Les bienveillantes

Jonathan Littell · Chapitre 3 sur 8 · partie 4/5

Pages du PDF

Les bienveillantes

Sarabande

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

À cause de Schönberg, justement. Quand ils l'ont viré de l'Académie et qu'il

a dû quitter l'Allemagne, ils m'ont offert sa place: je les ai envoyés se faire

foutre. Strauss est venu me voir en personne. Il venait de prendre la place de

Bruno Walter, un grand chef d'orchestre. Je lui ai dit qu'il devrait avoir

honte, que c'était un gouvernement de gangsters et de prolétaires aigris et

qu'il ne durerait pas. D'ailleurs ils ont fait sauter Strauss deux ans plus tard,

à cause de sa belle-fille juive». Je me forçai à sourire: «Je ne vais pas entrer

dans une discussion politique. Mais j'ai du mal, en écoutant vos opinions, à

comprendre comment vous pouvez vous considérer comme un antisémite».

– «C'est pourtant simple, répondit von Üxküll avec hauteur. Je me suis battu

contre les Juifs et les Rouges en Courlande et à MemeL J'ai milité pour

l'exclusion des Juifs des universités allemandes, de la vie politique et

économique allemande. J'ai bu à la santé des hommes qui ont tué Rathenau.

Mais la musique, c'est autre chose. Il suffit de fermer les yeux et d'écouter

pour tout de suite savoir si c'est bon ou pas. Ça n'a rien à voir avec le sang,

et toutes les grandes musiques se valent, qu'elles soient allemandes,

françaises, anglaises, italiennes, russes ou juives. Meyerbeer ne vaut rien,

non pas parce qu'il était juif, mais parce qu'il ne vaut rien. Et Wagner, qui

haïssait Meyerbeer parce qu'il était juif et qu'il l'avait aidé, ne vaut guère

plus à mon goût» – «Si Max répète ce que tu racontes à ses collègues, dit

Una en riant, tu vas avoir des ennuis,» – «Tu m'as dit que c'était un homme

intelligent, répliqua-t-il en la regardant-Je te fais l'honneur de te croire sur parole,» – «Je ne suis pas musicien, dis-je, et il est donc difficile pour moi

de vous répondre. Ce que j'ai pu entendre de Schönberg, je l'ai trouvé

inaudible. Mais une chose est sûre: vous n'êtes certainement pas au

diapason de l'humeur de votre pays». – «Jeune homme, rétorqua-t-il en

haussant la tête, je ne cherche pas à l'être. Je ne me mêle plus de la chose

publique depuis longtemps, et je compte bien que la chose publique ne se

mêlera pas de moi». On n'a pas toujours le choix, voulais-je répliquer; mais

je tins ma langue. À la fin du repas, poussé par Una, j'avais parlé à von

Üxküll de mon désir d'obtenir un poste en France. Una avait ajouté: «Tu ne

peux pas l'aider?» Von Üxküll avait réfléchi: «Je peux voir. Mais mes amis

de la Wehrmacht ne portent pas la S S dans leur cœur». Cela, je

commençais à le comprendre; et je me disais parfois qu'au fond c'était

Blobel, perdant la tête à Kharkov, qui avait raison. Toutes mes pistes

semblaient donner sur des culs-de-sac: Best m'avait bien envoyé son

Festgabe, mais sans mentionner la France; Thomas essayait de rester

rassurant, mais n'arrivait à rien pour moi. Et moi, entièrement absorbé par la

présence et la pensée de ma sœur, je ne tentais plus rien, je m'enlisais dans

mon abattement, raide, pétrifié, une triste statue de sel sur les rives de la

mer Morte. Ce soir-là, ma sœur et son mari étaient invités à une réception,

et Una me proposa de venir; je refusai: je ne voulais pas la voir comme ça,

au milieu d'aristocrates légers, arrogants, ivres, buvant du Champagne et

plaisantant sur tout ce que je tenais pour sacré. Au milieu de ces gens, c'était

certain, je me sentirais impuissant, honteux, un gamin abruti; leurs

sarcasmes me blesseraient, et mon angoisse m'empêcherait d'y répondre;

leur monde restait fermé à des gens comme moi et ils savaient bien le faire

comprendre. Je me cloîtrai dans ma chambre; je tentai de feuilleter le

Festgabe, mais les mots n'avaient aucun sens pour moi. Alors je

m'abandonnai au doux bercement des illusions folles: Una, prise de

remords, quittait sa soirée, venait à mon hôtel, la porte s'ouvrait, elle me

souriait, et le passé, à ce moment-là, était rédimé. Tout cela était

parfaitement idiot et je le savais, mais plus le temps passait, plus je

parvenais à me convaincre que cela allait arriver, là, maintenant. Je restais

dans le noir, assis sur le divan, mon cœur bondissait à chaque bruit dans le

couloir, chaque tintement de l'ascenseur, j'attendais. Mais c'était toujours

une autre porte qui s'ouvrait et se refermait, et le désespoir montait comme

une eau noire, comme cette eau froide et sans pitié qui enveloppe les noyés et leur vole le souffle, l'air si précieux de la vie. Le lendemain, Una et von

Üxküll partaient pour la Suisse.

 

Elle me téléphona le matin, juste avant de prendre le train. Sa voix était

douce, tendre, chaude. La conversation fut brève, je ne faisais pas

réellement attention à ce qu'elle disait, j'écoutais cette voix, accroché au

combiné, perdu dans ma détresse. «On peut se revoir, disait-elle. Tu peux

venir chez nous». – «On verra», répondit l'autre qui parlait par ma bouche.

J'étais de nouveau pris de haut-le-cœur, je crus que j'allais vomir, j'avalai

convulsivement ma salive en respirant par le nez et parvins à me retenir.

Puis elle raccrocha et je fus de nouveau seul.

 

Thomas, en fin de compte, était parvenu à me ménager un entretien avec

Schulz. «Vu que ça n'avance pas beaucoup, je pense que ça vaut la peine.

Essaye de le prendre avec délicatesse». Je n'eus pas trop à me forcer:

Schulz, un petit homme malingre qui marmonnait dans sa moustache, la

bouche barrée par une mauvaise cicatrice de duel, s'exprimait en

périphrases parfois difficiles à suivre, et, tout en feuilletant obstinément

mon dossier, ne me laissait pas beaucoup d'ouvertures pour parler. Je

parvins à placer deux mots sur mon intérêt pour la politique étrangère du

Reich, mais il ne sembla pas le relever. Il ressortit de cet entretien qu'on

s'intéressait à moi en haut lieu et qu'on verrait à la fin de ma convalescence.

C'était peu encourageant et Thomas confirma mon interprétation: «Il faut

qu'on te demande là-bas, pour un poste précis. Sinon, si on t'envoie quelque

part, ce sera en Bulgarie. C'est tranquille, d'accord, mais le vin n'est pas

fameux». Best m'avait suggéré de contacter Knochen, mais les paroles de

Thomas me donnèrent une meilleure idée: après tout, j'étais en congé, rien

ne m'obligeait à rester à Berlin. Je pris l'express de nuit et arrivai à Paris peu

après l'aube. Les contrôles ne posèrent aucun problème. Devant la gare je

contemplai avec plaisir la pierre pâle et grise des immeubles, l'agitation des

rues; à cause des restrictions, peu de véhicules circulaient, mais les

chaussées étaient encombrées de bicyclettes et de triporteurs, à travers

lesquels les autos allemandes se frayaient un chemin avec difficulté. Pris de

gaieté, j'entrai dans le premier café et bus une fine, debout au comptoir.

