Les bienveillantes
Menuet (en Rondeaux)
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.
«Là où ça dépend de nous, oui Je veux dire que le transport est toujours un problème, les finances aussi, parce que nous devons payer la Reichsbahn, vous savez, pour chaque passager, et moi je n'ai pas de budget pour ça, je dois me débrouiller. On met les Juifs à contribution, très bien, mais la Reichsbahn, elle, n'accepte le paiement qu'en reichsmarks ou à la rigueur en zlotys, si on les envoie dans le GG, mais à Thessalonique ils ont des drachmes et faire du change sur place c'est impossible. Donc on doit se débrouiller mais ça on sait faire. Après ça bien sûr il y a les questions diplomatiques, moi si les Hongrois disent non je ne peux rien faire, ça ne dépend pas de moi et c'est au Herr Minister von Ribbentrop de voir ça avec le Reichsführer, pas moi». – «Je vois». J'étudiai un moment le tableau; «Si je comprends bien, la différence entre les chiffres, là dans la colonne avril, et les chiffres de gauche représente le vivier potentiel, sujet aux diverses complications que vous m'avez expliquées». – «Précisément Mais notez bien que ce sont là des chiffres globaux, c'est-à-dire qu'une grande partie, de toute façon, n'intéresse pas l'Arbeitseinsatz, parce que voyez-vous ce sont des vieux ou des enfants ou je ne sais quoi, et donc sur ce chiffre-là vous pouvez en retenir une bonne partie». – «Combien, à votre avis?» – «Je ne sais pas. Vous devriez voir avec le WVH A, la réception et la sélection, c'est leur problème. Ma responsabilité s'arrête au départ du train, le reste, je ne peux pas en parler. Ce que je peux vous dire, c'est que de l'avis du RS H A, le nombre de Juifs temporairement gardés pour le travail devrait être aussi restreint que possible: créer de fortes concentrations de Juifs, voyez-vous, c'est inviter à une répétition de Varsovie, c'est dangereux. Je crois pouvoir vous dire que c'est là l'opinion du Gruppenführer Müller, mon Amtchef, et de l'Obergruppenführer Kaltenbrunner». – «Je vois. Pourriez-vous me remettre une copie de ces chiffres?» – «Bien sûr, bien sûr. Je vous enverrai ça demain. Mais pour l'URSS et le GG, je ne les ai pas, ça je vous l'ai dit». Günther, qui n'avait pas dit un mot, nous lança un autre «Heil Hitler!» retentissant tandis que nous nous apprêtions à sortir. Je retournai avec Eichmann dans son bureau pour qu'il m'explique encore quelques points. Lorsque je fus prêt à partir, il me raccompagna. Dans le hall d'entrée il me fit une courbette: «Sturmbannführer, je voudrais vous inviter chez moi un soir, cette semaine. Nous donnons parfois de la musique de chambre. Mon Hauptscharführer Boll joue le premier violon». – «Ah. C'est très bien. Et vous, de quoi jouez-vous?» – «Moi?» Il tendit son cou et la tête, comme un oiseau. «Le violon aussi, le second violon. Je ne joue pas aussi bien que Boll, malheureusement, ainsi je lui ai cédé la place. C…, l'Obergruppenführer Heydrich je veux dire, pas l'Obergruppenführer Kaltenbrunner que je connais bien, on est pays et d'ailleurs c'est lui qui m'a fait entrer à la S S et il s'en souvient encore – non, der Chef jouait magnifiquement du violon. Oui, vraiment, très beau, il avait énormément de talent. C'était un homme très bien, que je respectais beaucoup. Très… attentionné, un homme qui souffrait dans son cœur. Je le regrette». – «Je l'ai très peu connu. Et que jouez-vous?» – «En ce moment? Surtout du Brahms. Un peu de Beethoven». – «Pas de Bach?» Il pinça de nouveau les lèvres: «Bach? Je n'aime pas beaucoup. Je trouve ça sec, trop… calculé. Stérile, si vous voulez, très beau, bien sûr, mais sans âme. Je préfère la musique romantique, cela me bouleverse parfois, oui, eela m'entraîne hors de moi-même». – «Je ne suis pas certain de partager votre opinion sur Bach. Mais j'accepte volontiers votre invitation». L'idée en fait m'ennuyait profondément, mais je ne voulais pas le blesser. «Bien, bien, dit-il en me serrant la main. Je vais voir avec ma femme et je vous appellerai. Et ne vous inquiétez pas pour vos documents. Vous les aurez demain, vous avez ma parole d'officier SS».
Il me restait encore à voir Oswald Pohl, le grand marabout du WVHA. Il m'accueillit, dans ses bureaux de Unter den Eichen, avec une cordialité expansive et bavarda avec moi de Kiel où il avait passé de nombreuses années dans la Kriegsmarine. C'était là, au Casino, que le Reichsführer l'avait remarqué et recruté, à l'été 1933. Il avait commencé par centraliser l'administration et les finances de la SS, puis petit à petit avait bâti son réseau d'entreprises. «Comme n'importe quelle multinationale, nous sommes bien diversifiés. Nous sommes dans les matériaux de construction, le bois, la céramique, les meubles, l'édition, et même l'eau minérale». – «L'eau minérale?» – «Ah! C'est très important. Ça nous permet de fournir nos Waffen-SS en eau potable à travers tous les territoires de l'Est». Il se disait particulièrement fier d'une de ses dernières créations: l'Osti, les Industries de l'Est, une corporation montée dans le district de Lublin pour mettre au service de la S S le travail des Juifs restants. Mais, malgré sa bonhomie, il devenait rapidement vague dès que je voulais lui parler de l'Arbeitseinsatz en général; selon lui, la plupart des mesures efficaces étaient en place, il fallait simplement leur laisser le temps de prendre effet. Je le questionnai sur les critères de sélection, mais il me renvoya aux responsables d'Oranienburg: «Ils connaissent mieux les détails. Mais je peux vous le garantir, depuis que la sélection a été médicalisée, c'est très bien». Il m'assura que le Reichsführer était pleinement informé de tous ces problèmes. «Je n'en doute pas, Herr Obergruppenführer, répondis-je. Mais ce dont le Reichsführer m'a chargé, c'est de voir quels sont les points de blocage et quelles sont les améliorations possibles. Le fait d'avoir été intégré au WVHA, sous vos ordres, a entraîné des modifications considérables dans notre système de camps nationaux-socialistes, et