Les bienveillantes
Menuet (en Rondeaux)
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.
ordinaire, il y avait, à environ un tiers de sa longueur, une double portière,
comme dans un fourgon à marchandises; et des rideaux d'acier fermaient
toutes les fenêtres. Une des amazones de Mandelbrod se tenait devant la
portière, en uniforme S S avec des galons d'Obersturmführer; elle portait
non pas la jupe réglementaire mais une culotte de cheval masculine, et avait
au moins quelques centimètres de plus que moi. Je me demandai où
Mandelbrod pouvait bien recruter tous ses aides: il devait avoir un
arrangement particulier avec le Reichsführer. La femme me salua: «Herr
Sturmbannführer, le Dr. Mandelbrod vous attend.» Elle semblait m'avoir
reconnu; pourtant, je ne la reconnaissais pas; il est vrai qu'elles se
ressemblaient toutes un peu. Elle prit mon sac et m'introduisit dans une
antichambre tapissée, d'où partait sur la gauche un couloir.
«Votre cabine sera la deuxième à droite, m'indiqua-t-elle. J'y déposerai vos
affaires. Le Dr. Mandelbrod se trouve par ici». Une double porte
coulissante, à l'opposé du couloir, s'ouvrait automatiquement. J'entrai.
Mandelbrod, baignant dans son affreuse odeur habituelle, était installé dans
son énorme fauteuil-plate-forme, que la disposition des portières permettait
de faire monter; près de lui, dans un petit fauteuil rococo, les jambes
négligemment croisées, se tenait le ministre Speer. «Ah, Max, te voilà!
s'exclama Mandelbrod de sa voix musicale. Viens, viens». Un chat se coula
entre mes bottes au moment où je voulus avancer et je faillis trébucher; je
me rattrapai et saluai Speer, puis Mandelbrod. Celui-ci tourna la tête vers le
ministre: «Mon cher Speer, je vous présente un de mes jeunes protégés, le Dr. Aue». Speer m'examina sous ses volumineux sourcils et se déplia hors
de sa chaise; à ma surprise, il s'avança pour me serrer la main: «Enchanté,
Sturmbannführer». – «Le Dr. Aue travaille pour le Reichsführer, précisa
Mandelbrod. Il essaye d'améliorer la productivité de nos camps de
concentration». – «Ah, fit Speer, c'est très bien. Allez-vous y parvenir?» –
«Je ne m'occupe de cette question que depuis quelques mois, Herr
Reichsminister, et mon rôle est mineur. Mais dans l'ensemble il y a déjà eu
beaucoup d'efforts accomplis. Je pense que vous avez pu constater les
résultats». – «Oui, bien sûr. C'est un sujet dont j'ai récemment discuté avec
le Reichsführer. Il était d'accord avec moi que ce pourrait être encore
mieux». – «Sans aucun doute, Herr Reichsminister. Nous y travaillons avec
acharnement». Il y eut une pause; Speer cherchait visiblement quelque
chose à dire. Ses yeux tombèrent sur mes médailles: «Vous avez été au
front, Sturmbannführer?» – «Oui, Herr Reichsminister. À Stalingrad». Son
regard s'obscurcit, il baissa les yeux; un tressaillement parcourut sa
mâchoire. Puis il me regarda de nouveau avec ses yeux précis et scrutateurs,
cernés, je le remarquai pour la première fois, par de lourdes ombres de
fatigue. «Mon frère Ernst a disparu à Stalingrad», dit-il d'une voix calme,
légèrement tendue. J'inclinai la tête: «Je suis désolé de l'entendre, Herr
Reichsminister. Toutes mes condoléances. Savez-vous dans quelles
circonstances il est tombé?» – «Non. Je ne sais même pas s'il est mort». Sa
voix paraissait distante, comme détachée. «Nos parents ont reçu des lettres,
il était malade, dans un des hôpitaux. Les conditions étaient…
épouvantables. Dans son avant-dernière lettre, il disait qu'il ne le supportait
plus et qu'il retournait rejoindre ses camarades à son poste d'artillerie.
Pourtant, il était presque invalide». – «Le Dr. Aue a été grièvement blessé à
Stalingrad, intervint Mandelbrod. Mais il a eu de la chance, il a pu être
évacué». – «Oui»…, fit Speer. Il avait un air rêveur maintenant, presque
perdu. «Oui… vous avez eu de la chance. Lui, son unité entière a disparu
durant l'offensive russe de janvier. Il est certainement mort. Sans aucun
doute. Mes parents ont toujours du mal à s'en remettre». Ses yeux
replongèrent dans les miens. «C'était le fils préféré de mon père». Gêné, je
murmurai une autre formule de politesse. Derrière Speer, Mandelbrod
disait: «Notre race souffre, mon cher ami. Nous devons en assurer l'avenir».
Speer hocha la tête et regarda sa montre. «Nous allons partir. Je vais
rejoindre mon compartiment». Il me tendit de nouveau la main: «Au revoir,
Sturmbannführer». Je claquai des talons et le saluai, mais déjà il serrait la main de Mandelbrod, qui le tirait à lui et lui disait doucement quelque chose
que je n'entendis pas. Speer écouta attentivement, hocha la tête, et sortit.
