Les Années
Le temps présent
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
La médiocrité de l’univers m’étonne et me révolte 1. C’est tout à fait cela, précisément. Elle continua :… La petitesse de
toutes choses m’emplit de dégoût… 2. Elle leva les yeux. On lui marchait sur les pieds… La pauvreté des êtres humains
m’anéantit3. Elle referma le livre et le remit sur l’étagère.
Précisément, répéta-t-elle.
Elle tourna la montre sur son poignet pour la consulter à la dérobée. L’heure s’avançait. Une heure se compose de soixante minutes, se dit-elle, deux heures font cent vingt minutes ; elle répéta : Deux heures font cent vingt minutes, combien en ai-je encore à attendre ici ? Pourrait-elle s’en aller déjà ? Elle aperçut Eleanor qui lui faisait signe. Elle remit le livre sur l’étagère et al-la rejoindre sa tante.
1 En français dans le texte. (N. d. T.)
2 En français dans le texte. (N. d. T.)
3 En français dans le texte. (N. d. T.)
– 401 –
« Allons viens, Peggy, viens nous parler, dit Eleanor en lui faisant signe.
– Savez-vous l’heure qu’il est ? » fit Peggy en s’avançant. – Elle indiqua sa montre. « Ne croyez-vous pas qu’il serait temps de partir ?
– J’avais oublié l’heure », dit Eleanor.
Peggy, à côté d’elle, protesta :
« Mais vous serez éreintée demain », fit-elle.
North la prit à partie : « Voilà le docteur qui reparaît. La santé, la santé ! La santé n’est pas une fin en soi », s’écria-t-il en regardant sa sœur.
Elle ne fit aucune attention à lui.
« Pensez-vous rester jusqu’à ce que tout le monde parte ? demanda-t-elle à Eleanor. Ça va durer toute la nuit. » Elle re-gardait les couples qui serpentaient et évoluaient en cercles au bruit du gramophone, semblable à celui d’un animal mourant dans une lente mais délicieuse angoisse.
« Nous nous amusons, dit Eleanor. Viens t’amuser avec nous. »
Elle indiqua le parquet, à côté d’elle, et Peggy s’y laissa tomber. Elle savait ce qu’Eleanor avait envie de lui dire : Re-nonce à méditer, réfléchir, analyser. Jouis du moment présent. Mais le peut-on ? se demanda Peggy, qui ramenait ses jupes au-tour de ses pieds en s’asseyant. Eleanor se pencha et lui tapa sur l’épaule.
« Je veux que tu m’expliques ce que signifient les rêves, dit-elle, l’attirant dans la conversation, à cause de son air sombre. Puisque tu es docteur, tu connais tout cela. »
– 402 –
Peggy se mit à rire. Encore une de ces questions d’Eleanor : Deux et deux font-ils quatre ? – et quelle est la nature de l’univers ?
« Je ne veux pas parler exactement des rêves, continua Eleanor, mais des sensations – ces sensations qui vous viennent lorsqu’on dort ?
– Ma chère Nell, répondit Peggy en levant la tête, combien de fois vous l’ai-je fait observer ? Les médecins n’en savent pas très long sur ce qui concerne le corps, mais ils ignorent tout ce qui a trait à l’esprit. » Elle baissa encore une fois la tête.
« J’ai toujours dit que c’étaient des farceurs ! s’écria North.
– Quel dommage ! fit Eleanor. J’espérais que tu pourrais m’expliquer… » Elle se pencha. Elle avait la joue rouge. Peggy s’en aperçut et remarqua l’excitation de sa tante, mais quelle raison y avait-il de s’exciter ?
« Expliquer… quoi donc ?
– Oh ! rien », fit Eleanor. Bon, voilà que je l’ai froissée, se dit Peggy.
Elle la regarda. Les yeux d’Eleanor étaient brillants, ses joues animées, ou bien cela venait-il du hâle, pris dans son voyage aux Indes ? Une petite veine ressortait sur son front, mais quelle raison y avait-il de s’exciter ? Peggy s’appuya au mur. De l’endroit où elle était assise, par terre, elle avait une vue assez drôle des pieds des gens ; pieds qui se dirigeaient ici, pieds qui se dirigeaient là ; souliers vernis, souliers de satin, bas et chaussettes de soie. Ils dansaient avec rythme, avec insistance, sur un air de fox-trot qui semblait répéter sans arrêt : Songez-vous au cocktail, songez-vous au thé ! Il m’a dit ça, il m’a dit ça… Des voix passaient au-dessus de sa tête. De drôles de bouffées de conversations incohérentes lui parvenaient… Dans le Norfolk où mon beau-frère a un bateau… Oh ! un fiasco complet, oui, je suis de votre avis… Les gens disent des bêtises dans les soirées.
– 403 –
À côté d’elle Maggie parlait ; North parlait ; Eleanor parlait. Tout à coup, Eleanor tendit la main.
« Voilà René, dit-elle, René que je ne vois jamais, René que j’adore… Venez bavarder avec nous, René. » Une paire de sou-liers vernis traversa le champ de vision de Peggy et s’arrêta de-vant elle. René s’assit à côté d’Eleanor. Peggy apercevait tout juste la ligne de son profil ; le grand nez, la joue maigre. Et la musique continuait à faire tourner la meule. Songez-vous au cocktail, songez-vous au thé ? Il m’a dit ça, il m’a dit ça ; et les couples passaient en dansant. Mais le petit groupe assis sur les sièges, au-dessus de Peggy, bavardait et riait.
« Je sais que vous serez de mon avis… », fit Eleanor. À tra-vers ses paupières à demi fermées, Peggy, lorsque René se tour-na vers Eleanor, aperçut le grand nez, la joue maigre et observa les ongles, coupés très court.
« Cela dépend de ce que vous disiez…, répondit René.
– Que disions-nous ? » Eleanor réfléchit.
Elle a sans doute oublié, pensa Peggy.
« … Que les choses se sont améliorées, fit la voix d’Eleanor.
– Depuis que vous étiez jeune fille ? » Peggy crut recon-naître la voix de Maggie.
Des paroles qui semblaient sortir d’une jupe ornée d’un nœud rose sur l’ourlet s’interposèrent… « Je me demande pour-quoi, mais la chaleur m’affecte beaucoup moins qu’autrefois… » Peggy leva les yeux. Il y avait quinze nœuds roses soigneuse-ment cousus sur la jupe, et n’était-ce pas, au-dessus, la petite tête de mouton de Miriam Parrish avec son air de sainte ?
