Les bienveillantes
Sarabande
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
pas?» Il écarquilla les yeux et sa bouche s'ouvrit; puis il fit un pas en avant
et me serra vigoureusement la main, en me tapant sur l'épaule. «Bien sûr,
bien sûr!» Il recula de nouveau et me contempla, gêné: «Mais qu'est-ce que
c'est que cet uniforme?» – «Celui sous lequel je sers». Il se retourna et
appela dans la maison: «Héloïse! Viens voir qui est là!» Le salon était
plongé dans la pénombre; je vis une forme s'avancer, légère, grise; puis une
vieille femme apparut derrière Moreau et me contempla en silence. C'était
donc ça, ma mère? «Ta sœur nous a écrit que tu as été blessé, dit-elle enfin.
Tu aurais pu nous écrire aussi. Tu aurais au moins dû nous prévenir que tu arrivais». Sa voix, en comparaison de son visage jauni et de ses cheveux
gris sévèrement tirés en arrière, semblait encore jeune; mais pour moi,
c'était comme si les temps les plus anciens se mettaient à parler, d'une voix
immense qui me rapetissait, me réduisait presque à rien, malgré la
protection de mon uniforme, talisman dérisoire. Moreau dut s'apercevoir de
mon trouble: «Bien entendu, fit-il rapidement, nous sommes contents de te
voir. Tu es toujours chez toi, ic i». Ma mère me fixait encore avec un air
énigmatique. «Eh bien, avance, prononça-t-elle enfin. Viens embrasser ta
mère». Je posai mon sac, allai jusqu'à elle, et, me penchant, l'embrassai sur
la joue. Puis je la pris dans mes bras et la serrai contre moi. Je la sentis se
raidir; elle était comme une branche dans mes bras, un oiseau que j'aurais
facilement pu étouffer. Ses mains montèrent et se posèrent sur mon dos. «Tu
dois être fatigué. Viens, on va t'installer». Je la lâchai et me redressai. De
nouveau, derrière moi, j'entendis un léger rire. Je me retournai et vis deux
petits jumeaux identiques, habillés en culottes courtes et en vestes assorties,
qui, debout l'un à côté de l'autre, me fixaient avec de grands yeux curieux et
amusés. Ils devaient avoir sept ou huit ans. «Qui êtes-vous?» leur
demandai-je. – «Les enfants d'une amie, répondit ma mère. Nous les
gardons pour le moment». L'un d'eux leva la main et me désigna d'un doigt:
«Et lui, c'est qui?» – «C'est un Allemand, dit l'autre. Tu ne vois pas?» –
«C'est mon fils, déclara ma mère. Il s'appelle Max. Venez dire bonjour». –
«Votre fils est un soldat allemand, tante?» demanda le premier. – «Oui.
Serrez-lui la main». Ils hésitèrent, puis avancèrent ensemble et me tendirent
leurs petites mains «Comment vous appelez-vous?» demandai-je. Ils ne
répondirent pas. «Je te présente Tristan et Orlando, dit ma mère. Mais je les
confonds toujours. Eux, ils adorent se faire passer l'un pour l'autre. On n'est
jamais très sûr». – «C'est parce qu'il n'y a pas de différence entre nous,
tante, dit l'un des petits. Un nom suffirait pour les deux». – «Je vous
préviens, dis-je, je suis policier. Pour nous, les identités sont très
importantes». Leurs yeux s'agrandirent: «Oh, chic», dit l'un. – «Vous êtes
venu arrêter quelqu'un?» demanda l'autre. – «Peut-être», dis-je. – «Arrête de
raconter des bêtises», dit ma mère. Elle m'installa dans ma vieille chambre:
mais il n'y avait là plus rien qui pût m'aider à reconnaître ma chambre. Mes
affiches, les quelques affaires laissées là avaient disparu; on avait changé le
lit, la commode, le papier peint. «Où sont mes affaires?» demandai-je. –
«Au grenier, répondit-elle. J'ai tout gardé. Tu pourras aller voir après». Elle
me regardait, les deux mains posées devant elle sur sa robe.
«Et la chambre d'Una?» continuai-je. – «Pour le moment, on y a installé les
jumeaux». Elle sortit et j'allai dans la grande salle de bains me rincer le
visage et la nuque. Puis je revins dans la chambre et me changeai de
nouveau, rangeant mon uniforme dans le placard. En sortant, j'hésitai un
instant devant la porte d'Una, puis continuai mon chemin. Je passai sur la
terrasse. Le soleil baissait derrière les grands pins, projetant de longues
ombres à travers le parc, déposant une belle et riche teinte safranée sur les
murs de pierre de la maison. Je vis passer les jumeaux: ils couraient sur le
gazon, puis disparurent dans les arbres. Un jour, de cette terrasse, fâché
pour une broutille, j'avais tiré une flèche (à pointe mouchetée, quand même)
sur ma sœur, la visant au visage; elle l'avait frappée juste au-dessus de l'œil,
manquant de l'aveugler. À y réfléchir, il me semblait que j'avais ensuite été
sévèrement puni par mon père: s'il se trouvait encore là, c'est que l'incident
s'était passé à Kiel, et non ici Mais à Kiel il n'y avait pas de terrasse à notre
maison, et je croyais nettement me souvenir, en relation avec ce geste, des
gros pots de fleurs en grès dispersés autour de l'aire en gravier où Moreau et
ma mère venaient de m'accueillir. Je ne m'y retrouvais plus et, contrarié par
cette incertitude, je fis demi-tour et rentrai dans la maison. Je me promenai
dans les couloirs, humant l'odeur de cire des boiseries, ouvrant des portes au
hasard. Peu de choses, à part ma chambre, paraissaient avoir changé. Je
parvins au pied de l'escalier qui montait au grenier; là aussi, j'hésitai, puis je
fis demi-tour. Je descendis le grand escalier de l'entrée et sortis par la porte
principale. Quittant rapidement l'allée, je pénétrai de nouveau sous les
arbres, effleurant leurs troncs gris et rugueux, les coulées de sève durcie
mais encore épaisse, collante, et décochant des coups de pied dans les
pommes de pin tombées au sol. L'odeur aiguë, enivrante du pin embaumait
l'air, je voulais fumer mais y renonçai pour continuer à sentir. Là, le sol était
nu, sans herbe, sans buissons, sans fougères: pourtant, cela me ramenait
puissamment à la mémoire la forêt, près de Kiel, où je jouais à mes curieux
jeux d'enfant. Je cherchai à m'adosser à un arbre, mais le tronc était
poisseux, et je restai là debout, les bras ballants, virevoltant follement dans
mes pensées. Le dîner se passa en paroles brèves, contraintes, presque
perdues dans le cliquetis des couverts et des plats. Moreau se plaignait de
ses affaires et des Italiens, et insistait pathétiquement sur ses bons rapports avec l'administration économique allemande, à Paris. Il essayait de mener
une conversation, et moi, de mon côté, poliment, je le harcelais de petites
pointes agressives. «Ton grade, là, sur ton uniforme, qu'est-ce que c'est?»