Mandelbrod m'indiqua le fauteuil qu'il avait quitté: «Assieds-toi, assieds-
toi. Tu as dîné? Tu as faim?» Une seconde double porte, au fond du salon,
s'ouvrit silencieusement, et une jeune femme en uniforme S S se présenta,
qui ressemblait à s'y méprendre à la première, mais devait en être une autre
– à moins que celle qui m'avait accueilli ait fait le tour du wagon par
l'extérieur. «Vous souhaitez prendre quelque chose, Herr
Sturmbannführer?» demanda-t-elle. Le train s'était lentement ébranlé et
quittait la gare. Des rideaux cachaient les fenêtres, le salon était éclairé par
la lumière chaude et dorée de plusieurs petits lustres; dans une courbe, un
des rideaux bâilla, j'aperçus à travers la vitre la persienne métallique et
songeai que tout le wagon devait être blindé. La jeune femme réapparut et
déposa un plateau avec des Sandwiches et de la bière sur une table pliante
qu'elle déploya adroitement d'une main à côté de moi. Pendant que je
mangeais, Mandelbrod m'interrogea sur mon travail; il avait beaucoup
apprécié mon rapport d'août, et il attendait avec plaisir le projet que je
devais compléter; il paraissait déjà au courant de la plupart des détails. Herr
Leland en particulier, ajouta-t-il, s'intéressait aux questions de rendement
individuel. «Herr Leland voyage-t-il avec nous, Herr Doktor?» demandai-
je. – «Il nous rejoindra à Posen», répondit Mandelbrod. Il se trouvait déjà à
l'Est, en Silésie, à des endroits que j'avais visités et où ils avaient tous deux
des intérêts considérables. «C'est très bien que tu aies rencontré le
Reichsminister Speer, dit-il presque distraitement. C'est un homme avec qui
il est important de s'entendre. La S S et lui devraient se rapprocher
davantage». Nous discutâmes encore un peu, j'achevai de manger et bus ma
bière; Mandelbrod caressait un chat qui s'était glissé sur ses genoux. Puis il
me permit de me retirer. Je repassai dans l'antichambre et trouvai ma cabine.
Elle était spacieuse, avec une couchette confortable, déjà dressée, une
tablette de travail, et un lavabo surmonté d'un miroir. J'écartai le rideau: là
aussi, un volet en acier fermait la fenêtre, et il ne semblait y avoir aucun
moyen de l'ouvrir. Je renonçai à fumer et ôtai ma tunique et ma chemise
pour me laver. Je m'étais à peine savonné le visage, avec un joli petit savon
parfumé posé près de l'évier – il y avait même de l'eau chaude -, lorsqu'on
frappa à ma porte. «Un instant!» Je m'essuyai, repassai ma chemise, remis
ma tunique sans la boutonner, puis ouvris. Une des assistantes se tenait dans
le couloir et me fixait de ses yeux clairs, avec l'ombre d'un sourire sur ses lèvres, délicat comme son parfum que je distinguais tout juste. «Bonsoir,
Herr Sturmbannführer, fit-elle. Votre cabine est à votre satisfaction?» -
«Oui, tout à fait». Elle me regardait en cillant à peine. «Si vous le désirez,
continua-t-elle, je pourrais vous tenir compagnie pour la nuit» Cette offre
inattendue, prononcée sur le même ton indifférent avec lequel on m'avait
demandé si je souhaitais manger, me prit, je dois l'avouer, un peu de court:
je me sentis rougir et cherchai avec hésitation une réponse. «Je ne crois pas
que le Dr. Mandelbrod approuverait», dis-je enfin. – «Au contraire,
répondit-elle sur le même ton aimable et tranquille, le Dr. Mandelbrod en
serait très content. Il est fermement convaincu que toutes les occasions de
perpétuer notre race doivent être mises à profit. Bien entendu, si je venais à
tomber enceinte, votre travail n'en souffrirait aucune distraction: la S S
dispose d'institutions prévues à cet effet». – «Oui, je sais», dis-je. Je me
demandais ce qu'elle ferait si j'acceptais: j'avais l'impression qu'elle
entrerait, se déshabillerait sans aucun commentaire, et attendrait, nue, sur le
lit, que j'aie fini ma toilette. «C'est une proposition très tentante, fis-je enfin,
et je suis vraiment au regret de devoir refuser. Mais je suis très fatigué et la
journée de demain sera chargée. Une autre fois, avec un peu de chance».
Son expression ne marqua aucun changement; à peine peut-être cligna-t-elle
des yeux. «Comme vous le souhaitez, Herr Sturmbannführer, répondit-elle.
Si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous pouvez sonner. Je serai à côté.
Bonne nuit». – «Bonne nuit», dis-je en m'efforçant de sourire. Je refermai la
porte. Ma toilette achevée, j'éteignis et me couchai. Le train filait dans la
nuit invisible, tanguant légèrement au rythme des cahots. Je mis longtemps
à m'endormir.
