L'Enfant multiple
Omar-Jo n’avait pas ressenti l’arrachement de son…
Omar-Jo n’avait pas ressenti l’arrachement de son bras, ni l’impact du fragment de métal traversant sa joue.
La disparition d’Omar et d’Annette l’avait insensibilisé à toute autre douleur.
Plusieurs heures après, l’enfant s’éveilla dans un lit d’hôpital. C’est alors seulement qu’il se souvint du champ de supplices, émergeant des flots d’une poussière jaune et gluante. Il revit l’amoncellement des blocs de ciment et de ferraille, le ventre béant du véhicule éclaté : l’enchevêtrement de pistons, de bielles, de vitres, d’ailes et de roues lui donnait l’aspect d’une bête monstrueuse, avide de sacrifices humains.
Omar-Jo chercha son bras, puis sa main gauche sous les draps. Il chercha ce bras qui s’était avancé, cette main qui s’était frayé passage parmi les décombres pour ramasser un morceau du tissu à fleurettes orange…
Mais il ne les trouva plus.
Bientôt le vieux Joseph ramena son petit-fils chez lui, à la montagne.
Au bout d’un mois – les hostilités s’étant, une fois de plus, interrompues – il lui confia qu’il avait enterré, sous le même carré de terre, les restes de ses parents.
Omar-Jo voulait s’y rendre seul, le plus vite possible.
Le vieil homme ne s’y opposa pas. Lui et son petit-fils étaient semblables : leur décision prise, personne ne pouvait les ébranler.
Ce cimetière, situé dans une banlieue proche d’une des zones de combat, avait eu son lot de projectiles. Il présentait un aspect désolé.
Clôturé par un mur, en partie effondré, ses caveaux étaient bordés d’arbres de Judée anémiques, de buissons chétifs, de quelques palmiers déplumés.
Les grilles de l’entrée principale gisaient par terre parmi bosses et trous. Plus loin, certaines dalles, grisâtres et fendues, avaient été hâtivement remplacées par une série de briquettes branlantes, cernées d’une couche de ciment noir. Un tombereau avec son contenu de pelles, de pioches, de limes, et sa roue sortie de la jante, était couché sur le côté.
Tout attestait de la négligence du gardien des lieux. Abrité au fond d’un mausolée, celui-ci, comme à son habitude, sommeillait paisiblement.
Omar-Jo avança dans l’allée centrale au milieu d’une douzaine de mausolées dont certains étaient dotés d’une chapelle funéraire. Leur somptueuse apparence, mise à mal à travers douze années de guerre par d’incohérents bombardements, devait assurer à leurs occupants, dans l’autre monde, le même statut que celui dont ils avaient bénéficié ici-bas.
Le gardien se félicitait de l’absence de ces familles de notables, pour la plupart à l’étranger. Il pouvait ainsi user de leurs sépultures, comme il l’entendait.
Dès l’apparition d’Omar-Jo, un molosse sans collier sortit de sa niche, s’approcha en grondant et en exhibant ses crocs.
Dissimulant sa peur, l’enfant poursuivit son chemin. La bête fit de même.
Ils se retrouvèrent face à face. Les grognements s’étaient changés en aboiements, qui alertèrent Asma à l’autre bout du cimetière.
Celle-ci accourut en hurlant. Le son de sa voix avait suffi ; l’animal s’ancra sur place, ses quatre pattes raidies.
Une tornade surgit bientôt au bout du sentier : des babouches vertes battaient les talons de la gardienne, ses robes noires bouillonnaient, gonflées de fureur ; sa tête était couronnée d’une tignasse éparse, rougeâtre, teinte au henné. Saisi par cette soudaine apparition, par cette chevelure frémissante qui paraissait grouillante de serpenteaux, l’enfant demeura interloqué.
Asma s’était précipitée dans l’espoir de trouver, au bout de sa course, un propriétaire repenti. Pris de remords, ce dernier, dès son retour au pays, venait certainement la récompenser d’avoir prodigué tant de soins à ses chers disparus.
La vue du gamin la stupéfia et la déçut.
En s’approchant, elle remarqua sa joue rafistolée, son amputation. Il venait sans doute mendier. Lui fallait-il, elle, déjà si misérable, venir en aide à plus misérable encore ?
— Je n’ai rien. Ce n’est pas la peine de me demander l’aumône.
— L’aumône ?… Je ne suis pas un mendiant ! Je suis le petit-fils de Joseph H. C’est mon grand-père qui m’envoie. Il y a un mois, il a enterré mon père et ma mère dans ce cimetière.
Elle s’en souvenait. En échange d’un bout de terre, le vieil homme l’avait grassement rémunérée. Se disant que le gamin avait été chargé par le vieux Joseph de renouveler le versement, elle gratifia celui-ci d’un éclatant sourire.
— Ton grand-père est un prince. Un vrai prince. Le descendant du prince est le bienvenu !
Elle se courba, appliqua ses deux paumes de chaque côté de la croupe du chien, et poussa l’animal en avant, de toutes ses forces.
— Disparais, abruti ! Ce garçon, c’est comme mon fils. Va te coucher, Lotus ! « Couché », j’ai dit.
La queue entre les jambes, le molosse ne se le fit pas redire. Il se dirigea d’un pas lent vers son second abri, creusé à l’ombre d’une ancienne stèle funéraire. Le terreau, nouvellement remué, procurerait une confortable fraîcheur durant les prochaines heures qui s’annonçaient torrides.
— Ton grand-père t’a chargé d’une commission pour moi ?
— Il m’a dit : « Asma tiendra parole, elle t’indiquera l’emplacement. »
— Rien d’autre ?
— Rien d’autre.
