L'Enfant multiple
Interrompant pour trois jours leurs vacances, Antoine…
Interrompant pour trois jours leurs vacances, Antoine et Rosie étaient remontés à Paris pour inspecter la blanchisserie confiée aux soins de Claudette durant leur absence.
Le lendemain de leur arrivée, ils décidèrent d’aller faire un tour du côté du Manège.
Tous les chevaux étaient en main, le carrosse débordait de marmots. Une longue file d’attente patientait près du guichet. Une foule nombreuse se pressait autour de la piste.
— Voilà une affaire qui ne chôme pas ! s’exclama Antoine.
Ils ne reconnurent pas tout de suite Omar-Jo, qui venait de troquer son accoutrement « Chaplin », pour son déguisement « abeille ». Il remuait de larges ailes transparentes, le visage dissimulé sous des poils marron et soyeux.
Dès qu’il aperçut ses deux parents, il quitta d’un bond la plate-forme tournante, et se précipita dans leur direction. Rosie recula devant cette face hirsute et poilue ; cet enfant la surprenait toujours.
Devinant le malaise de sa cousine, celui-ci décolla en hâte une partie de son masque pour lui offrir une joue lisse et rose. Elle y posa un baiser.
Les voix d’adultes se mêlaient à celles des enfants :
— Omar-Jo ! Omar-Jo, reviens ! Encore, Omar-Jo ! Encore !
Se retournant vers son public l’enfant promit de revenir sans tarder.
Observant ce qui se déroulait autour de lui Antoine éprouvait des regrets, et même de l’amertume, de n’avoir pas su tirer profit des dons de ce gamin. Son commerce en aurait sûrement bénéficié ! Il fit mentalement le compte de ce que rapportait un seul après-midi, comme celui-ci, au forain. Multipliant le nombre des enfants par le prix des billets et par les heures d’ouverture, il obtint un chiffre alléchant.
— Vous avez autant de monde tous les jours ? demanda-t-il.
— C’est pareil tous les jours, répondit Omar-Jo. Bientôt nous aurons un chapiteau, avec un vrai spectacle.
— Te rends-tu compte, chuchota-t-il à sa femme tandis que l’enfant s’éloignait de nouveau, de ce que cela représente comme entrées ? Tu as manqué de flair, Rosie ; tu aurais dû l’empêcher de nous quitter. Avec lui, nos affaires auraient prospéré !
— Omar-Jo, dans une blanchisserie !
Antoine haussa les épaules, ce petit malin se serait débrouillé avec n’importe quoi et n’importe où.
— Une blanchisserie, un Manège… c’est du pareil au même. Tout ça, c’est du commerce ! Et pour faire de l’argent, il est drôlement doué ton petit cousin !
Rosie suivait l’enfant des yeux. Sa gaieté multipliait celle des autres. Lui et la foule s’épaulaient, se renvoyaient la balle. Une jubilation réciproque les envahissait.
— Il s’agit d’autre chose que de profit, glissa-t-elle. Tu ne le sens pas, Antoine ?
Celui-ci jugea la réaction de son épouse absurde, infantile ; il se détourna pour s’adresser directement à l’enfant qui s’approchait une fois encore.
— Qu’est-ce que tu gagnes au Manège ? s’enquit-il d’un ton sérieux.
— Je suis logé. Je suis nourri.
— D’accord. Mais ce n’est pas ça que je te demande. Qu’est-ce que tu gagnes ? Qu’est-ce qu’on te paie pour ton travail ?
— Je ne travaille pas, je m’amuse ! dit l’enfant. Eux, je les amuse aussi !
Il secouait son bras dans la direction de ceux qui l’acclamaient.
— Tu ne réponds pas à ma question, insista Antoine.
Frétillant des ailes, faisant des sauts et des grimaces, Omar-Jo était reparti.
Antoine se demandait s’il n’était pas de son devoir d’intervenir pour protéger les intérêts de cet enfant mineur, dont il avait la garde.
Reconnaissant de loin Rosie et Antoine, Maxime venait vers eux.
— Votre Omar-Jo a sauvé mon Manège ! dit-il en les saluant.
— Je ne m’attendais pas à tout ça ! reprit Antoine, admiratif.
— À votre retour de vacances, je viendrai vous voir. J’ai des plans pour Omar-Jo, continua le forain.
— Moi aussi, je voulais vous parler de l’enfant.
— Alors : rendez-vous en septembre !… Bientôt nous monterons un chapiteau miniature, nous avons déjà une petite équipe d’animateurs. Je m’occupe des dernières formalités. Pour l’inauguration vous serez mes invités.
— C’est moi qui vous inviterai d’abord, intervint Rosie. Pour vous, monsieur Maxime, je ferai un dîner avec nos spécialités. Omar-Jo m’a dit combien vous avez apprécié ma cuisine, que vous n’avez pas voulu en laisser une miette ! Ça m’a fait plaisir, monsieur Maxime. Vraiment plaisir.
À l’écart de l’assistance, Sugar et Cheranne, assis côte à côte sur des chaises en fer, prenaient des notes, élaboraient le futur programme.
Dès que Rosie et Antoine s’éloignèrent, Maxime fixa longuement la jeune femme. Il aurait souhaité que la foule se dissipe ; puis que Sugar et Omar-Jo s’éloignent, pour se retrouver seul en face d’elle.
