L'Enfant multiple

Chedid Andrée · Chapitre 6 sur 34

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L'Enfant multiple

Jadis, dans un grand bocal, le jeune…

Jadis, dans un grand bocal, le jeune Maxime collectionnait des petites boules d’acier et de verre de différentes dimensions.

À plus de quatre-vingts ans, Ferdinand Bellé l’entraînait dans sa quatre-chevaux pour « faire les courses en ville » et le récompensait en lui offrant chaque fois une bille au retour.

Coupant court à toutes les objections de son épouse – qui avait vingt ans de moins que lui et qui tremblait de le voir au volant –, il quittait la maisonnette provençale aux tuiles rondes, accompagné de Maxime, le fils des voisins.

Des bicoques – en planches de bois mal jointes, ou en pierres mal équarries – s’accolaient, comme des verrues, à l’étroite bâtisse, la prolongeant de chaque côté. Posé à flanc de colline, le logis des Bellé ressemblait, de loin, à ces masures de sorcières qui illustrent les contes d’enfants.

Cette maisonnette aux formes erratiques avait vue sur le Mont Sainte-Victoire. « La Montagne de Cézanne », déclarait Denise qui venait de prendre sa retraite de l’enseignement.

Dès qu’il s’installait dans sa voiture, l’âge quittait Ferdinand Bellé, les années lui tombaient des épaules. Il pouvait ne plus compter sur ses jambes pour le soutenir ; sa vue s’accommodait, ses mains cessaient de trembler. Il se laissait bercer le long des chemins de campagne. Il prenait ensuite les tournants sur l’aile, s’abandonnant à un sentiment de puissance qui le ranimait, avant de se lancer sur l’autoroute pour rejoindre les files d’automobilistes dans leur exaltant instinct migrateur.

Au retour, touchant terre, Ferdinand retrouvait l’évidence et recouvrait son écorce de vieillard. Sa longue colonne vertébrale se voûtait, ses doigts effilés pianotaient, inutilement, dans l’air ; ses pantalons trop larges flottaient sur des jambes fantômes ; son visage trop maigre semblait n’offrir qu’un profil.

Le dernier tronçon du sentier s’arrêtait à quelques mètres de la maisonnette ; il fallait abandonner le véhicule, faire le reste du chemin à pied.

Suivi du vieil homme haletant, l’adolescent gravissait la pente, chargé de toutes les marchandises.

La rétribution ne se faisait pas attendre. Le bocal fut bientôt rempli à ras bord. Pour faire usage de toutes ces billes, l’enfant se mit à en pratiquer les jeux. Il en devint, bientôt, le champion incontesté.

Quelques années plus tard, Ferdinand Bellé, veuf et toujours vivant, continuait de recevoir la visite de Maxime. La passion des billes avait cédé la place à celle des boules. Tous deux rejoignaient ensemble les équipes de boulistes du village le plus proche.

Ferdinand était presque aveugle. Déplaçant le cochonnet, les joueurs s’accordaient, parfois, pour le laisser gagner. Ne mettant jamais en doute sa propre victoire, le vieillard se laissait applaudir avec délices.

C’étaient de longues et joyeuses parties arrosées de pastis.

Le chant des cigales s’amenuisait. Le bleu minéral du ciel se dissolvait dans les teintes fruitées du soir.

 

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