les mesures que vous avez ordonnées ou suscitées, ainsi que vos choix de subordonnés, ont eu un impact massivement positif. Le Reichsführer, je pense, souhaite simplement maintenant obtenir une vue d'ensemble. Vos suggestions pour l'avenir compteront énormément, je n'en doute pas un instant». Pohl se sentait-il menacé par ma mission? Après ce petit discours lénifiant, il changea de sujet; mais un peu plus tard, il redevint animé et sortit même avec moi me présenter quelques-uns de ses collaborateurs. Il m'invita à revenir le voir à mon retour d'inspection (je devais bientôt partir pour la Pologne et aussi visiter quelques camps du Reich); il me suivait dans le couloir, me tenant familièrement par l'épaule; dehors, je me retournai, il agitait encore la main en souriant: «Bon voyage!» Eichmann avait tenu parole. en rentrant de Lichtenfelde, en fin d'après-midi, je trouvai à mon bureau une grande enveloppe scellée marquée GEHEIME REICHSSACHE! Elle contenait une liasse de documents accompagnée d'une lettre tapée à la machine; il y avait aussi un mot manuscrit d'Eichmann m'invitant chez lui pour le lendemain soir. Conduit par Piontek, je passai d'abord acheter des fleurs – un nombre impair, comme j'avais appris à le faire en Russie – et du chocolat. Puis je me fis déposer à la Kurfürstenstrasse. Eichmann avait son appartement dans une aile annexe de son bureau, aménagée aussi pour des officiers célibataires de passage. Il m'ouvrit lui-même, vêtu en civil: «Ac h! Sturmbannführer Aue, J'aurais dû vous dire de ne pas venir en uniforme. C'est une soirée en toute simplicité Enfin, ça ne fait rien. Entrez, entrez». Il me présenta à sa femme, Vera, une petite Autrichienne à la personnalité effacée, mais qui rougit de plaisir et eut un sourire charmant lorsque je lui tendis les fleurs avec une courbette. Eichmann fit s'aligner deux de ses enfants, Dieter, qui devait avoir six ans, et Klaus. «Le petit Horst dort déjà», dit Frau Eichmann. – «C'est notre dernier, ajouta son mari. Il n'a pas encore un an. Venez, je vais vous présenter». Il me mena au salon où se trouvaient déjà plusieurs hommes et femmes, debout ou assis sur des canapés. Il y avait là, si je me souviens bien, le Hauptsturmführer Novak, un Autrichien d'origine croate aux traits fermes et allongés, assez beau mais curieusement méprisant; Boll, le violoniste; et quelques autres dont j'ai malheureusement oublié le nom, tous collègues d'Eichmann, avec leurs épouses. «Günther va passer aussi, mais seulement pour un thé. Il se joint rarement à nous». -»Je vois que vous cultivez l'esprit de camaraderie au sein de votre section.» – «Oui, oui. J'aime avoir des relations cordiales avec mes subordonnés. Que voulez-vous boire? Un petit schnaps? Krieg ist Krieg»… Je ris et il se joignit à moi: «Vous avez bonne mémoire, Herr Obersturmbannführer.» Je pris le verre et le levai: «Cette fois, je bois à la santé de votre charmante famille». Il claqua des talons et inclina la tête: «Merci». Nous discutâmes un peu, puis Eichmann me mena au buffet pour me montrer une photographie encadrée de noir, représentant un homme encore jeune en uniforme. «Votre frère?» demandai-je. -
«Oui». Il me regarda avec son curieux air d'oiseau, particulièrement accentué sous cette lumière par son nez busqué et ses oreilles décollées. «J'imagine que vous ne l'avez pas croisé, là-bas?» Il cita une division et je secouai la tête: «Non. Je suis arrivé assez tard, après l'encerclement. Et j'ai rencontré peu de monde». – «Ah, je vois. Helmut est tombé pendant une des offensives de l'automne. Nous ne connaissons pas les circonstances exactes mais nous avons reçu une notification officielle». – «Tout cela a été un sacrifice», dis-je. Il se frotta les lèvres: «Oui. Espérons que ça n'a pas été en vain. Mais je crois au génie du Führer».
Frau Eichmann servait des gâteaux et du thé; Günther arriva, prit une tasse, et se posta dans un coin pour la boire, sans parler avec qui que ce soit. Je l'observais à la dérobée tandis que les autres discutaient. C'était un homme visiblement très fier, jaloux de son maintien opaque et fermé, qu'il dressait devant ses collègues plus bavards comme un reproche muet. On le disait fils de Hans F. K. Günther, le doyen de l'anthropologie raciale allemande, dont l'œuvre avait alors une influence immense; si c'était vrai, celui-ci pouvait être fier de son rejeton, passé de la théorie à la mise en œuvre. Il s'éclipsa en disant distraitement au revoir au bout d'une petite demi-heure. On passait à la musique: «Toujours avant le dîner, me signifia Eichmann. Après, on est trop occupé à digérer pour bien jouer». Vera Eichmann se mit à l'alto et un autre officier déballa un violoncelle. Ils jouèrent deux des trois quatuors à cordes de Brahms, agréables, mais de peu d'intérêt pour mon goût; l'exécution était convenable, sans grandes surprises: seul le violoncelliste avait un talent particulier. Eichmann jouait posément, méthodiquement, les yeux rivés à sa partition; il ne faisait pas de fautes, mais ne semblait pas comprendre que cela ne suffisait pas. Je me rappelai alors son commentaire de l'avant-veille: «Boll joue mieux que moi et Heydrich jouait mieux encore». Peut-être qu'après tout il le comprenait, et acceptait ses limites, tirant du plaisir du peu auquel il parvenait. J'applaudis vigoureusement; Frau Eichmann en sembla particulièrement flattée. «Je vais coucher les enfants, dit-elle. Ensuite, nous passerons à table». Nous reprîmes un verre en l'attendant: les femmes parlaient du rationnement ou des rumeurs, les hommes des dernières nouvelles, peu intéressantes, car le front restait stable et il ne s'était rien passé depuis la chute de Tunis. L'ambiance était informelle, gemütlich à l'autrichienne, un rien exagérée. Puis Eichmann nous invita à passer dans la salle à manger. Il désigna lui-même les places, me mettant à sa droite, à la tête de la table. Il déboucha quelques bouteilles de vin du Rhin et Vera Eichmann apporta un rôti avec une sauce aux baies et des haricots