« J’allais dire que nous nous sommes transformés, disait Eleanor. Nous sommes plus heureux… plus libres… »
– 404 –
Qu’entend-elle par bonheur… par liberté ? se demanda Peggy, s’appuyant de nouveau contre le mur.
« Prenez, par exemple, René et Maggie », dit Eleanor. Elle s’arrêta, puis ajouta : « Vous souvenez-vous, René, de la soirée de l’attaque aérienne ? Lorsque j’ai rencontré Nicolas pour la première fois… Nous étions installés dans la cave… En descen-dant, je me disais : Voilà un mariage heureux… »
Elle s’arrêta de nouveau. Peggy lui vit poser la main sur le genou de René.
« … Je me disais : Si j’avais connu René dans mon jeune temps… » Eleanor s’interrompit. Veut-elle dire qu’elle se serait éprise de lui ? se demanda Peggy. De nouveau la musique s’interposa… il m’a dit ça, il m’a dit ça… Puis la voix d’Eleanor reprit :
« Non, jamais… jamais… » Déclarait-elle que jamais elle n’avait aimé personne ni désiré se marier ? On se mit à rire, puis North observa :
« Vous avez l’air d’une jeune fille de dix-huit ans !
– Et il me semble avoir cet âge ! » s’écria Eleanor. Mais demain tu seras lamentable, se dit Peggy en la regardant. Sa tante avait la figure rouge, et des veines ressortaient sur son front.
« J’ai l’impression… », Eleanor hésitait, « … d’avoir été dans un autre monde, si heureuse !
– Allons, allons, Eleanor », fit René.
Je pensais bien qu’il dirait ça, songea Peggy avec une étrange satisfaction. Il était assis de l’autre côté des genoux de sa tante, et Peggy apercevait son profil. Les Français sont lo-giques, se disait-elle, raisonnables, cependant pourquoi ne pas permettre à Eleanor d’avoir son petit émoi, si ça lui fait plaisir ?
– 405 –
« Allons, allons, qu’est-ce que vous entendez par là ? » de-mandait Eleanor. Elle était penchée en avant et levait la main, comme si elle désirait le faire parler.
« Vous songez toujours à un autre monde, dit-il, pourquoi pas à celui-ci ?
– Mais je pense à ce monde-ci, heureuse en ce monde – heureuse avec des êtres vivants ! » Elle agita la main comme pour englober toute la réunion si mélangée, les jeunes, les vieux, les danseurs, les causeurs ; Miriam avec ses nœuds roses, et l’Hindou sous son turban. Peggy se laissa aller contre le mur. Heureuse en ce monde, songeait-elle, heureuse avec des êtres vivants !
La musique s’arrêta. Le jeune homme qui mettait les disques sur le gramophone était parti. Les couples se séparèrent et s’avancèrent vers la porte, pour sortir. Ils allaient peut-être se restaurer, se déverser dans le jardin du fond et s’asseoir sur des chaises dures, pleines de suie. La musique qui avait creusé des sillons dans l’esprit de Peggy s’était tue. Il y avait une accalmie, un silence. On entendait dans le lointain les bruits de la nuit de Londres ; un klaxon résonna ; une sirène se lamenta sur le fleuve. Ces sons distants représentaient d’autres mondes, indif-férents à celui-ci, où des gens triment et se rongent, au cœur des ténèbres, dans les profondeurs de la nuit, et Peggy se répéta les paroles d’Eleanor : Heureuse en ce monde, heureuse avec des êtres vivants ! Mais comment être heureux dans un monde qui éclate de misère ? Sur chaque affiche, à tous les coins de rue on voit la mort, ou pire – tyrannie, brutalité, torture, déclin de la civilisation, fin de la liberté. Nous, ici, songea-t-elle, ne faisons que nous abriter sous une feuille qui sera détruite. Et Eleanor prétend que le monde s’améliore, parce que, entre tous ces mil-lions d’humains, deux sont heureux. Les yeux de Peggy se fixè-rent sur le parquet, vide à présent, à l’exception d’un lambeau de mousseline, qui traînait à terre, provenant d’une robe déchi-rée. Mais pourquoi est-ce que je remarque tout ? se dit-elle. Elle
– 406 – changea de position. Pourquoi cette obligation de réfléchir ? Elle ne voulait plus penser. Elle aurait aimé que des stores, semblables à ceux des compartiments de chemin de fer, vien-nent lui masquer la lumière, lui mettre un capuchon sur l’esprit. Ce store bleu qu’on tire en voyage la nuit. Réfléchir est un tour-ment ; pourquoi n’y pas renoncer, aller à la dérive, rêvasser ? Mais la misère du monde m’oblige à réfléchir. Ou bien était-ce de la pose ? Ne se plaçait-elle pas elle-même dans l’attitude avantageuse de celle qui montre du doigt son cœur saignant : qui partage toutes les misères de la terre, quand, en fait, elle n’aimait pas ses semblables ? Et elle revit un trottoir plaqué de rubis, les visages massés à la porte d’un cinéma : visages apa-thiques, passifs ; visages de gens drogués par des plaisirs sans valeur, qui n’ont même pas le courage d’être eux-mêmes, mais qui se parent, se copient, font semblant. Et ici, dans ce salon, songea-t-elle, les yeux fixés sur un couple… Mais je ne veux plus penser, se dit-elle encore, elle obligerait son cerveau à se vider, et elle se reposerait, se laisserait aller, accepterait avec calme et tolérance ce qui adviendrait.
Elle écouta. Des bribes de conversation lui arrivaient d’en haut… « Les appartements de Highgate ont des salles de bains… votre mère… Digby… Oui, Crosby vit encore… » C’étaient des commérages de famille qui leur faisaient plaisir. Mais comment cela m’amuserait-il ? se dit-elle. Elle était trop lasse ; elle res-sentait comme un tiraillement autour de ses yeux, un anneau lui enserrait la tête. Elle chercha à s’imaginer qu’elle était dans l’obscurité d’une campagne. Mais c’était impossible. On riait. Elle ouvrit les yeux, exaspérée par ces rires.
C’était René. Il tenait à la main une feuille de papier. Sa tête était rejetée en arrière ; sa bouche grande ouverte. Il en sor-tait un son : ha, ha, ha ! C’est ça le rire, se dit-elle. Voilà le bruit que font les gens quand ils s’amusent.
