Les Années

Virginia Woolf · Chapitre 11 sur 11 · partie 2/5

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Les Années

Le temps présent

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

« Ne va pas me raconter que j’ai oublié cette lettre là-haut – la lettre de Runcorn que je veux montrer à Edward à cause de ce garçon. » Eleanor ouvrit son sac. « Non, la voici. » Toutes les deux se remirent à descendre.

Eleanor donna l’adresse au chauffeur et s’assit brusque-ment dans son coin. Peggy lui lança un coup d’œil.

 

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C’est l’énergie que sa tante avait mise dans ses paroles et non les paroles elles-mêmes qui l’avait frappée. Elle, la vieille Eleanor, semblait encore garder une foi passionnée dans les choses que cet individu avait détruites. Une génération extraor-dinaire, songea Peggy comme l’auto se mettait en marche, des gens convaincus…

Eleanor l’interrompit dans ses réflexions, elle parut tenir à expliquer son accès d’humeur :

« Tu comprends, c’est la fin de tout ce à quoi nous tenons.

– La liberté ? demanda Peggy indifférente.

– Oui, la liberté et la justice. »

Le taxi longea de petites rues sans caractère, respectables, dans lesquelles chaque maison avait sa baie vitrée, son bout de jardin, son nom à elle. Lorsqu’on arriva à la grande artère prin-cipale, Peggy regardait passer dans son esprit la scène de l’appartement, telle qu’elle la raconterait à cet ami, à son hôpi-tal : « Subitement, ma tante s’est mise en colère, elle a pris le journal et l’a déchiré de haut en bas… Ma tante, qui a plus de soixante-dix ans. »

Peggy lui lança un coup d’œil afin de vérifier les détails. La tante coupa court à tout cela.

« Voilà où nous habitions », dit-elle, indiquant de la main, à sa gauche, une interminable rue, piquée d’étoiles de réver-bères. Peggy put tout juste apercevoir l’imposante enfilade inin-terrompue de pâles colonnes et de marches d’escaliers. Ces co-lonnes, qui se répétaient, cette architecture régulière, prenaient une sorte de beauté, fade et pompeuse, à mesure qu’on voyait se succéder les piliers de stuc tout le long de l’avenue.

« Abercorn Terrace, dit Eleanor… La boîte aux lettres », murmura-t-elle au passage. Pourquoi la boîte aux lettres ? se demanda Peggy. Une autre porte, sans doute, s’était ouverte. La

– 344 – vieillesse doit posséder ces allées interminables qui se prolon-gent jusque dans les ténèbres, et tantôt une porte s’ouvre, tantôt l’autre.

« Est-ce que les gens… », dit Eleanor, mais elle s’interrompit aussitôt. Elle avait mal débuté, selon son habi-tude.

« Quoi donc ? demanda Peggy, que cette incohérence aga-çait.

– J’allais dire que la boîte aux lettres me rappelait… »

Eleanor s’arrêta de nouveau et se mit à rire. Elle renonçait à exprimer l’ordre dans lequel les idées lui arrivaient. Cet ordre devait exister sans doute, mais il fallait du temps pour le décou-vrir ; et les propos décousus irritaient Peggy, car les cerveaux jeunes fonctionnent vite.

« Voici où nous dînions, ton père et moi », elle indiqua une grande maison à l’angle d’un square, « ainsi que l’homme avec lequel il travaillait, comment s’appelait-il donc ? Il a été juge plus tard… Nous dînions tous les trois, Morris, ton père et moi… Il y avait de grandes réunions dans ce temps-là. Toujours des hommes de loi. Celui-ci collectionnait du vieux chêne. Surtout des copies, ajouta-t-elle avec un petit rire.

– Vous dîniez… »

Peggy désirait ramener Eleanor à son passé. Cette époque de 1880 était si intéressante, si sûre, irréelle aussi et, à ses yeux, si belle dans cette irréalité.

« Parle-moi de ta jeunesse.

– Mais votre vie est tellement plus intéressante que la nôtre », dit Eleanor. Peggy ne répondit pas.

Elles suivaient une rue encombrée et brillante, teinte en rouge par la lueur des cinémas, ou en jaune par celle des vi-

– 345 – trines égayées par les toilettes d’été, car les magasins, bien que fermés, restaient éclairés, et les gens examinaient encore les robes, les vols de chapeaux sur leurs tiges, les bijoux.

Peggy développa un peu plus son récit sur Eleanor, celui qu’elle destinait à son ami de l’hôpital. « Lorsque ma tante Delia vient en ville, elle déclare qu’il faut donner une soirée. Toute la famille s’y rassemble, ravie. »

Pour sa part, elle détestait les réunions ; elle eût bien préfé-ré rester chez elle ou aller au cinéma. C’est l’esprit de famille, se dit-elle en regardant Eleanor, comme pour ajouter un détail de plus au portrait d’une vieille fille de l’époque victorienne.

Eleanor regardait par la portière, puis elle se retourna.

« L’expérience du cochon d’Inde a-t-elle réussi ? » deman-da-t-elle.

Peggy resta perplexe. Puis elle se rappela l’expérience et la raconta.

« Je comprends. Vous n’avez pas obtenu de preuves et il faut tout recommencer… » Mais un autre problème l’embarrassait.

Les explications qu’elle demande, dirait Peggy à son ami, sont aussi simples que deux et deux font quatre ou tellement compliquées que pas un être au monde ne peut les lui donner. Et si on lui demande de multiplier huit par huit elle se frappe le front et dit… Mais de nouveau Eleanor interrompit ses ré-flexions.

« C’est gentil à toi de venir », elle donna une petite tape amicale sur le genou de sa nièce. (Lui aurais-je laissé voir, son-gea Peggy, que je déteste aller la voir ?)

« C’est une manière de rencontrer les gens, poursuivit Eleanor. Et maintenant que nous avançons tous en âge – pas toi, mais nous – on ne veut laisser passer aucune occasion. »

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Comment interpréter cela ? Le taxi continuait son chemin et Peggy ajoutait une touche au portrait de sa tante.

Est-ce de la sentimentalité ou au contraire… cette impres-sion est-elle bonne… naturelle… juste ? Elle secoua la tête. Je ne sais pas décrire les gens, dirait-elle à son ami. Ils sont trop diffi-ciles à comprendre… Eleanor ne ressemble pas à ça. Peggy, d’un geste de la main, parut effacer un trait mal dessiné, et l’ami de l’hôpital s’évanouit aussitôt.