J'étais en civil, et personne n'avait de raison pour me prendre pour autre

chose qu'un Français, j'y prenais un plaisir curieux. Je marchai

tranquillement jusqu'à Montmartre et m'installai dans un petit hôtel discret,

sur le flanc ouest de la butte, au-dessus de Pigalle; je connaissais cet endroit: les chambres étaient simples et propres, et le patron dépourvu de

curiosité, ce qui me convenait. Pour ce premier jour, je ne voulais voir

personne. J'allai me promener. On était en avril, le printemps se devinait

partout, dans le bleu léger du ciel, les bourgeons et les fleurs pointant sur les

branches, une certaine allégresse ou du moins un allégement dans le pas des

gens. La vie, je le savais, était dure ici, le teint jaunâtre de nombreux

visages trahissait les difficultés du ravitaillement. Mais rien ne semblait

avoir changé depuis ma dernière visite, à part la circulation et les graffitis:

sur les murs, on apercevait maintenant STALINGRAD OU 1918, le plus

souvent effacés et parfois remplacés par 1763, sans doute une brillante

initiative de nos services. Je descendis en flânant vers la Seine, puis allai

fouiller chez les bouquinistes le long des quais: à ma surprise, à côté de

Céline, Drieu, Mauriac, Bernanos ou Montherlant, on vendait ouvertement

Kafka, Proust et même Thomas Mann; le laxisme semblait de règle.

Presque tous les vendeurs avaient un exemplaire du livre de Rebatet, Les

décombres, paru l'année précédente: je le feuilletai avec curiosité, mais en

remis l'achat à plus tard. Je me décidai enfin pour un recueil d'essais de

Maurice Blanchot, un critique de la NRF dont j'avais apprécié certains

articles avant la guerre; c'étaient des épreuves brochées, sans doute

revendues par un journaliste, et portant le titre Faux pas; le bouquiniste

m'expliqua que la publication du livre avait été retardée par le manque de

papier, tout en m'assurant que c'était encore ce qui s'était écrit de mieux

récemment, à moins que je n'aime Sartre, mais lui n'aimait pas Sartre (je

n'avais alors jamais entendu parler de Sartre). Place Saint-Michel, près de la

fontaine, je m'installai à une terrasse et commandai un sandwich et un verre

de vin. Le précédent propriétaire du livre n'en avait découpé que le premier

cahier; je me fis apporter un couteau et en attendant le sandwich coupai les

pages restantes, un rituel lent, placide, que je savourais toujours. Le papier

était de très mauvaise qualité; je devais faire attention à ne pas déchirer les

feuilles en travaillant trop vite. Après avoir mangé je montai vers le

Luxembourg. J'avais toujours aimé ce parc froid, géométrique, lumineux,

traversé d'une agitation tranquille. Autour du grand cercle du bassin central,

le long des allées en faisceau, entre les arbres et les parterres encore nus, les

gens marchaient, bourdonnaient, conversaient, lisaient, ou, les yeux clos, se

doraient au soleil pâle, une longue et paisible rumeur. Je m'installai sur une

chaise en métal, à la peinture verte écaillée, et lus quelques essais au hasard,

celui sur Oreste d'abord, qui d'ailleurs traitait plutôt de Sartre; ce dernier avait apparemment écrit une pièce où il se servait de la figure du

malheureux parricide pour exposer des idées sur la liberté de l'homme dans

le crime; Blanchot le jugeait sévèrement, et je ne pouvais qu'approuver.

Mais je fus surtout séduit par un article sur le Moby Dick de Melville, où

Blanchot parlait de ce livre impossible, qui avait marqué un moment de ma

jeunesse, de cet équivalent écrit de l'univers, mystérieusement, comme

d'une œuvre qui garde le caractère ironique d'une énigme et ne se révèle que

par l'interrogation qu'elle propose. À vrai dire, je ne comprenais pas grand-

chose à ce qu'il écrivait là. Mais cela éveillait en moi la nostalgie d'une vie

que j'aurais pu avoir: le plaisir du libre jeu de la pensée et du langage, plutôt

que la rigueur pesante de la Loi; et je me laissais porter avec bonheur par

les méandres de cette pensée lourde et patiente, qui se creusait une voie

dans les idées comme une rivière souterraine se fraye lentement un chemin

à travers la pierre. Enfin je fermai le livre et repris ma marche, d'abord vers

l'Odéon, où les inscriptions murales proliféraient, puis par le boulevard

Saint-Germain, presque vide, vers l'Assemblée nationale. Chaque endroit

éveillait en moi des souvenirs précis, de mes années de prépa et d'après,

lorsque j'étais entré à l'ELSP; je devais alors avoir été assez tourmenté, et je

me souvenais de la montée rapide de ma haine pour la France, mais ces

souvenirs, avec la distance, m'arrivaient comme apaisés, presque heureux,

nimbés d'une lumière sereine, sans doute déformante. Je continuai vers

l'esplanade des Invalides, où les passants s'attroupaient pour contempler les

travailleurs qui, avec des chevaux de trait, retournaient le gazon afin de

semer des légumes; plus loin, près d'un char léger de fabrication tchèque,

frappé de la croix gammée, des enfants indifférents jouaient au ballon Puis

je traversai le pont Alexandre-III. Au Grand Palais, les affiches annonçaient

deux expositions: l'une intitulée Pourquoi le Juif a-t-il voulu la guerre?,

l'autre une collection d'œuvres grecques et romaines. Je ne ressentais aucun

besoin de parfaire mon éducation antisémite, mais l'Antiquité m'attirait, je

payai mon billet et entrai. Il y avait là nombre de pièces superbes, la plupart

sans doute empruntées au Louvre. J'admirai longtemps la beauté froide,

calme, inhumaine d'un Apollon citharède de Pompéi, un grand bronze

maintenant verdâtre. Il avait un corps gracile, pas tout à fait formé, avec un

sexe d'enfant et des fesses étroites et rebondies. Je me promenais d'un bout

à l'autre de l'exposition, mais je ne cessais de revenir devant lui: sa beauté

me fascinait. Ce n'aurait pu être qu'un adolescent exquis et banal, mais le

vert-de-gris qui lui rongeait la peau par grandes plaques lui conférait une profondeur stupéfiante. Un détail me frappa: quel que fût l'angle sous lequel

