Les bienveillantes

Jonathan Littell · Chapitre 4 sur 8 · partie 5/7

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Les bienveillantes

Menuet (en Rondeaux)

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.

insignes, me regarda de nouveau, puis, toujours muet, passa à côté de moi et

entra dans la Kommandantur, jetant les insignes dans une corbeille

métallique placée près de la porte. Je ramassai ma cigarette, que j'avais jetée

pour le saluer et qui fumait encore. Un détenu jardinier, en rayé propre et

repassé, râteau à la main, sortit à côté de moi en ôtant son calot et alla

chercher la corbeille pour la vider dans le panier qu'il portait; puis il

retourna dans le jardin.

 

Le jour, je me sentais frais, dispos; à la Haus je mangeais bien, et le soir je

pensais avec plaisir à mon lit, aux draps propres; mais la nuit, depuis mon

arrivée, les rêves venaient en rafales, parfois brefs et secs et vite oubliés,

d'autres fois comme un long ver se déroulant dans ma tête. Une séquence en

particulier se répétait et s'amplifiait de nuit en nuit, un rêve obscur et

difficile à décrire, sans aucun sens narratif, mais qui se déployait selon une

logique spatiale. Dans ce rêve je parcourais, mais comme en l'air, à

différentes hauteurs, et plutôt comme un pur regard ou même une caméra

que comme un être vivant, une cité immense, sans fin visible, d'une

topographie monotone et répétitive, divisée en secteurs géométriques, et

animée d'une circulation intense. Des milliers d'êtres allaient et venaient,

entraient et sortaient de bâtiments identiques, remontaient de longues allées

rectilignes, descendaient sous terre par des bouches de métro pour ressortir

à un autre endroit, incessamment et sans but apparent. Si je, ou plutôt ce

regard que j'étais devenu, descendais dans les allées pour les détailler de

près, je constatais que ces hommes et ces femmes ne se distinguaient les uns

des autres par aucun trait particulier, tous avaient la peau blanche, les

cheveux clairs, les yeux bleus, pâles, perdus, les yeux de Höss, les yeux de

mon ancienne ordonnance Hanika, aussi, au moment de sa mort à Kharkov,

des yeux couleur de ciel. Des rails sillonnaient la ville, des petits trains

s'avançaient et marquaient des arrêts réguliers pour vomir un flot de

passagers aussitôt remplacés, aussi loin que portait la vue. Au cours des nuits suivantes, je pénétrai dans quelques-uns des immeubles: des files de

gens s'acheminaient entre de longues tables communes et des latrines,

mangeant et déféquant en rang d'oignon; sur des lits superposés, d'autres

forniquaient, puis des enfants naissaient, jouaient entre les châlits, et,

lorsqu'ils étaient devenus assez grands, sortaient prendre leur place dans les

flots humains de cette ville du bonheur parfait. Petit à petit, à force de le

contempler depuis différents points de vue, une tendance se dégageait de ce

grouillement en apparence arbitraire: imperceptiblement, un certain nombre

de gens finissaient toujours du même côté, et entraient enfin dans des

bâtisses sans fenêtres où ils se couchaient pour mourir sans un mot. Des

spécialistes venaient et prenaient d'eux ce qui pouvait encore contribuer à

nourrir l'économie de la ville; ensuite, leurs corps étaient brûlés dans des

fours qui servaient simultanément à chauffer de l'eau distribuée à travers les

secteurs par des canalisations; les os étaient pilés; la fumée, issue des

cheminées, rejoignait, tels des affluents, la fumée des cheminées voisines

pour former une longue rivière tranquille et solennelle. Et lorsque le point

de vue du rêve reprenait de l'altitude, je pouvais distinguer un équilibre à

tout cela: la quantité de naissances, dans les dortoirs, égalait le nombre de

décès, et la société s'autoreproduisait en un équilibre parfait, toujours en

mouvement, ne produisant aucun excédent et ne souffrant aucune

diminution. Au réveil, il me semblait évident que ces rêves sereins,

dépourvus de toute angoisse, figuraient le camp, mais alors un camp parfait,

ayant atteint un point de stase impossible, sans violence, autorégulé,

fonctionnant parfaitement et aussi parfaitement inutile puisque, malgré tout

ce mouvement, ne produisant rien. Mais à y réfléchir plus avant, comme je

tentais de le faire en buvant mon ersatz dans la salle de la Haus der Waffen-

SS, n'était-ce pas une représentation de la vie sociale dans son ensemble?

Débarrassée de ses oripeaux et de sa vaine agitation, la vie humaine se

réduisait à guère plus que cela; une fois que l'on s'était reproduit, on avait

atteint la finalité de l'espèce; et quant à sa propre finalité, ce n'était qu'un

leurre, une stimulation pour s'encourager à se lever le matin; mais si l'on

examinait la chose objectivement, comme je pensais pouvoir le faire,

l'inutilité de tous ces efforts était patente, tout comme l'était la reproduction

elle-même, puisqu'elle ne servait qu'à produire de nouvelles inutilités. Et

ainsi je venais à penser: le camp lui-même, avec toute la rigidité de son

organisation, sa violence absurde, sa hiérarchie méticuleuse, ne serait-il

qu'une métaphore, une reductio ad absurdum de la vie de tous les jours?

Mais je n'étais pas venu à Auschwitz pour philosopher. J'inspectai des

Nebenlager: la station agricole expérimentale de Rajsko, si chère au

Reichsführer, où le Dr. Caesar m'expliqua comment l'on tentait toujours de

résoudre le problème de la culture à grande échelle de la plante koksagyz,

découverte, vous vous en souvenez, près de Maïkop, et productrice de

caoutchouc; et encore la fabrique de ciment de Golleschau, l'aciérie de

Eintrachthütte, les mines de Jawizowitz et de Neu-Dachs. Mis à part

Rajsko, un cas un peu particulier, les conditions dans ces endroits

apparaissaient si possible pis qu'à Buna: l'absence de toute mesure de

sécurité entraînait des accidents innombrables, le manque d'hygiène

assaillait en permanence les sens, la violence des kapos et des contremaîtres

civils se déchaînait au moindre prétexte, sauvage et meurtrière. Je descendis

au fond des puits des mines par des ascenseurs en cage grillagée

brinquebalants; à chaque niveau, les perspectives des galeries, faiblement

illuminées par des lampes jaunâtres, trouaient l'obscurité; le détenu qui

descendait ici devait perdre tout espoir de jamais revoir la lumière du jour.

