Les bienveillantes

Jonathan Littell · Chapitre 3 sur 8 · partie 2/5

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Les bienveillantes

Sarabande

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

 

«Pourquoi? Tu ne penses tout de même pas que j'ai toujours eu cet aspect?» Confus, je bafouillai:

 

«Non, non, ce n'est pas ce que je voulais dire, Herr Doktor! Mais votre âge… Sur la photo, on dirait que vous avez le même âge que mon grand-père». Un autre chat, qui se promenait sur le tapis, sauta lestement sur le dos du fauteuil et monta sur son épaule, se frottant contre son énorme tête. Mandelbrod éternua encore. «En fait, dit-il entre deux éternuements, j'étais plus vieux que lui. Mais je me conserve bien». Je détaillais toujours la photo, avidement: que de choses pouvait-elle donc m'apprendre! Timidement, je demandai: «Puis-je la garder, Herr Doktor?» – «Non». Déçu, je la lui rendis; il la rangea dans le porte-document et m'envoya le replacer sur son bureau. Je revins m'asseoir. «Ton père était un authentique national-socialiste, déclara Mandelbrod, et avant même que le Parti n'existe. Les hommes de cette époque-là vivaient sous l'emprise d'idées fausses: pour eux, le nationalisme voulait dire un patriotisme aveugle et étroit, un patriotisme de clocher, doublé d'une immense injustice interne; le socialisme, pour leurs adversaires, signifiait une fausse égalité internationale de classe, et une lutte entre les classes au sein de chaque nation. En Allemagne, ton père fut parmi les premiers à comprendre qu'il fallait un rôle égal, avec un respect mutuel, pour tous les membres de la nation, mais seulement au sein de la nation. À leur manière, toutes les grandes sociétés de l'histoire ont été nationales et socialistes. Regarde Temüdjin, l'exclu: ce n'est que lorsqu'il a pu imposer cette idée-là, et unifier les tribus sur cette base, que les Mongols ont pu conquérir le monde, au nom de ce déclassé devenu Empereur Océanique, Gengis Khan. J'ai fait lire au Reichsführer un livre sur lui, il en a été très impressionné. Avec une immense et féroce sagesse, les Mongols ont tout rasé devant eux, pour reconstruire ensuite sur des bases saines. Toute l'infrastructure de l'Empire russe, toutes les fondations sur lesquelles les Allemands ont ensuite bâti, chez eux, sous des tsars de fait aussi allemands, ce sont les Mongols qui les leur ont apportées: les routes, l'argent, la poste, les douanes, l'administration. Ce n'est que lorsque les Mongols ont compromis leur pureté, en prenant génération après génération des femmes étrangères, souvent d'ailleurs parmi les nestoriens, c'est-à-dire les plus juifs des chrétiens, que leur empire s'est dissous et effondré. Les Chinois présentent un cas contraire mais également instructif: ils ne sortent pas de leur Empire du Milieu, mais absorbent et sinisent irrémédiablement tout peuple qui y entre, aussi puissant soit-il, ils le noient dans un océan sans bornes de sang chinois. Ils sont très forts. D'ailleurs, lorsque nous en aurons fini avec les Russes, nous aurons toujours les Chinois devant nous. Les Japonais ne leur résisteront jamais, même s'ils ont l'air de tenir le haut du pavé aujourd'hui. Si ce n'est pas tout de suite, de toute façon il faudra se confronter à eux un jour, dans cent, deux cents ans. Autant alors les garder faibles, les empêcher si possible de comprendre le national-socialisme et de l'appliquer à leur propre situation. Sais-tu, d'ailleurs, que le terme même de "national-socialisme" a été forgé par un Juif, un précurseur du sionisme, Moïse Hess? Lis son livre, un jour, Rome et Jérusalem, tu verras. C'est très instructif. Et ce n'est pas un hasard: quoi de plus völkisch que le Sionisme? Comme nous, ils ont reconnu qu'il ne peut y avoir de Volk et de Blut sans Boden, sans terre, et donc qu'il faut ramener les Juifs à la terre, Eretz Israël pure de toute autre race. Bien sûr, ce sont d'anciennes idées juives. Les Juifs sont les premiers vrais nationaux-socialistes, depuis près de six mille ans déjà, depuis que Moïse leur a donné une Loi pour les séparer à jamais des autres peuples. Toutes nos grandes idées viennent des Juifs, et nous devons avoir la lucidité de le reconnaître: la Terre comme promesse et comme accomplissement, la notion du peuple choisi entre tous, le concept de la pureté du sang. C'est pour cela que les Grecs, abâtardis, démocrates, voyageurs, cosmopolites, les haïssaient tant, et c'est pour cela qu'ils ont d'abord essayé de les détruire, puis, par le biais de Paul, de corrompre leur religion de l'intérieur, en la détachant du sol et du sang, en la rendant catholique, c'est-à-dire universelle, en supprimant toutes les lois qui servaient de barrière pour maintenir la pureté du sang juif: les interdits alimentaires, la circoncision. Et c'est donc pour cela que les Juifs sont, de tous nos ennemis, les pires de tous, les plus dangereux; les seuls qui valent vraiment la peine d'être haïs. Ce sont nos seuls vrais concurrents, en fait. Nos seuls rivaux sérieux. Les Russes sont faibles, une horde privée de centre malgré les tentatives de ce Géorgien arrogant de leur imposer un "national-communisme". Et les insulaires, britanniques ou américains, sont pourris, gangrenés, corrompus. Mais les Juifs! Qui donc, à l'époque scientifique, a redécouvert, en se fondant sur l'intuition millénaire de son peuple, humilié mais invaincu, la vérité de la race? Disraeli, un Juif. Gobineau a tout appris chez lui! Tu ne me crois pas? Va voir». Il désigna les étagères à côté de son bureau: «Là, va voir». Je me levai de nouveau et allai aux étagères: plusieurs livres de Disraeli y côtoyaient ceux de Gobineau, Vacher de Lapouge, Drumont, Chamberlain, Herzl, et d'autres encore. «Lequel, Herr Doktor? Il y en a plusieurs». – «N'importe, n'importe. Ils disent tous la même chose. Prends Coningsby, tiens. Tu lis l'anglais, n'est-ce pas? Page 203. Commence avec But Sidonia and his brethren… Lis à haute voix». Je trouvais le passage et lus: «Mais Sidonia et ses frères pouvaient se réclamer d'une distinction que le Saxon et le Grec, et le reste des nations caucasiennes, avaient abandonnée, L'Hébreu est une race sans mélanges… Une race sans mélanges, d'une organisation de première classe, est l'aristocratie de la Nature». – «Très bien! Page 231, maintenant. The fact is, you cannot destroy… Il parle des Juifs, bien sûr». – «Oui. Le fait est qu'on ne peut détruire une pure race d'organisation caucasienne. C'est un fait physiologique; une simple loi de la nature, qui a mis en échec les rois égyptiens et assyriens, les empereurs romains, et les inquisiteurs chrétiens. Aucune loi pénale, aucune torture physique, ne peut faire qu'une race supérieure soit absorbée par une inférieure, ou détruite par elle. Les races persécutrices mélangées disparaissent; la pure race persécutée demeure». – «Voilà! Songe que cet homme, ce Juif a été Premier ministre de la reine Victoria! Qu'il a fondé l'Empire britannique! Lui qui, encore inconnu, avançait des thèses pareilles devant un Parlement chrétien! Reviens ici. Sers-moi du thé, tiens». Je revins près de lui et lui versai une autre tasse. «Par amour et par respect pour ton père, Max, je t'ai aidé, j'ai suivi ta carrière, je t'ai soutenu quand je l'ai pu. Tu te dois de lui faire honneur, et à sa race et à la tienne. Il n'y a de place sur cette terre que pour un seul peuple choisi, appelé à dominer les autres: ou ce sera eux, comme le veulent le Juif Disraeli et le Juif Herzl, ou ee sera nous. Et nous devons donc les abattre jusqu'au dernier, extirper leur souche. Car qu'il n'en reste que dix, un quorum intact, qu'il n'en reste que deux, un homme et une femme, dans cent ans nous aurons le même problème, et tout sera à refaire». – «Puis-je vous poser une question, Herr Doktor?» – «Fais, fais, mon petit». – «Quel est votre rôle dans tout ceci, au juste?» – «À Leland et moi, tu veux dire? C'est un peu difficile à expliquer. Nous n'avons pas une position bureaucratique. Nous… nous nous tenons aux côtés du Führer. Vois-tu, le Führer a eu le courage et la lucidité de prendre cette décision historique, fatale; mais, bien entendu, le côté pratique des choses ne le concerne pas. Or entre cette décision et sa réalisation, qui a été confiée au Reichsführer-SS, il y a un espace immense. Notre tâche à nous consiste à réduire cet espace. Dans ce sens, nous ne répondons même pas au Führer, mais plutôt à cet espace». – «Je ne suis pas certain de tout à fait comprendre. Mais qu'attendez-vous donc de moi?» – «Rien, si ce n'est que tu suives le chemin que tu t'es toi-même tracé, et jusqu'au bout». – «Je ne suis pas vraiment sûr de ce qu'est mon chemin, Herr Doktor. Je dois réfléchir». – «Oh, réfléchis! Réfléchis. Et puis appelle-moi. Nous en rediscuterons». Un autre chat essayait de monter sur mes genoux, laissant des poils blancs sur le tissu noir avant que je ne le chasse. Mandelbrod, sans même ciller, toujours aussi impassible, presque sommeillant, émit une autre énorme flatulence. L'odeur me prit à la gorge et je respirai à petits coups entre les lèvres. L'entrée principale s'ouvrit et la jeune femme qui tenait la réception entra, apparemment insensible à l'odeur. Je me levai:

