L'Enfant multiple
Omar-Jo quittait et reprenait le spectacle, comme…
Omar-Jo quittait et reprenait le spectacle, comme s’il n’existait aucune cloison entre un monde et l’autre.
Il circulait autour du Manège, pénétrait dans la foule de plus en plus nombreuse. Il taquinait l’un ou l’autre, effleurait leur visage avec son mouchoir jaune ou sa tulipe en tissu ; posait un baiser, qui laissait une grosse tache écarlate, sur la joue d’un tout-petit.
Tous les zannis, tous les fools, tous les gracioso, tous les jongleurs, les nomades, les clowns blancs, les monsieur Loyal, les Auguste, des temps passés et présents, l’habitaient tour à tour.
Entremêlant irrévérence et cérémonies, éloquence et diableries, silence et acrobaties, il gardait en éveil l’attention des jeunes et des vieux. Il cherchait parfois à faire de Maxime son partenaire ; mais celui-ci résistait.
L’enfant se servait alors de son plumeau comme interlocuteur ; l’injuriant ou le flattant, avant de s’en épousseter langoureusement la face.
Omar-Jo savait communiquer ; même ses dérapages sinistres semblaient acceptés par le public. Il parvenait à s’infiltrer dans chaque âge, comme s’il les avait tous traversés ; métamorphosant en un clin d’œil sa chair lisse et fruitée en un tissu fragile et flasque.
— À douze ans comment sais-tu tout cela ?
L’enfant l’ignorait. Ce savoir jaillissait de lui comme si chaque étape de l’existence s’était gravée dans ses fibres ; comme si jeunesse, âge mûr, vieillesse faisaient déjà partie de son être. Aucune de ces périodes ne lui inspirait de la crainte, ou de l’aversion. Il suffisait qu’il pense à son grand-père Joseph, juché sur ses quatre-vingt-six ans, pour mesurer par exemple les ressources du vieil âge.
Un soir, peu avant la fermeture, Omar-Jo se jeta à trois pattes sur la plate-forme en hurlant comme un chien à la lune :
— Solitude !… Solitude !… Revenez demain, mes amis ! Revenez !
Était-ce le comble de l’habileté ? Maxime se le demandait tandis, qu’épuisé, il était tombé assis, auprès d’Omar-Jo, les jambes pendantes au bord du Manège. Côte à côte, l’enfant et le forain se partagèrent une barre de chocolat.
— Pourquoi as-tu poussé ce cri terrible ? Il me déchire.
— Ne t’inquiète pas, Maxime. Tu ne seras jamais seul.
— Qu’est-ce que tu en sais ?
— Tu m’as !
— Ah ? fit Maxime.
— Et moi, je t’ai !
— C’est comme ça que tu vois les choses ?
— C’est comme ça qu’elles sont.
— En tout cas, par ta faute, je n’aurai pas de vacances cet été : on travaille !
— Tu veux dire qu’on joue ! conclut l’enfant.
Depuis quelque temps, parmi les habitués du Manège, l’attention de Maxime s’était fixée sur une jeune femme d’une trentaine d’années. De son chignon, planté haut sur la nuque, s’échappaient des mèches blondes ; elle portait des lunettes rondes, cerclées d’une fine monture dorée. Son visage était avenant, rieur. Un grain de beauté, surmontant sa lèvre supérieure, lui donnait un air mutin.
Tous les jours, elle changeait de corsage ; mais jamais de jupe. Celle-ci, toujours la même, était d’un rouge flamboyant ; elle s’évasait, en corolle, à partir de la taille et recouvrait à peine les genoux. Les bas et les chaussures étaient de même couleur. Le forain l’avait surnommée « la femme-coquelicot ».
Le succès du Manège se reflétait sur la personne du forain. Il avait perdu du ventre, changeait chaque matin de chemise ; souriait plus souvent.
Les grand-mères qui, durant sa déroute, l’avaient considéré comme quelqu’un de leur génération, le traitaient, à présent, en fils aîné ; à la rigueur, en jeune frère cadet. Les mères, et autres accompagnatrices, redevinrent à ses yeux plaisantes et pleines d’attraits. Lorsqu’il passait entre leurs rangs pour distribuer les tickets, il risquait, en direction de l’une ou de l’autre, une œillade, une plaisanterie.
Mais il gardait une prédilection pour la femme-coquelicot. Celle-ci arrivait en tenant par la main une fillette aux boucles apprêtées, engoncée dans une robe en percale rose. Elle portait de hautes chaussettes en fil blanc, des escarpins vernis. Son aspect guindé contrastait avec l’allure naturelle et décontractée de son accompagnatrice.
Toutes deux passaient une grande partie de l’après-midi auprès du Manège. Chaque fois qu’un tour se terminait, d’une voix autoritaire et capricieuse, la petite fille en réclamait un autre. Cela n’en finissait jamais, d’autant plus qu’on lui cédait facilement.
Lorsqu’elle redescendait sur le terrain, elle réclamait, sur-le-champ, un ballon, une toupie, une glace, une barbe à papa, vendus dans une boutique à côté.
De retour, elle exigeait un autre tour de piste.
— Il est tard, ce sera le dernier, Thérèse.
L’enfant ne tenait aucun compte des avertissements. Elle regrimpait sur la plate-forme, jetait son dévolu sur l’un des chevaux, obligeant, s’il s’en trouvait, le premier occupant à déguerpir.
Omar-Jo l’observait de loin.
Dès que le Manège se mettait en mouvement, une complète métamorphose s’opérait.
Le buste penché en avant, la joue contre l’encolure de la bête, Thérèse paraissait en pleine cavalcade. Ses boucles se relâchaient, ses lèvres se desserraient. Bouche ouverte, elle aspirait le vent ; imaginant l’espace ; elle s’oubliait.
