Les bienveillantes

Jonathan Littell · Chapitre 5 sur 8 · partie 10/11

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Les bienveillantes

Air

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 11 parties.

toute une baie qui plus loin s'ouvre en grands plans irréguliers. L'immobilité

des eaux, des forêts noires sur l'autre berge, conférait à ce paysage un aspect

solennel, mystérieux, comme à un royaume au-delà de la vie, mais

néanmoins encore en deçà de la mort, une terre d'entre les deux. J'allumai

une cigarette et regardai le lac. Une conversation d'enfance ou plutôt d'adolescence me revenait en mémoire, ma sœur m'avait raconté, un jour, un

vieux mythe poméranien, le légende de Vineta, une belle et arrogante ville

engloutie dans la Baltique, dont les pêcheurs entendaient encore les cloches

sonner sur les eaux à midi, et qu'on situait parfois près de Kolberg. Cette

grande ville très riche, m'avait-elle expliqué avec un sérieux enfantin, fut

perdue à cause du désir sans limite d'une femme, la fille du roi. Beaucoup

de marins et de chevaliers venaient y boire et s'y amuser, des hommes

beaux et forts, pleins de vie. Chaque soir, la fille du roi sortait déguisée dans

la ville, elle descendait dans les auberges, les bouges les plus sordides, et

elle choisissait un homme. Elle le ramenait dans son palais et lui faisait

l'amour toute la nuit; au matin, l'homme était mort d'épuisement. Pas un,

aussi fort fût-il, ne résistait à son désir insatiable. Elle faisait jeter leurs

cadavres à la mer, dans une baie battue par les tempêtes. Mais ne pouvoir

l'assouvir ne faisait qu'exciter l'immensité de son désir. On la voyait se

promener sur la plage, chantant pour l'Océan à qui elle voulait faire l'amour.

Seul l'Océan, chantait-elle, serait assez vaste, assez puissant pour combler

son désir. Une nuit enfin, n'y tenant plus, elle sortit nue de son palais,

laissant dans son lit le cadavre de son dernier amant. C'était une nuit de

tempête, l'Océan fouettait les digues qui protégeaient la ville. Elle alla sur la

jetée et ouvrit la grande porte de bronze placée là par son père. L'Océan

entra dans la ville, prit la princesse et en fit sa femme, et garda la ville

noyée comme montant de sa dot Lorsque Una eut achevé son histoire, je lui

avais fait remarquer que c'était la même légende que celle, française, de la

ville d'Ys. «Certes, m'avait-elle rétorqué sur un ton hautain, mais celle-ci est

plus belle». – «Si je la comprends bien, elle explique que l'ordre de la cité

est incompatible avec le plaisir insatiable des femmes». – «Je dirais plutôt

le plaisir démesuré des femmes. Mais ce que tu proposes là, c'est une

moralité d'homme. Moi je pense que toutes ces idées, la mesure, la moralité,

ont été inventées par les hommes pour compenser la limitation de leur

plaisir. Car les hommes savent depuis longtemps que leur plaisir ne pourra

jamais être comparé au plaisir que nous endurons, que ce plaisir-là est d'un

autre ordre.»

 

Sur le chemin du retour, je me sentais une coquille vide, un automate. Je

songeais au rêve affreux de la nuit, j'essayais de m'imaginer ma sœur les

jambes couvertes d'une diarrhée liquide, collante, à la puanteur

abominablement douce. Les évacuées décharnées d'Auschwitz, blotties sous leurs couvertures, avaient elles aussi les jambes couvertes de merde, leurs

jambes semblables à des bâtons; celles qui s'arrêtaient pour déféquer étaient

exécutées, elles étaient obligées de chier en marchant, comme les chevaux.

Una couverte de merde aurait été encore plus belle, solaire et pure sous

cette fange qui ne l'aurait pas touchée, qui aurait été incapable de la souiller.

Entre ses jambes maculées, je me serais blotti comme un nourrisson affamé

de lait et d'amour, désemparé. Ces pensées me ravageaient la tête,

impossible de les en chasser, je peinais à respirer et ne comprenais pas ce

qui m'envahissait si brutalement. À la maison, j'errai sans but par les

couloirs et les pièces, ouvrant et refermant les portes au hasard. Je voulus

ouvrir celles des chambres de von Üxküll, mais m'arrêtai au dernier instant,

la main sur la poignée, retenu par une gêne indicible, comme lorsque tout

enfant je pénétrais en son absence dans le bureau de mon père pour caresser

ses livres et jouer avec ses papillons. Je remontai à l'étage et entrai dans la

chambre d'Una. J'ouvris rapidement les volets, les rejetant dans un grand

fracas de bois. Des fenêtres, on dominait la cour d'un côté, et de l'autre la

terrasse, le jardin et la forêt, au-delà de laquelle on apercevait un coin du

lac. Je vins m'asseoir sur le coffre au pied du lit, face au grand miroir. Je

contemplai l'homme devant moi dans la glace, un type avachi, fatigué,

maussade, au visage gonflé de ressentiment. Je ne le reconnaissais pas, cela

ne pouvait pas être moi, mais pourtant si. Je me redressai, levai la tête, ça ne

changeait pas grand-chose. J'imaginai Una debout devant ce miroir, nue ou

en robe, elle devait se trouver fabuleusement belle, et quelle chance elle

avait de pouvoir se regarder ainsi, de pouvoir détailler son beau corps, mais

peut-être que non, peut-être n'en voyait-elle pas la beauté, invisible à ses

propres yeux, peut-être n'en percevait-elle pas l'étrangeté affolante, le

scandale de ces seins et de ce sexe, cette chose entre les jambes qui ne peut

être vue mais qui cache jalousement toute sa splendeur, peut-être n'en

ressentait-elle que la lourdeur et le lent vieillissement, avec une légère

tristesse ou tout au plus un doux sentiment de complicité familière, jamais

l'âcreté du désir paniqué: Regarde, il n'y a là rien à voir. Respirant avec

difficulté, je me levai, allai regarder par la fenêtre, vers la forêt. La chaleur

engendrée par la longue marche s'était dissipée, la chambre me paraissait

glaciale, j'avais froid. Je me tournai vers le secrétaire dressé contre le mur

entre les deux croisées donnant sur le jardin, et j'essayai distraitement de

l'ouvrir. Il était fermé à clef. Je descendis, allai trouver un gros couteau dans

la cuisine, empilai du petit bois dans le serre-bûches, pris aussi la bouteille de cognac et un gobelet, et remontai. Dans la chambre, je me versai une

mesure d'alcool, bus un peu, et entrepris de faire du feu dans le gros poêle

cimenté à l'angle. Lorsqu'il eut bien pris, je me redressai et fis sauter la

serrure du secrétaire avec le couteau. Elle céda facilement Je m'assis, le

verre de cognac près de moi, et fouillai les tiroirs. Il y avait là toute sorte

d'objets et de papiers, des bijoux, quelques coquillages exotiques, des

fossiles, de la correspondance d'affaires, que je parcourus distraitement, des

lettres adressées à Una depuis la Suisse et traitant surtout de questions de

psychologie mêlées à des potins anodins, d'autres choses encore. Dans un

tiroir, serrée dans un petit portefeuille en cuir, je trouvai une liasse de

feuillets rédigés de sa main: des brouillons de lettres qui m'étaient

adressées, mais qu'elle n'avait jamais envoyées. Le cœur battant, je dégageai

le bureau en enfournant le reste des objets dans les tiroirs et étalai les lettres

