Les bienveillantes

Jonathan Littell · Chapitre 3 sur 8 · partie 3/5

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Les bienveillantes

Sarabande

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

 

– «Peut-être avez-vous raison. Le problème, comme vous le savez, c'est qu'à part le terrain strictement policier la S S est un peu hors jeu, en France. Et je ne pense pas que mon nom vous serait très utile chez le Militärbefehlshaber. Avec Abetz je ne peux rien non plus, il est très jaloux de sa boutique. Mais si vous y tenez vraiment, contactez Knochen. Il devrait se souvenir de vous». – «Oui, c'est une idée», dis-je à contrecœur. Ce n'était pas cela que je voulais. Best continuait: «Vous pourrez lui dire que je vous ai recommandé. Et le Danemark? Ça ne vous dirait rien? Je pourrais sans doute vous y trouver un bon poste». J'essayai de ne pas trop montrer ma gêne croissante: «Je vous remercie beaucoup pour cette proposition. Mais j'ai des idées précises concernant la France et je voudrais les creuser si c'est possible». – «Je vous comprends. Mais si vous changez d'avis, recontactez-mol» – «Bien entendu». Il regarda sa montre. «Je dîne avec le ministre et il faut vraiment que je me change. Si je pense à autre chose, pour la France, ou si j'entends parler d'un poste intéressant, je vous le ferai savoir». – «Je vous en serais reconnaissant. Je vous remercie encore d'avoir pris le temps de me voir». Il acheva son verre et répliqua: «C'était un plaisir. Voilà ce qui me manque le plus, depuis que j'ai quitté le RSHA: la possibilité de discuter ouvertement d'idées avec des hommes de convictions. Au Danemark, je dois être tout le temps sur mes gardes. Allez, bonne soirée!» Je le raccompagnai et le quittai dans la rue, devant l'ancienne ambassade de Grande-Bretagne. Je regardai sa voiture filer dans la Wilhelmstrasse puis me dirigeai vers la porte de Brandebourg et le Tiergarten, troublé par ses dernières paroles. Un homme de convictions? Autrefois, sans doute, j'en avais été un, mais maintenant, où se tenait-elle, la clarté de mes convictions? Ces convictions, je pouvais les apercevoir, elles voltigeaient doucement autour de moi: mais si je tentais d'en saisir une, elle me filait entre les doigts, comme une anguille nerveuse et musclée.

 