je regardais ses yeux, peints de manière réaliste à même le bronze, lui ne me

regardait jamais dans les yeux; impossible de capter son regard, noyé, perdu

dans le vide de son éternité. La lèpre métallique lui boursouflait le visage, la

poitrine, les fesses, lui dévorait presque la main gauche, celle qui devait

tenir l'instrument disparu. Son visage semblait vain, presque fat. À le

regarder, je me sentais pris de désir, de l'envie de le lécher; et lui se

décomposait devant moi avec une lenteur tranquille et infinie. Après cela,

évitant les Champs-Elysées, je me promenai par les petites rues silencieuses

du huitième arrondissement, puis remontai lentement vers Montmartre. Le

soir tombait, l'air sentait bon. À l'hôtel, le patron m'indiqua un petit

restaurant de marché noir où je pouvais manger sans tickets: «C'est plein de

mécréants, mais la cuisine est bonne». La clientèle paraissait en effet

composée de collaborateurs, d'affairistes du marché noir et de miliciens; on

me servit de la bavette aux échalotes avec des haricots verts, et du bon

bordeaux en carafe; pour le dessert, une tarte Tatin avec de la crème fraîche,

et, luxe suprême, du vrai café. Mais l'Apollon du Grand Palais avait réveillé

d'autres envies. Je descendis vers Pigalle et retrouvai un petit bar que je

connaissais bien: assis au comptoir, je commandai un cognac et attendis. Ce

ne fut pas long, et je ramenai le garçon à mon hôtel. Sous sa casquette, il

avait les cheveux bouclés, désordonnés; un duvet léger lui couvrait le ventre

et brunissait en boucles sur sa poitrine; sa peau mate éveillait en moi une

envie furieuse de bouche et de cul. Il était comme je les aimais, taciturne et

disponible. Pour lui, mon cul s'ouvrit comme une fleur, et lorsque enfin il

m'enfila, une boule de lumière blanche se mit à grandir à la base de mon

épine dorsale, remonta lentement mon dos, et annula ma tête. Et ce soir-là,

plus que jamais, il me semblait que je répondais ainsi directement à ma

sœur, me l'incorporant, qu'elle l'acceptât ou non. Ce qui se passait dans mon

corps, sous les mains et la verge de ce garçon inconnu, me bouleversait.

Lorsque ce fut fini, je le renvoyai mais je ne m'endormis pas, je restai

couché là sur les draps froissés, nu et étalé comme un gosse anéanti de

bonheur. Le lendemain, je passai à la rédaction de Je Suis Partout. Presque

tous mes amis parisiens y travaillaient ou gravitaient autour. Cela remontait

assez loin. Lorsque j'étais monté à Paris pour faire mes classes

préparatoires, à dix-sept ans, je n'y connaissais personne. J'étais entré à

Janson-de-Sailly comme interne; Moreau m'avait alloué une petite somme

mensuelle, à condition que j'aie de bonnes notes, et j'étais relativement libre; après le cauchemar carcéral des trois années précédentes, il en aurait

fallu moins pour me tourner la tête. Pourtant, je me tenais bien, je ne faisais

pas de bêtises. Après les cours, je filais vers la Seine farfouiller chez les

bouquinistes, ou je rejoignais mes camarades dans un petit troquet du

quartier Latin, pour boire du gros rouge et refaire le monde. Mais ces

camarades de classe, je les trouvais plutôt ternes. Presque tous appartenaient

à la haute bourgeoisie et se préparaient à suivre aveuglément les traces de

leurs pères. Ils avaient de l'argent, et on leur avait appris très tôt comment

était fait le monde et quelle y serait leur place: la dominante. Envers les

ouvriers, ils ne ressentaient que du mépris, ou de la peur; les idées que

j'avais ramenées de mon premier voyage en Allemagne, que les ouvriers

faisaient autant partie de la Nation que la bourgeoisie, que l'ordre social

devait être arrangé organiquement à l'avantage de tous et pas seulement de

quelques nantis, que les travailleurs devaient se voir non pas réprimer mais

bien plutôt offrir une vie digne et une place dans cet ordre afin de contrer

les séductions du Bolchevisme, tout cela leur restait étranger. Leurs

opinions politiques étaient aussi étroites que leur sentiment des bienséances

bourgeoises, et il me paraissait encore plus inutile d'essayer de discuter avec

eux du fascisme ou du national-socialisme allemand (qui venait juste, en

septembre de cette année-là, de remporter une victoire électorale écrasante,

devenant ainsi le second parti du pays et envoyant des ondes de choc à

travers l'Europe des vainqueurs) que des idéaux des mouvements de

jeunesse prêchés par Hans Blüher. Freud, pour eux (s'ils en avaient entendu

parler), était un érotomane, Spengler un Prussien fou et ratiocinant, Jünger

un belliciste flirtant dangereusement avec le Bolchevisme; même Péguy

leur était suspect. Seuls quelques boursiers de province semblaient un peu

différents, et ce fut surtout autour d'eux que je gravitai. Un de ces garçons,

Antoine F., avait un frère aîné à l'ENS, là où j'avais rêvé de faire mes

études, et ce fut lui qui m'y mena pour la première fois, y boire du grog et

discuter de Nietzsche et de Schopenhauer, que je découvrais, avec son frère

et ses camarades de thurne. Ce Bertrand F. était un carré, c'est-à-dire un

étudiant de seconde année; les meilleures thurnes, avec divans, gravures au

mur et poêle, étaient pour la plupart occupées par les cubes, les étudiants de

troisième année. Un jour, passant devant une de celles-ci, je remarquai une

inscription grecque peinte sur le linteau: «Dans cette thurne travaillent six

beaux et bons (hex kaloi kagathoï) – et un certain autre (kai tis allos)». La

porte était ouverte, je la poussai et demandai en grec: «Et qui donc est cet autre?» Un jeune homme au visage rond leva ses lunettes épaisses de son

livre et répondit dans la même langue:

 

«Un Hébreu, qui ne sait pas le grec. Et toi, qui es-tu?» – «Un autre aussi,

mais fait d'un meilleur métal que ton Hébreu: un Allemand». – «Un

Allemand qui sait le grec?» – «Quelle meilleure langue pour parler avec un

Français?» Il éclata de rire et se présenta: c'était Robert Brasillach. Je lui

expliquai que j'étais en fait à moitié français, et vivais en France depuis

1924; il me demanda si j'étais retourné en Allemagne depuis, et je lui parlai

de mon voyage de l'été; bientôt nous causions du national-socialisme. Il

écouta attentivement mes descriptions et mes explications. «Repasse quand

tu veux, dit-il à la fin. J'ai des amis qui seront heureux de te rencontrer». Par

lui, je découvris un autre monde, qui n'avait rien à voir avec celui des futurs

commis de l'État. Ces jeunes gens-là cultivaient des visions de l'avenir de

leur pays et de l'Europe dont ils disputaient âprement, tout en les nourrissant

d'une riche étude du passé. Leurs idées et leurs intérêts fusaient dans toutes

les directions. Brasillach, avec son futur beau-frère Maurice Bardèche,

étudiait avec passion le cinéma et me le fit découvrir, pas seulement celui de

Chaplin ou de René Clair, mais aussi Eisenstein, Lang, Pabst, Dreyer. Il

m'introduisit dans les bureaux de L'Action française, à leur imprimerie, rue

Montmartre, une belle maison étroite avec un escalier Renaissance, pleine

du fracas des rotatives. Je vis quelques fois Maurras, il n'arrivait que tard,

vers onze heures du soir, à moitié sourd, amer, mais toujours prêt à ouvrir

son cœur et en déverser la bile contre les marxistes, les bourgeois, les

républicains, les Juifs. Brasillach, à cette époque-là, était encore

complètement sous sa coupe, mais la haine obstinée de Maurras pour

l'Allemagne formait pour moi un obstacle incontournable, et Robert et moi

nous querellions souvent à ce sujet. Si Hitler parvenait au pouvoir, affirmai-

je, et unissait le travailleur allemand à la classe moyenne, contrant

définitivement le péril rouge, et si la France faisait de même, et si les deux

réunis parvenaient à éliminer l'influence pernicieuse des Juifs, alors le cœur

de l'Europe, à la fois nationaliste et socialiste, formerait, avec l'Italie, un

bloc d'intérêts communs invincible. Mais les Français pataugeaient encore

dans leurs intérêts de petits courtiers et leur revanchisme attardé. Bien

entendu, Hitler balayerait les clauses iniques de Versailles, c'était une pure

nécessité historique; mais si les forces saines de la France pouvaient de leur

côté liquider la République corrompue et ses marionnettistes juifs, alors une alliance franco-allemande ne serait pas seulement une possibilité, mais