Au fond, l'eau ruisselait des parois, des bruits métalliques et des cris

résonnaient à travers les galeries basses et puantes. Des demi-fûts à pétrole

avec une planche posée en travers servaient de latrines: certains Häftlinge

étaient si faibles qu'ils tombaient dedans. D'autres, squelettiques, les jambes

gonflées par les œdèmes, s'échinaient à pousser des wagonnets surchargés

sur des rails mal ajustés, ou à creuser la paroi avec des pioches ou des

marteaux-piqueurs qu'ils pouvaient à peine tenir. À la sortie, des files de

travailleurs épuisés, soutenant des camarades à moitié évanouis et portant

leurs morts sur des brancards improvisés, attendaient de remonter à la

surface pour être renvoyés à Birkenau: eux, au moins, reverraient le ciel,

fût-ce pour quelques heures. D'apprendre que presque partout les travaux

progressaient moins vite que les prévisions des ingénieurs ne me surprenait

pas: d'habitude, on blâmait la mauvaise qualité de la marchandise fournie

par le camp. Un jeune ingénieur de la Hermann-Göring Werke avait bien

tenté, m'affirma-t-il d'un air résigné, d'obtenir une ration supplémentaire

pour les détenus de Jawizowitz; mais la direction avait refusé le surcoût.

Quant à frapper moins, même cet homme aux idées progressistes

reconnaissait tristement que c'était difficile: si on frappait, les détenus

avançaient lentement, mais si on ne frappait pas, ils n'avançaient plus du

tout.

Avec le Dr. Wirths j'eus une discussion intéressante au sujet, justement, de

cette question de la violence physique, car elle évoquait pour moi des

problèmes déjà rencontrés aux Einsatzgruppen. Wirths était d'accord avec

moi pour dire que même les hommes qui, au début, frappaient uniquement

par obligation, finissaient par y prendre goût. «Loin de corriger des

criminels endurcis, affirmait-il avec passion, nous les confirmons dans leur

perversité en leur donnant tous les droits sur les autres prisonniers. Et nous

en créons même de nouveaux parmi nos SS. Ces camps, avec les méthodes

actuelles, sont une pépinière de maladies mentales et de déviations

sadiques; après la guerre, quand ces hommes rejoindront la vie civile, nous

nous retrouverons avec un problème considérable sur les bras». Je lui

expliquai que, d'après ce que l'on disait, la décision de transférer

l'extermination vers des camps venait en partie des problèmes

psychologiques qu'elle suscitait au sein des troupes affectées aux exécutions

de masse. «Certes, répondit Wirths, mais on n'a fait que déplacer le

problème, notamment en mêlant les fonctions d'extermination aux fonctions

correctionnelles et économiques des camps ordinaires. La mentalité

engendrée par l'extermination déborde et affecte tout le reste. Ici même,

dans mes Reviere, j'ai découvert que des médecins assassinaient des

patients, allant au-delà des instructions. J'ai eu beaucoup de mal à mettre fin

à ces pratiques.

 

Quant aux dérives sadiques, elles sont très fréquentes, surtout chez les

gardes, et souvent liées à des troubles sexuels». – «Vous avez des exemples

concrets?» – «C'est rare qu'ils viennent me consulter. Mais cela arrive. Il y a

un mois, j'ai vu un garde qui est ici depuis un an. Un homme de Breslau,

trente-sept ans, marié, trois enfants. Il m'a avoué qu'il battait des détenus

jusqu'à ce qu'il éjacule, sans même se toucher. Il n'avait plus aucun rapport

sexuel normal; quand il recevait une permission, il ne rentrait pas chez lui,

tellement il avait honte. Mais avant de venir à Auschwitz, m'a-t-il affirmé, il

était parfaitement normal». – «Et qu'avez-vous fait pour lui?» – «Dans ces

conditions-ci, je ne peux pas grand-chose. Il lui faudrait un traitement

psychiatrique soutenu. J'essaye de le faire muter, hors du système des

camps, mais c'est difficile: je ne peux pas tout dire, sinon il sera arrêté. Or

c'est un malade, il a besoin d'être soigné». – «Et comment croyez-vous que

ce sadisme se développe? demandai-je. Je veux dire chez des hommes

normaux, sans aucune prédisposition qui ne ferait que se révéler dans ces conditions?» Wirths regardait par la fenêtre, pensif. Il mit un long moment

avant de répondre: «C'est une question à laquelle j'ai beaucoup réfléchi, et il

est malaisé d'y répondre. Une solution facile serait de blâmer notre

propagande, telle par exemple qu'elle est enseignée ic i aux troupes par

l'Oberscharführer Knittel, qui dirige la Kulturabteilung: le Häftling est un

sous-homme, il n'est même pas humain, il est donc tout à fait légitime de le

frapper. Mais ce n'est pas tout à fait ça: après tout, les animaux ne sont pas

humains non plus, mais aucun de nos gardes ne traiterait un animal comme

il traite les Häftlinge. La propagande joue en effet un rôle, mais d'une

manière plus complexe. J'en suis arrivé à la conclusion que le garde S S ne

devient pas violent ou sadique parce qu'il pense que le détenu n'est pas un

être humain; au contraire, sa rage croît et tourne au sadisme lorsqu'il

s'aperçoit que le détenu, loin d'être un sous-homme comme on le lui a

appris, est justement, après tout, un homme, comme lui au fond, et c'est

cette résistance, vous voyez, que le garde trouve insupportable, cette

persistance muette de l'autre, et donc le garde le frappe pour essayer de faire

disparaître leur humanité commune. Bien entendu, cela ne marche pas: plus

le garde frappe, plus il est obligé de constater que le détenu refuse de se

reconnaître comme un *non-humain. À la fin, il ne lui reste plus comme

solution qu'à le tuer, ce qui est un constat d'échec définitif». Wirths se tut. Il

regardait toujours par la fenêtre. Je rompis le silence: «Je peux vous poser

une question personnelle, docteur?» Wirths répondit sans me regarder; ses

longs doigts fins tapotaient la table: «Vous pouvez la poser». – «Êtes-vous

croyant?» Il mit un moment à répondre. Il regardait encore dehors, vers la

rue et le crématorium. «Je l'ai été, oui», dit-il enfin.

 

J'avais quitté Wirths et je remontais la Kasernestrasse vers la

Kommandantur. Juste avant le poste de contrôle avec sa barrière rouge et

blanc, je remarquai un des enfants de Höss, l'aîné, accroupi dans la rue

devant le portail de leur maison. Je m'approchai et le saluai: «Bonjour!» Le

garçon leva vers moi des yeux francs et intelligents et se redressa:

«Bonjour, Herr Sturmbannführer». – «Comment t'appelles-tu?» – «Klaus.»

