Les bienveillantes
Air
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 11 parties.
«Est-ce que vous croyez sincèrement qu'entre la victoire et la défaite, la balance tienne au travail de quelques milliers de Juifs? Et si c'était le cas, est-ce que vous voudriez que la victoire de l'Allemagne soit due aux Juifs?» Eichmann avait bu, son visage était rouge, ses yeux luisaient; il était fier de prononcer de telles paroles devant son supérieur. Je l'écoutai en piquant des rondelles de saucisson dans mon assiette, que je tenais à la main. Je restais calme, mais ses inepties m'énervaient. «Vous savez, Obersturmbannführer, répondis-je d'un ton égal, en 1941, nous avions l'armée la plus moderne du monde. Maintenant, nous sommes revenus presque un demi-siècle en arrière. Tous nos transports, au front, s'effectuent avec des chevaux. Les Russes, eux, avancent en Studebaker américains. Et aux États-Unis, des millions d'hommes et de femmes construisent ces camions jour et nuit. Et ils construisent aussi les vaisseaux pour les transporter. Nos experts affirment qu'ils produisent un navire cargo par jour. C'est bien plus que nos sous-marins ne pouvaient en couler, quand nos sous-marins osaient encore sortir. Maintenant, nous sommes dans une guerre d'attrition. Mais nos ennemis ne souffrent pas d'attrition. Tout ce que nous détruisons est remplacé, tout de suite, la centaine d'appareils que nous avons abattus cette semaine est déjà en cours de remplacement. Alors que nous, nos pertes en matériel ne sont pas comblées, sauf peut-être les tanks, et encore». Eichmann se rengorgea: «Vous êtes d'humeur bien défaitiste, ce soir!» Müller nous observait en silence, sans sourire; ses yeux mobiles voletaient entre nous. «Je ne suis pas défaitiste, rétorquai-je. Je suis réaliste. Il faut voir où sont nos intérêts.» Mais Eichmann, un peu ivre, refusait d'être logique: «Vous raisonnez comme un capitaliste, un matérialiste… Cette guerre n'est pas une question d'intérêts. Si c'était juste une question d'intérêts, on n'aurait jamais attaqué la Russie». Je ne le suivais plus, il semblait complètement dériver, mais il ne s'arrêtait pas, il poursuivait les bonds de sa pensée. «On ne fait pas la guerre pour que chaque Allemand ait un frigidaire et une radio. On fait la guerre pour purifier l'Allemagne, pour créer une Allemagne dans laquelle on voudrait vivre. Vous croyez que mon frère Helmut a été tué pour un frigidaire? Vous, vous vous êtes battu à Stalingrad pour un frigidaire?» Je haussai les épaules en souriant: dans cet état, ce n'était plus la peine de discuter avec lui. Müller lui mit la main sur l'épaule: «Eichmann, mon ami, vous avez raison». Il se tourna vers moi: «Voilà pourquoi notre cher Eichmann est si doué pour son travail: il ne voit que l'essentiel. C'est ça qui fait de lui un si bon spécialiste. Et c'est pour ça que je l'envoie en Hongrie: pour les affaires juives, c'est notre Meister,» Eichmann, devant ces compliments, rougissait de plaisir; pour ma part, je le jugeais plutôt borné, à ce moment-là. Mais cela n'empêchait pas Müller d'avoir raison: il était réellement très efficace, et en fin de compte, ce sont souvent les bornés qui sont efficaces. Müller continuait: «La seule chose, Eichmann, c'est que vous ne devez pas songer qu'aux Juifs. Les Juifs sont parmi nos grands ennemis, c'est vrai. Mais la question juive est déjà presque réglée en Europe. Après la Hongrie, il n'en restera plus beaucoup. Il faut penser à l'avenir. Et nous avons beaucoup d'ennemis». Il parlait doucement, sa voix monotone, bercée par son accent rustique, semblait couler à travers ses lèvres fines et nerveuses. «Il faut penser à ce que nous allons faire des Polonais. Éliminer les Juifs mais laisser les Polonais, ça n'a aucun sens. Et ici aussi, en Allemagne. Nous avons déjà commencé, mais il faut aller jusqu'au bout. Il faudra aussi une Endlösung der Sozialfrage, une solution finale à la question sociale. Il y a encore beaucoup trop de criminels, d'asociaux, de vagabonds, de Tsiganes, d'alcooliques, de prostituées, d'homosexuels. Il faut songer aux tuberculeux, qui contaminent les gens sains. Aux cardiaques, qui propagent un sang altéré et qui coûtent des fortunes en soins médicaux: eux, il faut au moins les stériliser. Tout ça, il faudra s'en occuper, catégorie par catégorie. Tous nos bons Allemands s'y opposent, ils ont toujours de bonnes raisons. C'est là que Staline est si fort: lui, il sait se faire obéir, et il sait aller jusqu'au bout des choses». Il me regarda: «Je connais très bien les bolcheviques. Depuis les exécutions d'otages à Munich, pendant la Révolution. Après ça, je les ai combattus pendant quatorze ans, jusqu'à la Prise du Pouvoir, et je les combats encore. Mais savez-vous, je les respecte. Ce sont des gens qui ont un sens inné de l'organisation, de la discipline, et qui ne reculent devant rien. On pourrait prendre des leçons chez eux. Vous ne pensez pas?» Müller n'attendait pas de réponse à sa question. Il prit Eichmann par le bras et l'entraîna vers une table basse où il disposa un jeu d'échecs. Je les regardai jouer de loin en achevant mon assiette- Eichmann jouait bien, mais il ne faisait pas le poids devant Müller:
Müller, je me disais, joue comme il travaille, méthodiquement, avec obstination et une brutalité froide et réfléchie. Ils firent plusieurs parties, j'eus le loisir de les observer. Eichmann tentait des combinaisons sournoises et calculées, mais Müller ne se laissait jamais prendre au piège, et ses défenses restaient toujours aussi fortes que ses attaques, systématiquement montées, se révélaient irrésistibles. Et Müller gagnait toujours.
