réserve par contrat. Évidemment, ce sera dur. Ah ! ça, mais je deviens fou. Ma parole, je suis en train de couper dans toutes ces âneries. »

Tandis qu’il était dans ces réflexions, une voiture s’arrêta devant la porte et Lionel Bourgoin, son beau-frère, entra dans la boutique.

« Ah ! mon vieux, dit-il, quelle journée ! Parti à onze heures, je croyais être ici à une heure et passé Rambouillet, voilà que je tombe en panne. Suis resté plus de trois heures à fourgonner dans le moteur. Et pour comble, je trouve le moyen de crever en sortant de Versailles. J’étais découragé, exténué. Pense que je n’ai rien mangé depuis sept heures du matin. Jamais je n’ai eu aussi faim. Pour un peu, je m’évanouirais.

– Avant de manger, il faut que tu fasses une expérience, déclara Hermèce.

– Ah ! non, mon vieux. Laisse-moi d’abord manger. »

 

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Lionel Bourgoin eut beau protester, son beau-frère l’entraîna dans la pièce du fond où ils restèrent pendant plus de cinq minutes à s’entretenir à voix basse. Enfin, Hermèce en sortit, précédant Lionel qui haussait les épaules. Tous deux s’arrêtèrent en face d’un Lafleur représentant un groupe de femmes devant une fenêtre. Hermèce surveillait avec une certaine anxiété le visage de l’affamé qui fixait son regard sur le centre de la toile, non sans mauvaise humeur. Dès le premier instant, l’expérience s’avéra troublante.

« Inouï, murmurait Lionel. Incroyable. Renversant. »

Hermèce ne le quittait pas des yeux. Au bout d’un quart d’heure, l’essai était parfaitement concluant. Lionel resta encore une dizaine de minutes à se goberger et, tournant le dos à la toile, déclara :

« J’en ai jusque-là. »

Hermèce était très ému. Les deux hommes passèrent le reste de la soirée à s’entretenir de cette surprenante découverte et à évaluer les

 

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bénéfices qu’ils pourraient en retirer. En quittant la galerie, la secrétaire remarqua la présence du minable visiteur de l’après-midi, en station devant la vitrine où était exposé le Lafleur. Elle faillit rentrer pour en informer le patron et, à la réflexion, s’abstint d’en rien faire, car elle lui en voulait un peu de cette longue conversation pendant laquelle son beau-frère et lui n’avaient cessé de lui jeter des coups d’œil méfiants, comme s’ils l’eussent soupçonnée de tendre l’oreille à leur murmure.

Étienne Moudru était venu prendre un dernier repas avant la fermeture de la galerie. Lorsque le rideau de fer de la devanture lui eut masqué la fillette en jaune, il quitta la place et gagna les boulevards où les passants étaient nombreux. Ce soir, il avait l’impression de faire partie de la foule et s’y trouvait à l’aise. Ses vêtements miteux ne le gênaient même pas. « C’est bien ce que je pensais ce matin avant d’avoir mangé, se dit-il, c’est par le ventre qu’on commence à se sentir avec les autres. » Cette idée d’une communion du ventre lui remit en mémoire son compagnon de misère, dont il partageait la

 

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soupente rue Taillandiers, aux environs de la Bastille. Il n’avait guère songé à lui, durant toute cette journée. Et, de son côté, Balavoine n’avait pas dû penser beaucoup à son camarade. Le matin, chacun partait de son côté brouter une herbe rare et avait assez à faire de penser à son ventre sans se préoccuper des chances de l’autre. Outre le souci de se nourrir, Balavoine avait celui d’échapper aux recherches de la police. Pendant l’occupation, alors qu’il était sans situation, un ami l’avait casé comme garde du corps auprès d’un personnage politique très compromis et il se trouvait lui-même sous le coup d’un mandat d’arrêt. Porté à s’exagérer l’importance du rôle qu’il avait joué, il croyait, à tort ou à raison, qu’il y allait de sa tête.

En entrant dans la mansarde, vers neuf heures du soir, Moudru trouva son compagnon allongé sur le lit de fer qui constituait, avec la carcasse d’un fauteuil Louis XVI vidé de son rembourrage, tout l’ameublement. La figure cireuse et crispée, Balavoine avait les yeux au plafond et lorsque la porte s’ouvrit, son regard demeura immobile.

 

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« Il y a longtemps que tu es rentré ? » demanda Moudru.

Dans le son de sa voix essoufflée, il y avait une plénitude insolite qui surprit Balavoine. Il tourna la tête et considéra son compagnon.

« Tu as mangé, dit-il aigrement. Tu as la gueule d’un homme qui a mangé.

– Ah ! oui et d’une drôle de façon. Figure-toi que j’ai mangé sans manger.