– «Qu'est-ce que tu regardes, Klaus?» Klaus tendit un doigt vers le portail:

«Voyez». La terre battue devant le seuil était noire de fourmis, un

grouillement d'une densité incroyable. Klaus s'accroupit à nouveau pour les

observer et je me penchai près de lui. À première vue, ces milliers de

fourmis semblaient courir dans le désordre le plus frénétique, absolu, sans but. Mais je regardai de plus près, tentai d'en suivre une, puis une autre. Je

remarquai alors que l'aspect saccadé de ce fourmillement venait du fait que

chaque insecte s'arrêtait à tout instant pour toucher de ses antennes celles de

ceux qu'il croisait. Petit à petit je vis qu'une partie des fourmis partaient vers

la gauche tandis que d'autres en arrivaient, portant des débris de nourriture:

un labeur harassant, démesuré. Celles qui venaient devaient grâce au jeu des

antennes informer les autres de l'origine de la nourriture. Le portail de la

maison s'ouvrit et un Häftling, le jardinier que j'avais vu auparavant, en

sortit. En me voyant, il se raidit et ôta son calot. C'était un homme un peu

plus âgé que moi, un politique polonais, d'après son triangle. Il remarqua la

fourmilière et dit: «Je vais détruire ça, Herr Offizier». – «Absolument pas!

Surtout n'y touchez pas». -»Oh oui, Stani, surenchérit Klaus, laisse-les.

Elles ne t'ont rien fait». Il se tourna vers moi: «Où vont-elles?» – «Je ne sais

pas. On n'a qu'à voir». Les fourmis suivaient le mur du jardin, puis

longeaient le bord de la rue, passant derrière les véhicules et les motos garés

en face de la Kommandantur; ensuite, elles continuaient tout droit, une

longue ligne traversée de soubresauts, au-delà du bâtiment de

l'administration du camp. Nous les suivions pas à pas, admirant leur

détermination infatigable. Arrivé au niveau de la Politische Abteilung,

Klaus me regarda nerveusement: «Herr Sturmbannführer, excusez, mon

père ne veut pas que je vienne par ici.» – «Attends-moi, alors, je te dirai».

Derrière le baraquement du département politique se dressait la masse

trapue du crématorium, un ancien bunker à munitions recouvert de terre et

ressemblant vaguement, sauf pour la cheminée, à un kourgane aplati. Les

fourmis continuaient vers sa masse sombre; elles montaient sur le flanc

incliné, se faufilaient dans l'herbe; puis elles tournaient et redescendaient un

pan de mur en béton, là où l'entrée du bunker forme un retrait entre les

coteaux de terre. Je les suivis encore et vis qu'elles passaient par la porte

entrebâillée et pénétraient à l'intérieur du crématorium. Je regardai tout

autour: à l'exception d'un garde qui me fixait avec curiosité et d'une colonne

de détenus poussant des brouettes un peu plus loin, du côté de l'extension

du camp, il n'y avait personne. Je m'approchai de la porte encadrée par deux

ouvertures semblables à des fenêtres; à l'intérieur, tout était noir et

silencieux. Les fourmis passaient sur l'angle du seuil. Je fis demi-tour et

rejoignis Klaus. «Elles vont par là, fis-je vaguement. Elles ont trouvé à

manger». Suivi du petit, je retournai à la Kommandantur. Nous nous

séparâmes devant l'entrée. «Vous venez ce soir, Herr Sturmbannführer?» me demanda Klaus. Höss donnait une petite réception et m'avait invité. «Oui».

– «À ce soir, alors!» Enjambant la fourmilière, il entra dans le jardin. À la

fin de la journée, après être passé à la Haus der Waffen-SS pour me laver et

me changer, je retournai chez les Höss. Devant le portail, il ne restait plus

que quelques douzaines de fourmis, qui sillonnaient rapidement la surface.

Les milliers d'autres devaient être en sous-sol maintenant, creusant,

déblayant, étayant, invisibles mais continuant sans relâche leur travail

insensé. Höss m'accueillit sur le perron, un verre de cognac à la main. Il me

présenta à son épouse, Hedwig, une femme blonde au sourire figé et aux

yeux durs, vêtue d'une seyante robe de soirée avec un col et des manchettes

en dentelle, et ses deux filles aînées, Kindi et Püppi, aussi joliment

habillées. Klaus me serra la main amicalement; il portait une veste en

tweed, de coupe anglaise, avec des pièces de daim aux coudes et des gros

boutons en corne. «C'est une belle veste, fis-je remarquer. Où est-ce que tu

as trouvé ça?» – «C'est mon papa qui me l'a rapportée du camp, répondit-il

en rayonnant de plaisir. Les chaussures aussi». C'étaient des bottines en cuir

brun, cirées, avec des boutons sur le côté. «Très élégant», dis-je. Wirths se

trouvait là et me présenta sa femme; les autres convives étaient tous des

officiers du camp, il y avait Hartjenstein, le commandant de la garnison,

Grabner, le chef du département politique, le Lagerführer Aumeier, le Dr.

Caesar, et quelques autres. L'ambiance était assez guindée, plus que chez

Eichmann en tout cas, mais restait cordiale. L'épouse de Caesar, une femme

encore jeune, riait beaucoup; Wirths m'expliqua qu'il s'agissait d'une de ses

assistantes, qu'il avait demandée en mariage peu de temps après que sa

seconde femme meure du typhus. La conversation portait sur la chute

récente et l'arrestation de Mussolini, qui avaient frappé les esprits; les

protestations de loyauté de Badoglio, le nouveau Premier ministre,

inspiraient peu confiance. Puis l'on parla des projets de développement de

l'Est allemand du Reichsführer. Les idées les plus contradictoires volaient

entre les convives; Grabner essaya de m'attirer dans une discussion sur le

projet de colonisation de Himmlerstadt, mais je répondis évasivement. Une

chose restait claire: quelles que soient les vues des uns et des autres sur

l'avenir de la région, le camp en faisait partie intégrante. Höss pensait qu'il

durerait au moins dix ou vingt ans. «L'extension du Stammlager est prévue

dans cette optique, expliquait-il. Une fois qu'on en aura fini avec les Juifs et

la guerre, Birkenau disparaîtra, on rendra la terre à l'agriculture. Mais

l'industrie de Haute-Silésie, surtout avec les pertes allemandes à l'Est, ne pourra pas se passer de main-d'œuvre polonaise; le camp restera vital pour