La semaine suivante, j'assemblai une petite équipe en vue de l'Einsatz en Hongrie. Je désignai un spécialiste, l'Obersturmführer Elias; quelques commis, ordonnances, et assistants administratifs; et bien entendu Piontek. Je laissai mon bureau sous la responsabilité d'Asbach, avec des instructions précises. Sur ordre de Brandt, je me dirigeai le 17 mars vers le KL Mauthausen, où s'assemblait un Sondereinsatzgruppe de la SP et du SD, sous le commandement de l'Oberführer Dr. Achamer-Pifrader, auparavant BdS de l'Ostland. Eichmann se trouvait déjà là, à la tête de son propre Sondereinsatzkommando. Je me présentai à l'Oberführer Dr. Geschke, l'officier responsable, qui me fit installer avec mon équipe dans un baraquement. Je savais déjà en quittant Berlin que le dirigeant hongrois, Horthy, rencontrait le Führer au palais de Klessheim près de Salzbourg. Depuis la guerre, les événements de Klessheim sont connus: confronté par Hitler et von Ribbentrop, qui lui donnèrent crûment le choix entre la formation d'un nouveau gouvernement proallemand ou l'invasion de son pays, Horthy – amiral dans un pays sans marine, régent d'un royaume sans roi – se résolut, après une brève crise cardiaque, à éviter le pire. À l'époque toutefois nous ne savions rien de cela: Geschke et Achamer-Pifrader se contentèrent de convoquer les officiers supérieurs le soir du 18, pour nous informer que nous partions le lendemain pour Budapest. Les rumeurs, bien entendu, fusaient bon train; beaucoup s'attendaient à une résistance hongroise à la frontière, on nous fit mettre en uniforme de campagne et on distribua des pistolets-mitrailleurs. L'ambiance était effervescente: pour beaucoup de ces fonctionnaires de la Staatspolizei ou du SD, c'était la première expérience de terrain; et même moi, après presque un an à Berlin, et la grisaille de la routine bureaucratique, la tension permanente des intrigues sournoises, la fatigue des bombardements que l'on devait subir sans réagir, je me laissai prendre à l'excitation générale. Le soir, j'allai boire quelques verres avec Eichmann, que je retrouvai entouré de ses officiers, rayonnant et se pavanant dans un nouvel uniforme feldgrau, taillé aussi élégamment qu'un uniforme de parade. Je ne connaissais qu'une partie de ses collègues; il m'expliqua que pour cette opération il avait fait venir ses meilleurs spécialistes de toute l'Europe, d'Italie, de Croatie, de Litzmannstadt, de Theresienstadt. Il me présenta à son ami le Hauptsturmführer Wisliceny, le parrain de son fils Dieter, un homme affreusement gras, placide, serein, qui arrivait, lui, de Slovaquie. L'humeur était joyeuse, on buvait peu, mais tout le monde piaffait d'impatience. Je retournai à ma baraque afin de dormir un peu, car nous partions vers minuit, mais j'eus du mal à trouver le sommeil. Je songeais à Hélène: je l'avais quittée l'avant-veille, en lui indiquant que je ne savais pas quand je reviendrais à Berlin; j'avais été assez sec, je donnai peu d'explications et ne fis aucune promesse; elle l'avait accepté doucement, gravement, sans inquiétude apparente, et pourtant, c'était clair je crois pour nous deux, un lien s'était formé, ténu peut-être, mais solide, et qui ne se dissoudrait pas tout seul; c'était là déjà une histoire.
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Je dus m'assoupir un peu: Piontek me secoua vers minuit. Je m'étais couché
habillé, mon paquetage était prêt; je sortis prendre l'air tandis qu'on vérifiait
les véhicules, je mangeai un sandwich et bus le café qu'une ordonnance,
Fischer, m'avait préparé. Il faisait un froid mordant de fin d'hiver et je
respirai avec allégresse l'air pur de la montagne. Un peu plus loin,
j'entendais des bruits de moteurs: le Vorkommando, mené par un adjoint
d'Eichmann, se mettait en route. J'avais décidé de me joindre au convoi du
Sondereinsatzkommando, qui comptait, outre Eichmann et ses officiers,
plus de cent cinquante hommes, pour la plupart des Orpo et des
représentants du SD et de la SP, ainsi que quelques Waffen-SS. Le convoi
de Geschke et d'Achamer-Pifrader fermerait la marche. Lorsque nos deux
voitures furent prêtes, je les envoyai rejoindre la zone de départ et allai à
pied trouver Eichmann Celui-ci portait des lunettes de tankiste sur sa
casquette et tenait un PM Steyr sous le bras: avec sa culotte de cheval, cela
lui donnait un au presque ridicule, un peu comme s'il était déguisé.
«Obersturmbannführer, s'écria-t-il en me voyant. Vos hommes sont-ils
prêts?» Je fis signe que oui et allai les rejoindre. À la zone d'assemblage,
c'était toujours cette confusion de dernière minute, ces cris et ces
commandements avant qu'une masse de véhicules puisse s'ébranler en bon
ordre. Eichmann se présenta enfin, entouré de plusieurs de ses officiers,
dont le Regierungsrat Hunsche que je connaissais de Berlin, et après avoir
encore donné quelques ordres contradictoires, il monta dans son
Schwimwagen, sorte de tout-terrain amphibie, conduit par un Waffen-SS: je
me demandai avec amusement s'il craignait que les ponts soient dynamités,
s'il prévoyait de traverser le Danube dans son rafiot, avec son Steyr et son
chauffeur, pour balayer seul les hordes magyares. Piontek, au volant de ma
voiture, respirait, lui, la sobriété et le sérieux. Enfin, sous la lumière crue
des projecteurs du camp, dans un tonnerre de moteurs et un nuage de
poussière, la colonne se mit en branle. J'avais placé Elias et Fischer à
l'arrière avec les armes qu'on nous avait distribuées; je montai devant, à côté
de Piontek, tandis qu'il démarrait. Le ciel était dégagé, les étoiles brillaient,
mais il n'y avait pas de lune; en descendant la route en lacet vers le Danube,
je voyais clairement, à mes pieds, l'étendue luisante du fleuve. Le convoi
passa sur la rive droite et se dirigea vers Vienne. Nous roulions en file,
phares baissés à cause des chasseurs ennemis. Je ne tardai pas à m'endormir.
De temps à autre une alerte me réveillait, forçait les véhicules à s'arrêter et à éteindre les phares, mais personne ne sortait de sa voiture, on attendait dans
le noir. Il n'y eut pas d'attaque. Dans mon demi-sommeil interrompu je
faisais des rêves étranges, vifs et évanescents, qui disparaissaient comme
une bulle de savon dès qu'un cahot ou une sirène m'éveillait. Vers trois
heures, alors que nous contournions Vienne par le sud, je me secouai tout à
fait et bus du café dans une thermos préparée par Fischer. La lune s'était
levée, un croissant fluet qui faisait briller les eaux larges du Danube
lorsqu'on les apercevait à main gauche. Les alertes nous obligeaient encore
à faire halte, une longue ligne de véhicules disparates qu'on pouvait
maintenant distinguer dans la lumière lunaire. À l'est, le ciel rosissait,
découpant, sur les hauteurs, les crêtes des Petites Carpates. Un de ces arrêts
nous trouva au-dessus du Neusiedler See, quelques kilomètres seulement
avant la frontière hongroise. Le gros Wisliceny passa à côté de ma voiture et
frappa à ma vitre: «Prenez votre rhum et venez». On nous avait délivré
quelques mesures de rhum pour la marche, mais je n'y avais pas touché. Je
suivis Wisliceny qui de voiture en voiture faisait sortir d'autres officiers.
Devant nous, la boule rouge du soleil pesait sur les sommets, le ciel était
pâle, un bleu lumineux teinté de jaune, sans un nuage. Lorsque notre groupe
arriva au niveau du Schwimwagen d'Eichmann, vers la tête de la colonne,
nous l'entourâmes et Wisliceny le fit sortir. Il y avait là les officiers du IV B
4, ainsi que les commandants des compagnies détachées. Wisliceny leva sa
flasque, félicita Eichmann, et but à sa santé: Eichmann fêtait ce jour-là son
trente-huitième anniversaire. Il hoquetait de plaisir: «Meine Herren, je suis
touché, très touché. C'est aujourd'hui mon septième anniversaire en tant
qu'officier S S. Je ne peux imaginer de meilleur cadeau que votre
compagnie». Il rayonnait, tout rouge, il souriait à tout le monde, buvant à
petites gorgées sous les vivats. Le passage de la frontière s'effectua sans
incident: au bord de la route, des douaniers ou des soldats de la Honvéd
nous regardaient passer, maussades ou indifférents, sans rien manifester. La
matinée s'annonçait lumineuse. La colonne fit halte dans un village pour
déjeuner de café, de rhum, de pain blanc et de vin hongrois acheté sur place.