verts. Cela me changeait de la cuisine immangeable de Frau Gutknecht et même de la cantine ordinaire de la S S-Haus. «Délicieux, complimentai-je Frau Eichmann. Vous êtes une cuisinière hors pair». – «Oh, j'ai de la chance. Dolfi arrive souvent à trouver des denrées rares. Les magasins sont presque vides». Inspiré, je me laissai aller à un portrait à charge de ma logeuse, commençant par sa cuisine puis dérivant sur d'autres traits. «Stalingrad? faisais-je en imitant son patois et sa voix. Mais qu'est-ce que vous êtes bien allés foutre là-bas? On n'est pas bien, ic i? Et puis c'est où, d'abord?» Eichmann riait et s'étranglait avec son vin. Je continuais: «Un jour, le matin, je sors en même temps qu'elle. On voit passer un porteur d'étoile, sans doute un Mischlinge privilégié. Elle qui s'exclame: Oh! Regardez, Herr Offizier, un Juif! Vous l'avez pas encore gazé, celui-là?» Tout le monde riait, Eichmann pleurait de rire et se cachait le visage dans sa serviette. Seule Frau Eichmann gardait son sérieux: lorsque je m'en rendis compte, je m'interrompis. Elle semblait vouloir poser une question, mais se retint. Pour me donner contenance, je versai du vin à Eichmann: «Buvez, allez». Il riait encore. La conversation prenait un autre tour et je mangeai; un des convives racontait une histoire drôle sur Göring. Eichmann prit un air grave et se tourna vers moi: «Sturmbannführer Aue, vous avez fait des études. Je voudrais vous poser une question, une question sérieuse». Je lui fis signe avec ma fourchette de continuer. «Vous avez lu Kant, je suppose? En ce moment, poursuivit-il en se frottant les lèvres, je lis la Critique de la raison pratique. Bien entendu, un homme comme moi, sans formation universitaire je veux dire, ne peut pas tout comprendre. Néanmoins on peut comprendre certaines choses. Et j'ai beaucoup réfléchi, surtout, à la question de l'Impératif kantien. Vous êtes, j'en suis sûr, d'accord avec moi pour dire que tout homme honnête doit vivre selon cet impératif». Je bus une gorgée de vin et acquiesçai. Eichmann continuait: «L'Impératif, tel que je le comprends, dit: Le principe de ma volonté individuelle doit être tel qu'il puisse devenir le principe de la Loi morale. En agissant, l'homme légifère». Je m'essuyai la bouche: «Je crois voir où vous voulez en venir. Vous vous demandez si notre travail s'accorde avec l'Impératif kantien». -»Ce n'est pas tout à fait ça. Mais un de mes amis, qui lui aussi s'intéresse à ce genre de questions, affirme qu'en temps de guerre, en vertu si vous voulez de l'état d'exception causé par le danger, l'Impératif kantien est suspendu, car bien entendu, ce que l'on souhaite faire à l'ennemi, on ne souhaite pas que l'ennemi nous le fasse, et donc ce que l'on fait ne peut pas devenir la base d'une loi générale. C'est son avis, vous voyez bien. Or moi, je sens qu'il a tort, et qu'en fait par notre fidélité au devoir, en quelque sorte, par obéissance aux ordres supérieurs… que justement il faut mettre notre volonté à mieux remplir les ordres. À les vivre de manière positive. Mais je n'ai pas encore trouvé l'argument imparable pour lui prouver qu'il a tort». – «Pourtant, c'est assez simple, je pense. Nous sommes tous d'accord que dans un État national-socialiste le fondement ultime de la loi positive est la volonté du Führer. C'est le principe bien connu Führerworte haben Gesetzeskraft. Bien entendu, nous reconnaissons qu'en pratique le Führer ne peut pas s'occuper de tout et que donc d'autres doivent aussi agir et légiférer en son nom. En principe, cette idée devrait être étendue au Volk entier. C'est ainsi que le Dr. Frank, dans son traité sur le droit constitutionnel, a étendu la définition du Führerprinzip de la manière suivante: Agissez de manière que le Führer, s'il connaissait votre action, l'approuverait. Il n'y a aucune contradiction entre ce principe et l'Impératif de Kant». – «Je vois, je vois. Frei sein ist Knecht, Être libre, c'est être un vassal, comme dit le vieux proverbe allemand». – «Précisément. Ce principe est applicable à tout membre de la Volksgemeinschaft. Il faut vivre son national-socialisme en vivant sa propre volonté comme celle du Führer et donc, pour reprendre les termes de Kant, comme fondement de la Volksrecht. Celui qui ne fait qu'obéir aux ordres comme une mécanique, sans les examiner de manière critique pour en pénétrer la nécessité intime, ne travaille pas en direction du Führer; la plupart du temps, il s'en éloigne. Bien entendu, le principe même du droit constitutionnel völkisch est le Volk: il ne s'applique pas en dehors du Volk. L'erreur de votre ami, c'est de faire appel à un droit supranational entièrement mythique, une invention aberrante de la Révolution française. Tout droit doit reposer sur un fondement. Historiquement, celui-ci a toujours été une fiction ou une abstraction, Dieu, le Roi ou le Peuple. Notre grande avancée a été de fonder le concept juridique de la Nation sur quelque chose de concret et d'inaliénable: le Volk, dont la volonté collective s'exprime par le Führer qui le représente. Quand vous dites Frei sein ist Knecht, il faut comprendre que le premier vassal de tous, c'est précisément le Führer, car il n'est rien d'autre que pur service. Nous ne servons pas le Führer en tant que tel mais en tant que représentant du Volk, nous servons le Volk et devons le servir comme le sert le Führer, avec une abnégation totale. C'est pourquoi, confronté à des tâches douloureuses, il faut s'incliner, maîtriser ses sentiments, et les accomplir avec fermeté». Eichmann écoutait de manière attentive, le cou tendu, les yeux fixes derrière ses grosses lunettes. «Oui, oui, dit-il avec chaleur, je vous comprends tout à fait. Notre devoir, notre accomplissement du devoir, c'est la plus haute expression de notre liberté humaine». – «Absolument. Si notre volonté est de servir notre Führer et notre Volk, alors, par définition, nous sommes aussi porteurs du principe de la loi du Volk, telle qu'elle est exprimée par le Führer ou dérivée de sa volonté».
