L'Enfant multiple

Chedid Andrée · Chapitre 11 sur 34

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L'Enfant multiple

Les luttes s’éternisèrent… Souvent rejointes, alimentées, fortifiées,…

Les luttes s’éternisèrent… Souvent rejointes, alimentées, fortifiées, par le dehors. Plus de dix ans s’étaient écoulés.

En écoutant son transistor qu’il gardait suspendu autour du cou pendant ses heures de jardinage, le vieux Joseph, qui venait d’atteindre ses quatre-vingts ans, apprit, en plein après-midi, qu’une voiture piégée venait d’exploser dans le quartier où habitait Annette.

Il chercha à quitter sa colline et à descendre au plus tôt vers la capitale. Haletant, bouleversé, il frappa aux portes des voisins possesseurs d’un véhicule. La plupart étaient absents, d’autres hésitaient devant cette plongée dans l’enfer.

— Pourquoi imaginer le pire ? Cela fait des années que ça se détraque, que ça se pulvérise de partout. Rien n’est arrivé aux tiens. Rien ne leur arrivera.

— Je veux en être sûr.

Non loin, le jeune Édouard réparait sa motocyclette.

— Je t’emmène où tu veux.

Il grimpa sur sa machine, appuya à plusieurs reprises sur la pédale, fit pivoter les guidons, ronfler les gaz, tandis que le vieil homme s’installait sur le siège arrière.

— Vas-y, à toute vitesse ! Je t’indiquerai les raccourcis.

Il la connaissait par cœur sa montagne, depuis la splendeur de ses sommets, jusqu’à ses moindres escarpements. Le tuyau d’échappement faisait un tel vacarme que le vieux approcha ses lèvres de la tempe du jeune homme pour lui souffler les bonnes directions à l’oreille. Les chemins étaient mal goudronnés, accidentés ; ils espéraient que la machine – de seconde main, passablement usée – tiendrait le coup. Ils escomptaient, aussi, échapper aux divers groupes armés, ceux de tous bords ou d’aucun bord, qui stoppent les véhicules pour des contrôles, ou des demandes de rançons.

Parvenus à l’endroit même de la catastrophe, ils ne purent s’en approcher qu’à pied.

Les autorités venaient d’isoler la voiture éclatée. Autour, sur une large surface, un cordon reliait des pieux rouges, rapidement fixés au sol. La déflagration avait eu lieu, exactement, au pied de l’immeuble de ses enfants ; Joseph sentit ses genoux flancher, son cœur lui remonta dans la gorge.

Il se força passage entre la police et la foule hurlante. Se glissa, suivi d’Édouard, sous le cordon de protection.

Soudain, face à la monstrueuse carcasse, il fut saisi d’une brusque pulsion de refus, et décida de grimper jusqu’à l’appartement, convaincu d’y retrouver Omar, Annette et Omar-Jo.

Sa force lui revint, comme la foudre. Jaillie de ses talons, elle redressa ses jambes, hissa, souleva son vieux corps ; le projetant à l’assaut de la centaine de marches. Toujours talonné par le jeune homme, il accéda rapidement au cinquième étage.

La porte du logement était restée entrouverte.

Il appela. À l’intérieur, il fouilla partout. Ce ne fut pas très long. Il ne trouva personne.

Dans le living, il avait failli glisser sur les crayons de couleur éparpillés sur les dalles et s’étaler de tout son long.

Il sortit sur le balcon. Personne, là non plus.

À bout de souffle, il redescendit se joindre à la multitude qui se pressait autour de l’automobile détruite.

Aveuglé par les rideaux de poudre jaunâtre, Joseph marchait les bras tendus en avant, évitant les obstacles. S’accrochant au bras d’un ambulancier, il réclama le nom des victimes et la liste des hôpitaux. Il n’obtint aucune réponse.

— Je connais les hôpitaux, on en fera le tour ensemble, proposa Édouard. S’ils sont blessés, on te les guérira !

Le vieux cherchait à se persuader que sa petite famille se trouvait hors du quartier, au moment de la déflagration. Pourtant, là-haut, cette porte entrouverte le tourmentait, minait sa confiance. Il avança, les yeux au sol, cherchant presque malgré lui une trace des siens ; souhaitant ne jamais en trouver.

Il en trouva.

Ce fut d’abord : un lambeau de la robe à fleurettes orange. Ensuite : la singulière bague d’Omar, surmontée du scarabée couleur sable.

Amassant l’un et l’autre, il eut cette fois la certitude de leur disparition.

— Qu’as-tu trouvé ? demanda le jeune homme.

Il se retint de dire : « Ils sont morts », comme si ces paroles une fois prononcées les condamnaient irrémédiablement ; détruisaient une dernière illusion à laquelle, malgré l’évidence, Joseph se raccrochait encore.

Avec des gestes d’automate, il poursuivit sa recherche. Muni d’un bâton, il écarta les déblais, fouilla les crevasses.

Au bout d’un quart d’heure, il découvrit, au bord d’une fosse, une des sandales d’Omar-Jo.

Il l’aurait distinguée entre mille ! C’était lui qui avait remplacé la lanière usée par cette lanière-ci, plus épaisse et grossièrement recousue.

Plus loin, à quelques pas de l’engin mortel – l’auto saccagée ressemblait à une hydre prête à renaître, à bondir, à tout faucher –, le vieil homme fut, de nouveau, confronté à l’horreur.

Émergeant d’un morceau de tee-shirt bleuâtre, qu’il lui avait lui-même offert, il venait de reconnaître le bras de son petit-fils.