On filait le long des maisons. Peggy se sentait seule avec Eleanor dans le taxi. Où commence-t-elle, et où est-ce que je fi-nis ? songea-t-elle. Deux êtres vivants qui roulent à travers Londres. Deux étincelles de vie, enfermées dans deux corps sé-parés, et ces étincelles, à ce moment même, passent devant un cinéma. Mais en quoi consiste ce moment, et que sommes-nous ? Le problème était si compliqué qu’elle renonça à le ré-soudre. Elle poussa un soupir.

« Tu es trop jeune pour éprouver cela ? » dit Eleanor.

Peggy eut un léger sursaut.

« Quoi donc ?

– Aimer à se réunir, de crainte de manquer une occasion de se rencontrer.

– Jeune ? Je ne serai jamais aussi jeune que tu l’es à pré-sent. » À son tour, elle caressa le genou de sa tante. « Vagabon-der jusqu’aux Indes, voyons !… fit-elle en riant.

– Les Indes. Ce n’est rien de nos jours. Les voyages sont si faciles. Tu prends ton billet et tu t’embarques… Mais je voudrais voir, avant de mourir, quelque chose de tout à fait différent. » Elle agita la main à la portière. Elles passaient devant des édi-fices publics. « Une autre civilisation. Le Tibet, par exemple. Je viens de lire un livre par cet auteur… Allons, bon, je ne me rap-pelle plus ? »

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Elle s’interrompit, distraite par le spectacle de la rue. « Les gens s’habillent bien aujourd’hui, ne trouves-tu pas ? dit-elle en montrant une jeune femme blonde et un jeune homme en habit.

– Oui, c’est vrai », répondit Peggy sans conviction, en con-sidérant le visage fardé et le châle voyant, le gilet blanc et les cheveux noirs lustrés. Un rien distrait Eleanor, l’intéresse, son-gea-t-elle.

« Est-ce que tu étais opprimée dans ta jeunesse ? » lui de-manda Peggy qui se rappelait vaguement certains souvenirs d’enfance, son grand-père avec ses moignons luisants à la place de doigts, et un salon sombre tout en longueur. Eleanor se re-tourna et répéta :

« Moi, opprimée ? »

Elle pensait si rarement à elle-même qu’elle fut surprise.

« Oh ! je vois ce que tu veux dire », ajouta-t-elle au bout d’un moment. Une image – une autre image – refit surface. Elle vit Delia qui s’écriait au milieu d’un salon : « Oh ! mon Dieu ! Mon Dieu ! » Un cab était arrêté devant la porte de la maison voisine, et Eleanor suivait des yeux Morris – était-ce bien Mor-ris ? – qui descendait la rue pour mettre une enveloppe dans la boîte… Eleanor gardait le silence. Je ne veux plus revenir en ar-rière, songeait-elle. Je veux le présent. Elle regarda par la por-tière.

« Où nous mène-t-il ? » Le taxi les amenait au cœur même de Londres. Le Londres illuminé. La lumière tombait sur les larges trottoirs, les ministères, blancs et brillamment éclairés, et sur une pâle église à l’aspect ancien. Des réclames surgissaient çà et là, pour s’effacer et reparaître. On voyait une bouteille de bière ; elle coulait, ne coulait plus, puis se remettait à couler. Ensuite ce fut le quartier des théâtres, et l’habituelle et fas-tueuse confusion. Hommes et femmes, en tenue de soirée, cir-culaient au milieu de la rue. Des taxis roulaient, puis stoppaient.

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Le leur fut bloqué. Il s’arrêta net, au pied d’une statue d’une pâ-leur cadavérique sous la lumière des phares.

« Ça me fait toujours penser à une réclame de serviettes hygiéniques », dit Peggy en regardant la silhouette d’une femme en uniforme d’infirmière, la main tendue.

Eleanor, au premier moment, fut scandalisée. Il lui sembla qu’une lame lui tailladait la peau, ce qui lui laissa une vague im-pression suivie d’une onde de malaise. Mais très vite elle s’aperçut que rien de consistant n’était touché en elle. Peggy avait dû – cela se sentait à sa voix – s’exprimer ainsi par amer-tume, en songeant à son frère Charles, un gentil garçon un peu morne, tué à la guerre. Eleanor lut les paroles inscrites sur le piédestal en ajoutant :

« C’est la seule belle phrase qui ait été dite sur la guerre.

– Ça n’a pas donné grand-chose », fit Peggy d’un ton sec.

Le taxi restait bloqué.

Cet arrêt forcé semblait les maintenir en présence d’une pensée que toutes les deux désiraient écarter.

« Les gens s’habillent bien de nos jours, dit Eleanor indi-quant du doigt une autre jeune femme blonde en long manteau de tissu brillant et un jeune homme en habit.

– Oui », fit Peggy d’un ton bref.

Mais pourquoi ne s’amuse-t-elle pas davantage ? se disait Eleanor. La mort de son frère est une chose triste, mais elle-même avait toujours trouvé North le plus intéressant des deux. Le taxi se faufila à travers les voitures et passa dans une rue la-térale. De temps à autre, un feu rouge l’arrêtait.

« C’est agréable que North soit de retour, observa Eleanor.

 

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– Oui, dit encore Peggy. Il prétend que nous ne parlons que d’argent et de politique. »

Elle le critique parce que c’est l’autre qui a été tué, se dit Eleanor, et ce n’est pas bien ; tout haut elle ajouta : « Vrai-ment ? mais alors… »

Une affiche de journal, en grandes lettres noires, sembla terminer la phrase à sa place. On approchait du square qu’habitait Delia. Eleanor tripotait sa bourse. Elle consulta le compteur, le chiffre était assez gros. Le chauffeur prenait par le plus long.

« Il finira par trouver son chemin », dit-elle.

L’auto glissa lentement autour du square. Eleanor atten-dait, patiemment, sa bourse à la main. Elle aperçut une bande de ciel sombre au-dessus des toits. Le soleil était couché et pen-dant un instant le ciel prit cet aspect tranquille qu’il a au-dessus des champs et des bois, dans la campagne.