Elle observa René. Ses propres muscles se contractèrent involontairement. Elle ne put s’empêcher de rire, elle aussi. Elle
– 407 – tendit la main et René lui donna le feuillet. Il était plié, on jouait aux petits papiers. Chacun avait fait sa part d’un dessin. Au haut se trouvait une tête de femme qui ressemblait à la reine Alexan-dra, avec une touffe de cheveux frisés ; puis venaient un cou d’oiseau, le corps d’un tigre, et de grosses pattes d’éléphant re-vêtues de pantalons d’enfant complétaient l’image.
« C’est moi qui ai dessiné ça – voyez-vous ça », et René montrait les pattes d’où pendait un long ruban. Peggy riait, riait ; c’était plus fort qu’elle.
« Le visage qui a présidé au lancement d’un millier de na-vires », dit North indiquant une autre partie du monstre. Ils se remirent tous à rire. Peggy s’arrêta, cessa de grimacer. Mais ce rire avait eu sur elle un effet étrange. Il l’avait détendue, élargie. Elle sentait, ou plutôt elle voyait, non un endroit, mais un état d’âme plein de rire vrai, de bonheur véritable, et cette fraction d’univers formait un tout, complet et libre. Mais comment ex-primer cela ?
« Voyez… », dit-elle, cherchant à exprimer quelque chose qui lui paraissait très important, à propos de ce monde renfer-mant des êtres complets, des êtres libres… Mais les autres riaient ; elle était sérieuse. « Voyez… », reprit-elle…
Eleanor s’arrêta de rire. « Peggy veut nous parler », fit-elle. Les autres se turent, mais au mauvais moment. Mise au pied du mur, elle n’avait plus rien à leur dire, et cependant elle s’y sen-tait forcée.
« Voyez, fit-elle de nouveau, vous êtes tous là à vous occu-per de North. » Celui-ci la regarda, surpris.
Ce n’était pas cela qu’elle avait compté dire, mais mainte-nant il lui fallait continuer puisqu’elle avait commencé. Les autres la dévisageaient, bouche bée, comme autant d’oiseaux au bec ouvert, tandis qu’elle poursuivait.
– 408 –
« … Comment vivra-t-il ? Où vivra-t-il ? À quoi bon, dans quel but dites-vous cela ? »
Elle regarda son frère. Elle était possédée par un sentiment d’animosité. Il continuait à sourire, mais ce sourire s’effaça de-vant le regard de sa sœur.
« À quoi bon ? dit-elle en le dévisageant. Tu te marieras. Tu auras des enfants. Que feras-tu alors ? gagner de l’argent. Écrire de petits bouquins pour gagner de l’argent… »
Elle s’y prenait mal. Elle avait voulu parler d’une façon gé-nérale, et voilà qu’elle faisait des personnalités ; il ne lui restait plus qu’à continuer, à patauger.
« Tu écriras un petit livre, et puis un second, fit-elle mé-chamment, au lieu de vivre… de vivre d’une tout autre façon. »
Elle se tut. La vision subsistait. Mais elle ne l’avait pas sai-sie. Elle n’avait détaché qu’un léger fragment de ce qu’elle vou-lait exprimer et son frère était vexé. Cependant la chose qu’elle avait vue, la chose qu’elle n’avait pas dite, flottait encore devant elle. Mais, alors que d’une secousse elle se rejetait en arrière contre le mur, elle se sentit délivrée d’une vague oppression ; son cœur battit à grands coups, les veines se gonflèrent sur son front. Si elle n’avait rien expliqué, du moins avait-elle essayé. Elle pouvait se reposer à présent, s’imaginer bien loin, à la cam-pagne, à l’abri de leurs railleries qui, là, ne pouvaient la blesser. Les yeux mi-clos, elle se crut sur une terrasse, le soir ; une chouette passait et repassait ; son aile blanche ressortait sur la haie sombre ; elle entendait les paysans chanter, et un bruit de roues sur la route.
Puis, graduellement, de brumeux tout redevint précis ; elle vit, en face d’elle, la ligne de la bibliothèque, le lambeau de mousseline sur le parquet, et deux grands pieds, chaussés de souliers, si étroits qu’ils laissaient deviner les cors, s’arrêtèrent devant elle.
– 409 –
Pendant un moment, personne ne bougea, personne ne parla. Peggy restait immobile. Elle n’avait pas plus envie de bouger que de parler. Elle désirait se reposer, être soutenue, rê-vasser. Elle se sentait très lasse. Puis d’autres pieds s’arrêtèrent et l’ourlet d’une robe noire.
« Ne descendez-vous pas souper ? » demanda une petite voix gloussante.
Peggy leva les yeux. C’était sa tante Milly accompagnée de son mari.
« Le souper est en bas, ajouta Hugh. Le souper est en bas. » Ils s’éloignèrent.
« Comme ils ont pris l’air prospère, dit la voix de North, qui se moquait d’eux.
– Oh ! mais ils sont si gentils avec les gens… », dit Eleanor d’un ton de protestation.
Encore le sens de la famille, songea Peggy. Puis le genou contre lequel elle s’abritait remua.
« Il faut y aller », dit Eleanor.
Attendez, attendez, avait envie d’implorer Peggy. Elle vou-lait lui poser une question, ajouter quelques commentaires à sa sortie d’un peu plus tôt puisque personne ne l’avait attaquée, personne ne s’était moqué d’elle. Mais c’était inutile, les genoux se redressèrent, le manteau rouge se déploya, Eleanor s’était le-vée ; elle cherchait son sac ou son mouchoir, elle fouilla les coussins du fauteuil. Comme d’habitude elle venait de perdre quelque chose.
Elle s’excusa : « Je suis désolée d’être une vieille étour-die. » Elle secoua les coussins, des pièces roulèrent à terre, l’une d’elles, à travers le tapis, atteignit une paire de souliers d’argent et tomba à plat.
– 410 –
« Voilà ! s’écria Eleanor. Voilà !… Mais c’est Kitty, n’est-ce pas ? » s’écria-t-elle.
Peggy leva la tête. Une vieille dame fort belle, aux boucles blanches ornées d’un objet brillant, se tenait sur le seuil, comme si elle venait d’entrer et cherchait la maîtresse de maison ab-sente. C’est à ses pieds que la pièce de monnaie venait de tom-ber.