– «Excusez-moi, intervint un des commensaux, mais Kant de toute façon n'était-il pas antisémite?»-
«Certes, répondis-je. Mais son antisémitisme restait purement religieux, tributaire de sa croyance en la vie future. Ce sont là des conceptions que nous avons largement dépassées». Frau Eichmann, aidée d'une des invitées, débarrassait la table. Eichmann servait du schnaps et allumait une cigarette. Pendant quelques minutes, le bavardage reprit. Je bus mon schnaps et fumai aussi. Frau Eichmann servit du café. Eichmann me fit signe: «Venez avec moi. Je veux vous montrer quelque chose». Je le suivis dans sa chambre à coucher. Il alluma la lumière, m'indiqua une chaise, tira une clef de sa poche, et, tandis que je m'asseyais, il ouvrit un tiroir de son bureau et en sortit un album assez épais relié en cuir noir granulé. Les yeux brillants, il me le tendit et s'assit sur le lit. Je le feuilletai: il s'agissait d'une série de rapports, certains sur papier bristol, d'autres sur papier ordinaire, et de photographies, le tout relié en un album comme celui que j'avais conçu à Kiev après la Grosse Aktion. La page de titre, calligraphiée en lettres gothiques, annonçait: LE QUARTIER JUIF DE VARSOVIE N'EXISTE PLUS! «Qu'est-ce que c'est?» demandai-je. – «Ce sont les rapports du Brigadeführer Stroop sur la répression du soulèvement juif. Il a offert cet album au Reichsführer, qui me l'a communiqué pour que je l'étudie». Il en rayonnait de fierté. «Regardez, regardez, c'est étonnant». J'examinai les clichés: il y en avait d'impressionnants. Des bunkers fortifiés, des immeubles incendiés, des Juifs sautant des toits pour échapper aux flammes; puis les décombres du quartier après la bataille. La Waffen-SS et les forces auxiliaires avaient dû réduire les poches de résistance à l'artillerie, à bout portant. «Ça a duré presque un mois, chuchota Eichmann en se mordillant une cuticule. Un mois! Avec plus de six bataillons. Regardez au début, la liste des pertes». La première page dénombrait seize morts, dont un policier polonais. Suivait une longue liste de blessés.
«Qu'est-ce qu'ils avaient comme armes?» demandai-je. – «Pas grand-chose, heureusement. Quelques mitrailleuses, des grenades et des pistolets, des bouteilles incendiaires». – «Comment est-ce qu'ils les ont obtenus?» -»Sans doute auprès des partisans polonais. Ils se sont battus comme des loups, vous avez vu? Des Juifs affamés depuis trois ans. Les Waffen-SS étaient choqués». C'était presque la même réaction que Thomas, mais Eichmann semblait plus effrayé qu'admiratif. «Le Brigadeführer Stroop affirme que même les femmes cachaient des grenades sous leurs jupes pour se faire sauter avec un Allemand lorsqu'elles se rendaient». – «C'est compréhensible, fis-je. Elles savaient ce qui les attendait. Le quartier été entièrement vidé?» – «Oui. Tous les Juifs pris vivants ont été dirigés sur Treblinka. C'est un des centres dirigés par le Gruppenführer Globocnik». -»Sans sélection». – «Bien sûr! Beaucoup trop dangereux. Vous savez, encore une fois, c'est l'Obergruppenführer Heydrich qui avait raison. Il comparait cela à une maladie: c'est toujours le résidu final qui est le plus difficile à détruire. Les faibles, les vieux disparaissent tout de suite; à la fin, il ne reste plus que les jeunes, les forts, les rusés. C'est très inquiétant, parce que c'est le produit de la sélection naturelle, le vivier biologique le plus fort: si ceux-là survivent, dans cinquante ans tout est à recommencer. Je vous ai déjà expliqué que ce soulèvement nous a beaucoup inquiétés. Si cela se reproduit, ce pourrait être une catastrophe. Il ne faut leur laisser aucune opportunité. Imaginez une pareille révolte dans un camp de concentration! Impensable». – «Pourtant, il nous faut des travailleurs, vous le savez bien». – «Bien sûr, ce n'est pas moi qui décide. Je voulais simplement souligner les risques. La question du travail, je vous l'ai déjà dit, ce n'est pas du tout mon domaine, et chacun a ses idées. Mais bon: comme le dit souvent l'Amtchef, on ne peut pas raboter une planche sans que les éclats volent. C'est tout ce que je veux dire». Je lui rendis l'album. «Merci de m'avoir montré cela, c'était très intéressant». Nous rejoignîmes les autres; déjà, les premiers invités prenaient congé. Eichmann me retint pour un dernier verre, puis je m'excusai en remerciant Frau Eichmann et en lui baisant la main. Dans le couloir d'entrée, Eichmann me donna une tape amicale dans le dos: «Permettez-moi, Sturmbannführer, vous êtes un type bien. Pas un de ces aristos en gants de daim du SD. Non, vous êtes réglo». Il devait avoir un peu trop bu, ça le rendait sentimental. Je le remerciai et lui serrai la main, le laissant sur le pas de sa porte, les mains dans les poches, souriant d'un côté de la bouche.
Si j'ai décrit si longuement ces rencontres avec Eichmann, ce n'est pas que je m'en souvienne mieux que d'autres: mais ce petit Obersturmbannführer, entre-temps, est devenu en quelque sorte une célébrité, et je pensais que mes souvenirs, éclairant son personnage, pourraient intéresser le public. On a écrit beaucoup de bêtises sur lui: ce n'était certainement pas l'ennemi du genre humain qu'on a décrit à Nuremberg (comme il n'était pas là, c'était facile de tout lui mettre sur le dos, d'autant que les juges comprenaient peu de chose au fonctionnement de nos services); il n'était pas non plus une incarnation du mal banal, un robot sans âme et sans visage, comme on a voulu le présenter après son procès. C'était un bureaucrate de grand talent, extrêmement compétent dans ses fonctions, avec une envergure certaine et un sens de l'initiative personnelle considérable, mais uniquement dans le cadre de tâches délimitées: dans un poste à responsabilité, où il aurait dû prendre des décisions, à la place de son Amtchef Müller par exemple, il aurait été perdu; mais comme cadre moyen il aurait fait la fierté de n'importe quelle entreprise européenne. Je n'ai jamais vu qu'il nourrissait une haine particulière envers les Juifs: simplement, il avait bâti sa carrière là-dessus, c'était devenu non seulement sa spécialité, mais en quelque sorte son fonds de commerce, et plus tard, lorsqu'on voulut le lui ôter, il l'a défendu jalousement, ce qui se comprend. Mais il aurait tout aussi bien pu faire autre chose, et lorsqu'il dit à ses juges qu'il pensait que l'extermination des Juifs était une erreur, on peut le croire; beaucoup, au RSHA et surtout au SD, pensaient de même, je l'ai déjà montré; mais une fois la décision prise, il fallait la mener à bien, de cela il était très conscient; de plus, sa carrière en dépendait. Ce n'était certes pas le genre de personne que j'aimais fréquenter, sa capacité à penser par lui-même était des plus limitées, et en rentrant chez moi, ce soir-là, je me demandais pourquoi j'avais été si expansif, pourquoi j'étais rentré si facilement dans cette ambiance familiale et sentimentale qui d'habitude me répugne tant. Peut-être que moi aussi, j'avais un peu besoin de me sentir appartenir à quelque chose. Lui, son intérêt était clair, j'étais un allié potentiel dans une sphère élevée où il n'aurait normalement eu aucun accès. Mais malgré toute sa cordialité je savais que je restais pour lui un étranger à son département, et donc une menace potentielle pour ses compétences. Et je pressentais qu'il confronterait avec ruse et obstination tout obstacle à ce qu'il considérait être son objectif, qu'il n'était pas homme à se laisser facilement contrer. Je comprenais bien ses appréhensions, face au danger posé par des concentrations de Juifs: mais pour moi ce danger, s'il le fallait, pouvait être minimisé, il fallait simplement y réfléchir et prendre les mesures adéquates. Pour le moment, je gardais un esprit ouvert, je n'étais arrivé à aucune conclusion, je réservais mon jugement jusqu'à ce que mon analyse soit achevée.
