Les bienveillantes
Air
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 11 parties.
Le raid de mardi, même s'il n'avait impliqué que la moitié du nombre d'appareils de celui de lundi, promettait de se révéler encore plus désastreux. Les quartiers ouvriers, notamment Wedding, avaient été durement touchés. À la fin de l'après-midi, nous avions rassemblé assez d'informations pour établir un bref rapport: on comptait quelque 2000 morts, en plus des centaines encore sous les décombres; 3000 immeubles incendiés ou détruits; et 175 000 sinistrés, dont 100 000 avaient déjà pu quitter la ville, pour gagner soit des villages des alentours, soit d'autres villes d'Allemagne. Vers six heures on renvoya tous ceux qui n'effectuaient pas un travail essentiel; je restai un peu plus longtemps, et me trouvais encore en route, avec un chauffeur du garage, lorsque les sirènes se remirent à gémir. Je décidai de ne pas continuer jusqu'à l'Eden: le bar-abri m'inspirait peu confiance, et je préférais éviter une répétition de la beuverie de la nuit précédente.
J'ordonnai au chauffeur de contourner le Zoo pour rejoindre le grand bunker. Une foule se pressait aux portes, trop étroites et trop peu nombreuses; des voitures venaient se garer au pied de la façade de béton; devant elles, sur une aire réservée, des dizaines de poussettes se déployaient en faisceaux concentriques. À l'intérieur, des soldats et des policiers aboyaient des ordres pour faire monter les gens; à chaque étage se formait un attroupement, personne ne voulait monter plus haut, des femmes criaient, tandis que leurs enfants couraient parmi la foule en jouant à la guerre. On nous dirigea vers le second étage, mais les bancs, alignés comme à l'église, étaient déjà bondés, et j'allai m'adosser au mur en béton. Mon chauffeur avait disparu dans la foule.
Peu après les pièces de 88, sur le toit, ouvrirent le feu: l'immense structure vibrait tout entière, tanguait comme un navire en haute mer. Les gens, projetés contre leurs voisins, criaient ou geignaient. Les lumières se mirent en veilleuse mais ne s'éteignirent pas. Dans les recoins et dans l'obscurité des escaliers en spirale qui passaient entre les étages, des couples d'adolescents se collaient les uns aux autres, enlacés; certains semblaient même faire l'amour, on entendait à travers les détonations des gémissements d'une autre tonalité que ceux des ménagères affolées, des vieillards protestaient avec indignation, les Schupo braillaient, obligeaient les gens à rester assis. Je voulais fumer mais c'était interdit. Je regardai la femme assise sur le banc devant moi: elle gardait la tête baissée, je ne voyais que ses cheveux blonds, exceptionnellement épais, coupés au niveau des épaules. Une bombe explosa tout près, faisant trembler le bunker et projetant une nuée de poussière de béton. La jeune femme leva la tête et je la reconnus tout de suite: c'était elle que je croisais parfois, le matin, dans le tramway. Elle aussi me reconnut et un doux sourire éclaira son visage tandis qu'elle me tendait sa main blanche: «Bonsoir! Je m'inquiétais pour vous». – «Pourquoi cela?» Avec les tirs de la Flak et les déflagrations, on s'entendait à peine, je m'accroupis et me penchai vers elle. «Vous n'étiez pas à la piscine, dimanche, me dit-elle à l'oreille. J'ai eu peur qu'il vous soit arrivé malheur». Dimanche, c'était déjà une autre vie, me semblait-il; pourtant, cela