Thomas, lui, était certainement un homme de convictions; convictions, visiblement, entièrement compatibles avec la poursuite de ses ambitions et du plaisir. De retour à l'hôtel, je trouvai un mot de lui m'invitant au ballet. Je lui téléphonai pour m'excuser; sans m'en laisser le temps, il me lança: «Alors, comment ça s'est passé?», puis il se mit à m'expliquer pourquoi de son côté il n'arrivait à rien. J'écoutai patiemment et à la première occasion tentai de refuser son invitation. Mais il ne voulut rien entendre: «Tu deviens sauvage. Ça te fera du bien de sortir». L'idée à vrai dire m'ennuyait profondément, mais je finis par céder. Tous les Russes étant bien entendu proscrits, on donnait des divertissements de Mozart, les ballets d'Idomeneo suivis d'une Gavotte et des Petits riens. L'orchestre était dirigé par Karajan, alors jeune étoile montante dont la gloire n'éclipsait pas encore celle de Furtwängler. Je retrouvai Thomas près de l'entrée des artistes: un de ses amis lui avait procuré une loge privée. Tout était superbement organisé. Des ouvreuses empressées prirent nos manteaux et nos casquettes et nous conduisirent à un buffet, où l'on nous servit l'apéritif en compagnie de musiciens et de starlettes des studios de Goebbels aussitôt charmées par la verve et la belle allure de Thomas. Lorsqu'on nous mena à notre loge, située au pied de la scène, au-dessus de l'orchestre, je chuchotai: «Tu n'essayes pas d'en inviter une?» Thomas haussa les épaules: «Tu plaisantes! Pour passer après le bon docteur, il faut au moins être Gruppenführer». Cette taquinerie, je l'avais lancée mécaniquement, sans conviction; je restais renfermé en moi-même, clos, hostile à tout; mais dès que le spectacle commença je fus ravi. Les danseurs se trouvaient juste à quelques mètres de moi, et en les regardant je me sentais pauvre et hâve et misérable, comme si je n'avais pas encore secoué de mon corps le froid et la peur du front. Eux, splendides, et comme pour marquer une infranchissable distance, bondissaient dans leurs costumes brillants, et leurs corps rutilants et somptueux me pétrifiaient et me rendaient fou d'excitation (mais c'était une excitation vaine, sans but, désemparée). L'or, le cristal des lustres, le tulle, la soie, les bijoux opulents, les dents étincelantes des artistes, leurs muscles resplendissants m'accablaient. Au premier entracte, suant sous mon uniforme, je me ruai au bar et bus plusieurs verres, puis je rapportai la bouteille avec moi dans la loge. Thomas me regardait avec amusement et buvait aussi, plus lentement. De l'autre côté du théâtre, assise dans une loge à l'étage, une femme me lorgnait à travers des jumelles de spectacle. Elle se trouvait trop loin, je n'arrivais pas à discerner ses traits et je n'avais pas moi-même de jumelles, mais visiblement elle me fixait, et ce petit jeu en vint à m'énerver prodigieusement; au second entracte, je ne fis aucune tentative pour aller la trouver, je me réfugiai au buffet privé et continuai à boire avec Thomas; mais dès que le ballet reprit, je fus comme un enfant. J'applaudissais, je songeais même à faire envoyer des fleurs à l'une des danseuses, mais je ne savais pas laquelle choisir, et puis je ne connaissais pas leurs noms, et je ne savais pas m'y prendre, et j'avais peur de me tromper. La femme continuait à me lorgner mais je m'en moquais. Je bus encore, je ris. «Tu avais raison, dis-je à Thomas, c'était une bonne idée». Tout m'émerveillait et m'effrayait. Je ne parvenais pas à comprendre la beauté des corps des danseurs, une beauté presque abstraite, asexuée, sans distinction aucune entre les hommes et les femmes: cette beauté me scandalisait presque. Après le ballet, Thomas me conduisit dans une petite rue de Charlottenburg; à mon horreur, en entrant, je vis qu'il s'agissait d'une maison close, mais il était trop tard pour faire marche arrière. Je bus encore et mangeai des sandwiches tandis que Thomas dansait avec les filles dévêtues, qui visiblement le connaissaient bien. Il y avait là d'autres officiers et quelques civils. Un gramophone jouait des disques américains, un jazz frénétique et crispant, que traversait le rire cassant et perdu des putes. La plupart ne portaient que des sous-vêtements de soie colorée, et leurs chairs molles, fades, endormies, que Thomas empoignait à pleine main, me dégoûtaient. Une fille tenta de s'asseoir sur mes genoux, je la repoussai doucement, ma main sur son ventre nu, mais elle insistait, et je l'envoyai promener brutalement, elle s'offusqua. J'étais blême, défait, tout brillait, cliquetait et me faisait mal. Thomas vint me verser un autre verre en riant: «Si elle ne te plaît pas, pas la peine d'en faire un scandale, il y en a d'autres». Il agitait la main, le visage rouge. «Choisis, choisis, c'est moi qui invite». Je n'en avais aucune envie, mais il insistait; finalement, pour qu'il me laisse tranquille, je saisis par le col la bouteille que je buvais et montai avec une des filles, désignée au hasard. Dans sa chambre, c'était plus calme. Elle m'aida à ôter ma tunique; mais lorsqu'elle voulut me déboutonner la chemise, je l'arrêtai et la fis asseoir. «Comment t'appelles-tu?» lui demandai-je. – «Emilie», répondit-elle, utilisant la forme française du nom. – «Raconte-moi une histoire, Emilie». – «Quel genre d'histoire, Herr Offizier?» – «Raconte-moi ton enfance». Ses premières paroles me glacèrent: «J'avais une sœur jumelle. Elle est morte à dix ans. On avait toutes les deux la même maladie, des rhumatismes articulaires aigus, et puis elle est morte d'urémie, l'eau qui montait, montait… Elle est morte étouffée». Elle fouilla dans un tiroir et en tira deux photographies encadrées. La première montrait les deux jumelles, côte à côte, avec de grands yeux et des rubans dans les cheveux, vers l'âge de dix ans; l'autre, la morte dans son cercueil, entourée de tulipes. «À la maison, on a accroché cette photo-là. À partir de ce jour ma mère n'a plus supporté les tulipes, l'odeur des tulipes. Elle disait: J'ai perdu l'ange et gardé le diable. Après ça, quand je me voyais par hasard dans une glace, je croyais voir ma sœur morte. Et si je revenais de l'école en courant, ma mère piquait des crises de nerfs folles, elle croyait voir ma sœur, alors je me forçais à toujours rentrer de l'école calmement» – «Et comment as-tu fini ici?» demandai-je. Mais la fille, prise de fatigue, s'était endormie sur le divan. Je m'accoudai à la table et la regardai, buvant de temps en temps. Elle se réveilla: «Oh, pardon, je me déshabille tout de suite». Je souris et lui répondis: «Ce n'est pas la peine». Je m'assis sur le canapé, pris sa tête sur mes genoux et lui caressai les cheveux. «Allez, dors encore un peu». Un nouveau message m'attendait à l'hôtel Eden: «Frau von ÜxkülL, m'expliqua le portier. Voici le numéro où vous pourrez la rappeler». Je montai et m'assis sur mon divan sans même dégrafer ma tunique, effondré. Pourquoi me contacter comme cela, après toutes ces années? Pourquoi maintenant? J'aurais été incapable de dire si je souhaitais la revoir; mais je savais que si elle le souhaitait, ne pas la revoir me serait aussi impossible que m'arrêter de respirer. Cette nuit-là, je ne dormis pas, ou peu. Les souvenirs affluaient brutalement; à la différence de ceux qui se pressaient en grandes vagues, à Stalingrad, ce n'étaient plus les souvenirs solaires, éclatants, de la force du bonheur, mais des souvenirs déjà teintés de la froide lumière de la pleine lune, blanche et amère. Au printemps, de retour des sports d'hiver, nous avions repris nos jeux dans le grenier, nus, brillant dans la lumière chargée de poussière, parmi les poupées et les piles de malles et les portemanteaux surchargés de vieux vêtements derrière lesquels nous nous nichions. Après l'hiver, j'étais pâle, et encore sans un poil; quant à elle, l'ombre d'une touffe apparaissait entre ses jambes, et des seins minuscules commençaient à déformer sa poitrine que j'aimais si plate et lisse. Mais il n'y avait aucun moyen de revenir en arrière. Il faisait encore froid, nos peaux étaient tendues et hérissées. Elle monta sur moi mais déjà un filet de sang lui coulait le long de l'intérieur des cuisses. Elle pleurait: «Ça commence, la déchéance commence». Je la pris dans mes bras maigres et pleurai avec elle. Nous n'avions pas treize ans. Ce n'était pas juste, je voulais être comme elle; pourquoi ne pouvais-je pas saigner aussi, partager cela avec elle? Pourquoi ne pouvions-nous pas être pareils? Je n'avais pas encore d'éjaculations, nos jeux continuaient; mais peut-être maintenant nous observions-nous l'un l'autre, nous observions-nous nous-mêmes un peu plus, et cela introduisait une distance déjà, sans doute infime, mais qui nous obligeait peut-être à parfois forcer les choses. Puis ce fut l'inévitable: un jour, la crème blanchâtre sur ma main, mes cuisses. Je le dis à Una et lui montrai. Cela la fascinait, mais elle prit peur, on lui avait expliqué les lois de la mécanique. Et pour la première fois le grenier nous semblait morne, poussiéreux, encombré de toiles d'araignées. Je voulais lui embrasser le sein, rond maintenant, mais cela ne l'intéressait pas, et elle se mit à genoux, me présentant ses étroites fesses d'adolescente. Elle avait apporté de la cold-cream prise dans la salle de bains de notre mère: «Tiens, expliqua-t-elle. Là, il ne peut rien arriver». Plus encore que de la sensation, je me souviens de l'odeur acre et entêtante de la crème. Nous étions entre l'Âge d'Or et la Chute.

 

Lorsque je l'appelai, à la fin de la matinée, sa voix était parfaitement calme. «Nous sommes au Kaiserhof». – «Tu es libre?» – «Oui. On peut se voir?» – «Je passe te prendre». Elle m'attendait dans le hall d'entrée et se leva en me voyant. J'ôtai ma casquette et elle m'embrassa délicatement sur la joue. Puis elle fit un pas en arrière et me contempla. Elle tendit un doigt et tapota du bout de l'ongle un des boutons à croix gammée de ma tunique: «Ça te va plutôt bien, cet uniforme». Je la regardai sans rien dire: elle n'avait pas changé, un peu mûri sans doute, mais elle était toujours aussi belle. «Que fais-tu ic i?» demandai-je. – «Berndt avait des affaires à régler avec son notaire. Je me suis dis que tu étais peut-être à Berlin, et j'ai eu envie de te voir». – «Comment m'as-tu trouvé?» – «Un ami de Berndt à l'OKW a téléphoné Prinz-Albrechtstrasse et ils lui ont dit où tu logeais. Qu'est-ce que tu veux faire?» -

 

«Tu as du temps?» – «La journée entière». – «Allons à Potsdam, alors. On mangera et on ira se promener dans le parc».