Du discours d'une heure et demie que prononça le Reichsführer le 6 octobre
au soir devant les Reichsleiter et Gauleiter assemblés, j'ai peu à dire. Ce
discours est moins connu que celui, presque deux fois plus long, qu'il lut le
4 octobre à ses Obergruppenführer et ses HSSPF; mais à part quelques
différences dues à la nature des audiences respectives, et le ton moins
informel, moins sardonique, moins lardé d'argot du second discours, le
Reichsführer disait essentiellement la même chose. Par le hasard de la
survie d'archives et de la justice des vainqueurs, ces discours sont devenus
célèbres bien en dehors des cercles fermés auxquels ils étaient destinés;
vous ne trouverez pas un ouvrage sur la SS, sur le Reichsführer, ou sur la
destruction des Juifs où ils ne soient pas cités; si leur contenu vous intéresse, vous pouvez aisément les consulter, et en plusieurs langues; le
discours du 4 octobre figure tout entier au protocole du grand procès de
Nuremberg, sous la cote 1919-PS (c'est évidemment sous cette forme que
j'ai enfin pu l'étudier en détail, après la guerre, bien que dans les grandes
lignes j'en eusse pris connaissance à Posen même); il a d'ailleurs été
enregistré, soit sur disque, soit sur une bande magnétique à l'oxyde rouge,
les historiens ne sont pas d'accord et sur ce point je ne peux pas les éclairer,
n'ayant pas été présent à ce discours-là, mais quoi qu'il en soit
l'enregistrement a survécu et, si le cœur vous en dit, vous pouvez l'écouter,
et ainsi entendre par vous-même la voix monotone, pédante, didactique et
précise du Reichsführer, un peu plus pressée lorsqu'il ironise, avec même,
mais rarement, des pointes de colère, surtout évidentes, avec le recul, quand
il en arrive aux sujets sur lesquels il devait sentir qu'il avait peu de prise, la
corruption généralisée par exemple, dont il a aussi parlé le 6 devant les
dignitaires du régime, mais sur laquelle il a surtout insisté, cela, je l'ai su à
l'époque par Brandt, lors de son discours aux Gruppenführer prononcé le 4.
Or si ces discours sont entrés dans l'Histoire, ce n'est bien entendu pas à
cause de cela, mais surtout parce que le Reichsführer, avec une franchise
qu'il n'a jamais à ma connaissance égalée ni avant ni après, avec franchise
donc et d'une manière qu'on pourrait même dire crue, y dressait le
programme de la destruction des Juifs. Même moi, lorsque j'entendis cela le
6 octobre, je n'en crus tout d'abord pas mes oreilles, la salle était comble, la
somptueuse salle Dorée du château de Posen, j'étais tout à fait au fond,
derrière une cinquantaine de dirigeants du Parti et des Gaue, sans parler de
quelques industriels, de deux chefs de service, et de trois (ou peut-être
deux) ministres du Reich; et je trouvai cela, eu égard aux règles du secret
auxquelles on nous avait astreints, véritablement choquant, indécent
presque, et au début cela me mit très mal à l'aise, et je n'étais certainement
pas le seul, je voyais des Gauleiter soupirer et essuyer leurs nuques ou leurs
fronts, ce n'était pas qu'ils apprenaient là quelque chose de nouveau,
personne, dans cette grande salle aux lumières feutrées, ne pouvait ne pas
être au courant, même si certains, jusque-là, n'avaient sans doute pas
cherché à penser la chose jusqu'au bout, à en discerner toute l'étendue, à
songer, par exemple, aux femmes et aux enfants, et c'est probablement
pourquoi le Reichsführer insista sur ce point, nettement plus, d'ailleurs,
devant les Reichsleiter et les Gauleiter que devant ses Gruppenführer, qui
eux en aucun cas ne pouvaient se faire d'illusions, sans doute pourquoi il insista que oui, nous tuions bien les femmes et les enfants aussi, pour ne
laisser subsister aucune ambiguïté, et c'est justement cela qui était si
inconfortable, cette absence totale, pour une fois, d'ambiguïté, et c'était
comme s'il violait une règle non écrite, plus forte encore que ses propres
règles édictées à l'intention de ses subordonnés, ses Sprachregelungen
pourtant absolument strictes, la règle du tact peut-être, de ce tact dont il
parla dans son premier discours, l'évoquant dans le contexte de l'exécution
de Röhm et de ses camarades SA, une sorte de tact naturel parmi nous, Dieu
merci, dit-il, une conséquence de ce tact qui a fait que nous n'en avons
jamais parlé entre nous, mais peut-être s'agissait-il encore d'autre chose que
de la question de ce tact et de ces règles, et c'est là que je commençai à
comprendre, je crois, la raison profonde de ces déclarations, et aussi
pourquoi les dignitaires soupiraient et suaient autant, car eux aussi, comme
moi, commençaient à comprendre, à comprendre que ce n'était pas un
hasard si le Reichsführer, ainsi, au début de la cinquième année de la guerre,
évoquait ouvertement devant eux la destruction des Juifs, sans
euphémismes, sans clins d'oeil, avec des mots simples et brutaux comme
tuer – exterminer, dit-il, je veux dire tuer ou donner l'ordre de tuer -, que,
pour une fois, le Reichsführer leur parlait ouvertement de cette question…,
pour vous dire comment sont les choses, non, ce n'était certes pas un hasard,
et s'il se permettait de le faire, alors le Führer était au courant, et pis, le
Führer l'avait voulu, d'où leur angoisse, le Reichsführer parlait forcément ici
au nom du Führer, et il disait cela, ces mots-là qu'on ne devait pas dire, et il
les enregistrait, sur disque ou sur bande, peu importe, et il prenait
soigneusement note des présents et des absents -parmi les chefs de la SS,