ne faisait que trois jours. «J'étais à la campagne. La piscine existe toujours?» Elle sourit de nouveau: «Je ne sais pas». Une autre détonation, puissante, secoua la structure et elle me saisit la main et la serra fortement; quand ce fut passé elle la relâcha en s'excusant. Malgré la lumière jaunâtre et la poussière, j'avais l'impression qu'elle rougissait légèrement. «Pardonnez-moi, lui demandai-je, comment vous appelez-vous?» – «Hélène, répondit-elle. Hélène Anders». Je me présentai à mon tour. Elle travaillait au service de presse de l'Auswärtiges Amt; son bureau, comme la plus grande partie du ministère, avait été détruit le lundi soir, mais la maison de ses parents, à Alt Moabit où elle habitait, était encore debout. «Avant ce raid-ci, en tout cas. Et vous?» Je ris: «J'avais des bureaux au ministère de l'Intérieur, mais ils ont brûlé. Pour le moment, je suis à la S S-Haus». Nous continuâmes ainsi à bavarder jusqu'à la fin de l'alerte. Elle était venue à pied à Charlottenburg pour réconforter une amie sinistrée; les sirènes l'avaient surprise sur le chemin du retour, et elle s'était réfugiée là, au bunker. «Je ne pensais pas qu'ils reviendraient une troisième nuit de suite», dit-elle doucement. – «À vrai dire, moi non plus, répliquai-je, mais je suis content que cela nous ait donné l'occasion de nous revoir». Je disais cela pour être poli; mais je me rendais compte que ce n'était pas seulement pour être poli. Cette fois-ci, elle rougit visiblement; son ton resta toutefois franc et clair: «Moi aussi. Notre tramway risque d'être hors service pendant un certain temps». Lorsque les lumières revinrent, elle se leva et brossa son manteau. «Si vous voulez bien, dis-je, je peux vous raccompagner. Si j'ai encore une voiture, ajoutai-je en riant. Ne refusez pas. Ce n'est pas très loin». Je retrouvai mon chauffeur l'air fort vexé près de son véhicule celui-ci n'avait plus de vitres, et tout le côté avait été écrasé par la voiture voisine, projetée par le souffle d'une explosion. Des poussettes il ne restait que des débris éparpillés sur la place. Le Zoo brûlait de nouveau, on entendait des sons atroces, mugissements, barrissements, beuglements d'animaux agonisants. «Les pauvres bêtes, murmura Hélène, elles ne savent pas ce qui leur arrive». Le chauffeur, lui, ne songeait qu'à sa voiture. J'allai chercher quelques Schupo pour qu'ils nous aident à la dégager. La portière du passager était coincée; je fis monter Hélène à l'arrière, puis me glissai par-dessus le siège du chauffeur. Le trajet s'avéra un peu compliqué, il fallut faire un détour par le Tiergarten, à cause des rues bloquées, mais j'eus le plaisir de voir, en passant par la Flensburgerstrasse, que mon immeuble avait survécu. Alt Moabit, à part quelques bombes égarées, avait été plus ou moins épargné, et je laissai Hélène devant son petit immeuble. «Maintenant, lui dis-je en la quittant, je sais où vous habitez. Si vous le permettez, je viendrai vous rendre visite lorsque les choses se seront un peu calmées». – «J'en serai ravie», répondit-elle avec de nouveau ce très beau sourire calme qu'elle avait. Puis je retournai à l'hôtel Eden, où je ne trouvai qu'une carcasse éventrée, en proie aux flammes. Trois mines étaient passées par le toit et il ne restait plus rien. Heureusement le bar avait tenu, les résidents de l'hôtel avaient eu la vie sauve et avaient pu être évacués. Mon