« Il faudra que le chauffeur rebrousse chemin, simplement, dit-elle. Je ne suis pas découragée, ajouta-t-elle lorsque le taxi revint en sens inverse. Voyager, vois-tu, quand il faut se mêler à tant de gens à bord du bateau, ou dans un de ces petits endroits où l’on est obligé de s’arrêter, hors des terrains battus. » Le taxi glissait, hésitant, d’une maison à l’autre. « Tu devrais aller là-bas, Peggy, tu devrais voyager. Les indigènes sont si beaux, tu sais, à moitié nus ; ils descendent la rivière au clair de lune… Tiens, voilà la maison là-bas. » Elle frappa sur la vitre. Le taxi ralentit. « Qu’est-ce que je disais ? Je ne me décourage pas, non, les gens sont si gentils, si bons dans le fond… Et si les personnes ordinaires, comme nous… »

Le taxi s’arrêta devant une maison dont les fenêtres étaient éclairées. Peggy se pencha et ouvrit la portière. Elle sauta à terre et régla le chauffeur. Eleanor sortit tout emmitouflée. « Non, non, non, Peggy. »

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Peggy protesta :

« C’est mon taxi, c’est le mien.

– Mais j’insiste pour payer ma part », dit Eleanor, ouvrant sa bourse.

« C’était Eleanor. » North quitta le téléphone et se tourna vers Sara qui balançait toujours son pied de haut en bas.

« Elle te fait dire d’aller à la soirée de Delia.

– La soirée de Delia. Pourquoi cela ?

– Parce qu’ils sont vieux et te réclament, dit-il debout de-vant elle.

– La vieille Eleanor. Eleanor errante. Eleanor aux yeux égarés… »

Elle réfléchit ; puis fredonna en le regardant : « Irai-je, n’irai-je pas ; irai-je, n’irai-je pas ? Non, fit-elle posant les pieds à terre. Je reste.

– Il faut y aller… »

Cette façon d’être l’agaçait, il entendait encore la voix d’Eleanor.

« Il faut y aller, le faut-il ? répéta-t-elle en servant le café. En ce cas », elle lui présenta sa tasse et ramassa le livre en même temps, « lis jusqu’à ce qu’il soit l’heure de partir. »

Elle se pelotonna de nouveau, sa tasse à la main.

Il était encore trop tôt, en effet. Mais pourquoi, songea-t-il en ouvrant le livre et en tournant les pages, ne veut-elle pas aller là-bas ? A-t-elle peur ? Il se le demanda, et la regarda, recroque-

– 351 – villée dans son fauteuil. Sa robe semblait usée. Il reprit le livre, mais il y voyait à peine. Elle n’avait pas allumé la lampe.

« On n’y voit plus sans lumière », dit-il.

La nuit tombait vite dans cette rue, les maisons étaient si rapprochées. Une auto passa et une lueur glissa à travers le pla-fond.

« Est-ce que j’allume ? demanda-t-elle.

– Non, je vais essayer de me rappeler quelque chose. » Il se mit à réciter l’unique poème qu’il savait par cœur. Les mots prononcés dans la demi-obscurité semblaient extrêmement beaux, peut-être parce que Sara et lui ne pouvaient plus se voir.

Il s’arrêta à la fin de la strophe.

« Continue », dit-elle.

Il reprit. Les paroles descendaient dans la pièce comme de véritables présences, dures et indépendantes, mais Sara écou-tait, et les paroles se transformaient dès qu’elles entraient en contact avec elle. Lorsque North arriva à la fin de la deuxième strophe :

La société se montra un peu dure

Envers cette délicieuse solitude…

il entendit un bruit. Était-il contenu dans le poème ou venait-il du dehors ? Dans le poème, se dit-il, et il allait continuer lors-que Sara leva la main. Il s’arrêta. On marchait derrière la porte, d’un pas lourd. Quelqu’un se préparait-il à entrer ? Sara gardait les yeux fixés sur la porte.

« Le Juif, murmura-t-elle.

– Le Juif ? »

Ils écoutèrent. On entendait distinctement quelqu’un qui ouvrait des robinets, prenait un bain dans la pièce d’en face.

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« Le Juif qui se baigne », dit-elle.

Il répéta : « Le Juif se baigne ?

– Et demain il y aura une raie de crasse autour de la bai-gnoire.

– Le diable emporte le Juif », s’écria-t-il. La pensée d’une raie de crasse dans la baignoire d’à côté, provenant du corps d’un inconnu, le dégoûtait.

Sara répéta les dernières lignes :

La société se montra un peu dure

Envers cette délicieuse solitude…

« Continue, dit-elle.

– Non », répondit-il.

Ils écoutèrent couler l’eau. L’homme toussait et se raclait la gorge en se savonnant.

« Quel est ce Juif ? demanda North.

– Abrahamson ; il vend des chandelles. »

Ils écoutèrent.

« Il est fiancé avec une jolie ouvrière chez un tailleur », ajouta-t-elle.

Ils entendaient distinctement tous les bruits à travers les minces cloisons.

Le Juif s’ébrouait en se savonnant.

« Il laisse des cheveux dans la baignoire. »

North frissonna. Des cheveux dans la nourriture, dans une cuvette, les cheveux d’autrui, le rendaient malade, physique-ment.

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« Est-ce que vous utilisez la même baignoire ? » demanda-t-il.

Elle fit un signe affirmatif.

North grommela : « Pouah !

– Pouah ! c’est ce que j’ai dit », et elle se mit à rire. « Pouah ! – quand je suis allée dans la salle de bains par une matinée d’hiver, glaciale – Pouah ! » elle lança ses mains en avant. « Pouah ! » Elle se tut.

« Et ensuite ? demanda-t-il.

– Ensuite je suis revenue au salon. Le déjeuner attendait. Des œufs frits et un peu de pain grillé. Lydia, la blouse déchirée et les cheveux dans le dos, les chômeurs qui chantaient sous les fenêtres, et je me suis dit », elle lança de nouveau la main en avant : « Cité polluée, cité incrédule, cité de poissons morts et de poêles à frire usées… Je pensais à un bord de rivière, ajouta-t-elle en manière d’explication.

– Continue.

– Alors j’ai pris mon chapeau et mon manteau et je me suis précipitée dehors. J’étais en rage, je suis restée sur le pont à me dire : Suis-je une mauvaise herbe entraînée de-ci de-là par une marée qui remonte deux fois par jour sans le moindre sens ?

– Oui, dit-il pour l’encourager à poursuivre.

– Des gens passaient, les pompeux, les marcheurs sur la pointe des pieds, les pâteux, les gens aux yeux de furet, les por-teurs de chapeaux melons, l’innombrable armée servile des tra-vailleurs. Et je me suis dit : Dois-je me joindre à votre conspira-tion ? salir ma main, ma main sans tache », North voyait luire la main qu’elle agitait dans la pénombre du salon, « et m’enrôler, servir un maître. Tout cela à cause d’un Juif dans mon bain, un Juif ? »

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Elle se redressa en riant, excitée par le son de sa propre voix qui prenait la cadence d’un petit trot.

