Le vin de Paris
Le faux policier
Marié, père de trois enfants, Martin gagnait trois mille cinq cents francs par mois à faire des additions dans une maison de commerce de la rue Réaumur et, comme il faut bien vivre, il était également faux policier à ses moments perdus. C’est une profession qui réclame des dons d’observation, un jugement prompt avec du sang-froid et du doigté. Le vrai policier n’a pas besoin de choisir ses clients. Ils lui sont fournis par le commissariat, par la préfecture ou par des indicateurs, et c’est une économie de temps, de risques et de soucis. En outre, il a le droit de se tromper. Il peut prendre une dame patronnesse pour une procureuse de maison close ou, dans une minute d’exaltation, pocher l’œil d’un homme pur sans avoir à redouter les suites de son erreur. Surtout, il n’a pas à se soucier de paraître naturel. L’opinion que peut avoir de lui son patient ne l’intéresse qu’accessoirement, dans la
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mesure où il est curieux de psychologie.
Le faux policier, lui, doit être un homme de flair. Sous peine de sanctions graves, prévues par la loi, il ne lui est pas possible de prendre un chevalier d’industrie pour un ancien capitaine d’habillement, un pauvre pour un riche, un dur pour un mou. Pour évaluer une situation de fortune, il ne dispose la plupart du temps que de renseignements incertains et lorsqu’il frappe à la porte d’un client, c’est au premier coup d’œil qu’il lui faut jauger un homme, un caractère, et choisir une ligne de conduite. Non seulement il est tenu de posséder toutes les qualités du policier idéal, mais il doit encore en avoir l’apparence, le vêtement, la physionomie, le langage, tels que le public les imagine le plus ordinairement. Martin s’était composé une silhouette qui répondait en tous points à l’image conventionnelle de l’inspecteur de police, ce qui ne le dispensait pas de nuancer son personnage selon le client auquel il avait affaire. Les épaules lourdes, le visage un peu gras, il portait classiquement le chapeau de feutre noir à bord roulé, l’imperméable vert, les chaussures noires montantes à forte semelle, la
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chaîne de montre en argent barrant ostensiblement le gilet noir et, sur la lèvre, un fort trait de moustache noire.
Martin était un peu desservi par un grand fond d’honnêteté qui paraissait à son air sérieux et appliqué. Cette vocation de brave homme, qui transpirait trop évidemment par tous les pores de son visage, intimidait ses victimes et les détournait assez souvent de lui proposer une transaction infâme. Il leur semblait improbable qu’un inspecteur d’une figure aussi loyale pût se laisser corrompre. De son côté, Martin répugnait à faire le premier pas et, la pudeur l’empêchant, il lui arrivait de quitter la place sans avoir prononcé les paroles révoltantes. En ces occasions et pour arranger les choses, il manœuvrait à enfermer son hôte dans un placard et faisait ensuite main basse sur l’argent et sur les bijoux. Une fois même qu’il opérait dans un immeuble du quartier de la Chapelle, il eut un geste si malencontreux que son client lui mourut dans les mains. Sa conscience le tourmenta. Heureusement, quelques jours plus tard, c’était en avril 1944, un bombardement aérien anéantit la maison du crime
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avec tous ses occupants et il retrouva la paix du cœur en pensant qu’il avait souscrit aux volontés de la Providence. On peut croire qu’avec des sentiments aussi délicats, il ne s’était pas résolu sans de grands débats intérieurs à embrasser la carrière de faux policier. En fait, pendant toute l’année 1941, il avait comparé la course des valeurs morales et celle des valeurs alimentaires. Loyalement, il s’était obstiné à nourrir ses trois enfants des valeurs morales les plus solides, les plus éprouvées, et devant les petits visages blêmes, les pauvres poitrines étroites et toussoteuses, il avait fini par pressentir qu’un régime de viandes rouges les mettrait à même d’assimiler plus complètement ses robustes enseignements. La grande difficulté fut pour lui d’amener sa femme à ses vues. Toutefois, lorsqu’il eut réussi à la convaincre et que l’aisance fut entrée dans la maison, elle ne cessa de lui prodiguer ses exhortations, allant parfois jusqu’à lui reprocher son indolence et sa pusillanimité.