En un saut, Omar-Jo atterrit sur un cheval voisin. Cherchant à rivaliser avec l’insolente écuyère, il leva une jambe à l’horizontale, se maintint en équilibre.
Elle le fixa, émerveillée.
— Je fais aussi bien que toi, lui lança-t-elle. Mais sur un vrai cheval ! Mon père possède une écurie.
La femme-coquelicot ne quittait pas le gamin du regard. Depuis plus d’une semaine, pour assister à son spectacle, elle se prêtait aux caprices de Thérèse.
Elle avait vu quelques-uns de ses déguisements, quelques-unes de ses interprétations. Hier encore, il déambulait en « Chariot », petite forme déchirante et sombre, surgissant parmi les montures bariolées.
Avec un morceau de charbon, il s’était dessiné la fameuse moustache ; s’était procuré un nœud de cravate noir, et même un chapeau rond. Ses manches de veste, d’une longueur excessive, dissimulaient l’absence de son bras gauche. De l’autre, il faisait tournoyer, avec aisance, une branche taillée en forme de canne.
En parlant, il entremêlait différentes langues en un murmure magique. Puis, soudain, il élevait la voix :
J’habite toute la terre
Je pleure ou bien je ris
Pour là-bas Pour ici
Pour les grands Pour les petits
J’habite sous la terre
Qui ne m’a pas englouti !
Lorsqu’il passait à proximité de Thérèse, elle avançait sa main, cherchant à saisir un pan de son vêtement comme pour s’assurer de son existence. Mais, chaque fois, il lui échappait.
— Encore un tour ! insista la fillette.
La femme-coquelicot fouilla dans son sac.
— Je n’ai plus d’argent, Thérèse. Rien que des tickets d’autobus pour rentrer.
Persuadée que sa détermination provoquerait le miracle, la petite fille ne tint aucun compte de la réponse qu’on venait de lui faire.
— Un dernier tour. Dépêche-toi, le Manège va partir ! poursuivit-elle en trépignant.
— Elle est à vous cette petite ? demanda le forain.
— Oui, dit la femme qui continuait de fourrager fébrilement dans son sac.
— Ne cherchez plus.
Il saisit l’enfant par la taille, la souleva et la posa, à califourchon, sur le cheval alezan.
La femme-coquelicot se confondit en excuses.
— Je vous rembourserai demain, sans faute.
— C’est gratis.
— Gratis !…. Mais pourquoi, gratis ?
— Pour mon plaisir.
Il avait aimé faire ce geste. Il répéta : « Gratis, gratis… » pour la saveur du mot. Tout de suite après il se demanda s’il venait d’accomplir un acte spontané, ou si c’était, simplement, en prévision de quelques faveurs.
Baissant ses lunettes jusqu’au bout de son nez, la femme lui découvrit des yeux d’un gris-bleu pleins de malice.
— Je m’appelle Maxime.
— Comme saint Maxime ?
— Mais, moi, je ne suis pas un saint. Loin de là !
Il se souvint, avec agacement, d’Odile, une camarade d’école, bavarde, collante et laide. Année après année, elle lui faisait parvenir des vœux le jour de son saint patronymique ; des cartes si fadasses qu’elles lui donnaient envie d’échapper à tous les saints, apostoliques et romains, pour s’appeler : Levy ou Omar, par exemple !
— Appelez-moi Max, suggéra-t-il.
Elle enchaîna :
— Votre petit garçon est formidable. Si j’étais dans le cinéma, je l’engagerais tout de suite.
— Ce n’est pas mon fils. Mais c’est tout comme, s’empressa-t-il d’ajouter.
— Je n’ai jamais rien vu de plus tragique et de plus drôle que cet enfant ! Je reviens tous les après-midi.
— Je l’avais remarqué.
Il se faisait tard, le Manège amorçait ses derniers tours. Le public s’était, en grande partie, dispersé.
Apercevant à travers le hublot une masse touffue de cheveux, Maxime cria en direction de la cabine :
— Omar-Jo, quand tu te seras rhabillé, viens par ici. On t’attend !
L’enfant se dévêtait ce jour-là d’un habit de lumière, rehaussé des couleurs d’Arlequin.
Émergeant de la cabine, son corps soudain fluet et chétif avait l’aspect d’un papillon aux ailes brûlées. Son moignon perçait au bout de la manche de son tee-shirt. Les fards, mal effacés, laissaient de longues traînées brunâtres sur ses joues.
— Tu sais ce qu’elle vient de me dire la dame ? Que tu devrais faire du cinéma.
— La vie c’est du cinéma, répliqua-t-il.
— D’où viens-tu ? demanda la femme.
— De partout.
— Je m’en doutais.
Ils semblaient se comprendre à demi-mot.
— Comment t’appelles-tu ? demanda l’enfant.
— « Cher », à cause de ma mère, américaine. Et Anne ; mon père était français.
— Tu as un double nom, comme moi.
— Oui, comme toi. Mais on m’appelle surtout « Cher ».
Maxime s’éloigna pour boucler le Manège, et en faire descendre Thérèse qui, soudée à son cheval, exécutait, presque seule sur la piste, ses derniers tours.
— Ma mère s’appelait Annette, dit Omar-Jo. Anne, Annette, c’est presque pareil.
Il la fixa, compara un instant une jeune femme à l’autre. D’apparence, elles n’avaient rien de commun.
— Ça me fait plaisir d’avoir le même nom que ta mère.
Le son de sa voix lui plut. Sa simplicité aussi ; et cette gaieté qui émanait de sa personne.
— Je t’appellerai « Cheranne ».
— Cher et Anne ? Les deux ensemble ?
— Non : « Cheranne ». En un seul mot.
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