voisin géorgien buvait du cognac à même le goulot avec quelques autres sinistrés; dès qu'il me vit, il m'obligea à avaler une rasade. «J'ai tout perdu! Tout! Ce que je regrette le plus, ce sont les chaussures. Quatre paires neuves!» – «Vous avez où aller?» Il haussa les épaules: «J'ai des amis pas trop loin. Dans la Rauchstrasse». – «Venez, je vais vous y conduire». La maison que le Géorgien m'indiqua n'avait plus de fenêtres mais semblait encore habitée. J'attendis quelques minutes tandis qu'il allait aux renseignements. Il revint avec un air enjoué: «C'est parfait! Ils vont à Marienbad, je vais partir avec eux. Vous venez prendre un verre?» Je refusai poliment, mais il insistait: «Allez! Pour le possochok». Je me sentais vidé, épuisé. Je lui souhaitai bonne chance et partis sans demander mon reste. À la Staatspolizei, un Untersturmführer m'expliqua que Thomas avait trouvé refuge chez Schellenberg. Je mangeai un morceau, me fis dresser un lit dans le dortoir improvisé, et m'endormis. Le lendemain, jeudi, je continuai à recueillir des statistiques pour Brandt. Walser n'avait toujours pas réapparu mais je ne m'inquiétais pas trop. Pour pallier le manque de lignes téléphoniques, nous disposions maintenant d'une escouade de Hitlerjugend prêtés par Goebbels. Nous les envoyions dans tous les sens, à vélo ou à pied, transmettre ou récupérer des messages et du courrier. En ville, le travail acharné des services municipaux donnait déjà des résultats: dans certains quartiers, l'eau revenait, l'électricité aussi, on remettait en service des tronçons de lignes de tramway, et l'U-Bahn et le S-Bahn là où c'était possible. Nous savions aussi que Goebbels réfléchissait à une évacuation partielle de la ville. Partout, sur les ruines, fleurissaient des inscriptions à la craie, les gens essayaient de retrouver leurs parents, leurs amis, leurs voisins. Vers midi, je réquisitionnai une fourgonnette de la polic e et allai aider Asbach à enterrer sa belle-mère au cimetière de Plötzensee, aux côtés de son mari mort quatre ans auparavant d'un cancer. Asbach semblait aller un peu mieux: sa femme recouvrait ses sens, elle l'avait reconnu; mais il ne lui avait encore rien dit, ni pour sa mère, ni pour le bébé. Fräulein Praxa nous accompagna et se débrouilla même pour trouver des fleurs; Asbach en fut visiblement touché. À part nous il n'y avait que trois de ses amis, dont un couple, et un pasteur. Le cercueil était fait de planches grossières, mal rabotées; Asbach répétait que dès que possible il demanderait un permis d'exhumer pour donner à sa belle-mère des funérailles convenables: ils ne s'étaient jamais bien entendus, ajouta-t-il, elle ne cachait pas son mépris pour son uniforme SS, mais quand même, c'était la mère de son épouse, et Asbach aimait son épouse. Je n'enviais pas sa situation: être seul au monde est parfois un grand avantage, surtout en temps de guerre. Je le déposai à l'hôpital militaire où se trouvait sa femme et retournai à la S S-Haus. Ce soir-là, il n'y eut pas de raid; une alerte se déclencha au début de la soirée, provoquant un mouvement de panique, mais ce n'étaient que des avions de reconnaissance, venus photographier les dégâts. Après l'alerte, que je passai dans le bunker de la Staatspolizei, Thomas me mena à un petit restaurant qui avait déjà rouvert ses portes. Il était d'humeur enjouée: Schellenberg s'était arrangé pour lui faire