« Kitty ! » répéta Eleanor. Elle s’avança vers elle, les mains tendues. Tous se levèrent. Peggy se leva. Oui, c’était fini ; c’était détruit, elle le sentait. À peine avait-on édifié une chose, qu’elle se brisait… Elle éprouva un sentiment de désolation. Et ensuite il faut ramasser les morceaux, en faire une chose nouvelle, diffé-rente, se dit-elle en traversant le salon pour rejoindre l’étranger qu’elle appelait Brown et dont le vrai nom était Nicolas Pom-jalowsky.
« Quelle est donc cette dame, lui demanda Nicolas, qui entre dans une pièce comme si le monde entier lui appartenait ?
– C’est Kitty Lasswade. »
Kitty, qui se trouvait dans la porte, leur bloquait le passage.
« Je crains d’être très en retard, mais j’étais au ballet », di-sait-elle de sa voix nette, autoritaire.
N’est-ce pas Kitty ? se demanda North en la regardant. Elle était de ces vieilles dames bien campées, assez masculines et qu’il trouvait vaguement antipathiques. Il crut se rappeler qu’elle était la femme d’un gouverneur, ou peut-être du vice-roi des Indes ? À la voir là, on se l’imaginait facilement faisant les honneurs d’une demeure officielle. « Mettez-vous ici, mettez-vous là, et vous, jeune homme, j’espère que vous prenez beau-coup d’exercice ? » Il connaissait le type. Elle avait le nez droit et court, et des yeux bleus très écartés. Elle avait dû paraître fort brillante dans les années 80, se dit-il, en costume d’amazone ajusté, avec un petit chapeau garni d’une plume de coq, et avait
– 411 – eu sans doute un roman avec un aide de camp avant de s’établir, devenir autoritaire et raconter des anecdotes sur son passé. North écouta ; elle disait :
« Ah ! mais, il n’arrive pas à la cheville de Nijinski ! »
Il s’attendait à une phrase de ce genre. Il examina les livres de la bibliothèque. Il en prit un et le tint à l’envers. Les paroles provocantes de Peggy lui revinrent à l’esprit : Un petit livre, et puis un second. Elles l’avaient blessé, beaucoup plus que ne le justifiait leur sens apparent. Peggy s’était tournée vers lui avec une telle violence, comme si elle le méprisait ; elle avait semblé sur le point de fondre en larmes. Il ouvrit le livre. C’était du la-tin. Il en détacha une phrase et la laissa flotter dans son esprit. Les mots s’étalaient, magnifiques, mais dénués de sens. Cepen-dant ils formaient un motif – nox est perpetua una dormienda. Il se souvint de la remarque de son professeur : « Notez le long mot qui termine la phrase. » Ici, les mots flottaient, et lorsqu’ils furent sur le point de livrer leur sens, un mouvement se produi-sit à la porte. Le vieux Patrick arrivait en se dandinant, il offrit le bras, galamment, à la veuve du gouverneur général et tous les deux descendirent l’escalier avec un drôle d’air d’antique céré-monial. Les autres leur emboîtèrent le pas. La jeune génération qui suit dans le silence de l’ancienne, se dit North en remettant le livre à sa place pour rejoindre sa famille. Seulement ils n’étaient pas si jeunes que ça ; Peggy – des cheveux blancs ap-paraissaient sur la tête de Peggy –, elle devait avoir dans les trente-sept, trente-huit ans ?
« T’amuses-tu, Peg ? » lui demanda-t-il, lorsqu’ils se re-trouvèrent un peu en arrière des autres. Il éprouvait une vague hostilité contre elle. Elle lui paraissait amère, désillusionnée : qui critiquait tout le monde et lui en particulier.
Ils entendirent Lady Lasswade clamer de sa voix joviale qui portait loin : « Passez devant, Patrick, ces escaliers ne sont pas adaptés… » Elle s’interrompit pour avancer une jambe sans doute rhumatisante, puis elle ajouta : « … aux vieilles personnes
– 412 – qui – elle fit une autre pause, le temps de descendre une marche – se sont agenouillées dans l’herbe humide pour tuer les li-maces. »
North regarda Peggy. Il ne s’attendait pas à voir la phrase se terminer ainsi. Mais les veuves de vice-rois, songea-t-il, ont toujours des jardins, et tuent toujours des limaces. Peggy sou-riait aussi. Cependant il se sentait mal à l’aise avec elle. Elle l’avait attaqué. Malgré cela, ils restaient côte à côte.
« As-tu vu le père William Whatney ? dit-elle en se tour-nant vers lui.
– Non ! s’écria-t-il. Vit-il encore ? Ce vieux phoque blanc avec des favoris ?
– Oui, c’est lui », répondit-elle.
Un vieillard en gilet blanc se tenait sur le seuil.
« La vieille tortue », fit North. Il leur fallait revenir à leur jargon de gosses, leurs souvenirs d’enfance, pour masquer la distance qui les séparait, leur hostilité.
« Tu te souviens…
– Du soir où on s’est fait attraper ? dit-elle. Quand j’étais descendue de ma fenêtre le long d’une corde.
– Et que nous avons pique-niqué au camp romain.
– Nous n’aurions jamais été découverts si cet horrible petit chenapan ne nous avait pas dénoncés, dit-elle en descendant une marche.
– Un vilain moineau aux yeux rouges », fit North.
Ils ne trouvaient plus rien à se dire, bloqués l’un près de l’autre, attendant que les autres descendent. Et, autrefois, dans le grenier aux pommes, ou se promenant de long en large près
– 413 – des buissons de roses, il lui lisait les poèmes qu’il composait. Aujourd’hui ils ne trouvaient plus rien à se dire.
« Perry ! » s’écria-t-il, car tandis qu’il descendait une marche, North se rappela soudain le nom du gamin aux yeux rouges qui les avait vus rentrer ce matin-là et qui s’était empres-sé de rapporter.
« Alfred », ajouta Peggy.
Elle se souvenait encore de certains faits le concernant ; quelque chose de très profond leur restait en commun, c’est pourquoi, songeait-elle, elle l’avait blessé en disant devant les autres qu’il écrivait de « petits livres ». C’était leur passé qui condamnait le présent. Il lui lança un coup d’œil.
Satanées femmes, elles sont si dures, si dépourvues d’imagination ! Maudit soit leur esprit mesquin. À quoi leur éducation les conduit-elles ? Peggy n’en est que plus portée à critiquer, à censurer. La vieille Eleanor avec son manque de suite dans les idées, ses maladresses, vaut dix fois plus. Peggy n’est ni d’un côté ni de l’autre, pas plus à la mode que démodée, se dit-il en la regardant.