 

«Merci, Herr Doktor. Mes respects à Herr Leland. À bientôt, donc». Mais Mandelbrod semblait déjà presque endormi; seule une de ses énormes mains, qui caressait lentement un chat, montrait le contraire. J'attendis un instant, mais il ne paraissait plus vouloir rien dire, et je sortis, suivi de la fille qui referma les portes sans un bruit. Lorsque j'avais parlé au Dr. Mandelbrod de mon intérêt pour les problèmes des relations européennes, je ne mentais pas, mais je n'avais pas tout dit non plus: en fait, j'avais une idée en tête, une idée précise de ce que je voulais. Je ne sais pas au juste comment cela m'était venu: pendant une nuit de semi-insomnie à l'hôtel Eden, sans doute. Moi aussi, m'étais-je dit, il est temps que je fasse quelque chose pour moi, que je songe à moi-même. Et ce que me proposait Mandelbrod ne correspondait pas à cette idée que j'avais eue. Mais je n'étais pas sûr de savoir m'y prendre pour la mettre en œuvre. Deux ou trois jours après mon entretien dans les bureaux de Unter den Linden, je téléphonai à Thomas qui m'invita à passer le voir. Plutôt que de me retrouver à son bureau, dans la Prinz-Albrechtstrasse, il me donna rendez-vous à la direction de la SP et du SD, dans la Wilhelmstrasse avoisinante. Situé un peu plus bas que le ministère de l'Aviation de Göring – une immense structure angulaire en béton, d'un néoclassicisme stérile et pompeux – le Prinz-Albrecht-Palais en était tout le contraire: un élégant petit palazzo classique du XVIIIe siècle, rénové au XIXe par Schinkel, mais avec goût et délicatesse, et loué à la S S par l'État depuis 1934 Je le connaissais bien; mon département, avant mon départ pour la Russie, s'y trouvait logé, et j'avais passé là bien des heures à flâner dans les jardins, un petit chef-d'œuvre de dissymétrie et de tranquille variété dû à Lenné. De la rue, une grande colonnade et des arbres cachaient la façade; les gardes, dans leurs kiosques rouge et blanc, me saluèrent au passage, mais une autre équipe, plus discrète, vérifia mes papiers dans une petite officine à côté du parterre, avant de me faire escorter jusqu'à la réception. Thomas m'attendait: «Si on allait dans le parc? Il fait doux». Le jardin, auquel on accédait par quelques marches bordées de pots de fleurs en grès, s'étendait du palais jusqu'à l'Europahaus, un gros cube moderniste planté sur l'Askanischer Platz et contrastant singulièrement avec les volutes calmes et sinueuses des allées tracées entre les parterres retournés, les petits bassins ronds et les arbres encore nus sur lesquels pointaient les premiers bourgeons. Il n'y avait personne. «Kaltenbrunner ne vient jamais ici, commenta Thomas, alors c'est calme». Heydrich, lui, aimait s'y promener; mais alors personne d'autre ne pouvait y avoir accès, sauf ceux qu'il y conviait. Nous déambulâmes entre les arbres et je rapportai à Thomas l'essentiel de ma conversation avec Mandeibrod. «Il exagère, trancha-t-il lorsque j'eus fini. Les Juifs sont effectivement un problème et il faut s'en occuper, mais ce n'est pas une fin en soi. L'objectif n'est pas de tuer des gens, c'est de gérer une population; l'élimination physique fait partie des outils de gestion. Il ne faut pas en faire une obsession, il y a d'autres problèmes également sérieux. Tu penses vraiment qu'il croit tout ce qu'il dit?» – «C'est l'impression que cela m'a fait. Pourquoi?» Thomas réfléchit un instant; le gravier crissait sous nos bottes. «Vois-tu, reprit-il enfin, pour beaucoup, l'antisémitisme est un instrument. Comme c'est un sujet qui tient le Führer particulièrement à cœur, c'est devenu un des meilleurs moyens de se rapprocher de lui: si tu arrives à jouer un rôle par rapport à la solution de la question juive, ta carrière avancera beaucoup plus vite que si tu t'occupes, disons, des Témoins de Jéhovah ou des homosexuels. Dans ce sens, on peut dire que l'antisémitisme est devenu la devise du pouvoir de l'État national-socialiste. Tu te souviens de ce que je te disais en novembre 38, après la Reichskristallnacht?» Oui, je m'en souvenais. J'avais retrouvé Thomas le lendemain du déchaînement des SA, mû d'une rage froide. «Les cons! avait-il aboyé en se glissant dans l'alcôve du bar où je l'attendais..Les pauvres cons». – «Qui, les S A?» – «Ne sois pas idiot. Les SA n'ont pas fait ça tout seuls». – «Qui a donné les ordres, alors?» – «Goebbels, cet infect petit boiteux. Ça fait des années qu'il bave d'envie de fourrer son nez dans la question juive Mais là, il a merdé». – «Quand même, tu ne penses pas qu'il était temps qu'on fasse quelque chose de concret? Après tout»… II avait eu un rire bref et amer: «Bien sûr qu'il faut faire quelque chose. Les Juifs boiront leur calice, et jusqu'à la lie. Mais pas comme ça. Ça, c'est simplement idiot. Est-ce que tu as la moindre idée de ce que ça va coûter?» Mon regard vide avait dû l'encourager car il continua presque sans pause. «À ton avis, toutes ces vitrines fracassées, elles appartiennent à qui? Aux Juifs? Les Juifs louent leurs boutiques. Et c'est toujours le propriétaire qui est responsable en cas de dommages. Et puis il y a les compagnies d'assurances. Des compagnies allemandes, qui vont devoir rembourser des propriétaires d'immeubles allemands, et même les propriétaires juifs. Sinon, c'est la fin de l'assurance allemande. Et puis il y a le verre. Du vitrage comme ça, vois-tu, on n'en produit pas en Allemagne. Tout vient de Belgique. On est encore en train d'estimer les dégâts, mais ça fait déjà plus de la moitié de leur production annuelle totale. Et ça devra être payé en devises. Juste au moment où la nation tendait toutes ses forces vers l'autarcie et le réarmement. Oh, oui, il y a en vérité des crétins achevés dans ce pays». Ses yeux brillaient tandis qu'il crachait les mots: «Mais laisse-moi te dire. Tout ça, c'est fini maintenant. Le Führer vient officiellement de confier la question au Reichsmarschall. Mais en fait le gros va tout nous déléguer, à Heydrich et à nous. Et aucun de ces abrutis du Parti ne pourra plus s'en mêler. Dorénavant, les choses seront faites correctement. Ça fait des années qu'on pousse pour une solution globale. Maintenant, on pourra la mettre en œuvre. Proprement, efficacement. Rationnellement. On va enfin pouvoir faire les choses comme il faut».