 

C'était une des toutes premières belles journées de l'année. L'air tiédissait, les arbres bourgeonnaient sous un soleil encore pâle. Dans le train nous échangeâmes peu de mots; elle semblait distante, et pour tout dire j'étais terrifié. Le visage tourné vers la vitre, elle regardait passer les arbres encore nus de la forêt de Grunewald; et moi, je regardais ce visage. Sous ses lourds cheveux de jais, il paraissait presque translucide, de longues veines bleues se dessinaient clairement sous la peau laiteuse. L'une d'elles partait de la tempe, touchait le coin de l'œil, puis allait en une longue courbe traverser la joue comme une balafre. Je m'imaginais le sang puisant lentement sous cette surface aussi épaisse et profonde que les huiles opalescentes d'un maître flamand. À la base du cou, un autre réseau de veines prenait naissance, se déployait par-dessus la délicate clavicule, et partait sous son tricot, je le savais, comme deux grandes mains ouvertes irriguer ses seins. Quant à ses yeux, je les voyais reflétés dans la vitre, sur le fond brun des troncs serrés, sans couleur, lointains, absents. À Potsdam, je connaissais un petit restaurant près de la Garnisonskirche. Les cloches du carillon sonnaient leur petit air mélancolique, sur une mélodie de Mozart. Le restaurant était ouvert: «Les idées fixes de Goebbels n'ont pas cours à Potsdam», commentai-je; mais même à Berlin la plupart des restaurants rouvraient déjà. Je commandai du vin et demandai à ma sœur des nouvelles de la santé de son mari. «Ça va», répondit-elle laconiquement. Ils n'étaient à Berlin que pour quelques jours; après cela, ils iraient dans un sanatorium en Suisse, où von Üxküll devait faire une cure. Hésitant, je voulus la faire parler de sa vie en Poméranie.

 

«Je n'ai pas à me plaindre, affirma-t-elle en me regardant de ses grands yeux clairs. Les fermiers de Berndt nous apportent de quoi manger, nous avons tout ce qu'il nous faut. On arrive même à avoir du poisson. Je lis beaucoup, je me promène. La guerre me semble très loin». – «Elle se rapproche», dis-je durement. – «Tu ne crois quand même pas qu'ils vont arriver jusqu'en Allemagne?» Je haussai les épaules: «Tout est possible.» Nos paroles restaient froides, empruntées, je le voyais, mais je ne savais comment rompre cette froideur à laquelle elle paraissait indifférente. Nous bûmes et mangeâmes un peu. Enfin, plus doucement, elle hasarda: «J'ai entendu dire que tu as été blessé. Par des amis militaires de Berndt. Nous vivons une vie assez retirée, mais il garde des contacts. Je n'ai pas eu de détails et je me suis inquiétée. Mais à te voir, cela ne devait pas être trop sérieux». Alors, posément, je lui racontai ce qui s'était passé et lui montrai le trou. Elle lâcha ses couverts et blêmit; elle leva la main, puis la reposa. «Excuse-moi. Je ne savais pas». Je tendis les doigts et touchai le dos de sa main; elle la retira lentement. Je ne disais rien. De toute façon je ne savais pas quoi dire: tout ce que j'aurais voulu dire, tout ce qu'il aurait fallu que je dise, je ne pouvais pas le dire. Il n'y avait pas de café; nous achevâmes notre repas et je payai. Les rues de Potsdam étaient tranquilles: des militaires, des femmes avec des landaus, peu de véhicules. Nous nous dirigeâmes vers le parc, sans parler. Le Marlygarten, par où on entrait, prolongeait en l'épaississant encore le calme des rues; de loin en loin, on apercevait un couple ou quelques blessés convalescents, avec des béquilles, des chaises roulantes. «C'est terrible, murmura Una. Quel gâchis». – «C'est nécessaire», dis-je. Elle ne répliqua pas: nous parlions toujours l'un à côté de l'autre. Des écureuils peu farouches filaient sur l'herbe; à notre droite, l'un d'eux courait prendre des morceaux de pain dans la main d'une petite fille, reculait, revenait grignoter, et la fillette partait d'un rire joyeux. Sur les pièces d'eau, des colverts et d'autres canards nageaient ou venaient se poser: juste avant l'impact, ils battaient rapidement des ailes, inclinées à la verticale, pour freiner, et braquaient leurs pattes palmées vers l'eau; dès qu'ils touchaient la surface, ils repliaient leurs pattes et finissaient sur leur ventre bombé, dans un petit jet d'eau. Le soleil brillait à travers les pins et les branches nues des chênes; aux carrefours des allées se dressaient sur des piédestaux de petits angelots ou des nymphes en pierre grise, superflus et dérisoires. Au Mohrenrondell, un cercle de bustes adossés à des buissons taillés sous des terrasses étagées de vignes et de serres, Una tira à elle sa jupe et s'assit sur un banc, lestement comme une adolescente. J'allumai une cigarette, elle me l'emprunta et en tira quelques bouffées avant de me la rendre. «Parle-moi de la Russie». Je lui expliquai, en phrases courtes et sèches, en quoi consistait le travail de sécurité sur les arrières du front. Elle écouta sans rien dire. À la fin elle demanda: «Et toi, tu as tué des gens?»

 

– «Une fois, j'ai dû administrer des coups de grâce. La plupart du temps je m'occupais de renseignement, j'écrivais des rapports». – «Et quand tu tirais sur ces gens, qu'est-ce que tu ressentais?» Je répondis sans hésiter: «La même chose qu'en regardant d'autres tirer. Dès le moment où il faut le faire, peu importe qui le fait. Et puis, je considère que regarder engage autant ma responsabilité que faire». – «Mais est-ce qu'il faut le faire?» -»Si on veut gagner cette guerre, oui, sans doute». Elle considéra cela puis dit: «Je suis heureuse de ne pas être un homme». – «Et moi, j'ai souvent souhaité avoir ta chance». Elle tendit le bras et me passa la main sur la joue, pensive: je crus que le bonheur m'étoufferait, que je me blottirais dans ses bras, comme un enfant. Mais elle se leva et je la suivis. Elle gravissait posément les terrasses en direction du petit château jaune. «Tu as eu des nouvelles de maman?» demanda-t-elle par-dessus son épaule. -«Aucune. On ne s'écrit plus depuis des années. Qu'est-ce qu'elle devient?»

 

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– «Elle est toujours à Antibes, avec Moreau. Il faisait des affaires avec

l'armée allemande. Maintenant, ils sont sous contrôle italien: il paraît qu'ils

se comportent très bien, mais Moreau est furieux parce qu'il est convaincu

que Mussolini veut annexer la Côte d'Azur». Nous étions arrivés à la

dernière terrasse, une étendue de gravier donnant jusqu'à la façade du

château. De là, on dominait le parc, les toits et les clochers de Potsdam se

profilaient derrière les arbres. «Papa aimait beaucoup cet endroit», dit

tranquillement Una. Le sang me monta au visage et je lui saisis le bras:

«Comment sais-tu cela?» Elle haussa les épaules: «Je le sais, c'est tout.» –

«Tu n'as jamais»… Elle me regarda avec tristesse: «Max, il est mort. Tu

dois te mettre ça dans la tête». – «Toi aussi, tu dis ça», crachai-je

haineusement. Mais elle resta calme: «Oui, moi aussi je dis ça». Et elle

récita ces vers en anglais: «Füll fathom five thy father lies; Of his bones are

coral made; Those are pearls that were his eyes. Nothing of him that doth

fade, But doth suffer a sea-change Into something rieh and stränge».

 

Dégoûté, je me détournai et m'éloignai. Elle me rattrapa et me prit le bras.

