L'Enfant multiple
Pour présenter le spectacle imaginé par Omar-Jo,…
Pour présenter le spectacle imaginé par Omar-Jo, Maxime envisagea l’installation d’un petit chapiteau. Confiant dans le dynamisme de l’enfant qui avait déjà transformé le Manège en une attraction unique, le forain se plongea dans des plans, des calculs et entreprit les démarches nécessaires.
Avec l’aide de Cheranne et de Sugar, Omar-Jo était sûr de réussir un spectacle attrayant et singulier.
Sugar avait vingt-deux ans. Cheranne était venue un soir dans sa boîte de nuit ; les paroles de la jeune femme convenaient à sa musique ; ils travaillaient ensemble depuis plusieurs mois.
Dès la rencontre avec Omar-Jo, Sugar l’invita dans sa chambre d’un immeuble du treizième. La fenêtre s’ouvrait sur les toits ; les plaques en zinc se revêtaient d’écailles chatoyantes les jours de soleil. Ils se confièrent, rapidement, l’un à l’autre.
— Je suis né à La Nouvelle-Orléans. Mon père est mort quand j’ai eu neuf ans ; j’appris alors qu’il avait deux épouses et deux familles. Il ne m’a rien laissé, même pas un lacet de chaussure !
Sugar se tut quelques instants avant de reprendre :
— Certains disent : « Rien ! » ; moi je dis : « Tout ! » Il m’a « tout » laissé ! La folie de la musique, c’est de lui que je la tiens. C’était ça, mon héritage ! Partout où il y avait de la musique, mon père était chez lui ; et c’est pareil j’y suis chez moi. Il improvisait sur sa guitare toutes les nuits. Il n’était jamais à court d’inspiration.
« Durant quelque temps il posséda une Cadillac ; il me fourrait derrière et m’emmenait partout avec lui. Lorsqu’il jouait, j’adorais mon père ; je riais, je pleurais en l’écoutant. Quand je te regarde ou que je t’écoute, Omar-Jo, j’ai l’impression qu’avec toi aussi le rire et les larmes, c’est pareil. Tout ça remonte d’un même fond, d’un même cœur, d’un même puits.
« Dès que mon père cessait de jouer, il me faisait peur. Il piquait de terribles colères dès qu’il buvait, et il buvait depuis le réveil. C’était un drôle de type ! Il se teignait les cheveux en rouge et en vert, il portait des costumes bleu ciel et des chaussures jaunes. Souvent, quand il approchait, je prenais mes jambes à mon cou. Puis, quand il reprenait sa guitare, il devenait un dieu, je ne pouvais plus le quitter.
« À ses funérailles il n’y avait même pas un cercueil, même pas une pierre tombale en son nom. On l’a planté en pleine terre. Ma mère avait usé sa jeunesse dans le chagrin ; ensuite elle a disparu, je n’en ai plus jamais entendu parler. Comment étaient tes parents, Omar-Jo ?
— Parle-moi encore de toi, Sugar. Je te raconterai ma vie un peu plus tard.
— Après la mort de mon père je me suis dit : si la musique est en lui, elle est sûrement en moi aussi. Mais je ne voulais pas que ce soit à travers le même instrument. J’ai choisi le saxo. Je ne suis pas mon père et pourtant je viens de lui. Je joue comme lui avec mon cœur qui cogne dans tous les sens jusqu’à emporter « all body and soul » : tout le corps et toute l’âme. C’est comme faire l’amour. Tu me comprends, Omar-Jo ?
— Je te comprends.
Dehors, sur les toits, des pigeons patauds avançaient en se dandinant sur le bord des gouttières. Ils ne retrouvaient leur grâce d’oiseau qu’en déployant leurs ailes pour s’envoler.
Sugar emplit la main de l’enfant de graines :
— Vas-y, ils ont l’habitude, ils n’ont pas peur. Omar-Jo enjamba le rebord de la fenêtre, tandis que Sugar en sourdine l’accompagnait de son saxophone.
Les pigeons picorèrent dans la paume de l’enfant, s’installèrent sur sa tête et ses épaules.
La musique reflétait cette image, cette rencontre, environnée de clartés magiques qui précèdent la chute du jour.
— Tout ce que je mets dans ma musique c’est l’histoire de ma vie.
À l’intérieur de la pièce tout un pan de mur était tapissé de photographies.
— Qui sont-ils ? demanda Omar-Jo, s’asseyant en tailleur, sur le sol, en face de ces nombreuses reproductions.
— Mes idoles !
— Donne-moi leurs noms.
Le visage de Sugar semblait taillé dans une boule d’ébène, ses yeux noirs étaient parsemés de particules jaunes et brillantes ; sa taille filiforme s’allongeait jusqu’à toucher le plafond. Le jeune homme pointa son index devant chaque photo, scanda un nom après l’autre, les accompagnant par le rythme des claquettes :
— Dizzy Gillespie, Charlie Parker, Cab Calloway, Duke Ellington, Dave Brubeck. Celui-ci c’est mon père… Buddy Rich, Louis Armstrong, Billie Holliday, Milt Jackson, Ella Fitzgerald, Nat King Cole. Encore une photo de mon père… Thelonious Monk, Stan Gator, Coltrane, Pharaoh Sanders…
— Pharaoh ? interrompit l’enfant. Celui-là vient peut-être du pays d’Omar, mon père à moi.
— N’oublie pas, Omar-Jo, de me raconter toute l’histoire de ta famille.
— Je le ferai… Maintenant, Sugar, redis-moi les noms de tes musiciens. Répète-les lentement ; je veux tous les apprendre par cœur.
Il recommença en frappant, cette fois, des mains à chaque syllabe. L’enfant, qui s’était relevé, esquissait pour l’accompagner des pas, puis des claquettes.
— Demain, je te les chanterai tous, ces noms. De mémoire !
— Et toi, Omar-Jo, tu n’as pas d’idoles ?
L’enfant hésita.
— Aucune idole ? reprit Sugar.
— Oui, dit-il après un moment de réflexion. J’ai une idole. Une seule.
— Qui est-ce ? demanda Sugar.
— La prochaine fois, je te rapporterai sa photo.
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