le contrôle de ces populations, pendant longtemps». Deux détenues, vêtues

de robes simples mais propres et faites de bon tissu, circulaient parmi les

invités avec des plateaux; elles portaient le triangle violet des IB V, ceux

qu'on appelle les «témoins de Jéhovah». Les pièces étaient bien aménagées,

avec des tapis, des canapés et des fauteuils en cuir, des meubles de bois

riches, bien ouvragés, des vases avec des fleurs fraîches posés sur des ronds

de dentelle. Les lampes donnaient une lumière jaune, discrète, presque

tamisée. Des agrandissements dédicacés de photographies du Reichsführer

visitant le camp avec Höss ou tenant ses enfants sur ses genoux décoraient

les murs. Les cognacs et les vins étaient de grande qualité; Höss offrait

aussi à ses invités de bonnes cigarettes yougoslaves de marque Ibar. Je

contemplai avec curiosité cet homme si rigide et consciencieux, qui

habillait ses enfants avec les vêtements d'enfants juifs tués sous sa

responsabilité. Y pensait-il en les regardant? Sans doute l'idée ne lui venait

même pas à l'esprit. Sa femme lui tenait le coude et poussait des éclats de

rire cassants, aigus. Je la regardai et songeai à son con, sous sa robe, niché

dans la culotte en dentelle d'une jeune et jolie Juive gazée par son mari. La

Juivesse était depuis longtemps brûlée avec son con à elle et partie en

fumée rejoindre les nuages; sa culotte de prix, qu'elle avait peut-être

spécialement mise pour sa déportation, ornait et protégeait maintenant le

con de Hedwig Höss. Est-ce que Höss pensait à cette Juive, lorsqu'il retirait

sa culotte pour honorer sa femme? Mais peut-être ne s'intéressait-il plus

beaucoup au con de Frau Höss, aussi délicatement recouvert fût-il: le travail

dans les camps, quand il ne faisait pas des hommes des détraqués, les

rendait souvent impuissants. Peut-être gardait-il sa propre Juivesse quelque

part dans le camp, propre, bien nourrie, une chanceuse, la pute du

Kommandant? Non, pas lui: si Höss prenait une maîtresse parmi les

détenues, ce serait une Allemande, pas une Juive.

 

Il n'est jamais bon d'avoir de telles pensées, je le sais bien. Cette nuit-là

mon rêve récurrent connut une intensification finale. Je m'approchais de

cette immense cité par une voie ferrée désaffectée; au loin, la ligne des

cheminées fumait paisiblement; et je me sentais perdu, isolé, un chiot

abandonné, et le besoin de la compagnie des hommes me tenaillait. Je me

mêlai à la foule et j'errai longtemps, irrésistiblement attiré par les

crématoriums qui vomissaient dans le ciel des volutes de fumée et des nuées d'étincelles,… like a dog, both attracted and repell'd/ By the stench ofhis

own kind / Burning. Mais je ne pouvais y accéder et j'entrai dans un des

vastes immeubles-baraques où j'occupai une couchette, repoussant une

femme inconnue qui voulait se joindre à moi. Je m'endormis promptemenL

Lorsque je me réveillai, je remarquai un peu de sang sur mon coussin. Je

regardai de plus près et vis qu'il y en avait aussi sur les draps. Je les

soulevai; en dessous, ils étaient trempés de sang mêlé à du sperme, de

grosses glaires de sperme trop épaisses pour s'écouler à travers le tissu. Je

dormais dans une chambre de la maison des Höss, à l'étage, à côté de la

chambre des enfants; et je n'avais aucune idée de la façon dont je pourrais

amener ces draps souillés à la salle de bains, pour les laver, sans que Höss le

remarque. Ce problème me causait une gêne affreuse, angoissante. Puis

Höss entra dans ma chambre avec un autre officier. Ils se déculottèrent,

s'assirent jambes croisées auprès de mon lit et entreprirent de se masturber

vigoureusement, leurs glands empourprés disparaissant et réapparaissant

sous la peau des prépuces, jusqu'à ce qu'ils aient envoyé de grands jets de

sperme sur mon lit et sur le tapis. Ils souhaitaient que je les imite, je refusai;

cette cérémonie avait apparemment une signification précise, mais j'ignore

laquelle.

 

Ce rêve brutal et obscène marqua la fin de mon premier séjour au KL

Auschwitz: j'avais achevé mon travail. Je rentrai à Berlin et de là allai

visiter quelques camps de l'Altreich, les KL Sachsenhausen, Buchenwald, et

Neuengamme, ainsi que plusieurs de leurs camps annexes. Je ne m'étendrai

pas plus avant sur ces visites: tous ces camps ont été amplement décrits

dans la littérature historique, et mieux que je ne pourrais le faire; et puis, il

est tout à fait exact que lorsqu'on a vu un camp on les a tous vus: tous les

camps se ressemblent, c'est bien connu. Rien de ce que je voyais, malgré

des variations locales, ne modifiait sensiblement mon opinion ou mes

conclusions. Je revins pour de bon à Berlin vers la mi-août, à peu près entre

la reprise d'Orel par les Soviétiques et la conquête finale de la Sicile par les

Anglo-Américains. Je rédigeai mon rapport en peu de temps; j'avais déjà

synthétisé mes notes en cours de route, il ne me restait plus qu'à organiser

les chapitres et taper le tout, l'affaire de quelques jours. Je soignai ma prose

ainsi que la logique de mon argumentation: le rapport était adressé au

Reichsführer, et Brandt m'avait prévenu que j'aurais sans doute à rendre compte verbalement. La version finale corrigée et dactylographiée, je

l'envoyai et attendis.

 

J'avais retrouvé, sans grand plaisir je dois l'avouer, ma logeuse Frau

Gutknecht. Celle-ci s'extasia, et voulut à tout prix me faire du thé; mais elle

ne comprenait pas comment, si je revenais de l'Est, où on trouve tout à

manger, je n'avais pas songé à rapporter une paire d'oies, pour le ménage

bien sûr. (À vrai dire, elle n'était pas la seule: Piontek était revenu de son

séjour à Tarnowitz avec un coffre bourré de victuailles, et avait d'ailleurs

offert de m'en revendre une partie sans coupons.) De plus, j'avais

l'impression qu'elle avait profité de mon absence pour fouiller dans mes

affaires. Mon indifférence à ses criailleries et ses enfantillages commençait,

hélas, à s'user. Fräulein Praxa, elle, avait changé de coiffure, mais pas de

couleur de vernis à ongles. Thomas fut content de me revoir: de grands

changements se préparaient, affirmait-il, c'était bien que je sois à Berlin, je

devais me tenir prêt.

 

Quelle sensation curieuse, de se retrouver tout à coup, après un tel voyage,

sans rien à faire! Le Blanchot, je l'avais achevé depuis longtemps; j'ouvris le

traité sur le meurtre rituel pour le refermer tout de suite, étonné que le

Reichsführer puisse s'intéresser à ces bêtises; je n'avais pas d'affaires

privées; tous mes dossiers étaient classés. La fenêtre de mon bureau ouverte

sur le parc du Prinz-Albrecht-Palais, lumineux mais déjà un peu desséché

par les chaleurs d'août, les pieds croisés sur mon canapé, ou bien penché à

la croisée pour fumer une cigarette, je réfléchissais; et lorsque l'immobilité

commençait à me peser, je descendais me promener au jardin, je déambulais

par les allées de gravier poussiéreuses, grandement tenté par les recoins de

gazon ombragés. Je songeais à ce que j'avais vu en Pologne, mais pour une

raison que je ne saurais expliquer, ma pensée glissait sur les images, venait

s'accrocher sur les mots. Les mots me préoccupaient. Je m'étais déjà

demandé dans quelle mesure les différences entre Allemands et Russes, en

termes de réaction aux tueries de masse, et qui faisaient que nous avions

finalement dû changer de méthode, pour atténuer la chose en quelque sorte,

alors que les Russes semblaient, même après un quart de siècle, y rester

imperméables, pouvaient tenir à des différences de vocabulaire: le mot Tod,

après tout, a la raideur d'un cadavre déjà froid, propre, presque abstrait, la

finalité en tout cas de l'après-mort, tandis que smiert', le mot russe, est lourd

et gras comme la chose elle-même. Et le français, dans ce cas? Cette langue, pour moi, restait tributaire de la féminisation de la mort par le latin: quel

