Les bienveillantes

Jonathan Littell · Chapitre 5 sur 8 · partie 6/11

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Les bienveillantes

Air

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 11 parties.

arboraient un aspect propre et digne, les enfants étaient lavés, peignés, bien

mis malgré les conditions, vêtus parfois de costumes nationaux verts, avec

des brandebourgs noirs et de petits calots. Tout cela rendait la scène encore

plus oppressante, malgré leurs étoiles jaunes ç'auraient pu être des

villageois allemands ou au moins tchèques, et cela me donnait des pensées

sinistres, j'imaginais ces garçons proprets ou ces jeunes filles au charme discret sous les gaz, pensées qui me soulevaient le cœur, mais il n'y avait

rien à faire, je regardais les femmes enceintes et les imaginais dans les

chambres à gaz, leurs mains sur leurs ventres arrondis, je me demandais

avec horreur ce qui arrivait au fœtus d'une femme gazée, s'il mourait tout de

suite avec sa mère ou bien lui survivait un peu, emprisonné dans sa gangue

morte, son paradis étouffant, et de là affluaient les souvenirs de l'Ukraine, et

pour la première fois depuis longtemps j'avais envie de vomir, vomir mon

impuissance, ma tristesse, et ma vie inutile. Je croisai là, par hasard, le Dr.

Grell, un Legationsrat chargé par Feine d'identifier les Juifs étrangers

arrêtés par erreur par la police hongroise, surtout ceux des pays alliés ou

neutres, et de les retirer des centres de transit pour éventuellement les

renvoyer chez eux. Ce pauvre Grell, une «gueule cassée», défiguré par une

blessure à la tête et d'affreuses brûlures, qui terrifiait les enfants et les faisait

s'enfuir en hurlant, pataugeait dans la boue d'un groupe à l'autre, son

chapeau dégoulinant d'eau, demandait poliment s'il y avait des détenteurs de

passeports étrangers, examinait leurs papiers, ordonnait aux gendarmes

hongrois d'en mettre certains de côté. Eichmann et ses collègues le

détestaient, l'accusaient d'indulgence, de manque de discernement, et il était

vrai, aussi, que beaucoup de Juifs hongrois, pour quelques milliers de

pengö, achetaient un passeport étranger, surtout roumain, le plus facile à

avoir, mais Grell ne faisait que son travail, ce n'était pas à lui de juger si ces

passeports avaient été obtenus légalement ou non, et après tout, si les

attachés roumains étaient corrompus, c'était le problème des autorités de

Bucarest, pas le nôtre, s'ils voulaient accepter ou tolérer tous ces Juifs, tant

pis pour eux. Je connaissais un peu Grell car à Budapest j'allais de temps en

temps boire un verre ou dîner avec lui; parmi les officiels allemands,

presque tout le monde l'évitait ou le fuyait, même ses propres collègues,

sans doute à cause de son apparence atroce, mais aussi à cause de ses accès

de dépression sévères et fort déconcertants; quant à moi, cela me dérangeait

moins, peut-être parce que sa blessure était au fond assez semblable à la

mienne, lui aussi avait reçu une balle dans la tête, mais avec de bien pires

conséquences que moi, nous ne parlions pas, par accord tacite, des

circonstances, mais quand il avait un peu bu il disait que j'avais de la

chance, et il avait raison, j'avais une chance folle, d'avoir un visage intact et

une tête à peu près aussi, alors que lui, s'il buvait trop, et il buvait souvent

trop, explosait en des crises de rage inouïes, à la limite de l'attaque

d'épilepsie, il changeait de couleur, se mettait à hurler, une fois, avec un garçon de café, j'avais même dû le retenir de force pour l'empêcher de

casser toute la vaisselle, il était venu s'excuser le lendemain, contrit,

déprimé, et j'essayai de le rassurer, je le comprenais bien. Là, dans ce centre

de transit, il vint me voir, regarda Wisliceny qu'il connaissait aussi, et me dit

simplement: «Sale affaire, hein?» Il avait raison, mais il y avait pis. Pour

essayer de comprendre ce qui se passait lors des sélections, je me rendis à

Auschwitz. J'arrivai de nuit, par le Vienne-Cracovie; bien avant la gare, sur

la gauche du train, on voyait une ligne de points de lumière blanche, les

projecteurs des barbelés de Birkenau perchés sur les poteaux passés à la

chaux, avec derrière cette ligne encore du noir, un gouffre exhalant cette

abominable odeur de chair brûlée, qui passait par bouffées à travers le

wagon. Les passagers, surtout des militaires ou des fonctionnaires

retournant à leurs postes, se pressaient aux vitres, souvent avec leurs

femmes. Les commentaires fusaient: «Ça brûle joliment», fit un civil à son

épouse. À la gare, je fus accueilli par un Untersturmführer qui me fit

octroyer une chambre à la Haus der Waffen-SS. Le lendemain matin je

revoyais Höss. Début mai, après l'inspection d'Eichmann, comme je l'ai dit,

le WVHA avait de nouveau bouleversé l'organisation du complexe

d'Auschwitz. Liebehenschel, certainement le meilleur Kommandant que le

camp ait connu, s'était vu remplacer par une nullité, le Sturmbannführer

Bär, un ancien pâtissier qui avait été un temps adjudant de Pohl;

Hartjenstein, à Birkenau, avait troqué sa place avec le Kommandant de

Natzweiler, le Hauptsturmführer Kramer; et Höss, enfin, pour la durée de

l'Einsatz hongroise, supervisait les autres. Il me parut évident, en lui parlant,

qu'il considérait que sa nomination concernait uniquement l'extermination:

alors que les Juifs arrivaient au rythme de parfois quatre trains de trois mille

unités chacun par jour, il n'avait fait construire aucune nouvelle baraque

pour les réceptionner, mais avait au contraire mis toute sa considérable

énergie à remettre en état les crématoires et à amener une voie ferrée en

plein milieu de Birkenau, ce dont il était particulièrement fier, pour pouvoir

décharger les wagons au pied des chambres à gaz. Dès le premier convoi de

la journée, il m'amena voir la sélection et le reste des opérations. La

nouvelle rampe passait sous la tour de garde du bâtiment d'entrée de

Birkenau et continuait, avec trois branches, jusqu'aux crématoriums au

fond. Une foule nombreuse grouillait sur le quai de terre battue, bruyante,

plus pauvre et haute en couleur que celle que j'avais vue dans le centre de

transit, ces Juifs-là devaient venir de Transylvanie, les femmes et les filles portaient des foulards bariolés, les hommes, encore en manteaux, arboraient