Puis elle repartit. Nous roulions maintenant beaucoup plus lentement, la
route était encombrée de véhicules allemands, camions de troupes et
blindés, qu'il fallait suivre au pas sur des kilomètres avant de pouvoir les
dépasser. Mais cela ne ressemblait pas à une invasion, tout se passait dans le
calme et dans l'ordre, les civils, au bord des routes, s'alignaient pour nous
regarder passer, certains nous faisaient même des gestes amicaux.
Nous arrivâmes à Budapest vers le milieu de l'après-midi et prîmes des
quartiers sur la rive droite, derrière le château, sur le Schwabenberg où la
SS avait réquisitionné les grands hôtels. Je me retrouvai provisoirement
dans une suite à l'Astoria, avec deux lits et trois canapés pour huit hommes.
Le lendemain matin, j'allai aux informations. La ville grouillait de
personnel allemand, officiers de la Wehrmacht et de la Waffen-SS,
diplomates de l'Auswärtiges Amt, fonctionnaires de la police, ingénieurs de
TOT, économistes du WVHA, agents de l'Abwehr aux noms souvent
changeants. Avec toute cette confusion je ne savais même pas à qui j'étais
subordonné, et j'allai voir Geschke, qui m'informa qu'il avait été désigné
comme BdS, mais que le Reichsführer avait aussi nommé un HSSPF,
l'Obergruppenführer Winkelmann, et que Winkelmann m'expliquerait tout.
Or Winkelmann, un policier de carrière un peu gras, aux cheveux coupés en
brosse et à la mâchoire saillante, n'avait même pas été informé de mon
existence. Il m'expliqua que, malgré les apparences, nous n'avions pas
occupé la Hongrie, mais étions venus à l'invitation de Horthy pour
conseiller et soutenir les services hongrois: nonobstant la présence d'un
HSSPF, d'un BdS, d'un BdO, et de toutes les structures attenantes, nous
n'avions aucune fonction executive, et les autorités hongroises gardaient
toutes les prérogatives de leur souveraineté. Tout différend sérieux devait
être soumis au nouvel ambassadeur, le Dr. Veesenmayer, un S S-
Brigadeführer honoraire, ou à ses collègues de l'Auswärtiges Amt.
Kaltenbrunner, d'après Winkelmann, se trouvait aussi à Budapest; il était
venu dans le wagon spécial de Veesenmayer, raccroché au train de Horthy à
son retour de Klessheim, et il négociait avec le lieutenant-général Dôme
Sztojay, l'ancien ambassadeur de Hongrie à Berlin, au sujet de la formation
d'un nouveau gouvernement (Kâllay, le ministre déchu, s'était réfugié à la
légation de Turquie). Je n'avais aucune raison d'aller voir Kaltenbrunner, et
je passai plutôt me présenter à la légation allemande: Veesenmayer était
occupé, et je fus reçu par son chargé d'affaires, le Legationsrat Feine, qui
prit note de ma mission, me suggéra d'attendre que la situation se clarifie, et
me recommanda de rester en contact avec eux. C'était une belle pagaille. À
l'Astoria, je vis l'Obersturmbannfiihrer Krumey, l'adjoint d'Eichmann. Il
avait déjà tenu une réunion avec les dirigeants de la communauté juive et en
était sorti très satisfait «Ils sont venus avec des valises, m'expliqua-t-il avec
un bon gros rire. Mais je les ai rassurés et je leur ai dit que personne n'allait
être arrêté. Ils étaient terrifiés par l'hystérie d'extrême droite. On leur a promis que s'ils coopéraient il ne se passerait rien, ça les a calmés». Il rit
encore. «Ils doivent penser qu'on va les protéger des Hongrois». Les Juifs
devaient former un conseil; pour ne pas les effrayer – le terme Judenrat,
répandu en Pologne, était assez connu ici pour provoquer une certaine
angoisse – il serait désigné Zentralrat. Dans les jours suivants, alors que les
membres du nouveau conseil apportaient au Sondereinsatzkommando des
matelas et des couvertures – j'en réquisitionnai plusieurs pour notre suite -,
puis, au fil des demandes, des machines à écrire, des miroirs, de l'eau de
Cologne, de la lingerie féminine, et quelques très jolis petits tableaux de
Watteau ou à tout le moins de son école, j'eus avec eux, notamment avec le
président de la Communauté juive, le Dr. Samuel Stern, une série de
consultations afin de me faire une idée des ressources disponibles. Il y avait
des Juifs, hommes et femmes, employés dans les usines d'armement
hongroises, et Stem put me fournir des chiffres approximatifs. Mais un
problème majeur apparut immédiatement: tous les hommes juifs valides,
sans emploi essentiel et en âge de travailler, étaient mobilisés depuis
plusieurs années dans la Honvéd pour servir dans des bataillons de travail, à
l'arrière. Et c'était vrai, je m'en souvenais, lorsque nous étions entrés à
Jitomir encore tenue par les Hongrois, j'avais entendu parler de ces
bataillons juifs, cela mettait hors d'eux mes collègues du Sk 4a. «Ces
bataillons ne dépendent en aucune façon de nous, m'expliquait Stern. Voyez
ça avec le gouvernement». Quelques jours après la formation du
gouvernement de Sztojay, le nouveau cabinet, en une seule session
législative de onze heures, promulguait une série de lois antijuives que la
police hongroise commençait à appliquer sur-le-champ. Je voyais peu
Eichmann: il était toujours fourré avec des officiels, ou bien il rendait visite
aux Juifs, s'intéressait, d'après Krumey, à leur culture, se faisait montrer leur
bibliothèque, leur musée, leurs synagogues. À la fin du mois il parla au
Zentralrat lui-même. Tout son SEk venait de déménager à l'hôtel Majestic,
j'étais resté à l'Astoria, où j'avais pu obtenir deux chambres de plus pour
installer des bureaux. Je ne fus pas invité à la réunion mais je le vis après: il
avait l'air très content de lui, et m'assura que les Juifs allaient coopérer et se
soumettre aux exigences allemandes. Nous discutâmes de la question des
travailleurs; les nouvelles lois allaient permettre aux Hongrois d'augmenter
les bataillons de travail civils – tous les fonctionnaires, journalistes,
notaires, avocats, comptables juifs qui allaient perdre leurs emplois
pourraient être mobilisés, et cela faisait ricaner Eichmann: «Imaginez, mon cher Obersturmbannführer, des avocats juifs creusant des fossés antichars!»