deviendrait une réalité inévitable, une nouvelle Entente européenne qui

rognerait les ailes des ploutocrates et des impérialistes britanniques, et qui

serait bientôt prête à affronter les bolcheviques et à ramener la Russie au

sein du concert des nations civilisées (comme on le voit, mon voyage

d'Allemagne avait bien servi mon éducation intellectuelle; Moreau aurait

été épouvanté s'il avait su le parti que je tirais de son argent). Brasillach, en

général, était d'accord avec moi: «Oui, disait-il, l'après-guerre est déjà finie.

Nous devons faire vite si nous voulons éviter une autre guerre. Ce serait un

désastre, la fin de la civilisation européenne, le triomphe des barbares». La

plupart des jeunes disciples de Maurras pensaient de même. L'un des plus

brillants et corrosifs d'entre eux était Lucien Rebatet, qui tenait la critique

littéraire et cinématographique de L'Action française sous le nom de

François Vinneuil. Il avait dix ans de plus que moi, mais nous nous liâmes

rapidement, rapprochés par son attirance pour l'Allemagne. Il y avait aussi

Maxence, Blond, Jacques Talagrand qui devint Thierry Maulnier, Jules

Supervielle, et beaucoup d'autres. Nous nous retrouvions à la brasserie

Lipp, lorsque quelqu'un avait les poches pleines, sinon à un restaurant pour

étudiants du quartier Latin. Nous discutions fiévreusement de littérature et

cherchions à définir une littérature «fasciste»: Rebatet proposait Plutarque,

Corneille, Stendhal. «Le fascisme, lança un jour Brasillach, est la poésie

même du XXe siècle», et je ne pouvais qu'être d'accord avec lui: fasciste,

fascio, fascination (mais plus tard, devenu plus sage ou prudent, il

décernerait le même titre au communisme). Au printemps 1932, lorsque je

réussis mon concours, la plupart de mes amis normaliens terminaient leurs

études; après l'été, ils se dispersèrent à travers la France, qui pour faire son

service militaire, qui pour prendre le poste d'enseignant qu'on lui avait

attribué. Je passai de nouveau les vacances en Allemagne, alors en pleine

effervescence: la production allemande était tombée à la moitié du niveau

de 1929, et Brüning gouvernait, avec le soutien de Hindenburg, à coups de

décrets d'urgence. Une telle situation ne pouvait perdurer. Ailleurs aussi,

l'ordre établi vacillait En Espagne, la monarchie avait été renversée par une

cabale de francs-maçons, de révolutionnaires et de curés. L'Amérique était

presque à genoux. En France, les effets directs de la crise se faisaient moins

sentir, mais la situation n'était pas rose, et les communistes menaient

discrètement et obstinément leur travail de sape. Sans le dire à personne, je

posai ma candidature au NSDAP, section Ausland (pour les Reichsdeutschen vivant à l'étranger), et fus rapidement accepté. Lorsque

j'entrai à l'ELSP, à l'automne, je continuai à voir mes amis de Normale et de

l'Action française, qui montaient régulièrement passer le week-end à Paris.

Mes camarades de classe restaient à peu près les mêmes qu'à Janson, mais à

ma surprise je trouvais les cours intéressants. C'est aussi vers cette époque,

sans doute sous l'influence de Rebatet et de son nouvel ami Louis

Destouches, à peine célèbre (le Voyage venait de sortir, mais l'enthousiasme

n'avait pas dépassé le cercle des initiés, et Céline se plaisait encore à

fréquenter les jeunes gens), que je me passionnai pour la musique française

pour clavier, qu'on commençait à redécouvrir et à jouer; avec Céline, j'allai

écouter Marcelle Meyer; et je regrettais plus amèrement que jamais ma

paresse et ma légèreté, elles qui m'avaient fait si vite abandonner le piano.

Après le Nouvel An, le président Hindenburg invita Hitler à former un

gouvernement Mes camarades de classe tremblaient, mes amis attendaient

de voir, j'exultais. Mais tandis que le Parti écrasait les Rouges, balayait les

ordures de la plouto-démocratie, et pour finir dissolvait les partis bourgeois,

je restais bloqué en France. Il s'agissait, devant nos yeux et à notre époque,

d'une véritable révolution nationale, et je ne pouvais que la suivre de loin,

par les journaux et les actualités au cinéma. En France cela bouillonnait

aussi. Beaucoup allèrent voir sur place, tous écrivaient et rêvaient d'un

pareil redressement pour leur pays. On prenait contact avec les Allemands,

des Allemands officiels maintenant, qui appelaient de leurs vœux un

rapprochement franco-allemand; Brasillach me présenta à Otto Abetz,

l'homme de von Ribbentrop (à cette époque encore conseiller au Parti pour

les Affaires étrangères): ses idées ne différaient pas de celles que j'exposais

depuis mon premier retour d'Allemagne. Mais, pour beaucoup, Maurras

restait un obstacle; seuls les meilleurs reconnaissaient qu'il était temps de

dépasser ses vaticinations hypocondriaques, et même eux, son charisme, la

fascination qu'il exerçait les tenaient, ils hésitaient. En même temps l'affaire

Stavisky révélait au grand jour les dessous policiers de la corruption au

pouvoir et redonnait à l'Action française une autorité morale qu'elle n'avait

plus connue depuis 1918. Tout cela prit fin le 6 février 1934. En vérité ce

fut une affaire confuse: j'étais aussi dans la rue, avec Antoine F. (entré en

même temps que moi à l'ELSP), Blond, Brasillach, quelques autres. Des

Champs-Elysées, nous entendîmes vaguement des coups de feu; plus bas,

au niveau de la Concorde, des gens couraient. Nous passâmes le reste de la

nuit à marcher dans les rues, scandant des slogans quand nous croisions d'autres jeunes gens. Nous n'apprîmes que le lendemain qu'il y avait eu des

morts. Maurras, vers qui tout le monde s'était instinctivement tourné, avait

baissé les bras. Toute l'affaire n'avait été qu'un pétard mouillé. «Inaction

française!» écumait Rebatet, qui ne pardonna jamais à Maurras. Moi, ça

m'était égal: ma décision était en train de prendre forme, et je ne me voyais

plus d'avenir en France.