de grosses moustaches bien fournies et des joues mal rasées. Il n'y avait pas

trop de désordre, j'observai longuement les médecins qui effectuaient la

sélection (Wirths n'était pas là), ils accordaient une seconde ou trois à

chaque cas, au moindre doute c'était non, ils semblaient aussi refuser

beaucoup de femmes qui me paraissaient à moi parfaitement valides; Höss,

lorsque je lui en fis la remarque, me signifia que c'était ses instructions, les

baraques étaient bondées, il n'avait plus de place où mettre les gens, les

entreprises rechignaient, ne prenaient pas ces Juifs assez vite, et ils

s'entassaient, les épidémies recommençaient, et comme la Hongrie

continuait à en envoyer tous les jours, il était bien obligé de faire de la

place, il avait déjà effectué plusieurs sélections parmi les détenus, il avait

aussi essayé de liquider le camp tsigane, mais là il avait eu des problèmes et

c'avait été remis à plus tard, il avait demandé la permission de vider le

«camp de famille» de Theresienstadt et ne l'avait pas encore reçue, donc en

attendant il ne pouvait vraiment sélectionner que les meilleurs, de toute

façon s'il en prenait plus ils mouraient rapidement de maladie. Il

m'expliquait tout cela calmement, ses yeux bleus et vides dirigés vers la

foule et la rampe, absents. J'étais au désespoir, il était encore plus difficile

de faire entendre raison à cet homme qu'à Eichmann. Il insista pour me

montrer les installations de destruction et tout m'expliquer: il avait fait

passer les Sonderkommandos de 220 à 860 hommes, mais on avait

surestimé la capacité des Kremas; ce n'était pas tellement le gazage qui

posait problème, mais les fours étaient surchargés, et pour y remédier il

avait fait creuser des tranchées d'incinération, en poussant les

Sonderkommandos ça faisait l'affaire, il arrivait à une moyenne de six mille

unités par jour, ce qui voulait dire que certains devaient parfois attendre le

lendemain, si on était particulièrement débordé. C'était effroyable, la fumée

et les flammes des tranchées, alimentées au pétrole et avec la graisse des

corps, devaient se voir à des kilomètres à la ronde, je lui demandai s'il ne

pensait pas que cela pourrait devenir gênant: «Oh, les autorités du Kreiss

s'inquiètent, mais ce n'est pas mon problème». À l'en croire, rien de ce qui

aurait dû l'être n'était son problème. Excédé, je demandai à voir les

baraquements. Le nouveau secteur, prévu depuis un certain temps comme

camp de transit pour les Juifs hongrois, était resté inachevé; des milliers de

femmes, déjà hâves et maigres alors qu'elles n'étaient là que depuis peu,

s'entassaient dans ces longues étables puantes; beaucoup n'avaient pas de place et dormaient dehors, dans la boue; alors qu'on n'avait pas assez

d'uniformes rayés pour les vêtir, on ne leur laissait pas leurs propres habits,

mais on les affublait de loques prises au «Canada»; et je voyais des femmes

entièrement nues, ou vêtues uniquement d'une chemise de laquelle

dépassaient deux jambes jaunes et flasques, parfois souillées d'excréments.

Peu étonnant que le Jägerstab se plaigne! Höss rejetait vaguement le blâme

sur les autres camps, qui selon lui refusaient les transports, par manque de

place. Toute la journée, j'arpentai le camp, section par section, baraque

après baraque; les hommes n'étaient guère en meilleur état que les femmes.

J'inspectai les registres: personne, bien sûr, n'avait songé à respecter la règle

élémentaire de tout entreposage, premier entré, premier sorti; alors que

certains arrivants ne passaient même pas vingt-quatre heures dans le camp

avant d'être réexpédiés, d'autres y croupissaient trois semaines, se

défaisaient et puis souvent mouraient, ce qui augmentait encore les pertes.

Mais à chaque problème que je lui signalais, Höss, inlassable, trouvait

quelqu'un d'autre à blâmer. Sa mentalité, formée par les années d'avant-

guerre, était entièrement inadaptée à la tâche, cela crevait les yeux; mais il

n'était pas le seul à blâmer, c'était aussi la faute de ceux qui l'avaient envoyé

remplacer Liebehenschel, lequel, pour le peu que je le connaissais, s'y serait

pris d'une tout autre manière. Je courus ainsi jusqu'au soir. Il plut plusieurs

fois durant la journée, de brèves et rafraîchissantes pluies de printemps, qui

faisaient retomber la poussière mais aussi accroissaient la misère des

détenus restés à l'air libre, même si la plupart songeaient avant tout à

recueillir quelques gouttes pour boire. Tout le fond du camp était dominé

par le feu et la fumée, au-delà même de l'étendue tranquille du Birkenwald.

Le soir, des colonnes interminables de femmes, d'enfants et de vieillards

remontaient encore de la rampe par un long couloir barbelé, vers les

Kremas III et IV où ils attendraient leur tour patiemment sous les bouleaux,

et la belle lumière du soleil tombant rasait les cimes du Birkenwald, étirait à

l'infini les ombres des rangées de baraques, faisait luire d'un jaune

opalescent de peinture hollandaise le gris sombre des fumées, jetait des

reflets doux sur les flaques et les bassins d'eau, venait teinter d'un orange vif

et joyeux les briques de la Kommandantur, et j'en eus subitement assez et je

plaquai là Höss et rentrai à la Haus où je passai la nuit à rédiger un rapport

virulent sur les déficiences du camp. Dans la foulée, j'en fis un autre sur la

partie hongroise de l'opération et, dans ma colère, n'hésitai pas à qualifier

l'attitude d'Eichmann d'obstructionnisme. (Les négociations avec les Juifs hongrois étaient déjà en cours depuis deux mois, l'offre pour les camions

devait alors remonter à un mois, car ma visite à Auschwitz se situait

quelques jours avant le débarquement en Normandie; Becher se plaignait

depuis longtemps de l'attitude peu coopérative d'Eichmann, qui nous

semblait à tous deux ne mener les négociations que pour la forme.)

Eichmann est obnubilé par sa mentalité de logisticien, écrivai-je. Il est

incapable de comprendre et d'intégrer dans sa démarche des finalités

complexes. Et je sais de source sûre qu'après ces rapports, que j'envoyai à

Brandt pour le Reichsführer et directement à Pohl, Pohl convoqua

Eichmann au WVHA et lui fit des remontrances en des termes directs et

brutaux sur l'état des arrivages et le nombre inacceptable de morts et de

malades; mais Eichmann, dans son entêtement, se contenta de répondre que

c'était la juridiction des Hongrois. Contre une telle inertie, il n'y avait rien à

faire. Je sombrais dans la dépression et d'ailleurs mon organisme s'en

ressentait: je dormais mal, d'un sommeil troublé de rêves désagréables et

interrompu trois ou quatre fois la nuit par la soif, ou bien une envie d'uriner

qui se transformait en insomnie; le matin, je me réveillais avec des

migraines noires, qui ruinaient pour la journée ma concentration,

m'obligeant parfois à interrompre le travail et à m'allonger sur un divan

pendant une heure avec une compresse froide sur le front. Mais aussi

fatigué fussé-je, je redoutais le retour de la nuit: des insomnies durant

lesquelles je ressassais vainement mes problèmes, ou des rêves de plus en

plus angoissants, je ne sais pas ce qui me tourmentait le plus. Voici un de

ces rêves qui m'a particulièrement frappé: le rabbin de Brème avait émigré

en Palestine. Mais lorsqu'il entendit dire que les Allemands tuaient les Juifs,

il se refusa à le croire. Il se rendit au consulat allemand et demanda un visa

pour le Reich, pour voir par lui-même si les rumeurs étaient fondées. Bien

entendu, il finissait mal. Entre-temps, la scène changeait: je me retrouvais,

spécialiste des Affaires juives, en train d'attendre une audience avec le

Reichsführer qui désire apprendre certaines choses de moi. Je suis assez

nerveux, car il est patent que s'il n'est pas satisfait de mes réponses, je suis

un homme mort. Cette scène-ci se passe dans un grand château sombre. Je

rencontre Himmler dans une pièce; il me serre la main, petit homme calme

et peu remarquable, vêtu d'un long manteau, avec son éternel pince-nez aux

verres ronds. Puis je le mène par un long corridor dont les murs sont

recouverts de livres. Ces livres doivent m'appartenir, car le Reichsführer

semble très impressionné par la bibliothèque et me félicite. Puis nous nous retrouvons dans une autre pièce en train de discuter de choses qu'il veut

savoir. Plus tard, il me semble que nous sommes dehors, au milieu d'une

ville en flammes. Ma peur de Heinrich Himmler est passée, je me sens tout

à fait en sécurité avec lui, mais maintenant j'ai peur des bombes, du feu.