 

Thomas s'était assis sur un banc et, les jambes croisées, me tendait son étui en argent pour m'offrir une cigarette de luxe, à bout doré. J'en pris une et lui allumai aussi la sienne, mais je restai debout. «La solution globale dont tu parlais, à l'époque, c'était l'émigration. Les choses ont bien évolué depuis». Thomas rejeta une longue bouffée de fumée avant de répondre: «C'est vrai. Et c'est vrai aussi qu'il faut évoluer avec son temps. Ça ne veut pas dire qu'il faut devenir crétin. La rhétorique, elle est en grande partie pour les seconds couteaux, voire les troisièmes». – «Ce n'est pas de ça que je parle. Ce que je veux dire c'est qu'on n'est pas forcément obligés de s'en mêler». – «Tu voudrais faire autre chose?» – «Oui. Ça me fatigue». Ce fut à mon tour de tirer longuement sur la cigarette. Elle était délicieuse, un tabac riche et fin. «J'ai toujours été impressionné par ton manque redoutable d'ambition, dit enfin Thomas. Je connais dix hommes qui égorgeraient père et mère pour obtenir un entretien privé avec un homme comme Mandelbrod. Songe qu'il déjeune avec le Führer! Et toi tu fais le difficile. Tu sais ce que tu veux, au moins?» – «Oui. Je voudrais retourner en France». – «En France!» Il réfléchit. «C'est vrai, avec tes contacts, ta connaissance de la langue, c'est pas bête. Mais ça ne sera pas évident. C'est Knochen qui est BdS, je le connais bien, mais les places chez lui sont limitées et fort prisées». – «Je connais aussi Knochen. Mais je ne veux pas être chez le BdS. Je veux un poste où je puisse m'occuper de relations politiques». – «Ça, ça veut dire un poste à l'ambassade ou chez le Militärbefehlshaber. Mais j'ai entendu dire que depuis le départ de Best la S S n'est plus très bien vue à la Wehrmacht, et chez Abetz non plus. On pourrait peut-être trouver quelque chose qui te conviendrait chez Oberg, le HSSPF. Mais pour ça, l'Amt I ne peut pas faire grand-chose: il faut passer directement par le SS-Personal Hauptamt, et là, je ne connais personne». -»Si une proposition émanait de l'Amt I, ça pourrait marcher?» – «Possible». Il tira une dernière bouffée et jeta négligemment son mégot dans le parterre. «Si c'avait encore été Streckenbach, aucun problème. Mais il est comme toi, il pense trop et il en a eu marre». – «Où est-il, maintenant?» – «À la Waffen-SS. Il commande une division lettone au front, la XIXe». – «Et qui l'a remplacé? Je ne me suis même pas renseigné». – «Schulz». – «Schulz? Lequel?» – «Tu ne te souviens pas? Le Schulz qui dirigeait un Kommando, au groupe C, et qui a demandé à partir, tout à fait au début. Le foireux, avec une petite moustache ridicule». – «Ah, lui! Mais je ne l'ai jamais rencontré. Il paraît que c'est un type correct». – «Sans doute, mais je ne le connais pas personnellement, et entre le Gruppenstab et lui ça s'est mal passé. C'était un banquier, avant, tu vois le genre. Alors que Streckenbach, j'ai servi avec lui en Pologne. Et puis Schulz vient juste d'être nommé, alors il va faire du zèle. Surtout qu'il a de quoi se faire pardonner. Conclusion: si tu fais une demande officielle, on t'enverra n'importe où, sauf en France». – «Qu'est-ce que tu me suggères, alors?» Thomas s'était redressé et nous avions repris notre marche. «Écoute, je vais voir. Mais ça ne va pas être facile. De ton côté, tu ne peux pas voir aussi? Tu connaissais bien Best: il passe régulièrement à Berlin, va lui demander son avis. Tu peux le contacter facilement par l'Auswärtiges Amt. Mais si j'étais toi, j'essayerais de penser à d'autres options. Et puis, c'est la guerre. On n'a pas toujours le choix». Avant de me quitter, Thomas m'avait demandé un service: «Je voudrais que tu voies quelqu'un. Un statisticien». – «De la S S?» – «Officiellement, il est inspecteur pour les statistiques auprès du Reichs-fuhrer-SS. Mais c'est un fonctionnaire, il n'est même pas membre de l'Allgemeine-SS» – «Cest curieux, non?» – «Pas tant que ça. Le Reichsführer voulait certainement quelqu'un de l'extérieur». – «Et qu'est-ce que tu voudrais que je lui raconte, à ton statisticien?» – «Il prépare actuellement un nouveau rapport pour le Reichsführer. Une vue d'ensemble de la diminution de la population juive. Mais il conteste les chiffres des rapports des Einsatzgruppen. Je l'ai déjà vu, mais ça serait bien que tu discutes avec lui. Tu étais plus près du terrain que moi». Il griffonna une adresse et un numéro de téléphone sur un calepin et arracha la page: «Son bureau se trouve juste à côté, à la SS-Haus, mais il est tout le temps fourré au IV B 4, chez Eichmann, tu vois qui c'est? C'est là qu'on archive tout ce qui concerne cette question. Ils ont un immeuble entier, maintenant» Je regardai l'adresse, c'était dans la Kurfürstenstrasse: «Ah, c'est près de mon hôtel. Très bien». La conversation avec Thomas m'avait déprimé, j'avais l'impression de sombrer dans un marécage. Mais je ne voulais pas me laisser couler, il fallait que je me reprenne en main. Je fis l'effort de téléphoner à ce statisticien, le Dr. Korherr. Son assistant me fixa un rendez-vous. Le bâtiment où siégeait le IV B 4 était un bel immeuble de quatre étages, en pierre de taille, de la fin du siècle dernier: aucune autre section de la Staatspolizei, à ma connaissance, ne disposait de tels bureaux, leurs activités devaient être colossales. On accédait au hall principal, une salle caverneuse et mal éclairée, par un grand escalier en marbre; Hofmann, l'assistant, m'attendait pour me conduire auprès de Korherr. «C'est énorme, ici», commentai-je en montant avec lui un autre escalier. – «Oui C'est une ancienne loge judéo-maçonnique, confisquée bien sûr». Il m'introduisit dans le bureau de Korherr, une pièce minuscule encombrée de caisses et de dossiers: «Excusez le désordre, Herr Sturmbannführer. C'est un bureau temporaire». Le Dr. Korherr, un petit homme maussade, était vêtu en civil et me serra la main au lieu de saluer. «Asseyez-vous, je vous en prie», fit-il tandis que Hofmann se retirait. Il tenta de dégager une partie des papiers sur un bureau, puis se résigna et laissa les choses telles quelles. «L'Obersturmbannführer a été très généreux avec sa documentation, marmonna-t-il, mais il n'y a vraiment aucun ordre». Il cessa de farfouiller, ôta ses lunettes et se frotta les yeux.