écart finalement entre la Mort et toutes les images presque chaudes et

tendres qu'elle suscite, et le terrible Thanatos des Grecs! Les Allemands,

eux, avaient au moins préservé le masculin (smiert', soit dit en passant, est

aussi un féminin). Là, dans la clarté de l'été, je songeais à cette décision que

nous avions prise, cette idée extraordinaire de tuer tous les Juifs, quels qu'ils

soient, jeunes ou vieux, bons ou mauvais, de détruire le Judaïsme en la

personne de ses porteurs, décision qui avait reçu le nom, bien connu

maintenant, d'Endlösung: la «solution finale». Mais quel beau mot!

Pourtant, il n'avait pas toujours été synonyme d'extermination: depuis le

début, on réclamait, pour les Juifs, une Endlösung, ou bien une völlige

Lösung (solution complète) ou encore une allgemeine Lösung (solution

générale), et selon les époques cela signifiait exclusion de la vie publique,

exclusion de la vie économique, enfin émigration. Et peu à peu, la

signification avait glissé vers l'abîme, mais sans que le signifiant, lui,

change, et c'était presque comme si ce sens définitif avait toujours vécu au

cœur du mot, et que la chose avait été attirée, happée par lui, par son poids,

sa pesanteur démesurée, dans ce trou noir de l'esprit, jusqu'à la singularité:

et alors on avait passé l'horizon des événements, à partir duquel il n'y a plus

de retour. On croit encore aux idées, aux concepts, on croit que les mots

désignent des idées, mais ce n'est pas forcément vrai, peut-être n'y a-t-il pas

vraiment d'idées, peut-être n'y a-t-il réellement que des mots, et le poids

propre aux mots. Et peut-être ainsi nous étions-nous laissé entraîner par un

mot et son inévitabilité. En nous, donc, il n'y aurait eu aucune idée, aucune

logique, aucune cohérence? Il n'y aurait eu que des mots dans notre langue

si particulière, que ce mot-là, Endlösung, sa beauté ruisselante? Car en

vérité comment résister à la séduction d'un tel mot? C'eût été aussi

inconcevable que de résister au mot obéir, au mot servir, au mot lot. Et

c'était peut-être là, au fond, la raison d'être de nos Sprachregelungen, assez

transparents finalement en termes de camouflage (Tarnjargon), mais utiles

pour tenir ceux qui se servaient de ces mots et de ces expressions –

Sonderbehandlung (traitement spécial), abtransportiert (transporté plus

loin), entsprechend behandelt (traité de manière appropriée),

Wohnsitzverlegung (changement de domicile), ou Executivmassnahmen

(mesures executives) – entre les pointes acérées de leur abstraction. Cette

tendance s'étendait à tout notre langage bureaucratique, notre

bureaucratische Amtsdeutsche, comme disait mon collègue Eichmann: dans les correspondances, dans les discours aussi, les tournures passives

dominaient, «il a été décidé que»…, «les Juifs ont été convoyés aux

mesures spéciales», «cette tâche difficile a été accomplie», et ainsi les

choses se faisaient toutes seules, personne ne faisait jamais rien, personne

n'agissait, c'étaient des actes sans acteurs, ce qui est toujours rassurant, et

d'une certaine façon ce n'étaient même pas des actes, car par l'usage

particulier que notre langue nationale-socialiste faisait de certains noms, on

parvenait, sinon à entièrement éliminer les verbes, du moins à les réduire à

l'état d'appendices inutiles (mais néanmoins décoratifs), et ainsi, on se

passait même de l'action, il y avait seulement des faits, des réalités brutes

soit déjà présentes, soit attendant leur accomplissement inévitable, comme

l'Einsatz, ou l'Einbruch (la percée), la Verwertung (l'utilisation),

YEntpolonisierung (la dépolonisation), l'Ausrottung (l'extermination), mais

aussi, en sens contraire, la Versteppung, la «steppisation» de l'Europe par

les hordes bolcheviques qui, à l'opposé d'Attila, rasaient la civilisation afin

de laisser repousser l'herbe à chevaux. Man lebt in seiner Sprache, écrivait

Hanns Johst, un de nos meilleurs poètes nationaux-socialistes: «L'homme

vit dans sa langue». Voss, j'en étais sûr, ne l'aurait pas nié. J'attendais

toujours ma convocation auprès du Reichsführer lorsque les Anglais

reprirent, et avec une vigueur considérable, leurs frappes massives sur

Berlin. C'était le 23 août, un lundi je me souviens, tard dans la nuit: j'étais

chez moi, couché, mais sans doute je ne dormais pas encore, lorsque les

sirènes se déclenchèrent. J'aurais été tenté de rester allongé, mais déjà Frau

Gutkneeht faisait trembler ma porte à coups de poing. Elle braillait si fort

qu'on entendait à peine les sirènes: «Herr Offizier! Herr Offizier!… Doktor

Aue! Levez-vous! Les Luftmörder!!! Au secours!» Je tirai un pantalon et

déverrouillai la porte:

 

«Eh bien oui, Frau Gutknecht. C'est la RAF. Que voulez-vous que j'y

fasse?» Ses bajoues tremblaient, elle verdissait sous les yeux et se signait

convulsivement en marmonnant: «Jésus-Marie-Joseph, Jésus-Marie-Joseph,

qu'allons-nous faire?» – «Nous allons descendre à l'abri, comme tout le

monde». Je repoussai la porte et m'habillai, puis je descendis calmement,

fermant ma porte à clef à cause des pillards. On entendait tonner la Flak,

surtout vers le sud et le Tiergarten. La cave de l'immeuble avait été

aménagée en abri antiaérien: il n'aurait jamais survécu à un coup au but,

mais c'était mieux que rien. Je me faufilai parmi les valises et les jambes et m'installai dans un coin, le plus loin possible de Frau Gutknecht, qui

partageait ses terreurs avec quelques voisines. Des enfants pleuraient

d'angoisse, d'autres couraient entre les gens habillés, qui en costume, qui

encore en robe de chambre. Deux bougies seulement éclairaient la cave, de

petites flammes vacillantes, tremblotantes, qui enregistraient les détonations

proches comme des sismographes. L'alerte dura plusieurs heures;

