Les bienveillantes

Jonathan Littell · Chapitre 4 sur 8 · partie 3/7

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Les bienveillantes

Menuet (en Rondeaux)

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.

 

Höfle, le suppléant de l'Einsatz Reinhard, était aussi un Autrichien, mais nettement plus posé que son patron. Il m'accueillit avec un air maussade, fatigué: «Pas trop secoué? Ne vous en faites pas, il est comme ça avec tout le monde». Il se mordilla la lèvre et poussa une feuille de papier vers moi: «Je dois vous demander de signer ceci». Je parcourus le texte: c'était une déclaration de secret en plusieurs points. «Pourtant, dis-je, il me semble que je suis déjà astreint au secret par ma position même». – «Je le sais bien. Mais c'est une règle imposée par le Gruppenführer. Tout le monde doit signer». Je haussai les épaules: «Si ça lui fait plaisir». Je signai. Höfle rangea la feuille dans une pochette et croisa les mains sur son bureau. «Par où voulez-vous commencer?» – «Je ne sais pas. Expliquez-moi votre système». – «C'est en fait assez simple. Nous disposons de trois structures, deux sur le Bug et une à la frontière de la Galicie, à Belzec, que nous sommes en train de fermer car la Galicie, à part les camps de travail, est en gros judenrein. Treblinka, qui desservait principalement Varsovie, va être fermé aussi. Mais le Reichsführer vient de donner l'ordre de transformer Sobibor en KL, ce qui sera fait vers la fin de l'année». – «Et tous les Juifs passent par ces trois centres?» – «Non. Pour des raisons d'ordre logistique, il n'était pas possible ou pratique d'évacuer toutes les petites villes de la région. Pour ça, le Gruppenführer a reçu quelques bataillons Orpo qui ont traité ces Juifs-là sur place, petit à petit. C'est moi qui dirige l'Einsatz au jour le jour, avec mon inspecteur pour les camps, le Sturmbannführer Wirth, qui est là depuis le début. Nous avons aussi un camp d'entraînement pour Hiwi, des Ukrainiens et des Lettons surtout, à Travniki». – «Et à part eux, tout votre personnel est S S?» – «Justement, non. Sur environ quatre cent cinquante hommes, sans compter les Hiwi, nous en avons presque cent qui nous ont été détachés par la chancellerie du Führer. Presque tous nos chefs de camp en sont. Tactiquement, ils sont sous le contrôle de l'Einsatz, mais administrativement, ils dépendent de la chancellerie. C'est eux qui supervisent tout ce qui concerne salaires, congés, promotions et ainsi de suite. Il paraît que c'est un accord spécial entre le Reichsführer et le Reichsleiter Bouhler. Certains de ces hommes ne sont même pas membres de l'Allgemeine-SS ou du Parti. Mais ce sont tous des vétérans des centres d'euthanasie du Reich; lorsqu'on a fermé la plupart de ces centres, une partie du personnel, avec Wirth à leur tête, a été versée ici pour faire profiter l'Einsatz de leur expérience». – «Je vois. Et Osti?» – «Osti est une création récente, le résultat d'un partenariat entre le Gruppenführer et le WVHA. Dès le début de l'Einsatz, nous avons dû établir des centres pour traiter les biens confisqués; petit à petit, ils ont essaimé en ateliers de diverses sortes, pour l'effort de guerre. Ostindustrie est une corporation à responsabilité limitée créée en novembre dernier pour regrouper et rationaliser tous ces ateliers. Le conseil d'administration en a confié la direction à un administrateur du WVHA, le Dr. Horn, ainsi qu'au Gruppenführer. Hörn est un bureaucrate assez tatillon, mais j'imagine qu'il est compétent». – «Et le KL?» Höfle secoua la main: «Le KL n'a rien à voir avec nous. C'est un camp ordinaire du WVHA; bien entendu, le Gruppenführer en a la responsabilité en tant que S S- und Polizeiführer, mais c'est complètement séparé de l'Einsatz. Ils gèrent aussi des entreprises, notamment un atelier du DAW, mais ça, c'est la responsabilité de l'économiste S S attaché au SSPF. Bien entendu, nous coopérons de près; une partie de nos Juifs leur ont été livrés, soit pour travailler, soit pour Sonderbe-Handlung; et depuis peu, comme on est débordés, ils ont mis en place leurs propres installations pour le "traitement spécial". Vous avez aussi toutes les entreprises d'armement de la Wehrmacht, qui utilisent aussi des Juifs que nous leur avons fournis; mais ça, c'est la responsabilité de l'Inspection des armements du GG, dirigée par le Generalleutnant Schindler, à Cracovie. Enfin, vous avez le réseau économique civil, sous le contrôle du nouveau Gouverneur du district, le Gruppenführer Wendler. Vous pourrez peut-être le voir, mais prenez garde, il ne s'entend pas du tout avec le Gruppenführer Globocnik». – «L'économie locale ne m'intéresse pas; ce qui me concerne, ce sont les circuits d'affectation des détenus pour l'économie dans son ensemble». – «Je crois comprendre. Allez voir Horn, alors. Il a un peu la tête dans les nuages, mais vous en tirerez sans doute quelque chose».

 