«Viens. On va visiter le château». Le gravier crissant sous nos pas, nous

contournâmes le bâtiment et passâmes sous la rotonde. À l'intérieur, je

contemplai d'un œil distrait les dorures, les petits meubles précieux, les

tableaux voluptueux du XVIIIe siècle; ma pensée fut seulement remuée

dans la salle de musique, lorsque je regardai le piano-forte et me demandai

si c'était celui même sur lequel le vieux Bach avait improvisé pour le roi la

future Offrande musicale, le jour où il était venu là: n'était le garde, j'aurais

tendu la main et frappé ces touches, qui avaient peut-être senti les doigts de

Bach. Le fameux tableau de von Menzel, qui représente Frédéric II, éclairé

par des cathédrales de bougies, jouant, tout comme le jour où il avait reçu

Bach, de sa flûte traversière, avait été décroché, sans doute par peur des

bombardements. Un peu plus loin, la visite passait par la chambre d'hôte

dite chambre de Voltaire, avec un lit minuscule, où le grand homme aurait,

dit-on, dormi durant les années où il enseignait à Frédéric les Lumières et la

haine des Juifs; en vérité il logeait, paraît-il, au château de la ville de

Potsdam. Una étudiait avec amusement les décorations frivoles: «Pour un

roi qui ne pouvait même plus enlever ses bottes, encore moins sa culotte, il

appréciait les femmes nues. Le palais entier semble érotisé». – «C'est pour

se rappeler ce qu'il avait oublié». À la sortie, elle désigna la colline où se

découpaient des ruines artificielles dues à la lubie de ce prince un peu fantasque: «Tu veux monter là-haut?» – «Non. Allons plutôt vers

l'orangerie». Nous déambulions paresseusement, sans trop regarder ce qui

nous entourait. Nous nous assîmes un moment sur la terrasse de l'orangerie,

puis descendîmes les marches qui encadrent les grands bassins et les

parterres en une ordonnance régulière, classique, parfaitement symétrique.

Après recommençait le parc et nous continuâmes au hasard, par une des

longues allées «Est-ce que tu es heureux?» me demanda-t-elle. – «Heureux?

Moi? Non. Mais j'ai connu le bonheur. Maintenant, ce qu'il y a, j'en suis

satisfait, je ne me plains pas. Pourquoi me demandes-tu cela?» – «Comme

ça. Sans raison». Un peu plus loin, elle reprit: «Tu peux me dire pourquoi

on ne s'est pas parlé depuis plus de huit ans?» – «Tu t'es mariée», ripostai-je

en retenant une bouffée de rage, – «Oui, mais ça, c'était plus tard. Et puis,

ce n'est pas une raison». – «Pour moi c'en est une. Pourquoi l'as-tu épousé?»

Elle s'arrêta et me regarda attentivement: «Je n'ai pas de comptes à te

rendre. Mais si tu veux savoir, je l'aime». Je la regardai à mon tour «Tu as

changé». – «Tout le monde change. Toi aussi tu as changé». Nous reprîmes

notre marche. «Et toi, tu n'as aimé personne?» demanda-t-elle- – «Non. Je

tiens mes promesses, moi». -

 

«Je ne t'en ai jamais fait». – «C'est vrai», reconnus-je. – «De toute manière,

continua-t-elle, l'attachement obstiné à des promesses anciennes n'est pas

une vertu. Le monde change, il faut savoir changer avec. Toi, tu restes

prisonnier du passé». – «Je préfère parler de loyauté, de fidélité». -»Le

passé est fini, Max». – «Le passé n'est jamais fini». Nous étions arrivés au

pavillon chinois. Un mandarin, sous son parasol, trônait au sommet de la

coupole, bordée d'un auvent bleu et or soutenu par des colonnes dorées en

forme de palmier. Je jetai un coup d'œil à l'intérieur: une salle ronde, des

peintures orientales. Dehors, au pied de chaque palmier, siégeaient des

figures exotiques, elles aussi dorées. «Une vrai folie, commentai-je. Voilà à

quoi rêvaient les grands, autrefois. C'est un peu ridicule,» – «Pas plus que

les délires des puissants d'aujourd'hui, répondit-elle calmement Moi, j'aime

beaucoup ce siècle. C'est le seul dont on peut au moins dire que ce ne fut

pas un siècle de foi». – «De Watteau à Robespierre», rétorquai-je

ironiquement. Elle fit une moue: «Robespierre, c'est déjà le XIXe. C'est

presque un romantique allemand. Tu aimes toujours autant cette musique

française, Rameau, Forqueray, Couperin?» Je sentis mon visage

s'assombrir: sa question m'avait brutalement rappelé Yakov, le petit pianiste juif de Jitomir. «Oui, répondis-je enfin. Mais je n'ai pas eu l'occasion de les

écouter depuis un bon moment». – «Berndt en joue de temps en temps.

Surtout Rameau. Il dit que ce n'est pas mal, qu'il y a des choses qui valent

presque Bach, au clavier». – «C'est ce que je pense aussi». J'avais eu

presque la même conversation avec Yakov. Je ne dis plus rien. Nous nous

trouvions à la limite du parc; nous fîmes demi-tour puis, d'un commun

accord, obliquâmes vers la Friedenskirche et la sortie. «Et toi? demandai-je.

Tu es heureuse, dans ton trou poméranien?» – «Oui. Je suis heureuse». –

«Tu ne t'ennuies pas? Tu dois te sentir un peu seule, parfois». Elle me

regarda de nouveau, longuement, avant de répondre: «Je n'ai besoin de

rien». Cette parole me glaça. Nous prîmes un omnibus jusqu'à la gare. En

attendant le train, j'achetai le Völkische Beobachter; Una rit en me voyant

revenir. «Pourquoi ris-tu?» – «Je pensais à une blague de Berndt. Le VB, il

l'appelle le Verblödungsblatt, la Feuille d'abrutissement». Je me rembrunis:

«Il devrait faire attention à ce qu'il dit». – «Ne t'inquiète pas. Il n'est pas

idiot, et ses amis sont des hommes intelligents». – «Je ne m'inquiétais pas.

Je te mettais en garde, c'est tout». Je regardai la première page: les Anglais

avaient encore bombardé Cologne, faisant de nombreuses victimes civiles.

Je lui montrai l'article: «Ces Luftmörder n'ont vraiment aucune honte, fis-je.

Ils disent qu'ils défendent la liberté et ils tuent des femmes et des enfants».

– «Nous aussi, nous tuons des femmes et des enfants», répliqua-t-elle avec

douceur. Ses paroles me firent honte, mais immédiatement ma honte se mua

en colère: «Nous tuons nos ennemis, pour défendre notre pays». -

 

«Eux aussi, ils défendent leur pays». – «Ils tuent des civils innocents!» Je

devenais rouge, mais elle restait calme. «Les gens que vous exécutiez, vous

ne les avez pas tous pris les armes à la main. Vous aussi, vous avez tué des

enfants». La rage m'étouffait, je ne savais pas lui expliquer; la différence me

semblait évidente, mais elle, elle faisait l'obstinée, elle prétendait ne pas la

voir. «Tu me traites d'assassin!» m'écriai-je. Elle me prit la main: «Mais

non. Calme-toi». Je me calmai et sortis fumer; puis nous montâmes dans le

train. Comme à l'aller, elle regardait passer le Grunewald, et en la regardant

je basculai, avec lenteur d'abord, puis vertigineusement, dans le souvenir de

notre dernière rencontre. C'était en 1934, juste après notre vingt et unième

anniversaire. J'avais enfin pris ma liberté, j'avais annoncé à ma mère que je

quittais la France; en route pour l'Allemagne, je fis un détour par Zurich; je

louai une chambre dans un petit hôtel et allai trouver Una, qui suivait des études dans cette ville. Elle se montra étonnée de me voir: pourtant, elle