Nous devons passer en sprintant à travers la cour incendiée d'un immeuble.

Le Reichsführer me prend la main: «Faites-moi confiance. Quoi qu'il se

passe, je ne vous lâcherai pas. Nous traverserons ensemble ou nous

échouerons ensemble». Je ne comprends pas pourquoi il veut protéger le

Judelein, le petit Juif que je suis, mais je lui fais confiance, je sais qu'il est

sincère, je pourrais même ressentir de l'amour pour cet homme étrange.

 

Mais il faudrait quand même que je vous parle de ces fameuses

négociations. Je n'y ai pas participé directement: une fois, j'ai rencontré

Kastner avec Becher, lorsque Becher négociait un de ces accords privés qui

mettaient Eichmann hors de lui. Mais j'y prenais un vif intérêt car une des

propositions consistait à mettre un certain nombre de Juifs «au frigo», c'est-

à-dire à les envoyer travailler sans passer par Auschwitz, ce qui m'aurait

fort arrangé. Becher, c'était le fils d'un homme d'affaires de la meilleure

société de Hambourg, un cavalier qui avait fini officier à la Reiter-SS et

s'était distingué à plusieurs reprises à l'Est, notamment au début de 1943 sur

le front du Don, où il avait obtenu la Croix allemande en or; depuis, il

occupait des fonctions logistiques importantes au S S-Führungshauptamt, le

FHA qui supervisait toute la Waffen-SS. Après qu'il eut fait main basse sur

les Manfred-Weiss Werke – il ne m'en a jamais parlé, et je sais comment ça

c'est passé uniquement par les livres, mais il semble que ça ait commencé

tout à fait par hasard – le Reichsführer lui ordonna de continuer les

négociations avec les Juifs, tout en donnant des instructions semblables à

Eichmann, sans doute exprès, pour qu'ils soient en rivalité. Et Becher

pouvait promettre beaucoup, il avait l'oreille du Reichsführer, mais n'était

en principe pas responsable des Affaires juives et n'avait aucune autorité

directe en la matière, encore moins que moi. Toutes sortes d'autres

personnes étaient mêlées à cette histoire: une équipe de gaillards de

Schellenberg, bruyants, indisciplinés, certains de l'ancien Amt VI, comme

Höttl qui se faisait appeler Klages et a plus tard publié un livre sous encore

un autre nom, d'autres de l'Abwehr de Canaris, Gefrorener (alias Dr.

Schmidt), Durst (alias Winniger), Laufer (alias Schröder), mais peut-être

que je confonds les noms et les pseudonymes, il y avait encore cet odieux Paul Carl Schmidt, le futur Paul Carrell que j'ai déjà mentionné, et que je

pense ne pas confondre avec Gefrorener alias Dr. Schmidt, mais ce n'est pas

sûr. Et les Juifs donnaient de l'argent et des bijoux à tous ces gens, et tous en

prenaient, au nom de leurs services respectifs ou bien pour eux-mêmes,

impossible de savoir; Gefrorener et ses collègues, qui en mars avaient placé

Joël Brandt en état d'arrestation pour le «protéger» d'Eichmann, lui avaient

demandé plusieurs milliers de dollars pour le présenter à Wisliceny, et

ensuite Wisliceny, Krumey et Hunsche ont reçu beaucoup d'argent de lui,

avant qu'on en vienne à parler des camions. Mais Brandt, je ne l'ai jamais

rencontré, c'est Eichmann qui traitait avec lui, puis il est parti assez

rapidement pour Istanbul et il n'est jamais revenu. J'ai vu sa femme, une

fois, au Majestic, avec Kästner, une fille au type juif prononcé, pas vraiment

belle, mais avec beaucoup de caractère, c'est Kästner qui me l'a présentée

comme la femme de Brandt. L'idée des camions, on ne sait pas trop qui l'a

eue, Becher a dit que c'était lui, mais je suis convaincu que c'est

Schellenberg qui a soufflé l'idée au Reichsführer, ou alors si vraiment c'était

une idée de Becher Schellenberg l'a développée, toujours est-il que début

avril, le Reichsführer a convoqué Becher et Eichmann à Berlin (c'est Becher

qui me l'a raconté, pas Eichmann) et a donné à Eichmann l'ordre de

motoriser les 8e et 22e divisions de cavalerie SS, avec des camions, dix

mille environ, qu'il devait obtenir des Juifs. Et c'est donc là cette fameuse

histoire de la proposition qu'on a baptisée «Du sang contre des biens», dix

mille camions équipés pour l'hiver contre un million de Juifs, et qui a fait

couler beaucoup d'encre et en fera couler encore. Je n'ai pas grand-chose à

ajouter à ce qui a déjà été dit: les principaux participants, Becher,

Eichmann, le couple Brandt et Kastner, ont tous survécu à la guerre et ont

témoigné sur cette affaire (mais le malheureux Kastner a été assassiné trois

ans avant l'arrestation d'Eichmann, en 1957, par des extrémistes juifs à Tel-

Aviv – pour sa «collaboration» avec nous, ce qui est tristement ironique).

Une des clauses de la proposition faite aux Juifs précisait que les camions

seraient employés uniquement sur le front de l'Est, contre les Soviétiques,

mais pas contre les puissances occidentales; et ces camions, bien entendu,

n'auraient pu provenir que des Juifs américains. Eichmann, j'en suis

convaincu, a pris cette proposition à la lettre, d'autant que le commandant

de la 22e division, le S S-Brigadeführer August Zehender, était un de ses

bons amis: il s'est vraiment imaginé que motoriser ces divisions était

l'objectif, et même s'il rechignait à «lâcher» tant de Juifs, il voulait aider son ami Zehender. Comme si quelques camions avaient pu changer le cours de