Ce Horn, je le trouvai nerveux, agité, débordant de zèle, mais aussi de frustrations. C'était un comptable, formé à l'université polytechnique de Stuttgart; avec la guerre, il avait été appelé par la Waffen-SS, mais au lieu de l'envoyer au front, on l'avait affecté au WVHA. Pohl l'avait choisi pour venir monter Osti, une filiale des Entreprises économiques allemandes, le holding créé par le WVHA pour regrouper les compagnies S S. Il était très motivé, mais face à un homme comme Globocnik, il ne faisait pas le poids et il le savait. «Quand je suis arrivé, c'était le chaos… inimaginable, m'expliquait-il. Il y avait de tout: une fabrique de paniers et des ateliers de menuiserie à Radom, une usine à brosses, ici à Lublin, une fabrique de verre. Déjà, au départ, le Gruppenführer a insisté pour garder un camp de travail pour lui, pour s'auto-approvisionner comme il dit. Très bien, de toute façon il y avait de quoi faire. Tout cela était géré n'importe comment. Les comptes n'étaient pas à jour. Et la production avoisinait zéro. Ce qui est tout à fait compréhensible vu l'état de la main-d'œuvre. Alors je me suis mis au travail: mais ici, ils ont tout fait pour me compliquer l'existence. Je forme des spécialistes; on me les enlève et ils disparaissent Dieu sait où. Je demande une meilleure alimentation pour les travailleurs; on me répond qu'on n'a pas de nourriture supplémentaire pour les Juifs. Je demande qu'au moins on cesse de les battre à tout bout de champ; on me fait comprendre que je ne dois pas me mêler de ce qui ne me regarde pas. Comment voulez-vous travailler correctement dans des conditions pareilles?» Je comprenais que Höfle n'appréciât pas trop Horn: avec les plaintes, on arrivait rarement à grand-chose. Pourtant, Horn avait une bonne analyse des dilemmes: «Le problème aussi, c'est que le WVHA ne me soutient pas. J'envoie rapport sur rapport à l'Obergruppenführer Pohl. Je n'arrête pas de lui demander: Quel est le facteur qui doit primer? Le facteur politico-policier? Dans ce cas, oui, la concentration des Juifs est l'objectif principal, et les facteurs économiques passent au second plan. Ou le facteur économique? Si c'est cela, il faut rationaliser la production, organiser les camps de manière flexible de façon à pouvoir traiter un éventail de commandes au fur et à mesure qu'elles sont placées, et surtout assurer un minimum vital de subsistance aux travailleurs. Et l'Obergruppenführer Pohl me répond: Les deux. C'est à s'arracher les cheveux». – «Et vous pensez que si on vous en donnait les moyens, vous pourriez créer des entreprises modernes et profitables avec du travail forcé juif?» – «Bien sûr. Les Juifs, cela va sans dire, sont des gens inférieurs, et leurs méthodes de travail sont complètement archaïques. J'ai étudié l'organisation du travail dans le ghetto de Litzmannstadt, c'est une catastrophe. Toute la supervision, de la réception des matières premières jusqu'à la livraison du produit fini, est assurée par des Juifs. Bien entendu il n'y a aucun contrôle de qualité. Mais avec des superviseurs aryens, bien formés, et une division et une organisation du travail rationnelle et moderne, on peut arriver à de très bonnes choses. Il faut qu'une décision soit prise en ce sens. Ici, je ne rencontre que des obstacles, et je sens bien que je n'ai aucun soutien».

 

Visiblement, il en cherchait. Il me fit visiter plusieurs de ses entreprises, me montrant avec franchise l'état de sous-alimentation et de mauvaise hygiène des détenus placés sous sa responsabilité, mais aussi les améliorations qu'il avait pu introduire, la hausse de qualité des articles, qui servaient principalement à fournir la Wehrmacht, l'accroissement quantitatif aussi. Je dus reconnaître que sa présentation était tout à fait convaincante: il semblait bien y avoir là un moyen d'accorder les exigences de la guerre avec une productivité accrue. Horn, bien entendu, n'était pas informé de l'Einsatz, du moins pas de son ampleur, et je me gardai bien de lui en parler; ainsi, il était difficile de lui expliquer les causes de l'obstruction de Globocnik; celui-ci devait avoir du mal à concilier les demandes de Horn avec ce qu'il considérait comme sa mission principale. Pourtant, sur le fond, Horn avait raison: en sélectionnant les Juifs les plus forts ou les plus spécialisés, en les concentrant et en les surveillant de manière adéquate, on pouvait certainement fournir une contribution non négligeable à l'économie de guerre.

 

Je visitai le KL. Il s'étalait le long d'une colline ondulée, juste en dehors de la ville, à l'ouest de la route de Zamosc. C'était un établissement immense, avec alignées jusqu'au fond de longues sections de baraques en bois, dans des enclos de barbelés, entourées de miradors. La Kommandantur se trouvait hors du camp, près de la route, au pied de la colline. J'y fus reçu par Florstedt, le Kommandant, un Sturmbannführer au visage anormalement étroit et allongé, qui éplucha mes ordres de mission avec une méfiance évidente: «Il n'est pas précisé ici que vous avez accès au camp». – «Mes ordres me donnent accès à toutes les structures contrôlées par le WVHA. Si vous ne me croyez pas, contactez le Gruppenführer, il vous le confirmera». Il continua à feuilleter les papiers. «Qu'est-ce que vous voulez voir?» – «Tout», fis-je avec un sourire aimable. Finalement, il me confia à un Untersturmführer. C'était la première fois que je visitais un camp de concentration et je me fis tout montrer. Parmi les détenus ou Häftlinge se trouvaient toutes sortes de nationalités: des Russes, des Polonais, bien sûr, ainsi que des Juifs, mais aussi des politiques et des criminels allemands, des Français, des Hollandais, que sais-je encore. Les baraques, de longues étables de campagne de la Wehrmacht, modifiées par des architectes S S, étaient noires, puantes, bondées; les détenus, pour la plupart en guenilles, s'y entassaient à trois ou quatre par châlit, sur plusieurs niveaux. Je discutai des problèmes sanitaires et hygiéniques avec le médecin-chef: ce fut lui, toujours avec l'Untersturmführer à la traîne, qui me montra la baraque Bain et Désinfection, où l'on procédait d'un côté à la douche des nouveaux arrivants, et de l'autre au gazage des inaptes au travail. «Jusqu'au printemps, précisa l'Untersturmführer, ce n'était que du dépoussiérage. Mais depuis que l'Einsatz nous a transféré une partie de sa charge nous sommes débordés». Le camp ne savait plus quoi faire des cadavres et avait commandé un crématorium, équipé de cinq fours monomufles conçus par Kori, une firme spécialisée de Berlin. «Ils se disputent le marché avec Topf und Söhne, d'Erfurt, ajouta-t-il. À Auschwitz, ils ne travaillent qu'avec Topf, mais nous avons jugé les conditions de Kori plus compétitives». Le gazage, curieusement, ne s'effectuait pas au monoxyde de carbone comme dans les fourgons que nous utilisions en Russie ou, d'après ce que j'avais lu, dans les installations fixes de l'Einsatz Reinhard; ici, on se servait d'acide hydrocyanique, sous forme de pastilles qui relâchaient le gaz au contact de l'air. «C'est beaucoup plus efficace que le monoxyde de carbone, me certifia le médecin-chef. C'est rapide, les patients souffrent moins, il n'y a jamais de ratés». – «D'où vient le produit?» – «C'est en fait un désinfectant industriel, qu'on utilise pour les fumigations, contre les poux et autres vermines. Il paraît que c'est Auschwitz qui a eu l'idée de le tester pour le traitement spécial. Ça marche très bien».