comme un éventail de cartes à jouer. Je laissai courir mes doigts dessus et

en choisis une, au hasard pensais-je, mais ce n'était sans doute pas

entièrement le hasard, cette lettre était datée du 28 avril 1944 et commençait

ainsi: Cher Max, ça fait un an aujourd'hui que Maman est morte. Tu ne m'as

jamais écrit, tu ne m'as jamais rien dit de ce qui s'est passé, tu ne m'as

jamais rien expliqué… La lettre s'interrompait là, j'en parcourus rapidement

quelques autres, elle paraissaient toutes inachevées. Alors je bus un peu de

cognac et me mis à tout raconter à ma sœur, exactement comme je l'ai écrit

ici, sans rien omettre. Cela prit un certain temps; lorsque j'achevai la

chambre s'obscurcissait. Je pris une autre lettre et me levai pour l'approcher

de la fenêtre. Celle-ci parlait de notre père et je la lus d'une traite, la bouche

sèche, crispé par l'angoisse. Una écrivait que mon ressentiment envers notre

mère, pour le compte de notre père, avait été injuste, que notre mère avait

eu une vie difficile à cause de lui, de sa froideur, de ses absences, de son

départ final, inexpliqué. Elle me demandait si je me souvenais même de lui.

En fait je me souvenais de peu de choses, je me rappelais son odeur, sa

sueur comment nous nous ruions sur lui pour l'attaquer, lorsqu'il lisait sur le

divan, et comment il nous prenait alors dans ses bras en riant à gorge

déployée. Une fois, je toussais, il m'avait fait avaler un médicament que

j'avais tout de suite vomi sur le tapis; je mourais de honte, j'avais peur qu'il

ne se fâche, mais il avait été très gentil, il m'avait consolé puis avait nettoyé

le tapis. La lettre continuait, Una m'expliquait que son mari avait connu

notre père en Courlande, que notre père, comme me l'avait indiqué le juge

Baumann, commandait un Freikorps. Von Üxküll commandait une autre unité, mais il le connaissait bien. Berndt dit que c'était un animal déchaîné,

écrivait-elle. Un homme sans foi, sans limites. Il faisait crucifier des

femmes violées aux arbres, il jetait lui-même des enfants vivants dans les

granges incendiées, il livrait les ennemis capturés à ses hommes, des bêtes

affolées, et riait et buvait en regardant les supplices. Dans le

commandement, il était obstiné, borné, il n'écoutait personne. Toute l'aile

qu'il était censé défendre à Mitau s'est effondrée à cause de son arrogance,

précipitant la retraite de l'armée. Je sais que tu ne vas pas me croire,

ajoutait-elle, mais c'est la vérité, penses-en ce que tu veux. Épouvanté, saisi

de rage, je froissai la lettre, je fis le geste de la déchirer, mais je me retins.

Je la jetai sur le secrétaire et esquissai quelques mouvements à travers la

pièce, je voulus sortir, je revins, j'hésitais, bloqué par une cascade

d'impulsions divergentes, enfin je bus du cognac, cela me calma un peu, je

pris la bouteille et descendis boire encore au salon. Käthe était arrivée et

préparait le repas, elle entrait et sortait de la cuisine, je ne voulais pas me

retrouver en sa présence. Je retournai dans le hall d'entrée et ouvris la porte

des appartements de von Üxküll. Il y avait là deux belles pièces, un cabinet

de travail et une chambre à coucher, meublées avec goût, du mobilier ancien

et lourd en bois sombre, des tapis orientaux, de simples objets en métal, une

salle de bains munie d'un équipement particulier, sans doute adapté à sa

paralysie. À regarder tout cela, je ressentais de nouveau un vif sentiment de

gêne, en même temps je n'en avais cure. Je me promenai dans la pièce de

travail: aucun objet n'encombrait le grand bureau massif et sans chaise; sur

les étagères, il n'y avait que des partitions, de compositeurs en tous genres

rangées par pays et par périodes avec, à part, une petite pile de partitions

reliées, ses propres œuvres. J'en ouvris une et contemplai les séries de notes,

une abstraction pour moi, que je ne savais pas lire. À Berlin, von Üxküll

m'avait parlé d'une œuvre qu'il projetait, une fugue ou, comme il avait dit,

une suite de variations sérielles en forme de fugue. «Je ne sais pas encore si

ce que j'envisage est vraiment possible», avait-il dit. Lorsque je lui avais

demandé quel en serait le thème, il avait eu une moue: «Ce n'est pas de la

musique romantique. Il n'y a pas de thème. C'est juste une étude». – «À

quoi la destinez-vous?» avais-je alors demandé. – «À rien. Vous savez bien

qu'on ne joue pas mes œuvres en Allemagne. Je ne l'entendrai sans doute

jamais jouer». – «Pourquoi l'écrivez-vous, alors?» Et il avait souri, un grand

sourire de plaisir: «Pour l'avoir fait avant de mourir».

Parmi les partitions se trouvaient bien entendu du Rameau, du Couperin, du

Forqueray, du Balbastre. J'en tirai quelques-unes de l'étagère et les

feuilletai, regardant les titres que je connaissais bien. Il y avait la Gavotte à

six doubles de Rameau, et en regardant la page la musique vint tout de suite

se dérouler dans ma tête, claire, allègre, cristalline, comme le galop d'un

cheval de race lancé sur la plaine russe, en hiver, si léger que ses sabots ne

font qu'effleurer la neige, ne laissant que la plus infime des traces. Mais

j'avais beau fixer la page je ne pouvais relier ces trilles ensorcelants aux

signes tracés là. Von Üxküll, à la fin du repas à Berlin, avait reparlé de

Rameau. «Vous avez raison d'aimer cette musique, avait-il dit. C'est une

musique lucide, souveraine. Elle ne se départ jamais de son élégance mais

reste truffée de surprises et même de pièges, elle est ludique, joyeuse d'un

gai savoir qui ne néglige ni les mathématiques, ni la vie». Il avait aussi

défendu Mozart en des termes curieux: «Je l'ai longtemps mésestimé. Dans

ma jeunesse, il me semblait un hédoniste doué, sans profondeur. Mais c'était

peut-être le jugement de mon propre puritanisme. En vieillissant, je

commence à croire qu'il avait peut-être un sentiment de la vie aussi fort que

celui de Nietzsche, et que sa musique ne paraît simple que parce que la vie,

somme toute, est assez simple. Mais je n'en ai pas tout à fait décidé, je dois

écouter encore».