prêter une maisonnette à Dahlem, dans un quartier chic près du Grunewald, et il allait racheter un petit cabriolet Mercedes à la veuve d'un Hauptsturmführer tué lors du premier raid et qui avait besoin d'argent. «Heureusement, ma banque est intacte. C'est ce qui compte». Je fis la moue: «Il y a quand même autre chose qui compte». – «Quoi par exemple?» – «Nos sacrifices. La souffrance des gens, ici, autour de nous, sur le front». En Russie, cela allait très mal: après avoir perdu Kiev, nous avions réussi à reprendre Jitomir, mais seulement pour perdre Tcherkassy le jour où je chassais le tétras avec Speer; à Rovno, les insurgés ukrainiens de l'UPA, aussi antiallemands qu'antibolcheviques, tiraient nos isolés comme des lapins. «Je te l'ai toujours dit, Max, reprenait Thomas, tu prends les choses trop au sérieux». – «C'est une question de Weltanschauung», fis-je en levant mon verre. Thomas eut un bref rire moqueur. «Weltanschauung par-ci, Weltanschauung par-là, disait Schnitzler. Tout le monde a une Weltanschauung ces jours-ci, le moindre boulanger ou plombier a sa Weltanschauung, mon garagiste me surfacture mes réparations de 30 % mais lui aussi il a sa Weltanschauung. Moi aussi j'en ai une»… Il se tut et but; je bus aussi. C'était un vin bulgare, un peu râpeux, mais vu les circonstances il n'y avait pas de quoi se plaindre. «Je vais te dire ce qui compte, reprit rageusement Thomas. Servir ton pays, mourir s'il le faut, mais profiter de la vie le plus possible en attendant. Ta Ritterkreuz à titre posthume consolera peut-être ta vieille mère, mais pour toi, ce sera un froid réconfort» – «Ma mère est morte», fis-je doucement. – «Je sais. Excuse-moi. Un soir, après plusieurs verres, je lui avais parlé de la mort de ma mère, sans donner trop de détails; depuis, nous n'en avions pas reparlé Thomas but encore, puis éclata de nouveau: «Sais-tu pourquoi on hait les Juifs? Je vais te le dire. On hait les Juifs parce que c'est un peuple économe et prudent, avare, non seulement d'argent et de sécurité mais de ses traditions, de son savoir et de ses livres, incapable de don et de dépense, un peuple qui ne connaît pas la guerre. Un peuple qui ne sait qu'accumuler, jamais gaspiller. À Kiev tu disais que le meurtre des Juifs était un gaspillage. Eh bien justement, en gaspillant leurs vies comme on jette du riz à un mariage, on leur a enseigné la dépense, on leur a appris la guerre. Et la preuve que ça marche, que les Juifs commencent à comprendre la leçon, c'est Varsovie, c'est Treblinka, Sobibor, Bialystok, c'est les Juifs qui redeviennent des guerriers, qui deviennent cruels, qui deviennent eux aussi des tueurs. Je trouve ça très beau. On en a refait un ennemi digne de nous. La Pour le Sémite» – il se frappa la poitrine à l'endroit du cœur, là où l'on coud l'étoile – «reprend de la valeur. Et si les Allemands ne se secouent pas comme les Juifs, au lieu de se lamenter, ils n'auront que ce qu'ils méritent. Vœ victis». Il vida son verre d'un coup, le regard lointain. Je me rendis compte qu'il était ivre. «Je vais rentrer», dit-il. J'offris de le reconduire, mais il refusa: il avait pris une voiture au garage. Dans la rue seulement à moitié déblayée, il me serra distraitement la main, claqua la porte, et démarra sur les chapeaux de roues. Je retournai me coucher à la Staatspolizei; c'était chauffé et les douches, au moins, avaient été remises en état.