 

J'inspectai aussi la cuisine et les entrepôts d'approvisionnement; malgré les assurances des S S-Führer et même des fonctionnaires détenus qui distribuaient la soupe, les rations me paraissaient insuffisantes, impression qui me fut d'ailleurs confirmée à mots couverts par le médecin-chef. Je revins plusieurs jours de suite pour étudier les dossiers de l'Arbeitseinsatz; chaque Häftling avait sa fiche individuelle, classée à ce qu'on nommait l'Arbeitstatistik, et était affecté, s'il n'était pas malade, à un Kommando de travail, certains à l'intérieur du camp, pour la maintenance, d'autres à l'extérieur; les Kommandos les plus importants vivaient sur leur lieu de travail, comme celui de la DAW, les Entreprises d'armement allemandes, à Lipowa. Sur le papier, le système paraissait solide; mais les diminutions d'effectifs restaient considérables; et les critiques de Horn m'aidaient à voir que la plupart des détenus employés, mal nourris, sales, régulièrement battus, étaient incapables d'un travail consistant et productif. Je passai plusieurs semaines à Lublin et visitai aussi la région. Je me rendis à Himmlerstadt, l'ancienne Zamosc, joyau excentrique de la Renaissance bâtie ex nihilo, à la fin du XVIe siècle, par un chancelier polonais un peu mégalomane. La ville avait fleuri grâce à sa position avantageuse sur les routes commerciales entre Lublin et Lemberg et aussi Cracovie et Kiev. C'était maintenant le cœur du projet le plus ambitieux du RKF, l'organisme SS chargé, depuis 1939, d'assurer le rapatriement des Volksdeutschen de l'URSS et du Banat, puis d'œuvrer à la germanisation de l'Est: la création d'un glacis germanique sur les marches des régions slaves, devant la Galicie orientale et la Volhynie. J'en discutai les détails avec le délégué de Globocnik, un bureaucrate du RKF qui avait son officine à la mairie, une haute tour baroque sur le bord de la place carrée, avec une entrée à l'étage, desservie par un double escalier majestueux, en croissant de lune. De novembre à mars, m'expliqua-t-il, plus de cent mille personnes avaient été expulsées – les Polonais valides dirigés vers des usines allemandes par le truchement de l'Aktion Sauckel, les autres vers Auschwitz, et tous les Juifs sur Belzec. Le RKF visait à les remplacer par des Volksdeutschen; or malgré toutes les incitations et les richesses naturelles de la région, ils peinaient à attirer suffisamment de colons. Lorsque je lui demandai si nos revers à l'Est ne les décourageaient pas – cette conversation avait lieu début juillet, la grande bataille de Koursk venait de se déclencher – cet administrateur consciencieux me regarda avec étonnement et m'assura que même les Volksdeutschen n'étaient pas des défaitistes, et que, de toute façon, notre brillante offensive allait rapidement rétablir la situation et mettre Staline à genoux. Cet homme si optimiste se laissait toutefois aller à parler de l'économie locale avec découragement: en dépit des subsides, la région se trouvait encore loin de l'autosuffisance, et dépendait entièrement des perfusions financières et alimentaires du RKF; la plupart des colons, même ceux qui avaient repris des fermes entières clef en main, ne parvenaient pas à nourrir leurs familles; et quant à ceux qui ambitionnaient de monter des entreprises, ils mettraient des années à surnager. Après cette visite, je me fis conduire par Piontek au sud de Himmlerstadt: c'était en effet une belle région, faite de douces collines avec des prairies et des bosquets, semées d'arbres fruitiers, et d'un aspect déjà galicien plutôt que polonais, étalant des champs riches sous un ciel d'un bleu léger, monotone, à peine soulagé par des petites boules de nuages blancs. Par curiosité, je poussai jusqu'à Belzec, une des dernières villes avant la limite du district Je m'arrêtai près de la gare, où régnait une certaine animation: des voitures et des chariots circulaient sur la rue principale, des officiers de diverses armes ainsi que des colons en costume élimé attendaient un train, des fermières d'aspect plus roumain qu'allemand, au bord de la route, vendaient des pommes sur des caisses retournées. Au-delà de la voie se dressaient des entrepôts en brique, une sorte de petite fabrique; et juste derrière, quelques centaines de mètres plus loin, une épaisse fumée noire s'élevait d'un bois de bouleaux. Je montrai mes papiers à un sous-officier S S qui se tenait là et lui demandai où se trouvait le camp: il me désigna le bois. Je remontai en voiture et fis environ trois cents mètres sur la grand-route qui longeait la voie ferrée en direction de Rawa Ruska et de Lemberg; le camp se dressait de l'autre côté des rails, entouré d'une futaie de sapins et de bouleaux. On avait placé des branches d'arbres dans la clôture barbelée, pour masquer l'intérieur; mais une partie était déjà enlevée, et l'on apercevait par ces trouées des équipes de détenus, affairés comme des fourmis, qui démantelaient des baraques et par endroits la clôture elle-même; la fumée provenait d'une zone cachée, un peu en hauteur au fond du camp; malgré l'absence de vent, une odeur douceâtre et nauséabonde empestait l'air, qui se répandait même dans la voiture. Après tout ce que l'on m'avait dit et montré, j'avais cru les camps de l'Einsatz installés dans des endroits inhabités et difficilement accessibles; or celui-ci se trouvait à proximité d'une petite ville grouillant de colons allemands avec leurs familles; la voie ferrée principale reliant la Galic ie au reste du GG, et sur laquelle circulaient quotidiennement civils et militaires, passait juste sous les barbelés, à travers l'odeur affreuse et la fumée: et tous ces gens, commerçant, voyageant, essaimant dans une direction ou dans l'autre, bavardaient, commentaient, écrivaient des lettres, répandaient des rumeurs ou des blagues. Mais de toute manière, malgré les interdictions, les promesses de secret et les menaces de Globocnik, les hommes de l'Einsatz restaient bavards. Il suffisait de porter un uniforme S S et de fréquenter le bar de la Deutsche Haus, payant à l'occasion un coup à boire, pour être vite informé de tout. Le découragement perceptible causé par les nouvelles militaires, clairement déchiffrables à travers l'optimisme rayonnant des communiqués, contribuait à délier les langues. Lorsqu'on claironnait qu'en Sicile nos courageux alliés italiens, appuyés par nos forces, tiennent bon, tout le monde comprenait que l'ennemi n'avait pu être rejeté à la mer, et avait enfin ouvert un second front en Europe; quant à Koursk, l'inquiétude croissait au fil des jours, car la Wehrmacht, passé les premiers triomphes, restait obstinément, inhabituellement muette: et lorsque enfin on commença à mentionner la conduite planifiée de tactiques élastiques autour d'Orel, même les plus bornés devaient avoir compris depuis un certain temps. Nombreux étaient ceux qui ruminaient ces développements; et parmi les braillards qui se déchaînaient chaque soir, il n'était