 

Käthe partait et j'allai manger, vidant encore avec cérémonie une des

merveilleuses bouteilles de von Üxküll. La maison commençait à me

sembler familière et chaleureuse, Käthe avait refait du feu dans la

cheminée, la salle était agréablement tiède, je me sentais apaisé, en amitié

avec tout cela, ce feu et ce bon vin et même le portrait du mari de ma sœur,

accroché au-dessus de ce piano dont je ne savais pas jouer. Mais ce

sentiment ne dura pas. Après le repas, j'avais débarrassé la table et m'étais

servi une mesure de cognac, je m'installai devant la cheminée et essayai de

lire Flaubert, mais je n'y parvenais pas. Trop de choses sourdes me

travaillaient. Je bandais, l'idée me venait de me mettre nu, d'aller explorer

nu cette grande maison sombre et froide et silencieuse, un espace vaste et

libre mais aussi privé et plein de secrets, tout comme la maison de Moreau,

lorsque nous étions enfants. Et cette pensée en amenait derrière elle une

autre, son double obscur, celle de l'espace quadrillé et surveillé des camps:

la promiscuité des baraquements, le grouillement des latrines collectives,

aucun endroit possible pour avoir, seul ou à deux, un moment humain. J'en avais discuté une fois avec Höss, qui m'avait affirmé qu'en dépit de toutes

les interdictions et les précautions les détenus continuaient à avoir une

activité sexuelle, pas seulement les kapos avec leurs Pipel ou des lesbiennes

entre elles, mais des hommes et des femmes, les hommes soudoyaient les

gardes pour qu'ils leur amènent leur maîtresse, ou se glissaient dans le

Frauenlager avec un Kommando de travail, et risquaient la mort pour une

rapide secousse, un frottement de deux bassins décharnés, un bref contact

de corps rasés et pouilleux. J'avais été fortement impressionné par cet

érotisme impossible, voué à finir écrasé sous les bottes ferrées des gardes, le

contraire même dans sa désespérance de l'érotisme libre, solaire,

transgressif des riches, mais peut-être aussi sa vérité cachée indiquant

sournoisement et obstinément que tout amour vrai est inéluctablement

tourné vers la mort, et ne tient pas compte, dans son désir, de la misère des

corps. Car l'homme a pris les faits bruts et sans prolongements donnés à

toute créature sexuée et en a bâti un imaginaire sans limites, trouble et

profond, l'érotisme qui, plus que toute autre chose, le distingue des bêtes, et

il en a fait de même avec l'idée de la mort, mais cet imaginaire-là n'a pas de

nom, curieusement (on pourrait l'appeler thanatisme, peut-être): et ce sont

ces imaginaires, ces jeux de hantises ressassés, et non pas la chose en elle-

même, qui sont les moteurs effrénés de notre soif de vie, de savoir,

d'écartèlement de soi. Je tenais toujours entre mes mains L'éducation

sentimentale, posée sur mes jambes presque au contact de mon sexe,

oubliée, je laissais ces pensées d'idiot affolé me labourer la tête, l'oreille

emplie du battement angoissé de mon cœur. Le matin, j'étais plus calme.

Dans le salon, j'essayai de nouveau de lire après avoir pris du pain avec du

café, et puis ma pensée dérivait encore, se détachait des tourments de

Frédéric et de Madame Arnoux, et partait. Je me demandais: Qu'est-ce que

tu es venu faire ici? Que veux-tu, au juste? Attendre qu'Una revienne?

Attendre qu'un Russe vienne t'égorger? Te suicider? Je songeais à Hélène.

Elle et ma sœur, me dis-je, étaient les deux seules femmes, à part quelques

infirmières, à avoir vu mon corps nu. Qu'avait-elle vu, qu'avait-elle pensé

en voyant cela? Que voyait-elle en moi que je ne voyais pas, et que ma

sœur, depuis longtemps déjà, ne voulait plus voir? Je pensais au corps

d'Hélène, je l'avais souvent vue en maillot, ses formes étaient plus fines et

nerveuses que celles de ma sœur, ses seins étaient plus menus. Toutes deux

avaient également la peau blanche, mais cette blancheur faisait éclater le

poil noir et dru de ma sœur, alors que chez Hélène, elle se continuait dans la blondeur douce de ses cheveux. Son sexe aussi devait être blond et doux,

mais cela, je ne voulais pas y penser. Un dégoût subit me prit à la gorge. Je

me disais: L'amour est mort, le seul amour est mort. Je n'aurais pas dû venir,

il faut partir, retourner à Berlin. Mais je ne voulais pas rentrer à Berlin, je

voulais rester. Un peu plus tard je me levai et sortis. Je partis de nouveau

par la forêt, je trouvai un vieux pont en bois sur la Drage et passai au-delà.

Les fourrés devenaient plus touffus, sombres, on ne pouvait plus avancer

que par les chemins des forestiers et des bûcherons, à travers lesquels se

tendaient des branches qui griffaient mes vêtements. Plus loin se dressait

une petite montagne isolée, d'où l'on pouvait sans doute voir toute la région,

mais je ne poussai pas jusque-là, je marchai sans but, en cercle peut-être,

enfin je retrouvai la rivière et revins à la maison. Käthe m'attendait et sortit

de la cuisine à ma rencontre: «Herr Busse est là, avec Herr Gast et quelques

autres. Ils vous attendent dans la cour. Je leur ai donné du schnaps». Busse

était le fermier de von Üxküll. «Qu'est-ce qu'ils me veulent?» demandai-je.

– «Ils souhaitent vous parler». Je traversai la maison et sortis dans la cour.

Les paysans étaient assis sur un char à banc, tiré par un cheval de trait plutôt

étique qui broutait les brins d'herbe dépassant de la neige. À ma vue ils se

découvrirent et sautèrent à terre. L'un d'eux, un homme rougeaud, aux

cheveux gris mais à la moustache encore noire, s'avança et s'inclina

légèrement devant moi. «Bonjour, Herr Obersturmbannführer. Käthe nous a

dit que vous êtes le frère de Madame?» Son ton était poli, mais il hésitait,

cherchait ses mots. «C'est exact», dis-je. -»Savez-vous où sont le Freiherr et

Madame? Savez-vous ce qu'ils prévoient?» – «Non. Je pensais les trouver

ici. Je ne sais pas où ils sont. En Suisse, sans doute». – «C'est qu'il va

bientôt falloir partir, Herr Obersturmbannführer. Il ne faut plus attendre

longtemps. Les Rouges attaquent Stargard, ils ont encerclé Arnswalde. Les

gens s'inquiètent. Le Kreisleiter dit qu'ils n'arriveront jamais jusqu'ici, mais

on ne le croit pas». Il était gêné, il faisait tourner son chapeau dans ses

mains. «Herr Busse, dis-je, je comprends votre souci. Vous devez songer à

vos familles. Si vous pensez devoir partir, partez. Personne ne vous retient».

Son visage s'éclaira un peu. «Merci, Herr Obersturmbannführer. C'est qu'on

se faisait du souci, vu que la maison était vide». Il hésita. «Si vous voulez,

je peux vous donner un chariot et un cheval. On vous aidera, si vous voulez

charger des meubles. On prendra ça avec nous, on le mettra en sûreté».