la guerre. Combien de camions ou de chars ou d'avions un million de Juifs

auraient-ils pu construire, si jamais on avait eu un million de Juifs dans les

camps? Les sionistes, je le soupçonne, et Kastner en tête, ont dû

comprendre tout de suite que c'était un leurre, mais un leurre qui pouvait

aussi servir leurs intérêts, leur faire gagner du temps. C'étaient des hommes

lucides, réalistes, ils devaient savoir aussi bien que le Reichsführer que non

seulement aucun pays ennemi n'accepterait de livrer dix mille camions à

l'Allemagne, mais que de plus aucun pays, même à ce moment-là, n'était

prêt à accueillir un million de Juifs. Pour ma part, c'est dans la précision

selon laquelle les camions ne seraient pas utilisés à l'Ouest que je vois la

main de Schellenberg. Pour lui, comme Thomas me l'avait laissé entendre,

il n'y avait plus qu'une solution, rompre l'alliance contre nature entre les

démocraties capitalistes et les staliniens, et jouer à fond la carte du rempart

de l'Europe contre le Bolchevisme. L'histoire de l'après-guerre a d'ailleurs

prouvé qu'il avait pleinement raison, et qu'il n'était qu'en avance sur son

temps. La proposition des camions pouvait avoir plusieurs sens. Bien sûr,

on ne savait jamais, un miracle pouvait arriver, les Juifs et les Alliés

pouvaient accepter le marché, et alors il aurait été facile de se servir de ces

camions pour créer des dissensions entre Russes et Anglo-Américains, voire

les pousser à la rupture. Himmler en rêvait peut-être; mais Schel-lenberg

était bien trop réaliste pour placer ses espoirs dans ce scénario. Pour lui,

l'affaire devait être bien plus simple, il s'agissait d'envoyer un signal

diplomatique, via les Juifs qui gardaient encore une certaine influence, que

l'Allemagne était prête à discuter de tout, d'une paix séparée, d'une cessation

du programme d'extermination, puis de voir comment réagiraient les

Anglais et les Américains pour poursuivre d'autres démarches: un ballon

d'essai, en somme. Et les Anglo-Américains l'ont d'ailleurs tout de suite

interprété comme ça, comme le prouve leur réaction: l'information sur la

proposition fut publiée dans leurs journaux et dénoncée. Il est aussi possible

que Himmler ait pensé que si les Alliés refusaient l'offre, cela démontrerait

qu'ils se moquaient de la vie des Juifs, ou même qu'ils approuvaient

secrètement nos mesures; à tout le moins, cela rejetterait une partie de la

responsabilité sur eux, les mouillerait comme Himmler avait déjà mouillé

les Gauleiter et les autres dignitaires du régime. Quoi qu'il en soit,

Schellenberg et Himmler n'abandonnèrent pas la partie, et des négociations

continuèrent jusqu'à la fin de la guerre, comme on le sait, toujours avec les Juifs pour enjeu; Becher réussit même, grâce à l'entremise des Juifs, à

rencontrer en Suisse McClellan, l'homme de Roosevelt, une violation par

les Américains des accords de Téhéran, qui ne mena à rien pour nous. Moi,

je n'avais plus rien à voir avec ça depuis longtemps: de temps en temps, des

rumeurs me parvenaient, par Thomas ou par Eichmann, mais c'était tout.

Même en Hongrie, comme je l'ai expliqué, mon rôle restait périphérique. Je

me suis surtout intéressé à ces négociations après ma visite à Auschwitz, à

l'époque du débarquement anglo-américain, vers le début de juin. Le maire

de Vienne, le SS-Brigadeführer (honoraire) Blaschke, avait demandé à

Kaltenbrunner de lui envoyer des Arbeitjuden pour ses usines qui

manquaient désespérément de travailleurs; et je vis là une occasion pour à la

fois faire avancer les négociations d'Eichmann – on pouvait considérer que

ces Juifs, livrés à Vienne, auraient été mis «au frigo» – et obtenir de la

main-d'œuvre. Je m'employai donc à orienter les négociations dans ce sens.

C'est à ce moment-là que Becher me présenta à Kastner, un type

impressionnant, toujours d'une élégance parfaite, qui traitait avec nous

comme avec des égaux, au mépris total de sa propre vie, ce qui lui donnait

d'ailleurs une certaine force face à nous: on ne pouvait pas lui faire peur (il

y eut des tentatives, il fut arrêté plusieurs fois, par la S P ou par les

Hongrois). Il s'assit sans que Becher l'y ait invité, tira une cigarette

aromatisée d'un étui en argent et l'alluma sans nous en demander la

permission, sans nous en offrir non plus. Eichmann se disait très

impressionné par sa froideur et sa rigueur idéologique et estimait que si

Kästner avait été allemand, il aurait fait un très bon officier de la

Staatspolizei, ce qui était sans doute pour lui le plus haut compliment

possible. «Il pense comme nous, Kastner, me dit-il un jour. Il ne songe qu'au

potentiel biologique de sa race, il est prêt à sacrifier tous les vieux pour

sauver les jeunes, les forts, les femmes fertiles. Il pense à l'avenir de sa race.

Je lui ai dit: "Moi, si j'avais été juif, j'aurais été sioniste, un sioniste

fanatique, comme vous"«. L'offre viennoise intéressait Kästner: il était prêt

à verser de l'argent, si la sécurité des Juifs envoyés pouvait être garantie. Je

transmis cette offre à Eichmann, qui se rongeait les sangs parce que Joël

Brandt avait disparu et qu'il n'y avait aucune réponse pour les camions.

Becher, pendant ce temps, négociait ses propres arrangements, il évacuait

des Juifs par petits groupes, surtout par la Roumanie, pour de l'argent bien

sûr, de l'or, des marchandises, Eichmann était fou de rage, il donna même

l'ordre à Kastner de ne plus parler à Becher; Kastner, bien entendu, n'y prêta aucune attention, et Becher fit d'ailleurs sortir sa famille. Eichmann, au

comble de l'indignation, me dit que Becher lui avait montré un collier en or

qu'il comptait offrir au Reichsführer pour sa maîtresse, une secrétaire à qui

il avait fait un enfant: «Becher tient le Reichsführer, je ne sais plus quoi

faire», gémissait-il. À la fin, mes manœuvres eurent quelque succès:

Eichmann reçut 65 000 reichsmarks et du café un peu rance, ce qu'il

considérait comme un acompte sur les cinq millions de francs suisses qu'il

avait demandés, et dix-huit mille jeunes Juifs partirent travailler à Vienne.

J'en rendis fièrement compte au Reichsführer, mais ne reçus aucune

réponse. De toute façon, l'Einsatz touchait déjà à sa fin, même si on ne le

savait pas encore. Horthy, apparemment terrifié par des émissions de la

BBC et des câbles diplomatiques américains interceptés par ses services,

avait convoqué Winkelmann pour lui demander ce qui arrivait aux Juifs

évacués, lesquels restaient après tout des citoyens hongrois; Winkelmann,

ne sachant pas quoi répondre, avait à son tour convoqué Eichmann.

