L'Enfant multiple

Chedid Andrée · Chapitre 23 sur 34

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L'Enfant multiple

Annette avait souffert de l’absence de cette…

Annette avait souffert de l’absence de cette mère qu’elle n’avait jamais connue, de sa grand-mère trop tôt disparue.

Malgré la sollicitude de Joseph, l’entourage féminin lui avait toujours manqué. Depuis qu’elle connaissait Lysia, elle reportait sur la vieille dame une part de cette tendresse réprimée. Elle l’entourait de mille soins, partageait les mêmes affinités, les mêmes antipathies.

Lysia souffrait de ne pas avoir « table ouverte », ses moyens ne le lui permettaient plus. Ne pouvant offrir que le café, le thé ou des limonades, Annette s’appliquait à présenter le plateau avec un napperon en dentelle, une fleur coupée ; à agrémenter ces boissons de confitures ou de gâteaux de sa confection.

Lysia avait une cousine, Élise. Celle-ci, ayant émigré quelques années auparavant, ne connaissait ni restrictions, ni difficultés. Son époux, Émile, un habile homme d’affaires ayant pu exporter une grande partie de leur fortune, tous deux vivaient luxueusement dans une proche banlieue qui dominait la cité portuaire. Malgré son affection pour sa cousine, Lysia ne pouvait s’empêcher de l’envier.

— Si ton Elie n’était pas mort, cela aurait été pareil pour toi, ma pauvre Lysia. Sans un mari pour s’occuper de ses finances, une femme ce n’est pas grand-chose ! Je te le dis, si je n’avais pas eu Émile…

Continuant de mener sa vie de rentier, Émile, à l’embonpoint affirmé et à l’élégance britannique, faisait fructifier leurs biens. Il consacrait ses journées à dessiner des chartes et des graphiques qui lui permettaient de suivre les quotations boursières de leurs divers placements. Fin gourmet, il donnait chaque matin des directives au cuisinier. L’après-midi, avec le concours du jardinier, il s’occupait de ses fleurs. Il avait même obtenu une race de roses panachées, baptisée « les Émiliotes », primée dans plusieurs concours.

Lorsque la saison s’y prêtait, au moment du départ, il en offrait une au bout de sa haute tige, à chaque invitée.

À part le cuisinier, le jardinier, avec leurs aides, le chauffeur, un domestique soudanais amené d’Égypte, le couple avait, également, à son service une jeune femme d’une trentaine d’années qui était sourde-muette.

Zékié possédait un ovale de Madone, une bouche sensuelle, des yeux verts. Ses cheveux sombres et luisants, tressés en deux macarons, recouvraient ses oreilles. Elle était régulièrement vêtue d’une robe noire, de bas noirs ; et chaussée de souliers vernis à barrettes. Elle portait toujours un tablier impeccablement blanc et amidonné, ainsi qu’une coiffe rigide du même tissu. Pour servir à table, elle mettait des gants de fil.

Lysia, au tempérament plus brouillon, n’aurait jamais imposé à Annette une telle livrée ; ou bien pressentait-elle qu’en aucun cas, la jeune fille n’aurait accepté de revêtir cet accoutrement.

Apparemment, Zékié s’y conformait. Son visage demeurait lisse, son sourire presque trop affable. Mais parfois son regard laissait filtrer des éclairs de haine, qu’Annette avait surpris. Une fureur brève, brillante, transperçait alors son mutisme et ce masque de douceur.

Insouciant, inattentif, le couple ne s’apercevait de rien. Sans égards, Élise rabrouait la jeune femme par gestes, devant témoins. Pointilleux, Émile la prenait sans cesse en défaut, lui indiquant, par quelques mouvements mimés, de quelle façon elle aurait dû agir. Pour toute réponse, Zékié baissait humblement la tête, cachant ses ressentiments au fond de ses prunelles.

Durant le repas, Annette se tenait à quelques pas de Lysia, veillant au moindre appel ; lui donnant ses pilules, recouvrant ses épaules d’un châle si le besoin s’en faisait sentir.

— Cette Zékié est une diablesse ! commentait Élise sans baisser le ton. Je l’ai surprise plusieurs fois en compagnie du jardinier : un homme marié, qui a une femme et cinq enfants ! Il les rejoint chaque dimanche à la montagne ; mais durant la semaine il couche ici. Je suis sûre, Émile, qu’il se passe des choses inavouables sous notre toit.

Elle s’irritait de l’indifférence de son époux dès qu’elle abordait ce sujet ; finissant par se demander si, lui aussi, n’avait pas profité des faveurs de cette dépravée.

— Elle fait bien son service, précisa Émile.

— Nous serions bien ennuyés, si elle tombait enceinte !

— On la renverra dans sa famille, voilà tout.

— Elle sera drôlement reçue dans son village.

— C’est son affaire.

Durant tout cet échange, la sourde-muette avait gardé un visage impassible. Le cœur serré, Annette la suivait du regard, se demandant si certaines de ces paroles ne s’étaient pas infiltrées, blessant ses tympans bouchés.

La jeune fille songea aussi, avec anxiété, à son futur enfant. Comment, par qui, lui viendrait-il ?

Tandis qu’Émile siestait, Élise ouvrait largement ses armoires en l’honneur de sa cousine.

— Je vais tout te montrer !

Habituée à cet étalage, Zékié exposa, robes, manteaux et fourrures. Elle les maintenait, l’un après l’autre, au bout de leur cintre, disparaissant derrière chaque vêtement exhibé.

— Cape d’hermine de chez Revillon, récitait Elise. Robe de chez Maggy Rouff, déshabillé de chez Vionnet. As-tu remarqué ces emmanchures ?… Vison bleu, col de renard, veste d’astrakan, tailleur de chez Chanel. Quelle coupe !… Jaquette de Schiaparelli… Approche, regarde un peu ce boutonnage.

— Comment as-tu fait pour sauver ces merveilles ! soupirait Lysia.

Dans sa jupe et son corsage de petite confection, elle se sentait amoindrie, déchue. Appelant Annette à la rescousse, elle lui glissa à l’oreille :

— Elle ne se rend pas compte que tout ça c’est du passé. Du passé !

En 74, deux ans après cette visite, les hostilités éclatèrent.

En 77, la villa fut mise à sac : bibelots, cristaux, vaisselle réduits en miettes ; tapis et meubles lacérés et brûlés. La vengeance plutôt que le pillage semblait être le mobile du saccage.

Devant la garde-robe éventrée : vêtements et fourrures, découpés en charpie avec un soin maniaque, s’amassaient en une pyramide dérisoire. Au fond d’un des placards, on découvrit le cadavre d’Élise enveloppé dans son manteau de zibeline le cou serré dans un col de renard. Le corps mitraillé d’Émile gisait dans le jardin au milieu de ses « Émiliotes ». Les journaux n’avaient fait grâce d’aucun détail.

À cause de la lettre Z, rageusement gravée sur les boiseries, les soupçons se portèrent sur la sourde-muette. Personne ne retrouva sa trace. Celle du jardinier, non plus. Sa femme l’attendit, en vain, durant des années.

Ce fut bien avant ce drame, quelques mois après le dernier repas chez ses cousins – la paix régnant encore –, que Lysia, accompagnée d’Annette, s’envola pour l’Égypte.

 

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