-»Merci, Herr Busse. J'y songerai. J'enverrai Käthe vous chercher, si je

décide quelque chose».

Les hommes remontèrent et le chariot s'éloigna lentement par l'allée de

bouleaux. Les paroles de Busse ne faisaient aucun effet sur moi, je n'arrivais

pas à penser à l'arrivée des Russes comme à une chose concrète, proche. Je

restais là, je m'étais appuyé au chambranle de la grande porte et je fumais

une cigarette en regardant le chariot disparaître au fond de la drève. Plus

tard dans l'après-midi, deux autres hommes se présentèrent. Ils portaient des

vestes bleues de toile grossière, de grosses bottes cloutées, et tenaient à la

main des casquettes; je compris tout de suite qu'il s'agissait des deux

Français du STO dont m'avait parlé Käthe, qui effectuaient des travaux

agricoles ou d'entretien pour von Üxküll. Avec Käthe, c'était le seul

personnel qui restait encore: tous les hommes avaient été appelés, le

jardinier était à la Volkssturm, la femme de chambre était partie rejoindre

ses parents, évacués au Mecklembourg. Je ne savais pas où logeaient ces

deux-là, peut-être chez Busse. Je m'adressai à eux directement en français.

L'aîné, Henri, était un paysan trapu mais râblé d'une quarantaine d'années,

originaire du Lubéron, il connaissait Antibes; l'autre venait sans doute d'une

ville de province, et paraissait encore jeune. Eux aussi s'inquiétaient, ils

étaient venus dire qu'ils voulaient partir, si tout le monde partait «Vous

comprenez, monsieur l'officier, les bolcheviques, on les aime pas plus que

vous. C'est des sauvages, on sait pas ce qu'on peut attendre d'eux». – «Si

Herr Busse part, dis-je, vous pourrez partir avec lui. Je ne vous retiens pas».

Leur soulagement était palpable. «Merci, monsieur l'officier. Nos respects à

monsieur le baron et à Madame, quand vous les verrez». Quand je les

verrai? Cette idée me semblait presque comique; en même temps, j'étais

tout à fait incapable d'accepter la pensée que peut-être je ne verrais plus

jamais ma sœur: c'était proprement impensable. Le soir, j'avais renvoyé

Käthe de bonne heure et fait moi-même le service, je dînais pour la

troisième fois seul dans cette grande salle éclairée aux chandelles, avec

solennité, et en mangeant et en buvant je fus envahi par une fantasmagorie

saisissante, la vision démente d'une parfaite autarcie coprophagique. Je me

figurais enfermé seul dans ce manoir avec Una, isolé du monde, à tout

jamais. Chaque soir, nous mettions nos meilleurs habits, costumes et

chemises en soie pour moi, belles robes moulantes et fendues dans le dos

pour elle, rehaussées de lourds bijoux d'argent presque barbares, et nous

nous asseyions pour un dîner élégant, à cette table couverte d'une nappe en

dentelle et dressée avec des gobelets en cristal, de l'argenterie frappée à nos

armes, des assiettes en porcelaine de Sèvres, des chandeliers en argent massif, hérissés de longs cierges blancs; dans les verres, nos propres urines,

sur les assiettes de beaux étrons pâles et fermes, que nous mangions

tranquillement avec une petite cuiller en argent. Nous nous essuyions les

lèvres avec des serviettes monogrammées en batiste, nous buvions, et,

lorsque nous avions fini, nous allions nous-mêmes à la cuisine laver les

couverts. Ainsi, nous nous suffisions à nous-mêmes, sans pertes et sans

traces, proprement. Cette vision aberrante m'emplit pour le reste du repas

d'une angoisse sordide. Après je montai dans la chambre d'Una boire du

cognac et fumer. La bouteille était presque vide. Je regardais le secrétaire,

de nouveau fermé, mon sentiment mauvais ne me quittait pas, je ne savais

pas quoi faire mais je ne voulais surtout pas ouvrir le secrétaire. J'ouvris

l'armoire et inspectai les robes de ma sœur, inspirant profondément pour

m'imprégner de l'odeur qu'elles dégageaient. J'en choisis une, une belle robe

de soirée en tissu fin, noir et gris avec des fils d'argent; planté devant le haut

miroir, je tins la robe drapée sur mon corps, et esquissai avec un grand

sérieux quelques gestes féminins. Mais je pris tout de suite peur et rangeai

la robe, plein de dégoût et de honte: à quoi donc est-ce que je jouais là?

Mon corps n'était pas le sien et ne le serait jamais. En même temps, je ne

pouvais pas me retenir, il m'aurait fallu tout de suite quitter la maison, mais

je ne pouvais pas quitter la maison. Alors je me rassis sur le divan et

achevai la bouteille de cognac, me forçant à penser aux bribes de lettres que

j'avais lues, à ces énigmes sans fin et sans solution, le départ de mon père,

la mort de ma mère. Je me levai, allai chercher les lettres, et me réinstallai

pour en lire encore quelques-unes. Ma sœur essayait de me poser des

questions, elle me demandait comment j'avais pu dormir pendant que l'on

tuait notre mère, ce que j'avais éprouvé en voyant son corps, de quoi nous

avions discuté la veille. Je ne pouvais répondre à presque aucune de ces

questions. Dans une lettre, elle me parlait de la visite de Clemens et Weser:

intuitivement, elle leur avait menti, elle n'avait pas dit que j'avais vu les

corps, mais elle voulait savoir pourquoi j'avais menti, moi, et de quoi je me

souvenais au juste. De quoi je me souvenais? Je ne savais même plus ce

qu'était un souvenir. Enfant, un jour, j'ai escaladé, et aujourd'hui encore,

alors que j'écris, je me vois très nettement escaladant les marches grises

d'un grand mausolée ou d'un monument perdu dans une forêt. Les feuilles

étaient rouges, ce devait être la fin de l'automne, je ne voyais pas le ciel à

travers les arbres. Une épaisse couche de feuilles mortes, rouges, orange,

brunes, or, recouvrait les marches, je m'y enfonçais jusqu'aux cuisses, et les marches étaient si hautes que j'étais obligé de me servir de mes mains pour

me hisser à la suivante. Dans mon souvenir, toute cette scène est empreinte

d'un sentiment accablant, les couleurs brûlées des feuilles me pesaient, et je

me frayais un chemin sur ces gradins pour géants à travers cette masse

sèche et friable, j'avais peur, je pensais que j'allais m'y enfoncer et

disparaître. Pendant des années, j'ai cru que cette image était le souvenir

d'un rêve, une image de rêve d'enfance qui m'était restée. Mais un jour, à

Kiel, lorsque j'y retournai pour mes études, je suis tombé par hasard sur

cette ziggourat, un petit monument aux morts en granité, je l'ai contourné,

les marches n'étaient pas plus hautes que d'autres, c'était cet endroit-là, cet

endroit existait. Bien entendu, je devais être tout petit lorsque j'y étais allé,