Le soir suivant, il y eut un nouveau raid, le cinquième et dernier de cette série. Les dommages étaient effroyables: le centre de la ville gisait en ruine ainsi qu'une bonne partie de Wedding, on dénombrait plus de 4 000 morts et 400000 sinistrés, de nombreuses usines et plusieurs ministères avaient été détruits, les communications et les transports publics mettraient des semaines à être restaurés. Les gens vivaient dans des appartements sans fenêtres ni chauffage: une part considérable des réserves de charbon, stockées dans les jardins pour l'hiver, avait brûlé. Trouver du pain était devenu impossible, les magasins restaient vides, et la NSV avait installé des cuisines de campagne dans les rues ravagées pour servir de la soupe au chou. Dans le complexe de la Reichsführung et du RSHA, on s'en sortait moins mal: il y avait de quoi manger et dormir, on fournissait des vêtements et des uniformes à ceux qui avaient tout perdu. Lorsque Brandt me reçut, je lui proposai de transférer une partie de mon équipe à Oranienburg, dans les locaux de l'IKL, et de garder un petit bureau à Berlin pour les fonctions de liaison. L'idée lui semblait bonne mais il voulait consulter le Reichsführer. Ce dernier, m'informa-t-il, avait accepté que Speer visite Mittelbau: je devais me charger de tout organiser. «Faites en sorte que le Reichsminister soit… satisfait», précisa-t-il. Il avait une autre surprise pour moi: j'étais promu Obersturmbannführer. J'étais content, mais étonné: «Pourquoi donc?» – «Le Reichsführer en a décidé ainsi. Vos fonctions ont déjà pris une certaine importance et continueront à en prendre. À ce propos, que pensez-vous de la réorganisation d'Auschwitz?» Au début du mois, l'Obersturmbannführer Liebehenschel, l'adjoint de Glücks à l'IKL, avait troqué sa place avec Höss; depuis, Auschwitz avait été divisé en trois camps distincts: le Stammlager, le complexe de Birkenau, et Monowitz avec tous les Nebenlager. Liebehenschel restait Kommandant du I et aussi Standortälteste pour les trois, ce qui lui donnait un droit de regard sur le travail des deux autres nouveaux Kommandanten, Hartjenstein et le Hauptsturmführer Schwarz, jusque-là Arbeitskommandoführer puis Lagerführer sous Höss. «Herr Standartenführer, je pense que le réaménagement administratif est une initiative excellente: le camp était beaucoup trop grand et devenait ingérable. Quant à l'Obersturmbannführer Liebehenschel, d'après ce que j'ai pu en voir, c'est un bon choix, il a tout à fait compris les nouvelles priorités. Mais je dois vous avouer que j'ai du mal, lorsque je considère la nomination de l'Obersturmbannführer Höss à l'IKL, à saisir la politique du personnel de cette organisation. J'ai le plus grand respect pour l'Obersturmbannführer Höss; je le considère comme un excellent soldat; mais si vous voulez mon avis, il devrait être à la tête d'un régiment de Waffen-SS au front. Ce n'est pas un gestionnaire. Liebehenschel traitait la majeure partie des affaires courantes de l'IKL. Ce n'est certainement pas Höss qui s'intéressera à ces détails administratifs». Brandt me scrutait à travers ses lunettes de hibou. «Je vous remercie pour la franchise de votre opinion. Mais je ne pense pas que le Reichsführer soit d'accord avec vous. Et de toute façon, même si l'Obersturmbannführer Höss a d'autres talents que Liebehenschel, il reste toujours le Standartenführer Maurer». Je hochai la tête; Brandt partageait l'opinion commune sur Glücks. Isenbeck, lorsque je le revis la semaine suivante, me rapporta ce qui se disait à Oranienburg: tout le monde comprenait bien que Höss avait fait son temps à Auschwitz, sauf Höss lui-même; apparemment, le Reichsführer en personne l'avait informé de son transfert, lors d'une visite au camp, prétextant – c'est ce que Höss racontait à Oranienburg – les émissions de la BBC sur les exterminations; sa promotion à la tête du D I rendait cela plausible. Mais pourquoi le traitait-on avec tant de délicatesse? Pour Thomas, à qui je posai la question, il n'y avait qu'une explication: Höss avait fait de la prison avec Bormann, dans les années 20, pour un meurtre vehmique; ils avaient dû rester liés et Bormann protégeait Höss. Dès que le Reichsführer eut approuvé ma proposition, je procédai à la réorganisation