jamais difficile de trouver un homme buvant seul et en silence, et d'engager la conversation. C'est ainsi qu'un jour je me pris à discuter avec un homme en uniforme d'Untersturmführer, accoudé au bar devant une chope de bière. Doll, c'est ainsi qu'il se nommait, semblait flatté qu'un officier supérieur le traite aussi familièrement; pourtant, il avait bien dix ans de plus que moi. Il désigna mon «ordre de la viande congelée» et me demanda où j'avais passé cet hiver-là; lorsque je répondis Kharkov, il se détendit complètement. «Moi aussi, j'étais là, entre Kharkov et Koursk. Opérations spéciales». – «Vous n'étiez pas avec l'Einsatzgruppe, pourtant?» – «Non, il s'agissait d'autre chose. En fait, je ne suis pas à la S S». C'était un de ces fameux fonctionnaires de la chancellerie du Führer. «Entre nous, on dit T-4. C'est comme ça que ça s'appelle». – «Et qu'est-ce que vous faisiez du côté de Kharkov?» – «Vous savez, j'étais à Sonnenstein, un des centres pour les malades, là»… Je fis un signe de tête pour indiquer que je savais de quoi il parlait et il continua. «À l'été 41, on a fermé. Et une partie d'entre nous, on était considérés comme des spécialistes, ils ont voulu nous garder, et ils nous ont envoyés en Russie. On était toute une délégation, c'était l'Oberdienstleiter Brack lui-même qui commandait, il y avait les médecins de l'hôpital, tout, et voilà, on menait des actions spéciales. Avec des camions à gaz. On avait chacun une notice spéciale dans notre livre de paie, un papier rouge signé par l'OKW, qui interdisait qu'on soit envoyés trop près du front: ils avaient peur qu'on tombe aux mains des Russes». -»Je ne comprends pas très bien. Les mesures spéciales, dans cette région, toutes les mesures de SP, c'était la responsabilité de mon Kommando. Vous dites que vous aviez des camions à gaz, mais comment pouviez-vous être chargés des mêmes tâches que nous sans qu'on le sache?» Son visage prit un aspect hargneux, presque cynique: «On n'était pas chargés des mêmes tâches. Les Juifs ou les bolcheviques, là-bas, on n'y touchait pas». – «Alors?» Il hésita et but encore, à longs traits, puis essuya, du dos des doigts, la mousse de sa lèvre. «Nous, on s'occupait des blessés». – «Des blessés russes?» – «Vous ne comprenez pas. De nos blessés. Ceux qui étaient trop amochés pour avoir une vie utile, on nous les envoyait». Je compris et il sourit quand il le vit: il avait produit son effet. Je me tournai vers le bar et commandai une autre tournée. «Vous parlez de blessés allemands», fis-je enfin doucement. – «Comme je vous le dis. Une vraie saloperie. Des types comme vous et moi, qui avaient tout donné pour la Heimat, et crac! Voilà comment on les remerciait. Je peux vous le dire, j'étais content quand on m'a envoyé ici. C'est pas très gai non plus, mais au moins c'est pas ça». Nos verres arrivaient. Il me parla de sa jeunesse: il avait fait une école technique, il voulait être fermier, mais avec la crise il était entré dans la polic e: «Mes enfants avaient faim, c'était le seul moyen d'être sûr de pouvoir mettre une assiette sur la table tous les jours». Fin 1939, il avait été affecté à Sonnenstein pour l'Einsatz Euthanasie. Il ne savait pas comment on l'avait choisi. «D'un côté, c'était pas très agréable. Mais de l'autre, ça m'évitait le front, puis la paie était correcte, ma femme était contente. Alors j'ai rien dit». – «Et Sobibor?» C'était là, il me l'avait déjà dit, qu'il travaillait actuellement. Il haussa les épaules: «Sobibor? C'est comme tout, on s'y habitue». Il eut un geste étrange, qui m'impressionna fortement: du bout de sa botte, il frotta le plancher, comme s'il écrasait quelque chose. «Des petits hommes et des petites femmes, c'est tout pareil. C'est comme marcher sur un cafard». On a beaucoup parlé, après la guerre, pour essayer d'expliquer ce qui s'était passé, de l'inhumain. Mais l'inhumain, excusez-moi, cela n'existe pas. Il n'y a que de l'humain et encore de l'humain: et ce Döll en est un bon exemple. Qu'est-ce que c'est d'autre, Döll, qu'un bon père de famille qui voulait nourrir ses enfants, et qui obéissait à son gouvernement, même si en son for intérieur il n'était pas tout à fait d'accord? S'il était né en France ou en Amérique, on l'aurait appelé un pilier de sa communauté et un patriote; mais il est né en Allemagne, c'est donc un criminel. La nécessité, les Grecs le savaient déjà, est une déesse non seulement aveugle, mais cruelle. Ce n'était pas que les criminels manquaient, à cette époque. Tout Lublin, j'ai essayé de le montrer, baignait dans une atmosphère louche de corruption et d'excès; l'Einsatz, mais aussi la colonisation, l'exploitation de cette région isolée, faisaient perdre la tête à plus d'un. J'ai réfléchi, depuis les remarques à ce sujet de mon ami Voss, à la différence entre le colonialisme allemand, tel qu'il a été pratiqué à l'Est durant ces années, et le colonialisme des Britanniques et des Français, ostensiblement plus civilisé. Il y a, comme l'avait souligné Voss, des faits objectifs: après la perte de ses colonies, en 1919, l'Allemagne a dû rappeler ses cadres et fermer ses bureaux d'administration coloniale; les écoles de formation sont restées ouvertes, par principe, mais n'attiraient personne, par manque de débouchés; vingt ans plus tard, tout un savoir-faire était perdu. Cela étant, le national-socialisme avait donné l'impulsion à toute une génération, bourrée de nouvelles idées et avide de nouvelles expériences, qui, en matière de colonisation, valaient peut-être les anciennes. Quant aux excès – les débordements aberrants comme ceux qu'on pouvait voir à la Deutsche Haus, ou, plus systématiquement, l'impossibilité dans laquelle nos administrations semblaient se trouver de traiter les peuples colonisés, dont certains auraient été prêts à nous servir de bon cœur si l'on avait su leur donner quelques gages, autrement qu'avec violence et mépris – il ne faut pas oublier non plus que notre colonialisme, même africain, était un phénomène jeune, et que les autres, à leurs débuts, n'ont guère fait mieux: que l'on songe aux copieuses exterminations belges au Congo, à leur politique de mutilation systématique, ou bien à la politique américaine, précurseur et modèle de la nôtre, de la création d'espace vital par le meurtre et les déplacements forcés-l'Amérique, on tend à l'oublier, n'était rien moins qu'un «espace vierge», mais les Américains ont réussi là où nous avons échoué, ce qui fait toute la différence. Même les Anglais, si souvent cités en exemple, et qu'admirait tant Voss, ont eu besoin du traumatisme de 1858 pour se mettre à développer des outils de contrôle un peu sophistiqués; et si, petit à petit, ils ont appris à jouer en virtuoses de l'alternance de la carotte et du bâton, il ne faut pas oublier que le bâton, justement, était loin d'être négligé, comme on a pu le voir avec le massacre d'Amritsar, le bombardement de Kaboul, et d'autres cas encore, nombreux et oubliés.