me demanda-t-il. – «SS-Sturmbannführer. C'est l'équivalent d'un major,
dans votre armée». – «Ah, major, ça c'est bien, tu as pris du grade,
félicitations». En retour, je lui demandai où il avait servi, avant juin 40; sans
s'apercevoir du ridicule, il lança les bras au ciel: «Ah, mon garçon! J'aurais
bien voulu servir. Mais on ne m'a pas pris, on a dit que j'étais trop vieux.
Bien sûr, s'empressa-t-il d'ajouter, les Allemands nous ont battus loyalement
Et j'approuve tout à fait la politique de collaboration du Maréchal». Ma
mère ne disait rien; elle suivait ce petit jeu avec des yeux alertes. Les
jumeaux mangeaient joyeusement; mais de temps en temps ils changeaient
entièrement d'expression, comme si un voile de gravité descendait sur eux.
«Et vos amis juifs, là? Comment s'appelaient-ils? Les Benahum, je crois.
Que sont-ils devenus?» Moreau rougit. «Ils sont partis, répondit sèchement
ma mère. En Suisse». – «Ça a dû être gênant pour vos affaires, continuai-je
à l'intention de Moreau. Vous étiez associés, non?» – «J'ai racheté sa part»,
dit Moreau. – «Ah, très bien. À un prix juif, ou un prix aryen? J'espère que
vous ne vous êtes pas fait avoir». – «Ça suffit, dit ma mère. Les affaires
d'Aristide ne te concernent pas. Raconte-nous plutôt tes expériences. Tu
étais en Russie, c'est ça?» – «Oui, fis-je, subitement humilié. Je suis allé
combattre le Bolchevisme». – «Ah! Ça c'est louable», commenta
sentencieusement Moreau. – «Oui, mais les Rouges avancent, maintenant»,
dit ma mère. – «Oh, ne t'inquiète pas! s'exclama Moreau. Ils n'arriveront pas
jusqu'ici». – «Nous avons eu des revers, dis-je. Mais c'est temporaire. Nous
préparons de nouvelles armes. Et nous les écraserons». – «Excellent,
excellent, souffla Moreau en hochant la tête. J'espère que vous vous
occuperez des Italiens, après». -»Les Italiens sont nos frères de combat de la
première heure, rétorquai-je. Lorsque la nouvelle Europe se fera, ils seront
les premiers à avoir leur part.» Moreau prit cela très au sérieux et se fâcha:
«Ce sont des lâches! Ils nous ont déclaré la guerre alors qu'on était déjà
battus, pour pouvoir nous piller. Mais je suis certain que Hitler respectera
l'intégrité de la France. On dit qu'il admire le Maréchal». Je haussai les
épaules: «Le Führer traitera la France comme elle le mérite». Moreau devint
tout rouge. «Max, ça suffit, dit de nouveau ma mère. Prends du dessert».
Après le dîner, ma mère me fit monter dans son boudoir. C'était une pièce
contiguë à sa chambre, qu'elle avait décorée avec goût; personne n'y entrait sans son autorisation. Elle n'y alla pas par quatre chemins. «Qu'est-ce que tu
es venu faire ic i? Je te préviens, si c'est juste pour nous embêter, ce n'était
pas la peine». De nouveau, je me sentais rapetisser; devant cette voix
impérieuse, ces yeux froids, je perdais tous mes moyens, je redevenais un
enfant craintif, plus petit que les jumeaux. Je tentai de me maîtriser, mais
c'était peine perdue. «Non, parvins-je à articuler, je voulais vous voir, c'est
tout. J'étais en France pour mon travail, et j'ai pensé à vous. Et puis, j'ai
failli être tué, tu sais, maman. Je ne survivrai peut-être pas à cette guerre. Et
nous avons tant de choses à réparer». Elle s'adoucit un peu et me toucha le
dos de la main, du même geste que ma sœur: doucement, j'ôtai ma main,
mais elle ne sembla pas le remarquer. «Tu as raison. Tu aurais pu écrire, tu
sais; ça ne t'aurait rien coûté. Je sais que tu désapprouves mes choix. Mais
disparaître comme ça, quand on est l'enfant de quelqu'un, ça ne se fait pas.
C'est comme si on était mort. Tu peux le comprendre?» Elle réfléchit, puis
continua, en se hâtant, comme si le temps allait lui manquer. «Je sais que tu
m'en veux à cause de la disparition de ton père. Mais c'est à lui que tu dois
en vouloir, pas à moi. Il m'a abandonnée avec vous, il m'a laissée seule;
pendant plus d'un an, je n'ai pas dormi, ta sœur me réveillait toutes les nuits,
elle pleurait dans ses cauchemars. Toi tu ne pleurais pas mais c'était presque
pire. J'ai dû m'occuper de vous seule, vous nourrir, vous habiller, vous
éduquer. Tu ne peux pas imaginer comme c'était dur. Alors, lorsque j'ai
rencontré Aristide, pourquoi est-ce que j'aurais dit non? C'est un homme
bon, il m'a aidée. Qu'est-ce que je devais faire, selon toi? Ton père, où était-
il? Même quand il était encore là il n'était jamais là. C'est moi qui devais
tout faire, vous torcher, vous laver, vous nourrir. Ton père, il passait vous
voir un quart d'heure par jour, il jouait un peu avec vous, puis il retournait à
ses livres ou à son travail. Mais c'est moi que tu hais». L'émotion me nouait
la gorge: «Mais non, maman. Je ne te hais pas». – «Si, tu me hais, je le sais,
je le vois. Tu es venu dans cet uniforme pour me dire combien tu me hais.»