-mais nous n'avions aucune idée de ce qu'ils accepteraient de nous donner;
Eichmann, comme moi, craignait qu'ils ne cherchent à garder pour eux le
meilleur. Mais Eichmann s'était trouvé un allié, un fonctionnaire du comté
de Budapest, le Dr. Läszlo Endre, un antisémite forcené qu'il espérait faire
nommer au ministère de l'Intérieur. «Il faut éviter de répéter l'erreur du
Danemark, voyez-vous, m'expliquait-il, la tête appuyée sur sa grande main
veineuse, en mordillant son petit doigt. Il faut que les Hongrois fassent tout
eux-mêmes, qu'ils nous offrent leurs Juifs sur un plateau». Déjà, le SEk,
avec la polic e hongroise et les forces du BdS, arrêtait des Juifs qui violaient
les nouvelles règles; un camp de transit, gardé par la gendarmerie
hongroise, avait été mis en place à Kistarcsa, près de la ville, on y avait déjà
interné plus de trois mille Juifs. De mon côté, je ne restais pas inactif: par
l'intermédiaire de la légation, j'avais pris contact avec les ministères de
l'Industrie et de l'Agriculture pour sonder leurs vues; et j'étudiais les
nouvelles législations en compagnie de Herr von Adamovic, l'expert de la
légation, un homme affable, intelligent, mais presque paralysé par la
sciatique et l'arthrite. Entre-temps, je restais en contact avec mon bureau de
Berlin. Speer, qui par coïncidence fêtait son anniversaire le même jour que
Eichmann, avait quitté Hohenlychen pour passer sa convalescence à
Merano, en Italie; je lui avais fait envoyer un télégramme de félicitations et
des fleurs, mais n'avais reçu aucune réponse. J'avais aussi été invité à
assister à une conférence en Silésie sur la question juive, dirigée par le Dr.
Franz Six, mon tout premier chef de département au SD. Il travaillait
maintenant à l'Auswärtiges Amt, mais de temps en temps prêtait encore
main-forte au RSHA. Thomas aussi avait été invité, ainsi qu'Eichmann et
quelques-uns de ses spécialistes. Je m'arrangeai pour voyager avec eux.
Notre groupe partit en train, passant par Pressbourg, puis changeant à
Breslau pour Hirschberg; la conférence se tenait à Krummhübel, une station
de ski connue des Sudètes silésiennes, maintenant en grande partie occupée
par des bureaux du A A, dont celui de Six, évacués de Berlin à cause des
bombardements. On nous casa dans une Gasthaus bondée; les nouvelles
baraques construites par l'A A n'étaient pas encore prêtes. Je retrouvai avec
plaisir Thomas, arrivé un peu avant nous, qui profitait de l'occasion pour
skier en compagnie de jeunes et belles secrétaires ou assistantes, dont une
d'origine russe qu'il me présenta, et qui toutes paraissaient avoir bien peu de
travail. Eichmann, lui, retrouvait des collègues de toute l'Europe et se pavanait. La conférence débuta le lendemain de notre arrivée. Six ouvrait
les débats avec un discours sur «Les tâches et les buts des opérations
antijuives à l'étranger». Il nous parla de la structure politique du Judaïsme
mondial, affirmant que la Juiverie en Europe a fini de jouer son rôle
politique et biologique. Il fit aussi une digression intéressante sur le
sionisme, encore mal connu à cet époque dans nos cercles; pour Six, la
question du retour des Juifs restants en Palestine devait être subordonnée à
la question arabe, qui prendrait de l'importance après la guerre, surtout si les
Britanniques se retiraient d'une partie de leur Empire. Son intervention fut
suivie par celle du spécialiste de l'Auswärtiges Amt, un certain von
Thadden, qui exposa le point de vue de son ministère sur «La situation
politique des Juifs en Europe et la situation par rapport aux mesures
executives antijuives». Thomas parla des problèmes de sécurité soulevés
par les révoltes juives de l'année précédente. D'autres spécialistes ou
conseillers exposèrent la situation actuelle dans les pays où ils étaient en
poste. Mais le clou de la journée fut le discours d'Eichmann. L'Einsatz
hongroise semblait l'avoir inspiré et il nous peignit presque un tableau de
l'ensemble des opérations antijuives telles qu'elles s'étaient déroulées depuis
le début. Il passa rapidement en revue l'échec de la ghettoïsation et critiqua
l'inefficacité et la confusion des opérations mobiles: «Quels que soient les
succès enregistrés, elles restent sporadiques, elles permettent à trop de Juifs
de s'enfuir, de gagner les bois pour venir grossir les rangs des partisans, et
elles sapent le moral des hommes». Le succès, dans les pays étrangers,
dépendait de deux facteurs: la mobilisation des autorités locales et la
coopération, voire la collaboration des dirigeants communautaires juifs.
«Pour ce qui se passe lorsque nous essayons d'arrêter les Juifs nous-mêmes,
dans des pays où nous disposons de ressources insuffisantes, il suffît de
regarder l'exemple du Danemark, un échec total, du sud de la France, où
nous avons obtenu des résultats très mitigés, même après notre occupation
de l'ancienne zone italienne, et de l'Italie, où la population et l'Église
cachent des milliers de Juifs que nous ne pouvons trouver… Quant aux
Judenräte, ils permettent une économie considérable de personnel, et ils
attèlent les Juifs eux-mêmes à la tâche de leur destruction. Bien sûr, ces
Juifs ont leurs propres buts, leurs propres rêves. Mais les rêves des Juifs
nous servent aussi. Ils rêvent de corruption grandiose, ils nous offrent leur
argent, leurs biens. Nous prenons cet argent et ces biens et nous
poursuivons notre tâche. Ils rêvent des besoins économiques de la Wehrmacht, de la protection fournie par les certificats de travail, et nous,
nous utilisons ces rêves pour pourvoir nos usines d'armement, pour qu'on
nous offre la main-d'œuvre nécessaire à la construction de nos complexes
souterrains, et pour nous faire livrer aussi les faibles et les vieux, les
bouches inutiles. Mais comprenez aussi ceci: l'élimination des cent mille
premiers Juifs est bien plus facile que celle des cinq mille derniers.
Regardez ce qui s'est passé à Varsovie, ou lors des autres révoltes dont nous
a entretenus le Standartenführer Hauser. Lorsque le Reichsführer m'a
envoyé le rapport sur les combats de Varsovie, il a noté qu'il ne parvenait
pas à croire que des Juifs dans un ghetto puissent se battre ainsi. Pourtant,
notre regretté Chef, l'Obergruppenführer Heydrich, l'avait compris bien
longtemps auparavant. Il savait que les Juifs les plus forts, les plus costauds,
les plus rusés, les plus malins échapperaient à toutes les sélections et
seraient les plus difficiles à détruire. Or, ce sont précisément eux qui
forment le réservoir vital à partir duquel le Judaïsme pourrait se
reconstituer, la cellule bactérielle de la régénération juive, comme disait feu
l'Obergruppenführer. Notre combat prolonge celui de Koch et de Pasteur, il
faut aller jusqu'au bout»… Un tonnerre d'applaudissements accueillit ces
paroles. Eichmann y croyait-il réellement? C'était la première fois que je
l'entendais parler ainsi, et j'avais l'impression qu'il s'était emballé, laissé
emporter par son nouveau rôle, que le jeu lui plaisait tellement qu'il finissait
par se confondre avec lui. Pourtant, ses commentaires pratiques étaient loin
d'être idiots, on voyait bien qu'il avait attentivement analysé toutes les
expériences passées pour en tirer les leçons essentielles. Au dîner – Six, par
politesse et en souvenir du passé, m'avait invité avec Thomas à un petit
souper privé – je commentai favorablement son discours- Mais Six, que ne
quittait jamais son air maussade et déprimé, le jugeait bien plus
négativement: «Aucun intérêt intellectuel. C'est un homme relativement
simple, sans dons particuliers. Bien sûr, il a de l'allure, et des capacités dans
les limites de sa spécialisation». – «Justement, dis-je, c'est un bon officier,
motivé et talentueux à sa manière. À mon avis, il pourra encore aller loin».