Elle sentit les yeux de North se poser sur elle, puis se dé-tourner. Sûrement il trouvait à redire ? Était-ce à ses mains ? à sa robe ? Non, c’était parce qu’elle l’avait critiqué. Oui, se dit-elle en descendant une autre marche, je vais être fustigée, il va se venger parce que j’ai prétendu qu’il écrirait de « petits livres ». La réponse mettra dix à quinze minutes à venir ; et puis ce sera quelque chose à côté, mais de désagréable – de très dé-sagréable. La vanité masculine est incommensurable. Elle at-tendit. Il la regarda de nouveau. Maintenant il me compare à la jeune fille avec qui je l’ai vu bavarder ; et elle revit le ravissant visage, si dur. Il sera lié à une fille aux lèvres rouges et devien-dra un esclave. Il s’y sent obligé, et moi je ne peux pas. J’éprouve en permanence un sentiment de culpabilité ; je le paierai, je le paierai, je me répétais cela même dans le camp ro-
– 414 – main. Elle ne voulait pas d’enfants, et lui produirait des petits Gibbs, et encore des petits Gibbs, songeait-elle, les yeux fixés sur la porte d’un bureau d’avocat – à moins que sa femme ne le lâche à la fin de l’année pour suivre un autre homme… Elle re-marqua le nom de l’avocat : Alridge. Mais je ne veux plus pren-dre de notes, je veux m’amuser, se dit-elle soudain. Elle posa sa main sur le bras de son frère.
« As-tu rencontré quelqu’un de distrayant ? » lui demanda-t-elle.
Il devina qu’elle l’avait aperçu en compagnie de sa dan-seuse.
« Une jeune fille, fit-il brièvement.
– C’est ce que j’ai vu », répondit-elle.
Elle détourna les yeux.
« Je l’ai trouvée ravissante, fit-elle, observant avec soin la gravure en couleur d’un oiseau au long bec, accrochée au mur de l’escalier.
– Veux-tu que je t’amène cette jeune fille ? » dit-il.
Il se souciait donc de son opinion. Elle avait laissé sa main posée sur le bras de North. Une impression de dureté, de rai-deur, sous la manche, le contact avec la chair, lui fit sentir à quel point les humains sont proches et cependant éloignés, si bien qu’en voulant aider, on blesse, mais que l’on n’en dépend pas moins les uns des autres. Et tout cela produisit en elle un tel tumulte de sensations, qu’elle eut peine à s’empêcher de crier : « North ! North ! North ! » Mais il ne faut pas que je recom-mence à me rendre ridicule, se dit-elle.
« N’importe quel jour après six heures », fit-elle à haute voix, appliquée à descendre une autre marche. Ils parvenaient au bas de l’escalier.
– 415 –
Un grondement de voix résonnait derrière la porte de la salle du souper. Peggy retira son bras. La porte s’ouvrit soudain.
« Des cuillers ! des cuillers ! » criait Delia. Elle levait les bras au ciel d’un geste éloquent, comme si elle déclamait encore devant quelqu’un demeuré dans la pièce. Elle aperçut son ne-veu. « Sois un ange, North, et apporte-moi des cuillers, s’écria-t-elle en lui tendant les mains.
– Des cuillers pour la veuve du gouverneur général ! » s’écria North. Il la copiait, imitant son geste dramatique.
« Dans la cuisine, au sous-sol », et Delia agita le bras dans la direction de l’escalier de service. Elle s’empara de la main de Peggy. « Viens, Peggy, viens, on se met à table. » Elle se précipi-ta dans la pièce où l’on soupait. La salle était envahie. Les gens s’asseyaient par terre, sur des chaises, des tabourets de bureau. Les longues tables des employés, celles, toutes petites, de leurs machines à écrire, avaient été réquisitionnées. Elles étaient se-mées de fleurs, enguirlandées de fleurs : œillets, roses, margue-rites, lancées pêle-mêle. « Assieds-toi par terre, n’importe où. » Delia commandait, agitait la main, au petit bonheur.
« Les cuillers vont arriver, dit-elle à Lady Lasswade qui bu-vait son bouillon dans un bol.
– Mais je n’en veux pas », répondit Kitty. Elle pencha son bol et se mit à boire.
« Pas toi, mais d’autres personnes en désirent. »
North apporta une poignée de cuillers. Delia les lui prit des mains et cria en les brandissant :
« Qui veut une cuiller ? Qui n’en veut pas ? » Certains s’en servent et d’autres s’en passent, se dit-elle.
– 416 –
Les personnes dans son genre s’en passaient, les autres – les Anglais – s’en servaient. Toute sa vie, Delia avait fait ces dis-tinctions.
« Une cuiller ! Une cuiller ! » répétait-elle, promenant un regard complaisant sur la salle encombrée.
Elle constata la diversité des gens qui s’y trouvaient réunis. Elle avait toujours souhaité ce mélange, aspiré à supprimer les absurdes conventions de l’existence anglaise. Ce soir, elle avait abouti, lui semblait-il. Elle voyait là des nobles et des gens du commun, les uns en grande toilette, les autres en vêtements or-dinaires ; certains buvaient à même leur bol, et les autres atten-daient une cuiller en laissant refroidir leur bouillon. Son mari leva les yeux :
« Une cuiller pour moi », lui dit-il.
Elle fronça les sourcils. Pour la millième fois il brisait son rêve. Elle avait cru épouser un farouche rebelle, et elle était tombée sur un gentilhomme campagnard, on ne peut plus res-pectueux de son roi, et admirateur de l’Empire. Elle s’était ma-riée, un peu à cause de ce corps magnifique qu’il conservait en-core à présent. « Une cuiller pour ton oncle », fit-elle d’un ton sec, en passant toute la poignée à North. Puis elle s’assit à côté de Kitty qui engloutissait son bouillon, à la manière d’un enfant dans une fête scolaire, et qui déposa ensuite son bol vide parmi les fleurs.
« Les pauvres fleurs ! » Kitty prit un œillet sur la table et le posa sur ses lèvres. « Elles vont mourir, Delia. Elles ont besoin d’eau.
– Les roses sont très bon marché en ce moment. Deux pence le bouquet dans les charrettes à bras d’Oxford Street. »
Delia s’empara d’une rose rouge et la tint sous la lumière, en sorte qu’elle luisait, veinée, demi-translucide.
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« Quel riche pays que l’Angleterre, dit-elle en remettant la rose sur la table pour prendre son bol.
– C’est ce que je répète toujours, fit Patrick en s’essuyant la bouche. Le seul pays civilisé dans le monde entier, ajouta-t-il.