– «Pourquoi mon père est-il parti?» Elle inspira longuement: «Ça, personne
ne le sait, sauf lui. Peut-être par ennui, tout simplement». – «Je ne le crois
pas! Qu'est-ce que tu lui as fait?» – «Je ne lui ai rien fait, Max. Je ne l'ai pas
chassé. Il est parti, c'est tout. Peut-être que je le fatiguais. Peut-être que c'est
vous qui le fatiguiez». L'angoisse me gonflait le visage: «Non! C'est
impossible. Il nous aimait!» – «Je ne sais pas s'il a jamais su ce qu'aimer
veut dire, répondit-elle avec une grande douceur. S'il nous avait aimés, s'il
vous avait aimés, il aurait au moins écrit. Ne serait-ce que pour dire qu'il ne reviendrait pas. Il ne nous aurait pas tous laissés dans le doute, dans
l'angoisse». – «Tu l'as fait déclarer mort». – «Je l'ai fait en grande partie
pour vous. Pour protéger vos intérêts. Il n'a jamais donné signe de vie, il n'a
jamais touché à son compte en banque il a laissé toutes ses affaires en plan,
j'ai dû tout régler, les comptes étaient bloqués, j'ai eu beaucoup de mal. Et je
ne voulais pas que vous soyez dépendants d'Aristide. L'argent avec lequel tu
es parti en Allemagne, tu crois qu'il venait d'où? C'était son argent, tu le sais
bien, et tu l'as pris et tu t'en es servi. Sans doute est-il vraiment mort,
quelque part». – «C'est comme si tu l'avais tué». Mes paroles la faisaient
souffrir, je le voyais, mais elle restait calme. «Il s'est tué lui-même, Max.
C'était son choix. Cela, tu dois le comprendre».
Mais je ne voulais pas le comprendre. Cette nuit-là, je tombai dans le
sommeil comme dans une eau sombre, épaisse, agitée, mais sans rêves. Le
rire des jumeaux, montant du parc, me réveilla. Il faisait jour, le soleil
brillait par les fentes des volets. En me lavant et m'habillant, je songeais aux
paroles de ma mère. L'une d'elles m'avait péniblement frappé: mon départ
de France, ma rupture avec ma mère, tout cela en effet avait été rendu
possible par l'héritage de mon père, un petit capital qu'Una et moi-même
devions nous partager à notre majorité. Or je n'avais jamais, à cette époque,
fait le lien entre les démarches si odieuses de ma mère et cet argent qui
m'avait permis de m'affranchir d'elle. J'avais longuement préparé ce départ.
Dans les mois qui avaient suivi l'émeute de février 1934, j'avais pris contact
avec le Dr. Mandelbrod pour lui demander assistance et soutien; et, comme
je l'ai dit, il me les avait fournis généreusement; à mon anniversaire, tout
était organisé. Ma mère et Moreau montèrent à Paris pour les formalités
concernant mon héritage: au dîner, les papiers du notaire en poche, je leur
annonçai ma décision de quitter l'ELSP pour l'Allemagne. Moreau avait
ravalé sa colère et était resté silencieux tandis que ma mère tentait de me
raisonner. Dans la rue, Moreau s'était tourné vers ma mère: «Tu ne vois pas
que c'est devenu un petit fasciste, ton fils? Qu'il aille défiler au pas de l'oie,
si ça lui plaît». J'étais trop heureux pour me fâcher, et ie les quittai sur le
boulevard Montparnasse. Il avait fallu neuf ans et la guerre pour que je les
revoie.
En bas, je trouvai Moreau assis sur une chaise de jardin, dans un carré de
soleil, devant la porte vitrée du salon. Il faisait assez frais. «Bonjour, me dit-
il de son air rusé. Bien dormi» – «Oui, merci. Ma mère est levée?» – «Elle est réveillée, mais elle se repose encore. Il y a du café et des tartines, sur la
table». -
«Merci». J'allai me servir puis revins près de lui, une tasse de café à la
main. Je regardai le parc. Je n'entendais plus les jumeaux. «Où sont les
petits?» demandai-je à Moreau. – «À l'école. Ils reviennent dans l'après-
midi» Je bus un peu de café. «Tu sais, reprit-il, ta mère est contente que tu
sois venu». -
«Oui, c'est possible», dis-je. Mais il continuait placidement sa pensée: «Tu
devrais écrire plus souvent. Les temps vont être durs. Tout le monde va
avoir besoin de la famille. La famille, c'est la seule chose sur laquelle on
peut compter». Je ne dis rien, je le regardais distraitement; lui contemplait
le jardin. «Tiens, le mois prochain, c'est la Fête des mères. Tu pourrais lui
envoyer tes vœux». – «Qu'est-ce que c'est que cette fête?» Il me jeta un
coup d'œil interloqué: «C'est le Maréchal qui l'a instituée, il y a deux ans.
Pour honorer la Maternité. C'est en mai, cette année ça tombe le 30». Il me
regardait toujours: «Tu pourrais envoyer une carte». – «Oui, j'essayerai.» Il
se tut et se retourna vers le jardin. «Si tu as le temps, dit-il au bout d'un long
moment, est-ce que tu pourrais aller couper du bois dans la remise, pour le
fourneau? Je me fais vieux». Je le regardai de nouveau, tassé sur sa chaise:
en effet, il avait vieilli. «Si vous voulez», répondis-je. Je retournai dans la
maison, posai la tasse vide sur la table, grignotai une biscotte et montai à
l'étage; cette fois, j'allai droit au grenier. Je fermai la trappe derrière moi et
marchai doucement entre les meubles et les caisses, faisant craquer les lattes
du plancher sous mes pas. Mes souvenirs se dressaient autour de moi,
devenus tactiles avec l'air, l'odeur, la lumière, la poussière: et je plongeai
dans ces sensations comme j'avais plongé dans la Volga, avec un abandon
total. Il me semblait apercevoir l'ombre de nos corps dans les recoins, l'éclat
de nos peaux blanches. Puis je me secouai et trouvai les cartons contenant
mes affaires. Je les traînai dans un grand espace vide, près d'un pilier,
m'accroupis et commençai à fouiller. Il y avait là des voitures en étain, des
carnets de notes et des cahiers de cours, des livres de jeunesse, des
photographies dans des enveloppes épaisses, d'autres enveloppes encore,
scellées, contenant des lettres de ma sœur, tout un passé, étranger et brutal.