c'est pour ça que les marches me semblaient si hautes, mais ce n'est pas cela

qui m'a bouleversé, c'était de voir ainsi, après tant d'années, se présenter

dans la réalité, comme une chose concrète et matérielle, quelque chose que

j'avais toujours situé dans le monde du rêve. Et pour tout ce dont avait

essayé de me parler Una, dans ces lettres inachevées qu'elle ne m'avait

jamais envoyées, il en était de même. Ces pensées sans fin étaient hérissées

d'angles, je m'y lacérais sauvagement, les couloirs de cette maison froide et

oppressante ruisselaient de la charpie sanglante de mes sentiments, il aurait

fallu qu'une jeune et saine femme de chambre vienne tout rincer à grande

eau, mais il n'y avait plus de femme de chambre. Je rangeai les lettres dans

le secrétaire et, laissant là la bouteille et le verre vides, passai dans la

chambre voisine pour me coucher. Mais dès que je m'allongeai des pensées

obscènes, perverses, recommencèrent à affluer. Je me relevai et à la lumière

tremblotante d'une bougie contemplai mon corps nu dans la glace de

l'armoire. Je touchai mon ventre plat, ma verge raidie, mes fesses. Du bout

des doigts je caressai les poils de ma nuque. Puis je soufflai la bougie et

m'étendis à nouveau. Mais ces pensées refusaient de partir, elles sortaient

des angles de la chambre comme des chiens furieux et se ruaient sur moi

pour me mordre et m'enflammer le corps, Una et moi échangions nos

vêtements, nu, à part des bas, j'enfilais sa longue robe tandis qu'elle se

sanglait dans mon uniforme et remontait ses cheveux qu'elle fixait sous ma

casquette, puis elle m'asseyait devant sa coiffeuse et me maquillait

soigneusement, peignant mes cheveux en arrière, appliquant du rouge à

lèvres sur ma bouche, du rimmel sur mes cils, de la poudre sur mes joues,

elle me déposait des gouttes de parfum sur le cou et me laquait les ongles, et

quand c'était fini nous échangions aussi brutalement nos rôles, elle se munissait d'un phallus en ébène sculpté et me prenait comme un homme,

devant son grand miroir qui reflétait impassiblement nos corps entrelacés

comme des serpents, elle avait enduit le phallus de cold-cream et l'odeur

acre me mordait au nez tandis qu'elle se servait de moi comme d'une

femme, jusqu'à ce que toute distinction s'efface et que je lui dise: «Je suis ta

sœur et tu es mon frère», et elle: «Tu es ma sœur et je suis ton frère». Ces

images affolantes, des jours durant, continuaient à me mordiller comme des

chiots surexcités. J'étais en relation avec ces pensées comme le sont deux

aimants dont une force mystérieuse inverserait constamment les polarités: si

nous nous attirions, elles changeaient pour que nous nous repoussions; mais

à peine ce mouvement esquissé cela changeait de nouveau, nous nous

attirions encore une fois, et tout cela très rapidement, ce qui faisait que nous

oscillions l'un par rapport à l'autre, ces pensées et moi, à une distance

presque constante, aussi incapables de nous rapprocher que de nous

éloigner. Dehors, la neige fondait, les sols devenaient boueux. Käthe vint un

jour me dire qu'elle partait; officiellement, l'évacuation restait interdite,

mais elle avait une cousine en Basse-Saxe, elle allait habiter chez elle.

Busse revint aussi renouveler son offre: il venait d'être incorporé à la

Volkssturm, mais voulait envoyer sa famille ailleurs, avant qu'il ne soit trop

tard. Il me demanda de revoir ses comptes avec lui, au nom de von Üxküll,

mais je refusai et le congédiai, lui demandant d'emmener les deux Français

avec sa famille. Lorsque j'allais marcher du côté de la route, je voyais très

peu de circulation; mais dans Alt Draheim, les gens prudents se préparaient

discrètement au départ; ils vidaient leurs réserves, et me vendirent à bon

marché des stocks de provisions. La campagne était calme, à peine

entendait-on de temps à autre un avion, haut dans le ciel. Or un jour, alors

que je me trouvais à l'étage, une voiture s'engagea dans l'allée. Je la regardai

venir par une fenêtre, caché derrière un rideau; lorsqu'elle se fut rapprochée,

je reconnus une plaque de la Kripo. Je courus à ma chambre, tirai mon arme

de service de l'étui rangé dans mon sac, et sans plus réfléchir filai par

l'escalier de service et la porte de la cuisine me réfugier dans les bois au-

delà de la terrasse. Mon pistolet serré nerveusement dans mon poing, je

contournai un peu le jardin, bien en retrait derrière la ligne des arbres, puis

me rapprochai à l'abri d'un fourré pour observer la façade de la maison. Je

vis ainsi une silhouette sortir par la porte vitrée du salon et traverser la

terrasse pour se poster à la balustrade et observer le jardin, les mains dans

les poches de son manteau. «Aue!», il appela par deux fois, «Aue!». C'était Weser, je le reconnaissais bien. La haute silhouette de Clemens se dessinait

dans l'embrasure de la porte. Weser aboya mon nom une troisième fois, d'un

ton sans appel, puis fit demi-tour et entra dans la maison, précédé de

Clemens. J'attendis. Au bout d'un long moment, je vis leurs ombres

s'affairer derrière les croisées de la chambre de ma sœur. Une rage démente

s'empara de moi et m'empourpra le visage tandis que j'armais le pistolet, sur

le point de courir dans la maison abattre sans pitié ces deux dogues

malfaisants. Je me contins avec difficulté et restai là, les doigts blancs à

force de se crisper sur la crosse du pistolet, tremblant. Enfin j'entendis un

bruit de moteur. J'attendis encore un peu puis rentrai, demeurant aux aguets

au cas où ils m'auraient tendu un piège. La voiture était partie, la maison

était vide. Dans ma chambre, rien ne paraissait avoir été touché; dans la

chambre d'Una, le secrétaire était encore fermé, mais à l'intérieur, les

brouillons des lettres avaient disparu. Accablé, je m'assis sur une chaise, le

pistolet posé sur mon genou, oublié. Que cherchaient donc ces bêtes

enragées, obstinées, sourdes à toute raison? J'essayai de penser à ce que

contenaient les lettres, mais je n'arrivais pas à mettre de l'ordre dans mes

pensées. Je savais qu'elles fournissaient une preuve de ma présence à

Antibes au moment du meurtre. Mais cela n'avait plus aucune importance.

Et les jumeaux? Est-ce que ces lettres parlaient des jumeaux? Je fis un effort

pour me le rappeler, il me semblait que non, qu'elles ne disaient rien des

jumeaux, alors que de toute évidence c'était la seule chose qui importait à

ma sœur, bien plus que le sort de notre mère. Qu'étaient-ils pour elle, ces

deux mômes? Je me levai, posai le pistolet sur la tablette, et me mis en

devoir de fouiller de nouveau le secrétaire, lentement et méthodiquement

cette fois, comme avaient dû le faire Clemens et Weser. Et alors je trouvai,

dans un petit tiroir que je n'avais pas encore remarqué, une photographie

des deux petits les montrant nus et souriants, le dos à la mer, sans doute près

d'Antibes. Oui, me dis-je en détaillant cette image, en effet c'est possible, ce

doivent être les siens. Mais qui alors était le père? Certainement pas von

Üxküll. J'essayai de concevoir ma sœur enceinte, tenant son ventre gonflé à

deux mains, ma sœur accouchant, écartelée, hurlant, c'était impossible. Non,

si c'était bien ça on avait dû l'ouvrir, les sortir par le ventre, ce n'était pas

possible autrement. Je pensai à sa peur devant cette chose qui enflait en elle.