– Tu t’es tapé la tête, quoi. Et tu ne m’as pas seulement rapporté un croûton de pain. Tu t’en fous que je crève de faim, moi.

– Je vais t’expliquer. Ce matin...

– Ta gueule ! coupa Balavoine en se dressant sur un coude. Ordure, dégueulasse, t’as mangé à te faire éclater, ça se voit sur ta face de faux jeton. Fumier, tu trouves tout naturel que je te fasse une place chez moi, dans ma chambre, mais tu ne bougerais pas le petit doigt pour me sauver la vie. Tu m’aiderais plutôt à crever pour avoir ma chambre. Tu me vendrais à la Résistance. Si ça se trouve, t’es déjà en cheville avec les

 

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journalistes et les poulets. »

Moudru essayait en vain de l’apaiser. Balavoine s’était assis sur son grabat et, tremblant de rage et de fatigue, les yeux injectés de sang, invectivait d’une voix éraillée.

« Putain, tu profites que je me suis mouillé pour l’Europe. Je sais la pourriture que tu es. L’autre jour, quand tu disais que tes derniers sous, tu venais de les dépenser, c’était pas vrai ! Tu planquais un billet de vingt francs dans ta doublure. Je l’ai vu.

– Parfaitement. Mais toi aussi, tu me disais que tu étais sans un. Et toi aussi, tu cachais un billet. Peut-être même qu’il t’en reste encore un de planqué par là. »

Avec un accent de sincérité et de désespoir qui ne pouvait tromper, Balavoine protesta qu’il ne lui restait rien depuis deux jours. Il se plaignit encore de la mauvaise chance, de l’ingratitude des Français, maudit les faux amis, les indicateurs, le gouvernement et, après avoir invoqué la mort et le jugement de l’avenir, finit par se taire, épuisé. Moudru en profita pour

 

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placer le récit de son aventure. La gare Saint-Lazare. Les carrefours. Le marchand de tableaux. La fillette en jaune. La révélation.

« Tu te fous de moi », dit Balavoine d’une voix morne.

Il mit plus d’une heure à se laisser convaincre. Alors son scepticisme fit place à une espérance frénétique et un enthousiasme fiévreux. Il arpentait la mansarde en gesticulant, proférait des paroles sans suite, pleurait de joie et d’impatience. Il aurait voulu franchir la nuit comme un simple fossé et hâter la marche du temps. Pour mettre un terme à cette agitation qui lui semblait confiner au délire, Moudru l’obligea à se coucher et éteignit la lumière. Balavoine s’endormit très tard et eut un sommeil tourmenté. Toute la nuit, il rêva de la fillette en jaune, laquelle était toujours le départ ou le point d’arrivée d’un cauchemar épuisant. Elle était enfermée dans une chambre à un huitième étage dont l’escalier s’était effondré et toutes les échelles qu’il dressait contre la façade se trouvaient trop courtes de deux ou trois mètres.

 

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Ou bien il s’évadait d’une prison, fuyait dans un dédale de rues où il cherchait attentivement il ne savait quoi d’impossible à imaginer et, débouchant dans un grand restaurant souterrain aménagé en musée, comme il y découvrait l’objet de ses recherches sous les traits de la fillette en jaune, trois chefs de la Résistance sortaient d’un placard et la dévoraient sous ses yeux. Il rêva aussi qu’en arrivant devant la boutique du marchand de tableaux, il s’éveillait brusquement et s’apercevait qu’il avait rêvé. Mais le matin, lorsqu’il s’éveilla réellement de son mauvais sommeil, sa foi dans la peinture de Lafleur était restée intacte. Il était dans un état de faiblesse tel que Moudru se demandait s’il aurait la force de marcher jusqu’à la rue de La Boétie. La chance les favorisa. En descendant l’escalier, ils virent une baguette de pain et un bidon de lait déposés sur un paillasson du quatrième. Balavoine but le contenu du bidon et ils mangèrent la baguette dans la rue, Moudru abandonnant la plus grosse part à son compagnon.

Lorsqu’ils arrivèrent à la galerie Hermèce, le Lafleur n’était plus dans la vitrine. Un paysage le

 

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remplaçait, portant une autre signature sans intérêt pour les deux amis. À tout hasard, ils essayèrent de se sustenter, mais il n’y avait rien de comestible dans ces champs couverts de neige où quelques pommiers tordaient leurs branches noires sous un ciel brumeux. Balavoine était trop découragé pour récriminer. Il voyait dans sa déception la suite des cauchemars de la nuit et, se tenant pour averti, désespérait de joindre jamais la fillette en jaune.

« C’est bien fait quand même, soupira-t-il devant le tableau. Ça montre bien ce que ça veut montrer.