« Continue, continue, dit-il.

– Mais je possédais un talisman, une pierre précieuse bril-lante, une radieuse émeraude. » Elle ramassa une enveloppe à terre. « J’avais une lettre d’introduction. Et j’ai dit au larbin en culottes courtes couleur de pêche : “Laissez-moi entrer, mon beau monsieur”, et il m’a conduit le long de couloirs empilés de pourpre jusqu’à ce que j’arrive à une porte, une porte d’acajou, et j’ai frappé. Une voix a dit : “Entrez.” Et qu’ai-je trouvé ? »

Elle s’interrompit puis ajouta : « Un gros homme aux joues rouges. Sur sa table trois orchidées dans un vase. Glissées dans votre main, me dis-je, au départ, par votre femme, pendant que les roues de l’auto écrasent le gravier – et au-dessus de la che-minée, il y avait l’habituel tableau.

– Arrête-toi ! intervint North. Tu es allée dans un bureau », il frappa sur la table, « tu as présenté une lettre d’introduction, mais à qui ?

– Oh ! à qui ? À un homme avec des pantalons en sac à éponge. “J’ai connu votre père à Oxford”, a-t-il dit, jouant avec le buvard, agrémenté dans un angle d’une roue de charrette. “Mais que trouvez-vous d’insoluble ?” lui ai-je demandé en re-gardant cet homme d’acajou, bien rasé, aux bajoues roses, nour-ri de mouton…

– L’homme dans le bureau du journal, dit North, pour la calmer ; celui qui avait connu ton père, et ensuite ?

– Ça bourdonnait et grinçait. Les grandes machines tour-noyaient et des gamins surgissaient avec de longues feuilles, des feuilles noires, salies, humides d’encre d’imprimerie. “Pardon, un instant”, m’a-t-il dit et il a fait une note en marge. “Mais le Juif est dans mon bain”, ai-je répondu. Le Juif… le Juif… »

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Elle s’arrêta net et vida son verre.

C’est cela, se disait-il. C’est bien la voix, l’attitude, et ce qui s’en reflète sur le visage des autres. Mais il y a quelque chose de vrai ; dans le silence peut-être. Mais ce silence n’existait pas. Ils entendaient le Juif piétiner dans la salle de bains. Il semblait chanceler sur chaque pied en se séchant. Il ouvrit la porte et monta l’escalier. Les tuyaux faisaient entendre des bruits creux, des glouglous. « Qu’est-ce qu’il y a de vrai dans tout cela ? » demanda-t-il. Mais Sara se taisait. Les mots qu’il supposait – les véritables mots – flottèrent et résonnèrent dans son esprit en une phrase qui signifiait que Sara était pauvre et devait gagner sa vie. Mais l’agitation avec laquelle elle s’exprimait, due peut-être au vin, avait créé une autre personnalité, un autre aspect, qu’il fallait rattacher à l’ensemble.

La maison reposait, tranquille. On n’entendait que le bruit de l’eau qui s’écoulait de la baignoire. De vagues ombres on-doyaient au plafond. Dans la rue, les lampes dansaient et don-naient aux maisons d’en face une étrange teinte rouge pâle. Le brouhaha de la journée s’apaisait. Les véhicules ne brimbalaient plus au-dehors. Marchands des quatre-saisons, joueurs d’orgue de Barbarie, de trombone, la chanteuse qui étudiait ses gammes, tous avaient remisé leurs charrettes à bras, abaissé leurs volets ou fermé les pianos. Le calme était tel que North se crut en Afrique, assis sur la véranda au clair de lune. Mais il se secoua. « Et cette réception ? » Il se leva et se débarrassa de sa cigarette. Il s’étira et consulta sa montre : « C’est l’heure de par-tir, prépare-toi. » Car, songea-t-il, si on va à une soirée, il ne faut pas y aller quand les autres en reviennent. Et ce devait être commencé.

« Que disais-tu… Que disais-tu, Nell ? demanda Peggy afin de détourner Eleanor de sa résolution de payer sa part de taxi. Si les gens ordinaires… que doivent faire les gens ordinaires ? »

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Eleanor fouillait dans sa bourse sans répondre.

« Non, je ne le permettrai pas, dit-elle, tiens, prends ça… »

Peggy écarta la main de sa tante et les pièces tombèrent sur les marches de l’entrée. Elles se baissèrent simultanément et se cognèrent la tête.

« Laisse ça, c’est ma faute », dit Eleanor lorsqu’une pièce roula au loin. La femme de chambre tenait la porte ouverte.

« Et où déposons-nous nos manteaux ? Ici ? »

Elles se trouvaient dans une pièce au rez-de-chaussée, un bureau aménagé en vestiaire. On avait mis une glace sur la table, avec des plateaux contenant épingles, brosses et peignes. Eleanor s’avança et se donna un rapide coup d’œil.

« Quelle bohémienne je fais ! dit-elle en se passant un peigne dans les cheveux. Brûlée comme une négresse ! »

Puis elle céda la place à Peggy et attendit.

« Je me demande si c’était ici la salle…

– Quelle salle ? fit d’un air distrait Peggy qui s’occupait de son visage.

– … où nous nous réunissions », répondit Eleanor. Elle la parcourut des yeux. La salle servait apparemment de bureau, on voyait sur les murs des affiches de location d’immeubles.

« Je me demande si Kitty sera là ce soir ? »

Peggy se regardait dans la glace et ne répondit pas.

« Elle est rarement en ville, elle n’y vient que pour les ma-riages, les baptêmes et les choses de ce genre. »

Peggy dessinait un trait autour de ses lèvres avec un tube d’on ne savait quoi.

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« Brusquement, dit Eleanor, on se trouve en face d’un jeune homme haut de six pieds et on s’aperçoit que c’est lui le bébé. »

Peggy continuait à s’occuper de son visage.

« Faut-il que tu recommences tout à chaque fois ?

– Je serais horrible sans ça », fit Peggy. La crispation qu’elle ressentait autour des yeux et des lèvres n’avait pas cédé. Jamais elle ne s’était sentie moins disposée à aller au bal.

« Vous êtes bien aimable… » Eleanor se détournait pour prendre les six pence que lui apportait la femme de chambre.

« À présent, laisse-moi payer ma part.

– Ne sois pas stupide », dit Peggy en écartant la main de sa tante.