 

«L'Obersturmbannführer Eichmann est ici?» demandai-je. – «Non, il est en mission. Il reviendra dans quelques jours. L'Obersturmbannführer Hauser vous a expliqué ce que je fais?»

 

«En gros». – «De toute façon, vous venez un peu tard. J'ai presque achevé mon rapport, que je dois rendre dans quelques jours».

 

«Que puis-je faire pour vous, alors?» rétorquai-je avec une pointe d'agacement. – «Vous étiez dans l'Einsatz, c'est ça?» – «Oui. D'abord dans un Kommando»… – «Lequel?» interrompit-il. – «Le 4a». – «Ah oui. Blobel. Beau score». Je n'arrivais pas à discerner s'il parlait sérieusement ou ironiquement. «Ensuite, j'ai servi au Gruppen stab D, au Caucase». Il fit une moue: «Oui, cela, ça m'intéresse moins. Les chiffres sont infimes. Parlez-moi du 4a». – «Que voulez-vous savoir?» Il se pencha derrière son bureau et resurgit avec une caisse en carton qu'il posa devant moi. «Voici les rapports du groupe C. Je les ai épluchés minutieusement, avec mon adjoint le Dr. Plate. Or, on constate des choses curieuses: parfois, il y a des chiffres extrêmement précis, 281, 1472, ou 33 771, comme à Kiev; d'autres fois, ce sont des chiffres ronds. Y compris pour un même Kommando. On trouve aussi des chiffres contradictoires. Par exemple, une ville où sont censés vivre 1200 Juifs, mais où les rapports font état de 2 000 personnes convoyées aux mesures spéciales. Et ainsi de suite. Ce qui m'intéresse, donc, ce sont les méthodes de comptage. Je veux dire les méthodes pratiques, sur place». – «Vous auriez dû vous adresser directement au Standarten führer Blobel. Je pense qu'il aurait été mieux placé pour vous renseigner que moi». – «Malheureusement le Standartenführer Blobel est de nouveau dans l'Est et n'est pas joignable. Mais, vous savez, de toute façon j'ai mon idée. Votre témoignage ne fera que la confirmer, je pense.

 

Parlez-moi de Kiev, par exemple. Un chiffre aussi énorme mais précis, c'est curieux». – «Pas du tout. Au contraire, plus l'Aktion était grande et plus on disposait de moyens, plus il était facile d'obtenir un décompte précis. À Kiev, il y avait des cordons très serrés. Juste avant le site même de l'opération, les… les patients, enfin les condamnés, étaient divisés en groupes égaux, toujours un chiffre rond, vingt ou trente, je ne me souviens plus. Un sous-officier préposé comptait le nombre de groupes qui passaient devant sa table et les notait. Le premier jour, on s'est arrêtés à 20000 pile». – «Et tous ceux qui passaient devant la table étaient soumis au traitement spécial?» – «En principe, oui. Bien sûr, quelques-uns ont pu, disons, faire semblant, puis s'enfuir à la faveur de la nuit. Mais ce serait tout au plus une poignée d'individus». – «Et les petites actions?» – «Elles étaient sous la responsabilité d'un Teilkommandoführer qui était chargé de compter et de faire remonter les chiffres au Kommandostab. Le Standartenführer Blobel insistait toujours sur des comptages précis. Pour le cas dont vous avez parlé, je veux dire celui où l'on enlevait plus de Juifs qu'il n'y en avait au départ, je crois pouvoir vous fournir une explication: à notre arrivée, beaucoup de Juifs fuyaient dans les bois ou la steppe. Le Teil-kommando traitait de manière appropriée ceux qu'il trouvait sur place, puis partait. Mais les Juifs ne pouvaient pas rester cachés: les Ukrainiens les chassaient des villages, les partisans, parfois, les tuaient. Alors, petit à petit, poussés par la faim, ils revenaient dans leurs villes ou leurs villages, souvent avec d'autres réfugiés. Quand on l'apprenait, on faisait une seconde opération qui encore une fois en supprimait un certain nombre. Mais de nouveau d'autres revenaient. Certains villages ont été déclarés judenfrei trois, quatre, cinq fois, mais chaque fois, il en réapparaissait d'autres». – «Je vois. C'est une explication intéressante». – «Si je comprends bien, lançai-je, un peu piqué, vous croyez que les groupes ont gonflé leurs chiffres?» -»Pour être franc avec vous, oui. Pour plusieurs raisons, sans doute, l'avancement n'en étant qu'une. Il y a aussi des automatismes bureaucratiques. En statistique, on a l'habitude de voir des organismes se fixer sur un chiffre, personne ne sait trop comment, et ensuite ce chiffre est repris et retransmis comme un fait, sans aucune critique ni modification dans le temps. On appelle ça un chiffre maison. Mais ça diffère aussi de groupe à groupe et de Kommando à Kommando. Le pire cas est visiblement celui de l'Einsatzgruppe B. Il y a aussi de grosses irrégularités parmi certains Kommandos du groupe D». – «En 41 ou 42?» – «1941 surtout. Au début, puis en Crimée aussi». – «J'ai été brièvement en Crimée, mais je n'avais rien à voir avec les actions à ce moment-là». – «Et dans votre expérience du 4a?» Je réfléchis un instant avant de répondre: «Je pense que les officiers étaient tous honnêtes. Mais au début, les choses étaient mal organisées, et certains chiffres sont peut-être un peu arbitraires». – «De toute façon ce n'est pas très grave, dit sentencieusement Korherr. Les Einsatzgruppen ne représentent qu'une fraction des chiffres globaux. Même une déviation de 10 % affecterait à peine les résultats d'ensemble». Je sentis quelque chose se serrer au niveau de mon diaphragme. «Vous avez des chiffres pour toute l'Europe, Herr Doktor?» – «Oui, absolument. Jusqu'au 31 décembre 1942». – «Vous pouvez me dire combien ça fait?» Il me contempla à travers ses petites lunettes: «Bien sûr que non. C'est un secret, Herr Sturmbannführer». Nous discutâmes encore un peu du travail du Kommando; Korherr posait des questions précises, méticuleuses. À la fin, il me remercia. «Mon rapport ira directement au Reichsführer, m'expliqua-t-il. Si vos attributions l'exigent, vous en prendrez alors connaissance». Il me raccompagna jusqu'à l'entrée de l'immeuble. «Bonne chance! Et Heil Hitler».