Et l'Impératif kantien? À vrai dire, je n'en savais trop rien, j'avais raconté un peu n'importe quoi à ce pauvre Eichmann. En Ukraine ou au Caucase, des questions de cet ordre me concernaient encore, je m'affligeais des difficultés et en discutais avec sérieux, avec le sentiment qu'il s'agissait là de problèmes vitaux. Mais ce sentiment semblait s'être perdu. Où cela, à quel moment? À Stalingrad? Ou après? J'avais cru un moment sombrer, submergé par les histoires remontées du fond de mon passé. Et puis, avec la mort stupide et incompréhensible de ma mère, ces angoisses aussi avaient disparu: le sentiment qui me dominait à présent était une vaste indifférence, non pas morne, mais légère et précise. Mon travail seul m'engageait, je sentais qu'on m'avait proposé là un défi stimulant qui ferait appel à toutes mes capacités, et je souhaitais réussir – non pas en vue d'un avancement, ou d'ambitions ultérieures, je n'en avais aucune, mais simplement pour jouir de la satisfaction de la chose bien faite. C'est dans cet état d'esprit que je suis parti pour la Pologne, accompagné de Piontek, et laissant Fräulein Praxa à Berlin s'occuper de mon courrier, de mon loyer et de ses ongles. J'avais choisi pour débuter mon voyage un moment opportun: mon ancien supérieur au Caucase, Walter Bierkamp, remplaçait l'Oberführer Schöngarth comme BdS du General-Gouvernement, et, l'ayant appris par Brandt, je m'étais fait inviter à la présentation. Ceci se passait à la mi-juin 1943. La cérémonie se déroulait à Cracovie, dans la cour intérieure du Wawel, un édifice magnifique, même avec ses hautes et fines colonnades cachées sous les bannières. Hans Frank, le General-Gouverneur, prononça un long discours du haut d'une estrade dressée au fond de la cour, entouré de dignitaires et d'une garde d'honneur, un peu ridicule dans son uniforme brun de la SA avec sa haute casquette en tuyau de poêle dont la sangle lui sciait les bajoues. La franchise crue du discours me surprit, je m'en souviens encore, car il y avait là un auditoire considérable, non seulement des représentants de la SP et du SD, mais aussi des Waffen-SS, des fonctionnaires du G G, et des officiers de la Wehrmacht. Frank félicitait Schöngarth, qui se tenait debout derrière lui, raide et dépassant Bierkamp d'une tête, pour ses réussites dans la mise en œuvre d'aspects difficiles du national-socialisme. Ce discours a survécu dans les archives, en voici un extrait qui donne bien le ton: Dans un état de guerre, où la victoire est en jeu, où nous regardons l'éternité dans les yeux, ceci est un problème extrêmement difficile. Comment, demande-t-on souvent, le besoin de coopérer avec une culture étrangère peut-il être réconcilié avec le but idéologique – disons – d'éliminer le Volkstum polonais? Comment le besoin de maintenir une production industrielle est-il compatible avec le besoin, par exemple, de détruire les Juifs? C'étaient de bonnes questions, mais je trouvais étonnant qu'elles soient exposées aussi ouvertement. Un fonctionnaire du G G m'assura plus tard que Frank parlait toujours ainsi, et que de toute façon en Pologne l'extermination des Juifs n'était un secret pour personne.
Frank, qui avait dû être un bel homme avant que la graisse ne lui noie le visage, parlait d'une voix forte mais pipée, un peu hystérique; il ne cessait de se dresser sur la pointe des pieds, tendant sa bedaine par-dessus le podium, et d'agiter la main. Schöngarth, un homme au front haut et carré, et qui parlait d'une voix posée et un peu pédantesque, prononça lui aussi un discours, suivi de Bierkamp, dont je ne pouvais m'empêcher de trouver les proclamations de foi nationales-socialistes un peu hypocrites (mais sans doute avais-je du mal à lui pardonner le mauvais tour qu'il m'avait joué). Lorsque je vins le féliciter, lors de la réception, il fit mine d'être ravi de me voir: «Sturmbannführer Aue! J'ai entendu dire que vous vous êtes comporté héroïquement, à Stalingrad. Mes félicitations! Je n'avais jamais douté de vous». Son sourire, dans son petit visage de loutre, semblait une grimace; mais il était tout à fait possible qu'il eût effectivement oublié ses dernières paroles, à Vorochilovsk, peu compatibles avec ma nouvelle situation. Il me posa quelques questions sur mes fonctions et m'assura de l'entière coopération de ses services, me promettant une lettre de recommandation pour ses subordonnés de Lublin, où je comptais commencer mon inspection; il me raconta aussi, entre deux verres, comment il avait ramené le groupe D par la Biélorussie, où, rebaptisé Kampfgruppe Bierkamp, il avait été affecté à la lutte antipartisans, surtout au nord des marécages du Pripet, participant aux grandes opérations de ratissage, comme celle baptisée «Cottbus» qui venait de se conclure à l'époque de son transfert en Pologne. Quant à Korsemann, me chuchota-t-il sur un ton confidentiel, il avait mal agi et était sur le point de perdre son poste; on parlait de le juger pour lâcheté devant l'ennemi, il serait pour le moins dégradé et envoyé se racheter au front. «Il aurait dû prendre exemple sur quelqu'un comme vous. Mais ses complaisances envers la Wehrmacht lui coûtent cher». Ces paroles me firent sourire: pour un homme comme Bierkamp, visiblement, le succès était tout. Lui-même ne s'était pas si mal débrouillé; BdS, c'était un poste important, surtout au General-Gouvernement. Moi non plus, je ne mentionnai pas le passé. Ce qui comptait, c'était le présent, et si Bierkamp pouvait m'aider, tant mieux.