Je n'osais pas regarder les photos, ouvrir les enveloppes, je sentais croître en
moi une terreur animale; même les objets les plus anodins, les plus
innocents, portaient l'empreinte du passé, de ce passé-là, et le fait même de ce passé me glaçait jusqu'à la moelle; chaque objet nouveau, mais si
familier, m'inspirait un mélange de répulsion et de fascination, comme si
j'avais tenu entre mes mains une mine amorcée. Pour me calmer je détaillai
les livres: c'était la bibliothèque de n'importe quel adolescent de mon
époque, Jules Verne, Paul de Kock, Hugo, Eugène Sue, les Américains E.R.
Burroughs et Marc Twain, les aventures de Fantômas ou de Rouletabille,
des récits de voyage, quelques biographies de grands hommes. L'envie me
prit d'en relire quelques-uns et, après réflexion, je mis de côté les trois
premiers volumes de la série martienne de Burroughs, ceux qui avaient
excité mes fantaisies dans la salle de bains de l'étage, curieux de voir s'ils
répondraient encore à l'intensité de mes souvenirs. Puis je revins aux
enveloppes scellées. Je les soupesai, les retournai entre mes doigts. Au
début, après le scandale et notre envoi au collège, ma sœur et moi avions
encore le droit de nous écrire; quand je recevais une de ses lettres, je devais
l'ouvrir devant l'un des curés et la lui donner à lire avant de pouvoir le faire
moi-même; elle aussi, je m'imagine, devait faire de même de son côté. Ses
lettres, curieusement rédigées à la machine à écrire, étaient longues,
édifiantes et solennelles: Mon cher frère: Tout va bien ici, on me traite avec
douceur. Je m'éveille à un renouveau spirituel, etc. Mais la nuit, je
m'enfermai dans les W-C avec un morceau de bougie, tremblant d'angoisse
et d'excitation, et je tenais la lettre au-dessus de la flamme jusqu'à ce
qu'apparaisse un second message, griffonné entre les lignes avec du lait: AU
SECOURS! SORS-MOI D'ICI, JE T'EN SUPPLIE! Nous avions eu cette
idée en lisant, en cachette bien entendu, une vie de Lénine, trouvée chez un
bouquiniste, près de la mairie. Ces messages désespérés me jetèrent dans la
panique et je décidai de m'enfuir et de la sauver. Mais ma tentative était mal
préparée, je fus vite repris. On me punit sévèrement, j'eus droit à la canne et
à une semaine au pain sec, et les exactions des garçons plus âgés ne firent
qu'empirer, mais tout ça m'était égal; seulement, on m'avait interdit de
recevoir des lettres, et cela me plongeait dans la rage et le désespoir. Je ne
savais même plus si j'avais conservé ces dernières missives, si elles aussi se
trouvaient dans ces enveloppes; et je ne souhaitais pas les ouvrir pour
vérifier. Je rangeai tout dans les cartons, pris les trois livres, et redescendis.
Poussé par une force muette, j'entrai dans l'ancienne chambre d'Una. Il y
avait là maintenant un lit double, en bois peint en rouge et bleu, et des
jouets bien alignés, parmi lesquels je reconnus avec colère certains des miens. Tous les vêtements étaient pliés et rangés dans des tiroirs et dans la
penderie. Je fouillai rapidement à la recherche d'indices, de lettres, mais ne
trouvai rien. Le nom de famille inscrit sur les carnets de notes m'était
inconnu, et paraissait aryen. Ces carnets de notes remontaient à quelques
années: ainsi, cela faisait un bon moment qu'ils vivaient là. J'entendis ma
mère derrière moi: «Qu'est-ce que tu fais?» – «Je regarde», dis-je sans me
retourner. – «Tu ferais mieux de descendre et d'aller couper le bois comme
Aristide te l'a demandé. Je vais préparer à manger». Je me retournai; elle se
tenait sur le pas de la porte, sévère, impassible. «Ces enfants, qui sont-ils?»
– «Je te l'ai dit: les enfants d'une amie proche. Nous les avons recueillis
quand elle a été incapable de s'en occuper. Ils n'avaient pas de père». – «Ils
sont là depuis quand?» – «Depuis un certain temps. Toi aussi, tu es parti
depuis un certain temps, mon petit». Je regardai autour de moi, puis la
contemplai de nouveau: «Ce sont des petits Juifs, c'est ça? Avoue-le. Ils
sont juifs, hein?» Elle ne se laissa pas démonter: «Cesse de déraisonner. Ce
ne sont pas des Juifs. Si tu ne me crois pas, tu n'as qu'à aller les voir quand
ils prennent leur bain. C'est comme ça que vous faites, non?» – «Oui.
Parfois c'est comme ça qu'on fait». – «De toute façon, si c'était des Juifs, ça
changerait quoi? Que leur ferais-tu?» – «Je ne leur ferais rien du tout». –
«Qu'en faites-vous, des Juifs? continua-t-elle. On raconte toute sorte
d'horreurs. Même les Italiens disent que ce n'est pas acceptable, ce que vous
faites». Je me sentis soudainement vieux, fatigué: «On les envoie travailler,
à l'Est. Ils construisent des routes, des maisons, ils travaillent dans des
usines». Elle n'en démordait pas: «Les enfants aussi, vous les envoyez
construire des routes? Vous prenez aussi les enfants, non?» – «Les enfants,
ils vont dans des camps spéciaux. Ils restent avec les mères qui ne peuvent
pas travailler.» – «Pourquoi faites-vous ça?» Je haussai les épaules: «Il
fallait bien que quelqu'un le fasse. Les Juifs sont des parasites, des
exploiteurs: maintenant, ils servent ceux qu'ils ont exploit tés. Les Français,
je te signale, nous aident bien: en France, c'est la police française qui les
arrête et qui nous les remet. C'est la loi française qui en décide. Un jour,
l'histoire jugera que nous avons eu raison». – «Vous êtes complètement
fous. Va couper le bois». Elle fit demi-tour et se dirigea vers l'escalier de
service. J'allai ranger les trois livres de Burroughs dans mon sac, puis je me
rendis à la remise. J'ôtai ma veste, pris la hache, posai une bûche sur le
billot, et commençai à couper. C'était assez difficile, je n'avais pas
l'habitude de ce genre de travail, je dus m'y reprendre à plusieurs reprises.