 

Ce fut justement sur Rebatet que je tombai à Je Suis Partout. «Tiens! Un

revenant». – «Comme tu me vois, rétorquai-je. Il paraît que tu es célèbre,

maintenant». Il écarta les bras et fit une moue: «Je n'y comprends rien.

Pourtant je me suis creusé la tête pour être sûr de n'oublier personne dans

mes invectives. Au début d'ailleurs ça marchait: Grasset m'a refusé le

bouquin parce que j'insultais trop d'amis de la maison, comme il a dit, et

Gallimard voulait y faire des coupes sombres. Finalement c'est ce Belge qui

me l'a pris, tu te souviens, celui qui imprimait Céline? Résultat: il a fait

fortune et moi aussi. À Rive gauche, quand je suis allé faire des dédicaces,

on aurait cru que j'étais une star de cinéma. En fait, il n'y a que les

Allemands qui n'ont pas aimé». Il me jeta un regard soupçonneux: «Tu l'as

lu? – «Pas encore, j'attends que tu me l'offres. Pourquoi? Tu m'insultes

aussi?» Il rit: «Pas autant que tu le mérites, salope de Boche. De toute

façon, tout le monde te croyait mort au champ d'honneur. On va boire un

coup?» Rebatet avait rendez-vous un peu plus tard, près de Saint Germain,

et m'amena au Flore. «Ça m'amuse toujours d'aller mater la sale gueule de

nos antifascistes de service, surtout quand ils me voient». Lorsqu'il entra, en

effet, on lui darda des regards noirs; mais plusieurs personnes aussi se

levèrent pour le saluer. Lucien, visiblement, jouissait de son succès. Il

portait un costume clair, de bonne coupe, et un nœud papillon à pois un peu

de travers; une crête de cheveux ébouriffés couronnait son visage étroit et

mobile. Il choisit une table sur la droite, sous les vitres, un peu à l'écart, et

je commandai du vin blanc. Lorsqu'il sortit de quoi se rouler une cigarette,

je lui en offris une hollandaise, qu'il accepta avec plaisir. Mais même

lorsqu'il souriait, ses yeux demeuraient soucieux. «Alors, raconte», lança-t-

il. On ne s'était pas vus depuis 1939, il savait simplement que j'étais à la S

S: je lui parlai rapidement de la campagne de Russie, sans entrer dans les

détails. Il écarquilla les yeux: «T'étais à Stalingrad, alors? Eh bien merde».

Il avait un regard étrange, un mélange de crainte et d'envie peut-être. «T'as

été blessé? Fais voir». Je lui montrai le trou et il eut un long sifflement: «On peut dire que t'es verni, dis donc,» Je ne répondis rien. «Robert va en

Russie, bientôt, continua-t-il. Avec Jeantet. Mais c'est pas la même chose».

– «Qu'est-ce qu'ils vont faire?» – «C'est un voyage officiel. Ils

accompagnent Doriot et Brinon, ils vont inspecter la Légion des volontaires

français, du côté de Smolensk je crois,» – «Et comment va Robert?»

-»Justement, on est un peu fâchés, ces jours-ci. Il est devenu carrément

pétainiste. S'il continue comme ça, on va le foutre hors de JSP». – «C'est à

ce point-là?» II commanda deux nouveaux verres et je lui donnai une autre

cigarette. «Écoute, cracha-t-il avec hargne, ça fait un moment que tu n'es

pas venu en France; crois-moi, ça a bien changé. Ils sont tous comme des

chiens affamés, à se disputer les bouts du cadavre de la République. Pétain

est sénile, Laval se comporte pire qu'un Juif, Déat veut faire du social-

fascisme, Doriot du national-bolchevisme. Une chienne n'y retrouverait plus

ses chiots. Ce qui nous a manqué, c'est un Hitler. Voilà le drame». – «Et

Maurras?» Rebatet fit une moue de dégoût: «Maurras? C'est l'Action

marrane. Je l'ai bien arrangé, dans mon bouquin; paraît qu'il en était vert. Et

puis je vais te dire autre chose: depuis Stalingrad, c'est la débandade. Les

rats se barrent T'as vu les graffitis? Pas un vichyste qui n'ait un résistant ou

un Juif chez lui, comme assurance-vie.» – «On n'est pas finis, pourtant». –

«Oh, je le sais bien. Mais que veux-tu? C'est un monde de lâches. Moi, j'ai

fait mon choix, et je ne le renierai pas. Si le bateau coule, je coule avec». –

«À Stalingrad, j'ai interrogé un commissaire, qui m'a cité Mathilde de la

Mole, tu te souviens, dans Le rouge et le noir, vers la fin?» Je lui répétai la

phrase et il partit d'un grand éclat de rire: «Ah, ça c'est raide. Il te l'a sorti en

français?» -»Non, en allemand. C'était un vieux bolchevique, un militant,

un type très fort. Il t'aurait plu». -

 

«Qu'est-ce que vous en avez fait?» Je haussai les épaules. «Excuse-moi, dit-

il. Question idiote. Mais il avait raison. Moi, tu sais, j'admire les

bolcheviques. Eux, c'est pas de la soupe aux cafards. C'est un système

d'ordre. Tu te plies ou tu crèves, Staline, c'est un type extraordinaire. S'il n'y

avait pas Hitler, je serais peut-être communiste, qui sait?» Nous bûmes un

peu et je regardai les gens qui entraient et sortaient. À une table vers le fond

de la salle, plusieurs personnes fixaient Rebatet en chuchotant, mais je ne

les connaissais pas. «Tu t'occupes toujours de cinéma?» lui demandai-je. –

«Plus trop, non. Je m'intéresse à la musique, maintenant». -»Ah oui? Tu

connais Berndt von Üxküll?» – «Bien sûr. Pourquoi?» – «C'est mon beau-frère. Je l'ai rencontré l'autre jour, pour la première fois». -»Sans blague!

T'as des relations. Qu'est-ce qu'il devient?» – «Pas grand-chose, d'après ce

que j'ai compris. Il boude chez lui, en Poméranie». – «Dommage. C'était

bien, ce qu'il faisait». – «Je ne connais pas sa musique. On a eu une grande

discussion sur Schönberg, qu'il défend». – «Ça ne me surprend pas. Aucun

compositeur sérieux ne pourrait penser autrement». -»Ah, toi aussi tu t'y

mets?» Il haussa les épaules: «Schönberg ne s'est jamais mêlé de politique.