– Je croyais que nous étions à la veille d’un krach, observa Kitty. Cependant ce soir, à Covent Garden, on aurait eu peine à se le figurer.
– Ah ! c’est parfaitement exact, soupira Patrick, poursui-vant ses pensées. Je regrette d’avoir à le dire, mais nous sommes des sauvages, comparés à vous.
– Il ne sera heureux que lorsqu’on lui aura rendu le châ-teau de Dublin ! fit Delia, agressive.
– Ne jouissez-vous pas de votre liberté ? » demanda Kitty. Elle considérait l’étrange vieillard, dont le visage lui faisait tou-jours penser à une groseille à maquereau poilue. Mais il avait une silhouette magnifique.
Patrick jouait avec son cure-dent : « Il me semble que notre liberté nouvelle est bien pire que l’ancien esclavage », dit-il.
La politique, comme d’habitude, l’argent et la politique, songea North qui les écoutait tandis qu’il distribuait ses der-nières cuillers.
« Vous n’allez pas me raconter que toute cette lutte a été vaine, Patrick ? dit Kitty.
– Venez en Irlande et jugez-en par vous-même, Milady, fit-il, l’air sévère.
– C’est trop tôt… trop tôt pour se rendre compte », observa Delia.
Son mari regardait au loin ; il avait des yeux tristes et inno-cents comme ceux d’un vieux chien dont les journées de chasse
– 418 – sont finies. Mais ils ne pouvaient se fixer longtemps, et ils se po-sèrent sur North, debout derrière eux. « Quel est ce type avec ses cuillers ? demanda-t-il.
– North, répondit Delia. Viens t’asseoir à côté de nous, North.
– Bonsoir, monsieur », fit Patrick. Il l’avait déjà vu, mais ne s’en souvenait plus.
Kitty se retourna brusquement : « Comment, c’est le fils de Morris ? » Elle lui serra la main avec cordialité. North s’assit et but une gorgée de bouillon.
« Il revient d’Afrique. Il avait une ferme là-bas, fit Delia.
– Et quelle impression avez-vous de notre vieux pays ? lui demanda Patrick, se penchant vers lui, plein d’aménité.
– Très encombré », répondit North qui promena son re-gard autour de la salle avant d’ajouter : « Chacun de vous parle argent et politique. » Il avait adopté cette phrase et la répétait pour la vingtième fois.
« Vous étiez en Afrique ? Et qu’est-ce qui vous a fait renon-cer à votre ferme ? » demanda Lady Lasswade. Elle l’examinait bien en face, et parlait exactement comme il s’y attendait : d’un ton trop impérieux pour lui plaire. En quoi cela vous regarde-t-il, ma bonne dame ? songea-t-il tout en répondant :
« J’en avais assez.
– Et moi j’aurais donné n’importe quoi pour m’occuper d’une ferme », s’écria-t-elle. Cela ne cadre pas précisément avec le reste, se dit North. Ses yeux non plus. Elle ferait mieux de porter un lorgnon.
« Seulement dans ma jeunesse, ajouta-t-elle d’un ton assez farouche, ce n’était pas permis. » Elle avait des mains courtes, à la peau rugueuse ; mais North se rappela qu’elle jardinait…
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« Non, et je suis persuadé, dit Patrick, martelant la table avec sa fourchette, que nous serions tous très, très heureux de revenir aux choses telles qu’elles étaient. Qu’est-ce que la guerre nous a apporté ? Elle m’a ruiné, quant à moi. »
Il dodelinait de la tête, avec une tolérance mélancolique.
« Je suis désolée de l’apprendre, dit Kitty. Mais en ce qui me concerne, les jours d’autrefois étaient de mauvais jours, mé-chants, cruels… » Ses yeux devenaient bleus sous l’influence de la passion.
Et l’aventure avec l’aide de camp, le chapeau orné d’une plume de coq ? se demandait North.
« N’es-tu pas de mon avis, Delia ? » et Kitty se tourna vers sa cousine.
Mais Delia parlait à quelqu’un, assis non loin, à la table voisine, et elle exagérait l’accent chantant irlandais. Comme si je ne connaissais pas déjà cette salle ! songeait Kitty ; une réunion, des discussions, à quel sujet ? La force…
Patrick interrompit le cours de ces pensées. Il lui tapota la main avec sa grande patte et observa : « Voici un autre exemple de ce que je vous disais : ces dames, à présent qu’elles ont obte-nu le vote, s’en trouvent-elles mieux ? »
Kitty prit un air farouche, puis le moment d’après elle sou-rit.
« Ne discutons pas, mon vieil ami, dit-elle en lui donnant une petite tape sur la main.
– Et c’est la même chose pour les Irlandais », continua-t-il. North sentit que tout le cercle des idées familières y passerait. Patrick s’y obstinait, comme un vieux cheval au souffle court. « Ils seraient heureux de revenir à l’Empire britannique. Je vous l’affirme. Je sors d’une famille, dit-il à North, qui a servi son pays et son roi pendant trois cents…
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– Des colons anglais », fit Delia, d’un ton assez bref. Et elle revint à son bouillon. C’est leur sujet de querelle quand ils sont seuls, songea North.
« Nous avons vécu trois cents ans dans le pays, poursuivit Patrick, piétinant en rond, la main posée sur le bras de North, et ce qui frappe le vieux bonhomme que je suis, le vieil encroûté…
– C’est absurde, Patrick, intervint Delia, je ne t’ai jamais vu l’air plus jeune. On te donnerait cinquante ans ; n’est-ce pas North ? »
Mais Patrick secouait la tête.
« Je ne reverrai pas mes soixante-dix ans, fit-il simple-ment. Mais ce qui frappe un vieux bonhomme comme moi, re-prit-il en donnant de petits coups sur le bras de North, c’est qu’avec beaucoup de bons sentiments », il hocha la tête d’un air un peu vague, dans la direction d’une affiche épinglée au mur, « et de jolies choses autour de soi… », il faisait peut-être allu-sion aux fleurs, mais sa tête donnait de petites secousses invo-lontaires pendant qu’il parlait, « pourquoi ces gens veulent-ils s’entre-tuer ? Je ne fais partie d’aucune société ; je ne signe au-cun de ces… comment appelez-vous ça », il montra du doigt l’affiche, « de ces manifestes, je vais simplement trouver mon ami Mike, ou peut-être Pat ; ils sont tous de bons amis à moi et nous… »
Il se pencha pour s’étreindre un pied.