Eichmann nous narra cet épisode, qu'il trouvait hilarant, un soir au bar du

Majestic; il y avait là Wisliceny et Krumey, ainsi que Trenker, le KdS de

Budapest, un Autrichien affable, ami de Höttl. «Je lui ai répondu: nous les

emmenons travailler, racontait Eichmann en riant. Il ne m'a rien demandé

d'autre». Horthy ne se satisfit pas de cette réponse un peu dilatoire: le 30

juin, il ajourna l'évacuation de Budapest, qui devait débuter le lendemain;

quelques jours plus tard, il l'interdit tout à fait. Eichmann réussit encore,

malgré l'interdiction, à vider Kistarcsa et Szarva: mais c'était un geste pour

l'honneur. Les évacuations étaient finies. Il y eut encore des péripéties:

Horthy limogea Endre et Baky, mais fut obligé sous la pression allemande

de les reprendre; plus tard encore, fin août, il déposait Sztojay et le

remplaçait par Lakatos, un général conservateur. Mais je n'étais plus là

depuis longtemps: malade, épuisé, j'étais rentré à Berlin où j'achevai de

m'effondrer. Eichmann et ses collègues avaient réussi à évacuer quatre cent

mille Juifs; sur ceux-là, à peine cinquante mille avaient pu être retenus pour

l'industrie (plus les dix-huit mille de Vienne). J'étais catastrophé, épouvanté

par tant d'incompétence, d'obstruction, de mauvaise volonté. Eichmann,

d'ailleurs, n'allait guère mieux que moi. Je le vis une dernière fois à son

bureau, début juillet avant de partir: il était à la fois exalté et rongé de

doutes. «La Hongrie, Obersturmbannführer, c'est mon chef-d'œuvre. Même

si on doit s'arrêter là. Vous savez combien de pays j'ai déjà vidés de leurs

Juifs? La France, la Hollande, la Belgique, la Grèce, une partie de l'Italie, de la Croatie. L'Allemagne aussi bien sûr, mais ça c'était facile, c'était

simplement une question technique de transport. Mon seul échec, c'est le

Danemark. Mais là, j'ai donné plus de Juifs à Kastner que je n'en ai laissé

filer au Danemark. Qu'est-ce que c'est, mille Juifs? De la poussière.

Maintenant, j'en suis sûr, les Juifs ne s'en remettront jamais. Ici, c'a été

magnifique, les Hongrois nous les ont offerts comme de la bière aigre, on

n'a pas pu travailler assez vite. Dommage qu'il ait fallu s'arrêter, peut-être

qu'on pourra reprendre». Je l'écoutais sans rien dire. Les tics agitaient son

visage plus encore que d'habitude, il se frottait le nez, se tordait le cou.

Malgré ces paroles orgueilleuses, il semblait très abattu. Brusquement, il me

demanda: «Et moi, dans tout ça? Qu'est-ce que je vais devenir? Qu'est-ce

que ma famille va devenir?» Quelques jours auparavant, le RSHA avait

intercepté une émission radio de New York qui donnait les chiffres des Juifs

tués à Auschwitz, des chiffres assez proches de la vérité. Eichmann devait

être au courant, comme il devait savoir que son nom figurait sur toutes les

listes de nos ennemis. «Vous voulez mon opinion sincère?» dis-je

doucement. – «Oui, répondit Eichmann. Vous savez bien, malgré nos

différends, que j'ai toujours respecté votre opinion.» – «Eh bien, si nous

perdons la guerre, vous êtes foutu». Il redressa la tête:

 

«Ça, je le sais. Je ne compte pas survivre. Si nous sommes vaincus, je me

tirerai une balle dans la tête, fier d'avoir fait mon devoir de SS. Mais si nous

ne perdons pas?» – «Si nous ne perdons pas, dis-je encore plus doucement,

vous devrez évoluer. Vous ne pourrez pas toujours continuer comme ça.

L'Allemagne de l'après-guerre sera différente, beaucoup de choses

changeront, il y aura de nouvelles tâches. Vous devrez vous y adapter».

Eichmann resta silencieux et je pris congé pour retourner à l'Astoria. En

plus des insomnies et des migraines, je commençais à ressentir de fortes

bouffées de fièvre, qui disparaissaient comme elles étaient venues. Ce qui

acheva de me déprimer entièrement, ce fut la visite des deux bouledogues,

Clemens et Weser, qui se présentèrent sans préavis à mon hôtel. «Mais que

faites-vous ici?» m'exclamai-je. – «Eh bien, Obersturmbannführer, dit

Weser, ou peut-être Clemens, je ne me souviens plus, on est venus vous

parler». – «Mais de quoi voulez-vous que nous parlions? fis-je, exaspéré.

L'affaire est close». – «Ah, mais justement, non», dit Clemens, je crois.

Tous deux avaient ôté leurs chapeaux et s'étaient assis sans demander la

permission, Clemens sur une chaise rococo trop petite pour sa masse, Weser perché sur un long divan. «Vous n'êtes pas mis en cause, soit. Cela, nous

l'acceptons tout à fait. Mais l'enquête sur ces meurtres continue. Nous

cherchons toujours votre sœur et ces jumeaux, par exemple». – «Figurez-

vous, Obersturmbannführer, que les Français nous ont envoyé la marque

des vêtements qu'ils ont trouvés, vous vous souvenez? Dans la salle de

bains. Grâce à ça, nous sommes remontés jusqu'à un tailleur connu, un

certain Pfab. Vous avez déjà commandé des costumes à Herr Pfab,

Obersturmbannführer?» Je souris: «Bien entendu. C'est un des meilleurs

tailleurs de Berlin. Mais je vous préviens: si vous continuez à enquêter sur

moi, je demanderai au Reichsführer de vous faire démettre pour

insubordination». – «Oh! s'exclama Weser. Pas la peine de nous menacer,

Obersturmbannführer. On n'en a pas après vous. On veut juste continuer à

vous entendre comme témoin». – «Précisément, lâcha Clemens de sa grosse

voix. Comme témoin». Il passa son calepin à Weser qui le feuilleta, puis le

lui rendit en lui indiquant une page. Clemens lut, puis repassa le carnet à

Weser. «La police française, susurra ce dernier, a retrouvé le testament de

feu Herr Moreau. Je vous rassure tout de suite, vous n'êtes pas nommé.

Votre sœur non plus. Herr Moreau laisse tout, sa fortune, ses entreprises, sa

maison, aux deux jumeaux». – «Nous, grogna Clemens, on trouve ça

bizarre». – «Tout à fait, continua Weser. Après tout, d'après ce que nous

avons compris, ce sont des enfants recueillis, peut-être de la famille de votre

mère, peut-être pas, en tout cas pas de la sienne». Je haussai les épaules: «Je

vous ai déjà dit que Moreau et moi ne nous entendions pas. Je ne suis pas

surpris qu'il ne m'ait rien laissé. Mais il n'avait pas d'enfants, pas de famille.

Il devait avoir fini par se sentir proche de ces jumeaux». – «Admettons, fit

Clemens. Admettons. Mais bon: ils ont peut-être été témoins du crime, ils

héritent, et ils disparaissent, grâce à votre sœur qui n'est apparemment pas

rentrée en Allemagne. Et vous, vous ne pourriez pas nous éclairer un peu là-

dessus? Même si vous n'avez rien à voir avec tout ça». – «Meine Herren,

répondis-je en me raclant la gorge, je vous ai déjà dit tout ce que je sais. Si

vous êtes venus à Budapest pour me demander ça, vous avez perdu votre

temps». – «Oh, vous savez, fit fielleusement Weser, on ne perd jamais tout à

fait son temps. On y trouve toujours de l'utile. Et puis, on aime bien vous

parler». – «Ouais, éructa Clemens. C'est très agréable. D'ailleurs, on va

continuer». – «Parce que, voyez-vous, dit Weser, une fois qu'on commence

quelque chose, il faut aller jusqu'au bout». – «Oui, approuva Clemens, sinon

ça n'aurait pas de sens». Je ne disais rien, je les regardais froidement, et en même temps j'étais plein d'effroi, car, je le voyais, ces olibrius s'étaient

convaincus que j'étais coupable, ils n'allaient pas cesser de me persécuter, il

fallait faire quelque chose. Mais quoi? J'étais trop déprimé pour réagir. Ils

me posèrent encore quelques questions sur ma sœur et son mari, auxquelles

je répondis distraitement. Puis ils se levèrent pour partir.