malheureusement, il était interdit de fumer dans ces abris. Je dus somnoler,

je crois qu'aucune bombe ne frappa notre quartier. Quand ce fut fini je

montai me recoucher, sans même aller voir dans la rue. Le lendemain, au

lieu de prendre le métro, je téléphonai à la S S-Haus et me fis envoyer

Piontek. Il m'expliqua que les bombardiers venaient du sud, de Sicile sans

doute, et que c'étaient surtout Steglitz, Lichterfelde, et Marienfelde qui

avaient reçu, bien que des immeubles aient été détruits à Tempelhof et

jusqu'au Zoo. «Les nôtres ont utilisé une nouvelle tactique, Wilde Sau, ils

ont appelé ça à la radio, mais ils ont pas trop expliqué ce que c'était, Herr

Sturmbannführer. Paraît que ça marche, et qu'on leur a abattu plus de

soixante appareils, les salauds. Pauvre Herr Jeschonnek, il aurait dû attendre

un peu». Le général Jeschonnek, le chef d'état-major de la Luftwaffe, venait

de se suicider, à cause des échecs répétés de son service à empêcher les

raids anglo-américains. Et en effet, avant même de traverser la Spree,

Piontek dut faire un détour pour éviter une rue obstruée de gravats, les

décombres d'un immeuble frappé de plein fouet par un bombardier, un

Lancaster je pense: sa queue se dressait au-dessus des ruines, désolée,

comme la poupe d'un navire au moment du naufrage. Une fumée noire et

épaisse cachait le soleil. J'ordonnai à Piontek de me conduire vers le sud de

la ville: plus on avançait, plus nombreux étaient les immeubles qui brûlaient

encore, les rues encombrées de débris. Des gens essayaient de tirer leurs

meubles des demeures éventrées pour les entasser au milieu de rues

inondées par les lances à incendie; des cuisines mobiles de campagne

servaient de la soupe à des files de survivants choqués, épuisés, couverts de

suie; près des camions de pompiers, des formes s'alignaient sur les trottoirs,

parfois avec des pieds, nus ou portant encore un dérisoire soulier, dépassant

d'un drap souillé. Certaines rues étaient barrées par des tramways couchés

sur le flanc par le souffle des détonations ou noircis par le feu; les lignes

électriques traînaient sur le pavé, les arbres gisaient, fracassés, ou se

dressaient encore mais nus, dépouillés de toutes leurs feuilles. Les quartiers

les plus touchés devenaient infranchissables; je fis faire demi-tour à Pion tek et gagnai la S S-Haus. Le bâtiment n'avait pas été touché, mais des

impacts proches avaient soufflé des fenêtres, et le verre brisé, sur le perron,

crissa sous mes pas. À l'intérieur, je croisai Brandt dans le hall, l'air

terriblement excité, animé d'une joie assez surprenante vu les circonstances.

«Que se passe-t-il?» Il s'arrêta un instant: «Ah, Sturmbannführer, vous ne

savez pas encore la nouvelle. Une grande nouvelle! Le Reichsführer a été

nommé ministre de l'Intérieur». C'était donc ça, les changements dont

parlait Thomas, songeai-je tandis que Brandt s'engouffrait dans l'ascenseur.

Je montai par l'escalier: Fräulein Praxa était à sa place, maquillée, fraîche

comme une rose. «Bien dormi?» – «Oh, vous savez, Herr Sturmbannführer,

j'habite à Weissensee, je n'ai rien entendu». – «Tant mieux pour vous». La

fenêtre de mon cabinet était intacte: j'avais pris l'habitude de la laisser

ouverte, le soir. Je réfléchis à la portée de la nouvelle annoncée par Brandt,

mais je manquais d'éléments pour l'analyser à fond. À priori, me semblait-il,

cela ne changerait pas grand-chose pour nous: bien que Himmler, en tant

que chef de la police allemande, fût techniquement subordonné au ministre

de l'Intérieur, il était en réalité entièrement autonome, et ce depuis 1936 au

moins; ni Frick, le ministre sortant, ni son Staatsekretär Stuckart n'avaient

jamais eu la moindre influence sur le RSHA ou même le Hauptamt Orpo.

La seule chose sur laquelle ils avaient pu garder un contrôle était

l'administration civile, le fonctionnariat; maintenant, cela aussi reviendrait

au Reichsführer; mais je ne pouvais pas croire que ce soit un enjeu majeur.

Évidemment, avoir rang de ministre ne pourrait que renforcer la main du

Reichsführer par rapport à ses rivaux: mais je n'étais pas assez au fait des

querelles au sommet de l'État pour apprécier cette donnée à sa juste mesure.

 

Je m'étais imaginé que cette nomination remettrait la présentation de mon

rapport aux calendes grecques: c'était mal connaître le Reichsführer. Je fus

convoqué à son bureau deux jours plus tard. La nuit précédente, les Anglais

étaient revenus, moins en force que la première fois, mais j'avais néanmoins

peu dormi. Je me frictionnai le visage à l'eau froide, avant de descendre,

pour tenter de reprendre une teinte humaine. Brandt, me fixant avec son air

de hibou, me fit à son habitude quelques commentaires préliminaires: «Le

Reichsführer, comme vous pouvez vous l'imaginer, est extrêmement occupé

en ce moment. Néanmoins, il a tenu à vous recevoir car il s'agit d'un dossier

qu'il veut faire avancer. Votre rapport a été jugé excellent, un peu trop direct

peut-être, mais concluant. Le Reichsführer vous demandera certainement de lui en rendre compte. Soyez concis. Il a peu de temps». Le Reichsführer,

cette fois-ci, m'accueillit avec une touche presque cordiale: «Mon cher

Sturmbannführer Aue! Excusez-moi de vous avoir fait patienter, ces

derniers jours». Il agita sa petite main molle et veineuse en direction d'un

fauteuil: «Asseyez-vous». Brandt, comme la première fois, lui avait remis

un dossier qu'il compulsa. «Vous avez vu ce bon Globus, alors. Comment

va-t-il?» – «Le Gruppenführer Globocnik avait l'air en excellente forme,

mon Reichsführer. Très enthousiaste». – «Et que pensez-vous de sa gestion

des produits de l'Einsatz? Vous pouvez parler franchement». Ses petits yeux

froids brillaient derrière son pince-nez. Je me remémorai soudain les

premières paroles de Globocnik; certainement, il connaissait son Reichs

führer mieux que moi. Je choisis mes mots avec soin: «Le Gruppenführer

est un national-socialiste fervent, mon Reichsführer, il n'y a aucun doute à

cela. Mais de telles richesses peuvent engendrer des tentations formidables

dans son entourage. J'ai eu l'impression que le Gruppenführer aurait pu être

plus strict à ce niveau, qu'il fait peut-être trop confiance à certains de ses

subordonnés». – «Vous parlez beaucoup de corruption dans votre rapport.