était déjà au courant de la scène de Paris, avec Moreau et notre mère, et de

ma décision. Je l'emmenai dîner dans un restaurant assez modeste mais

tranquille. Elle était contente à Zurich, m'expliqua-t-elle, elle avait des amis,

Jung était un homme magnifique. Ces dernières paroles me hérissèrent, ce

devait être quelque chose dans le ton, mais je me tus. «Et toi?» me

demanda-t-elle. Je lui révélai alors mes espérances, mon inscription à Kiel,

mon adhésion au NSDAP aussi (qui datait déjà de mon second voyage en

Allemagne, en 1932). Elle m'écoutait en buvant du vin; je buvais aussi,

mais plus lentement. «Je ne suis pas certaine de partager ton enthousiasme

pour ce Hitler, commenta-t-elle. Il me semble névrosé, bourrelé de

complexes non résolus, de frustrations et de ressentiments dangereux». –

«Comment peux-tu dire cela!» Je me lançai dans une longue tirade. Mais

elle se renfrognait, se refermait sur elle-même. Je m'arrêtai tandis qu'elle se

resservait un verre et lui pris la main sur la nappe à carreaux. «Una. C'est ce

que je veux faire, c'est ce que je dois faire. Notre père était allemand. Mon

avenir est en Allemagne, pas avec la bourgeoisie corrompue de France». –

«Tu as peut-être raison. Mais j'ai peur que tu perdes ton âme avec ces

hommes». Je rougis de colère et frappai la table. «Una!» C'était la première

fois que je haussais le ton avec elle. Sous le choc, son verre se renversa,

roula, et s'écrasa à ses pieds, éclatant dans une flaque de vin rouge. Un

garçon se précipita avec un balai et Una, qui jusque-là gardait les yeux

baissés, les leva sur moi. Son regard était clair, presque transparent. «Tu

sais, dis-je, j'ai enfin lu Proust. Tu te souviens de ce passage?» Je récitai, la

gorge serrée: «Ce verre sera, comme dans le Temple, le symbole de notre

union indestructible». Elle agita la main. «Non, non. Max, tu ne comprends

rien, tu n'as jamais rien compris». Elle était rouge, elle devait avoir

beaucoup bu. «Tu as toujours pris les choses trop au sérieux. C'était des

jeux, des jeux d'enfants. Nous étions des enfants». Mes yeux, ma gorge se

gonflaient. Je fis un effort pour maîtriser ma voix. «Tu te trompes, Una.

C'est toi qui n'as rien compris». Elle but encore. «Il faut grandir, Max».

Cela faisait alors sept ans que nous étions séparés. «Jamais, articulai-je,

jamais». Et cette promesse, je l'ai tenue, même si elle ne m'en a pas su gré.

 

Dans le train de Potsdam, je la regardais, dominé par le sentiment de la

perte, comme si j'avais coulé et n'étais jamais remonté. Et elle, à quoi

songeait-elle? Son visage n'avait pas changé depuis cette nuit à Zurich, il s'était simplement un peu rempli; mais il me restait fermé, inaccessible;

derrière, il y avait une autre vie. Nous passions entre les élégantes demeures

de Charlottenburg; puis ce furent le Zoo et le Tiergarten. «Tu sais, dis-je,

depuis mon arrivée à Berlin je ne suis pas encore allé au Zoo». – «Pourtant,

tu aimais bien les zoos». – «Oui. Il faudrait que j'aille m'y promener». Nous

descendîmes à la Lehrter Hauptbahnhof et je pris un taxi pour la

raccompagner jusqu'à la Wilhelmplatz. «Veux-tu dîner avec moi?» lui

demandai-je devant l'entrée du Kaiserhof. – «Volontiers, répondit-elle, mais

maintenant je dois aller voir Berndt». Nous convînmes de nous retrouver

deux heures plus tard et je rentrai à mon hôtel me baigner et me changer. Je

me sentais épuisé. Ses paroles se confondaient avec mes souvenirs, mes

souvenirs avec mes rêves, et mes rêves avec mes pensées les plus folles. Je

me remémorai sa cruelle citation de Shakespeare: avait-elle donc, elle aussi,

rejoint le camp de notre mère? C'était sans doute l'influence de son mari, le

baron balte. Je me dis avec rage: Elle aurait dû rester vierge, comme moi.

L'inconséquence de cette pensée me fit éclater de rire, un long rire sauvage;

en même temps, je voulais pleurer. À l'heure dite, je me retrouvai au

Kaiserhof. Una me rejoignit dans le hall, parmi de confortables fauteuils

carrés et les petits palmiers en pots; elle portait les mêmes vêtements que

l'après-midi. «Berndt se repose», me dit-elle. Elle aussi se sentait fatiguée et

nous décidâmes de rester manger à l'hôtel. Depuis que les restaurants

rouvraient, une nouvelle directive de Goebbels enjoignait de proposer aux

clients des Feldküchengerichte, de la cuisine de campagne, en solidarité

avec les troupes au front; le regard du maître d'hôtel, lorsqu'il nous expliqua

cela, restait accroché à mes médailles, et mon expression le fit bafouiller; le

rire joyeux d'Una coupa court à son embarras: «Je crois que mon frère en a

déjà suffisamment mangé». – «Oui, bien sûr, s'empressa-t-il de dire. Nous

avons aussi de la venaison de la Forêt-Noire. Avec une sauce aux prunes.

C'est excellent» – «Très bien, fis-je. Et du vin français». – «Du bourgogne,

avec la venaison?» Pendant le repas nous discutâmes de choses et d'autres,

tournant autour de ce qui nous concernait le plus. Je lui parlai de nouveau

de la Russie, non pas des horreurs, mais de mes expériences plus humaines:

la mort de Hanika, et de Voss surtout: «Tu l'aimais bien». -

 

«Oui. C'était un chic type». Elle me parlait, elle, des matrones qui

l'agaçaient depuis son arrivée à Berlin. Avec son mari, elle s'était rendue à

une réception et dans quelques dîners mondains; là, des femmes de hauts dignitaires du Parti décriaient les déserteurs sur le front de la reproduction,

les femmes sans enfants coupables de trahison contre la nature pour leur

grève du ventre. Elle rit: «Bien sûr, personne n'a eu le culot de m'attaquer

directement, tout le monde peut voir dans quel état est Berndt.

Heureusement d'ailleurs car je les aurais giflées. Mais elles mouraient de

curiosité, elles venaient rôder autour de moi sans oser me demander

franchement s'il peut fonctionner». Elle rit encore et but un peu de vin. Je

restais silencieux; moi aussi, je m'étais posé la même question. «Il y en a

même une, imagine-toi la scène, une grosse épouse de Gauleiter

dégoulinant de diamants, avec une permanente un peu bleue, qui a eu le

front de me suggérer – si un jour cela s'avérait nécessaire – d'aller trouver

un beau S S pour me faire féconder. Un homme, comment est-ce qu'elle a

dit?, décent, dolichocéphale, porteur d'une volonté völkisch, physiquement

et psychiquement sain. Elle m'a expliqué qu'il y avait un bureau S S qui se

chargeait comme cela d'assistance eugénique et que je pouvais m'y adresser.