Saurait-il lui parler ? Lui qui amorçait une aventure avec quelques gestes, quelques bons mots, devenait soudain, face à Cheranne, timide et bredouillant.
Elle venait de l’apercevoir et l’appela :
— Approchez, Maxime… Venez voir un des projets.
— Le soir de l’inauguration, j’inviterai plein de monde, annonça le forain. Toute la famille, tous les amis d’Omar-Jo. Toute ma famille aussi.
Il imagina l’arrivée des siens, leur ébahissement. Seraient-ils toujours désapprobateurs, en désaccord ? Ou se laisseraient-ils conquérir ? Une fois de plus Maxime regretta l’absence de l’oncle Léonard, disparu au fond de la poussière avec le cerf-volant, mais qui revivait si souvent, dans sa pensée.
— Vous aussi, Cheranne, vous pourrez inviter qui vous voulez…
Il attendit sa réponse, celle-ci lui aurait permis de savoir si la jeune femme avait une relation, un lien, avec un autre homme. Avec cet homme au téléphone, celui avec lequel elle avait si longuement conversé l’autre soir, dans la cabine de la Brasserie.
Mais elle ne murmura que : « Merci, Maxime », et continua de garder le silence.
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Maxime avait obtenu les renseignements concernant la prothèse qu’il comptait offrir à Omar-Jo. Il lui fit bientôt part du rendez-vous pris chez le meilleur praticien.
Par un pluvieux après-midi, ils attrapèrent l’autobus. Durant le trajet, le forain souriait d’un air heureux.
À l’arrêt, il y eut une bousculade. Ne pouvant se retenir par une main à la barre, Omar-Jo glissa sur les marches et atterrit au bord du trottoir. Maxime l’aida à se relever, à épousseter son vêtement.
— Tu verras, après la prothèse tout ça n’arrivera plus. Tu seras un enfant normal.
— Je suis un enfant normal, rétorqua Omar-Jo en se redressant.
Conscient de sa maladresse, Maxime noya son embarras sous un flot de paroles, dont le débit ne s’arrêta qu’au seuil du cabinet médical.
Le chiropracteur essaya plusieurs prothèses à l’enfant. Maxime insista pour acquérir la meilleure.
L’assistant exposa le modèle et en démontra le système d’accrochage. Il en vanta ensuite l’extrême mobilité, la finesse des rouages, les qualifications ; et fit admirer l’enveloppe couleur chair.
— On s’y méprendrait, n’est-ce pas ?
Le moignon exposé de l’enfant, toutes ces manipulations en sa présence avaient gêné le forain. Il souhaitait qu’Omar-Jo soit doté, le plus vite possible, de cet organe qui doublerait son habileté ; et puis qu’on n’en parle jamais plus !
— Quand est-ce que ce sera prêt ? demanda-t-il.
— Nous prendrons les mesures, et dans trois semaines vous venez la prendre. Tu verras, mon petit bonhomme, tu en seras satisfait. Quand tu auras des manches, personne n’y verra rien.
— Je n’en veux pas.
Nette, sans réplique, détachant les mots, la voix d’Omar-Jo avait résonné dans la salle de consultation.
Il s’ensuivit un long silence pétrifié.
Cette fois, le regard levé vers le forain, l’enfant répéta :
— Pardonne-moi, oncle Maxime, mais je n’en veux pas.
Ils quittèrent rapidement le cabinet médical. Impressionné par la réaction du gamin, le chiropracteur avait refusé de toucher des honoraires.
De tout son être, de tout son corps, Omar-Jo avait soudain rejeté l’appareillage, cet organe artificiel qui se serait accolé à sa chair mutilée, mais si vivante.
L’enfant s’était, peu à peu, habitué à son moignon. Fondus sous la blessure close, même les points de suture en faisaient partie.
Ainsi avait-il l’impression que l’image de son vrai bras pouvait continuer à l’habiter ; d’autant plus présente, d’autant plus irremplaçable, que ce bras gisait, au loin, mêlé à la terre de son pays, faisant partie de cette même poussière qui recouvrait Omar et Annette. Ce membre, qu’il oubliait par moments pour exister et mieux se mouvoir, il fallait en même temps que sa représentation demeure en lui comme une amputation, comme un cri permanent. On ne pouvait troquer ce bras, ni trahir son image. Son absence était un rappel de toutes les absences, de toutes les morts, de toutes les meurtrissures.
Depuis quelque temps, là-bas, la paix semblait revenue. Mais qui jurerait que la grenade, qui renfermait la folie des hommes, n’exploserait pas une fois de plus ?
Il fallait vivre cependant. Vivre en gardant le lien et l’espoir.
— Tu n’es pas fâché ? demanda-t-il à Maxime sur le chemin du retour.
— Tu as bien fait, Omar-Jo. Tu restes toi ! Et toi, c’est unique, ça ne se remplace pas.
Se donnant la main, ils rentrèrent en déambulant, comme ils aimaient le faire ; s’engageant dans un parcours inattendu, à travers de surprenantes ruelles.
Au bout d’une heure, à quelques mètres de la place Saint-Jacques, ils aperçurent le Manège, au complet, qui tournait toujours.