Et puis ses plus grands disciples, comme Webern ou Üxküll, sont bien des

Aryens, non? Ce que Schönberg a trouvé, la série, c'est une potentialité des

sons qui était toujours là, une rigueur cachée si tu veux par le flou des

échelles tempérées, et après lui, n'importe qui peut s'en servir pour faire ce

qu'il veut. C'est la première avancée sérieuse en musique depuis Wagner». –

«Justement, von Üxküll déteste Wagner». – «C'est impossible! s'écria-t-il

sur un ton horrifié. Impossible!» – «Pourtant, c'est vrai». Et je lui citai les

propos de von Üxküll. «C'est absurde, rétorqua Rebatet. Bach, bien sûr… il

n'y a rien qui s'approche de Bach. Il est intouchable, immense. Ce qu'il a

réalisé, c'est la synthèse définitive de l'horizontal et du vertical, de

l'architecture harmonique avec la poussée mélodique. Avec ça, il met fin à

tout ce qui le précède, et pose un cadre auquel tout ce qui le suit essaye

d'une manière ou d'une autre d'échapper, jusqu'à ce qu'enfin Wagner le fasse

exploser. Comment un Allemand, un compositeur allemand peut-il ne pas

être à genoux devant Wagner?» – «Et la musique française?» Il fit une

moue: «Ton Rameau? C'est amusant». – «Tu ne disais pas toujours ça». –

«On grandit, n'est-ce pas?» Il acheva son verre, pensif. Je songeai un instant

à lui parler de Yakov, puis me ravisai. «Et dans la musique moderne, à part

Schönberg, qu'est-ce qui te plaît?» demandai-je. «Beaucoup de choses.

Depuis trente ans, là, la musique se réveille, ça devient follement

intéressant. Stravinsky, Debussy, c'est fabuleux». – «Et Milhaud, Satie?» –

«Ne sois pas idiot». À ce moment-là, Brasillach entra. Rebatet l'appela à la

cantonade: «Ohé, Robert! Regarde qui est là!» Brasillach nous examina à

travers ses épaisses lunettes rondes, nous fit un petit signe de la main, et alla

s'asseoir à une autre table. «Il devient vraiment insupportable, marmonna

Rebatet. Il veut même plus être vu avec un Boche. Pourtant, t'es pas en

uniforme, que je sache». Mais ce n'était pas tout à fait ça et je le savais. «Je

me suis disputé avec lui, la dernière fois que j'étais à Paris», dis-je pour

apaiser Rebatet. Un soir, après une petite fête où il avait bu un peu plus que

de coutume, Brasillach avait trouvé le courage de m'inviter chez lui, et je l'avais suivi. Mais c'était ce genre d'inverti honteux qui n'aime rien tant que

de se branler mollement en contemplant son eromenes avec langueur; moi,

je trouvais ça ennuyeux et même légèrement répugnant, et j'avais assez

sèchement coupé court à ses émois. Cela dit, je pensais que nous étions

restés amis. Sans doute l'avais-je blessé sans m'en rendre compte, et à un de

ses endroits les plus vulnérables: Robert n'avait jamais su faire face à la

réalité sordide et amère du désir; et il était resté, à sa manière, le grand boy-

scout du fascisme. Pauvre Brasillach! si lestement fusillé, une fois tout fini,

afin que tant de bonnes gens, la conscience tranquille, puissent rentrer dans

le rang. Je me suis souvent demandé, d'ailleurs, si ses penchants y avaient

été pour quelque chose: la collaboration, après tout, restait une histoire de

famille, alors que la pédérastie, c'était encore autre chose, pour de Gaulle

comme pour les bons ouvriers du jury. Brasillach, quoi qu'il en soit, aurait

certainement préféré mourir pour ses idées plutôt que pour ses goûts. Mais

n'était-ce pas lui qui avait décrit la collaboration par cette phrase

inoubliable: Nous avons couché avec l'Allemagne, et le souvenir nous en

restera doux? Rebatet, lui, nonobstant son admiration pour Julien Sorel, a

été plus malin: il a eu sa condamnation, et sa grâce avec; il ne s'est pas fait

communiste; et il a trouvé le temps après tout ça d'écrire une belle Histoire

de la musique, et de se faire un peu oublier. Il me quitta en proposant de me

retrouver, le soir, avec Cousteau, du côté de Pigalle. En sortant, je passai

serrer la main à Brasillach, qui était assis avec une femme que je ne

connaissais pas; il fit comme s'il ne m'avait pas reconnu et m'accueillit avec

un sourire, mais ne me présenta pas à sa compagne. Je lui demandai des

nouvelles de sa sœur et de son beau-frère; il s'enquit poliment des

conditions de vie en Allemagne; nous convînmes vaguement de nous revoir,

sans préciser de rendez-vous. Je rentrai à ma chambre d'hôtel, passai mon

uniforme, rédigeai un mot à l'intention de Knochen, et allai le déposer

avenue Foch. Puis je retournai me remettre en civil et sortis me promener

jusqu'à l'heure convenue. Je retrouvai Rebatet et Cousteau au Liberty, une

boîte à tantes, place Blanche. Cousteau, pourtant peu suspect de ce côté-là,

connaissait le patron, Tonton, et visiblement au moins la moitié des folles,

qu'il tutoyait; plusieurs d'entre elles, fières et saugrenues avec leurs

perruques, leur fard et leurs bijoux en verre, échangeaient des quolibets

avec lui et Rebatet tandis que nous buvions des kirs. «Celle-là, vois-tu,

m'indiquait Cousteau, je l'ai baptisée la Pompe-Funèbre. Parce qu'elle suce

à mort» – «T'as pillé ça chez Maxime Du Camp, enflure», rétorquait Rebatet avec une moue, avant de plonger dans son vaste savoir littéraire

pour essayer de le surpasser. «Et toi, chéri, qu'est-ce que tu fais?» me lança

une des folles en braquant vers moi un fume-cigarette d'une longueur

impressionnante, «C'est un gestapiste», ironisa Cousteau. La tante posa des

doigts gantés de dentelle sur ses lèvres et laissa échapper un long

«Ooooh»… Mais Cousteau s'était déjà lancé dans une longue anecdote sur

les gars de Doriot qui allaient tailler des pipes aux soldats allemands dans

les tasses du Palais-Royal; les flics parisiens qui effectuaient régulièrement

des descentes dans ces vespasiennes, ou celles du bas des Champs-Elysées,

y avaient parfois de mauvaises surprises; mais si la Préfecture râlait, le

Majestic semblait s'en moquer éperdument. Ces propos ambigus me

mettaient mal à l'aise: à quoi jouaient-ils donc, ces deux-là? D'autres

camarades, je le savais, crânaient moins et pratiquaient plus. Mais aucun

d'eux n'avait le moindre scrupule à publier des dénonciations anonymes

dans les colonnes de Je Suis Partout; et si quelqu'un n'avait pas le malheur

d'être juif, on pouvait tout aussi bien en faire un homosexuel; plus d'une

carrière, voire d'une vie, s'était vue ainsi ruinée. Cousteau et Rebatet,

songeai-je, cherchaient à démontrer que leur radicalisme révolutionnaire

surmontait tous les préjugés (sauf ceux qui étaient scientifiques et raciques,

comme devait l'être la pensée française); au fond, eux aussi cherchaient

juste à épater le bourgeois, comme les surréalistes et André Gide, qu'ils

exécraient tant. «Sais-tu, Max, me lança Rebatet, que le phallus bénéfique

que les Romains promenaient pour les Liberalia, au printemps et aux

vendanges, s'appelait un fascinus? Mussolini s'en est peut-être souvenu». Je

haussai les épaules: tout cela me semblait faux, un pauvre théâtre, une mise

en scène, alors que partout les gens mouraient pour de vrai. Moi, j'avais

réellement envie d'un garçon, mais pas pour la montre, juste pour la chaleur

de sa peau, l'âcreté de sa sueur, la douceur de son sexe blotti entre ses

jambes comme un petit animal. Rebatet, lui, avait peur de son ombre, des

hommes comme des femmes, de la présence de sa propre chair, de tout sauf

des idées abstraites qui ne pouvaient lui opposer aucune résistance. Plus que

jamais, je voulais être tranquille, mais il semblait que ce fût impossible: je

m'écorchais la peau sur le monde comme sur du verre brisé; je ne cessais

d'avaler délibérément des hameçons, puis d'être étonné lorsque je

m'arrachais les entrailles par la bouche.