Pensez-vous que ce soit un problème réel?» – «J'en suis convaincu, mon

Reichsführer. Au-delà de certaines proportions, cela affecte le travail des

camps et aussi de l'Arbeitseinsatz. Un S S qui vole est un S S que le détenu

peut acheter». Himmler ôta son pince-nez, tira un mouchoir de sa poche, et

se mit à polir les verres: «Résumez-moi vos conclusions. Soyez bref». Je

tirai une feuille de notes de ma serviette et me lançai. «Dans le système des

KL tel qu'il fonctionne actuellement, mon Reichsführer, je vois trois

obstacles à une utilisation maximale et rationnelle de la main-d'œuvre

disponible. Premier obstacle, nous venons d'en discuter, la corruption parmi

les S S des camps. Elle n'est pas seulement une question morale, elle pose

des problèmes pratiques à de nombreux niveaux. Mais pour cela, le remède

existe déjà, c'est la commission spéciale que vous avez mandatée, et qui

devrait intensifier ses travaux. Deuxième obstacle, une incohérence

bureaucratique persistante, que les efforts de l'Obergruppenführer Pohl n'ont

pas encore résolue. Permettez-moi, mon Reichsführer, de vous donner un

exemple, tiré de ceux cités dans mon rapport: l'ordre du Brigadeführer

Glücks du 28 décembre 1942, adressé à tous les médecins-chefs des KL,

leur donnait entre autres la responsabilité, en vue d'une réduction de la

mortalité, d'améliorer l'alimentation des Häftlinge. Or dans les camps, la

cuisine dépend du département administratif, qui est subordonné au département D IV du WVHA; les rations, elles, sont fixées centralement par

le D IV 2 en accord avec la S S-Hauptamt. Ni les médecins sur place, ni le

département D III n'ont un droit de regard sur ce processus. Cette partie de

l'ordre n'a donc tout simplement pas été suivie d'effet; les rations restent

identiques à celles de l'année dernière». Je marquai une pause; Himmler, qui

me fixait aimablement, hocha la tête: «Pourtant, la mortalité a baissé, il me

semble». – «Certes, mon Reichsführer, mais pour d'autres raisons. Il y a eu

des progrès dans le domaine des soins et de l'hygiène, que les médecins

contrôlent directement. Mais elle pourrait baisser encore. Dans l'état actuel

des choses, si vous me permettez la remarque, mon Reichsführer, chaque

Häftling mort prématurément représente une perte nette pour la production

de guerre du Reich». – «Je le sais mieux que vous, Sturmbannführer, siffla-

t-il sur un ton mécontent de maître d'école pédant. Continuez». – «Bien,

mon Reichsführer. Troisième obstacle, la mentalité des officiers supérieurs

vétérans de l'IKL. Ces remarques ne concernent en rien leurs qualités

considérables d'hommes, d'officiers S S, et de nationaux-socialistes. Mais la

plupart d'entre eux, c'est un fait, ont été formés à une époque où la fonction

des camps était entièrement différente, selon les directives de feu

l'Obergruppenführer Eicke». – «Vous avez connu Eicke?» coupa Himmler.

– «Non, mon Reichsführer. Je n'ai pas eu cet honneur». – «C'est dommage.

C'était un grand homme. Il nous manque beaucoup. Mais excusez-moi, je

vous ai interrompu. Reprenez». – «Merci, mon Reichsführer. Ce que je

voulais dire, c'est que ces officiers ont ainsi acquis une optique tournée vers

la fonction politique et policière des camps, telle qu'elle prédominait à cette

époque-là. Malgré toute leur expérience en ce domaine, beaucoup d'entre

eux ont été incapables d'évoluer et de s'adapter aux nouvelles fonctions

économiques des camps. C'est un problème à la fois d'état d'esprit et de

formation: peu d'entre eux ont la moindre expérience de gestion

commerciale, et ils travaillent assez mal avec les administrateurs

d'entreprises du WVHA. Je souligne qu'il s'agit d'un problème d'ensemble,

un problème de génération, si l'on peut dire, et non pas le fait de

personnalités individuelles, même si j'en ai cité certains à titre d'exemple».

Himmler avait ramené ses mains en pointe sous son menton fuyant. «Bien,

Sturmbannführer. Votre rapport sera diffusé au WVHA et je pense donnera

des munitions à mon ami Pohl. Mais afin de n'offusquer personne, vous

effectuerez d'abord certaines corrections. Brandt vous en communiquera la liste. Notamment, vous ne citerez personne nommément Vous comprenez

pourquoi». -

 

«Bien entendu, mon Reichsführer». – «Par contre, je vous autorise, à titre

confidentiel, à transmettre une copie non corrigée de votre rapport au Dr.

Mandelbrod». – «Zu Befehl, mon Reichsführer». Himmler toussa, hésita,

sortit un mouchoir et toussa de nouveau en se couvrant la bouche.

«Excusez-moi, fit-il en rangeant le mouchoir. J'ai une nouvelle tâche pour

vous, Sturmbannführer. La question de l'alimentation dans les camps, que

vous mentionniez, est un problème qui revient souvent. Il me semble que

c'est une question que vous commencez à connaître». – «Mon

Reichsführer»… Il fit un signe de la main: «Si, si. Je me souviens de votre

rapport de Stalingrad. Voici ce que je veux: alors que le département D III

couvre tous les problèmes médicaux et sanitaires, nous n'avons pas, comme

vous l'avez souligné, d'instance centralisée pour l'alimentation des détenus.

J'ai donc décidé de créer un groupe de travail interdépartemental pour

résoudre ce problème. C'est vous qui le coordonnerez. Vous impliquerez

tous les départements compétents de l'IKL; Pohl vous déléguera aussi un

représentant des entreprises S S qui donnera leur point de vue. Je souhaite

en outre que le RSHA puisse avoir son mot à dire. Finalement, je voudrais

que vous consultiez les autres ministères concernés, surtout celui de Speer

qui ne cesse de nous abreuver de plaintes de la part des entreprises privées.

Pohl mettra à votre disposition les experts nécessaires. Je veux une solution

consensuelle, Sturmbannführer. Quand vous aurez préparé des propositions

concrètes, vous me les soumettrez; si elles sont valables et réalistes, elles

seront adoptées. Brandt vous aidera pour les moyens nécessaires. Des

questions?» Je me redressai: «Mon Reichsführer, votre confiance m'honore

et je vous remercie. Je voudrais m'assurer d'un point». -

 

«Lequel?» – «Que l'augmentation de la production reste bien l'objectif

principal». Himmler s'était renversé sur son fauteuil, mains ballant sur les

accoudoirs, son visage avait repris son expression malicieuse: «En tant que

cela ne lèse pas les autres intérêts de la S S, et n'interfère pas avec les

programmes en cours, la réponse est oui». Il marqua une pause. «Les

desiderata des autres ministères sont importants, mais vous savez qu'il y a

des contraintes qu'ils ne maîtrisent pas. Prenez cela aussi en compte. Si

vous avez des doutes, voyez avec Pohl. Il sait ce que je veux. Bonne

journée, Sturmbannführer».