« Au prix où sont les manteaux de vison, ce n’est pas le moment de s’endormir », faisait-elle
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observer.
Pour les enfants, il va de soi qu’aucun d’eux ne soupçonnait le genre d’activité auquel se livrait leur père. Les chers petits anges mangeaient en toute innocence de la côtelette à trois cents francs le kilo et des tartines de beurre à deux cents francs la livre et, il faut bien le dire, leurs joues devenaient roses et rebondies. Lorsqu’il était assailli par quelque scrupule touchant son second métier, Martin n’avait qu’à considérer leurs bonnes figures réjouies et leurs petits corps vigoureux. Il se disait que la morale ne peut pas vouloir que les enfants souffrent de la faim et de la tuberculose. Mieux que ne savaient le faire les exhortations de sa femme, ces réflexions l’aidaient à surmonter ses doutes et ses défaillances et il se remettait à la besogne avec une ardeur nouvelle. Il choisissait ses victimes parmi les trafiquants du marché noir, les détenteurs de stocks clandestins, les Juifs en difficulté, certaines catégories d’intermédiaires et d’hommes de paille. L’administration de la Ville de Paris et celle de l’État, où les trafics de fonctions et d’influences n’étaient pas très rares,
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lui offraient aussi d’appréciables débouchés. L’orgueil de sa carrière était d’avoir extorqué cinquante mille francs à une bande de faux policiers. Ses premiers pas dans la profession avaient d’ailleurs été périlleux et son inexpérience avait failli lui coûter cher. L’idée lui était venue tout naturellement de rançonner les commerçants patentés qui écoulaient leurs marchandises à des prix illicites et il s’était trouvé plusieurs fois à deux doigts d’être appréhendé par d’authentiques inspecteurs auxquels les boutiquiers payaient régulièrement tribut. Par la suite, il devait constater fréquemment cette collusion du marché noir, comme de toute espèce de trafic frauduleux, avec les services constitués pour leur répression. Tant d’immoralité l’avait d’abord blessé dans son sentiment de l’honneur et de la probité, lequel demeurait intact en dépit d’une malhonnêteté de circonstance et tout à fait superficielle. À la réflexion, son cœur s’était ouvert à l’indulgence et il avait excusé la vénalité des vrais inspecteurs qui manquaient à leur devoir professionnel. « Eux aussi, pensait-il, ont des enfants à nourrir et ce
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n’est pas avec les traitements que leur alloue le gouvernement qu’ils peuvent leur assurer des santés convenables. Voilà de braves gens, bons époux, bons pères de famille et bons fonctionnaires qui n’auraient pas demandé mieux que de continuer à faire honnêtement leur métier, mais la guerre est arrivée, la défaite a suivi, l’invasion, l’occupation. Plus de locomotives, plus de wagons, plus de voitures, partant, moins à manger. Pour faire vivre leurs familles, ils se sont vendus comme ils ont pu. Ils ont voulu gagner un peu plus, mais au fond, ce sont toujours de braves gens. Je ne veux pas croire que la vertu soit à la merci d’une crise des transports, ce serait trop affreux. La vérité, c’est qu’il en va d’elle comme de Dieu lui-même. La guerre peut bien détruire les églises comme elle détruit les conditions de vie nécessaires à l’exercice de la vertu. Dieu n’en est pas moins immortel et toujours présent parmi les ruines du temple. Aussi bien, je n’ai qu’à regarder en moi-même pour y découvrir aussitôt la présence rafraîchissante de la vertu, et, ma foi, c’est bien l’essentiel. Il n’y a pas besoin d’être grand clerc pour comprendre que le principe
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importe beaucoup plus que les œuvres. L’eau du ruisseau n’est jamais troublée que pour un moment si la source est restée pure. »
Il y avait si peu d’hypocrisie dans ces méditations et l’espérance qu’il nourrissait au fond de son cœur était si généreuse qu’il vit poindre l’heure de la libération avec une joie sans mélange. Le jour de la délivrance de Paris, Martin prit sa femme dans ses bras et s’écria en versant des larmes de bonheur :
« Délivrés, Justine, délivrés ! La fin de nos misères est enfin venue, la fin de cette fausse existence à laquelle m’avaient plié les nécessités de l’époque. Ce brouillard épais qui masquait l’éclat de la vertu s’est enfin levé. De toutes parts, des trains de beurre, de cochon, de vin rouge et de volaille vont se mettre en route pour Paris. Justine, c’est le recommencement tant attendu de notre petite vie d’autrefois, si modeste et si digne. »
Justine se laissait embrasser passivement et, le mufle boudeur, baissait la tête en triturant son lourd bracelet d’or.