En coupant, je songeai aux paroles de ma mère; ce n'était pas son manque
de compréhension politique qui me travaillait, c'était le regard qu'elle portait
sur moi: que voyait-elle, lorsqu'elle me regardait? J'éprouvais à quel point je
peinais sous le poids du passé, des blessures reçues ou imaginées, des fautes
irréparables, de l'irrémédiabilité du temps. Se débattre ne servait à rien.
Lorsque j'eus découpé quelques bûches j'empilai les morceaux sur mes bras
et les portai à la cuisine. Ma mère pelait des pommes de terre. Je posai le
bois sur le tas, près du fourneau, et ressortis sans un mot en couper encore.
Je fis ainsi plusieurs trajets. En travaillant, je pensais: au fond, le problème
collectif des Allemands, c'était le même que le mien; eux aussi, ils peinaient
à s'extraire d'un passé douloureux, à en faire table rase pour pouvoir
commencer des choses neuves. C'est ainsi qu'ils en étaient venus à la
solution radicale entre toutes, le meurtre, l'horreur pénible du meurtre.
Mais le meurtre était-il une solution? Je pensais aux nombreuses
conversations que j'avais eues à ce sujet: en Allemagne, je n'étais pas le seul
à douter. Et si le meurtre n'était pas une solution définitive, et si au contraire
ce nouveau fait, encore moins réparable que les précédents, ouvrait à son
tour de nouveaux abîmes? Alors, que restait-il comme issue? Dans la
cuisine, je m'aperçus que j'avais gardé la hache. La pièce était vide: ma
mère devait se trouver au salon. Je regardai le tas de bois, il semblait y en
avoir assez. J'étais en nage; je posai la hache dans le coin, à côté du bois, et
montai me laver et changer de chemise. Le repas se déroula dans un silence
morne. Les jumeaux déjeunaient à l'école, nous n'étions que trois. Moreau
tentait de commenter les dernières nouvelles – les Anglo-Américains
avançaient rapidement sur Tunis; à Varsovie, des troubles avaient éclaté –
mais je gardais obstinément le silence. Je le regardais, je me disais: C'est un
homme rusé, il doit aussi garder le contact avec les terroristes, les aider un
peu; si les choses empirent, il dira qu'il a toujours été de leur côté, qu'il n'a
travaillé avec les Allemands que comme couverture. Quoi qu'il se passe, il
saura faire son nid, ce vieux lion lâche et édenté. Même si les jumeaux
n'étaient pas juifs, j'étais certain qu'il avait caché des Juifs: trop belle
occasion, à si peu de frais (avec les Italiens, il ne risquait rien), de se donner
un alibi pour la suite. Mais, venait alors cette pensée rageuse, nous lui
montrerons, à lui et à ses semblables, ce que l'Allemagne a dans le ventre;
nous ne sommes pas encore à terre. Ma mère aussi se taisait. Après le repas
je déclarai que j'allais me promener. Je traversai le parc, passai la grille toujours entrebâillée et descendis jusqu'à la plage. Dans le chemin l'odeur
de sel de la mer venait se mêler fortement à celle des pins, et de nouveau le
passé se levait en moi, le passé heureux qui avait baigné dans ces odeurs, le
passé malheureux aussi. À la plage, je pris à droite, vers le port et la ville.
Au pied du fort Carré, sur une bande de terre surplombant la mer et
entourée de pins parasols, s'étendait un terrain de sport où des enfants
jouaient au ballon. Petit, j'étais un enfant chétif, je n'aimais pas le sport, je
préférais lire; mais Moreau, qui me trouvait malingre, avait conseillé à ma
mère de m'inscrire à un club de football; ainsi, j'avais moi aussi joué sur ce
terrain. Ce ne fut pas un grand succès. Comme je n'aimais pas courir, on
m'institua gardien de but; un jour, un autre enfant m'envoya le ballon si fort
dans la poitrine que je fus projeté au fond de la cage. Je me souviens d'être
resté couché là, regardant à travers le filet de la cage les têtes des pins agités
dans la brise, jusqu'à ce que le moniteur vienne enfin voir si j'avais été
assommé. Un peu plus tard eut lieu notre premier match contre un autre
club. Le capitaine de l'équipe ne voulait pas que je joue; enfin, à la
deuxième mi-temps, il me laissa sortir sur le terrain. Je me retrouvai, je ne
sais trop comment, avec le ballon dans les pieds et me mis à courir vers le
but. Devant moi, le terrain vide s'ouvrait grand, les spectateurs hurlaient,
sifflaient, je ne voyais plus rien sauf ce but, le gardien impuissant qui
s'efforçait de m'arrêter en agitant les bras, je triomphais de tout et je
marquai, mais c'était le goal de ma propre équipe: dans les vestiaires, je fus
roué de coups par les autres garçons, et je laissai là le football. Passé le fort
s'incurve le port Vauban, une grande crique naturelle aménagée, où
clapotaient des barques de pêche et des avisos de la marine italienne. Je
m'assis sur un banc et allumai une cigarette, regardant les mouettes
tournoyer autour des bateaux de pêche. Là aussi, j'étais souvent venu. Il y
avait eu une promenade, en 1930, juste avant mon baccalauréat, durant les
vacances de Pâques. Cela faisait près d'un an que j'évitais Antibes, depuis le
mariage de ma mère avec Moreau, mais ces vacances-là, elle usa d'un tour
adroit: elle m'écrivit, sans aucune allusion à ce qui s'était passé, ni à ma
lettre d'injures, pour me dire qu'Una rentrait pour les fêtes et serait ravie de
me revoir. Cela faisait trois ans que l'on nous gardait séparés: Les salauds,
me dis-je, mais je ne pouvais pas refuser, et ils s'en doutaient bien. Nos
retrouvailles furent embarrassées, nous parlions peu; bien entendu ma mère
et Moreau ne nous laissaient pratiquement jamais seuls. À mon arrivée,
Moreau m'avait pris par le bras: «Pas de cochonneries, hein? Je t'ai à l'œil». Pour lui, bourgeois épais qu'il était, il semblait évident que je l'avais séduite.