 

Me voilà loin de mes premières réflexions. Ce que je souhaitais dire, c'est que si l'homme n'est certainement pas, comme l'ont voulu certains poètes et philosophes, naturellement bon, il n'en est pas plus naturellement mauvais: le bien et le mal sont des catégories qui peuvent servir à qualifier l'effet des actions d'un homme sur un autre; mais elles sont à mon avis foncièrement inadaptées, voire inutilisables, pour juger ce qui se passe dans le cœur de cet homme. Döll tuait ou faisait tuer des gens, c'est donc le Mal; mais en soi, c'était un homme bon envers ses proches, indifférent envers les autres, et qui plus est respectueux des lois. Que demande-t-on de plus au quidam de nos villes, civilisées et démocratiques? Et combien de philanthropes, de par le monde, rendus célèbres par leur générosité extravagante, sont-ils au contraire des monstres d'égoïsme et de sécheresse, avides de gloire publique, bouffis de vanité, tyranniques envers leurs proches? Tout homme désire satisfaire ses besoins et reste indifférent à ceux des autres. Et pour que les hommes puissent vivre ensemble, pour éviter l'état hobbesien du «Tous contre tous» et, au contraire, grâce à l'entraide et la production accrue qui en dérive, satisfaire une plus grande somme de leurs désirs, il faut des instances régulatrices, qui tracent des limites à ces désirs, et arbitrent les conflits: ce mécanisme, c'est la Loi. Mais il faut encore que les hommes, égoïstes et veules, acceptent la contrainte de la Loi, et celle-ci ainsi doit se référer à une instance extérieure à l'homme, doit être fondée sur une puissance que l'homme ressente comme supérieure à lui-même. Comme je l'avais suggéré à Eichmann, lors de notre dîner, cette référence suprême et imaginaire a longtemps été l'idée de Dieu; de ce Dieu invisible et tout-puissant, elle a glissé vers la personne physique du roi, souverain de droit divin; et quand ce roi a perdu la tête, la souveraineté est passée au Peuple ou à la Nation, et s'est fondée sur un «contrat» fictif, sans fondement historique ou biologique, et donc aussi abstrait que l'idée de Dieu. Le national-socialisme allemand a voulu l'ancrer dans le; Volk, une réalité historique: le Volk est souverain, et le Führer exprime ou représente ou incarne cette souveraineté. De cette souveraineté dérive la Loi, et pour la plupart des hommes, de tous les pays, la morale n'est pas autre chose que la Loi: dans ce sens, la loi morale kantienne, dont se préoccupait tant Eichmann, dérivée de la raison et identique pour tous les hommes, est une fiction comme toutes les lois (mais peut-être une fiction utile). La Loi biblique dit: Tu ne tueras point, et ne prévoit aucune exception; mais tout juif ou chrétien accepte qu'en temps de guerre cette loi-là est suspendue, qu'il est juste de tuer l'ennemi de son peuple, qu'il n'y a là aucun péché; la guerre finie, les armes raccrochées, l'ancienne loi reprend son cours paisible, comme si l'interruption n'avait jamais eu lieu. Ainsi, pour un Allemand, être un bon Allemand signifie obéir aux lois et donc au Führer: de moralité, il ne peut y en avoir d'autre, car rien ne saurait la fonder (et ce n'est pas un hasard si les rares opposants au pouvoir furent en majorité des croyants: ils conservaient une autre référence morale, ils pouvaient arbitrer le Bien et le Mal selon un autre réfèrent que le Führer, et Dieu leur servait de point d'appui pour trahir leur chef et leur pays: sans Dieu, cela leur aurait été impossible, car où puiser la justification? Quel homme seul, de sa propre volonté, peut trancher et dire, Ceci est bien, cela est mal "? Quelle démesure ce serait, et quel chaos aussi, si chacun s'avisait d'en faire de même: que chaque homme vive selon sa Loi privée, aussi kantienne soit-elle, et nous voici de nouveau chez Hobbes). Si donc on souhaite juger les actions allemandes durant cette guerre comme criminelles, c'est à toute l'Allemagne qu'il faut demander des comptes, et pas seulement aux Döll. Si Döll s'est retrouvé à Sobibor et son voisin non, c'est un hasard, et Döll n'est pas plus responsable de Sobibor que son voisin plus chanceux; en même temps, son voisin est aussi responsable que lui de Sobibor, car tous deux servent avec intégrité et dévotion le même pays, ce pays qui a créé Sobibor. Un soldat, lorsqu'il est envoyé au front, ne proteste pas; non seulement il risque sa vie, mais on l'oblige à tuer, même s'il ne veut pas tuer; sa volonté abdique; s'il reste à son poste, c'est un homme vertueux, s'il fuit, c'est un déserteur, un traître. L'homme envoyé dans un camp de concentration, comme celui affecté à un Einsatzkommando ou à un bataillon de la police, la plupart du temps ne raisonne pas autrement: il sait, lui, que sa volonté n'y est pour rien, et que le hasard seul fait de lui un assassin plutôt qu'un héros, ou un mort. Ou bien alors il faudrait considérer ces choses d'un point de vue moral non plus judéo-chrétien (ou séculaire et démocratique, ce qui revient strictement au même), mais grec les Grecs, eux, faisaient une place au hasard dans les affaires des hommes (un hasard, il faut le dire, souvent déguisé en intervention des dieux"), mais ils ne considéraient en aucune façon que ce hasard diminuait leur responsabilité. Le crime se réfère à l'acte, non pas à la volonté. Œdipe, lorsqu'il tue son père, ne sait pas qu'il commet un parricide; tuer sur la route un étranger qui vous a insulté, pour la conscience et la loi grecques, est une action légitime, il n'y a là aucune faute; mais cet homme, c'était Laërte, et l'ignorance ne change rien au crime: et cela, Œdipe le reconnaît, et lorsqu'enfin il apprend la vérité, il choisit lui-même sa punition, et se l'inflige. Le lien entre volonté et crime est une notion chrétienne, qui persiste dans le droit moderne; la loi pénale, par exemple, considère l'homicide involontaire ou négligent comme un crime, mais moindre que l'homicide prémédité; il en va de même pour les concepts juridiques qui atténuent la responsabilité en cas de folie; et le XIXe siècle a achevé d'arrimer la notion de crime à celle de l'anormal. Pour les Grecs, peu importe si Héraclès abat ses enfants dans un accès de folie, ou si Œdipe tue son père par accident: cela ne change rien, c'est un crime, ils sont coupables; on peut les plaindre, mais on ne peut les absoudre – et cela même si souvent leur punition revient aux dieux, et non pas aux hommes. Dans cette optique, le principe des procès de l'après-guerre, qui jugeaient les hommes pour leurs actions concrètes, sans prendre en compte le hasard, était juste; mais on s'y est pris maladroitement; jugés par des étrangers, dont ils niaient les valeurs (tout en leur reconnaissant les droits du vainqueur), les Allemands pouvaient se sentir déchargés de ce fardeau, et donc innocents: comme celui qui n'était pas jugé considérait celui qui l'était comme une victime de la malchance, il l'absolvait, et du même coup s'absolvait lui-même; et celui qui croupissait dans une geôle anglaise, ou un goulag russe, faisait de même. Mais pouvait-il en être autrement? Comment, pour un homme ordinaire, une chose peut-elle être juste un jour, et un crime le lendemain? Les hommes ont besoin d'être guidés, ce n'est pas leur faute. Ce sont des questions complexes et il n'y a pas de réponses simples. La Loi, qui sait où elle se trouve? Chacun doit la chercher, mais cela est difficile, et il est normal de se plier au consensus commun. Tout le monde ne peut pas être un législateur. C'est sans doute ma rencontre avec un juge qui m'a fait réfléchir à tout cela.