C’était, décidément, la journée des duperies ! Dissimulant son désappointement, elle chercha du même coup à se dédommager :
— Il faudra d’abord que tu me rendes un service.
— Ce que tu veux, dit l’enfant.
Voulant aussitôt se disculper auprès du vieux Joseph, à qui le gamin rendrait forcément compte de sa visite, elle prit celui-ci à témoin en se lançant dans une de ses habituelles diatribes.
— Tu répéteras à ton grand-père que je suis mariée à un vaurien. À un parasite ! Il ne pense qu’à manger, qu’à faire la sieste. Il va même jusqu’à profaner l’intérieur des caveaux en…
Elle s’arrêta net ; soupira, renifla avant de reprendre :
— Non, ça je ne peux pas le répéter, tu n’es qu’un enfant après tout ! Mais lui, Joseph, il comprendra. Dis-lui que j’ai dû taire certaines choses, à cause de ton jeune âge ! Tu as bien compris ?… Tu ajouteras que ce fainéant change sans arrêt de cachette pour me faire perdre sa trace. Il a rendu mes propres enfants complices de cet abominable jeu. Depuis des semaines, il ne vient même plus coucher la nuit chez nous. Heureusement que Lotus est là pour nous défendre, moi et mes petits ! En ces temps de chambardements, les voleurs, les maraudeurs, les assassins sont partout. Comment pourrais-je me passer de Lotus ? Il ne t’a pas fait trop peur au moins ?
Les mains en cornet devant sa bouche, Asma se mit à appeler sa marmaille, d’une voix tonitruante.
— Saïd ! Elie ! Où êtes-vous cachés, fils de chien ! Il y a du travail par ici !… Marie ! Emma ! Soad ! Vous avez des cœurs de pierre, pas des cœurs de filles !… Naguib ! Brahim ! Boutros ! Où êtes-vous mes enfants ? Vous me ferez tous mourir !
Elle menaçait de se déchirer la poitrine, de se griffer la face jusqu’au sang. Elle gesticulait dans tous les sens. Soulevant ses manches de tragédienne, elle agitait ses robes de vagues et de remous.
Mesurant ces excès d’un œil à la fois lucide et indulgent ; tenant compte de la fatigue, de l’exaspération et de l’outrance de ce caractère, l’enfant gardait son calme, attendant l’embellie.
La voix de la gardienne s’apaisa.
Ses robes s’amassèrent autour d’elle, sa chevelure s’aplatit. Elle s’appuya sur l’épaule du gamin, et murmura, plaintive :
— C’est vrai qu’ils me feront mourir. Tous les travaux je les fais seule, je ne suis qu’une femme après tout ! Tu le diras à ton grand-père. Tu lui diras que c’est pour cette raison que je t’ai demandé de me venir en aide. Une heure ou deux seulement. Je te montrerai ensuite la tombe de tes parents.
Elle se baissa, l’embrassa sur le front.
— Elle t’a drôlement arrangé la guerre, mon pauvre petit !
— Je t’aiderai, dit-il, pressé de retrouver la tombe.
Asma lui prit la main, l’entraîna vers le tuyau d’arrosage qui gisait sur le sol. Elle souleva le boyau, l’enroula autour de la nuque d’Omar-Jo, le fit pendre par-dessus son épaule et plaça le collet dans sa main droite :
— De cette façon, tu pourras te débrouiller.
Elle l’accompagna ensuite jusqu’au branchement d’eau :
— Tu arroseras les tombes qui en ont besoin, et puis l’allée centrale. Mais pas de gâchis. L’eau vaut plus cher que le diamant ! Elle peut disparaître d’une seconde à l’autre… Alors, tu crois que tu sauras t’en occuper ?
— Je saurai, dit l’enfant.
Sentant qu’elle pouvait lui faire confiance, elle lui indiqua où trouver, le travail accompli, la sépulture de ses parents.
— Quand tu auras terminé l’arrosage, tu la découvriras au bout du cimetière, au bas d’un mur écroulé. Tu reconnaîtras la dalle sur laquelle ton grand-père a gravé leurs initiales.
— Je la reconnaîtrai.
Malgré la désolation des lieux, Omar-Jo allait éprouver, grâce à cette eau, quelques moments d’euphorie.
Filtrant tantôt l’orifice du tuyau, tantôt le libérant, il en faisait jaillir un mince filet ou un torrent, un ruisseau ou une cascade.
Il se plut à faire revivre l’herbe, à ranimer les feuillages en berne, à inonder les racines stagnantes. Il pourchassa la poussière qui recouvrait les marbres d’un linceul noirâtre, faisant affleurer leurs veines et leur vernis. Les fleurs artificielles scintillèrent, les flaques de boue se changèrent en étang ; quelques corbeaux s’y précipitèrent, mouillant leurs ailes, y barbotant avec délices.
Faisant fi de toute épargne, Omar-Jo prodigua à cette terre aride et meurtrie des flots liquides qu’elle résorbait aussitôt. Participant à cette soif, à ce désir, il s’imbiba la face, s’aspergea la tête et le cou, s’inonda le corps. Puis, à pleine bouche, il but de larges goulées de cette eau effervescente.
Un peu plus tard, l’enfant n’eut pas de mal à reconnaître le carré de marbre avec les initiales d’Omar et d’Annette sous « 1987 », date de leur éternelle union.
Omar-Jo filtra l’eau avec ses doigts pour qu’elle s’écoule en pluie fine, en caresses, sur les deux noms entrelacés.
Finalement, il s’agenouilla ; posa sa joue sur la dalle.
Sa face était trempée d’eau douce, mélangée à l’eau plus salée des larmes.
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