Je passai quelques jours à Cracovie, pour assister à des réunions et aussi pour profiter un peu de cette si belle ville. Je visitai l'ancien quartier juif, le Kasimierz, maintenant occupé par des Polonais hâves, maladifs et galeux, déplacés par la germanisation des «territoires incorporés». Les synagogues n'avaient pas été détruites: Frank, disait-on, tenait à ce que subsistent quelques traces matérielles du judaïsme polonais, pour l'édification des générations futures. Certaines servaient d'entrepôts, d'autres restaient fermées; je me fis ouvrir les deux plus anciennes, autour de la longue place Szeroka. La synagogue dite «Vieille», qui datait du XVe siècle, avec sa longue annexe à toit crénelé ajoutée pour les femmes au XVIe ou au début du XVIIe siècle, servait à la Wehrmacht pour stocker des vivres et des pièces détachées; la façade en brique, maintes fois remodelée, avec des fenêtres borgnes, des arches en calcaire blanc, et des pierres de grès serties un peu au hasard, avait un charme presque vénitien, et devait d'ailleurs beaucoup aux architectes italiens œuvrant en Pologne et en Galicie. La synagogue Remuh, à l'autre extrémité de la place, était une petite bâtisse exiguë et enfumée, sans intérêt architectural; du grand cimetière juif qui l'entourait, et qui aurait certainement valu la peine d'être visité, il ne restait plus qu'un terrain vague et désolé, les anciennes pierres tombales ayant été emportées comme matériau de construction. Le jeune officier de la Gestapostelle qui m'accompagnait connaissait très bien l'histoire du judaïsme polonais, et il m'indiqua l'emplacement de la tombe du rabbin Moïse Isserles, un célèbre talmudiste. «Dès que le prince Mieszko a commencé, au Xe siècle, à imposer la foi catholique en Pologne, m'expliqua-t-il, les Juifs sont apparus pour faire le commerce du sel, du blé, des fourrures, du vin. Comme ils enrichissaient les rois, ils obtenaient franchise sur franchise. Le peuple, à cette époque, était encore païen, sain et frais, à part quelques orthodoxes à l'Est. Ainsi les Juifs ont aidé le catholicisme à s'implanter en terre polonaise, et en échange, le catholicisme protégeait les Juifs. Bien longtemps après la conversion du peuple, les Juifs ont gardé cette position d'agents des puissants, aidant les pan à saigner les paysans par tous les moyens, leur servant d'intendants, d'usuriers, tenant tout le commerce fermement entre leurs mains. D'où la persistance et la force de l'antisémitisme polonais: pour le peuple polonais, le Juif a toujours été un exploiteur, et même s'ils nous haïssent profondément, par ailleurs, ils approuvent notre solution au problème juif du fond du cœur. Cela est vrai aussi pour les partisans de l'Armia Krajova, qui sont tous catholiques et bigots, même si ça l'est un peu moins pour les partisans communistes, qui sont obligés, parfois à contrecœur, de suivre la ligne du Parti et de Moscou.» -
«Pourtant, l'AK a vendu des armes aux Juifs de Varsovie». – «. Leurs plus mauvaises armes, en quantités ridicules, à des prix exorbitants. D'après nos informations, ils n'ont accepté de les vendre que sur ordre direct de Londres, où les Juifs manipulent leur soi-disant gouvernement en exil». – «Et combien de Juifs reste-t-il, maintenant?» – «Je ne connais pas le chiffre exact. Mais je peux vous assurer qu'avant la fin de l'année tous les ghettos seront liquidés. En dehors de nos camps et d'une poignée de partisans, il ne restera plus de Juifs en Pologne. Alors il sera enfin temps de s'occuper sérieusement de la question polonaise. Eux aussi devront se soumettre à une diminution démographique importante». -
«Totale?» – «Totale, je ne sais pas. Les bureaux économiques sont en train d'y réfléchir et de faire des calculs. Mais elle sera conséquente, le surpeuplement est bien trop important. Sans cela, cette région ne pourra jamais prospérer et fleurir».
La Pologne ne sera jamais un beau pays mais certains de ses paysages ont un charme mélancolique. Il fallait environ une demi-journée pour se rendre de Cracovie à Lublin. Le long de la route, de grands et mornes champs de patates, entrecoupés de canaux d'irrigation, alternaient avec des bois de pins sylvestres et de bouleaux, au sol nu, sans broussailles, sombres et muets et comme fermés à la belle lumière de juin. Piontek conduisait d'une main sûre, gardant une vitesse égale. Ce père de famille taciturne était un excellent compagnon de voyage: il ne parlait que lorsqu'on lui adressait la parole, et s'acquittait de ses tâches avec calme et méthode. Tous les matins, je trouvais mes bottes cirées et mon uniforme brossé et repassé; lorsque je sortais, l'Opel attendait, lavée de la poussière ou de la boue de la veille. Aux repas, Piontek mangeait avec appétit et buvait peu, et entre eux, il ne demandait jamais rien. Je lui avais tout de suite confié notre enveloppe de voyage et il tenait méticuleusement à jour le cahier de comptes, notant chaque pfennig dépensé avec un bout de crayon humecté entre ses lèvres. Il parlait un allemand râpeux, fortement accentué, mais correct, et se débrouillait aussi en polonais. Il était né près de Tarnowitz; en 1919, après la partition, sa famille et lui s'étaient retrouvés citoyens polonais, mais avaient choisi de rester là, pour ne pas perdre leur lopin de terre; puis son père avait été tué dans une émeute, lors des journées troubles qui avaient précédé la guerre: Piontek m'assurait qu'il s'était agi d'un accident, et ne blâmait pas ses anciens voisins polonais, pour la plupart expulsés ou arrêtés lors de la réincorporation de cette partie de la Haute-Silésie. Redevenu citoyen du Reich, il avait été mobilisé et avait échoué dans la police, et de là, il ne savait pas trop comment, il s'était vu affecter au service du Persönlicher Stab à Berlin. Sa femme, ses deux fillettes et sa vieille mère habitaient toujours leur ferme, et il ne les voyait pas souvent, mais leur envoyait la meilleure part de son salaire; eux lui expédiaient en retour de quoi suppléer à l'ordinaire, un poulet, une demi-oie, assez pour régaler quelques camarades. Une fois, je lui avais demandé si sa famille ne lui manquait pas: Surtout les fillettes, m'avait-il répondu, il regrettait de ne pas les voir grandir; mais il ne se plaignait pas; il savait qu'il avait de la chance, et que ça valait bien mieux que de se geler le cul en Russie. «Sauf votre respect, Herr Sturmbannführer».