«Obersturmbannführer, fit Clemens, son chapeau déjà sur la tête, c'est un

vrai plaisir de causer avec vous. Vous êtes un homme raisonnable». – «On

espère bien que ce ne sera pas la dernière fois, dit Weser. Vous comptez

bientôt revenir à Berlin? Vous allez avoir un choc: la ville n'est plus ce

qu'elle était».

 

Weser n'avait pas tort. Je rentrai à Berlin dans la deuxième semaine de

juillet pour rendre compte de mes activités et attendre de nouvelles

instructions. J'y trouvai les bureaux du Reichsführer et du RSHA durement

éprouvés par les bombardements de mars et d'avril. Le Prinz-Albrecht-

Palais avait été entièrement détruit par des bombes à explosifs concentrés;

la S S-Haus tenait encore debout, mais en partie seulement, et mon bureau

avait de nouveau dû déménager dans une autre annexe du ministère de

l'Intérieur. Toute une aile du siège de la Staatspolizei avait brûlé, de grandes

lézardes zébraient les murs, des planches bouchaient les croisées vides; la

plupart des départements et des sections s'étaient décentralisés dans des

faubourgs ou même des villages éloignés. Des Häftlinge travaillaient encore

à repeindre les couloirs et les escaliers et à déblayer les gravats des bureaux

détruits; plusieurs d'entre eux avaient d'ailleurs été tués lors d'un raid, début

mai. En ville, pour les gens qui restaient, la vie était dure. Il n'y avait

presque plus d'eau courante, des soldats en livraient deux seaux par jour aux

familles démunies, plus d'électricité, plus de gaz. Les fonctionnaires qui

venaient encore péniblement au travail s'entouraient le visage d'écharpes

pour se protéger de la fumée perpétuelle des incendies. Obéissant à la

propagande patriotique de Goebbels, les femmes ne portaient plus de

chapeaux, ni de vêtements trop élégants; celles qui s'aventuraient

maquillées dans la rue se faisaient houspiller. Les gros raids de plusieurs

centaines d'appareils avaient cessé depuis quelque temps; mais les petites

attaques continuaient avec des Mosquito, imprévisibles, harassantes. Nous

avions enfin lancé nos premières fusées sur Londres, pas celles de Speer et

de Kammler, mais les petites de la Luftwaffe que Goebbels avait baptisées

V-I pour Vergeltungswaffen, «armes de rétribution»; elles n'avaient que peu d'effets sur le moral anglais, encore moins sur celui de nos propres civils,

bien trop abattus par les bombardements en Allemagne centrale et les

nouvelles désastreuses du front, le débarquement réussi en Normandie, la

reddition de Cherbourg, la perte de Monte Cassino, et la débâcle de

Sébastopol, fin mai. La Wehrmacht taisait encore la terrible percée

soviétique en Biélorussie, peu de gens le savaient, même si déjà les rumeurs

fusaient, encore en deçà de la vérité, mais moi je savais tout, notamment

qu'en trois semaines les Russes avaient atteint la mer, que le groupe

d'armées Nord était isolé sur la Baltique et que le groupe d'armées Centre

n'existait plus du tout. Dans cette ambiance maussade, Grothmann, l'adjoint

de Brandt, me réserva un accueil froid, presque méprisant, il paraissait

vouloir me blâmer personnellement pour les piètres résultats de l'Einsatz

hongroise, et je le laissai parler, j'étais trop démoralisé pour protester.

Brandt lui-même se trouvait à Rastenburg avec le Reichsführer. Mes

collègues semblaient dans le désarroi, personne ne savait trop où il devait

aller ou ce qu'il devait faire. Speer, depuis sa maladie, n'avait jamais tenté

de me recontacter, mais je recevais encore des copies de ses lettres furieuses

au Reichsführer: depuis le début de l'année, la Gestapo avait arrêté pour

infractions diverses plus de trois cent mille personnes, dont deux cent mille

travailleurs étrangers, qui allaient grossir les effectifs des camps; Speer

accusait Himmler de braconner sa main-d'œuvre et menaçait d'en référer au

Führer. Nos autres interlocuteurs accumulaient plaintes et critiques, surtout

le Jägerstab qui s'estimait délibérément lésé. Nos propres lettres ou

demandes ne recevaient que des réponses indifférentes. Mais cela m'était

égal, je parcourais cette correspondance sans en comprendre la moitié.

Parmi la pile de courrier qui m'attendait, je trouvai une lettre du juge

Baumann: je déchirai l'enveloppe à la hâte, en tirai un petit mot anodin et

une photographie. C'était la reproduction d'un vieux cliché, granuleux, un

peu flou, aux tons très contrastés; on y voyait des hommes à cheval dans la

neige, avec des uniformes hétéroclites, des casques de fer, des casquettes de

marine, des bonnets en astrakan; Baumann avait tracé une croix à l'encre

au-dessus d'un de ces hommes, qui portait un long manteau avec des galons

d'officier; son visage ovale et minuscule était entièrement indistinct,

méconnaissable. Au dos, Baumann avait porté la mention COURLANDE,

sous WOLMAR, 1919. Son mot poli ne m'apprenait rien de plus.

J'avais eu de la chance: mon appartement avait survécu. De nouveau îl ne

restait plus une vitre, ma voisine avait bouché les croisées tant bien que mal

avec des planches et de la toile de bâche; dans le salon, les vitrines du buffet

avaient sauté, le plafond s'était lézardé et le lustre était tombé; il régnait

dans ma chambre une entêtante odeur de brûlé, car l'appartement voisin

avait pris feu lorsqu'une bombe incendiaire était passée par la fenêtre; mais

c'était habitable et même propre: ma voisine, Frau Zempke, avait tout

nettoyé et fait reblanchir les murs pour masquer les traces de fumée, les

lampes à huile, refourbies et astiquées, reposaient en rang sur le buffet, un

fût et plusieurs bidons d'eau encombraient la salle de bains. J'ouvris la

porte-fenêtre et toutes les croisées dont le cadre n'avait pas été cloué, pour

profiter de la lumière de fin de journée, puis descendis remercier Frau

Zempke, à qui je donnai de l'argent pour sa peine – elle aurait sans doute

préféré de la charcuterie hongroise, mais encore une fois je n'y avais même

pas songé – et aussi des coupons pour qu'elle puisse me préparer à manger:

ceux-ci, m'expliqua-t-elle, ne me serviraient pas à grand-chose, le magasin

où la plupart étaient enregistrés n'existait plus, mais si je lui donnais encore

un peu d'argent, elle se débrouillerait. Je remontai Je tirai un fauteuil devant

le balcon ouvert, c'était une calme et belle soirée d'été, il ne restait plus, de

la moitié des immeubles environnants, que des façades vides et muettes ou

des amas de décombres, et je contemplai longuement ce paysage de fin du

monde, le parc, au pied de l'immeuble, demeurait silencieux, tous les

enfants avaient dû être envoyés à la campagne. Je ne mis même pas de

musique, afin de profiter un peu de cette douceur et de cette tranquillité.