Mon entretien avec Helmut Knochen, le lendemain, ne fit que renforcer ce

sentiment. Il me reçut avec un curieux mélange de camaraderie ostentatoire

et de hauteur condescendante. À l'époque où il travaillait au SD, je ne le

fréquentais pas en dehors du bureau; bien entendu, il devait savoir que je

voyais alors souvent Best (mais peut-être n'était-ce plus là une

recommandation). Quoi qu'il en fût, je lui dis que j'avais vu Best à Berlin et

il me demanda de ses nouvelles. Je mentionnai aussi que j'avais servi,

comme lui, sous le commandement du Dr. Thomas; il me fit alors parler de

mes expériences en Russie, tout en me faisant subtilement ressentir la

distance entre nous: lui, le Standartenführer chargé d'un pays entier, moi, un

convalescent à l'avenir incertain. Il m'avait reçu dans son bureau, autour

d'une table basse décorée d'un vase de fleurs séchées; il s'était installé dans

le canapé, croisant ses longues jambes gainées d'une culotte de cheval, me

laissant tassé au fond d'un petit fauteuil trop bas: de là où j'étais, son genou

me cachait presque son visage et le vague de ses yeux. Je ne savais pas

comment aborder le sujet qui me préoccupait. Enfin, je lui racontai un peu

au hasard que je préparais un livre sur l'avenir des relations internationales

de l'Allemagne, brodant sur les idées que j'avais glanées au hasard dans le

Festgabe de Best (et au fur et à mesure que je parlais, je m'emballais et en

venais à me convaincre que j'avais réellement l'intention d'écrire un tel

livre, qui frapperait les esprits et assurerait mon avenir). Knochen écoutait

poliment en hochant la tête. Enfin je glissai que je pensais accepter un poste

en France pour y recueillir des expériences concrètes, susceptibles de

compléter celles de Russie. «On vous a proposé quelque chose? fit-il avec

une lueur de curiosité. Je ne suis pas au courant». – «Pas encore, Herr

Standartenführer, c'est en cours de discussion. Ça ne pose pas de problèmes

de principe, mais il faudrait qu'un poste approprié se libère ou soit créé». –

«Chez moi, vous savez, il n'y a rien pour le moment. C'est dommage, le

poste de spécialiste aux Affaires juives était vacant en décembre, mais il a

été pourvu». Je me forçai à sourire: «Ce n'est pas ce que je recherche». –

«Pourtant, vous avez acquis une bonne expérience en ce domaine, à ce qui

me semble. Et la question juive, en France, touche de très près à nos

relations diplomatiques avec Vichy. Mais il est vrai que votre grade est trop

élevé. c'est au plus un poste pour Hauptsturmführer. Et chez Abetz? Vous

êtes allé voir? Si je me souviens bien, vous aviez des contacts personnels

chez les protofascistes parisiens. Ça devrait intéresser l'ambassadeur».

Je me retrouvai sur le large trottoir presque désert de l'avenue Foch dans un

état de découragement profond: j'avais la sensation d'être confronté à un

mur, mais à un mur mou, insaisissable, flou, et néanmoins aussi

infranchissable qu'une haute muraille de pierre de taille. En haut de

l'avenue, l'arc de Triomphe cachait encore le soleil du matin et jetait de

longues ombres sur le pavé. Aller chez Abetz? Vrai, j'aurais pu sans doute

me recommander de notre brève rencontre de 1933, ou me faire introduire

par quelqu'un de l'entourage de Je Suis Partout. Mais je ne m'en sentais pas

le courage. Je pensais à ma sœur, en Suisse: peut-être une position en Suisse

me conviendrait-elle mieux? Je pourrais la revoir de temps en temps,

lorsqu'elle accompagnerait son mari au sanatorium. Mais il n'y avait

quasiment pas de postes SD en Suisse, et on se les arrachait. Le Dr.

Mandelbrod aurait sans doute pu lever tous les obstacles, pour la France

comme pour la Suisse; mais le Dr. Mandelbrod, je l'avais compris,

nourrissait sa propre idée en ce qui me concernait. Je rentrai me mettre en

civil puis me rendis au Louvre: là, au moins, entouré de ces figures

immobiles et sereines, je me sentais plus calme. Je m'assis longtemps

devant le Christ couché de Philippe de Champaigne; mais ce fut surtout un

petit tableau de Watteau qui me retint, L'indifférent: un personnage paré

pour une fête qui avance en dansant, presque avec un entrechat, les bras

balancés comme attendant la première note d'une ouverture, féminin, mais

visiblement bandant sous sa culotte de soie vert pistache, et avec un visage

indéfinissablement triste, presque perdu, ayant déjà tout oublié et ne

cherchant peut-être même plus à se souvenir pourquoi ou pour qui il posait

ainsi. Cela me frappait comme un commentaire assez pertinent de ma

situation, et il n'y avait pas jusqu'au titre qui n'y apportât son contrepoint:

indifférent? non, je n'étais pas indifférent, il me suffisait de passer devant un

tableau de femme aux lourds cheveux noirs pour ressentir comme un coup

de hache de l'imagination; et même lorsque les visages ne ressemblaient en

rien au sien, sous les riches oripeaux de la Renaissance ou de la Régence,

sous ces tissus bariolés, chargés de couleurs et de pierreries, aussi épais que

l'huile ruisselante des peintres, c'était son corps que je devinais, ses seins,

son ventre, ses hanches, purs, coulés sur les os ou légèrement rebondis,

renfermant la seule source de vie que je savais où trouver. Rageusement, je

quittai le musée, mais cela ne suffisait plus, car chaque femme que je

croisais ou voyais rire derrière une vitre me faisait le même effet. Je buvais

coup sur coup au hasard des cafés mais plus je buvais, plus il me semblait devenir lucide, mes yeux s'ouvraient et le monde s'y engouffrait, rugissant,

sanglant, vorace, m'éclaboussant l'intérieur de la tête d'humeurs et

d'excréments. Mon œil pinéal, vagin béant au milieu de mon front, projetait

sur ce monde une lumière crue, morne, implacable, et me permettait de lire

chaque goutte de sueur, chaque bouton d'acné, chaque poil mal rasé des

visages criards qui m'assaillaient comme une émotion, le cri d'angoisse

infini de l'enfant à tout jamais prisonnier du corps atroce d'un adulte

maladroit et incapable, même en tuant, de se venger du fait de vivre. Enfin,

c'était déjà tard dans la nuit, un garçon m'aborda dans un bistro pour me

demander une cigarette: là, peut-être, pourrais-je me noyer quelques

instants. Il accepta de monter dans ma chambre. Encore un, me disais-je en

grimpant les escaliers, encore un, mais ça ne suffira jamais. Chacun de nous

se déshabilla d'un côté du lit; grotesquement, il garda ses chaussettes et sa

montre. Je lui demandai de me prendre debout, appuyé sur la commode,

face à l'étroit miroir qui dominait la chambre. Lorsque le plaisir me saisit, je

gardai les yeux ouverts, je scrutai mon visage empourpré et hideusement

gonflé, cherchant à y voir, vrai visage emplissant mes traits par-derrière, les

traits du visage de ma sœur. Mais alors il se passa ceci d'étonnant: entre ces

deux visages et leur fusion parfaite vint se glisser, lisse, translucide comme

une feuille de verre, un autre visage, le visage aigre et placide de notre

mère, infiniment fin mais plus opaque, plus dense que le plus épais des

murs. Saisi d'une rage immonde, je rugis et fracassai le miroir d'un coup de

poing; le garçon, pris de peur, bondit en arrière et s'affala sur le lit tandis

qu'il jouissait à grands traits. Moi aussi je jouissais, mais par réflexe, sans le

sentir, débandant déjà. Le sang dégouttait de mes doigts sur le plancher.