– «Ça m'étonnerait, intervint sèchement Thomas. Il est trop têtu. C'est un
bouledogue, un exécutant doué. Mais il n'a aucune imagination. Il est
incapable de réagir aux événements extérieurs à son champ, d'évoluer. Il a
construit sa carrière sur les Juifs, sur la destruction des Juifs, et pour ça il
est très fort. Mais une fois qu'on en aura fini avec les Juifs – ou bien si le
vent tourne, si la destruction des Juifs se révèle ne plus être à l'ordre du jour – alors il ne saura pas s'adapter, il sera perdu». Le lendemain, la conférence
continuait avec des intervenants mineurs. Eichmann ne resta pas, il avait à
faire: «Je dois aller inspecter Auschwitz puis retourner à Budapest. Ça
bouge, là-bas». Je partis à mon tour le 5 avril. En Hongrie, j'appris que le
Führer venait de donner son accord pour l'utilisation des ouvriers juifs sur le
territoire du Reich: l'ambiguïté levée, les hommes de Speer et du Jägerstab
venaient me voir à tout moment pour demander quand on pourrait leur
envoyer les premiers lots. Je leur disais de prendre patience, l'opération
n'était pas encore au point. Eichmann rentra furieux d'Auschwitz, fulminant
contre les Kommandanten: «Des abrutis, des incapables. Rien n'est prêt
pour la réception». Le 9 avril… ah, mais à quoi bon narrer jour par jour tous
ces détails? Cela m'épuise, et puis cela m'ennuie, et vous aussi sans doute.
Combien de pages ai-je déjà alignées sur ces péripéties bureaucratiques sans
intérêt? Continuer comme cela, non, je ne le peux plus: la plume m'en
tombe des doigts, le stylo plutôt. Je pourrais peut être y revenir un autre
jour; mais à quoi bon reprendre cette sordide histoire de Hongrie? Elle est
amplement documentée dans les livres, par des historiens qui ont une vue
d'ensemble bien plus cohérente que la mienne. Je n'y ai joué, après tout,
qu'un rôle mineur. Si j'ai pu croiser certains des participants, je n'ai pas
grand-chose à ajouter à leurs propres souvenirs. Les grandes intrigues qui
ont suivi, et surtout ces négociations entre Eichmann, Becher, et les Juifs,
toutes les histoires de rachat de Juifs en échange d'argent, de camions, tout
ça, oui, j'étais plus ou moins au courant, j'en discutais, j'ai même rencontré
certains des Juifs impliqués, et Becher aussi, un homme troublant, venu en
Hongrie acheter des chevaux pour la Waffen-SS et qui avait rapidement
récupéré, pour le compte du Reichsführer, la plus grosse usine d'armement
du pays, les Manfred-Weiss Werke, sans prévenir personne, ni
Veesenmayer, ni Winkelmann, ni moi, et à qui le Reichsführer avait ensuite
confié des tâches qui soit doublaient, soit contredisaient les miennes et
celles d'Eichmann aussi, ce qui, je finis bien par le comprendre, était une
méthode typique du Reichsführer, mais sur le terrain ne servait qu'à semer
la zizanie et la confusion, personne ne coordonnait rien, Winkelmann
n'avait aucune influence sur Eichmann ni sur Becher, qui ne l'informaient de
rien, et je dois avouer que je ne me comportais guère mieux qu'eux, je
négociais avec les Hongrois sans que Winkelmann le sache, avec le
ministère de la Défense surtout, où j'avais pris des contacts par le General
Greiffenberg, l'attaché militaire de Veesenmayer, pour voir si la Honvéd ne pouvait pas aussi nous détacher ses bataillons de travail juifs, même avec
des garanties particulières d'un régime spécial, ce que bien sûr la Honvéd
refusa catégoriquement, ne nous laissant plus, comme ouvriers potentiels,
que les civils embrigadés au début du mois, ceux qu'on pourrait retirer des
usines, et leurs familles, bref, un potentiel humain de peu de valeur, ce qui
est une des causes de ce fait que je dus finir par considérer cette mission
comme un four total, mais pas la seule cause, j'en parlerai encore, et je
parlerai même peut-être un peu des négociations avec les Juifs, car cela
aussi en fin de compte toucha plus ou moins à mes attributions, ou, pour
être plus précis, je me servis, non, tentai de me servir de ces négociations
pour faire avancer mes propres objectifs, avec peu de succès je le reconnais
volontiers, pour tout un ensemble de raisons, pas juste celle déjà
mentionnée, il y avait aussi l'attitude d'Eichmann, qui devenait de plus en
plus difficile, Becher aussi, le WVHA, la gendarmerie hongroise, tout le
monde s'y mettait, voyez-vous – quoi qu'il en soit ce que je voudrais dire
plus exactement, c'est que si l'on souhaite analyser les raisons pour
lesquelles l'opération hongroise donna de si piètres résultats pour
l'Arbeitseinsatz, mon souci primordial après tout, il faut prendre en compte
tous ces gens et toutes ces institutions, qui jouaient chacun son rôle, mais
aussi se rejetaient entre eux le blâme, et l'on me blâmait moi aussi, ça,
personne ne s'en privait, vous pouvez le croire, bref, c'était un foutoir, une
véritable pagaille, qui a fait qu'en fin de compte la plupart des Juifs déportés
sont morts, tout de suite je veux dire, gazés avant même d'avoir pu être mis
au travail, car très peu de ceux qui arrivaient à Auschwitz étaient aptes, des
pertes considérables, 70 % peut-être, personne n'en est trop sûr, et à cause
desquelles on a cru après la guerre, et c'est compréhensible, que c'était le
but même de l'opération, tuer tous ces Juifs, ces femmes, ces vieillards, ces
enfants poupins et en bonne santé, et ainsi l'on ne comprenait pas pourquoi
les Allemands, alors qu'ils perdaient la guerre (mais le spectre de la défaite
n'était peut-être pas aussi net, à l'époque, du point de vue allemand du
moins), s'obstinaient encore à massacrer des Juifs, à mobiliser des
ressources considérables, en hommes et en trains, surtout, pour exterminer
des femmes et des enfants, et donc comme on ne comprenait pas, on a
attribué ça à la folie antisémite des Allemands, à un délire de meurtre bien
éloigné de la pensée de la plupart des participants, car en fait, pour moi
comme pour tant d'autres fonctionnaires et spécialistes, les enjeux étaient
fondamentaux, cruciaux, trouver de la main-d'œuvre pour nos usines, quelques centaines de milliers de travailleurs qui nous permettraient peut-
être de renverser le cours des choses, on voulait des Juifs non pas morts
mais bien vivants, valides, mâles de préférence, or les Hongrois voulaient
garder les mâles ou au moins une bonne part d'entre eux, et donc c'était déjà
mal parti, et ensuite il y avait les conditions de transport, déplorables, et
Dieu sait combien je me suis disputé avec Eichmann à ce sujet, qui me
répondait chaque fois la même chose, «Ça n'est pas ma responsabilité, c'est
la gendarmerie hongroise qui charge et approvisionne les trains, pas nous»,