seuls n'assistèrent pas au discours du 4 octobre Kaltenbrunner, qui souffrait
de phlébite, Daluege, sérieusement malade du cœur et en congé pour un an
ou deux, Wolff, tout juste nommé HSSPF pour l'Italie et plénipotentiaire
auprès de Mussolini, et Globocnik, qui venait, je ne le savais pas encore et
ne l'appris qu'après Posen, d'être subitement muté de son petit royaume de
Lublin à sa ville natale de Trieste, comme SSPF pour l'Istne et la Dalmatie,
sous les ordres de Wolff justement, accompagné d'ailleurs, mais cela je le
sus encore plus tard, de presque tout le personnel de l'Einsatz Reinhard, T-4
compris, on liquidait tout, Auschwitz suffirait dorénavant, et la belle côte
adriatique ferait un beau dépotoir pour tous ces gens dont on n'avait plus
l'usage, même Blobel viendrait les rejoindre un peu plus tard, qu'ils aillent
se faire tuer par les partisans de Tito, cela nous épargnerait une partie du ménage; et quant aux dignitaires du Parti, note fut prise aussi des têtes
manquantes, mais je n'ai jamais vu la liste – tout cela, donc, le Reichsführer
le faisait délibérément, sur instructions, et à cela il ne pouvait y avoir qu'une
raison, d'où l'émoi perceptible des auditeurs, qui la saisissaient fort bien,
cette raison: c'était afin qu'aucun d'entre eux ne puisse, plus tard, dire qu'il
ne savait pas, ne puisse tenter de faire croire, en cas de défaite, qu'il était
innocent du pire, ne puisse songer, un jour, à pouvoir tirer son épingle du
jeu; c'était pour les mouiller, et ils le comprenaient très bien, d'où leur
désarroi. La Conférence de Moscou, à l'issue de laquelle les Alliés jurèrent
de poursuivre les «criminels de guerre» jusqu'au coin le plus reculé de la
planète, n'avait pas encore eu lieu, ce serait pour quelques semaines plus
tard, avant la fin de ce mois d'octobre 1943, mais déjà la BBC, depuis l'été
surtout, menait une propagande intensive sur ce thème, en donnant des
noms, avec une certaine précision d'ailleurs, car elle citait parfois des
officiers et même des sous-officiers de KL spécifiques, elle était très bien
informée, la Staatspolizei se demandait bien comment d'ailleurs, et cela, il
est tout à fait exact de le noter, provoquait une certaine nervosité chez les
intéressés, d'autant que les nouvelles du front n'étaient pas bonnes, pour
tenir l'Italie on avait dû dépouiller le front de l'Est, et il y avait peu de
chances qu'on puisse rester sur le Donets, on avait déjà perdu Briansk,
Smolensk, Poltava et Krementchoug, la Crimée était menacée, bref,
n'importe qui pouvait voir que cela allait mal, et certainement nombreux
devaient être ceux qui se posaient des questions sur l'avenir, celui de
l'Allemagne en général bien entendu mais le leur en particulier aussi, d'où
une certaine efficacité de cette propagande anglaise, qui non seulement
démoralisait les uns, cités, mais aussi les autres, pas encore cités, en les
encourageant à penser que la fin du Reich ne signifierait pas
automatiquement leur propre fin, et rendant donc le spectre de la défaite un
tout petit peu moins inenvisageable, d'où ainsi, on peut le concevoir, en ce
qui concernait en tout cas les cadres du Parti, de la S S et de la Wehrmacht,
la nécessité de leur faire comprendre qu'une éventuelle défaite les
concernerait aussi, personnellement, histoire de les remotiver un peu, que
les prétendus crimes des uns seraient aux yeux des Alliés les crimes de tous,
au niveau de l'appareil en tout cas, que tous les bateaux, ou les ponts,
comme on préfère, flambaient, qu'il n'y avait aucun retour en arrière
possible, et que le seul salut était la victoire. Et en effet la victoire aurait
tout réglé, car si nous avions gagné, imaginez-le un instant, si l'Allemagne avait écrasé les Rouges et détruit l'Union soviétique, il n'aurait plus jamais
été question de crimes, ou plutôt si, mais de crimes bolcheviques, dûment
documentés grâce aux archives saisies (les archives du NKVD de
Smolensk, évacuées en Allemagne et récupérées à la fin de la guerre par les
Américains, jouèrent précisément ce rôle, lorsque fut enfin venu le temps
où il fallut presque du jour au lendemain expliquer aux bons électeurs
démocratiques pourquoi les monstres infâmes de la veille devaient
maintenant servir de rempart contre les héroïques alliés de la veille,
aujourd'hui révélés comme monstres pires encore), voire peut-être, pour
reprendre, par des procès en règle, pourquoi pas, le procès des meneurs
bolcheviques, imaginez ça, pour faire sérieux comme ont voulu le faire les
Anglo-Américains (Staline, on le sait, se moquait de ces procès, il les
prenait pour ce qu'ils étaient, une hypocrisie, inutile de surcroît), et ensuite
tout le monde, Anglais et Américains en tête, aurait composé avec nous, les
diplomaties se seraient réalignées sur les nouvelles réalités, et malgré
l'inévitable braillement des Juifs de New York, ceux d'Europe, qui de toute
façon n'auraient manqué à personne, auraient été passés par pertes et profits,
comme tous les autres morts d'ailleurs, tsiganes, polonais, que sais-je,
l'herbe pousse dru sur les tombes des vaincus, et nul ne demande de
comptes au vainqueur, je ne dis pas cela pour tenter de nous justifier, non,
c'est la simple et effroyable vérité, regardez donc Roosevelt, cet homme de
bien, avec son cher ami Uncle Joe, combien donc de millions Staline en
avait-il déjà tué, en 1941, ou même avant 1939, bien plus que nous, c'est