 

Pour qui ne goûtait pas les beuveries de la Deutsche Haus, les distractions, à Lublin, étaient rares. À mes heures perdues, j'avais visité la vieille ville et le château; le soir, je me faisais servir mon repas dans ma chambre et je lisais. J'avais laissé le Festgabe de Best et le volume sur le meurtre rituel à Berlin, sur mon étagère; mais j'avais emporté le recueil de Maurice Blanchot acheté à Paris, que j'avais repris au début, et après des journées de discussions ardues, je prenais un grand plaisir à me plonger dans ce monde autre, tout de lumière et de pensée. De menus incidents continuaient à éroder ma tranquillité; dans cette Deutsche Haus, il ne semblait pas pouvoir en être autrement. Un soir, un peu agité, trop distrait pour lire, j'étais descendu au bar boire un schnaps et bavarder (je connaissais maintenant la plupart des habitués). En remontant, il faisait sombre, je me trompai de chambre; la porte était ouverte et j'entrai: sur le lit, deux hommes copulaient simultanément avec une fille, l'un couché sur le dos, l'autre à genoux, la fille, agenouillée aussi, entre les deux. Je mis un instant à comprendre ce que je voyais et lorsqu'enfin, comme dans un rêve, les choses se remirent en place, je marmonnai une excuse et voulus sortir. Mais l'homme à genoux, nu à l'exception d'une paire de bottes, se retira et se leva. Tenant sa verge dressée d'une main et la frottant doucement, il m'indiqua, comme pour m'inviter à prendre sa place, les fesses de la fille, où l'anus, auréolé de rose, béait comme une bouche marine entre les deux globes blancs. De l'autre homme je ne voyais que les jambes velues, les testicules et la verge disparaissant dans le vagin poilu. La fille gémissait mollement. Sans un mot, en souriant, je secouai la tête, et ressortis en fermant doucement la porte. Après cela, je fus encore moins enclin à quitter ma chambre. Mais lorsque Höfle m'invita à une réception en plein air que donnait Globocnik pour l'anniversaire du commandant de la garnison du district, j'acceptai sans hésitation. La fête avait lieu à la Julius Schreck Kaserne, le Q G de la S S: derrière la masse d'une vieille bâtisse s'étendait un assez beau parc, avec un gazon très vert, de grands arbres vers le bas et sur les côtés des parterres de fleurs; au fond, on apercevait quelques maisons, puis la campagne. Des tables en bois avaient été dressées sur des tréteaux, et les convives buvaient en groupes sur l'herbe; devant les arbres, au-dessus de fosses aménagées à cet effet, un cerf entier et deux cochons rôtissaient à la broche, surveillés par des hommes de la troupe. Le Spiess qui m'avait escorté depuis le portail me mena droit à Globocnik, qui se tenait avec son invité d'honneur, le Generalleutnant Moser, et quelques fonctionnaires civils. Il était à peine midi, Globocnik buvait déjà du cognac et fumait un gros cigare, son visage rouge suant par-dessus son col boutonné. Je claquai des talons devant le groupe, saluai, puis Globocnik me serra la main et me présenta aux autres; je félicitai le général pour son anniversaire. «Alors, Sturmbannführer, me lança Globocnik, vos enquêtes avancent? Qu'avez-vous trouvé?» – «C'est encore un peu tôt pour tirer des conclusions, Herr Gruppenführer. Et puis il s'agit de problèmes assez techniques. Il est certain qu'en termes d'exploitation de la main-d'œuvre, on pourrait procéder à des améliorations». – «On peut toujours tout améliorer! De toute façon, un vrai national-socialiste ne connaît que le mouvement et le progrès. Vous devriez parler au Generalleutnant, ici: il se plaignait justement qu'on ait retiré quelques Juifs de fabriques de la Wehrmacht. Expliquez-lui qu'il n'a qu'à les remplacer par des Polonais». Le général intervint: «Mon cher Gruppenführer, je ne me plaignais pas; je comprends ces mesures autant qu'un autre. Je disais simplement que les intérêts de la Wehrmacht devraient entrer en ligne de compte. Beaucoup de Polonais ont été envoyés travailler dans le Reich, et ceux qui restent, il faut du temps pour les former; en agissant unilatéralement, vous perturbez la production de guerre». Globocnik eut un gros rire gras: «Ce que vous voulez dire, mon cher Generalleutnant, c'est que les Polacks sont trop cons pour apprendre à travailler correctement, et que la Wehrmacht préfère les Juifs. C'est vrai, les Juifs sont plus malins que les Polonais. C'est pour ça qu'ils sont plus dangereux aussi». Il s'interrompit et se tourna vers moi: «Mais, Sturmbannführer, je ne voudrais pas vous retenir. Les boissons sont sur les tables, servez-vous, amusez-vous!» – «Merci, Herr Gruppenführer». Je saluai et me dirigeai vers une des tables, qui croulait sous les bouteilles de vin, de bière, de schnaps, de cognac Je me servis un verre de bière et regardai autour de moi. De nouveaux convives affluaient, mais je ne reconnaissais pas grand-monde. Il y avait des femmes, quelques employées du SSPF en uniforme, mais surtout des épouses d'officiers, en civil. Florstedt discutait avec ses collègues du camp; Höfle fumait seul sur un banc, les coudes sur la table, une bouteille de bière ouverte devant lui, l'air pensif, perdu dans le vide. Au printemps, je l'avais appris peu de temps auparavant, il avait perdu ses deux enfants, des jumeaux emportés par la diphtérie; à la Deutsche Haus, on racontait qu'à l'enterrement il s'était effondré en hurlant, voyant dans son infortune une punition divine, et que depuis, ce n'était plus le même homme (il devait d'ailleurs se suicider vingt ans plus tard, à la maison d'arrêt de Vienne, sans même attendre le verdict de la justice autrichienne, certainement plus clément que celui de Dieu, pourtant). Je décidai de le laisser tranquille et me joignis au petit groupe entourant le KdS de Lublin, Johannes Müller. Je connaissais de vue le KdO Kintrup; Müller me présenta son autre interlocuteur: «Voici le Sturmbannführer Dr. Morgen. Comme vous, il travaille directement sous les ordres du Reichsführer». – «Excellent. À quel titre?» – «Le Dr. Morgen est un juge S S, rattaché à la Kripo». Morgen continua l'explication: «Pour le moment, je dirige une commission spéciale mandatée par le Reichsführer pour enquêter sur les camps de concentration. Et vous?» Je lui expliquai ma mission en quelques mots. «Ah, vous êtes donc aussi concerné par les camps», commenta-t-il. Kintrup s'était éloigné. Müller me tapota l'épaule: «Meine Herren, si vous voulez causer boulot, je vous laisse. C'est dimanche». Je le saluai et me retournai vers Morgen. Il me détaillait avec ses yeux vifs et intelligents, légèrement voilés derrière des lunettes à monture fine. «En quoi précisément consiste votre commission?» lui demandai-je. – «C'est essentiellement une cour de la S S et de la police "à affectation spéciale". J'ai un pouvoir direct du Reichsführer pour enquêter sur la corruption dans les KL». – «C'est très intéressant. Il y a beaucoup de problèmes?» – «C'est peu dire. La corruption est massive». Il fit un signe de tête vers quelqu'un derrière moi et sourit légèrement: «Si le Sturmbannführer Florstedt vous voit avec moi, votre propre travail n'en sera pas facilité». – «Vous enquêtez sur Florstedt?» – «Entre autres». – «Et il le sait?» – «Bien entendu. C'est une enquête officielle, je l'ai déjà fait comparaître plusieurs fois». Il tenait à la main une coupe de vin blanc; il but un peu, je bus aussi, vidant mon verre. «Ce dont vous parlez m'intéresse énormément», repris-je. Je lui expliquai mes impressions quant aux écarts entre les normes alimentaires officielles et ce que les détenus