 

Pourquoi lui avais-je posé cette question, idiote et inutile? En quoi est-ce que cela me concernait? Ça n'avait été qu'une curiosité morbide, et je le regrettais. Je ne voulais plus m'intéresser qu'aux choses positives: le national-socialisme avait encore beaucoup à construire, voilà où je souhaitais porter mes efforts. Or les Juifs, unser Unglück, me poursuivaient comme un mauvais rêve en début de matinée, collé au fond de la tête. Pourtant, à Berlin, il n'en restait plus beaucoup: tous les travailleurs juifs soi-disant «protégés» dans les usines d'armements venaient d'être raflés. Mais il était dit que je devais les retrouver dans les endroits les plus incongrus.

 

Le 21 mars, jour du Souvenir des Héros, le Führer prononçait un discours. C'était sa première apparition en public depuis la défaite de Stalingrad et, comme tout le monde, j'attendais ses paroles avec impatience et angoisse: qu'allait-il dire, quel air aurait-il? L'onde de choc de la catastrophe se faisait encore vivement ressentir, les rumeurs les plus diverses couraient bon train. Je voulais assister à ce discours. Je n'avais vu le Führer en personne qu'une seule fois, une dizaine d'années auparavant (je l'avais depuis bien souvent entendu à la radio et regardé aux actualités); c'avait été lors de mon premier voyage de retour en Allemagne, à l'été 1930 avant la Prise du Pouvoir. J'avais extorqué ce voyage à ma mère et à Moreau, en échange de mon consentement à poursuivre les études qu'ils exigeaient. Mon baccalauréat passé (mais sans mention, ce qui m'obligeait à suivre une classe préparatoire pour passer le concours de l'ELSP), ils me laissèrent partir. Ce fut un voyage merveilleux dont je revins séduit, ébloui. J'étais parti en compagnie de deux camarades de lycée, Pierre et Fabrice; et nous qui ne savions même pas ce qu'étaient les Wandervogel, nous suivîmes comme instinctivement leurs traces, nous dirigeant vers les forêts, marchant durant le jour, discutant, la nuit, autour de petits feux de camp, dormant à la dure sur les aiguilles de pins. Puis nous descendîmes visiter les villes du Rhin, pour finir à Munich, où je passai de longues heures à la Pinacothèque ou bien à errer par les ruelles. L'Allemagne, cet été-là, redevenait tumultueuse: le contrecoup du krach américain de l'année précédente se faisait durement ressentir; des élections au Reichstag, prévues pour septembre, devaient décider de l'avenir de la Nation. Tous les partis politiques faisaient de l'agitation, avec des discours, des parades, parfois des coups de main ou des rixes assez violentes. À Munich, un parti se détachait nettement des autres: le NSDAP, dont j'entendais alors parler pour la première fois. J'avais déjà vu les fascistes italiens aux actualités, et ces nationaux-socialistes semblaient s'inspirer de leur style; mais leur message était spécifiquement allemand, et leur chef, un soldat de ligne vétéran de la Grande Guerre, parlait d'un renouveau allemand, de la gloire allemande, d'un futur allemand riche et vibrant. C'était pour cela, me disais-je en les regardant défiler, que mon père s'était battu quatre longues années durant, pour être finalement trahi, lui et tous ses camarades, et pour perdre sa terre, sa maison, notre maison. C'était aussi tout ce que Moreau, ce bon radical et patriote français, qui chaque année, pour leurs anniversaires, buvait à la santé de Clemenceau, Foch et Pétain, exécrait. Le chef du NSDAP devait donner un discours dans un Braukeller: je laissai mes amis français à notre petit hôtel. Je me retrouvai au fond, derrière la foule, j'entendais à peine les intervenants; quant au Führer, je me souviens seulement de ses gestes rendus frénétiques par l'émotion et de la façon dont sa mèche n'arrêtait pas de retomber sur son front. Mais il disait, je le savais avec une certitude absolue, les choses que mon père aurait dites, s'il avait été présent; s'il avait encore été là, il se serait certainement trouvé sur l'estrade, un des proches de cet homme, un de ses premiers compagnons, il aurait même pu, si tel avait été son sort, qui sait, se trouver à sa place. Le Führer, d'ailleurs, lorsqu'il se tenait immobile, lui ressemblait. Je rentrai de ce voyage avec pour la première fois l'idée qu'autre chose était possible que le chemin étroit et mortifère tracé pour moi par ma mère et son mari, et que mon avenir se trouvait là, avec ce peuple malheureux, le peuple de mon père, mon peuple aussi.

 