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« Souviens-toi de notre bonheur d’avant-guerre, disait Martin. Souviens-toi de nos soirées sous la lampe. Tu raccommodais mes fonds de culotte pendant que je mettais en ordre la comptabilité de notre voisin l’épicier pour augmenter nos revenus. Nous étions pauvres et les enfants mangeaient à leur faim, ils avaient des vêtements chauds et des souliers. Tu étais fière de t’en tirer avec si peu d’argent et moi de n’avoir jamais un moment de repos. Voilà le bonheur que nous allons retrouver, Justine.
Sans s’arrêter aux récriminations de sa femme, Martin renonça décidément à la carrière de faux policier. Pendant près de deux mois, il vécut dans la paix de sa conscience et dans la joie de la fierté retrouvée. Jamais son métier d’aide-comptable ne lui avait paru aussi beau. À la fin de septembre, en touchant les trois mille cinq cents francs de son salaire mensuel et à la pensée que cet argent représentait son seul gain du mois, une bouffée d’orgueil lui monta à la tête. Toutefois, il ne laissait pas se rouiller ses dons de policier et les faisait servir à des fins honorables. À ses heures de loisir et moins par dilettantisme que par
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ferveur patriotique, il s’occupait à enquêter sur la conduite et les propos qu’avaient tenus certains individus douteux pendant l’occupation et il dénonçait les mauvais patriotes aux autorités. Il eut ainsi la satisfaction de faire emprisonner soixante et onze personnes.
« Comme ça semble bon, disait-il à sa femme, de travailler pour la police. »
Cependant, sa femme était de mauvaise humeur et se plaignait que le prix du beurre augmentât, comme aussi ceux de la viande, du vin et d’autres denrées. Le jour où il lui rapporta les trois mille cinq cents francs de son salaire, elle dit en les empochant :
« Ce sera pour mes cigarettes du mois d’octobre. À propos, il faut que tu me donnes vingt mille francs. Il a fallu acheter... »
Suivit une énumération d’achats indispensables et de sommes déboursées, qu’elle fit suivre d’un commentaire pertinent. À son estimation, il fallait de plus en plus d’argent pour subsister et comme on ne pouvait plus compter sur des rentrées appréciables, on devait prévoir qu’un jour
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viendrait où la famille se trouverait acculée à la famine et au désespoir. Cette échappée sur d’aussi sinistres perspectives ne manqua pas de troubler Martin pendant un moment, mais ce jour-là, il était sur le point de faire arrêter ses voisins de palier, et sa bonne conscience réchauffa son optimisme. Trois semaines plus tard, les demandes d’argent s’étant renouvelées plusieurs fois, il devint clair que les économies du ménage allaient s’épuiser. Malgré sa répugnance, Martin dut prendre en considération les doléances de sa femme et ses appels toujours plus pressants. Il faut vivre avec son époque, disait-elle, ou se résigner à disparaître. Enfin, après bien des débats et des déchirements, il se résolut à reprendre son activité de faux policier, réservant toutefois que cette rechute n’engageait pas sa conscience. Le lendemain soir, il rançonnait un trafiquant de pierres à briquets, qui alimentait un secteur important du marché clandestin. L’opération lui rapporta vingt-cinq mille francs, mais il eut beau se répéter que sa conscience n’y était pas engagée, il rentra chez lui le cœur serré d’une angoisse qui ressemblait à