sûr, et même si l'on dresse un bilan définitif il risque fort de rester en tête,
entre la collectivisation, la dékoulakisation, les grandes purges et les
déportations des peuples en 1943 et 1944, et cela, on le savait bien, à
l'époque, tout le monde savait plus ou moins, durant les années 30, ce qui se
passait en Russie, Roosevelt le savait aussi, cet ami des hommes, mais ça ne
l'a jamais empêché de louer la loyauté et l'humanité de Staline, en dépit
d'ailleurs des avertissements répétés de Churchill, un peu moins naïf d'un
certain point de vue, un peu moins réaliste, d'un autre, et si donc nous autres
avions en effet gagné cette guerre, il en aurait certainement été de même,
petit à petit, les obstinés qui n'auraient cessé de nous appeler les ennemis du
genre humain se seraient tus un à un, faute de public, et les diplomates
auraient arrondi les angles, car après tout, n'est-ce pas, Krieg ist Krieg und
Schnaps ist Schnaps, et ainsi va le monde. Et peut-être même en fin de
compte aurait-on applaudi nos efforts, comme l'a souvent prédit le Führer, ou peut-être pas, quoi qu'il en soit beaucoup auraient applaudi, qui entre-
temps se sont tus, car nous avons perdu, dure réalité. Et même si une
certaine tension avait persisté à ce sujet, dix ou quinze ans durant, elle se
serait tôt ou tard dissipée, quand par exemple nos diplomates auraient
fermement condamné, mais tout en se ménageant la possibilité de faire
preuve d'un certain degré de compréhension, les dures mesures, susceptibles
de nuire aux droits de l'homme, qu'auraient un jour ou l'autre dû appliquer
la Grande-Bretagne ou la France afin de restaurer l'ordre dans leurs colonies
rétives, ou, dans le cas des États-Unis, assurer la stabilité du commerce
mondial et combattre les foyers de révolte communistes, comme ils ont tous
d'ailleurs fini par le faire, avec les résultats que l'on sait. Car ce serait une
erreur, grave à mon avis, de penser que le sens moral des puissances
occidentales diffère si fondamentalement du nôtre: après tout, une puissance
est une puissance, elle ne le devient pas par hasard, et ne le reste pas non
plus. Les Monégasques, ou les Luxembourgeois, peuvent s'offrir le luxe
d'une certaine droiture politique; c'est un peu différent pour les Anglais.
N'était-ce pas un administrateur britannique, éduqué à Oxford ou à
Cambridge, qui dès 1922 préconisait des massacres administratifs pour
assurer la sécurité des colonies, et regrettait amèrement que la situation
politique in the Home Islands rendît impossibles ces mesures salutaires?
Ou, si l'on souhaite comme certains imputer toutes nos fautes au compte du
seul antisémitisme – une erreur grotesque, à mon avis, mais séduisante pour
beaucoup -, ne faudrait-il pas reconnaître que la France, à la veille de la
Grande Guerre, faisait bien plus fort en ce domaine que nous (sans parler de
la Russie des pogromes!)? J'espère que vous ne serez pas trop surpris
d'ailleurs que je dévalorise ainsi l'antisémitisme comme cause fondamentale
du massacre des Juifs: ce serait oublier que nos politiques d'extermination
allaient chercher bien plus loin. À la défaite – et loin de vouloir réécrire
l'Histoire, je serais le premier à le reconnaître – nous avions déjà, outre les
Juifs, achevé la destruction de tous les handicapés physiques et mentaux
incurables allemands, de la majeure partie des Tsiganes, et de millions de
Russes et de Polonais. Et les projets, on le sait, étaient encore plus
ambitieux: pour les Russes, la diminution naturelle nécessaire devait
atteindre selon les experts du Plan quadriennal et du RSHA trente millions,
voire se situer entre quarante-six et cinquante et un millions selon l'avis
dissident d'un Dezernent un peu zélé de l'Ostministerium. Si la guerre avait
encore duré quelques années, nous aurions certainement entamé une réduction massive des Polonais. L'idée était déjà dans l'air du temps depuis
un moment: voyez la volumineuse correspondance entre le Gauleiter
Greiser du Warthegau et le Reichsführer, où Greiser demande, à partir de
mai 1942, la permission de se servir des installations de gazage de Kulmhof
pour détruire 35 000 Polonais tuberculeux qui constituaient, selon lui, une
grave menace de santé pour son Gau; le Reichsführer, au bout de sept mois,
lui fit enfin comprendre que sa proposition était intéressante, mais
prématurée. Vous devez trouver que je vous entretiens bien froidement de
tout cela: c'est simplement afin de vous démontrer que la destruction par
nos soins du peuple de Moïse ne procédait pas uniquement d'une haine
irrationnelle pour les Juifs – je crois avoir déjà montré à quel point les
antisémites du type émotionnel étaient mal vus au SD et à la S S en général
– mais surtout d'une acceptation ferme et raisonnée du recours à la violence
pour la résolution des problèmes sociaux les plus variés, ce en quoi,
d'ailleurs, nous ne différions des bolcheviques que par nos appréciations
respectives des catégories de problèmes à résoudre: leur approche étant
fondée sur une grille de lecture sociale horizontale (les classes), la nôtre,
verticale (les races), mais toutes deux également déterministes (je crois
l'avoir déjà souligné) et parvenant à des conclusions similaires en termes de
remède à employer. Et si l'on y réfléchit bien, on pourrait en déduire que
cette volonté, ou du moins cette capacité à accepter la nécessité d'une
approche bien plus radicale des problèmes affligeant toute société, ne peut