Eleanor insista :

« Mais c’est moi qui ai demandé le taxi. »

Peggy s’en allait. Eleanor la suivit, tendant toujours sa monnaie. « Je n’aime pas, fit-elle, aller dans le monde chiche-ment. Te souviens-tu de ton grand-père, il disait toujours : “Ne gâtez pas un beau navire pour économiser un pot de goudron.” Et quand on faisait des courses avec lui, ajouta-t-elle en mon-tant l’escalier, il demandait : “Donnez-moi ce que vous avez de mieux.”

– Je me le rappelle, dit Peggy.

– Vraiment ? » Eleanor était ravie quand on se souvenait de son père. À mesure qu’elles escaladaient les marches, des portes ouvertes apparaissaient. « Voici celle d’un avoué », ob-serva Eleanor, car on voyait de l’extérieur ces cartons aux ins-criptions peintes en blanc qui renferment les actes légaux. Puis elle ajouta :

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« Je comprends ce que tu veux dire à propos de cette façon de se peindre… de se farder… » Elle regarda sa nièce. « Tu es vraiment charmante, tout éclairée. J’aime ça chez la jeunesse. Pas pour moi. Je me sentirais apprêtée. Et qu’est-ce que je vais faire de cette monnaie si tu ne la prends pas ? J’aurais dû la laisser dans mon sac, en bas. »

Elles continuaient à monter.

« Je pense qu’ils ont dû ouvrir toutes ces salles, ajouta Eleanor au moment où elles atteignaient la bande de tapis rouge, en sorte que si le petit salon de Delia se remplit par trop… Mais la soirée doit être à peine commencée. Nous arri-vons de bonne heure. Tout le monde est en haut. Je les entends parler. Allons, viens. Est-ce que je passe la première ? »

Un bavardage confus s’entendait derrière la porte. Une femme de chambre les arrêta.

« Miss Pargiter, dit Eleanor.

– Miss Pargiter », annonça la bonne en ouvrant la porte.

« Va te préparer », dit North. Il traversa la pièce et tâtonna à la recherche du bouton d’électricité. Il le trouva et, au milieu du salon une ampoule s’alluma. On avait retiré l’abat-jour, pour le remplacer par un cône de papier verdâtre, enroulé.

« Va te préparer », répéta North. Sara ne répondit pas. Elle avait pris un livre qu’elle affectait de lire.

« Il a tué le roi, et que fera-t-il ensuite ? »

Elle tenait son doigt entre les pages et regardait North. Une ruse pour reculer le moment d’agir. Lui-même n’avait aucune envie d’aller là-bas, cependant, si Eleanor le désirait ? Il hésita, consulta sa montre.

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« Que fera-t-il ensuite ? répéta Sara.

– De la comédie… pour changer, dit-il, se souvenant d’une lecture. C’est l’unique forme de la continuité, ajouta-t-il au petit bonheur.

– Eh bien, lis », dit-elle en lui tendant le volume.

Il l’ouvrit à tout hasard.

« La scène se passe sur une île rocheuse au milieu de l’océan. » Il s’arrêta.

Il lui fallait toujours tout situer avant de commencer à lire, laisser tomber ceci, faire surgir cela. Une île rocheuse au milieu de l’océan, se dit-il, doit contenir des flaques d’eau verte, des touffes d’herbes argentées, du sable, et, au loin, on entend le doux soupir des vagues qui se brisent. Il ouvrait la bouche pour lire à haute voix lorsqu’il fut distrait par un bruit derrière lui, une présence – était-ce dans la comédie, ou dans ce salon ? Il leva la tête.

« Maggie ! » s’écria Sara. Maggie se tenait sur le seuil en robe de bal.

« Dormiez-vous ? dit-elle en entrant. Nous avons sonné et resonné. »

Elle souriait, amusée, comme si elle venait de les tirer de leur sommeil.

« Pourquoi avoir une sonnette quand elle est toujours dé-traquée ? » demanda un homme debout derrière elle.

North se leva. Au début il les reconnut à peine. Ce coup d’œil superficiel lui fit une impression étrange, ajoutée au sou-venir qu’il gardait d’eux, tels qu’il les avait connus autrefois.

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« Les sonnettes ne sonnent pas, et les robinets ne coulent pas, dit North d’un air un peu gauche – ou bien ils ne s’arrêtent plus, ajouta-t-il, car l’eau de la baignoire continuait à glouglou-ter dans les tuyaux.

– Heureusement que la porte n’était pas fermée à clef », dit Maggie, debout devant la table, en face des pelures de pommes et du compotier de fruits piqués des mouches. Une certaine beauté, songeait North en la regardant, se fane, et une autre augmente encore avec l’âge.

Maggie avait des cheveux gris, ses enfants devaient être des jeunes gens. Mais pourquoi les femmes, quand elles se regar-dent dans la glace, pincent-elles les lèvres ? C’est ce que faisait Maggie debout devant le miroir. Puis elle traversa le salon et s’installa dans un fauteuil, près du feu.

« Et pourquoi René a-t-il pleuré ? » demanda Sara. North se tourna vers lui. On voyait des traces humides de chaque côté de son grand nez.

« Parce que nous venons d’assister à une pièce pénible et que nous voudrions quelque chose à boire », dit René.

Sara se dirigea vers le placard et on entendit tinter des verres. « Lisiez-vous ? demanda René, ramassant le volume tombé sur le plancher.

– Nous étions sur une île rocheuse, au milieu de l’océan. » Sara posa les verres sur la table, et son cousin versa le whisky.

À présent je le reconnais, songea North.

Ils s’étaient vus la dernière fois à la veille de son départ pour la guerre, dans une petite maison à Westminster – assis auprès du feu. Un enfant jouait avec un cheval pommelé, et North enviait le bonheur de ce ménage. Après avoir parlé science, René avait observé : « Je les aide à faire des bombes »,

– 361 – et un masque s’était abattu sur son visage. Un homme qui fa-brique des bombes, qui aime la paix, qui pleure…

« Arrêtez ! arrêtez ! » criait René. Sara faisait gicler l’eau de Seltz sur la table.

« Depuis quand êtes-vous de retour ? » demanda-t-il à North, et il prit son verre en considérant le jeune homme avec des yeux encore humides.

« Il y a une semaine, environ.

– Vous avez vendu votre ferme ? »

René s’assit, verre en main.

« Oui, je l’ai vendue, mais je ne sais pas encore si je resterai ici ou si je retournerai d’où je viens », dit North en portant le verre à ses lèvres.