Depuis, bien des choses avaient changé. Le Führer conservait toute la confiance du Volk, mais la certitude en la victoire finale, parmi les masses, commençait à s'éroder. Les gens blâmaient le Haut Commandement, les aristocrates prussiens, Göring et sa Luftwaffe; mais je savais aussi qu'au sein de la Wehrmacht on blâmait les ingérences du Führer. À la SS, on chuchotait que, depuis Stalingrad, il faisait une dépression nerveuse, qu'il ne parlait plus à personne; que lorsque Rommel, au début du mois, avait essayé de le convaincre d'évacuer l'Afrique du Nord, il l'avait écouté sans comprendre. Les rumeurs publiques, elles, dans les trains, les tramways, les files d'attente, devenaient franchement délirantes: d'après les rapports SD que recevait Thomas, on disait que la Wehrmacht avait assigné le Führer à domicile à Berchtesgaden, qu'il avait perdu la raison et se trouvait gardé, drogué, dans un hôpital SS, que le Führer qu'on voyait n'était qu'un double. Le discours devait être prononcé dans le Zeughaus, l'ancien arsenal au bout d'Unter den Linden, tout à côté du canal de la Spree. En tant que vétéran de Stalingrad, blessé et décoré, je n'eus aucune peine à obtenir une invitation; je proposai à Thomas de venir, mais il me répondit en riant: «Je ne suis pas en congé, moi, j'ai du travail». J'y allai donc seul. On avait déployé des précautions de sécurité considérables; l'invitation précisait que les armes de service seraient interdites. La possibilité d'un raid britannique en effrayait certains: en janvier, les Anglais avaient pris un malin plaisir à lancer une attaque de Mosquito le jour anniversaire de la Prise du Pouvoir, faisant de nombreuses victimes; pourtant on avait installé les chaises dans la cour du Zeughaus, sous la grande coupole en verre. Je me trouvai assis vers le milieu, entre un Oberstleutnant couvert de décorations et un civil arborant le Badge d'or du Parti sur son revers. Après les discours d'introduction, le Führer fit son apparition. J'écarquillai les yeux: sur la tête et les épaules, par-dessus son simple uniforme feldgrau, il me semblait apercevoir le grand châle rayé bleu et blanc des rabbins. Le Führer s'était tout de suite lancé, de sa voix rapide et monotone. Je scrutai la verrière: se pouvait-il que ce soit un jeu de la lumière? Je voyais nettement sa casquette; mais en dessous, je croyais distinguer de longues papillotes, déroulées le long de ses tempes pardessus ses revers, et sur son front, les phylactères et le tefillin, la petite boîte en cuir contenant des versets de la Torah. Lorsqu'il leva le bras, je crus discerner à sa manche d'autres phylactères de cuir; et sous son veston, n'étaient-ce pas les franges blanches de ce que les Juifs nomment le petit talit qui pointaient? Je ne savais que penser. J'examinai mes voisins: ils écoutaient le discours avec une attention solennelle, le fonctionnaire hochait studieusement la tête. Ne remarquaient-ils donc rien? Étais-je le seul à voir ce spectacle inouï? Je détaillai la tribune officielle: derrière le Führer, je reconnaissais Göring, Goebbels, Ley, le Reichsführer, Kaltenbrunner, d'autres dirigeants connus, des hauts gradés de la Wehrmacht; tous contemplaient le dos du Führer ou bien la salle, impassibles. Peut-être, me dis-je, affolé, que c'est l'histoire de l'empereur nu: tout le monde voit ce qu'il en est, mais le cache, comptant sur son voisin pour faire de même. Non, me raisonnai-je, sans doute suis-je en train d'halluciner, avec une blessure comme la mienne c'est tout à fait possible. Or je me sentais sain d'esprit. J'étais assez loin de l'estrade, et le Führer était éclairé de biais; peut-être était-ce simplement une illusion d'optique? Pourtant, je le voyais toujours. Peut-être mon «œil pinéal» me jouait-il un tour? Mais cela n'avait rien de la qualité des rêves. Il se pouvait aussi que je sois devenu fou. Le discours fut bref et je me retrouvai debout au milieu de la foule en train de se presser vers la sortie, piétinant dans mes pensées. Le Führer devait maintenant se rendre dans les salles du Zeughaus pour visiter une exposition de trophées de guerre pris aux bolcheviques, avant d'aller inspecter une garde d'honneur et de poser une gerbe au Neue Wache; j'aurais dû l'y suivre, mon carton m'y invitait, mais j'étais bien trop ébranlé et confus, je me dégageai au plus vite de la foule et remontai l'avenue en direction de la station de S-Bahn. Je traversai l'avenue et allai m'asseoir dans un café, sous l'arcade de la Kaiser Gallerie, où je commandai un schnaps que j'avalai d'une traite, puis un autre. Il fallait que je réfléchisse, mais le sens de la réflexion m'échappait, j'avais du mal à respirer, je dégrafai mon col et je bus encore. Il y avait un moyen d'en avoir le cœur net: le soir, au cinéma, les actualités montreraient des extraits du discours; alors je pourrais être fixé. Je me fis apporter un journal avec la liste des séances: à dix-neuf heures, pas très loin, on donnait Le président Krüger. Je commandai un sandwich puis allai marcher dans le Tiergarten. Il faisait encore froid et peu de gens se promenaient sous les arbres nus. Les interprétations s'entrechoquaient dans ma tête, j'avais hâte que le film commence, même si la perspective de ne rien y voir n'était pas plus rassurante que le contraire. À dix-huit heures, je me dirigeai vers le cinéma et pris place dans la file pour acheter mon billet. Devant moi, un groupe discutait du discours, qu'ils avaient dû entendre à la radio; je les écoutai avidement. «Il a encore tout mis sur le dos des Juifs, disait un monsieur assez maigre, avec un chapeau. Ce que je ne comprends pas, c'est qu'il n'y a plus de Juifs en Allemagne, alors comment est-ce que ça peut être leur faute?» – «Mais non, Dummkopf, répondit une femme assez vulgaire, aux cheveux décolorés et arrangés en une permanente élaborée, c'est les Juifs internationaux». – «Oui, rétorqua l'homme, mais si ces Juifs internationaux sont si puissants, pourquoi n'ont-ils pas pu sauver leurs frères de race, ici?» – «Ils nous punissent en nous bombardant, dit une autre femme un peu grise, filandreuse. Vous avez vu ce qu'ils ont fait à Münster, l'autre jour? C'est juste pour nous faire souffrir. Comme si on ne souffrait pas déjà assez avec tous nos hommes au front». – «Moi, ce que j'ai trouvé scandaleux, affirma un homme rubicond, bedonnant, vêtu d'un complet gris à rayures, c'est qu'il ne mentionne même pas Stalingrad. C'est une honte». – «Oh, ne me parlez pas de Stalingrad, dit la fausse blonde. Ma pauvre sœur avait son fils Hans là-bas, dans la 76e division. Elle est comme folle, elle ne sait même pas s'il est vivant ou mort». – «A la radio, dit la femme grisâtre, ils ont dit qu'ils étaient tous morts. Qu'ils se sont battus jusqu'à la dernière cartouche, ils ont dit». – «Et tu crois tout ce qu'ils racontent à la radio, ma pauvre?, lança l'homme au chapeau. Mon cousin, qui est Oberst, lui, dit qu'il y a eu beaucoup de prisonniers. Des milliers. Peut-être même une centaine de milliers». – «Alors Hansi est peut-être prisonnier?» demanda la blonde. – «C'est possible». – «Pourquoi est-ce qu'ils n'écrivent pas, alors? demanda le gros bourgeois. Nos prisonniers en Angleterre ou en Amérique écrivent, eux, ça passe même par la Croix-Rouge». – «C'est vrai, ça», dit la femme au visage de souris. – «Comment voulez-vous qu'ils écrivent s'ils sont tous officiellement morts? Ils écrivent, mais les nôtres ne transmettent pas les lettres». – «Permettez, intervint un autre, mais ça, c'est vrai. Ma belle-sœur, la sœur de ma femme, elle a reçu une lettre du front, c'était juste signé: Un patriote allemand, qui lui disait que son mari, qui est Leutnant dans les panzers, est encore vivant. Les Russes ont lancé des feuillets sur nos lignes, près de Smolensk, avec des listes de noms et d'adresses, imprimés tout petit, et des messages aux