En sortant du bureau de Himmler, je dois le reconnaître, je me sentais flotter

dans mes bottes. Enfin, on me confiait une responsabilité, une authentique

responsabilité! On avait donc reconnu ma juste valeur. Et c'était de plus une

tâche positive, un moyen de faire avancer les choses dans la bonne

direction, une façon de contribuer à l'effort de guerre et à la victoire de

l'Allemagne, autrement que par le meurtre et la destruction. Avant même de

discuter avec Rudolf Brandt je caressai comme un adolescent des chimères

glorieuses et ridicules: convaincus par mon argumentaire sans faille, les

départements se rangeaient derrière moi; les ineptes et les criminels étaient

renversés, renvoyés dans leur trou; en quelques mois, des progrès

considérables étaient accomplis, les détenus retrouvaient leur force, leur

santé, nombre d'entre eux, emportés dans leur cœur par la force du national-

socialisme désentravé, en venaient à travailler avec joie pour aider

l'Allemagne dans son combat; la production grimpait de mois en mois;

j'obtenais un poste plus important, une influence réelle me permettant

d'améliorer les choses selon les principes de la vraie Weltanschauung, et le

Reichsführer lui-même écoutait mes conseils, ceux d'un des meilleurs

nationaux-socialistes. Grotesque, puéril, je le sais bien, mais grisant. Bien

entendu, rien ne devait se passer tout à fait comme ça. Mais au début j'étais

réellement gonflé d'enthousiasme. Même Thomas semblait impressionné:

«Tu vois ce que ça donne, quand tu suis mes conseils au lieu de n'en faire

qu'à ta tête», me lança-t-il avec son sourire sardonique. Mais à bien y

réfléchir, je n'avais pas agi de manière si différente que lors de notre

mission commune de 1939: encore une fois, j'avais écrit la stricte vérité,

sans trop réfléchir aux conséquences; mais il se trouvait que j'avais eu plus

de chance, et que la vérité, cette fois-ci, correspondait à ce que l'on voulait

entendre.

 

Je me lançai dans ce travail avec acharnement. Comme il n'y avait pas

suffisamment de place à la SS-Haus, Brandt me fit attribuer une suite de

bureaux à la Zentralabteilung du ministère de l'Intérieur, sur la Königsplatz

dans une courbe de la Spree, au dernier étage; de mes fenêtres, je tournais le

dos au Reichstag, mais j'apercevais d'un côté, derrière l'Opera Kroll, toute

l'étendue verte et sereine du Tiergarten, et de l'autre, au-delà de la rivière et

du pont Moltke, la gare douanière de Lehrter, avec son vaste réseau de voies

de garage, animées en permanence d'un trafic lent, cahotant, apaisant, un

perpétuel plaisir d'enfant. Mieux encore, le Reichsführer ne venait jamais ic i: je pouvais enfin fumer en paix dans mon cabinet. Fräulein Praxa, qui

après tout ne me déplaisait pas trop, et qui savait au moins répondre au

téléphone et prendre des messages, déménagea avec moi; je réussis aussi à

garder Piontek. Brandt m'attribua en outre un Hauptscharführer, Walser,

pour s'occuper de l'archivage, deux dactylos, et m'autorisa à prendre un

assistant administratif ayant le grade d'Untersturmführer; je m'en fis

recommander un par Thomas, Asbach, un jeune homme fraîchement entré à

la Staatspolizei après des études de droit et un stage à la Junkerschule de

Bad Tölz.

 

Les avions britanniques étaient revenus plusieurs nuits de suite, mais

chaque fois moins nombreux: la Wilde Sau, qui permettait à notre chasse

d'abattre les appareils ennemis d'en haut tout en restant eux-mêmes au-

dessus du niveau de la Flak, faisait des ravages, et la Luftwaffe avait aussi

commencé à se servir de fusées éclairantes pour illuminer leurs cibles

comme en plein jour; après le 3 septembre, les raids cessèrent tout à fait:

nos nouvelles tactiques les avaient découragés. J'allai voir Pohl à son siège

à Lichterfelde pour discuter de la composition du groupe de travail. Pohl

avait l'air fort satisfait que l'on s'occupe enfin de manière systématique de

ce problème; il en avait marre, me déclara-t-il franchement, d'envoyer à ses

Kommandanten des ordres qui n'étaient pas suivis d'effet. Nous convînmes

que l'Amtsgruppe D détacherait trois représentants, un par département;

Pohl me proposa aussi un administrateur du siège de la DWB, les

Entreprises économiques allemandes, pour nous conseiller sur les aspects

économiques et les contraintes des firmes utilisant la main-d'œuvre détenue;

enfin, il me détacha son inspecteur pour la Nutrition, le professeur

Weinrowski, un homme aux cheveux déjà blancs et aux yeux humides, avec

un menton profondément creusé par une fossette, dans laquelle nichaient

des poils rêches ayant échappé au rasoir. Weinrowski, depuis près d'un an

déjà, s'efforçait d'améliorer l'alimentation des Häftlinge, sans aucun succès;

mais il avait une bonne expérience des obstacles et Pohl souhaitait qu'il

participe à nos travaux. Après un échange de correspondance avec les

départements concernés, je convoquai une première réunion pour faire le

point sur la situation. À ma demande, le professeur Weinrowski nous avait

préparé avec son assistant, le Hauptsturmführer Dr. Isenbeck, un petit

mémoire qui fut distribué aux participants, et dont il nous fit une

présentation orale. C'était une très belle journée de septembre, la fin de l'été indien; le soleil brillait sur les arbres du Tiergarten et venait déposer de

grands pans de lumière dans notre salle de conférence, illuminant comme

un halo la chevelure du professeur. La situation nutritionnelle des Häftlinge,

nous expliqua Weinrowski de sa voix hachée et didactique, était assez

confuse. Les directives centrales fixaient des normes et des budgets, mais

les camps s'approvisionnaient, bien entendu, localement, ce qui donnait lieu

à des variations parfois considérables. Comme ration-type, il proposa

l'exemple du KL Auschwitz, où un Häftling affecté à un travail lourd devait

recevoir, par jour, 350 grammes de pain, un demi-litre d'ersatz, et un litre de

soupe aux patates ou aux navets, avec en supplément, quatre fois par

semaine, 20 grammes de viande dans la soupe. Les détenus affectés au

travail léger ou à l'infirmerie recevaient évidemment moins; il y avait

encore toutes sortes de rations spéciales, comme celles des enfants du camp

familial ou des détenus sélectionnés pour les expériences médicales. Si l'on

pouvait résumer la situation, en gros, un détenu affecté au travail lourd

recevait officiellement environ 2 150 kilocalories par jour et, au travail

léger, 1700. Or, sans même savoir si ces normes étaient appliquées, elles se

révélaient déjà insuffisantes: un homme au repos a besoin, selon sa taille et

son poids, et compte tenu de l'environnement, d'un minimum de 2100 kilo-

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