René se pencha : « Où se trouvait votre ferme ? » Et tous les deux se mirent à parler de l’Afrique.

Maggie les regardait boire et parler. Le cône de papier tor-du sur l’ampoule électrique était drôlement teinté, et la lueur bigarrée mettait un reflet verdâtre sur les visages.

Celui de René était tout en creux et en bosses. Les deux sil-lons qui lui encadraient le nez paraissaient encore humides. North avait une figure ronde, un nez camus, et ses lèvres étaient légèrement teintées de bleu. Maggie poussa son fauteuil pour mieux voir les deux têtes côte à côte. Elles semblaient très diffé-rentes ; lorsqu’il fut question de l’Afrique les expressions se transformèrent, comme si on imprimait une secousse à la fine trame sous la peau et que les pleins venaient se loger dans de nouvelles cavités. Elle-même frémit ; les éléments de pesanteur de son corps lui parurent se déplacer eux aussi. Mais une bizar-rerie dans l’éclairage l’intrigua. Elle se retourna. Une lampe, dans la rue, devait lancer un jet de lumière qui vacillait, s’élevait, s’abaissait et se mêlait à celle de l’ampoule électrique,

– 362 – sous le cône de papier tacheté. C’est cela qui… Elle sursauta. Une voix lui parvint.

« En Afrique ? dit-elle à North.

– À la réception de Delia. Je demandais si tu venais… »

Elle n’avait pas écouté.

« Un instant ! » René les interrompit. Il leva la main, comme un agent de police qui arrête la circulation. Et ils se re-mirent à parler de l’Afrique.

Maggie se carra dans son fauteuil. Derrière la tête des deux hommes un dossier d’acajou s’arrondissait. Et au-delà on voyait un vase en verre craquelé, à bordure rouge, puis la ligne droite de la cheminée avec ses petits carrés blancs et noirs, et enfin les trois roseaux qui se terminaient en doux plumets jaunes.

Les yeux de Maggie allaient d’une chose à l’autre. De-ci de-là, ils récoltaient, collectionnaient, ramenaient tout à un seul ensemble. Mais au moment où elle allait en achever le dessin, son mari s’écria :

« Il faut partir… absolument ! »

René s’était levé. Il avait repoussé son verre de whisky. Il semble prêt à commander ses troupes, songea North, tant sa voix a d’ampleur et son geste d’autorité. Cependant il ne s’agissait que de se rendre à la soirée d’une vieille dame. North se leva à son tour et chercha son chapeau, il se demandait s’il n’y a pas quelque chose qui vient du fond de l’être et qui re-monte à la surface d’une manière inopinée, imprévue, si bien que les actes ordinaires, les mots quelconques, deviennent l’expression de toute la personne. Et lorsqu’il se prépara à suivre René, il eut l’impression qu’il partait délivrer une garnison as-siégée au fond du désert.

 

– 363 –

Il s’arrêta, la main sur le loquet. Sara entrait. Elle était en toilette de bal, et semblait étrange, peut-être à cause de sa robe. « Je suis prête », leur dit-elle en les regardant.

Elle se baissa et ramassa le livre que North avait laissé tomber, puis elle se tourna vers sa sœur.

« Il faut que nous partions. »

Elle posa le volume sur la table, lui donna une petite tape mélancolique et suivit les autres dans l’escalier.

Maggie, debout, lança un dernier regard au salon meublé bon marché. Elle vit les plumets dans le pot de terre cuite, le vase vert avec le bord craquelé et le fauteuil d’acajou. Le compo-tier de fruits était sur la table, les pommes lourdes et sensuelles côtoyaient les bananes jaunes et tachetées. C’était un drôle de mélange. L’arrondi et l’allongé, le rose et le jaune. Elle éteignit l’électricité. La pièce fut plongée dans une demi-obscurité, à part les vagues ombres qui ondoyaient au plafond. Dans cette lueur évanescente, fantomatique, seuls les contours apparais-saient. – Pommes et bananes irréelles, fauteuil spectral. À me-sure que ses yeux s’habituaient à la pénombre, les couleurs et les formes revenaient lentement… Elle resta un instant à regar-der tout cela. Puis une voix appela :

« Maggie ! Maggie ! »

Elle s’écria : « Je viens ! » et les rejoignit au bas de l’escalier.

« Votre nom, Miss ? demanda la femme de chambre, car Peggy traînait un peu derrière Eleanor.

– Miss Margaret Pargiter, dit Peggy.

– Miss Margaret Pargiter », annonça la bonne.

On entendit un bavardage confus… Des lumières s’offrirent à sa vue, et Delia s’avança :

– 364 –

« Oh ! Peggy ! Comme c’est gentil d’être venue ! »

Peggy entra mais elle se sentait comme laquée, revêtue d’une peau froide. Elles étaient arrivées trop tôt, la salle se trou-vait à peu près vide. Quelques personnes seulement se tenaient çà et là et parlaient très fort, comme pour faire nombre et pa-raître attendre une chose agréable, se dit Peggy. Elle serra la main à Delia et continua son chemin. Elle aperçut avec une ex-trême netteté le tapis de Perse et la cheminée sculptée. Mais il y avait un espace libre au milieu du salon.

Que faire dans cette situation précise ? se demanda Peggy comme si elle donnait une ordonnance à un malade : Prenez des notes. Mettez-les en bouteille avec un étui d’un vert bien luisant. Prenez des notes et la douleur disparaîtra. Prenez des notes et la douleur disparaîtra, répétait-elle, seule au milieu de la salle. De-lia passa à côté d’elle, très vite, parlant à tort et à travers.

« C’est très facile pour vous qui habitez Londres… », disait-elle. Mais l’ennui de noter les paroles des gens c’est qu’ils racon-tent tant de bêtises… des vraies bêtises. Peggy s’avança lorsque Delia l’eut dépassée et s’adossa au mur. Son père entra au même instant. Il hésita à la porte, sembla chercher quelqu’un, puis il s’avança, main tendue.

Et qu’est-ce donc que cela ? se demanda-t-elle, car la vue de son père avec ses souliers un peu usés lui avait communiqué une sensation directe et spontanée. Ce brusque et chaud jaillis-sement, que signifiait-il ? Elle chercha à l’analyser, et examina son père qui traversait la salle. Ses souliers avaient toujours étrangement affecté Peggy. Partie sexualité, partie pitié. Cela peut-il s’appeler de l’amour ? Mais elle s’obligea à remuer. À présent que je me suis droguée, que j’ai atteint une relative in-sensibilité, je peux marcher hardiment, je vais aller rejoindre mon oncle Patrick, qui se cure les dents près du canapé et je lui dirai… Qu’est-ce que je dirai ?