être née que de nos défaites lors de la Grande Guerre. Tous les pays (sauf
peut-être les États-Unis) ont souffert; mais la victoire, et l'arrogance et le
confort moral nés de la victoire, ont sans doute permis aux Anglais et aux
Français et même aux Italiens d'oublier plus facilement leurs souffrances et
leurs pertes, et de se rasseoir, parfois même de se vautrer dans leur
autosatisfaction, et donc aussi de prendre peur plus facilement, de crainte de
voir se désagréger ce si fragile compromis. Quant à nous, nous n'avions
plus rien à perdre. Nous nous étions battus; aussi honorablement que nos
ennemis; on nous a traités comme des criminels, on nous a humiliés et
dépecés, et on a bafoué nos morts. Le sort des Russes, objectivement, n'a
guère été meilleur. Quoi de plus logique, alors, que d'en venir à se dire: Eh
bien, s'il en est ainsi, s'il est juste de sacrifier le meilleur de la Nation,
d'envoyer à la mort les hommes les plus patriotes, les plus intelligents, les
plus dévoués, les plus loyaux de notre race, et tout cela au nom du salut de
la Nation – et que cela ne serve à rien – et que l'on crache sur leur sacrifice – alors, quel droit à la vie garderaient les pires éléments, les criminels, les
fous, les débiles, les asociaux, les Juifs, sans parler de nos ennemis
extérieurs? Les bolcheviques, j'en suis convaincu, ont raisonné de la même
manière. Puisque respecter les règles de la prétendue humanité ne nous a
servi à rien, pourquoi s'entêter dans ce respect dont on ne nous a même pas
su gré? De là, inévitablement, une approche beaucoup plus raide, plus dure,
plus radicale de nos problèmes. Dans toutes les sociétés, en tout temps, les
problèmes sociaux ont connu un arbitrage entre les besoins de la collectivité
et les droits de l'individu, et ont donc donné lieu à un nombre de réponses
somme toute fort limité: schématiquement, la mort, la charité, ou l'exclusion
(surtout, historiquement, sous la forme de l'exil extérieur). Les Grecs
exposaient leurs enfants difformes; les Arabes, reconnaissant qu'ils
constituaient, économiquement parlant, une charge trop lourde pour leurs
familles, mais ne souhaitant pas les tuer, les plaçaient à la charge de la
communauté, par le mécanisme de la zakat, la charité religieuse obligatoire
(un impôt pour les bonnes œuvres); de nos jours encore, chez nous, il existe
des établissements spécialisés pour de tels cas, afin que leur malheur
n'afflige pas la vue des bien-portants. Or, si l'on adopte une telle vision
d'ensemble, on peut constater qu'en Europe du moins, à partir du XVIIIe
siècle, toutes les solutions distinctes aux divers problèmes – le supplice
pour les criminels, l'exil pour les malades contagieux (léproseries), la
charité chrétienne pour les imbéciles – ont convergé, sous l'influence des
Lumières, vers un type de solution unique, applicable à tous les cas et
déclinable à volonté: l'enfermement institutionnalisé, financé par l'État, une
forme d'exil intérieur si l'on veut, à prétention pédagogique parfois, mais
surtout à finalité pratique: les criminels, en prison, les malades, à l'hôpital,
les fous, à l'asile. Qui ne peut pas voir que ces solutions si humaines, elles
aussi, résultaient de compromis, étaient rendues possibles par la richesse, et
restaient, en fin de compte, contingentes? Après la Grande Guerre beaucoup
ont compris qu'elles n'étaient plus adaptées, qu'elles ne suffisaient plus pour
faire face à la nouvelle ampleur des problèmes, du fait de la restriction des
moyens économiques et aussi du niveau, autrefois impensable, des enjeux
(les millions de morts de la guerre). Il fallait de nouvelles solutions, on les a
trouvées, comme l'homme trouve toujours les solutions qu'il lui faut,
comme aussi les pays dits démocratiques les auraient trouvées, s'ils en
avaient eu besoin. Mais pourquoi alors, demanderait-on aujourd'hui, les
Juifs? Qu'est-ce que les Juifs ont à voir avec vos fous, vos criminels, vos contagieux? Pourtant, il n'est pas difficile de voir que, historiquement, les
Juifs se sont eux-mêmes constitués comme «problème», en voulant à tout
prix rester à part. Les premiers écrits contre les Juifs, ceux des Grecs
d'Alexandrie, bien avant le Christ et l'antisémitisme théologique, ne les
accusaient-ils pas d'être des asociaux, de violer les lois de l'hospitalité,
fondement et principe politique majeur du monde antique, au nom de leurs
interdits alimentaires, qui les empêchaient d'aller manger chez les autres ou
de les recevoir, d'être des hôtes? Ensuite, bien entendu, il y a eu la question
religieuse. Je ne cherche pas ici, comme on pourrait le croire, à rendre les
Juifs responsables de leur catastrophe; je cherche simplement à dire qu'une
certaine histoire de l'Europe, malheureuse selon les uns, inévitable selon les
autres, a fait en sorte que même de nos jours, en temps de crise, il est
naturel de se retourner contre les Juifs, et que si l'on s'engage dans une
refonte de la société par la violence, tôt ou tard les Juifs en font les frais –
tôt, dans notre cas, tard, dans celui des Soviétiques – et que ce n'est pas tout
à fait un hasard. Certains Juifs aussi, la menace de l'antisémitisme éloignée,
sombrent dans la démesure.
Ces réflexions, vous devez les juger fort intéressantes, je n'en doute pas un
instant; mais je me suis un peu égaré, je n'ai toujours pas parlé de cette
fameuse journée du 6 octobre, que je souhaitais décrire brièvement.