Son bâton lui tomba des mains. Sa vigoureuse charpente oscilla, se résorba ; jusqu’à ressembler à une motte de terre. Du plomb brûlant se déversait dans ses entrailles.

Édouard approcha avec précaution. Pressentant la catastrophe, il n’osait rien dire. Cherchant à signaler au vieux sa présence attentive auprès de lui, il toucha son épaule. Ensuite, le jeune homme se pencha, embrassa Joseph entre ses omoplates :

— Je suis là, je ne te quitte pas.

Puis, il attendit.

Après une longue immobilité, Joseph s’ébranla de nouveau.

Une sombre colère le galvanisa. Ses pieds martelèrent le sol, l’orage enflamma ses traits.

D’un jet, il escalada le monticule le plus proche, formé de gravats et de débris.

Planté sur le sommet du tertre, ses deux bras se dressèrent vers le ciel. Un ciel bleu pervenche. Les flambées d’une succession d’incendies, l’ascension des cendres tentaient, en vain, de ternir la céleste clarté.

Durant quelques instants il l’exécra, ce ciel. Ce ciel inentamable, bouclé sur ses secrets !

— Je ne chanterai jamais plus ! Je ne danserai jamais plus ! Pour quoi, pour qui ces célébrations, ces cérémonies ! Plus jamais ! hurla-t-il.

S’adressait-il à quelqu’un ? À ce Dieu qui ne le préoccupait guère, et qui lui imposait soudain sa présence à travers ce désastre, ces questions, ses propres imprécations ? Son frère Job – celui de la Bible de son enfance – lui revint en mémoire, avec ses paroles provocantes et rebelles. À la fin, s’apaiserait-il comme lui ? Se réconcilierait-il, plus tard, avec ce Dieu féroce, ce Dieu devenu agneau ?

Pour l’instant, il fulminait, tournant sa fureur contre les hommes. Ceux de cette cité, ceux des terres avoisinantes, ceux de tout l’univers.

— Criminels ! Fratricides ! Bourreaux des innocents ! Vous n’arrêterez jamais de tuer, de vous haïr ! Où est-ce que ça vous mène tout ça ? Un peu plus vite dans la fosse. Dans la même énorme fosse !

Surplombant le cirque chaotique de pierres, de ferraille, d’os, de chair et de sang, l’imposante silhouette du vieillard, rivée à son tertre, emplissait l’horizon.

Environnée de rideaux de sable jaunâtre, sa forme, charnelle et fantomatique, apparaissait, disparaissait, aux yeux de la foule.

Retenant ces larmes qui l’auraient de nouveau courbé, secoué de sanglots, Joseph se soulevait sur la pointe des pieds, étirait ses muscles, les contractant jusqu’à la douleur.

Deux bras venaient d’encercler ses hanches. Quelqu’un cherchait à le tirer, à le faire descendre de sa butte. Un cri de femme transperça le vacarme :

— Ton petit-fils est vivant ! J’ai vu les ambulanciers emporter Omar-Jo.

Joseph se raidit, se dégagea brusquement de cette emprise. Il venait de reconnaître la voix de Nawal.

— Plus de mensonges ! Tu mens toujours ! Va-t’en ! Éloigne-toi !

Redoublant d’efforts, elle parvint à le déloger de son tertre. L’amenant à elle, Nawal l’attira contre sa poitrine, puis le berça comme un enfant.

— Crois-moi, j’ai vu Omar-Jo partir sur ses deux jambes. De mes yeux, je l’ai vu !

C’était vrai. Elle avait reconnu l’enfant de cette enfant ; l’enfant de cette Annette, qui aurait pu être la sienne. Penchée à sa fenêtre, peu après l’énorme détonation, elle avait vu le gamin se débattre, malgré son épaule sanguinolent, pour échapper aux ambulanciers. Il s’obstinait à rester sur place, pour retrouver sa mère et son père.

Les oreilles de Nawal retentissaient encore de leurs deux noms qu’il hurlait d’une voix déchirante et continue.

Cela avait été trop tard pour Omar-Jo. Les siens venaient de sauter en même temps que l’engin fatal.

Des déflagrations, des éclats de métal survenant, par la suite, blessèrent grièvement d’autres habitants du quartier, et lui arrachèrent son bras gauche.

Nawal avait tout vu ; elle pouvait témoigner de chaque moment de cette scène. Elle affirmait que l’enfant, qui perdait son sang par flots, avait fini par céder aux ambulanciers et se laisser emporter.

— Tu dois me croire : Omar-Jo est vivant !

Cette sensuelle odeur d’encens et de jasmin, la couleur de cette voix incandescente, ce souffle brûlant contre sa nuque, la proximité de ce corps familier annulèrent pour quelques secondes le lieu et le temps du malheur, ranimèrent pour quelques secondes – en dépit de tant d’années révolues – un désir, une fièvre étrange. Le vieux Joseph ferma ses paupières, un frisson de volupté lui parcourut l’échine.

Mais s’indignant contre lui-même, il se ressaisit aussitôt :

— Menteuse ! Ne continue pas à mentir !

Elle desserra son étreinte, lui jeta un regard douloureux avant de lui tourner le dos, et de s’éloigner en clopinant.

— Vieux fou ! maugréa-t-elle avec tendresse. Tu ne changeras jamais.

Il la suivit du regard tandis qu’elle s’évanouissait, resurgissait, disparaissait, en boitillant, au milieu des voiles de poussière.

Sous sa maigreur, sous sa chevelure hérissée et blanchie, sous cette démarche chancelante, c’était encore la même Nawal qu’il avait si fougueusement possédée.

— Tu as toujours menti, s’entendait-il répéter, envahi par l’afflux des souvenirs.

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