«J'ai toujours eu peur», m'avait-elle dit un jour, il y a bien longtemps. Où

était-ce? Je ne sais plus. Elle m'avait parlé de la peur permanente des

femmes, cette vieille amie qui vit avec elles, tout le temps. La peur quand on saigne tous les mois, la peur de recevoir quelque chose à l'intérieur de

soi, d'être pénétrée par les parties des hommes qui sont souvent égoïstes et

brutaux, la peur de la gravité qui tire la chair, les seins vers le bas. Il devait

en être de même pour la peur d'être enceinte. Ça pousse, ça pousse dans le

ventre, un corps étranger à l'intérieur de soi, qui s'agite et pompe toutes les

forces du corps, et l'on sait que ça doit sortir, même si ça vous tue ça doit

sortir, quelle horreur. Même avec tous les hommes que j'avais connus je ne

pouvais pas m'approcher de cela, je ne pouvais rien comprendre à cette peur

insensée des femmes. Et une fois les enfants nés, ce devait être pire encore,

parce qu'alors commence la peur constante, la terreur qui vous hante jour et

nuit, et qui ne finit qu'avec soi, ou avec eux. Je voyais l'image de ces mères

qui serraient leurs enfants tandis qu'on les fusillait, je voyais ces Juives

hongroises assises sur leurs valises, des femmes enceintes et des filles qui

attendaient le train et le gaz au bout du voyage, ce devait être cela que

j'avais vu chez elles, cela dont je n'avais jamais pu me défaire et que je

n'avais jamais su exprimer, cette peur, non pas leur peur ouverte et explicite

des gendarmes et des Allemands, de nous, mais la peur muette qui vivait en

elles, dans la fragilité de leurs corps et de leurs sexes blottis entre leurs

jambes, cette fragilité que nous allions détruire sans jamais la voir. Il faisait

presque doux. J'avais sorti une chaise sur la terrasse, je restais là des heures,

à lire ou à écouter la neige fondre dans le jardin en pente, à regarder les

buissons taillés réapparaître, imposer de nouveau leur présence. Je lisais

Flaubert et aussi, lorsque je me lassais momentanément du grand trottoir

roulant de sa prose, des vers en ancien français qui parfois me faisaient rire

tout haut de surprise: J'ai une amie, ne sais qui c'est, /Jamais ne la vis, par

ma foi. J'avais le joyeux sentiment de me trouver sur une île déserte, coupée

du monde; si, comme dans les contes de fées, j'avais pu entourer le domaine

d'une barrière d'invisibilité, je serais resté là toujours à attendre le retour de

ma sœur, presque heureux, tandis que trolls et bolcheviques submergeaient

les terres à l'entour. Car comme les princes-poètes du bas Moyen Âge, la

pensée de l'amour d'une femme cloîtrée dans un lointain château (ou un

sanatorium helvète) me contentait pleinement. Avec une gaieté sereine, je

me la représentais assise comme moi à une terrasse, face à de hautes

montagnes plutôt qu'à une forêt, seule aussi (que son mari suive sa cure), et

lisant des livres semblables à ceux que je lisais, raflés dans sa bibliothèque.

L'air frais des hauteurs devait lui mordre la bouche, peut-être s'était-elle

enveloppée, pour lire, dans une couverture, mais en dessous son corps demeurait, avec sa lourdeur et sa présence. Enfants, nos corps grêles se

ruaient l'un sur l'autre, s'entrechoquaient avec fureur, mais c'étaient comme

deux cages de peau et d'os, qui empêchaient nos sentiments de se toucher à

nu. Nous n'avions pas encore saisi à quel point l'amour vit dans les corps, se

niche dans leurs replis les plus secrets, dans leurs fatigues et leur pesanteur

aussi. Je me figurais avec précision le corps d'Una lisant, s'ajustant à la

chaise, je devinais la courbure de sa colonne vertébrale, de sa nuque, le

poids de sa jambe croisée sur l'autre, le son presque inaudible de sa

respiration, et l'idée même de sa sueur sous ses aisselles me ravissait, me

soulevait dans un transport qui abolissait ma propre chair et faisait de moi

cette pure perception, tendue à se rompre. Mais de tels moments ne

pouvaient durer: l'eau dégouttait lentement des arbres et là-bas, en Suisse,

elle se levait en repoussant sa couverture et regagnait les salles communes,

me laissant avec mes chimères, mes sombres chimères qui, tandis qu'à mon

tour je rentrais dans sa maison, en épousaient l'architecture, se déployaient

selon la disposition des pièces que j'habitais, évitais, ou, tout comme sa

chambre, désirais éviter mais sans y parvenir. J'avais enfin poussé la porte

de sa salle de bains. C'était une grande pièce de femme, avec une longue

baignoire en porcelaine, un bidet, une cuvette au fond. Je tripotai les flacons

de parfum, me contemplai amèrement dans la glace au-dessus du lavabo-

Comme dans sa chambre, il ne régnait dans cette salle de bains presque

aucune odeur, j'avais beau inspirer profondément, c'était en vain, elle était

partie depuis trop longtemps, et Käthe avait bien fait le ménage. Si je posais

le nez sur les savons parfumés, ou bien ouvrais les flacons d'eau de toilette,

alors je sentais des odeurs magnifiques, profondément féminines, mais ce

n'étaient pas les siennes, même ses draps n'avaient aucune odeur, j'étais sorti

de la salle de bains et j'avais retourné le lit pour le flairer en vain, Käthe

avait mis des draps propres, blancs, rêches, frais, même ses culottes ne

sentaient rien, les quelques culottes en dentelle noire qui traînaient dans ses

tiroirs, soigneusement lavées, et c'est uniquement la tête enfouie dans les

robes du placard que je percevais quelque chose, une odeur lointaine,

indéfinissable, mais qui me faisait gonfler les tempes et battre sourdement

le sang aux oreilles. Le soir, à la lumière d'un bougeoir (l'électricité était

coupée depuis quelques jours), je fis chauffer deux grands seaux d'eau sur le

fourneau et montai les déverser dans la baignoire de ma sœur. L'eau

bouillonnait, je dus prendre des gants pour tenir les poignées brûlantes;

j'ajoutai quelques baquets d'eau froide, trempant ma main pour vérifier la température, et y versai des flocons de mousse odorante. Je buvais