Frau Zempke m'apporta de la saucisse, du pain, et un peu de soupe, en

s'excusant de ne pouvoir faire mieux, mais cela me convenait très bien,

j'avais pris de la bière au comptoir de la Staatspolizei et je mangeai et bus

avec plaisir, pris dans la curieuse illusion de flotter sur un îlot, un havre

paisible au milieu du désastre. Après avoir rangé les couverts, je me versai

un grand verre de mauvais schnaps, allumai une cigarette, et me rassis en

tâtant ma poche pour y sentir l'enveloppe de Baumann. Mais je ne la sortis

pas tout de suite, je regardais les jeux de la lumière du soir sur les ruines,

cette longue lumière oblique qui jaunissait le calcaire des façades et passait

par les fenêtres béantes pour aller éclairer le chaos de poutres calcinées et

de cloisons effondrées. Dans certains appartements, on apercevait des traces

de la vie qui s'y était déroulée: un cadre avec une photographie ou une

reproduction encore accroché au mur, du papier peint lacéré, une table à moitié suspendue dans le vide avec sa nappe à carreaux rouge et blanc, une

colonne de poêles en céramique toujours encastrés dans le mur à chaque

étage, alors que tous les planchers avaient disparu. Çà et là, des gens

continuaient à vivre: on voyait du linge suspendu à une fenêtre ou un

balcon, des pots de fleurs, la fumée d'un tuyau de poêle. Le soleil tombait

rapidement derrière les immeubles déchiquetés, projetant de grandes

ombres monstrueusement déformées. Voilà, me disais-je, à quoi est réduite

la capitale de notre Reich millénaire; quoi qu'il advienne, nous n'aurons pas

assez du reste de notre vie pour reconstruire. Puis j'installai quelques

lampes à huile près de moi et tirai enfin la photographie de ma poche. Cette

image, je dois l'avouer, m'effrayait: j'avais beau la détailler, je ne

reconnaissais pas cet homme dont le visage, sous sa casquette, se réduisait à

une tache blanche, pas tout à fait informe, on pouvait deviner un nez, une

bouche, deux yeux, mais sans traits, sans rien de distinctif, cela aurait pu

être le visage de n'importe qui, et je ne comprenais pas, en buvant mon

schnaps, comment cela pouvait être possible, comment, en regardant cette

mauvaise photo mal reproduite, je ne pouvais pas me dire instantanément,

sans hésiter: Oui, c'est mon père, ou bien: Non, ce n'est pas mon père, un tel

doute me semblait insupportable, j'avais achevé mon verre et m'en étais

versé un autre, j'examinais toujours la photo, fouillais dans mon souvenir

pour rassembler des bribes sur mon père, sur son apparence, mais c'était

comme si les détails se fuyaient les uns les autres et m'échappaient, la tache

blanche sur la photographie les repoussait comme deux bouts d'aimant de

même polarité, les dispersait, les corrodait Je n'avais pas de portrait de mon

père: quelque temps après son départ, ma mère les avait tous détruits. Et

maintenant cette photo ambiguë et insaisissable ruinait ce qui me restait de

souvenirs, remplaçait sa présence vivante par un visage flou et un uniforme.

Pris de rage, je déchirai la photographie en plusieurs morceaux et les jetai

par le balcon. Puis je vidai mon verre et m'en versai aussitôt un autre. Je

transpirais, j'avais envie de bondir hors de ma peau, trop étroite pour ma

colère et mon angoisse. Je me déshabillai et me rassis nu devant le balcon

ouvert, sans même prendre la peine de souffler les lampes. Tenant mon sexe

et mes bourses dans une main, comme un petit moineau blessé qu'on

ramasse dans un champ, je vidai verre sur verre et fumai rageusement; la

bouteille une fois vide, je la pris par le col et l'envoyai au loin, vers le parc,

sans me soucier des éventuels promeneurs. Je voulais continuer à jeter des

choses, vider l'appartement, balancer les meubles. J'allai me passer un peu d'eau sur la figure et, levant une lampe à huile, je me regardai dans le

miroir: mes traits étaient blafards, défaits, j'avais l'impression que mon

visage fondait comme une cire déformée par la chaleur de ma laideur et de

ma haine, mes yeux luisaient comme deux cailloux noirs plantés au milieu

de ces formes hideuses et insensées, plus rien ne tenait ensemble. Je rejetai

mon bras en arrière et projetai la lampe contre le miroir qui se volatilisa, un

peu d'huile chaude fusa, me brûlant l'épaule et le cou. Je retournai au salon

et me couchai en boule sur le divan. Je tremblais, je claquais des dents. Je

ne sais pas où je trouvai la force de passer dans mon lit, c'était certainement

parce que je mourais de froid, je m'enroulai dans les couvertures mais cela

n'y changeait pas grand-chose. Ma peau fourmillait, des frissons secouaient

mon échine, des crampes striaient ma nuque et me faisaient gémir

d'inconfort, et toutes ces sensations montaient par grandes vagues,

m'emportaient dans une eau glauque et trouble, et à chaque moment je

pensais que ça ne pouvait pas être pire, puis j'étais emporté de nouveau et

me retrouvais à un endroit d'où les douleurs et les sensations antérieures me

paraissaient presque plaisantes, une exagération d'enfant. Ma bouche était

desséchée, je ne pouvais décoller ma langue de la gangue pâteuse qui

l'entourait, mais me lever pour aller chercher de l'eau, j'en aurais été bien

incapable. J'errai longtemps ainsi dans les bois touffus de la fièvre, mon

corps hanté par de vieilles obsessions: avec les frissons et les crampes, une

sorte de fureur erotique traversait mon corps paralysé, mon anus me

picotait, je bandais douloureusement, mais je ne pouvais faire le moindre

geste pour me soulager, c'était comme si je me branlais la main pleine de

verre pilé, je me laissais porter par cela comme par le reste. À certains

moments, ces courants violents et contradictoires me faisaient glisser dans

le sommeil, car des images angoissantes m'envahissaient l'esprit, j'étais un

petit enfant nu qui chiait accroupi dans la neige, et je levais la tête pour me

voir entouré de cavaliers aux visages de pierre, en manteaux de la Grande

Guerre mais portant de longues lances plutôt que des fusils, et me jugeant

silencieusement pour mon comportement inadmissible, je voulais fuir, mais

c'était impossible, ils formaient un cercle autour de moi, et dans ma terreur

je pataugeais dans ma merde, me souillais tandis qu'un des cavaliers aux

traits flous se détachait du groupe et avançait vers moi. Mais cette image-là

disparaissait, je devais entrer et sortir du sommeil et de ces rêves

oppressants comme un nageur, à la surface de la mer, passe dans un sens et

dans l'autre la limite entre l'eau et l'air, je retrouvais parfois mon corps inutile, dont j'aurais bien voulu me dépouiller comme on se défait d'un