familles. Alors les soldats qui les ramassent écrivent des lettres anonymes, ou envoient même le feuillet entier». Un homme à la coupe de cheveux militaire se joignit à la conversation: «De toute façon, même s'il y a des prisonniers, ils ne survivront pas longtemps. Les bolcheviques les enverront en Sibérie et leur feront creuser des canaux jusqu'à ce qu'ils meurent. Il n'en reviendra pas un. Et puis, après ce qu'on leur a fait, ça ne sera que justice». – «Qu'est-ce que vous voulez dire, après ce qu'on leur a fait?» dit vivement le gros. La fausse blonde m'avait remarqué et examinait mon uniforme. L'homme au chapeau parla avant le militaire: «Le Führer a dit qu'on a eu 542 000 morts depuis le début de la guerre. Vous y croyez, à ça? Moi je crois qu'il ment, simplement». La blonde lui décocha un coup de coude et lança les yeux dans ma direction. L'homme suivit son regard, rougit et bredouilla: «Enfin, on ne lui donne peut-être pas tous les chiffres»… Les autres me regardaient aussi et se taisaient. Je gardais un regard neutre, absent. Puis le gros voulut relancer la conversation sur un autre sujet, mais la file s'était mise en branle en direction du guichet. Je pris un billet et allai m'asseoir. Bientôt les lumières s'éteignirent et on projeta les actualités, qui s'ouvraient par le discours du Führer. Le film était granuleux, il tressautait et se voilait par à-coups, on avait dû le développer et tirer les copies à la hâte. Il me semblait toujours voir le grand châle rayé sur la tête et les épaules du Führer, je ne distinguais rien d'autre, à part sa moustache, impossible d'être sûr de quoi que ce soit. Ma pensée fuyait dans tous les sens, comme un banc de poissons devant un plongeur, je remarquai à peine le film principal, une bêtise anglophobe, je songeais toujours à ce que j'avais vu, cela n'avait aucun sens. Que ce fût réel me paraissait impossible, mais je ne pouvais accepter de croire que j'hallucinais. Qu'avait donc fait cette balle à ma tête? M'avait-elle irrémédiablement brouillé le monde, ou m'avait-elle réellement ouvert un troisième œil, celui qui voit à travers l'opacité des choses? Dehors, à la sortie, il faisait nuit, il était l'heure du dîner, mais je ne voulais pas manger. Je rentrai à mon hôtel et m'enfermai dans ma chambre. Durant trois jours je ne sortis pas. On frappa et j'ouvris la porte: un chasseur venait m'annoncer que l'Obersturmbannführer Häuser avait laissé un message. Je lui fis emporter les restes du repas que je m'étais fait livrer la veille, et pris le temps de me doucher et de me peigner avant de descendre à la réception pour rappeler Thomas. Werner Best était à Berlin, m'informait-il, il acceptait de me voir, le soir même au bar de l'hôtel Adlon. «Tu y seras?» Je remontai me faire couler un bain, le plus chaud possible, et m'y plongeai jusqu'à ce que mes poumons me parussent s'écraser. Puis je demandai qu'un coiffeur monte me raser. À l'heure indiquée j'étais à l'Adlon, jouant nerveusement avec le pied d'un verre à Martini, contemplant les Gauleiter, les diplomates, les S S de haut rang, les aristocrates fortunés qui se retrouvaient là ou y logeaient lorsqu'ils étaient de passage à Berlin. Je songeai à Best Comment un homme comme Werner Best réagirait-il si je lui disais que je croyais avoir vu le Führer drapé dans le châle des rabbins? Sans doute m'indiquerait-il l'adresse d'un bon médecin. Mais peut-être aussi m'expliquerait-il froidement pourquoi il fallait qu'il en soit ainsi. Un type curieux. Je l'avais rencontré à l'été 1937, après qu'il m'eut aidé, par l'entremise de Thomas lors de mon arrestation au Tiergarten; il n'y avait jamais fait allusion par la suite. Après mon recrutement, alors que j'étais d'au moins dix ans son cadet, il parut s'intéresser à moi et m'invita plusieurs fois à dîner, généralement en compagnie de Thomas et d'un ou deux autres officiels du SD, une fois avec Ohlendorf, qui but beaucoup de café et parla peu, et parfois aussi seul à seul. C'était un homme extraordinairement précis, froid et objectif, et en même temps voué avec passion à ses idéaux. Alors que je le connaissais à peine, il me semblait évident que Thomas Häuser imitait son style, et je vis plus tard que c'était le cas pour la plupart des jeunes officiers SD, qui l'admiraient certainement plus que Heydrich. Best, à cette époque-là, aimait encore prêcher ce qu'il appelait le réalisme héroïque: «Ce qui compte, affirmait-il en citant Jünger, qu'il lisait avidement, ce n'est pas ce pour quoi on se bat, mais comment on se bat». Pour cet homme, le national-socialisme n'était pas une opinion politique, mais bien plutôt un mode de vie, dur et radical, qui mêlait une capacité d'analyse objective à une aptitude à agir. La plus haute moralité, nous expliquait-il, consiste à surmonter les inhibitions traditionnelles dans la recherche du bien du Volk. En cela, la Kriegsjugendgeneration, la «génération de la jeunesse de guerre», à laquelle il appartenait aussi bien qu'Ohlendorf, Six, Knochen et aussi Heydrich, se distinguait nettement de la génération précédente, la junge Frontgeneration, la «jeunesse du front» qui avait connu la guerre. La plupart des Gauleiter et des chefs du Parti, tels Himmler et Hans Frank et aussi Goebbels et Darré, appartenaient à cette génération, mais Best les jugeait trop idéalistes, trop sentimentaux, naïfs et peu réalistes. Les Kriegsjugend, trop jeunes pour avoir connu la guerre ou même les combats des Freikorps, avaient grandi durant les années troubles de Weimar, et contre ce chaos s'étaient forgé une approche völkisch et radicale des problèmes de la Nation. Ils avaient rejoint le NSDAP non pas parce que son idéologie différait de celle des autres partis völkisch des années 20, mais parce qu'au lieu de s'embourber dans les idées, les querelles d'élites, les débats stériles et sans fin, il s'était concentré sur l'organisation, la propagande de masse et l'activisme, et avait ainsi naturellement émergé pour prendre une position de guide. Le SD incarnait cette approche dure, objective, réaliste. Quant à notre génération – Best, dans ces discussions, voulait dire par là celle de Thomas et la mienne -, elle ne s'était pas encore pleinement définie: elle était arrivée à l'âge d'homme sous le national-socialisme, mais ne s'était pas encore confrontée à ses vrais défis. C'était pour cela que nous devions nous préparer, cultiver une discipline sévère, apprendre à nous battre pour notre Volk et si nécessaire détruire nos adversaires, sans haine et sans animosité, pas comme ces pontes teutoniques qui se croyaient encore vêtus de peaux de bêtes, mais d'une manière systématique, efficiente, raisonnée. Voilà tout à fait l'humeur du S D de cette époque, celle, par exemple, du Prof. Dr. Alfred Six, mon premier chef de département, qui dirigeait en même temps la faculté d'économie étrangère à l'Université: c'était un homme amer, plutôt désagréable, et qui parlait bien plus souvent de politique racialo-biologique que d'économie; mais il préconisait les mêmes méthodes que Best, et il en était ainsi pour tous les jeunes gens recrutés au fil des années par Höhn, les jeunes loups du SD, Schellenberg, Knochen, Behrends, d'Alquen, Ohlendorf bien sûr, mais aussi des hommes moins connus maintenant comme Melhorn, Gurke qui fut tué au feu en 1943, Lemmel, Taubert. C'était une race à part, peu appréciée au sein du Parti, mais lucide, agissante, disciplinée, et après mon entrée au SD je n'avais aspiré à rien d'autre qu'à devenir l'un d'eux. Maintenant, je ne savais plus trop. J'avais l'impression, après mes expériences à l'Est, que les idéalistes du SD s'étaient fait déborder par les policiers, les fonctionnaires de la violence. Je me demandais ce que Best pensait de l'Endlösung. Mais je n'avais aucun intention de le lui demander, ni même d'aborder le sujet, et encore moins celui de mon étrange vision.