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un remords. Les jours suivants, il fut triste et taciturne. Le voyant dans cet état de dépression et craignant qu’il n’abandonnât définitivement la carrière, Justine sentit la nécessité de lui préparer la besogne et lui signala une très bonne affaire. Il s’agissait d’une vieille femme qui avait dénoncé une dizaine de personnes à la Gestapo et fait fusiller un jeune réfractaire de vingt ans. Sous le coup d’un mandat d’arrêt, elle se cachait dans une chambre meublée de la rue Bleue, retraite dont le secret, par une cascade de confidences entre amies sûres, était venu jusqu’aux oreilles de Justine. Surmontant sa répugnance, Martin se rendit chez la vieille à la tombée du soir et la fit chanter à contrecœur. Au moment de se retirer avec son butin, il eut une inspiration et étrangla sa cliente sans lui laisser faire un cri. Ayant ainsi racheté son indélicatesse par un acte de justice et de patriotisme, il en ressentit un si grand bien-être que, quatre jours plus tard, il égorgeait un jeune milicien après l’avoir rançonné. Désormais il n’épargna plus aucun de ses clients. Il exécutait aussi bien les trafiquants du marché noir, jugeant qu’ils faisaient beaucoup de mal à l’économie
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nationale. Ces exécutions lui permettaient en outre de faire un plus ample butin, car à la rançon s’ajoutaient les dépouilles du criminel. La gaieté et la quiétude étaient revenues à la maison. Ayant équilibré au mieux les nécessités du gagne-pain et les exigences d’une conscience sourcilleuse, Martin était d’humeur charmante. Pour Justine, elle regardait maintenant l’avenir avec confiance.
« Je nous vois du pain sur la planche, disait-elle un peu vulgairement. Bien sûr, le marché noir durera ce qu’il durera, rien n’est éternel, mais je crois quand même qu’on en a pour un petit bout de temps.
– En tout cas, faisait observer Martin, ce ne sera pas de ma faute. Hier encore...
– Bien sûr, mon chéri, mais tout le monde ne fait pas comme toi. Le marché noir, on n’est pas près d’en voir le bout. En plus de ça, les Français n’ont pas fini de se détester, ni de se tirer dans les jambes et tant qu’il y en aura qui auront peur...
– C’est vrai, soupirait Martin. Pour purger la nation de ses mauvais éléments, il faudra du temps et de la persévérance.
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Et Martin tuait avec persévérance et à chaque nouvelle victime, il se sentait grandir dans sa propre estime. Il connut des jours enivrants, tel ce samedi après-midi où il égorgea un trafiquant du noir, un maréchaliste et une mauvaise femme qui s’était donnée à un militaire allemand sous l’occupation. Il ne se souciait pas toujours si ses clients étaient en difficulté avec la police et les choisissait souvent parmi des criminels que de hautes relations ou une chance imméritée semblaient devoir sauver de l’expiation. De plus en plus, le souci de la justice l’emportait dans son cœur sur tous autres soucis. Parfois en flânant dans la rue, il lui semblait reconnaître un trafiquant du noir à l’insolence de son ventre, ou un collaborationniste à la lueur perverse d’un regard et il sentait à son poing frémir le glaive d’un archange.
Les hommes purs ne sont pas moins exposés que les autres à la tentation. Un jour, son couteau de justicier bien en main dans la poche de son pardessus, il frappa à la porte d’une femme sans aveu, qui avait, la chose était de notoriété publique, livré aux Allemands des secrets
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artistiques concernant la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre. Elle vint lui ouvrir elle-même. C’était une jeune femme blonde (ou brune) qui avait une bouche moyenne, un nez moyen et des yeux d’une certaine couleur. L’amour s’empara de Martin au premier coup d’œil, l’enveloppa, l’étreignit, le poignit et le pénétra cœur et chair. Il était perdu. Mais n’anticipons pas. Le métier de faux policier lui avait appris bien des choses sur les secrets du cœur humain et l’avait habitué à tirer promptement parti des situations imprévues. Il prit la main de la jeune femme sans aveu et la pressa doucement.