de mon bureau. Toute l'unité chargée des recherches, avec Asbach à sa tête, fut transférée à Oranienburg. Asbach paraissait soulagé de quitter Berlin. Avec Fräulein Praxa et deux autres assistants je me réinstallai dans mes anciens locaux de la S S-Haus. Walser n'était jamais revenu: Piontek, que j'envoyai enfin aux renseignements, me rapporta que l'abri de son immeuble avait été frappé, le soir du mardi. On estimait à cent vingt-trois le nombre de morts, la population entière de l'immeuble, il n'y avait aucun survivant, mais la majorité des cadavres déterrés étaient méconnaissables. Par acquit de conscience, je le fis porter disparu: ainsi, la police le rechercherait dans les hôpitaux; mais j'avais peu d'espoir de le retrouver vivant. Piontek en semblait fort affligé. Thomas, son mouvement de spleen passé, débordait d'énergie; maintenant que nous étions de nouveau voisins de bureau, je le voyais plus souvent. Plutôt que de l'informer de ma promotion, j'attendis, pour lui en faire la surprise, d'avoir reçu ma notification officielle et d'avoir fait coudre mes nouveaux galons et les pattes de col. Lorsque je me présentai à son bureau, il éclata de rire, fouilla sur son bureau, tira une feuille, l'agita en l'air, et s'écria: «Ah! misérable. Tu croyais me rattraper!» Il fit un avion du document et le lança vers moi; le nez vint frapper ma Croix de Fer et je le dépliai pour lire que Müller proposait Thomas comme Standartenführer. «Et tu peux être certain que ça ne sera pas refusé. Mais, ajouta-t-il avec bonne grâce, avant que ça ne soit officiel, c'est moi qui paye les dîners».
Ma promotion fit tout aussi peu d'effet sur l'imperturbable Fräulein Praxa, mais elle ne put cacher son étonnement lorsqu'elle reçut un appel direct de Speer: «Le Reichsminister voudrait vous parler», m'informa-t-elle d'une voix émue en me tendant le combiné. Après le dernier raid, je lui avais envoyé un message pour l'informer de mes nouvelles coordonnées. «Sturmbannführer? énonça sa voix ferme et agréable. Comment allez-vous? Pas trop de casse?» – «Mon archiviste a sans doute été tué, Herr Reichsminister. Sinon, ça va. Et vous?» – «J'ai emménagé dans des bureaux temporaires et envoyé ma famille à la campagne. Alors?» – «Votre visite à Mittelbau vient d'être approuvée, Herr Reichsminister. On m'a chargé de l'organiser. Dès que possible, je contacterai votre secrétaire pour fixer une date». Pour les questions importantes, Speer m'avait demandé d'appeler sa secrétaire personnelle, plutôt qu'un assistant. «Très bien, fit-il. À bientôt». J'avais déjà écrit à Mittelbau pour les prévenir de préparer la visite. Je téléphonai à l'Obersturmbannführer Förschner, le Kommandant de Dora, pour confirmer les arrangements. «Écoutez, maugréa sa voix fatiguée au bout du fil, on fera de notre mieux». – «Je ne vous demande pas de faire de votre mieux, Obersturmbannführer. Je demande que les installations soient présentables pour la visite du Reichsminister. Le Reichsführer a personnellement insisté là-dessus. Vous m'avez compris?» – «Bien, bien. Je donnerai encore des ordres». Mon appartement avait été plus ou moins retapé. J'avais finalement réussi à trouver du verre pour deux fenêtres; les autres restaient obstruées d'une toile de bâche cirée. Ma voisine avait non seulement fait réparer la porte mais m'avait déniché des lampes à huile en attendant que le courant soit rétabli. Je m'étais fait livrer du charbon et, une fois le gros poêle en céramique lancé, il ne faisait plus froid du tout. Je me disais que prendre un appartement au dernier étage n'avait pas été très astucieux: j'avais eu une chance inouïe d'échapper aux raids de la semaine, mais s'ils revenaient, et ils n'y manqueraient pas, cela ne pourrait durer. Au fond, je refusais de m'inquiéter: mon logement ne m'appartenait pas, et j'avais peu d'affaires personnelles; il fallait garder l'attitude sereine de Thomas envers ces choses. Je m'achetai seulement un nouveau gramophone, avec des disques des Partitas de Bach au piano, ainsi que des airs d'opéra de Monteverdi. Le soir, dans la douce et archaïque lumière d'une lampe à huile, un verre de cognac et des cigarettes à portée de main, je me renversais sur mon divan pour les écouter et oublier tout le reste.