 

– 365 –

Une phrase se présenta à son esprit, sans rime ni raison : « Comment va l’homme qui s’était coupé les doigts de pied avec la hachette ? »

« Comment va l’homme qui s’était coupé les doigts de pied avec la hachette ? » demanda-t-elle en se servant exactement des mots tels qu’ils lui étaient venus à l’idée. Le beau vieil Irlan-dais se pencha, car il était très grand, et arrondit sa main der-rière son oreille ; il n’entendait pas bien.

« Hacket ? Hacket ? » répéta-t-il. Elle souriait en se disant que le passage d’un cerveau à l’autre doit être fait de marches très peu élevées si la pensée veut pouvoir les escalader.

« Il s’est coupé les doigts de pied avec la hachette, quand je me trouvais chez vous », dit-elle. Elle se rappelait qu’à son der-nier séjour en Irlande cet accident était arrivé au jardinier.

« Hacket ? Hacket ? » répéta-t-il perplexe. Puis une expli-cation se fit jour :

« Oh ! les Hacket ! Le cher ami Peter Hacket – oui. » Il semblait qu’il y eût des Hacket au pays de Galles et l’erreur qu’elle ne prit pas la peine de dissiper eut son bon côté, car l’oncle Patrick, mis sur cette piste, lui raconta bien des anec-dotes sur cette famille, alors qu’ils étaient assis côte à côte, sur le canapé.

Une femme, qui n’est plus toute jeune, traverse Londres pour parler des Hacket, dont elle ignore l’existence, avec un vieillard sourd, quand elle désirait s’informer du jardinier qui s’était coupé un doigt de pied avec une hachette. Mais quelle importance cela a-t-il ? Hacket ou hachette ? Elle se mit à rire. Cela coïncida heureusement avec une plaisanterie de Patrick, et parut approprié à la circonstance. Mais on a besoin de quelqu’un pour rire avec soi, songea-t-elle. L’amusement gran-dit lorsqu’il est partagé. Y aurait-il un effet de ce genre avec la souffrance ? Serait-ce la raison qui fait que nous parlons tous

– 366 – tellement de nos maladies, parce que partager ses ennuis les diminue ? Extérioriser la souffrance, le plaisir, et en étendant ainsi leur surface, les amoindrir… Mais cette pensée lui échap-pa. Patrick s’était lancé dans ses vieilles histoires. Tranquille-ment, avec méthode, comme un homme qui mettrait en branle un vieux cheval, encore utile mais fatigué, il retournait à la re-cherche de jours passés, de vieux chiens, de souvenirs dont l’image, à mesure qu’il s’échauffait, prenait lentement la forme de petits tableaux de vie à la campagne. Et elle, qui n’écoutait que d’une oreille, s’imaginait regarder des photographies fa-nées, instantanés de parties de cricket ; ou de chasseurs groupés sur les innombrables marches de quelque manoir.

Combien de personnes écoutent ? se demanda-t-elle. Ce « partage » serait donc, en somme, une sorte de farce. Elle s’obligea à plus d’attention.

« Ah oui ! c’était le bon vieux temps ! » dit-il, et une lueur parut dans les yeux éteints.

Peggy considéra encore une fois l’instantané des hommes guêtrés, des femmes en jupes ondoyantes, posés sur les vastes escaliers blancs et des chiens couchés à leurs pieds. Mais Patrick repartait de plus belle :

« Avez-vous jamais entendu votre père parler d’un nommé Roddy Jenkins, qui habitait la petite maison blanche, à droite, quand on longe la route ? Mais vous devez connaître l’histoire.

– Non, dit-elle, en plissant les yeux, comme si elle consul-tait la liste de ses souvenirs. Racontez-la-moi. »

Et il la raconta.

Je réussis très bien, songea-t-elle, à collectionner des faits. Mais ce qui compose la personnalité (elle fit une coupe de sa main), la circonférence, m’échappe. Voici, par exemple, la tante Delia – Peggy l’observait qui marchait très vite à travers la salle. Qu’est-ce que je sais d’elle ? Elle porte une robe pointillée d’or, a

– 367 – des cheveux ondulés, autrefois rouges, blancs aujourd’hui, elle est belle, ravagée, avec un passé. Mais quel est ce passé ? Elle a épousé Patrick… Le long récit que lui faisait Patrick venait à tout instant briser la surface de son esprit, de même que des rames fendent celle de l’eau. Rien ne se stabilisait. Il était question d’un lac dans le récit, car il s’agissait d’une chasse au canard. Delia a épousé Patrick, songeait Peggy, le regard tourné vers ce visage usé, vieilli, avec ses poils rares. Pourquoi l’a-t-elle épou-sé ? Comment en viennent-ils à l’amour, aux enfants ? Des gens qui prennent contact et s’élèvent dans un nuage de fumée : de la fumée rouge ? La figure de son oncle lui faisait penser à la peau rouge d’une groseille à maquereau hérissée de petits poils épars. Mais aucun de ses traits n’est assez accentué, se dit-elle, pour expliquer comment ils ont pu s’unir et avoir trois enfants. La chasse avait tracé certaines rides, les soucis en avaient marqué d’autres. Car c’en était fini de l’existence d’autrefois. Ils avaient dû restreindre leur train de vie, d’après ce que disait Patrick.

« Oui, nous en sommes tous là », fit-elle d’un ton détaché. Elle tourna discrètement son poignet, pour voir l’heure. Quinze minutes seulement s’étaient écoulées. Le salon se remplissait de gens inconnus. Parmi eux se trouvait un Hindou en turban rose.

« Mais je vous ennuie avec ces vieilles histoires », lui dit son oncle. Il secouait la tête et semblait froissé.

« Non, pas le moins du monde », répondit-elle, un peu gê-née. Il se lança dans de nouveaux récits, mais cette fois par poli-tesse. La souffrance doit contrebalancer le plaisir, à raison de deux contre un, dans toutes relations sociales, songea-t-elle. Ou bien suis-je l’exception, une personne à part, car les autres sem-blent plutôt heureuses. Elle regarda droit devant elle, et sentit de nouveau cette crispation autour de la bouche et des yeux due à la fatigue car elle avait veillé tard pour un accouchement. Je suis l’exception, dure, froide, déjà dans l’ornière, un simple mé-decin.