manteau mouillé, puis je repartais dans un autre récit embrouillé et confus,

où une police étrangère me poursuivait, m'embarquait dans un fourgon qui

passait par une falaise, je ne sais pas trop, il y avait un village, des maisons

en pierre étagées sur une pente et autour des pins et du maquis, un village

peut-être de l'arrière-pays provençal, et je désirais cela, une maison dans ce

village et la paix qu'elle pouvait m'apporter, et au terme de longues

péripéties ma situation trouvait sa résolution, les policiers menaçants

disparaissaient, j'avais acheté la maison la plus basse du village, avec un

jardin et une terrasse puis la forêt de pins autour, oh douce image d'Épinal,

et alors c'était la nuit, il y avait une pluie d'étoiles filantes dans le ciel, des

météorites qui brûlaient d'une lueur rose ou rouge et tombaient lentement, à

la verticale, comme les étincelles mourantes d'un feu d'artifice, un grand

rideau chatoyant, et je regardais cela, et les premiers de ces projectiles

cosmiques touchaient la terre et à cet endroit d'étranges plantes

commençaient à croître, des organismes bariolés, rouge, blanc, avec des

taches, épais et gras comme certaines algues, elles s'élargissaient et

montaient vers le ciel à une vitesse folle, à des hauteurs de plusieurs

centaines de mètres, projetant des nuées de graines qui à leur tour donnaient

naissance à des plantes semblables qui prenaient du champ, poussaient à la

verticale mais en écrasant tout autour d'elles par la force de leur poussée

irrésistible, arbres, maisons, véhicules, et je regardais cela, terrifié, un mur

gigantesque de ces plantes emplissait maintenant l'horizon de ma vue et

s'étendait dans toutes les directions, et je comprenais que cet événement qui

m'avait semblé si anodin était en fait la catastrophe finale, ces organismes,

venus du cosmos, avaient trouvé avec notre terre et notre atmosphère un

environnement qui leur était infiniment favorable et ils se démultipliaient à

une vitesse folle, occupaient tout l'espace libre et broyaient tout sous eux,

aveuglément, sans animosité, simplement par la force de leur pulsion de vie

et de croissance, rien ne pourrait les freiner, et en quelques jours la terre

allait disparaître sous eux, tout ce qui avait fait notre vie et notre histoire et

notre civilisation allait être rayé par ces végétaux avides, c'était idiot, un

accident malheureux, mais on n'aurait jamais le temps de trouver une

parade, l'humanité allait être effacée. Les météorites continuaient à tomber

en scintillant, les plantes, mues par une vie folle, déchaînée, montaient vers

le ciel, cherchaient à emplir toute cette atmosphère, si enivrante pour elles.

Et je compris alors, mais peut-être fut-ce plus tard, en sortant de ce rêve, que cela était juste, que c'est la loi de tout vivant, chaque organisme ne

cherche qu'à vivre et à se reproduire, sans malice, les bacilles de Koch qui

avaient rongé les poumons de Pergolèse et de Purcell, de Kafka et de

Tchékhov ne nourrissaient aucune animosité envers eux, ils ne voulaient pas

de mal à leurs hôtes, mais c'était la loi de leur survie et de leur

développement, tout comme nous combattons ces bacilles avec des

médicaments qu'on invente tous les jours, sans haine, pour notre propre

survie, et notre vie entière est ainsi bâtie sur le meurtre d'autres créatures

qui voudraient aussi vivre, les animaux que nous mangeons, les plantes

aussi, les insectes que nous exterminons, qu'ils soient réellement dangereux,

comme les scorpions ou les poux, ou simplement gênants, comme les

mouches, cette plaie de l'homme, qui n'a pas tué une mouche dont le

bourdonnement irritant dérangeait sa lecture, ce n'est pas cruauté, c'est la loi

de notre vie, nous sommes plus forts que les autres vivants et disposons à

notre guise de leur vie et de leur mort, les vaches, les poulets, les épis de blé

sont sur terre pour nous servir, et il est normal qu'entre nous nous agissions

de même, que chaque groupe humain veuille exterminer ceux qui lui

contestent la terre, l'eau, l'air, pourquoi, en effet, mieux traiter un Juif qu'une

vache ou un bacille de Koch, si nous le pouvions, et si le Juif le pouvait il

ferait de même avec nous, ou avec d'autres, pour garantir sa propre vie, c'est

la loi de toutes choses, la guerre permanente de tous contre tous, et je sais

que cette pensée n'a rien d'original, que c'est presque un lieu commun du

darwinisme biologique ou social, mais cette nuit-là dans ma fièvre sa force

de vérité me frappa comme jamais auparavant ou après, stimulée par ce

rêve où l'humanité succombait à un autre organisme dont la puissance de

vie était plus grande que la sienne, et je comprenais bien entendu que cette

règle valait pour tous, que si d'autres se révélaient plus forts que nous ils

nous feraient à leur tour ce que nous avions fait à d'autres, et que devant ces

poussées les frêles barrières qu'érigent les hommes pour tenter de réguler la

vie commune, lois, justice, morale, éthique, comptent peu, que la moindre

peur ou la moindre pulsion un peu forte les font sauter comme une barrière

de paille, mais qu'alors aussi ceux qui ont fait le premier pas ne doivent pas

compter que les autres, leur tour venu, respecteront la justice et les lois, et

j'avais peur, car nous perdions la guerre.

 

J'avais laissé mes fenêtres ouvertes et l'aube se déversa peu à peu dans

l'appartement. Lentement, les oscillations de la fièvre me ramenaient vers la conscience de mon corps, des draps trempés qui l'enserraient. Un besoin

violent acheva de me réveiller. Je ne sais pas trop comment, je réussis à me

traîner jusqu'à la salle de bains, à me poser sur la cuvette pour me vider, une

longue diarrhée qui semblait ne plus finir. Lorsqu'elle cessa enfin je

m'essuyai tant bien que mal, pris le verre un peu sale où je gardais ma

brosse à dents, et puisai à même le seau pour boire avec avidité cette

mauvaise eau qui me paraissait celle de la source la plus pure; mais verser

le reste du seau dans la cuvette pleine d'immondices (la chasse d'eau ne

marchait plus depuis longtemps), je n'en eus pas la force. Je retournai

m'enrouler dans les couvertures et grelottai violemment, longuement,

accablé par l'effort. Plus tard j'entendis frapper à la porte: ce devait être

Piontek, que d'habitude je retrouvais dans la rue, mais je n'avais plus la

force de me lever. La fièvre allait et venait, tantôt sèche et presque douce,

tantôt une fournaise déchaînée dans mon corps. Le téléphone sonna

plusieurs fois, chaque sonnerie me vrillait le tympan comme un coup de

couteau, mais je ne pouvais rien faire, ni répondre, ni le couper. La soif était

revenue tout de suite et absorbait la majeure partie de mon attention,

laquelle, maintenant presque détachée de tout, étudiait mes symptômes sans

passion, comme de l'extérieur. Je savais que si je ne faisais rien, si personne

ne venait, j'allais mourir ici, sur ce lit, au milieu de flaques d'excréments et

d'urine, car, incapable de me relever, j'allais bientôt faire sous moi. Mais

cette idée ne m'affligeait pas, ne m'inspirait aucune pitié ou peur, je

n'éprouvais que du mépris envers ce que j'étais devenu et ne souhaitais ni

que cela cesse, ni que cela continue. Au milieu des divagations de mon

esprit malade, le jour éclairait maintenant l'appartement, la porte s'ouvrit et

Piontek entra. Je le pris pour une nouvelle hallucination et ne fis que sourire

Continuer : partie 7 sur 11