Une pensée nouvelle, toutefois, venait de plus en plus souvent occuper mon esprit. Le dimanche suivant les bombardements, vers midi, j'avais pris la voiture au garage et m'étais rendu chez Hélène Anders. Il faisait un temps froid, humide, le ciel restait couvert, mais il ne pleuvait pas. En chemin, j'avais réussi à trouver un bouquet de fleurs, vendues dans la rue par une vieille, près d'une station de S-Bahn. Arrivé à son immeuble, je me rendis compte que je ne savais pas quel appartement elle habitait. Son nom ne figurait pas sur les boîtes à lettres. Une femme assez forte, qui sortait à ce moment-là, s'arrêta et me toisa de la tête aux pieds avant de me lancer, dans un fort jargon berlinois: «Vous cherchez qui?» -»Fräulein Anders». – «Anders? Il n'y a pas d'Anders ici». Je la décrivis. «Vous voulez dire la fille des Winnefeld. Mais ce n'est pas une Fräulein». Elle m'indiqua l'appartement et je montai sonner. Une dame à cheveux blancs ouvrit, fronça les sourcils. «Frau Winnefeld?» – «Oui». Je claquai des talons et inclinai la tête. «Mes hommages, meine Dame. Je suis venu voir votre fille». Je lui tendis les fleurs et me présentai. Hélène apparut dans le couloir, un chandail sur les épaules, et son visage se colora légèrement: «Oh! sourit-elle. C'est vous». – «Je suis venu vous demander si vous comptiez nager, aujourd'hui». – «La piscine fonctionne encore?» fit-elle. – «Hélas, non». J'y étais passé avant de venir: une bombe incendiaire avait frappé la voûte de plein fouet, et le concierge qui veillait sur les ruines m'avait assuré que, vu les priorités, elle ne serait certainement pas réouverte avant la fin de la guerre. «Mais j'en connais une autre». – «Alors ce sera avec plaisir. Je vais prendre mes affaires». En bas, je la fis monter dans l'auto et démarrai. «Je ne savais pas que vous étiez une Frau», dis-je au bout de quelques instants. Elle me regarda avec un air pensif: «Je suis veuve. Mon mari a été tué en Yougoslavie l'année dernière, par des partisans. Nous étions mariés depuis moins d'un an». – «Je suis désolé». Elle regardait par la vitre. «Moi aussi», dit-elle. Elle se tourna vers moi: «Mais il faut vivre, n'est-ce pas?» Je ne dis rien. «Hans, mon mari, reprit-elle, aimait beaucoup la côte dalmate. Dans ses lettres, il parlait de s'y installer après la guerre. Vous connaissez la Dalmatie?» – «Non. J'ai servi en Ukraine et en Russie. Mais je ne voudrais pas m'y installer». – «Vous voudriez habiter où?» – «Je ne sais pas, à vrai dire. Pas à Berlin, je pense. Je ne sais pas». Je lui parlai brièvement de mon enfance en France. Elle-même était berlinoise de vieille souche: ses grands-parents déjà habitaient Moabit. Nous arrivâmes dans la Prinz-Albrechtstrasse et je me garai devant le numéro 8. «Mais c'est la Gestapo!» s'écria-t-elle d'un air effrayé. Je ris: «Mais oui. Ils ont une petite piscine chauffée au sous-sol». Elle me dévisagea: «Vous êtes policier?» – «Pas du tout». Par la vitre, je désignai l'ancien hôtel Prinz-Albrecht à côté: «Je travaille là, dans les bureaux du Reichsführer. Je suis juriste, je m'occupe de questions économiques». Cela eut l'air de la rassurer. «Ne vous inquiétez pas. La piscine sert bien plus aux dactylos et aux secrétaires qu'aux policiers, qui ont autre chose à faire». En fait, la piscine était