C'est vrai, ça?» – «On le dit. C'est un projet du Reichsführer qui s'appelle

Lebensborn. Mais je ne sais pas comment ça fonctionne». – «Ils sont

vraiment devenus malades. Tu es sûr que ce n'est pas juste un bordel pour S

S et femmes du monde?» – «Non, non, c'est autre chose». Elle secoua la

tête. «Bref, tu vas adorer la chute: Vous n'allez pas recevoir votre enfant du

Saint-Esprit, elle m'a dit. J'ai dû me retenir de lui répondre qu'en tout cas je

ne connaissais aucun S S assez patriotique pour l'engrosser, elle». Elle rit de

nouveau et continua à boire. Elle avait à peine touché son plat mais avait

déjà bu à elle seule presque une bouteille de vin; toutefois son regard restait

clair, elle n'était pas saoule. Au dessert, le maître d'hôtel nous proposa du

pamplemousse: je n'en avais pas goûté depuis le début de la guerre. «Ils

viennent d'Espagne», précisa-t-il. Una n'en voulait pas; elle me regarda

préparer le mien et le déguster; je lui en fis goûter quelques morceaux,

légèrement sucrés. Puis je la raccompagnai dans le hall d'entrée. Je la

regardai avec dans la bouche toujours le goût suave du pamplemousse: «Tu

partages sa chambre?» – «Non, répondit-elle, ce serait trop compliqué».

Elle hésita, puis me toucha le dos de la main de ses ongles ovales: «Si tu

veux, monte prendre un verre. Mais ne fais pas l'idiot. Après, tu dois

partir». Dans la chambre, je posai ma casquette sur un meuble et m'assis

dans un fauteuil. Una se déchaussa et, traversant la moquette en bas de soie,

me versa du cognac; puis elle s'installa sur le lit, les pieds croisés, et alluma

une cigarette. «Je ne savais pas que tu fumais». – «De temps en temps, répondit-elle. Lorsque je bois.» Je la trouvais plus belle que tout au monde.

Je lui parlai de mon projet de poste en France, et des difficultés que je

rencontrais à l'obtenir. «Tu devrais demander à Berndt, dit-elle. Il a

beaucoup d'amis haut placés dans la Wehrmacht, ses camarades de l'autre

guerre. Peut-être qu'il pourra quelque chose pour toi». Ces paroles

achevèrent de déchaîner ma colère rentrée: «Berndt! Tu ne parles que de

lui». – «Calme-toi, Max. C'est mon mari». Je me levai et me mis à arpenter

la chambre. «Je m'en fous! C'est un intrus, il n'a rien à faire entre nous». –

«Max». Elle continuait à parler doucement, ses yeux restaient sereins. «Il

n'est pas entre nous. Le nous dont tu parles, ça n'existe pas, ça n'existe plus,

ça s'est défait. Berndt, c'est ma vie de tous les jours, tu dois le comprendre».

Ma rage était à ce point mêlée à mon désir que je ne savais plus où

commençait l'un et où finissait l'autre. Je m'approchai et lui pris les deux

bras: «Embrasse-moi». Elle secoua la tête; pour la première fois, je lui vis

un regard dur. «Tu ne vas pas recommencer». Je me sentais mal, j'étouffais;

effondré, je tombai à côté du lit, ma tête posée contre ses genoux comme

sur un billot. «À Zurich, tu m'as embrassé», sanglotais-je. – «À Zurich

j'étais ivre». Elle se déplaça et posa la main sur la couverture. «Viens.

Couche-toi auprès de moi». Toujours botté, je montai sur le lit et me

couchai en boule contre ses jambes. Je croyais sentir son odeur à travers les

bas. Elle me caressa les cheveux. «Mon pauvre petit frère», murmura-t-elle.

Riant à travers mes larmes, je parvins à dire: «Tu m'appelles comme ça

parce que tu es née un quart d'heure avant moi, parce que c'est à ton poignet

qu'on a attaché le fil rouge». – «Oui, mais il y a une autre différence:

maintenant, je suis une femme, et toi, tu restes un petit garçon.» À Zurich,

les choses s'étaient passées autrement. Elle avait beaucoup bu, moi aussi

j'avais bu. Après le repas nous étions sortis. Dehors, il faisait froid et elle

frissonna; elle titubait un peu, je la pris sous le bras et elle s'accrocha à moi.

«Viens avec moi, lui avais-je dis. À mon hôtel» Elle protesta d'une voix un

peu épaisse: «Ne sois pas bête, Max. Nous ne sommes plus des enfants». –

«Viens, insistai-je. Pour parler un peu». Mais nous étions en Suisse et même

dans ce genre d'hôtel les concierges faisaient des difficultés: «Je suis désolé,

mein Herr. Seuls les hôtes de l'établissement sont admis dans les chambres.

Vous pouvez aller au bar, si vous le souhaitez». Una se tourna dans la

direction qu'il indiquait mais je la retins. «Non. Je ne veux pas voir des

gens. Allons chez toi». Elle ne résista pas et me mena à sa chambre

d'étudiante, petite, encombrée de livres, glaciale. «Pourquoi tu ne chauffes pas plus?» demandai-je en raclant l'intérieur du fourneau pour préparer un

feu. Elle haussa les épaules et me montra une bouteille de vin blanc, du

fendant de Genève. «C'est tout ce que j'ai. Ça te va?» – «Tout me va».

J'ouvris la bouteille et remplis à ras bord deux gobelets qu'elle tenait en

riant Elle but, puis s'assit sur le lit. Je me sentais tendu, crispé; j'allai à la

table et détaillai la tranche des livres empilés. La plupart des noms m'étaient

inconnus. J'en pris un au hasard, Una le vit et rit encore, un rire aigu, qui me

fit grincer les nerfs. «Ah, Rank! Rank, c'est bien». – «C'est qui?» – «Un

ancien disciple de Freud, un ami de Ferenezi, Il a écrit un beau livre sur

l'inceste». Je me tournai vers elle et la fixai. Elle cessa de rire. «Pourquoi

prononces-tu ce mot?» dis-je enfin. Elle haussa les épaules et tendit son

verre. «Arrête avec tes bêtises, dit-elle. Ressers-moi plutôt du vin». Je posai

le livre et pris la bouteille: «Ce ne sont pas des bêtises». Elle haussa de

nouveau les épaules. Je versai du vin dans son verre et elle but Je

m'approchai d'elle, la main tendue pour lui toucher les cheveux, ses beaux

cheveux noirs et épais. «Una»… Elle écarta ma main. «Arrête, Max». Elle

oscillait légèrement et je passai ma main sous ses cheveux, lui caressai la

joue, le cou. Elle se raidit mais ne repoussa pas ma main, elle but encore.