et puis il y avait aussi l'entêtement de Höss, à Auschwitz, parce qu'entre-
temps, peut-être suite au rapport d'Eichmann, Höss était revenu comme
Standortälteste à la place de Liebehenschel qu'on avait envoyé au placard à
Lublin, il y avait donc cette incapacité obstinée de Höss à changer de
méthode, mais cela j'en parlerai peut-être plus loin et plus en détail, bref,
peu d'entre nous souhaitions délibérément ce qui est arrivé, et pourtant,
direz-vous, c'est arrivé, c'est vrai, et c'est vrai aussi qu'on envoyait tous ces
Juifs à Auschwitz, pas seulement ceux qui pouvaient travailler, mais tous,
en sachant donc pertinemment que les vieux et les enfants seraient gazés,
donc on en revient à la question initiale, pourquoi cette obstination à vider
la Hongrie de ses Juifs, vu les conditions de la guerre et tout ça, et là, bien
sûr, je ne peux avancer que des hypothèses, car ce n'était pas mon objectif
personnel, ou plutôt, je manque de précision ici, je sais pourquoi on voulait
déporter (à l'époque on disait évacuer) tous les Juifs de Hongrie et tuer les
inaptes au travail tout de suite, ça c'était parce que nos autorités, le Führer,
le Reichsführer, avaient décidé de tuer tous les Juifs d'Europe, cela est clair,
on le savait, comme on savait que même ceux qui seraient mis au travail
devaient mourir tôt ou tard, et le pourquoi de tout ça, c'est une question dont
j'ai déjà beaucoup parlé et à laquelle je n'ai toujours pas de réponse, les
gens, à cette époque, croyaient toutes sortes de choses sur les Juifs, théorie
des bacilles comme le Reichsführer et Heydrich, théorie citée à la
conférence de Krummhübel par Eichmann mais pour qui à mon avis ce
devait être une vue de l'esprit, thèse des soulèvements juifs, espionnage et
cinquième colonne au profit des ennemis qui se rapprochaient, thèse qui
hantait une bonne partie du RSHA et préoccupait même mon ami Thomas,
peur aussi de l'omnipotence juive, à laquelle certains croyaient encore dur
comme fer, ce qui donnait d'ailleurs lieu à des quiproquos comiques,
comme au début d'avril à Budapest, lorsqu'il fallut faire déménager de
nombreux Juifs pour vider leurs appartements, et que la SP demandait la création d'un ghetto, ce que les Hongrois refusèrent car ils avaient peur que
les Alliés bombardent autour de ce ghetto et l'épargnent (les Américains
avaient déjà frappé Budapest tandis que je me trouvais à Krummhübel), et
alors les Hongrois dispersèrent les Juifs près des cibles stratégiques,
militaires et industrielles, ce qui inquiéta fort certains de nos responsables,
car alors si les Américains bombardaient néanmoins ces cibles, cela
prouverait que le Judaïsme mondial n'était pas si puissant qu'on le pensait,
et je dois ajouter, pour être juste, que les Américains ont effectivement
bombardé ces cibles, tuant au passage beaucoup de civils juifs, mais moi
cela faisait longtemps que je ne croyais plus en l'omnipotence du Judaïsme
mondial, sinon pourquoi tous les pays auraient-ils refusé de prendre les
Juifs, en 1937, 38, 39, lorsqu'on ne voulait qu'une chose, qu'ils quittent
l'Allemagne, seule solution raisonnable au fond? Ce que je veux dire,
revenant à la question que je posais, car je m'en suis un peu éloigné, c'est
que même si, objectivement, le but final ne fait pas de doute, ce n'est pas en
vue de ce but que travaillaient la plupart des intervenants, ce n'est pas cela
qui les motivait et donc les poussait à travailler avec tant d'énergie et
d'acharnement, c'était toute une gamme de motivations, et même Eichmann,
j'en suis convaincu, il avait une attitude très dure mais au fond ça lui était
égal qu'on tue les Juifs ou non, tout ce qui comptait, pour lui, c'était de
montrer ce qu'il pouvait faire, de se mettre en valeur, et aussi d'utiliser les
capacités qu'il avait développées, le reste, il s'en foutait, autant de l'industrie
que des chambres à gaz d'ailleurs, la seule chose dont il ne se foutait pas,
c'était qu'on se foute de lui, et c'est pour cela qu'il rechignait tant aux
négociations avec les Juifs, mais j'y reviendrai, c'est intéressant quand
même, et pour les autres c'est pareil, chacun avait ses raisons, l'appareil
hongrois qui nous aidait voulait voir les Juifs quitter la Hongrie mais se
foutait de ce qui leur arriverait, et Speer et Kammler et le Jägerstab
voulaient des travailleurs et poussaient avec acharnement la S S à leur en
livrer, mais se foutaient de ce qui arrivait à ceux qui ne pouvaient pas
travailler, et puis il y avait encore toutes sortes de motivations pratiques, par
exemple, moi, je me concentrais uniquement sur l'Arbeitseinsatz, mais
c'était loin d'être le seul enjeu économique, comme je l'appris en rencontrant
un expert de notre ministère de l'Alimentation et de l'Agriculture, un jeune
homme très intelligent, passionné par son travail, qui m'expliqua un soir,
dans un vieux café de Budapest, l'aspect alimentaire de la question, qui était
qu'avec la perte de l'Ukraine l'Allemagne devait faire face à un grave déficit en approvisionnement, surtout en blé, et s'était donc tournée vers la
Hongrie, grand producteur, c'était d'ailleurs d'après lui la cause principale de
notre pseudo-invasion, sécuriser cette source de blé, et donc en 1944 nous
demandions aux Hongrois 450 000 tonnes de blé, 360 000 tonnes de plus
qu'en 1942, soit une augmentation de 80 %, or, il fallait bien que les
Hongrois prennent ce blé quelque part, ils devaient après tout nourrir leur
propre population, mais justement, ces 360 000 tonnes correspondaient aux
rations d'environ un million de personnes, un peu plus que le nombre total
de Juifs hongrois, et donc les spécialistes du ministère de l'Alimentation,
eux, voyaient l'évacuation des Juifs par le RSHA comme une mesure qui
permettrait à la Hongrie de dégager un excédent de blé à destination de
l'Allemagne, correspondant à nos besoins, et quant au sort des Juifs
évacués, qu'il faudrait en principe nourrir ailleurs si on ne les tuait pas, cela
ne concernait pas ce jeune et somme toute sympathique expert, un peu
obnubilé par ses chiffres néanmoins, car il y avait d'autres départements du
ministère de l'Alimentation pour s'occuper de ça, l'alimentation des détenus
et autres travailleurs étrangers en Allemagne, ce n'était pas son affaire, et
pour lui l'évacuation des Juifs était la solution à son problème, même si par
ailleurs cela devenait le problème de quelqu'un d'autre. Et il n'était pas le
seul, cet homme, tout le monde était comme lui, moi aussi j'étais comme
lui, et vous aussi, à sa place, vous auriez été comme lui.
