L'Enfant multiple
Cinq jours que la femme-coquelicot n’était pas…
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Cinq jours que la femme-coquelicot n’était pas reparue. Le dernier après-midi, Maxime s’était retenu pour ne pas corriger l’insupportable fillette ; il se demandait avec inquiétude s’il existait des points communs entre la mère et l’enfant. À son soulagement, il n’en trouva aucun.
— Elle doit ressembler à son père !
— Quel père ? De qui parles-tu ? demanda Omar-Jo.
— De cette Thérèse. Elle fait faire à sa mère tout ce qu’elle veut. Si elle était à moi…
— Tu oublies que c’est toi qui lui as offert un tour de piste gratis.
— Ce n’était pas pour cette petite garce !
— Ah ?… C’était pour qui ?
— Ne prends pas l’air innocent, Omar-Jo. Au fait, comment s’appelle-t-elle ?
— Qui ça ?
— Eh bien, sa mère !… Vous n’en finissiez pas de vous parler. Elle t’a certainement donné son nom.
— Elle s’appelle : Cheranne.
— Cheranne ? C’est encore une invention à toi, ce nom-là !
— Appelle-la : Cheranne. Je parie qu’elle te répondra.
— Tu ne manques pas de toupet, Omar-Jo. Dès qu’ils te plaisent tu traites les inconnus comme des amis, tu les tutoies comme s’ils avaient ton âge !
— Pourquoi perdre du temps, Maxime ? Elle est courte la vie.
— Dire ça à douze ans ! Tiens, tu aurais mérité quelques bonnes corrections toi aussi. Tu n’en as jamais reçu de ton père ? Tu ne réponds pas, tu as du mal à t’en souvenir. Ça ne devait pas être très souvent. Dommage, ça t’aurait fait du bien !
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Omar-Jo n’avait que huit ans à l’époque. Ce soir-là, assis par terre devant la télévision, il refusait d’aller se coucher malgré les injonctions d’Annette.
Depuis plus d’une heure, la canonnade avait subitement repris. Ces derniers temps, l’illusoire trêve avait duré ; en dépit de sporadiques affrontements, l’existence s’était, peu à peu, normalisée.
Ce soir-là, le sifflement des bombes avait été plus insistant. Les combats reprenaient-ils ? Omar et Annette chuchotaient, en se tenant par la main. Sans vraiment les inquiéter – le voisinage avait toujours été ouvert, accueillant –, leur situation particulière les rendait plus vulnérables que d’autres. Ils cherchaient à se parler, ensuite à téléphoner à des proches, sans inquiéter l’enfant.
— Il est l’heure de te coucher, Omar-Jo.
Celui-ci ne bronchait pas. Il avait augmenté le volume du son. Le cou tendu, la tête en avant, il cherchait à échapper aux bruits des projectiles ; à entrer dans l’image, pour y trouver refuge.
Le sifflement des lance-roquettes, le grondement des canons se rapprochaient.
Annette et Omar revinrent à la charge. Il leur fallait, à tout prix, demander conseil ; peut-être trouver asile dans un abri proche. Leur immeuble n’avait ni cave ni sous-sol.
— Laissez-moi regarder ! Laissez-moi tranquille ! s’écria Omar-Jo.
Toujours assis, il glissa sur le sol, s’avançant jusqu’à toucher l’écran.
Omar, d’ordinaire si calme, bondit vers son fils. Il le souleva, l’emporta sous son bras dans la chambre d’à côté. Celui-ci se débattait furieusement.
S’asseyant sur le lit, il étendit l’enfant sur le ventre et lui administra la fessée.
La stupéfaction d’Omar-Jo le rendit muet. Le visage redressé, il fixait sa mère, debout dans l’entrebâillement de la porte, tout aussi ahurie que lui.
— C’est la première et la dernière fois, conclut Omar après avoir remis l’enfant sur ses jambes. Nous ne vivons pas des temps faciles. Toi, tu dois apprendre à grandir encore plus vite que les autres, Omar-Jo.
Il l’embrassa, le serra contre lui. L’enfant sentit contre sa joue le grattement de la moustache de son père. Sa mère, qui s’était rapprochée, lui passait la main dans les cheveux.
— Rien ne vous arrivera. Jamais rien ! supplia-t-il.
— Rien, dit Omar.
— Rien, rien ! reprit Annette. Il ne faut pas t’inquiéter.
Le nombre des obus qui pilonnaient la nuit semblait se réduire.
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