recevaient effectivement. Il écoutait en hochant la tête: «Oui, très certainement, la nourriture est pillée aussi». – «Par qui?» – «Par tout le monde. Du plus bas au plus haut. Les cuisiniers, les kapos, les S S-Führer, les chefs d'entrepôts, et le haut de la hiérarchie aussi». – «Si c'est vrai, c'est un scandale». – «Absolument. Le Reichsführer en est personnellement très affecté. Un homme de la S S doit être un idéaliste: il ne peut pas faire son travail et en même temps forniquer avec des détenues et s'en mettre plein les poches. Pourtant, cela arrive». -»Et vos enquêtes aboutissent?» – «C'est très difficile. Ces gens se serrent tous les coudes, et la résistance est énorme». – «Pourtant, si vous avez le plein soutien du Reichsführer»… – «C'est tout récent. Cette cour spéciale a été constituée il y a à peine un mois. Mes enquêtes, elles, se poursuivent depuis deux ans et j'ai rencontré des obstacles considérables Nous avons commencé – à cette époque j'étais membre de la cour de la S S et de la police XII, à Kassel – avec le KL Buchenwald, près de Weimar. Plus précisément avec le Kommandant de ce camp, un certain Koch. Les poursuites ont été bloquées: l'Obergruppenführer Pohl a alors écrit une lettre de félicitations à Koch, où il disait entre autres qu'il se ferait bouclier chaque fois qu'un juriste au chômage voudrait de nouveau tendre ses mains de bourreau vers le corps blanc de Koch. Je le sais parce que Koch a fait largement circuler cette lettre. Mais je ne l'ai pas lâché. Koch a été transféré ic i, pour commander le KL, et je l'ai suivi. J'ai découvert un réseau de corruption qui s'étendait entre les différents camps. Finalement, l'été dernier, Koch a été suspendu. Mais il avait fait assassiner la plupart des témoins, y compris un Hauptscharführer à Buchenwald, un de ses complices. Ici, il a fait tuer tous les témoins juifs; nous avons ouvert une enquête sur cela aussi, mais alors tous les Juifs du KL ont été exécutés; quand nous avons voulu réagir, on nous a allégué des ordres supérieurs». -»Mais de tels ordres existent, vous devez le savoir». – «Je l'ai appris à ce moment-là. Et il est clair qu'en ce cas, nous n'avons aucune compétence. Mais il y a quand même une distinction: si un membre de la S S fait tuer un Juif dans le cadre des ordres supérieurs, c'est une chose; mais s'il fait tuer un Juif pour couvrir ses malversations, ou pour son plaisir perverti, comme cela arrive aussi, c'en est une autre, c'est un crime. Et cela même si le Juif devait mourir par ailleurs». – «Je suis entièrement d'accord avec vous. Mais la distinction doit être malaisée à faire». -»Juridiquement, certes: on peut avoir des doutes, mais pour inculper quelqu'un, il faut des preuves et, comme je vous l'ai dit, ces types-là s'aident entre eux, font disparaître les témoins. Parfois, bien entendu, il n'y a aucune ambiguïté: par exemple, j'enquête aussi sur la femme de Koch, une détraquée sexuelle qui faisait tuer des détenus tatoués pour prélever leur peau; tannées, elles lui servaient à faire des abat-jour ou d'autres objets du genre. Une fois que toutes les preuves seront réunies, elle sera arrêtée, et je ne doute pas qu'elle soit condamnée à mort». – «Et comment votre investigation sur ce Koch a-t-elle fini?» – «Elle est toujours en cours; lorsque j'aurai complété mon travail ici et que j'aurai toutes les preuves en main, je compte l'arrêter à nouveau. Lui aussi mérite la peine de mort». – «Il a donc été relâché? Je ne vous suis plus très bien». – «Il a été acquitté en février. Mais je n'étais plus chargé du dossier. J'ai eu des problèmes avec un autre homme, pas un officier des camps mais de la Waffen-SS, un certain Dirlewanger. Un fou furieux, à la tête d'une unité de criminels et de braconniers graciés. En 1941, j'ai reçu l'information qu'il menait avec ses amis de prétendues expériences scientifiques, ici dans le G G: il assassinait des filles avec de la strychnine et les regardait mourir en fumant des cigarettes. Mais quand j'ai voulu le poursuivre, lui et son unité ont été mutés en Biélorussie. Je peux vous dire qu'il bénéficie de protections à un très haut niveau de la SS. Finalement, j'ai été cassé, relevé de mes fonctions, réduit au rang de S S-Sturmmann, et envoyé dans un bataillon de marche, puis à la SS-»Wiking», en Russie. C'est pendant ce temps que la procédure contre Koch s'est effondrée. Mais en mai le Reichsführer m'a fait rappeler, m'a nommé Sturmbannführer de la réserve, et m'a affecté à la Kripo. Après une nouvelle plainte des autorités du district de Lublin concernant des vols de biens appartenant aux détenus, il m'a ordonné de former cette commission». Je hochais la tête, admirativement: «Vous n'avez pas peur de l'adversité». Morgen rit sèchement: «Pas vraiment. Déjà, avant la guerre, alors que j'étais juge à la Landgericht de Stettin, j'ai été eassé parce que j'étais en désaccord avec un jugement. C'est comme ça que j'ai fini à la SS-Gericht». – «Je peux vous demander où vous avez fait vos études?» – «Oh, j'ai beaucoup bougé. J'ai fait mes études à Francfort, à Berlin et à Kiel, puis aussi à Rome et à La Haye». – «Kiel! À l'Institut pour l'économie mondiale? J'ai aussi fait une partie de mes études là-bas. Avec le professeur Jessen». – «Je le connais bien. Moi, j'étudiais le droit international avec le professeur Ritterbusch». Nous bavardâmes un moment, échangeant des souvenirs sur Kiel; Morgen, je le découvris, parlait un très bon français, et quatre autres langues en sus. Je revins au sujet initial: «Pourquoi avez-vous commencé par Lublin?» – «D'abord pour coincer Koch. J'y suis presque. Et puis la plainte du district me donnait un bon prétexte. Mais il se passe toutes sortes de choses bizarres, ic i. Avant de venir, j'ai reçu un rapport du KdS sur un mariage juif dans un camp de travail. Il y aurait eu plus de mille invités». – «Je ne comprends pas». – «Un Juif, un kapo important, s'est marié dans ce Judenlager. Il y avait des quantités astronomiques de nourriture et d'alcool. Des gardes S S y ont participé. Clairement, il y a dû y avoir là des infractions criminelles». – «Où cela s'est-il passé?» – «Je ne sais pas. Quand je suis arrivé à Lublin, je l'ai demandé à Müller; il est resté très vague. Il m'a envoyé au camp du DAW, mais là-bas ils ne savaient rien. Puis on m'a conseillé d'aller voir Wirth, un Kriminalkommissar, vous voyez qui c'est? Et Wirth m'a dit que c'était vrai, et que c'était sa méthode pour l'extermination des Juifs: il donnait des privilèges à certains, qui l'aidaient à tuer les autres; ensuite, il tuait ceux-là aussi. J'ai voulu en savoir plus, mais le Gruppenführer m'a interdit d'aller dans les camps de l'Einsatz, et le Reichsführer a confirmé cette interdiction». – «Vous n'avez donc aucune juridiction sur l'Einsatz?» – «Pas sur la question de l'extermination, non. Mais personne ne m'a interdit de regarder ce qui se passe avec les biens saisis. L'Einsatz génère des sommes colossales, en or, devises et objets. Tout cela appartient au Reich. Je suis déjà allé voir leurs entrepôts, ici, rue Chopin, et je compte enquêter plus avant». – «Tout ce que vous dites, fis-je avec chaleur, est prodigieusement intéressant pour moi. J'espère que nous pourrons en discuter plus en détail. En un certains sens, nos missions sont complémentaires». – «Oui, je vois ce que vous voulez dire: le Reichsführer veut mettre de l'ordre dans tout ça. Peut-être d'ailleurs, comme ils se méfieront moins de vous, pourrez-vous dénicher des choses qui me seront cachées. Nous nous reverrons».