Quelques coups secs à la porte de mon compartiment m'avaient tiré de mon
sommeil; avec les volets baissés, impossible de savoir l'heure, j'étais sans
doute plongé dans un rêve, je me souviens d'en avoir été entièrement
désorienté. Puis j'entendis la voix de l'assistante de Mandelbrod, douce mais
ferme: «Herr Sturmbannführer. Nous arrivons d'ici une demi-heure.» Je me
lavai, m'habillai, et sortis me dégourdir les jambes dans l'antichambre. La
jeune femme se tenait là: «Bonjour, Herr Sturmbannführer. Avez-vous bien
dormi?» – «Oui, je vous remercie. Le Dr. Mandelbrod est-il réveillé?» – «Je
ne sais pas, Herr Sturmbannführer. Voulez-vous du café? Un petit déjeuner
complet sera servi à l'arrivée». Elle revint avec un petit plateau. Je bus le
café debout, les jambes légèrement écartées à cause du balancement du
train; elle s'assit sur un petit fauteuil, les jambes discrètement croisées – elle
portait maintenant, je le remarquai, une longue jupe à la place de la culotte
noire de la veille. Ses cheveux étaient tirés en un chignon sévère. «Vous
n'en prenez pas?» demandai-je. – «Non, je vous remercie». Nous restâmes
ainsi en silence jusqu'à ce que se fasse entendre le grincement des freins. Je lui rendis la tasse et pris mon sac de voyage. Le train ralentissait. «Bonne
journée, me dit-elle. Le Dr Mandelbrod vous retrouvera plus tard». Sur le
quai, c'était un peu la confusion; les Gauleiter fatigués sortaient un à un du
train en bâillant, accueillis par une escouade de fonctionnaires en civil ou en
uniforme SA. L'un d'eux vit mon uniforme S S et fronça les sourcils. Je lui
indiquai le wagon de Mandelbrod et son visage s'éclaira: «Excusez-moi»,
fit-il en s'avançant. Je lui donnai mon nom et il consulta une liste: «Oui, je
vois. Vous êtes avec les membres de la Reichsführung, à l'hôtel Posen. Il y a
une chambre pour vous. Je vais vous trouver une voiture. Voici le
programme». À l'hôtel, un immeuble cossu et un peu triste datant de la
période prussienne, je me douchai, me rasai, me changeai, et avalai
quelques tartines avec de la confiture. Vers huit heures je descendis dans le
hall d'entrée. Des gens commençaient à aller et venir. Je trouvai enfin un
assistant de Brandt, un Hauptsturmführer, et lui montrai le programme que
l'on m'avait donné. «Écoutez, vous n'avez qu'à y aller maintenant. Le
Reichsführer ne viendra que dans l'après-midi, mais il y aura quelques
officiers». La voiture prêtée par le Gau attendait toujours et je me fis
conduire au Schloss Posen, admirant en route le beffroi bleu et la loggia à
arcades de l'hôtel de ville, puis les façades multicolores des étroites maisons
bourgeoises serrées sur la Vieille Place, reflets de plusieurs siècles
d'architecture discrètement fantaisiste, jusqu'à ce que ce fugitif plaisir
matinal vienne se heurter contre le château lui-même, un vaste amas de
blocs adossé à une grande place vide, fruste et hérissé de toits pointus avec
une haute tour à ogive calée tout contre, massif, digne, sévère, monotone, et
devant lequel venaient s'aligner une à une les Mercedes à fanion des
dignitaires. Le programme débutait par une série de conférences d'experts
de l'entourage de Speer, dont Walter Rohland, le magnat de l'acier, qui
exposèrent l'un après l'autre, avec une précision affligeante, l'état de la
production de guerre. Au premier rang, écoutant gravement ces sombres
nouvelles, se trouvait une bonne partie de l'élite de l'État: le Dr. Goebbels,
le ministre Rosenberg, Axmann, le Führer de la Jeunesse du Reich, le grand
amiral Dönitz, le Feldmarschall Milch de la Luftwaffe, et un homme gras, à
cou de taureau, aux cheveux épais peignés en arrière, que je me fis
identifier lors d'une des pauses: le Reichsleiter Bormann, secrétaire
personnel du Führer et directeur de la chancellerie du NSDAP. Son nom
m'était connu, bien sûr, mais je savais peu de choses de lui; les journaux et
les actualités au cinéma ne le mentionnaient jamais, et je ne me souvenais pas d'avoir vu sa photo. Après Rohland, ce fut au tour de Speer: sa
présentation, qui dura moins d'une heure, reprenait les mêmes thèmes que
ceux abordés la veille au Prinz-Albrecht-Palais, en un langage étonnamment
direct, presque brusque. Je remarquai seulement alors Mandelbrod: une
place spéciale avait été ménagée sur le côté pour son encombrante plate-
forme, et il écoutait avec les yeux plissés, une inattention bouddhique,
flanqué de deux de ses assistantes – ainsi, elles étaient bien deux – et de la
haute figure taillée à la hache de Herr Leland. Les dernières paroles de
Speer provoquèrent un tumulte: revenant sur le thème de l'obstruction des
Gaue, il mentionna son accord avec le Reichsführer, menaçant de sévir
contre les récalcitrants. Dès qu'il fut descendu de l'estrade, plusieurs
Gauleiter l'entourèrent en vociférant; j'étais trop loin, au fond de la salle,
pour entendre leurs propos, mais je pouvais les imaginer. Leland s'était
penché et murmurait quelque chose à l'oreille de Mandelbrod. Ensuite, on
nous invita à retourner en ville, à l'hôtel Ostland, où étaient logés les
dignitaires, pour une réception avec buffet. Ses assistantes guidèrent
Mandelbrod par une sortie secondaire, mais je le retrouvai dans la cour et
allai le saluer, ainsi que Herr Leland. Je pus voir alors comment il
voyageait: sa Mercedes spéciale, au salon immense, était équipée d'un
dispositif grâce auquel son fauteuil, détaché de la plate-forme, coulissait
dans la voiture; un second véhicule transportait la plate-forme, ainsi que les
deux assistantes. Mandelbrod me fit monter avec lui et je pris place sur un
strapontin; Leland s'assit à l'avant, à côté du chauffeur. Je regrettai de ne pas
être monté avec les jeunes femmes: Mandelbrod ne semblait pas
s'apercevoir des énormes flatulences puantes qu'émettait son corps;
heureusement, le trajet était court. Mandelbrod ne parlait pas, il paraissait
somnoler. Je me demandai s'il se levait jamais de son fauteuil, et si non,
comment il s'habillait, comment il faisait ses besoins? Ses assistantes, en
tout cas, devaient être à l'épreuve de tout. Pendant la réception, je discutai
avec deux officiers du Persönlicher Stab, Werner Grothmann, qui n'en
revenait pas d'avoir été nommé à la place de Brandt (Brandt, promu
Standartenführer, prenait celle de Wolff), et un adjudant chargé de la police.