Mais peut-être qu'au fond vous vous moquez de tout ceci. Peut-être
préféreriez-vous, à mes réflexions malsaines et absconses, des anecdotes,
des historiettes piquantes. Moi je ne sais plus très bien. Des histoires, je
veux bien en raconter: mais alors, en piochant un peu au hasard de mes
souvenirs et de mes notes; je vous l'ai dit, je fatigue, il faut commencer à en
finir. Et puis si je devais encore raconter le reste de l'année 1944 dans le
détail, un peu comme je l'ai fait jusqu'ici, je n'en finirais jamais. Vous
voyez, je pense à vous aussi, pas seulement à moi, un petit peu en tout cas,
il y a bien sûr des limites, si je m'inflige autant de peines, ça n'est pas pour
vous faire plaisir, je le reconnais, c'est avant tout pour ma propre hygiène
mentale, comme lorsqu'on a trop mangé, a un moment ou à un autre il faut
évacuer les déchets, et que cela sente bon ou non, on n'a pas toujours le
choix; et puis, vous disposez d'un pouvoir sans appel, celui de fermer ce
livre et de le jeter à la poubelle, ultime recours contre lequel je ne peux rien,
ainsi, je ne vois pas pourquoi je prendrais des gants. Et c'est pourquoi, je le reconnais, si je change un peu de méthode, c'est surtout pour moi, que ça
vous plaise ou non, encore une marque de mon égoïsme sans bornes, fruit
certainement de ma mauvaise éducation. J'aurais peut-être dû faire autre
chose, me direz-vous, c'est vrai, j'aurais peut-être dû faire autre chose,
j'aurais été ravi de faire de la musique, si j'avais su aligner deux notes et
reconnaître une clef de sol, mais bon, j'ai déjà expliqué mes limites en la
matière, ou bien de la peinture, pourquoi pas, ça m'a tout l'air d'une
occupation agréable, la peinture, une occupation tranquille, se perdre ainsi
dans les formes et les couleurs, mais que voulez-vous, dans une autre vie
peut-être, car dans celle-ci je n'ai jamais eu le choix, un peu, bien sûr, une
certaine marge de manœuvre, mais restreinte, à cause de fatalités pesantes,
ce qui fait que voilà, nous nous retrouvons au point de départ. Mais
revenons plutôt à la Hongrie. Des officiers qui entouraient Eichmann, il n'y
a pas grand-chose à dire. C'étaient, pour la plupart, des hommes pacifiques,
de bons citoyens faisant leur devoir, fiers et heureux porteurs de l'uniforme
S S, mais timorés, peu capables d'initiative, se demandant toujours «Oui-
mais», et admirant leur chef comme un génie grandiose. Le seul qui se
détachait un peu du lot était Wisliceny, un Prussien de mon âge, qui parlait
très bien l'anglais et avait d'excellentes connaissances historiques, et avec
qui j'aimais passer mes soirées à discuter de la guerre de Trente Ans, du
tournant de 1848, ou bien de la faillite morale de l'ère wilhelminienne. Ses
vues n'étaient pas toujours originales, mais elles restaient solidement
documentées et il savait les insérer dans un récit cohérent, ce qui est la
première qualité de l'imaginaire historique. Il avait autrefois été le supérieur
d'Eichmann, en 1936 je crois, à l'époque en tout cas du S D-Hauptamt,
lorsque la section des Affaires juives était encore désignée Abteilung II 112;
mais sa paresse et son indolence l'avaient rapidement fait surpasser par son
disciple, à qui d'ailleurs il n'en tenait pas rigueur, ils étaient restés bons
amis, Wisliceny était un intime de la famille, ils se tutoyaient même en
public (ils devaient se brouiller un peu plus tard, pour des raisons que
j'ignore. Wisliceny, témoin à Nuremberg, a peint un portrait à charge de son
ancien camarade qui a longtemps contribué à brouiller l'image qu'historiens
et écrivains se faisaient d'Eichmann, certains allant même jusqu'à soutenir
de bonne foi que ce pauvre Obersturmbannführer donnait des ordres à
Adolf Hitler. On ne peut pas blâmer Wisliceny: il jouait sa peau, et
Eichmann, lui, avait disparu, en ce temps-là il était d'usage de charger les
absents, ce qui ne lui a d'ailleurs pas réussi, à ce pauvre Wisliceny; il a fini au bout d'une corde à Presbourg, la Bratislava des Slovaques, et solide elle
dut être, cette corde, pour supporter sa corpulence). Une autre raison qui me
faisait apprécier Wisliceny, c'était qu'il ne perdait pas la tête, à la différence
de certains autres, notamment les bureaucrates de Berlin, qui, envoyés sur le
terrain pour la première fois de leur vie, et se voyant soudain si puissants
par rapport à ces dignitaires juifs, des hommes instruits, ayant parfois le
double de leur âge, en oubliaient tout sens de la mesure. Certains insultaient
les Juifs de la manière la plus grossière et la plus malséante; d'autres
résistaient mal à la tentation d'abuser de leur position; tous se montraient
d'une arrogance insoutenable et à mes yeux entièrement déplacée. Je me
souviens de Hunsche, par exemple, un Regierungsrat, c'est-à-dire un
fonctionnaire de carrière, juriste avec une mentalité de notaire, le petit
homme gris qu'on ne remarque jamais derrière les bureaux d'une banque où
il gratte patiemment du papier en attendant de pouvoir toucher sa retraite et
aller en gilet de laine tricoté par sa femme cultiver des tulipes hollandaises,
ou bien peindre des soldats en plomb de l'époque napoléonienne, qu'il
disposera amoureusement, en rangs impeccables, souvenir de l'ordre perdu
de sa jeunesse, devant une maquette en plâtre de la porte du Brandebourg,
que sais-je des rêves qui obsèdent ce genre d'hommes; et là, à Budapest,
grotesque dans un uniforme avec culotte d'équitation ultrabouffante, il
fumait des cigarettes de luxe, recevait les notables juifs avec ses bottes sales
posées sur un fauteuil en velours, et se passait sans vergogne la moindre de
ses fantaisies. Dans les tout premiers jours après notre arrivée, il avait
demandé aux Juifs de lui fournir un piano, leur lançant négligemment: «J'ai
toujours rêvé d'avoir un piano»; les Juifs, effrayés, lui en apportèrent huit; et
Hunsche, devant moi, campé sur ses bottes à tiges longues, les réprimandait
d'une voix qui se voulait ironique: «Mais meine Herren! Je ne veux pas
ouvrir un magasin, je veux juste jouer du piano». Un piano! L'Allemagne
gémit sous les bombes, nos soldats, au front, se battent avec des membres
gelés et des doigts en moins, mais le Hauptsturmführer Regierungsrat Dr.
Hunsche, qui n'a jamais quitté son bureau de Berlin, a besoin d'un piano,
sans doute pour calmer ses nerfs éprouvés, lorsque je le regardais préparer
des ordres pour les hommes aux camps de transit – les évacuations avaient
commencé – je me demandais si, au moment d'apposer sa signature, il ne
bandait pas sous la table. C'était, je suis le premier à le reconnaître, un bien
piètre spécimen de la Herrenvolk: et si l'on doit juger l'Allemagne sur ce genre d'hommes, hélas trop commun, alors oui, je ne peux pas le nier, nous
avons mérité notre sort, le jugement de l'histoire, notre diké.