«Qu'est-ce que tu veux, Max?» – «Je veux que tout soit comme avant», fis-

je doucement, le cœur battant. – «C'est impossible». Elle claquait un peu

des dents et but à nouveau. «Déjà avant ce n'était pas comme avant. Avant,

ça n'a jamais existé». Elle divaguait, ses yeux se fermaient. «Sers-moi du

vin». – «Non». Je lui pris le verre et me penchai pour lui embrasser les

lèvres. Elle me repoussa durement mais le geste lui fit perdre l'équilibre et

elle bascula en arrière sur le lit. Je posai son verre et me rapprochai d'elle.

Elle ne bougeait plus, ses jambes gainées de bas pendaient hors du lit, sa

jupe avait remonté au-dessus de ses genoux. Le sang battait dans mes

tempes, j'étais bouleversé, à ce moment-là je l'aimais plus que jamais, plus

même que je ne l'avais aimée dans le ventre de notre mère, et elle, elle

devait m'aimer aussi, ainsi et pour toujours. Je me penchai sur elle, elle ne

résista pas. J'avais dû m'endormir; lorsque je me réveillai, la chambre était

sombre. Je ne savais plus où j'étais, Zurich ou Berlin Aucune lumière ne

filtrait par les rideaux noirs de la défense passive. Je distinguais vaguement

une forme à côté de moi: Una s'était glissée sous les draps et dormait. Je

passai un long moment à écouter sa respiration douce et égale. Puis, avec

une lenteur infinie, j'écartai une mèche de son oreille et me penchai sur son

visage. Je restai là sans la toucher, à humer sa peau et son souffle encore teinté d'une odeur de cigarette. Enfin je me levai et, marchant à petits pas

sur le tapis, je sortis. Dans la rue je me rendis compte que j'avais oublié ma

casquette, mais je ne remontai pas, je demandai au portier de me faire venir

un taxi. Dans ma chambre, à l'hôtel, les souvenirs continuaient d'affluer, de

nourrir mon insomnie, mais c'étaient maintenant des souvenirs brutaux,

troubles, hideux. Adultes, nous visitions une espèce de musée des Tortures;

il y avait là toutes sortes de fouets, de pinces, une «vierge de Nuremberg»,

et une guillotine, dans la salle du fond. À la vue de cet instrument ma sœur

s'empourpra:

 

«Je veux me coucher là». La salle était vide; j'allai voir le gardien et lui

glissai un billet: «Voilà pour nous laisser seuls vingt minutes». – «Bien,

monsieur», acquiesça-t-il avec un léger sourire. Je fermai la porte et

l'entendis tourner la clef. Una s'était allongée sur la bascule; j'ouvris la

lunette, lui fis passer la tête, et la refermai sur son long cou, après avoir

soigneusement levé ses lourds cheveux. Elle haletait. Je lui liai les mains

dans le dos avec ma ceinture, puis lui remontai la jupe. Je ne pris même pas

la peine de baisser sa culotte, je repoussai la dentelle de côté et lui écartai

les fesses à pleines mains: dans la raie, niché dans les poils, son anus se

contractait doucement. Je crachai dessus. «Non», protestait-elle. Je sortis

ma verge, m'allongeai sur elle et m'enfonçai. Elle eut un long hurlement

étouffé. Je l'écrasais de tout mon poids; à cause de la position incommode –

le pantalon entravait mes jambes -je ne pouvais bouger que par à-coups.

Penché par-dessus la lunette, mon propre cou sous la lame, je lui

murmurais: «Je vais tirer la manette, je vais lâcher le couperet». Elle me

suppliait: «Je t'en prie, baise ma chatte». – «Non». Je jouis d'un coup, une

secousse qui me vida la tête comme une cuiller qui racle l'intérieur d'un œuf

à la coque. Mais ce souvenir est douteux, depuis notre enfance nous ne nous

étions vus qu'une seule fois, à Zurich justement, et à Zurich il n'y avait pas

eu de guillotine, je ne sais pas, c'est sans doute un rêve, un vieux rêve peut-

être dont, dans ma confusion, seul dans ma chambre obscure à l'hôtel Eden,

je me suis souvenu, ou même un rêve rêvé cette nuit-là, pendant un bref

moment de sommeil, presque inaperçu. J'étais fâché, car cette journée,

malgré tout mon désarroi, était restée pour moi traversée de pureté, et

maintenant ces images mauvaises venaient la souiller. Cela me répugnait

mais en même temps me troublait, parce que je savais que, souvenir ou

image ou fantaisie ou rêve, cela aussi vivait en moi, et que mon amour devait être fait de ça aussi. Le matin, vers dix heures, un garçon d'étage vint

frapper à ma porte «Herr Sturmbannführer, un appel pour vous». Je

descendis à la réception et pris le combiné; la voix joyeuse d'Una retentit à

l'autre bout du fil: «Max! Tu viens déjeuner avec nous? Dis oui. Berndt

voudrait te connaître». – «D'accord. Où ça?» – «Chez Borchardt. Tu

connais? Dans la Französischestrasse. À treize heures. Si tu arrives avant

nous, donne notre nom, j'ai réservé une table». Je remontai me raser et me

doucher. Comme je n'avais plus ma casquette je m'habillai en civil, avec ma

Croix de Fer sur la poche de mon veston. J'arrivai en avance et demandai le

Freiherr von Üxküll: on me mena à une table un peu en retrait et je

commandai un verre de vin. Pensif, encore attristé par les images de la nuit,

je songeai à l'étrange mariage de ma sœur, à son étrange mari. Il avait eu

lieu en 1938, alors que je finissais mes études. Ma sœur, depuis la nuit de

Zurich, ne m'écrivait que rarement; cette année-là, au printemps, j'avais reçu

d'elle une longue lettre. Elle me racontait qu'à l'automne 1935, elle était

tombée très malade. Elle avait suivi une analyse, mais sa dépression n'avait

fait qu'empirer, et on l'avait envoyée dans un sanatorium près de Davos se

reposer et reprendre des forces. Elle y était restée plusieurs mois et au début

de 1936 y avait rencontré un homme, un compositeur. Ils s'étaient depuis

régulièrement revus et allaient se marier. J'espère que tu seras heureux pour

moi, écrivait-elle.

 

Cette lettre m'avait laissé prostré durant plusieurs jours. Je n'allais plus à

l'Université, je ne quittais pas ma chambre, je restais sur le lit, face au mur.

Voilà, me disais-je, voilà à quoi ça en vient. Elles vous parlent d'amour mais

à la première occasion, la perspective d'un bon mariage bourgeois, hop,

elles se roulent sur le dos et écartent les jambes. Oh, mon amertume était

immense. Cela me semblait la fin inévitable d'une histoire ancienne, qui me

poursuivait sans répit: mon histoire de famille, qui depuis toujours ou

presque s'obstinait à détruire toute trace d'amour dans ma vie. Je ne m'étais

jamais senti aussi seul. Lorsque je me remis un peu, je lui écrivis une lettre

raide et conventionnelle, la félicitant et lui souhaitant le plus grand bonheur.