Ce furent eux, je crois, qui me parlèrent les premiers de la forte impression
causée parmi les Gruppenführer, deux jours auparavant, par le discours du
Reichsführer. Nous causâmes aussi du départ de Globocnik, une véritable
surprise pour tout le monde; mais nous ne nous connaissions pas assez bien
pour spéculer sur les motifs de cette mutation. Une des deux amazones – décidément, j'avais du mal à les reconnaître, je ne pouvais même pas dire
laquelle s'était offerte à moi, la veille – surgit à mes côtés. «Excusez-moi,
meine Herren», dit-elle avec un sourire. Je m'excusai à mon tour et la suivis
à travers la foule. Mandelbrod et Leland parlaient avec Speer et Rohland. Je
les saluai et félicitai Speer pour son discours; il prit un air mélancolique:
«Visiblement, il n'était pas du goût de tout le monde». – «Cela ne fait rien,
rétorqua Irland. Si vous parvenez à vous entendre avec le Reichsführer,
aucun de ces idiots avinés ne pourra vous tenir tête». J'étais étonné: jamais
je n'avais entendu Herr Leland parler avec tant de brutalité. Speer hochait la
tête. «Essayez de rester en contact régulier avec le Reichsführer, susurra
Mandelbrod. Ne laissez pas retomber ce nouvel élan. Pour des questions
mineures, si vous ne voulez pas déranger le Reichsführer lui-même, vous
n'avez qu'à contacter mon jeune ami ic i présent. Je réponds de sa fiabilité».
Speer me contempla distraitement: «J'ai déjà un officier de liaison au
ministère». -»Certes, fit Mandelbrod. Mais le Sturmbannführer Aue aura
sans doute un accès plus direct au Reichsführer. N'ayez pas peur de le
déranger». – «Bien, bien», fit Speer. Rohland s'était tourné vers Leland:
«Nous sommes d'accord, alors, pour Mannheim»… D'une brève pression au
coude, l'assistante de Mandelbrod me faisait comprendre que l'on n'avait
plus besoin de moi. Je saluai et me retirai discrètement jusqu'au buffet. La
jeune femme m'avait suivi et se fit verser du thé tandis que je grignotais un
hors-d'œuvre. «Je crois que le Dr. Mandelbrod est très content de vous», dit-
elle de sa belle voix sans relief. – «Je ne vois pas pourquoi, mais si vous le
dites, je dois vous croire. Vous travaillez pour lui depuis longtemps?» –
«Depuis plusieurs années». – «Et avant?» – «Je terminais un doctorat en
philologie latine et allemande, à Francfort». Je haussai les sourcils: «Je ne
l'aurais pas deviné. Ce n'est pas trop difficile, de travailler à plein temps
pour le Dr. Mandelbrod? Il me paraît assez exigeant». – «Chacun sert là où
il le doit, répondit-elle sans hésiter. Je suis extrêmement honorée par la
confiance du Dr. Mandelbrod. C'est grâce à des hommes comme lui et Herr
Leland que l'Allemagne sera sauvée». Je scrutai son visage lisse, ovale, à
peine maquillé. Elle devait être fort belle, mais aucun détail, aucune
particularité, ne permettait de se raccrocher à cette beauté tout à fait
abstraite. «Je peux vous poser une question?» lui demandai-je. – «Bien
entendu». – «Le couloir du wagon n'était pas très bien éclairé. C'est vous
qui êtes venue frapper à ma porte?» Elle eut un petit rire perlé: «Le couloir
n'est pas si mal éclairé que ça. Mais la réponse est non: c'était ma collègue Hilde. Pourquoi? Vous auriez préféré que ce soit moi?» – «Non, c'était juste
comme ça», fis-je stupidement. – «Si l'occasion se représente, dit-elle en me
regardant droit dans les yeux, ee sera avec plaisir. J'espère que vous serez
moins fatigué». Je rougis: «Comment vous appelez-vous, alors? Pour que je
le sache». Elle me tendit sa petite main aux ongles nacrés; sa paume était
sèche et douce et sa poignée de main aussi ferme que celle d'un homme.
«Hedwig. Bonne fin de journée, Herr Sturmbannführer».
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