À Lublin, comme à Cracovie, je m'installai à la Deutsche Haus. La salle du bar, à notre arrivée, était déjà animée; j'avais fait prévenir, ma chambre était réservée; Piontek, lui, dormait dans une chambrée pour hommes de troupe. Je montai mes affaires et demandai de l'eau chaude pour me laver. Une vingtaine de minutes plus tard on frappa à ma porte, et une jeune servante polonaise entra avec deux seaux fumants. Je lui indiquai la salle de bains et elle alla les poser. Comme elle ne ressortait pas, j'allai voir ce qu'elle faisait: je la trouvai à moitié nue, déshabillée jusqu'à la taille. Interloqué, je contemplai ses joues rouges, ses petits seins menus mais charmants; les poings sur la taille, elle me fixait avec un sourire impudique. «Qu'est-ce que tu fais?» demandai-je sévèrement – «Moi… laver… toi», répondit-elle en un allemand haché. Je pris sa blouse sur le tabouret où elle l'avait posée et la lui tendis: «Rhabille-toi et sors». Elle obéit avec le même naturel. C'était la première fois qu'une chose semblable m'arrivait: les Deutsche Häuser que je connaissais étaient strictement tenues; or visiblement ce devait être ic i une pratique courante, et je ne doutais pas un instant qu'il n'y avait aucune obligation de s'en tenir au bain. La fille sortie, je me déshabillai, me lavai, et, changé en uniforme de ville (pour les longs déplacements, à cause de la poussière, je passais un uniforme gris de campagne), je descendis. Une foule bruyante emplissait maintenant le bar et la salle du restaurant. Je sortis dans la cour arrière pour fumer et trouvai Piontek debout, cigarette au bec, en train de regarder deux adolescents laver notre véhicule. «Où est-ce que tu les a trouvés?» demandai-je. – «C'est pas moi, Herr Sturmbannführer. C'est la Haus. Le garagiste s'en plaint, d'ailleurs, il disait qu'il pouvait avoir des Juifs gratuitement, mais que les officiers faisaient des scènes si un Juif touchait leur voiture. Alors il paye des Polonais comme ceux-là, un reichsmark par jour». (Même en Pologne, c'était une somme ridicule. Une nuit à la Deutsche Haus, pourtant subsidiée, avec trois repas, me revenait à environ douze reichsmarks; un moka à Cracovie coûtait un reichsmark cinquante.) Je regardai avec lui les jeunes Polonais laver la voiture. Puis je l'invitai à dîner. Il fallut nous frayer un chemin à travers la cohue pour trouver un coin de table libre. Les hommes buvaient, braillaient comme pour le plaisir d'entendre leur propre voix. Il y avait là des SS, des Orpo, des hommes de la Wehrmacht et de l'organisation Todt; presque tout le monde était en uniforme, y compris plusieurs femmes, sans doute des dactylos ou des secrétaires. Des serveuses polonaises avançaient péniblement avec des plateaux chargés de bières et de victuailles. Le repas était copieux: du rôti en tranches, de la betterave, des pommes de terre assaisonnées. En mangeant j'observais la foule. Beaucoup ne faisaient que boire. Les serveuses peinaient: les hommes, déjà ivres, leur palpaient au passage les seins ou le derrière, et comme elles avaient les mains pleines, elles ne pouvaient pas se défendre. Près du long bar se tenait un groupe en uniforme de la «S S-Totenkopf», sans doute du personnel du camp de Lublin, avec parmi eux deux femmes, des Aufseherinnen j'imagine. L'une d'elles, qui buvait du cognac, avait un visage masculin et riait beaucoup; elle tenait une cravache dont elle tapotait ses hautes bottes. À un moment, une des serveuses se trouva bloquée près d'eux: l'Aufseherin tendit sa cravache et lentement, sous les rires de ses camarades, lui remonta la jupe par-derrière, jusqu'aux fesses. «Ça te plaît, Erich! s'exclama-t-elle. Pourtant elle a le cul crasseux, comme toutes les Polonaises». Les autres riaient de plus belle: elle laissa retomber la jupe et cravacha le derrière de la fille, qui poussa un cri et dut faire un effort pour ne pas renverser ses bières. «Allez, avance, truie! cria l'Aufseherin. Tu empestes». L'autre femme gloussait et se frottait impudiquement contre un des sous-officiers. Au fond de la salle, sous une arche, des Orpo jouaient au billard en poussant de grands cris; près d'eux, je remarquai la jeune servante qui m'avait apporté l'eau chaude, elle se tenait assise sur les genoux d'un ingénieur de TOT qui lui avait passé la main sous la blouse et la tripotait tandis qu'elle riait et caressait son front dégarni. «Décidément, dis-je à Piontek, il y a de l'ambiance, à Lublin». – «Ouais. C'est connu pour ça». Après le repas, je pris un cognac et un petit cigare hollandais; la Haus en avait un présentoir plein, au bar, on pouvait choisir parmi plusieurs marques de bonne qualité. Piontek était allé se coucher. On avait mis de la musique et des couples dansaient; la seconde Aufseherin, visiblement ivre, tenait son cavalier par les fesses; une secrétaire S S se laissait embrasser la gorge par un Leutnant de l'intendance. Cette atmosphère étouffante, grasse et lubrique, emplie de bruit, me tendait les nerfs, ruinait le plaisir que je prenais à être en voyage, le joyeux sentiment de liberté que j'avais éprouvé pendant la journée sur les grandes routes presque désertes. Et impossible d'échapper à cette ambiance grinçante, sordide, cela vous poursuivait jusqu'aux gogues. Pourtant la grande salle était remarquablement propre, carrelée de blanc jusqu'au plafond, avec des portes en gros chêne, des miroirs, de beaux éviers en porcelaine et des robinets en laiton pour l'eau courante; les stalles aussi étaient blanches et propres, on devait régulièrement frotter les toilettes à la turque. Je défis mon pantalon et m'accroupis; lorsque j'eus fini, je cherchai du papier, il ne semblait pas y en avoir; alors je sentis quelque chose me toucher le derrière; je fis un bond et me retournai, tremblant, cherchant déjà mon arme de service, la culotte ridiculement baissée: une main d'homme était tendue par un trou dans le mur et attendait, la paume en l'air. Un peu de merde fraîche tachait déjà le bout des doigts, là où ils m'avaient touché. «Va-t'en! hurlai-je. Va-t'en!» Lentement, la main se retira du trou. J'éclatai d'un rire nerveux: c'était immonde, ils étaient vraiment devenus fous, à Lublin. Heureusement je gardais toujours quelques carrés de papier journal dans ma tunique, une bonne précaution en voyage. Je me torchai rapidement et m'enfuis, sans tirer la chasse d'eau. En rentrant dans la salle j'avais l'impression que tout le monde allait me regarder, mais personne ne faisait attention, ils buvaient et criaillaient, avec des rires brutaux ou hystériques, crus, comme une cour médiévale. Ébranlé, je m'accoudai au bar et commandai un autre cognac; en buvant, je regardai le gros Spiess du KL, avec l'Aufseherin, et, pensée répugnante, me le figurais accroupi, se faisant torcher le cul avec délice par une main polonaise. Je me demandai aussi si les W-C des femmes bénéficiaient d'un dispositif semblable: à les regarder, je me disais que oui. J'achevai mon cognac d'un trait et montai me coucher; je dormis mal, à cause du bruit, mais néanmoins mieux que le pauvre Piontek: des Orpo avaient ramené des Polonaises dans la chambrée, et passèrent la nuit à forniquer dans les lits à côté du sien, sans gêne, s'échangeant les filles et le charriant parce qu'il n'en voulait pas. «Ils les payent en boîtes de conserves», m'expliqua-t-il laconiquement au petit déjeuner.