« Je m’appelle, dit-il, Martin, je suis acteur de cinéma. Je vous ai vue passer plusieurs fois dans les rues de Montmartre, je vous aime.
– Monsieur, s’écria la jeune femme, qui s’appelait Dalila, vous êtes complètement sonné ! »
Tout en s’écriant, elle considérait avec méfiance la singulière silhouette de son visiteur.
« Dans mon impatience de vous avouer mon amour, dit Martin, je me présente sous un aspect
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qui ne m’avantage guère. Acteur de cinéma, je tourne pour l’instant dans un rôle de policier, ce qui vous explique ce déguisement.
– C’est amusant, et comment s’appellera le film ?
– Il s’appellera le... le Faux Policier. C’est un film qu’on a commencé de tourner sous l’occupation et qu’on est en train de terminer. C’est d’ailleurs pourquoi je joue, car je dois vous dire que j’ai été épuré et qu’on m’a interdit pour deux ans. »
Il parlait ainsi pour la mettre à l’aise et tels étaient déjà les ravages de la passion qu’il ne rougissait même pas d’emprunter ce nouveau personnage d’épuré.
« Notez que je m’en moque, ajouta-t-il avec désinvolture. J’ai gagné beaucoup d’argent et après la guerre, j’irai tourner en Amérique quand je voudrai.
– Et ce sera bien fait pour eux, dit Dalila. Alors comme ça, ils vous ont ennuyé aussi ? Moi, figurez-vous que dans le quartier », etc.
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Notre dessein n’est pas de conter ici une histoire d’amour. Ce qu’il importe de savoir, c’est qu’après avoir dîné trois soirs de suite dans des restaurants d’un prix fou, être allé voir jouer au cinéma l’Extravagant Monsieur Deeds, Martin connut l’amour avec Dalila dans le deux pièces-salle de bains qu’elle habitait avenue Junot. Alors commencèrent les nuits râlées, lascives, insomnieuses, trouées horriblement par des abîmes voluptueux. Ils se donnaient l’un à l’autre avec des raffinements inouïs, dans des pyjamas de marché noir, pendant que le pick-up jouait des mélodies de Jean Sablon ou des chansons réalistes chantant les faubourgs, les chambres meublées et les soirs meurtris. À l’aube, Martin rentrait chez lui, la tête vide, l’œil de veau et les paupières pochées de fatigue.
« Je suis sur une affaire formidable, disait-il à sa femme. Ce sera long et difficile et fatigant, mais le résultat en vaudra la peine.
– Laisse tomber, conseillait Justine. À quoi bon s’occuper des gros, mon chéri ? C’est toujours dangereux. Il ne manque pas de petits
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coupables sans malice et qui te rapportent tout de même tes cinquante mille francs à chaque fois.
Ce disant, elle n’était pas tout à fait dupe et soupçonnait bien quelque irrégularité dans la conduite de son mari. Ses soupçons se trouvèrent pleinement confirmés le jour où Martin, tirant son portefeuille, fit sauter de sa poche une photo de Dalila, ornée d’une dédicace flatteuse et passionnée qui ne laissait rien à supposer. Justine le traita de sans cœur, de mauvais père, d’imbécile et aussi de grand cochon. Martin dut promettre qu’il ne rentrerait plus jamais après dix heures du soir et il tint parole afin d’éviter de nouvelles scènes. Mais ces obligations lui étaient d’autant plus cruelles que Dalila, sa maîtresse, lui reprochait d’être avare de son temps et lui faisait presque la tête. Martin était ennuyé. Il commençait à se demander si sa femme n’était pas un peu de la cinquième colonne et si elle ne méritait pas le châtiment des traîtres. En effet, un jour qu’il déjeunait à la table familiale, il lui souvint d’une certaine nuit de 1943 où sa femme, réveillée par les sirènes et la canonnade, avait dit que les Anglais étaient des vaches. Il avait encore
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la phrase dans l’oreille. Certes, la chose était grave. Mais ayant laissé impuni le crime de Dalila, il se demandait avec angoisse s’il lui convenait bien de châtier celui de l’épouse et il en délibéra en lui-même pendant plusieurs jours. Quand on s’est écarté une fois du droit chemin de la justice, on n’y rentre jamais qu’en titubant sous le poids de ses iniquités. Lorsque son regard rencontrait celui de son mari, Justine y surprenait parfois d’étranges lueurs. Un soir, après dîner, les enfants couchés, il lui demanda brusquement :
– Te rappelles-tu une nuit de décembre 1943 qu’une alerte nous avait réveillés et que tu t’étais levée en disant : « Les Anglais sont des vaches » ?