maintenant une eau-de-vie de prune locale, dont j'avais trouvé une grosse

dame-jeanne à la cuisine, et j'en avais aussi monté un flacon, avec un verre

et un cendrier, que je disposai sur un petit plateau en argent en travers du

bidet. Avant de pénétrer dans l'eau je baissai les yeux sur mon corps, ma

peau blême qui prenait une teinte doucement dorée à la lumière des bougies

fichées dans un candélabre au pied du bain. Ce corps ne me plaisait pas

beaucoup, et pourtant, comment pouvais-je ne pas l'adorer? J'entrai dans

l'eau en songeant à l'aspect crémeux de la peau de ma sœur, seule et nue

dans une salle de bain carrelée de Suisse, aux grosses veines bleues qui

serpentaient sous cette peau. Je n'avais pas vu son corps nu depuis l'enfance,

à Zurich, pris de peur, j'avais éteint, mais je pouvais me le représenter dans

ses moindres détails, les seins lourds, mûrs, fermes, les hanches solides, le

beau ventre rond qui se perdait dans un triangle noir et dense de boucles,

barré peut-être par une grosse cicatrice verticale, du nombril au pubis. Je

bus un peu d'eau-de-vie et me laissai aller à l'étreinte de l'eau chaude, ma

tête posée sur la tablette près du bougeoir, mon menton dépassant à peine de

l'épaisse couche de mousse, comme devait y flotter le visage serein de ma

sœur, ses longs cheveux remontés en un lourd chignon traversé par une

aiguille en argent. La pensée de ce corps étendu dans l'eau, les jambes

légèrement écartées, me rappelait la conception de Rhésos. Sa mère, une

des Muses, je ne me souviens plus laquelle, Calliope peut-être, était encore

vierge et elle se rendait à une joute musicale pour répondre au défi de

Thamyris; pour y arriver, elle dut passer le Strymon qui glissa ses remous

frais en elle, entre ses cuisses, et c'est ainsi qu'elle conçut. Ma sœur, me

disais-je avec aigreur, a-t-elle de même conçu ses jumeaux, dans l'eau

mousseuse de son bain? Elle avait dû connaître des hommes, après moi,

beaucoup d'hommes; puisqu'elle m'avait ainsi trahi, j'espérais que c'était

avec beaucoup d'hommes, une armée, et qu'elle trompait chaque jour son

mari impuissant avec tout ce qui passait. Je l'imaginais faisant monter un

homme dans cette salle de bains, un garçon de ferme, le jardinier, un laitier,

un des Français du STO. Tout le monde dans le coin devait être au courant,

mais personne ne disait rien, par respect pour von Üxküll. Et von Üxküll,

lui, s'en moquait, il restait tapi comme une araignée dans ses appartements,

à rêver de sa musique abstraite, qui l'emportait loin de son corps brisé. Et

ma sœur aussi se moquait de ce que pensaient et disaient ses voisins, du

moment qu'ils continuaient à monter. Elle leur demandait de porter l'eau, de l'aider à défaire sa robe; et eux, ils étaient maladroits, ils devenaient tout

rouges, leurs gros doigts durcis par le travail s'embrouillaient, elle devait les

aider. La plupart bandaient déjà en entrant, ça se voyait à travers leur

pantalon; ils ne savaient pas quoi faire, elle devait tout leur dire. Ils lui

frottaient le dos, les seins, et après, elle les baisait dans sa chambre. Ils

sentaient la terre, la crasse, la sueur, le tabac bon marché, elle devait aimer

ça, follement. Leurs queues, quand elle les décalottait pour les sucer,

puaient l'urine. Et quand c'était fini elle les renvoyait, aimablement mais

sans sourire. Elle ne se lavait pas, elle dormait dans leur odeur, comme une

enfant. Ainsi sa vie, lorsque je n'étais pas là, valait la mienne, tous deux,

l'un sans l'autre, ne savions que nous vautrer dans nos corps, leurs

possibilités infinies mais en même temps si restreintes. Le bain refroidissait

lentement, mais je ne sortais pas, je me réchauffais au feu mauvais de ces

pensées, je trouvais un confort insensé à ces rêveries, même les plus

sordides, je cherchais un refuge dans mes rêves comme un gamin sous sa

couverture, car aussi cruels et corrompus fussent-ils, c'était toujours mieux

que l'insupportable amertume du dehors. Enfin je sortis du bain. Sans même

me sécher j'avalai un verre d'eau-de-vie, puis je m'enroulai dans une des

grandes serviettes-éponges rangées là. J'allumai une cigarette et, sans

prendre la peine de m'habiller, allai fumer à une des fenêtres donnant sur la

cour: tout à fait au fond, une ligne pâle bordait le ciel, virant lentement du

rose au blanc au gris puis à un bleu sombre qui se fondait dans le ciel

nocturne. La cigarette achevée, j'allai boire encore un verre puis me couchai

dans le grand lit à baldaquin, ramenant sur moi les draps amidonnés et les

lourdes couvertures. J'étendis mes membres, me retournai sur le ventre, la

tête enfoncée dans le coussin moelleux, couché comme elle s'était couchée

là, après son bain, tant d'années durant. Je le voyais bien, toutes ces choses

agitées et contradictoires montaient en moi comme une eau noire, ou

comme un bruit strident qui menaçait de recouvrir tous les autres sons, la

raison, la prudence, le désir réfléchi même. Je me passai la main entre les

cuisses, et je me dis: Si je lui passais la main ainsi, à elle, elle n'y tiendrait

plus, mais en même temps cette pensée me révoltait, je ne voulais pas

qu'elle me prenne comme elle aurait pris un garçon de ferme, pour

s'assouvir, je voulais qu'elle me désire, librement comme je la désirais, je

voulais qu'elle m'aime comme je l'aimais. Enfin je coulai dans le sommeil et

des rêves féroces, disloqués, dont il ne me reste rien que la trace sombre de cette phrase, prononcée par la voix sereine d'Una: «Tu es un homme très

lourd à porter pour les femmes».

 