Et que dire alors de l'Obersturmbannführer Eichmann? Depuis que je le
connaissais, il ne s'était jamais autant pris à son propre rôle. Lorsqu'il
recevait les Juifs, c'était l'Übermensch de la tête aux pieds, il enlevait ses
lunettes, leur parlait d'une voix cassante, hachée, mais polie, il les faisait
s'asseoir et s'adressait à eux avec un «Meine Herren», il appelait le Dr. Stern
«Herr Hofrat», et puis il explosait en grossièretés, délibérément, pour les
choquer, avant de revenir à cette politesse glaciale qui semblait les
hypnotiser. Il était aussi extrêmement doué avec les autorités hongroises, à
la fois amical et poli, il les impressionnait et d'ailleurs avait noué de solides
amitiés avec certains d'entre eux, notamment Lâszlo Endre, qui lui fit
découvrir à Budapest une vie sociale jusqu'alors inconnue de lui et qui
acheva de l'éblouir, l'invitant dans des châteaux, le présentant à des
comtesses. Tout ceci, le fait que tout le monde se laissait prendre au jeu
avec plaisir, Juifs et Hongrois, peut expliquer pourquoi Eichmann lui aussi
versait dans la démesure (mais jamais avec la bêtise d'un Hunsche) et
finissait par croire qu'il était réellement der Meister, le Maître. Il se prenait
en fait pour un condottiere, un von dem Bach-Zelewski, il en oubliait sa
nature profonde, celle d'un bureaucrate de talent, voire de grand talent dans
son domaine restreint. Pourtant, dès qu'on le voyait seul à seul, dans son
bureau, ou le soir, s'il avait un peu bu, il redevenait l'ancien Eichmann, celui
qui courait les bureaux de la Staatspolizei, respectueux, affairé,
impressionné par le moindre galon supérieur au sien et en même temps
dévoré d'envie et d'ambition, l'Eichmann qui se faisait couvrir par écrit pour
chaque action et chaque décision par Müller ou Heydrich ou Kaltenbrunner,
et qui gardait tous ces ordres au coffre, soigneusement classés, l'Eichmann
qui aurait été aussi heureux – et non moins efficace -d'acheter et de
transporter des chevaux ou des camions, si telle avait été sa tâche, que de
concentrer et d'évacuer des dizaines de milliers d'êtres humains promis à la
mort. Lorsque je venais discuter avec lui de l'Arbeitseinsatz, en privé, il
m'écoutait, assis derrière son beau bureau, dans sa chambre luxueuse de
l'hôtel Majestic, avec un air ennuyé, crispé, en jouant avec ses lunettes ou
avec un stylo à mine qu'il actionnait en faisant clic-clac, dic-clac,
compulsivement, et avant de répondre, il réarrangeait ses documents
couverts de notes et de petits gribouillages, il soufflait la poussière sur son bureau, puis, grattant son crâne déjà un peu dégarni, il se lançait dans une
de ses longues réponses, si emberlificotée qu'il s'y perdait vite lui-même.
Au début, quand l'Einsatz fut enfin vraiment engagée, après que les
Hongrois, vers la fin avril, eurent donné leur accord pour les évacuations, il
était presque euphorique, bouillant d'énergie; en même temps, et plus
encore lorsque les difficultés s'accumulèrent, il devenait de plus en plus
difficile, intransigeant, même avec moi qu'il appréciait pourtant, il
commençait à voir des ennemis partout. Winkelmann, qui n'était son
supérieur que sur le papier, ne l'aimait pas du tout, mais c'est encore, à mon
avis, ce policier sévère et bourru, avec son bon sens inné de campagnard
autrichien, qui le jugeait le mieux. L'allure hautaine et à la limite de
l'impertinence d'Eichmann le mettait hors de lui, mais il le perçait à jour: «Il
a une mentalité de subalterne», m'expliqua-t-il lorsqu'une fois je vins le
voir, pour demander s'il pouvait intervenir ou au moins faire pression pour
améliorer les très mauvaises conditions de transport des Juifs. «Il emploie
son autorité sans réserve, il ne connaît aucune retenue morale ou mentale
dans son exercice du pouvoir. Il n'a pas non plus le moindre scrupule à
excéder les limites de son autorité, s'il croit qu'il agit dans l'esprit de celui
qui lui donne ses ordres et le couvre, comme le font le Gruppenführer
Müller et l'Obergruppenführer Kaltenbrunner». C'est sans doute tout à fait
juste, d'autant que Winkelmann ne niait pas les capacités d'Eichmann.
Celui-ci, à cette époque, n'habitait plus à l'hôtel, mais occupait la belle villa
d'un Juif dans la rue Apostol, sur le Rosenberg, une maison à deux étages
avec une tour, surplombant le Danube, et entourée d'un superbe verger
malheureusement défiguré par les tranchées de l'abri creusé en cas de raid
aérien. Il menait grand train et passait la plupart de son temps avec ses
nouveaux amis hongrois. Les évacuations avaient déjà largement
commencé, zone par zone selon un plan très serré, et les plaintes affluaient
de partout, du Jägerstab, des bureaux de Speer, de Saur lui-même, cela
fusait dans tous les sens, vers Himmler, Pohl, Kaltenbrunner, mais à la fin
tout revenait vers moi, et en effet, c'était une catastrophe, un véritable
scandale, les chantiers ne recevaient que des jeunes filles fluettes ou des
hommes déjà à moitié morts, eux qui espéraient un afflux de gaillards sains,
solides, rompus aux travaux, ils étaient outrés, personne ne comprenait ce
qui se passait. Une partie de la faute, je l'ai déjà expliqué, revenait à la
Honvéd qui malgré toutes les représentations gardait jalousement ses
bataillons de travail. Mais parmi ceux qui restaient il y avait quand même des hommes, qui peu de temps auparavant vivaient une vie normale,
mangeaient à leur faim, ils devaient être en bonne santé. Or il s'avérait que
les conditions des points de concentration, où les Juifs devaient parfois
attendre des jours ou des semaines, à peine nourris, avant d'être transportés,
entassés dans des wagons à bétail surchargés, sans eau, sans nourriture,
avec un seau hygiénique par wagon, ces conditions étaient épuisantes pour
leurs forces, les maladies se disséminaient, de nombreuses personnes
mouraient en route, et celles qui arrivaient avaient piètre figure, peu
passaient la sélection, et même ceux-là se voyaient refusés ou étaient
rapidement renvoyés par les entreprises et les chantiers, surtout ceux du
Jägerstab qui hurlaient qu'on leur envoyait des fillettes incapables de
soulever une pioche. Lorsque je transmettais ces plaintes à Eichmann, je l'ai
dit, il les rejetait sèchement, affirmait que ce n'était pas de sa responsabilité,
que seuls les Hongrois pouvaient changer quelque chose à ces conditions.
J'allai donc voir le major Baky, le secrétaire d'État chargé de la
Gendarmerie; Baky balaya mes plaintes d'une phrase, «Vous n'avez qu'à les
prendre plus vite», et me renvoya au lieutenant-colonel Ferenczy, l'officier
chargé de la gestion technique des évacuations, un homme amer,
difficilement accessible, qui me parla pendant plus d'une heure pour
m'expliquer qu'il serait ravi de mieux nourrir les Juifs, si on lui fournissait
la nourriture, et de moins charger les wagons, si on lui envoyait plus de
trains, mais que sa mission principale consistait à les évacuer, pas à les
dorloter. Avec Wisliceny, je me rendis à un de ces «points de
regroupement», je ne sais plus trop où, dans la région de Kaschau peut-être:
c'était un spectacle pénible, les Juifs étaient parqués par familles entières
dans une briqueterie à ciel ouvert, sous la pluie de printemps, les enfants en
culottes courtes jouaient dans les flaques d'eau, les adultes, apathiques,
restaient assis sur leurs valises ou faisaient les cent pas. Je fus frappé par le
contraste entre ces Juifs et ceux, les seuls que je connusse vraiment jusque-
là, de Galicie et d'Ukraine; ceux-ci étaient des gens bien éduqués, des
bourgeois souvent, et même les artisans et les fermiers, assez nombreux,