J'allai à la salle de bains, rinçai ma main, en ôtai un morceau de verre,

l'enveloppai dans une serviette. Lorsque je ressortis le garçon se rhabillait,

visiblement inquiet. Je fouillai dans la poche de mon pantalon et lui jetai

quelques billets sur le lit: «Casse-toi». Il saisit l'argent et fila sans demander

son reste. Je voulais me coucher mais tout d'abord je ramassai

soigneusement les morceaux de verre brisé, les jetant dans la corbeille à

papier et scrutant le plancher pour être sûr de ne pas en avoir oublié, puis je

frottai les gouttes de sang et allai me laver. Enfin je pus m'allonger; mais le

lit était pour moi un crucifix, un chevalet de torture. Que venait-elle faire

ici, la chienne odieuse? N'avais-je donc pas assez souffert à cause d'elle?

Fallait-il que de nouveau elle me persécute ainsi? Je m'assis en tailleur sur

les draps et fumai cigarette sur cigarette en réfléchissant. La lueur d'un réverbère, blafarde, filtrait par les volets fermés. Ma pensée emballée,

affolée, s'était muée en vieil assassin sournois; nouvelle Macbeth, elle

égorgeait mon sommeil. Il me semblait être perpétuellement sur le point de

comprendre quelque chose, mais cette compréhension restait au bout de

mes doigts lacérés, se moquant de moi, reculant imperceptiblement, au fur

et à mesure que j'avançais. Enfin, une pensée se laissa saisir: je la

contemplai avec dégoût, mais comme aucune autre ne voulait venir prendre

sa place, je dus bien lui accorder son dû. Je la posai sur la table de nuit telle

une lourde et vieille pièce de monnaie: si je tapais dessus de l'ongle, elle

sonnait juste, mais si je tirais à pile ou face, elle ne me présentait jamais que

le même visage impassible. Au matin, très tôt, je payai ma note et pris le

premier train pour le Sud. Les Français devaient réserver leurs places des

jours, voire des semaines à l'avance; mais les compartiments pour

Allemands étaient toujours à moitié vides. Je descendis jusqu'à Marseille, à

la limite de la zone allemande. Le train s'arrêtait fréquemment; dans les

gares, tout comme en Russie, des paysannes se pressaient pour proposer aux

passagers des aliments, œufs durs, cuisses de poulets, pommes de terre

bouillies et salées; et lorsque j'avais faim, je prenais quelque chose au

hasard, par la fenêtre. Je ne lisais pas, je regardais distraitement défiler le

paysage et agaçais mes phalanges écorchées, ma pensée errait, détachée du

passé comme du présent. À Marseille, je me rendis à la Gestapostette pour

me renseigner sur les conditions de passage en zone italienne. Un jeune

Obersturmführer me reçut: «Les relations sont un peu délicates, en ce

moment. Les Italiens manquent de compréhension en ce qui concerne nos

efforts pour résoudre la question juive. Leur zone est devenue un véritable

paradis pour Juifs. Quand on leur a demandé d'au moins les interner, ils les

ont logés dans les meilleures stations de ski des Alpes». Mais je n'avais cure

des problèmes de cet Obersturmführer. Je lui expliquai ce que je voulais: il

prit un air inquiet mais je l'assurai que je le déchargeais de toute

responsabilité. Finalement, il accepta de me rédiger une lettre demandant

aux autorités italiennes de faciliter mes déplacements pour raisons

personnelles. Il se faisait tard et je pris une chambre pour la nuit, sur le

Vieux Port. Le lendemain matin, je montai dans un autocar à destination de

Toulon; à la ligne de démarcation, les bersaglieri, avec leurs grotesques

chapeaux à plumes, nous firent passer sans contrôle. À Toulon, je changeai

de car, puis de nouveau à Cannes; enfin, dans l'après-midi, j'arrivai à

Antibes. L'autocar me laissa sur la grande place; mon sac sur l'épaule, je contournai le port Vauban, passai la masse trapue du fort Carré, et

commençai à remonter la route du bord de mer. Une petite brise salée venait

de la baie, des vaguelettes léchaient la bande de sable, le cri des mouettes

résonnait par-dessus le ressac et le bruit des rares véhicules; à part quelques

soldats italiens, la plage était déserte. Avec mon costume civil, personne ne

faisait attention à moi: un policier italien me héla, mais pour me demander

du feu. La maison se trouvait à quelques kilomètres du centre. Je marchais

posément, je ne me sentais pas pressé; la vue et l'odeur de la Méditerranée

me laissaient indifférent, mais je ne ressentais plus aucune angoisse, je

restais calme. J'arrivai enfin au chemin de terre battue qui menait à la

propriété. Le petit vent courait dans les branches des pins parasols, le long

du chemin, et leur odeur se mêlait à celle de la mer. La grille, à la peinture

écaillée, était entrouverte. Une longue allée coupait à travers un beau parc

planté de pins noirs; je ne la suivis pas, je me glissai le long de l'intérieur du

mur vers le fond du parc; là, je me déshabillai et passai mon uniforme. Il

était un peu froissé d'être resté plié dans mon sac de voyage, je le lissai de la

main, cela irait. Le sol sablonneux, entre les arbres espacés, était tapissé

d'aiguilles de pin; par-delà les longs troncs élancés, on apercevait le flanc

ocre de la maison, avec la terrasse; le soleil, derrière le mur d'enceinte,

brillait à travers les crêtes ondulantes des arbres, confusément. Je revins

vers la grille et remontai l'allée; à la porte principale, je sonnai. Je perçus

comme un rire étouffé sur ma droite, parmi les arbres: je regardai, mais ne

vis rien. Puis une voix d'homme appela de l'autre côté de la maison: «Ohé!

Par ici». Je reconnus tout de suite la voix de Moreau. Il attendait devant

l'entrée du salon, sous la terrasse, une pipe éteinte à la main; il portait un

vieux gilet tricoté et un nœud papillon, et me parut lamentablement vieux. Il

fronça les sourcils en voyant mon uniforme: «Que voulez-vous? Qui

cherchez-vous?» J'avançai en ôtant ma casquette: «Vous ne me reconnaissez

Continuer : partie 5 sur 5