 

À cette époque-là, je commençais à me lier d'amitié avec Thomas, nous en

étions déjà au du, et je lui demandai de se renseigner sur le fiancé, Karl

Berndt Egon Wilhelm, Freiherr von Üxküll. Il était nettement plus âgé

qu'elle; et cet aristocrate, un Balte allemand, était paralytique. Je ne

comprenais pas. Thomas me rapporta des détails: il s'était distingué durant la Grande Guerre, qu'il avait terminée Oberst avec la Pour le Mérite;

ensuite, il avait mené un régiment de la Landeswehr en Courlande contre

les Lettons rouges. Là, dans ses terres, il avait reçu une balle dans la

colonne vertébrale, et de son brancard, avant d'être forcé à se replier, il avait

fait mettre le feu à sa demeure ancestrale, pour que les bolcheviques ne la

souillent pas de leurs débauches et de leur merde. Son dossier SD était assez

épais: sans être précisément considéré comme un opposant, il était vu d'un

mauvais œil, semblait-il, par certaines autorités. Durant les années de

Weimar, il avait acquis une notoriété européenne comme compositeur de

musique moderne, on le savait ami et partisan de Schönberg, et il avait

correspondu avec des musiciens et des écrivains en Union soviétique. Après

la Prise du Pouvoir, en outre, il avait repoussé l'invitation de Strauss de

s'inscrire à la Reichsmusikkammer, ce qui avait de fait mis fin à sa carrière

publique, et il avait aussi refusé de devenir membre du Parti. Il vivait en

reclus dans le domaine de la famille de sa mère, un manoir en Poméranie où

il avait emménagé après la défaite de l'armée de Bermondt et l'évacuation

de la Courlande. Il ne le quittait que pour suivre des cures en Suisse; les

rapports du Parti et du S D local disaient qu'il recevait peu et sortait encore

moins, évitant de se mêler à la société du Kreis. «Un type bizarre, résuma

Thomas. Un aristo aigri et coincé, un dinosaure. Et pourquoi est-ce que ta

sœur épouse un estropié? Elle a un complexe d'infirmière?» En effet,

pourquoi? Lorsque je reçus une invitation pour le mariage qui allait être

célébré en Poméranie, je répondis que mes études m'empêcheraient de

venir. Nous avions alors vingt-cinq ans. et il me semblait que tout ce qui

avait réellement été nôtre mourait. Le restaurant se remplissait: un garçon

poussait la chaise roulante de von Üxküll, et Una tenait ma casquette sous

son bras. «Tiens! dit-elle gaiement en m'embrassant sur la joue. Tu as oublié

ça». – «Oui, merci», dis-je en rougissant. Je serrai la main de von Üxküll

tandis que le garçon ôtait une chaise, et je déclarai assez solennellement:

«Freiherr, ravi de faire votre connaissance». – «Moi de même,

Sturmbannführer. Moi de même». Una le poussa à sa place et je me rassis

en face de lui; Una vint s'asseoir entre nous. Von Üxküll avait un visage

sévère,. des lèvres très fines, les cheveux gris coupés en brosse: mais ses

yeux bruns semblaient parfois curieusement rieurs, avec des pattes-d'oie. Il

était vêtu simplement, d'un costume de laine grise avec une cravate tricotée,

sans médailles, et son seul bijou était une chevalière en or, que je remarquai

lorsqu'il posa la main sur celle d'Una: «Que veux-tu boire, ma chère?» –

«Du vin». Una paraissait très gaie, heureuse; je me demandais si elle se

forçait. La raideur de von Üxküll, elle, lui était de toute évidence

entièrement naturelle. On apporta du vin et von Üxküll me posa des

questions sur ma blessure et ma convalescence. Il but en écoutant ma

réponse, mais très lentement, à petites gorgées. Puis, comme je ne savais

trop quoi dire, je lui demandai s'il avait été au concert depuis son arrivée à

Berlin. «Il n'y a rien qui m'intéresse, répondit-il. Ce jeune Karajan ne me

plaît pas beaucoup. Il est encore trop imbu de lui-même, trop arrogant».

-»Vous préférez Furtwängler, alors?» – «On a rarement des surprises avec

Furtwängler. Mais il est très solide. Malheureusement, on ne le laisse plus

diriger les opéras de Mozart et c'est ce qu'il fait de mieux. Il semblerait que

Lorenzo Da Ponte fût un demi-Juif, et La flûte enchantée un opéra

maçonnique». – «Vous ne le croyez pas?» – «Peut-être, mais je vous défie

de me présenter un spectateur allemand qui sache s'en rendre compte tout

seul. Ma femme m'a dit que vous aimez la vieille musique française?» –

«Oui, surtout les œuvres instrumentales». -»Vous avez bon goût. Rameau et

le grand Couperin sont encore trop négligés. Il y a aussi tout un trésor de

musique pour viole de gambe du XVIIe, encore inexploré mais dont j'ai pu

consulter quelques manuscrits. C'est superbe. Mais le premier XVIIIe

français, c'est vraiment un sommet. On ne sait plus écrire comme ça. Les

romantiques ont tout gâché, on peine encore à en sortir». – «Tu sais que

justement Furtwängler dirigeait, cette semaine, intervint Una. À

l'Admiralpalast. Il y avait cette petite Tania Lemnitz, qui n'est pas mal du

tout. Mais nous n'y sommes pas allés. C'était du Wagner, et Berndt n'aime

pas Wagner».

 

«C'est peu dire, reprit celui-ci. Je le déteste. Techniquement, il y a des

trouvailles extraordinaires, des choses vraiment nouvelles, objectives, mais

tout ça se perd dans l'emphase, le gigantisme et aussi la manipulation

grossière des émotions, comme la plus grande partie de la musique

allemande depuis 1815. C'est écrit pour des gens dont la référence musicale

majeure reste, au fond, la fanfare militaire. Lire les partitions de Wagner me

fascine, mais l'écouter, je ne pourrais pas». – «Il n'y a aucun compositeur

allemand qui trouve grâce à vos yeux?» «Après Mozart et Beethoven?

Quelques pièces de Schubert, des passages de Mahler. Et encore, je suis

indulgent. Au fond, il n'y a presque que Bach… et maintenant, bien

entendu, Schönberg». -»Excusez-moi, Freiherr, mais il me semblerait qu'on peut difficilement qualifier la musique de Schönberg de musique

allemande». – «Jeune homme, rétorqua sèchement von Üxküll, n'essayez

pas de me donner des leçons d'antisémitisme. J'étais antisémite avant que

vous ne soyez né, même si je reste assez vieux jeu pour croire que le

sacrement du baptême est assez puissant pour laver la tare du Judaïsme.

Schönberg est un génie, le plus grand depuis Bach. Si les Allemands n'en

veulent pas, c'est leur problème». Una partit d'un éclat de rire cristallin:

«Même le VB parle encore de Berndt comme d'un des meilleurs

représentants de la culture allemande. Mais s'il était écrivain, il serait soit

aux États-Unis avec Schönberg et les Mann, soit à Sachsenhausen». –

«C'est pour cela que vous n'avez rien donné depuis dix ans?» demandai-je.

Von Üxküll agita sa fourchette en répondant: «D'abord, comme je ne suis

pas membre de la Musikkammer, je ne peux pas. Et je refuse de faire jouer

ma musique à l'étranger si je ne peux pas la présenter dans mon propre

pays». – «Et pourquoi ne vous inscrivez-vous pas, alors?» – «Par principe.

Continuer : partie 4 sur 5