– C’est possible, convint Justine, je l’ai dit tellement de fois...
– Mes souvenirs ne m’avaient donc pas trompé. Justine, réponds-moi en toute sincérité. Te repens-tu de l’avoir dit ?
– Naturellement, répondit Justine qui ne manquait pas d’un certain tact.
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– C’est bon, soupira Martin. Puisque tu te repens, il n’en sera plus question.
Repentir bien facile, absolution expresse, justice dérisoire, mais Martin pataugeait déjà en plein bourbier. Ayant épargné sa femme, il épargna d’autres coupables, tant par paresse et par manque de temps, car il consacrait à Dalila presque tous ses loisirs, que par l’effet d’une certaine sentimentalité à laquelle l’inclinait l’amour. Il lui arrivait maintenant de rester une semaine sans rien tuer. Parfois, il faisait un retour sur lui-même et prenait conscience de son amoindrissement. « Ah ! si j’avais le temps, pensait-il alors, je ferais une boucherie. » Ce fut dans un de ces moments trop courts qu’il prit la résolution de quitter son emploi d’aide-comptable. Ce faisant, il croyait avoir plus de liberté et plus de temps pour se consacrer à sa tâche de justicier. Il arriva tout juste le contraire. Affranchi des servitudes de son métier, il tomba plus complètement sous l’empire de Dalila. Au lieu de donner le temps des loisirs à ses œuvres de justice, il le donna tout entier à l’amour. Il s’engourdit, s’amollit, s’affadit. L’abus des
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mignardises, des riens aimables susurrés et des regards fripons l’aveulissait. Il devenait mutin, gavroche, flâneur, coquin, capricant, poète. Bientôt, il cessa de tuer. La vue du sang lui faisait mal et il se contentait de rançonner ses clients. Il n’avait du reste rien perdu de son habileté de faux policier et réussissait même dans ses entreprises avec plus d’aisance qu’autrefois. Au premier abord, les clients pâlissaient devant cette silhouette de faux policier qui semblait sortir d’un roman policier, mais dans son regard d’homme perverti brillaient maintenant des luisances canailles qui les mettaient à l’aise pour lui proposer des transactions malhonnêtes.
Un après-midi qu’en pyjama de soie grenat, Martin se chauffait les cuisses chez sa maîtresse auprès d’un bon feu de coke payé vingt mille francs la tonne sans le pourboire, Dalila, qui, assise sur le bord du divan, s’épilait les jambes avec une pince à sucre, redressa son torse nu, posa la pince à sucre sur la table à thé, prit dégoûtamment ses seins nus dans ses mains et, pensive, se mit à les caresser et triturer, comme sollicitant des auxiliaires de sa méditation,
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cependant que d’un regard tendre, mais critique, elle considérait le visage de l’amant.
« Amour, dit-elle, est-ce que tu vas garder encore longtemps cette tête-là ?
– Mais, dit-il, Dalila, mon cœur, mon doux miel, qu’est-ce que tu vas supposer ? Je ne pense pas du tout à faire la tête.