De Cracovie, j'avais déjà, par téléphone, fixé rendez-vous au Gruppenführer Globocnik, le SSPF du district de Lublin. Globocnik disposait en fait de deux bureaux: un pour son état-major de SSPF, et un autre, dans la rue Pieradzki, d'où était dirigé l'Einsatz Reinhard et où il m'avait invité à le rencontrer. Globocnik était un homme puissant, bien plus que ne l'indiquait son grade; son supérieur hiérarchique, le H SSPF du General-Gouvernement (l'Obergruppenführer Krüger), n'avait quasiment aucun droit de regard sur l'Einsatz, qui couvrait tous les Juifs du G G et débordait ainsi largement de Lublin; pour cela, Globocnik dépendait directement du Reichsführer. Il détenait aussi d'importantes fonctions au sein du commissariat du Reich pour le renforcement de la germanité. Le Q G de l'Einsatz se trouvait installé dans une ancienne éeole de médecine, une bâtisse ocre jaune, trapue, au toit rouge biseauté, caractéristique de cette région où l'influence allemande avait toujours été forte, et où l'on entrait par une grande double porte sous une arche en demi-lune, encore surmontée de l'inscription COLLEGIUM ANATOMICUM. Une ordonnance m'accueillit et m'introduisit auprès de Globocnik. Le Gruppenführer, sanglé dans un uniforme si serré qu'il semblait trop petit d'une taille pour son imposante carrure, reçut mon salut distraitement et agita devant moi mon ordre de mission: «Alors, comme ça, le Reiehsfuhrer m'envoie un espion!» Il partit d'un grand éclat de rire. Odilo Globocnik était un Carinthien, né à Trieste, et sans doute d'origine croate; Alt kämpf er du NSDAP autrichien, il avait été brièvement Gauleiter de Vienne, après l'Anschluss, avant de tomber pour une histoire de trafic de devises. Il avait fait de la prison sous Dollfuss pour le meurtre d'un bijoutier juif: officiellement, cela faisait de lui un martyr du Kampfzeit, mais les mauvaises langues avançaient volontiers que les diamants du Juif avaient joué un plus grand rôle dans l'affaire que l'idéologie. Il agitait toujours mon papier: «Avouez, Sturmbannführer! Le Reichsführer ne me fait plus confiance, c'est ça?» Toujours au garde-à-vous, j'essayai de me justifier: «Herr Gruppenführer, ma mission»… Il partit de nouveau d'un rire homérique: «Je plaisante, Sturmbannführer! Je sais mieux que quiconque que j'ai la pleine confiance du Reichsführer. Est-ce qu'il ne m'appelle pas son vieux Globus? Et ce n'est pas que le Reichsführer! Le Führer en personne est venu me féliciter pour notre grande œuvre. Asseyez-vous. Ce sont ses propres mots, une grande œuvre. "Globoenik, m'a-t-il dit, vous êtes un des héros méprisés de l'Allemagne. Je voudrais que tous les journaux puissent publier votre nom et vos exploits! Dans cent ans, quand nous pourrons parler de tout ça, vos hauts faits seront enseignés aux enfants dès l'école primaire! Vous êtes un preux, et j'admire que vous ayez su rester si modeste, si discret, ayant accompli de telles choses." Et moi – le Reiehsfuhrer était là aussi – "Mon Führer, je n'ai fait que mon devoir." Asseyez-vous, asseyez-vous». Je pris le fauteuil qu'il m'indiquait; il s'affala à côté de moi en me tapant sur la cuisse, puis attrapa derrière lui une boîte de cigares, et m'en proposa un. Lorsque je refusai, il insista: «Dans ce cas, gardez-le pour plus tard». Il en alluma un lui-même. Son visage lunaire rayonnait de satisfaction. Sur la main qui tenait le briquet, sa grosse bague S S en or semblait comme incrustée dans un doigt boudiné. Il exhala la fumée avec une grimace de plaisir. «Si je comprends bien la lettre du Reichsführer, vous êtes un de ces raseurs qui veulent sauver des Juifs sous prétexte qu'on a besoin de main-d'œuvre?» – «Pas du tout, Herr Gruppenführer, répondis-je avec courtoisie. Le Reichsführer m'a donné l'ordre d'analyser les problèmes de l'Arbeitseinsatz dans leur ensemble, en vue des évolutions futures». – «J'imagine que vous voulez voir nos installations?» – «Si vous voulez parler des stations de gazage, Herr Gruppenführer, cela ne me concerne pas. C'est plutôt la question des sélections et de l'usage des Arbeitjuden qui me préoccupe. Je voudrais donc commencer par Osti et les DAW». – «Osti! Encore une idée grandiose de Pohl, ça! On récolte des millions, ici, pour le Reich, des millions, et Pohl veut que je m'occupe de fripes, comme un Juif. Ostindustrie, je veux, oui! Encore une belle saloperie qu'on m'a infligée là.» – «Peut-être bien, Herr Gruppenführer, mais»… – «Pas de mais! De toute façon, les Juifs devront disparaître, tous, industrie ou pas industrie. Bien sûr, on peut en garder quelques-uns, le temps de former des Polonais pour les remplacer. Les Polonais sont des chiens, mais ils peuvent s'occuper de fripes, si ça peut être utile pour la Heimat. Du moment que ça rapporte, je ne suis pas contre. Enfin, vous verrez ça. Je vais vous confier à mon adjoint, le Sturmbannführer Höfle. Il vous expliquera comment ça marche et vous vous arrangerez avec lui». Il se leva, le cigare calé entre deux doigts, et me serra la main. «Vous pouvez voir tout ce que vous voulez, bien sûr. Si le Reichsführer vous a envoyé, c'est que vous savez tenir votre langue. Ici, les bavards, moi, je les fusille. Ça arrive toutes les semaines. Mais pour vous, je ne m'inquiète pas. Si vous avez un problème, venez me voir. Adieu».