 

Globocnik, depuis quelques minutes, appelait les invités à passer à table. Je me retrouvai en face de Kurt Claasen, un collègue de Höfle, et à côté d'une secrétaire S S fort loquace. Elle voulut tout de suite m'entretenir de ses déboires, mais heureusement Globocnik entama un discours en l'honneur du général Moser qui la força à prendre patience. Il conclut rapidement et l'assistance tout entière se leva pour boire à la santé de Moser; puis le général dit quelques mots de remerciement. On apporta les victuailles: les bêtes rôties avaient été savamment dépecées, les morceaux entassés sur des plateaux en bois répartis sur les tables, chacun pouvait se servir à sa guise. Il y avait aussi des salades et des légumes frais, c'était délicieux. La fille grignotait une carotte et chercha tout de suite à reprendre son histoire: je l'écoutai d'une oreille distraite, tout en mangeant. Elle parlait de son fiancé, un Hauptscharführer posté en Galicie, à Drohobycz. C'était une histoire tragique: elle-même avait rompu pour lui son engagement avec un soldat viennois, et quant à lui, il était marié, mais à une femme qu'il n'aimait pas. «Il voulait divorcer, mais moi j'ai fait une bêtise, j'ai revu ce soldat avec qui j'avais rompu, c'est lui qui me l'a demandé mais moi j'ai dit oui, et Lexi» – c'était le fiancé – «l'a su, et ça l'a découragé car il n'était plus sûr de mon amour et il est retourné en Galicie. Mais heureusement il m'aime toujours». – «Et que fait-il, à Drohobycz?» -

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