– Tu ne me comprends pas. Je te demande si tu vas garder encore longtemps cette tête d’inspecteur de police. Il faut absolument que tu changes de silhouette. Ton film est terminé depuis longtemps. C’est comme tes vêtements. On dirait que tu prends plaisir à te donner des allures de flic. »
Martin essaya de plaider pour ses moustaches, son imperméable vert et ses chaussures à tige, alléguant qu’il restait très attaché à l’apparence sous laquelle il l’avait séduite.
« Tu pourrais être si beau, soupira Dalila. Laisse-moi faire, je suis sûre que tu auras un chic fantastique. »
Martin ne résista pas plus longtemps à Dalila.
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Il se laissa couper les moustaches et affubler d’un pardessus couleur de banane qui lui descendait à la cheville, d’un chapeau sport du même ton, qu’il portait très en arrière, d’une paire de souliers en daim très clair et d’une cravate rose fesse sur fond de chemise verte. Lorsqu’il regagna le domicile familial, son apparition déchaîna l’enthousiasme de ses trois enfants, mais non pas celui de sa femme qui lui demanda s’il n’avait pas perdu toute raison et toute dignité.
– J’ai tout de même bien le droit de m’habiller comme tout le monde, répondit ingénument Martin.
Non moins ingénument, il se présentait le lendemain chez un nommé Hector Dupont qui trafiquait au marché noir avec des complicités onéreuses et gagnait péniblement ses sept ou huit cent mille francs par mois à acheter et à revendre aussi bien du beurre que des épingles à cheveux ou des confitures de marrons d’Inde, selon le lot et l’occasion, commerce ingrat et sans surprise, lui laissant à peine le bénéfice de six cents pour cent. À la vue de ce visiteur inconnu qui sentait
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de loin son homme du milieu, Dupont ne fut aucunement surpris et pensa qu’on venait lui proposer une affaire.
« Inspecteur Martin », dit Martin en exhibant sa fausse carte, tandis que Dupont réprimait un joyeux sourire.
Le faux inspecteur exposa qu’il était au courant des coupables activités du trafiquant et se trouvait même suffisamment informé du mécanisme de son organisation pour lui parler avec pertinence d’une certaine tonne de beurre achetée cinquante francs le kilo en Bretagne et revendue quatre cent cinquante à des détaillants parisiens. À l’appui de ses dires, il fournit quelques détails circonstanciés et cita des noms.
« Monsieur l’inspecteur, répondit Dupont, je tombe des nues. Jamais, au grand jamais je ne me suis occupé de marché noir, sinon comme client et dans la mesure où mes moyens me le permettent. Ma conscience ne me reproche rien et ma concierge peut vous le dire. D’un autre côté, j’ai horreur des histoires. On aura surpris votre bonne foi par de faux rapports et je donnerais
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beaucoup pour connaître le fin mot de cette affaire. Combien pensez-vous...
– Ce n’est pas très régulier, minauda Martin, mais enfin, je pense qu’avec cinquante mille francs, nous pourrions recommencer l’enquête sur de nouvelles bases. »
Dupont cria comme un écorché, jura qu’il n’avait pas un sou et finit par se résigner à donner quarante mille francs qu’il alla chercher dans son coffre-fort. Pendant que Martin, resté seul au salon, mettait quelques ivoires dans sa poche pour en faire la surprise à Dalila, son client téléphonait à la police. Le faux policier fut cueilli au moment où les quarante mille francs lui étaient comptés. Au commissariat, deux vrais inspecteurs, qui ne portaient d’ailleurs pas de moustaches, lui reprochèrent si vivement d’avoir attenté à l’honneur de leur profession, qu’il cracha plusieurs de ses dents.
Le procès fut sans histoire. Martin avait confié
à son défenseur qu’il s’était dévoué, pendant plusieurs mois, à une saine besogne de justicier. Après avoir mûrement réfléchi au problème,
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l’avocat crut devoir ne rien dire aux juges des exploits accomplis par son client. On peut disputer s’il eut raison. Quoi qu’il en soit, Martin fut condamné à deux ans de prison et cinq ans d’interdiction de séjour. Tout porte à croire que cette mésaventure lui aura servi de leçon et qu’il saura retrouver plus tard le bon usage de ses dons de faux policier.
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