Je ne dis rien, mais lorsqu'elle fut enfin là, je sus que je l'aimais plus que
jamais. Quand, au milieu du salon, elle me frôla en passant, le dos de sa
main touchant la mienne pendant une fraction de seconde, ce fut comme si
un choc électrique me rivait au plancher, je dus me mordre la lèvre pour ne
pas crier. Et puis nous étions allés nous promener autour du port. Notre
mère et Moreau marchaient devant nous, là, à quelques pas de l'endroit où
je me tenais assis et me remémorais ce moment; je parlai à ma sœur de mon
école, des prêtres, de la corruption et des mœurs dépravées de mes
camarades de classe. Je lui dis aussi que j'étais allé avec des garçons. Elle
sourit doucement et me donna un rapide baiser sur la joue. Ses propres
expériences n'avaient pas été trop dissemblables, même si la violence restait
plus morale que physique. Les bonnes sœurs, me déclara-t-elle, étaient
toutes névrosées, inhibées et frigides. Je ris et lui demandai où elle avait
appris ces mots; les petites filles en pension, me répondit-elle avec un léger
rire de joie, ne soudoyaient plus les concierges pour qu'ils leur passent en
cachette des volumes de Voltaire et de Rousseau, mais plutôt Freud,
Spengler et Proust, et si je ne les avais pas encore lus, il était grand temps
de m'y mettre. Moreau s'arrêta pour nous acheter des cornets. Mais lorsqu'il
eut rejoint notre mère, nous reprîmes la conversation: cette fois, je parlai de
notre père. «Il n'est pas mort», chuchotai-je avec passion. – «Je sais, dit-
elle. Et même s'il l'est, ce n'est pas à eux de l'enterrer». – «Ce n'est pas une
question d'enterrement. C'est comme s'ils l'avaient assassiné. Assassiné avec
du papier. Quelle ignominie! Pour leurs désirs honteux». – «Tu sais, dit-elle
alors, je crois qu'elle l'aime». – «Je m'en fous! sifflai-je. Elle a épousé notre
père et elle est sa femme. La vérité, c'est ça. Un juge ne peut rien y
changer». Elle s'arrêta et me regarda: «Tu as sans doute raison». Mais déjà
notre mère nous appelait et nous avancions vers elle, léchant nos cornets de
glace à la vanille.
En ville, je pris un verre de blanc à un comptoir, je pensais toujours à ces
choses, et je me dis que j'avais vu ce que j'étais venu voir, même si je ne
savais toujours pas ce que c'était; déjà, je songeais à partir. Je passai au
guichet, près de l'arrêt des cars, et achetai un billet pour le lendemain, à
destination de Marseille; à la gare, juste à côté, on me vendit le billet de
train pour Paris, la correspondance était rapide, j'y serais avant le soir. Puis
je rentrai chez ma mère. Le parc, autour de la maison, s'étendait tranquille et silencieux, parcouru par la douce rumeur des aiguilles caressées par la brise
de mer. La porte vitrée du salon était restée ouverte: je m'approchai et
appelai, mais personne ne répondit. Peut-être, me dis-je, font-ils la sieste.
Moi aussi je me sentais fatigué, c'était sans doute le vin et le soleil; je
contournai la maison et montai par l'escalier principal, sans rencontrer
personne. Ma chambre était sombre, fraîche. Je me couchai et m'endormis.
Lorsque je me réveillai la lumière avait changé, il faisait très sombre: sur le
pas de ma porte, je distinguai les deux jumeaux, debout côte à côte, qui me
regardaient fixement de leurs grands yeux ronds. «Qu'est-ce que vous
voulez?» demandai-je. À ces mots, ils reculèrent d'un même pas et filèrent
J'entendais leurs petits pas résonner sur le plancher puis dévaler le grand
escalier. La porte principale claqua et ce fut de nouveau le silence. Je
m'assis sur le rebord du lit et me rendis compte que j'étais nu; pourtant, je
n'avais aucun souvenir de m'être relevé pour me déshabiller. Mes doigts
blessés me faisaient mal et je les suçai distraitement. Puis je tournai le
commutateur de la lampe, et, clignant des yeux, cherchai l'heure: ma
montre, sur la table de nuit, s'était arrêtée. Je regardai autour de moi mais ne
vis pas mes vêtements. Où donc avaient-ils bien pu passer? Je pris du linge
frais dans mon sac et sortis mon uniforme du placard. Ma barbe râpait un
peu mais je décidai de me raser plus tard et m'habillai. Je descendis par
l'escalier de service. La cuisine était vide le fourneau froid. J'allai à l'entrée
des fournisseurs. dehors, du côté de la mer, l'aube commençait à poindre et
rosissait à peine le bas du ciel. Curieux que les jumeaux soient levés si tôt,
me dis-je. Avais-je donc dormi pendant le dîner? Je devais être plus fatigué
que je ne le pensais. Mon car partait de bonne heure, il fallait que je me
prépare. Je fis demi-tour en fermant la porte, montai les trois marches qui
menaient au salon et y entrai, me dirigeant à tâtons vers la porte vitrée.
Dans la pénombre je butai sur quelque chose de mou, couché sur le tapis.
Ce contact me glaça. Je reculai jusqu'au commutateur du lustre, passai la
main derrière moi sans me retourner, et le tournai. La lumière jaillit de
plusieurs lampes, vive, crue, presque blafarde.
Je regardai la forme que j'avais heurtée: c'était un corps, comme je l'avais
instinctivement senti, et maintenant je vis que le tapis était imbibé de sang,
que je marchais dans une mare de sang qui débordait du tapis et s'étalait sur
les dalles de pierre, sous la table et jusqu'à la porte vitrée. L'horreur, l'effroi
me donnaient une envie panique de fuir, de me cacher dans un endroit obscur; je fis un effort pour me maîtriser et dégainai mon arme de poing,
accrochée à mon ceinturon. Je cherchai du doigt à défaire le cran de sûreté.
Puis je m'approchai du corps. Je voulais éviter de marcher dans le sang mais
c'était impossible. Lorsque je fus plus près je constatai qu'il s'agissait, mais
cela je le savais déjà, de Moreau, la poitrine défoncée, le cou à moitié
tranché, les yeux encore ouverts. La hache que j'avais laissée à la cuisine
gisait dans le sang à côté du corps; ce sang presque noir trempait ses
vêtements, éclaboussait son visage un peu penché, sa moustache
grisonnante. Je regardai autour mais ne vis rien. La porte vitrée semblait
fermée. Je retournai à la cuisine, ouvris le débarras, il n'y avait personne.