 

Best arriva avec une demi-heure de retard, vêtu d'un extraordinaire uniforme noir à double rangée de boutons dorés et avec d'immenses revers croisés en velours blanc. Après un échange formel de saluts, il me serra vigoureusement la main en s'excusant pour son retard: «J'étais chez le Führer. Je n'ai pas eu le temps de me changer». Tandis que nous nous félicitions pour nos promotions respectives, un maître d'hôtel s'avança, salua Best, et nous mena à une alcôve réservée. Je commandai un second Martini et Best un verre de vin rouge. Puis il me questionna sur ma carrière en Russie: je répondis sans entrer dans les détails; de toute façon, Best savait mieux que quiconque ce qu'était un Einsatzgruppe. «Et maintenant?» Alors je lui exposai mon idée. Il m'écoutait patiemment, en hochant la tête; son haut front bombé, luisant sous les lustres, portait encore la marque rouge de sa casquette qu'il avait posée sur la banquette. «Oui, je me souviens, fit-il enfin. Vous commenciez à vous intéresser au droit international. Pourquoi n'avez-vous rien publié?» – «Je n'en ai jamais vraiment eu la possibilité. Au RSHA, après votre départ, on ne me confiait que des questions de droit constitutionnel et policier, et après, sur le terrain, c'était impossible. En revanche, j'ai acquis une bonne expérience pratique de nos méthodes d'occupation». – «Je ne suis pas sûr que l'Ukraine soit le meilleur exemple». – «Certainement pas, fis-je. Personne au RSHA ne comprend comment on laisse Koch se déchaîner comme ça. C'est une catastrophe». – «C'est un des dysfonctionnements du national-socialisme. Sur ce point-là, Staline est bien plus rigoureux que nous. Mais les hommes comme Koch, je l'espère, n'ont aucun avenir. Vous avez lu le Festgabe que nous avons fait éditer pour le quarantième anniversaire du Reichsführer?» Je secouai la tête: «Malheureusement non». – «Je vous en ferai parvenir un exemplaire. Ma contribution y développait une théorie du Grossraum fondée sur une base völkisch; votre ancien professeur Höhn a écrit un article sur le même sujet, ainsi que Stuckart, du ministère de l'Intérieur. Lemmel, vous vous souvenez de lui, a aussi publié sur ces concepts, mais ailleurs. Il s'agissait à la fois d'achever notre lecture critique de Carl Schmitt et en même temps de mettre en avant la S S comme force motrice pour la construction du Nouvel Ordre européen. Le Reichsführer, entouré d'hommes comme nous, aurait pu en être l'architecte principal. Mais il a laissé filer sa chance». – «Que s'est-il passé, alors?» – «C'est difficile à dire. Je ne sais pas si le Reichsführer était obnubilé par ses plans pour la reconstruction de l'Est allemand, ou s'il a été débordé par des tâches trop nombreuses. Certainement l'implication de la S S dans les processus d'aménagement démographique, à l'Est, a joué un rôle. C'est un peu pour cela que j'ai choisi de quitter le RSHA». Cette dernière assertion, je le savais, manquait de franchise. À l'époque où j'avais achevé ma thèse (elle portait sur la réconciliation du droit étatique positif avec la notion de Volksgemeinschaft) et entrais à plein temps au SD, pour l'aider à rédiger des opinions juridiques, Best commençait déjà à avoir des problèmes, notamment avec Schellenberg. Schellenberg, en privé et aussi par écrit, accusait Best d'être trop bureaucratique, trop coincé, un avocat académique, un coupeur de cheveux en quatre. Cela, d'après la rumeur, était aussi l'opinion de Heydrich; du moins Heydrich avait-il lâché la bride à Schellenberg. Best, de son côté, critiquait la «désofficialisation» de la police: concrètement, il soutenait que tous les employés du SD détachés à la SP, comme Thomas et moi-même, devaient être soumis aux règles et aux procédures ordinaires de l'administration d'État; les chefs de service devaient tous avoir une formation juridique. Mais Heydrich se moquait de ce jardin d'enfants pour contrôleurs et Schellenberg lançait bordée sur bordée. Best, à ce sujet, m'avait un jour fait une remarque frappante: «Vous savez, malgré toute ma haine pour 1793, je me sens parfois proche de Saint-Just, qui disait: Je crains moins l'austérité ou le délire des uns que la souplesse des autres». Tout cela se passait au cours du dernier printemps avant la guerre; j'ai déjà parlé de ce qui s'ensuivit à l'automne, le départ de Best, mes propres soucis: mais je comprenais bien que Best préférait voir le côté positif de ces développements. «En France et maintenant au Danemark, disait-il, j'ai essayé de travailler sur les aspects pratiques de ces théories». – «Et comment cela se passe-t-il?» – «En France, l'idée d'une administration supervisée était bonne. Mais il y avait trop d'interférences de la Wehrmacht, qui poursuivait sa propre politique, et de Berlin, qui gâchait un peu les choses avec ces histoires d'otages. Et puis, bien sûr, le 11 novembre a mis fin à tout ça. C'était à mon avis une erreur grossière. Mais bon! J'ai par contre tout espoir de faire du Danemark un Protektorat modèle». – «On ne dit que du bien de votre travail». – «Oh, j'ai aussi mes critiques! Et puis, vous savez, je ne fais que commencer. Mais au-delà de ces enjeux précis, ce qui compte, c'est de s'atteler à développer une vision globale pour l'après-guerre. Pour le moment, toutes nos mesures sont ad hoc et incohérentes. Et le Führer émet des signaux contradictoires quant à ses intentions. Ainsi, c'est très difficile de faire des promesses concrètes».

 

– «Je vois tout à fait ce que vous voulez dire». Je lui parlai brièvement de Lippert, des espoirs qu'il avait soulevés lors de notre conversation à Maïkop. «Oui, c'est un bon exemple, fit Best. Mais voyez-vous, d'autres personnes promettent les mêmes choses aux Flamands. Et puis maintenant le Reichsführer, poussé par l'Obergruppenführer Berger, est en train de lancer sa propre politique, avec la création de légions Waffen-SS nationales, ce qui est incompatible ou en tout cas pas coordonné avec la politique de l'Auswärtiges Amt. Tout le problème est là: tant que le Führer n'intervient pas en personne, chacun mène sa politique personnelle. Il n'y a aucune vue d'ensemble et donc aucune politique réellement völkisch. Les vrais nationaux-socialistes sont incapables de faire leur travail, qui est d'orienter et de guider le Volk; à la place, ce sont les Parteigenossen, les hommes du Parti, qui se taillent des fiefs puis les gouvernent comme cela les amuse». – «Vous ne pensez pas que les membres du Parti soient d'authentiques nationaux-socialistes?» Best leva un doigt: «Attention. Ne confondez pas membre du Parti et homme du Parti. Tous les membres du Parti, comme vous et moi, ne sont pas forcément des "PG". Un national-socialiste doit croire à sa vision. Et forcément comme la vision est unique, tous les vrais nationaux-socialistes ne peuvent travailler que dans une seule direction, qui est celle du Volk. Mais croyez-vous que tous ces gens-là» -il fit un geste large en direction de la salle – «soient d'authentiques nationaux-socialistes? Un homme du Parti, c'est quelqu'un qui doit sa carrière au Parti, qui a une position à défendre au sein du Parti, et qui donc défend les intérêts du Parti dans les controverses avec les autres hiérarchies, quels que soient les intérêts réels du Volk. Le Parti, au départ, était conçu comme un mouvement, un agent de mobilisation du Volk; maintenant, c'est devenu une bureaucratie comme les autres. Pendant longtemps, certains d'entre nous espéraient que la S S pourrait prendre la relève. Et il n'est pas encore trop tard. Mais la S S aussi succombe à de dangereuses tentations». Nous bûmes un peu; je voulais revenir au sujet qui me préoccupait. «Que pensez-vous de mon idée? demandai-je enfin. Il me semble qu'avec mon passé, ma connaissance du pays et des divers courants d'idées français, c'est en France que je pourrais être le plus utile».

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