« Mon Dieu, ces souliers ! fit-il.
– Trop serrés, fit Kitty. Envoyez-les promener. »
Pourquoi avait-on amené là ce pauvre diable, chaussé de souliers trop étroits ? Il s’adressait visiblement à ses chiens. À cet instant, alors qu’il levait les yeux, comme à la recherche du fil de son discours, il avait une expression qui rappelait celle du chasseur voyant un vol d’oiseaux s’élever en demi-cercle sur le
– 421 – vaste marais vert. Mais les oiseaux étaient hors de portée, Pa-trick ne se rappelait plus où il en était resté. « … Nous discu-tons, dit-il, autour d’une table. » Son regard devint doux et vide, comme si on avait coupé un moteur, et son esprit dériva en si-lence.
« Les Anglais discutent eux aussi », déclara North à tout hasard. Patrick acquiesça de la tête et examina vaguement un groupe de jeunes gens. Mais il ne s’intéressait pas à ce que di-saient les autres. Son esprit ne pouvait plus dépasser sa limite. Son corps conservait ses admirables proportions, mais son in-telligence était touchée par l’âge. Il répétait sans cesse la même chose, puis quand il cessait de parler, il se curait les dents et demeurait le regard fixé devant lui. À présent, il était assis, il te-nait une fleur entre le pouce et l’index, d’un geste lâche, sans la regarder, comme si son esprit partait à la dérive… Mais Delia s’interposa :
« Il faut que North aille rejoindre ses amis et leur parler », dit-elle. Comme beaucoup de femmes, elle s’aperçoit quand son mari devient ennuyeux, songea North en se levant.
« N’attends pas qu’on te présente. » Delia agita la main. « Fais exactement ce qui te plaît, ce que tu as envie de faire. » Son mari lui fit écho en frappant sur la table avec sa fleur.
North fut content de s’éloigner. Mais où irait-il ? En regar-dant autour de lui, il se sentit de nouveau un étranger. Tous les gens se connaissaient. Ils s’appelaient par leurs prénoms, leurs surnoms. North se trouvait à côté d’un petit groupe de jeunes gens et de jeunes filles. Chacun faisait partie d’un groupe. North s’en rendit compte ; il écoutait un peu à l’écart. Il voulait savoir ce qui se disait sans être attiré dans la conversation. Il prêta l’oreille. On discutait. Politique et argent, se dit-il, argent et po-litique. Cette phrase était commode. Mais il ne comprenait pas la discussion, déjà très chaude. Je ne me suis jamais senti si
– 422 – seul, songea-t-il. La vieille banalité de la solitude au milieu d’une foule est bien vraie ; car les collines et les arbres vous ac-cueillent tandis que les humains vous rejettent. Il se détourna et fit semblant de lire la description d’une propriété attrayante, sise à Bexhill, placard que Patrick avait pris pour un manifeste. North lut : « Eau courante dans toutes les chambres. » Des lambeaux de phrases lui parvenaient ; il reconnaissait telle ou telle tournure de phrase acquise à l’école ou au collège. Ça c’est Oxford, ça c’est Harrow, se disait-il et il retrouvait les petites plaisanteries que l’on fait entre soi sur Jones, le cadet qui a ga-gné le saut en longueur, ou sur le père Foxy, ou autre profes-seur. À entendre ces jeunes gens parler politique, on aurait pu les prendre pour des gamins d’une école préparatoire : « J’ai raison… tu te trompes. » À leur âge, il avait été dans les tran-chées, et vu tuer des hommes. Mais était-ce là une bonne éduca-tion ? Il se balança d’un pied sur l’autre. À leur âge, songeait-il, il se trouvait seul dans une ferme à cent kilomètres de tout Blanc et il surveillait un troupeau de moutons. Mais était-ce là une bonne éducation ? En tout cas, à vaguement entendre leur discussion, à voir leurs gestes, écouter leur argot, North avait l’impression qu’ils se ressemblaient tous. Produits de l’école et de l’université, il les jaugeait du regard par-dessus son épaule. Mais où sont les couteliers, couturières, contremaîtres ? son-geait-il, énumérant les métiers qui commencent par un « c ». Malgré l’orgueil que met Delia à opérer un mélange social, je ne vois ici que docteurs et duchesses. Il promena les yeux autour de lui et examina de nouveau l’affiche en cherchant d’autres mots commençant par « d » – débauchés et désœuvrés !
Il se retourna. Un gentil garçon à la mine fraîche, au nez couvert de taches de rousseur, et vêtu d’un costume de ville, le dévisageait. S’il n’y prenait garde il serait attiré lui aussi. Rien ne serait plus simple que de se joindre à une société, de signer ce que Patrick appelait un « manifeste ». Mais, il n’approuvait pas qu’on fît partie d’une société, ni qu’on signât un manifeste. Il se replongea dans la propriété attrayante, avec son petit bout de jardin et son eau courante dans toutes les chambres. Les
– 423 – gens se rencontrent, songea-t-il, et font semblant de lire dans des salles louées. L’un d’eux se trouve sur la plate-forme. Il y a le geste d’actionner une pompe, le geste de tordre du linge hu-mide, puis une voix étrangement détachée de la petite silhouette sur la plate-forme, et formidablement amplifiée par le haut-parleur, tonne et crie dans la salle : « Justice ! Liberté ! » Bien entendu, pendant un instant, assis bien serré, parmi d’autres genoux, une onde, un frémissement ému, vous courent sur la peau, mais le lendemain matin, se dit North, lançant encore un coup d’œil à l’affiche de l’agent de location, il ne reste pas une idée, une phrase, capable de nourrir un moineau. Qu’entendent-ils par justice et par liberté, tous ces jeunes gens qui disposent de deux à trois cents livres par an ? Quelque chose ne va pas ; il y a un vide, un hiatus, entre le mot et la réalité. S’ils veulent ré-former le monde, songea North, pourquoi ne pas commencer ici, au centre, par eux-mêmes ? Il tourna les talons et tomba tout droit sur un vieillard en gilet blanc.
« Tiens ! Bonjour ! » fit-il la main tendue.
C’était son oncle Edward. Il ressemblait à un insecte dont l’intérieur a été dévoré, ne laissant que les ailes et la carapace.