 

– 368 –

Sortir de sa routine, avant que le froid de la mort ne s’empare de vous, est diablement désagréable, c’est comme si l’on cherchait à faire ployer des bottes gelées… Elle pencha la tête pour écouter. Sourire, céder, faire semblant d’être amusée, alors qu’on s’ennuie, tout cela est pénible. Chaque voie est dou-loureuse, songea-t-elle, les yeux fixés sur l’Hindou au turban rose.

« Quel est cet individu ? demanda Patrick.

– Un des Hindous d’Eleanor, je pense ? » dit-elle tout en songeant : Si les puissances miséricordieuses des ténèbres pou-vaient empêcher les nerfs sensibles d’être à nu, et me permettre de me lever et de… Il y eut une pause.

« Mais il ne faut pas que je vous garde ici à entendre mes vieilles rengaines », fit l’oncle Patrick. Son cheval fourbu, aux genoux rompus, s’était arrêté.

« Dites-moi, est-ce que le père Biddy a conservé la bou-tique où nous achetions des bonbons ?

– Cette pauvre vieille carcasse… »

Et Patrick repartit sur ce sujet. Tous les malades de Peggy disaient la même chose, ils réclamaient du repos – du repos – laissez-moi me reposer. Comment s’engourdir, comment ne plus sentir, c’est là le cri de la femme enceinte ; le repos, le non-être. Au Moyen Âge, on avait la cellule, le monastère, à présent c’est le laboratoire, une profession. Ne pas exister, ne pas sentir, gagner de l’argent, toujours de l’argent ; et, à la fin, quand je se-rai vieille et usée comme un cheval – non, une vache… car les histoires du vieux Patrick s’imposaient en partie à son esprit… il disait : « On ne trouve plus à vendre le bétail, plus du tout. Ah ! voici Julia Cromarty… » Il agita la main – une grande main aux jointures relâchées – vers sa charmante compatriote.

 

– 369 –

Peggy resta seule sur le canapé. Son oncle s’était levé, les deux mains tendues pour accueillir la vieille dame qui ressem-blait à un oiseau, et qui entrait en jacassant.

Peggy resta seule. Elle en était contente, car elle n’avait au-cun désir de parler. Mais l’instant d’après quelqu’un s’approcha et s’assit à côté d’elle. Martin – et à sa vue, elle changea complè-tement d’attitude.

« Bonjour, Martin ! s’écria-t-elle d’un ton cordial.

– Tu as fait ton devoir envers la vieille jument, Peggy, dit-il, faisant allusion aux histoires que l’oncle Patrick avait l’habitude de leur raconter.

– Est-ce que j’avais l’air très lugubre ?

– Eh bien… » Il la considéra. « Pas spécialement transpor-tée.

– Depuis le temps, on connaît la fin de ses histoires ! » dit-elle en manière d’excuse, tout en dévisageant Martin. Il brossait ses cheveux en arrière, comme un serveur ; il ne la regardait ja-mais en face et ne se sentait pas complètement à l’aise avec elle. Peggy était son médecin et elle savait qu’il redoutait un cancer. Elle devait le distraire, l’empêcher de croire qu’elle lui décou-vrait quelques symptômes.

« Je me demandais comment leur mariage a pu se faire. Étaient-ils amoureux ? » Elle parlait au hasard, pour l’amuser.

« Patrick, lui, l’aimait, c’est certain. »

Martin regarda Delia ; debout près de la cheminée elle s’entretenait avec l’Hindou. Elle restait très belle, avec sa pres-tance, ses gestes.

« Nous étions tous amoureux, ajouta-t-il, lançant à Peggy un regard de côté. La génération actuelle est si grave.

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– Oh ! bien entendu », fit Peggy souriante. L’éternelle poursuite de Martin après un amour ou l’autre, la courageuse façon de s’accrocher même encore, même lui, à la jeunesse qui fuyait, la charmait.

« Mais toi ? » Il étendit les pieds et retroussa un peu ses pantalons. « Je veux dire ta génération. Vous perdez beaucoup de choses, beaucoup. »

Elle attendit la suite.

« Vous n’aimez que votre sexe à vous. »

Il se plaisait à affirmer ainsi sa jeunesse, en disant des choses qu’il jugeait actuelles.

« Je ne suis pas de cette génération-là, dit-elle.

– Bon, bon, bon ! » Il s’esclaffa, haussa les épaules et la re-garda en dessous.

Il ne savait pas grand-chose de la vie privée de Peggy. Mais elle semblait grave et lasse. Elle travaille trop, se dit-il.

« J’avance, dit Peggy, je m’enfonce dans mon ornière, Eleanor me l’a dit ce soir. »

Ou bien, au contraire, n’était-ce pas elle-même qui avait dit à Eleanor qu’elle la croyait refoulée. L’un ou l’autre ?

« Eleanor est une vieille fille fort joyeuse, dit-il, regarde-la. »

Drapée dans son burnous rouge, Eleanor s’entretenait avec l’Hindou.

« Elle revient des Indes. C’est un cadeau du Bengale ? » Il parlait de son manteau.

« Et l’année prochaine elle va en Chine, dit Peggy.

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– Mais Delia… » Delia passait devant eux. « Aimait-elle Pa-trick ? » (Ce que vous, dans votre génération, appeliez aimer, se dit-elle.)

Martin secoua la tête de côté et d’autre, et pinça les lèvres. Il adorait les petites plaisanteries, Peggy s’en souvenait.

« Je ne sais pas… je ne sais pas ce qu’il en est de Delia, dit-il. Il y avait, autrefois, ce qu’elle appelait la Cause. » Il fit une drôle de moue. « Tu sais… l’Irlande… Parnell. As-tu jamais en-tendu parler d’un homme appelé Parnell ?

– Oui. Et Edward ? » ajouta-t-elle. Edward venait d’entrer. Il avait l’air très distingué dans sa simplicité un peu étudiée et consciente.

« Edward… Edward était amoureux. Tu connais certaine-ment cette vieille histoire, Edward et Kitty ?

– Celle qui a épousé… comment s’appelle-t-il donc ?… Lasswade ? murmura Peggy, lorsque Edward passa devant eux.

– Oui, répondit Martin très bas. Kitty s’est mariée avec l’autre, Lasswade. Mais Edward était très amoureux. Et toi », il lui lança un coup d’œil rapide ; elle le glaçait, « bien entendu, tu as ta profession », ajouta-t-il, le regard à terre.

Continuer : partie 3 sur 5