Mes bottes laissaient de grandes traînées de sang sur le carrelage: j'ouvris la
porte de service, sortis, et les essuyai sur l'herbe, tout en scrutant le fond du
parc, sur le qui-vive. Mais il n'y avait rien. Le ciel pâlissait, les étoiles
commençaient à disparaître. Je contournai la maison, ouvris la porte
principale et montai. Ma chambre était vide; celle des jumeaux aussi. Le
pistolet toujours au poing, je me retrouvai devant la porte de la chambre de
ma mère. Je tendis la main gauche vers le bouton de la porte: mes doigts
tremblaient. Je m'en saisis et ouvris. Les volets étaient fermés, il faisait
sombre; sur le lit, je pouvais distinguer une forme grise. «Maman?»
murmurai-je. Cherchant à tâtons, mon arme braquée, je trouvai le bouton du
commutateur et allumai. Ma mère, en chemise de nuit à col en dentelle,
gisait en travers du lit; ses pieds dépassaient un peu, l'un portait encore un
chausson rose, l'autre, qui pendait, était nu. Pétrifié d'horreur, je n'oubliai
pas de regarder derrière la porte et de me baisser rapidement pour vérifier
sous le lit: à part le chausson tombé, il n'y avait rien. Tremblant, je
m'approchai. Ses bras reposaient sur le couvre-lit, la chemise de nuit,
proprement tirée jusqu'aux pieds, n'était pas froissée, elle ne paraissait pas
s'être défendue. Je me penchai et plaçai mon oreille tout près de sa bouche
ouverte: il n'y avait aucun souffle. Je n'osais pas la toucher. Elle avait les
yeux exorbités et des marques rouges sur son cou décharné. Seigneur, me
dis-je, on l'a étranglée, on a étranglé ma mère. J'examinai la chambre. Rien
n'était bouleversé, les tiroirs des meubles étaient tous fermés, les placards
aussi. Je passai dans le boudoir, il était vide, tout paraissait en place, je
revins dans la chambre. Sur le couvre-lit, sur le tapis, sur sa chemise de
nuit, je le vis alors, il y avait des taches de sang: l'assassin avait dû d'abord
tuer Moreau, puis monter. L'angoisse m'étouffait, je ne savais pas quoi faire.
Fouiller la maison? Retrouver les jumeaux et les interroger? Appeler la police? Je n'avais pas le temps, je devais prendre mon car. Doucement, tout
doucement, je pris le pied qui pendait et le replaçai sur le lit. J'aurais dû lui
remettre le chausson tombé mais je n'avais pas le courage de toucher ma
mère de nouveau. Je sortis de la chambre, presque à reculons. Dans ma
chambre, j'enfournai mes quelques affaires dans mon sac, et je quittai la
maison, en refermant la porte d'entrée. Mes bottes portaient encore des
traces de sang, je les rinçai dans une bassine abandonnée avec un peu d'eau
de pluie. Je ne voyais aucun signe des jumeaux: ils avaient dû s'enfuir. De
toute façon ces enfants ne me concernaient pas.
Le voyage se déroula comme un film, je ne pensais pas, les moyens de
transport se suivaient, je tendais mes billets lorsqu'on me les demandait, les
autorités ne me faisaient aucun problème. En quittant la maison, sur le
chemin de la ville, le soleil était maintenant pleinement levé sur la mer qui
grondait doucement, j'avais croisé une patrouille italienne qui jeta un regard
curieux sur mon uniforme, mais ne dit rien; juste avant de monter dans
l'autocar, un policier français accompagné de deux bersaglieri m'accosta
pour me demander mes papiers: lorsque je lui montrai et lui traduisis la
lettre de l'Einsatzkommando de Marseille, il salua et me laissa partir. Cela
valait mieux, j'aurais été incapable de discuter, j'étais pétrifié d'angoisse,
mes pensées comme figées. Dans le car je me rendis compte que j'avais
oublié mon costume, tous mes vêtements de la veille. À la gare de Marseille
je dus patienter une heure, je commandai un café et le bus au comptoir, dans
le brouhaha du grand hall. Il fallait que je raisonne un peu. Il avait dû y
avoir des cris, du bruit; comment était-il possible que je ne me sois pas
réveillé? Je n'avais bu qu'un verre de vin. Et puis l'homme n'avait pas tué les
jumeaux, ils avaient dû hurler. Pourquoi n'étaient-ils pas venus me
chercher? Que faisaient-ils là, muets, lorsque je m'étais réveillé? L'assassin
n'avait pas dû fouiller la maison, en tout cas il n'était pas entré dans ma
chambre. Et qui était-il? Un bandit, un voleur? Mais rien ne semblait avoir
été touché, déplacé, bouleversé. Peut-être les jumeaux l'avaient-ils surpris,
et il s'était enfui. Mais cela n'avait pas de sens, ils n'avaient pas crié, ils
n'étaient pas venus me chercher. Le tueur était-il seul? Mon train partait, je
montai, m'assis, je ratiocinais toujours. Si ce n'était pas un voleur, ou des
voleurs, alors quoi? Un règlement de comptes? Une affaire de Moreau qui
avait mal tourné? Les terroristes du maquis, venus faire un exemple? Mais
les terroristes ne massacraient pas les gens à la hache, comme des sauvages, ils les emmenaient dans une forêt pour un simulacre de procès, puis les
fusillaient. Et, encore une fois, je ne m'étais pas éveillé, moi qui ai le
sommeil si léger, je ne comprenais pas, l'angoisse me tordait le corps, je
suçais mes doigts à demi cicatrisés, mes pensées vaticinaient, dérapaient
follement, prises dans le rythme saccadé du train, je n'étais sûr de rien, rien
ne faisait sens. À Paris, j'attrapai sans problème l'express de minuit pour
Berlin; en arrivant, je repris une chambre dans le même hôtel. Tout était
tranquille, silencieux, quelques voitures passaient, les éléphants, que je
n'étais toujours pas allé voir, barrissaient dans la lumière du petit matin.