« Très heureux de te voir de retour, North, dit Edward lui serrant la main avec chaleur. Très heureux », répéta-t-il. Il était timide, menu et frêle. Son visage paraissait sculpté, gravé par une multitude d’instruments délicats, comme si on l’avait laissé au-dehors par une nuit glacée, et qu’il eût gelé. Il renversait la tête en arrière ainsi qu’un cheval qui ronge son mors ; mais c’était un vieux cheval, un cheval aux yeux bleus, que le mors ne fatiguait plus. Ses gestes lui étaient dictés par l’habitude et non par les sentiments. Qu’a-t-il fait pendant toutes ces années ? se demanda North, tandis qu’ils s’examinaient mutuellement. A-t-il fait éditer Sophocle ? Qu’arriverait-il, si un de ces jours on éditait Sophocle ? Que feraient-ils, tous ces vieux messieurs à la carapace vidée ?
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« Tu as engraissé, dit Edward le dévisageant du haut en bas. Tu as engraissé », répéta-t-il.
Il y avait dans sa manière d’être une subtile déférence. Ed-ward l’érudit rendait hommage à North le soldat. Cependant ils éprouvaient une difficulté à communiquer. Edward semblait marqué d’une empreinte. Il avait conservé quelque chose d’intact, sans se laisser toucher par l’agitation.
« Si nous nous asseyions ? » dit Edward, comme s’il avait l’intention de discuter sérieusement de choses intéressantes. Ils cherchèrent un coin tranquille. Edward n’a pas gaspillé son temps à parler à de vieux chiens de chasse roux et à lever son fusil, songea North, regardant autour de lui, pour voir si par ha-sard la pièce ne recelait pas ce coin tranquille où s’asseoir et dis-cuter. Mais il n’y avait d’inoccupés que deux tabourets de bu-reau, plus loin, à côté d’Eleanor.
Eleanor les aperçut et s’écria : « Oh ! voilà Edward ! Je sais que j’avais quelque chose à lui demander… »
Cette vieille femme impulsive et toquée, qui interrompait ce tête-à-tête avec le professeur, était une vraie bénédiction. Elle tenait un mouchoir à la main.
« J’ai fait un nœud », disait-elle. Oui, le nœud était bien là, à son mouchoir.
« Mais pourquoi l’ai-je noué ? dit-elle, levant les yeux.
– C’est une habitude admirable que de faire un nœud », déclara Edward du ton courtois, haché, qui lui était habituel, en s’asseyant avec un peu de raideur sur la chaise à côté d’Eleanor. « Mais en même temps ce serait souhaitable… » Il se tut. Voilà ce qui me plaît chez lui, songea North, en prenant l’autre siège, il laisse la moitié de ses phrases sans les terminer. Il ne s’est pas soucié de politique ni d’argent, lui.
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« C’était pour me rappeler… », dit Eleanor. Elle toucha son épaisse toison de cheveux blancs, et se tut. North glissa un re-gard vers son oncle. Qu’est-ce qui le rend si calme, lui donne cet air sculpté ? se demanda-t-il, car Edward attendait avec une admirable sérénité que sa sœur eût trouvé l’explication du nœud à son mouchoir. On a l’impression de quelque chose de scellé, d’arrêté, chez lui. Cela provient-il du passé, de la poésie ? Mais pendant que North le dévisageait, Edward souriait à sa sœur.
« Eh bien, Nell ? » lui dit-il. C’était un sourire tranquille, tolérant.
North intervint, car Eleanor continuait à ruminer son his-toire de nœud. « J’ai rencontré un homme au cap de Bonne-Espérance, dit-il, un de vos admirateurs passionnés, oncle Ed-ward. »
Le nom lui revint à l’esprit : « Un certain Arbuthnot.
– R. K. Arbuthnot ? » demanda Edward. Il porta la main à sa tête. Le compliment lui faisait plaisir. Il est vaniteux, suscep-tible, il est… – North lui lança un coup d’œil pour enregistrer une autre impression encore –… il est bien établi. Enduit de ce vernis luisant et uniforme de ceux qui font autorité. Car il est ar-rivé, à présent… à quoi donc ? North ne se rappelait plus exac-tement. Professeur ? Professeur d’université ? Un de ces indivi-dus à l’attitude figée, qui ne se relâchera plus jamais. Cependant Arbuthnot, R. K., avait dit, très ému, qu’il devait plus à Edward qu’à quiconque.
« Il m’a dit qu’il vous devait plus qu’à quiconque », répéta-t-il tout haut.
D’un geste, Edward écarta le compliment, mais il en était ravi. North se rappelait bien cette façon qu’il avait de porter la main à sa tête. Et Eleanor l’appelait « Nigs ». Elle se moquait de lui, et préférait les ratés comme Morris. Elle était assise, son
– 426 – mouchoir à la main, et souriait ironiquement, secrètement, à quelque souvenir.
« Et quels sont tes projets ? demanda Edward. Tu mérites des vacances. »
Son attitude a quelque chose de flatteur, se disait North, c’est celle du maître d’école accueillant son ancien élève gratifié d’une quelconque distinction. Mais c’est sincère. Edward ne dit que ce qu’il pense, songea North, cela aussi est inquiétant. Et tous les deux gardèrent le silence.
Edward se tourna vers Eleanor :
« N’est-ce pas que Delia a réuni ici une assemblée extraor-dinaire ? » dit-il. Assis là, ils observèrent les différents groupes. De ses yeux bleus, limpides, Edward considérait le spectacle avec une bienveillance plutôt sarcastique. À quoi pense-t-il ? se demanda North. Il cache quelque chose derrière ce masque. Quelque chose qui lui a permis de rester en dehors de cette con-fusion. Le passé ? La poésie ? Et North contemplait le profil net, encore plus beau que dans son souvenir.
Il déclara tout à coup : « J’aimerais à rafraîchir un peu mes connaissances classiques. Bien qu’à vrai dire je n’en aie jamais eu beaucoup », ajouta-t-il d’une façon assez absurde, effrayé par le professeur.
Edward ne semblait pas l’écouter. Il levait son lorgnon et le laissait retomber en examinant l’étrange méli-mélo. Sa tête, menton levé, reposait en arrière, sur le dossier de sa chaise. La foule, le bruit, le tintement des couteaux et des fourchettes, ren-daient les paroles inutiles. North lança de nouveau un coup d’œil à son oncle. Le passé et la poésie, voilà de quoi j’aimerais m’entretenir, songea-t-il. Il aurait aimé dire cela tout haut. Mais il se révélait difficile de questionner Edward, trop façonné, trop spécial, trop noir et blanc et linéaire, avec sa tête appuyée au dossier de sa chaise.