J'arrivais insensiblement à la limite de mes capacités à contenir les flux

déroutants, les poussées incompatibles qui m'envahissaient Je rôdais sans

but dans la maison, je venais une heure durant caresser du bout des doigts

les ornements en bois poli qui décoraient les portes des appartements de von

Üxküll, je descendais à la cave avec une bougie pour m'allonger à même le

sol de terre battue, moite et froid, je humais avec délice les odeurs obscures,

renfermées, archaïques, de ce souterrain, j'allais inspecter avec une minutie

presque policière les deux chambres ascétiques du personnel de maison et

leurs cabinets, des toilettes à la turque aux marchepieds crénelés

soigneusement polis, bien espacés pour laisser toute la place au

déversement des entrailles de ces femmes que j'imaginais fortes, blanches et

bien charpentées, comme Käthe. Je ne pensais plus du tout au passé, je

n'étais plus du tout maintenant tenté de me retourner pour regarder

Eurydice, je gardais les yeux fixement devant moi sur ce présent

inacceptable qui se dilatait sans fin, sur les innombrables objets qui le

meublaient, et je savais, avec une confiance sans faille, qu'elle, elle me

suivait pas à pas, comme mon ombre. Et quand j'ouvrais ses tiroirs pour

fouiller son linge, ses mains passaient délicatement sous les miennes,

dépliaient, caressaient ces sous-vêtements somptueux, en dentelle noire très

fine, et je n'avais pas besoin de me retourner pour la voir assise sur le divan

dérouler un bas en soie, orné à mi-cuisse d'une large bande de dentelle, sur

cette étendue lisse et charnue de peau blanche légèrement creusée entre les

tendons, ou bien retourner ses mains dans son dos pour accrocher le fermoir

de son soutien-gorge, dans lequel elle ajustait d'un geste rapide ses seins, un

par un. Elle aurait accompli devant moi ces gestes, les gestes de tous les

jours, sans pudeur, sans fausse honte, sans exhibitionnisme, précisément

comme elle devait les accomplir seule, non pas machinalement mais avec

attention, en y prenant un large plaisir, et si elle portait des sous-vêtements

en dentelle, ce n'était pas pour son mari, ni pour ses amants d'un soir, ni

pour moi, mais pour elle-même, pour son propre plaisir, celui de sentir cette

dentelle et cette soie sur sa peau, de contempler sa beauté ainsi parée dans

son grand miroir, de se regarder exactement comme je me regarde, ou

voulais pouvoir me regarder: non pas avec un regard narcissique, ni avec un

regard critique, qui fouille les défauts, mais avec un regard qui cherche désespérément à saisir l'insaisissable réalité de ce qu'il voit – un regard de

peintre, si vous voulez, mais je ne suis pas peintre, pas plus que musicien.

Et si, en réalité, elle s'était tenue ainsi devant moi, presque nue, je l'aurais

regardée avec un regard semblable, dont le désir n'aurait fait qu'aiguiser la

lucidité, j'aurais regardé le grain de sa peau, la trame des pores, les petits

points bruns des grains de beauté semés au hasard, constellations encore à

baptiser, les épaisses coulées des veines qui lui entouraient le coude,

remontaient en longues branches l'avant-bras, puis passaient gonfler le dos

du poignet et de la main avant de finir, canalisées entre les articulations, par

disparaître dans les doigts, exactement comme dans mes propres bras

d'homme. Nos corps sont identiques, je voulais lui expliquer: les hommes

ne sont-ils pas des vestiges de femme? Car tout fœtus débute femelle avant

de se différencier, et les corps des hommes en gardent à jamais la trace, les

pointes inutiles de seins qui n'ont pas poussé, la ligne qui divise le scrotum

et remonte le périnée jusqu'à l'anus en traçant l'endroit où la vulve s'est

refermée pour contenir des ovaires qui, descendus, se sont mués en

testicules, tandis que le clitoris poussait démesurément. Il ne me manquait

en réalité qu'une chose pour être une femme comme elle, une vraie femme,

le e muet en français des terminaisons féminines, la possibilité inouïe de

dire et d'écrire: «Je suis nue, je suis aimée, je suis désirée». C'est ce e qui

rend les femmes si terriblement femelles, et je souffrais démesurément d'en

être dépossédé, c'était pour moi une perte sèche, encore moins compensable

que celle du vagin que j'avais laissé aux portes de l'existence. De temps à

autre, lorsque ces tempêtes intérieures se calmaient un peu, je reprenais

mon livre, je me laissais emporter avec tranquillité par les pages de

Flaubert, face à la forêt et au ciel bas et gris. Mais, inévitablement, j'en

venais à oublier le livre sur mes genoux, tandis que le sang rosissait mon

visage. Alors pour gagner du temps je reprenais un des vieux poètes

français, dont la condition ne devait pas tant différer de la mienne: Ne sais

quand je suis endormi! Ni quand veille, si l'on ne me le dit. Ma sœur

possédait une vieille édition du Tristan de Thomas, que je feuilletai aussi

jusqu'au moment où je vis avec une terreur presque aussi aiguë que celle du

cauchemar qu'elle avait marqué au crayon les vers suivants:

 

Quand fait que faire ne désire

 

Pur suit buen qu'il ne peut aveir

Encontre désir fait voleir.

 

Et c'était encore une fois comme si sa longue main fantomatique était venue

se glisser sous mon bras, depuis son exil helvète ou bien juste derrière moi,

pour poser doucement devant mes yeux un doigt sous ces mots, cette

sentence sans appel que je ne pouvais accepter, que je refusais avec tout le

misérable acharnement dont j'étais encore capable. Lentement ainsi je

basculai en un long stretto sans fin, où chaque réponse venait avant que la

question ne soit achevée, mais en cancrizan, à l'écrevisse. Des derniers jours

passés dans cette maison, il ne me reste que des bribes d'images sans suite

ni sens, confuses mais animées aussi de la logique implacable du rêve, la

parole même ou plutôt le coassement maladroit du désir. Je dormais

maintenant chaque nuit dans son lit sans odeur, m'étendant sur le ventre de

tous mes membres, ou alors me roulant en boule, sur le flanc, la tête vide de

toute pensée. Il ne restait plus rien dans ce lit qui la rappelât, même pas un

cheveu, j'avais défait les draps pour examiner le matelas, espérant trouver

au moins une tache de sang, mais le matelas était aussi propre que les draps.

Alors j'entreprenais de le souiller moi-même, accroupi et les jambes bien

écartées, le corps fantomatique de ma sœur ouvert sous moi, la tête tournée

légèrement de côté et les cheveux rabattus pour révéler sa petite oreille

ronde et fine que j'aimais tant, puis je m'affalais dans mes glaires et

m'endormais subitement ainsi, le ventre encore poisseux. Je voulais

posséder ce lit, mais c'était lui qui me possédait, ne me lâchait plus. Toutes

sortes de chimères venaient se lover dans mon sommeil, j'essayais de les en

chasser, car je ne voulais y voir que ma sœur, mais elles étaient têtues, elles

revenaient par là où je m'y attendais le moins, comme les petites

sauvageonnes impudiques de Stalingrad, j'ouvrais les yeux et l'une d'entre

elles s'était glissée tout contre moi, elle me tournait le dos et poussait ses

fesses contre mon ventre, ma verge entrait par ce côté-là et elle restait ainsi,

remuant très lentement, et puis après elle me gardait dans son cul, on

s'endormait ainsi, imbriqués l'un dans l'autre. Et lorsqu'on se réveillait elle

glissait sa main entre ses cuisses et me raclait les bourses, presque

douloureusement, et de nouveau je durcissais en elle, une main sur l'os de sa

hanche tendue, et je la renversais sur le ventre et recommençais, tandis

qu'elle crispait ses petits poings dans les draps et remuait sans un son. Elle

ne me laissait jamais libre. Mais alors venait en moi un autre sentiment,

inattendu, un sentiment comme de douceur et de désarroi. Oui, c'est ça, ça me revient maintenant, elle était blonde, pleine de douceur et de désarroi. Je

ne sais pas jusqu'où les choses sont allées entre nous. L'autre image, celle de

la fille qui dort avec la pine de son amant dans le cul, ne la concerne pas. Ce

n'était pas Hélène, cela est certain, car j'ai cette pensée confuse que son père

Continuer : partie 11 sur 11