J'avais dormi quelques heures dans le train, un sommeil noir, sans rêves;
j'étais encore épuisé, mais impossible de me recoucher. Ma sœur, me dis-je
enfin, il faut que j'avertisse Una. Je me rendis au Kaiserhof: le Freiherr von
Üxküll avait-il laissé une adresse? «Nous ne pouvons pas communiquer les
adresses de nos clients, Herr Sturmbannführer» fut la réponse. Mais ils
pouvaient au moins expédier un télégramme? Il s'agissait d'une urgence
familiale. Cela oui, c'était possible. Je demandai un formulaire et le rédigeai
sur le comptoir de la réception: MAMAN MORTE ASSASSINÉE STOP
MOREAU AUSSI STOP SUIS À BERLIN TÉLÉPHONE-MOI STOP,
suivi du numéro de l'hôtel Eden. Je le tendis au réceptionniste avec un billet
de dix reichsmarks; il le lut d'un air grave et me dit en inclinant légèrement
la tête: «Mes condoléances, Herr Sturmbannführer». – «Vous l'envoyez tout
de suite?» – «J'appelle la poste à l'instant, Herr Sturmbannführer». Il me
rendit la monnaie et je rentrai à l'Eden, laissant des instructions pour qu'on
vienne me chercher immédiatement en cas d'appel, quelle que soit l'heure.
Je dus attendre jusqu'au soir. Je pris l'appel dans une cabine à côté de la
réception, heureusement isolée. Una avait une voix paniquée: «Que s'est-il
passé?» J'entendais qu'elle avait pleuré. Je commençai le plus calmement
possible: «J'étais à Antibes, je suis allé leur rendre visite. Hier matin»… Ma
voix trébucha. Je me raclai la gorge et repris: «Hier matin je me suis
réveillé…» Ma voix se brisa et je ne pus continuer. J'entendais ma sœur
appeler: «Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce qui s'est passé?» – «Attends», dis-je
durement et je baissai le combiné au niveau de ma cuisse tandis que
j'essayais de me reprendre. Cela ne m'était jamais arrivé, de perdre ainsi le
contrôle de ma voix; même dans les pires moments, j'avais toujours su
rendre compte de manière réglée et précise. Je toussai, puis encore, puis
ramenai le combiné au niveau de mon visage et lui expliquai en peu de mots
ce qui s'était passé. Elle n'eut qu'une question, frénétique, affolée: «Et les jumeaux? Où sont les jumeaux?» Et là je devins comme fou, je ruai dans la
cabine, frappant les parois du dos, du poing, du pied, hurlant dans le
combiné: «Qui sont ces jumeaux?! Ces putains de mômes, ils sont à qui?»
Un chasseur, alerté par le vacarme, s'était arrêté devant la cabine et me
regardait à travers la vitre. Je me calmai avec un effort. Ma sœur, au bout du
fil, restait muette. Je respirai et dis dans le combiné: «Ils sont vivants. Je ne
sais pas où ils sont passés». Elle ne disait rien, je croyais entendre sa
respiration à travers le grésillement de la ligne internationale. «Tu es là?»
Aucune réponse. «Ils sont à qui?» demandai-je encore, doucement. Elle ne
parlait toujours pas. «Merde!» hurlai-je, et je raccrochai d'un coup sec. Je
sortis en trombe de la cabine et me plantai devant la réception. Je pris mon
carnet d'adresses, trouvai un numéro, le griffonnai sur un morceau de papier
et le tendis au concierge.
Au bout de quelques instants le téléphone sonna dans la cabine. Je
décrochai le combiné et entendis une voix de femme. «Bonsoir, dis-je. Je
voudrais parler au Dr. Mandelbrod. C'est le Sturmbannführer Aue». – «Je
suis désolé, Herr Sturmbannführer. Le Dr. Mandelbrod n'est pas disponible.
Puis-je prendre un message?» – «Je voudrais le voir». Je laissai le numéro
de l'hôtel et remontai dans ma chambre. Une heure plus tard un garçon
d'étage vint m'apporter un mot: le Dr. Mandelbrod me recevrait le
lendemain, à dix heures. Les mêmes femmes, ou d'autres semblables,
m'introduisirent. Dans le grand bureau clair, parcouru de chats, Mandelbrod
attendait devant la table basse; Herr Leland, droit et maigre dans un
costume croisé à rayures, était assis à côté de lui. Je leur serrai la main et
m'assis à mon tour. Cette fois, on ne servit pas de thé. Mandelbrod prit la
parole: «Je suis ravi de te voir. As-tu passé un bon congé?» Il semblait
sourire dans sa graisse, «As-tu eu le temps de réfléchir à ma proposition?» –
«Oui, Herr Doktor. Mais je souhaiterais autre chose. Je voudrais être versé
dans la Waffen-SS et partir au front» Mandelbrod eut un léger mouvement,
comme s'il haussait les épaules. Leland me fixait d'un regard dur, froid,
lucide. Je savais qu'il avait un œil de verre, mais n'avais jamais pu
distinguer lequel. Ce fut lui qui répondit, d'une voix rocailleuse avec une
infime trace d'accent: «C'est impossible. Nous avons vu tes états médicaux:
ta blessure est considérée comme une invalidité sérieuse, et tu as été classé
pour le travail de bureau». Je le regardai et balbutiai: «Ils ont besoin
d'hommes, enfin. On recrute partout». -»Oui, dit Mandelbrod, mais on ne prend quand même pas n'importe qui. Les règles sont les règles». – «On ne
te reprendra jamais pour le service actif», martela Leland. – «Oui, continua
Mandelbrod, et pour la France il y a peu d'espoir aussi. Non, tu devrais nous
faire confiance». Je me levai: «Meine Herren, merci de m'avoir reçu. Je suis
désolé de vous avoir dérangés». – «Mais il n'y a aucun problème, mon petit,
susurra Mandelbrod. Prends ton temps, réfléchis encore». – «Mais
souviens-toi, ajouta sévèrement Leland: un soldat au front ne peut pas
choisir sa place. Il doit faire son devoir, quel que soit son poste».
De l'hôtel, j'envoyai un télégramme à Werner Best, au Danemark, lui disant
que j'étais disposé à accepter une place dans son administration. Puis
j'attendis. Ma sœur ne rappelait pas, je ne cherchai pas non plus à la
contacter. Trois jours plus tard, on me porta un pli de l'Auswärtiges Amt;
c'était la réponse de Best: la situation au Danemark avait changé, et il
n'avait rien à me proposer pour le moment. Je froissai le pli et le jetai.
L'amertume, la peur montaient, il fallait que je fasse quelque chose, sous
peine de sombrer. Je rappelai le bureau de Mandelbro et laissai un message.
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