– C’est zéro, ragea Moudru. Je n’appelle pas ça de la peinture. Viens avec moi. »

Il avait le sentiment qu’Hermèce, en retirant la fillette en jaune de la vitrine, avait voulu l’atteindre personnellement. Furieux, il pénétra dans la boutique avec Balavoine sur ses talons. La secrétaire était seule. En voyant entrer le visiteur de la veille, accompagné d’un homme de mauvaise mine, elle fut saisie de frayeur et se promit bien de ne pas exposer sa vie pour les

 

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intérêts du patron.

« Où est le tableau de Lafleur qui se trouvait hier en vitrine ? demanda brutalement Moudru.

– M. Hermèce l’a vendu », répondit la secrétaire sans assurance.

Moudru, jetant un coup d’œil sur les murs, constata que les autres Lafleur avaient également disparu.

« Vendus aussi ? tous les six ? »

La secrétaire affirma d’un signe de tête, trop effrayée pour entreprendre des explications qui eussent donné plus d’autorité au mensonge, et décidée à sortir les toiles de leur cachette au cas où le visiteur semblerait douter de sa parole. Il ne douta pas, mais se rendit compte de l’effroi qu’il inspirait à la jeune femme et dit en portant la main à la poche de son veston :

« Donnez-moi l’adresse de Lafleur. »

Jugeant qu’elle s’en tirait à bon compte, la secrétaire ne se fit aucun scrupule de lui donner l’adresse du peintre et poussa la complaisance jusqu’à la lui inscrire sur une feuille de papier.

 

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« On va pouvoir se régaler à la source, dit Moudru en sortant de la boutique. Est-ce que tu te sens assez fort pour monter à Montmartre ?

– À quoi bon ? objecta Balavoine. La fillette en jaune, c’est fini. On ne la retrouvera pas.

– Et après ? L’important, c’est d’être dans la peinture de Lafleur. Que ce soit une fillette ou un chandelier, pour nous, c’est pareil. »

Mais Balavoine était au plus bas et sombrait dans un découragement total. Il en venait à se complaire dans le sentiment de son malheur.

« Laisse-moi tomber, disait-il, je suis un homme fini. Je porte la déveine à ceux qui m’approchent. Je suis la déveine en personne. Quand je me suis donné à l’Europe, j’avais pas encore d’idée politique. On m’offrait deux places : ou garde du corps ou livreur de produits de beauté. Mon cousin Ernest, il était magasinier chez Fantin, il pouvait m’avoir la place de livreur. Dans le personnel de chez Fantin, on était à la Résistance. Ernest s’est trouvé dans le courant, comme moi j’aurais pu m’y trouver, si j’avais pas fait l’imbécile. Mais j’ai choisi garde

 

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du corps, parce que je trouvais que ça sonnait mieux et comme travail, pas fatigant. Aujourd’hui, Ernest, il est sous-préfet en Bretagne et moi dans la panade en plein, pas un rond, rien au ventre, sans carte d’alimentation ni carte de tabac, et les poulets sur les talons. Si j’avais choisi livreur chez Fantin, je ne dis pas que je serais sous-préfet aujourd’hui. Ernest, il avait l’instruction. En tout cas, je serais dans le tricolore avec un condé officiel, bien payé, bien bouffer, les dactylos de la République et fumer des américaines. Mais j’étais né pour le malheur. Et mon cousin il le sait bien. Dans les mois d’après la Libération, il m’a fait dire que si jamais il me rencontrait sur son chemin, il me livrerait lui-même à la Résistance. Remarque, dans sa position, c’est compréhensible. Pourtant, à sa place, il me semble, je n’aurais pas été si dur. Mais si on était sous-préfet, on ne sait pas non plus tout ce qui nous passerait par la tête. Un individu comme moi, un pané, autant dire une cloche, pas sortable, habillé aux puces, qu’est-ce que c’est pour un sous-préfet ? Avec un passé politique comme le mien, on est cuit. Rends-toi

 

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compte un peu. Quand j’étais de garde chez le patron, je voyais passer devant moi jusqu’à des ministres. »

Intarissable, il considérait avec une sombre jouissance tous les aspects de son abaissement et Moudru, qui avait les oreilles rebattues de ses sempiternelles lamentations, se gardait bien de l’interrompre, car ils cheminaient cependant. Balavoine, tout à son sujet, oubliait en peinant dans la montée de Montmartre sa décision d’abandonner la partie. Et peut-être avait-il conscience de se tendre un piège.

« Laisse-moi tomber. Un porte-malheur, un débris, une balayure, voilà ce que je suis, Étienne. Mon passé me rejette à l’abîme. Laisse-moi tomber.

– Ça va. On est arrivé. Dans cinq minutes tu te mets à table.

– Tu verras qu’il ne sera pas là. Et s’il est chez lui, il nous flanque sûrement à la porte. »

Continuer : partie 2 sur 3