si petite qu'il fallait s'inscrire à l'avance. Nous y retrouvâmes Thomas, déjà en maillot. «Ah, je vous connais! s'exclama-t-il en baisant galamment la main blanche d'Hélène. Vous êtes l'amie de Liselotte et de Mina Wehde». Je lui indiquai les vestiaires des femmes et allai me changer, tandis que Thomas me souriait d'un air narquois. Lorsque je ressortis, Thomas, dans l'eau, parlait avec une fille, mais Hélène n'avait pas encore réapparu. Je plongeai et fis quelques longueurs. Hélène sortit des vestiaires. Son maillot de coupe moderne moulait des formes à la fois pleines et élancées; sous les courbes, les muscles se laissaient clairement deviner. Son visage, dont le bonnet de bain n'altérait pas la beauté, était joyeux: «Des douches chaudes! Quel luxe!» Elle plongea à son tour, traversa la moitié de la piscine sous l'eau, et se mit à faire des longueurs. J'étais déjà fatigué; je sortis, enfilai un peignoir, et m'assis sur une des chaises disposées autour du bassin, pour fumer et la regarder nager. Thomas, dégoulinant, vint s'asseoir à côté de moi: «Il était temps que tu te secoues». – «Elle te plaît?» Le clapotis de l'eau résonnait sur la voûte de la salle. Hélène fit quarante longueurs sans s'arrêter, un kilomètre. Puis elle vint s'appuyer sur le rebord, comme la première fois que je l'avais aperçue, et me sourit: «Vous ne nagez pas beaucoup». -
«C'est les cigarettes. Je n'ai plus de souffle». – «C'est dommage». De nouveau, elle leva les bras et se laissa couler; mais cette fois elle remonta au même endroit et se hissa hors de la piscine d'un mouvement souple. Elle prit une serviette, s'essuya le visage et vint s'asseoir à côté de nous en ôtant son bonnet et secouant sa chevelure humide. «Et vous, lança-t-elle à Thomas, vous vous occupez aussi de questions économiques?» – «Non, répondit-il. Je laisse ça à Max. Il est bien plus intelligent que moi». – «Il est policier», ajoutai-je. Thomas fit une moue: «Disons que je suis dans la sécurité». – «Brrr…, fit Hélène. Ça doit être sinistre». – «Oh, pas tant que ça». J'achevai ma cigarette et retournai nager un peu. Hélène fit encore vingt longueurs; Thomas flirtait avec une des dactylos. Après, je me rinçai sous la douche et me changeai; laissant là Thomas, je proposai à Hélène d'aller prendre un thé. «Où ça?» -
«Bonne question. Sur Unter den Linden il n'y a plus rien. Mais on trouvera». Finalement je l'amenai à l'hôtel Esplanade, dans la Bellevuestrasse: il était un peu abîmé, mais avait survécu au pire; à l'intérieur du salon de thé, à part les planches aux fenêtres, masquées par des rideaux en brocart, on aurait pu se croire avant la guerre. «C'est un bel endroit, murmura Hélène. Je ne suis jamais venue».
– «Les gâteaux sont excellents, paraît-il. Et ils ne servent pas d'ersatz». Je commandai un café et elle un thé; nous prîmes aussi un petit assortiment de gâteaux. Ils étaient en effet fameux. Lorsque j'allumai une cigarette, elle m'en demanda une. «Vous fumez?» – «Parfois». Plus tard, elle dit pensivement: «C'est dommage qu'il y ait cette guerre. Les choses auraient pu être si bien». – «Peut-être. Je dois vous avouer que je n'y pense pas». Elle me regarda: «Dites-le-moi franchement: nous allons perdre, n'est-ce pas?» – «Non! dis-je, choqué. Bien sûr que non». De nouveau, elle regardait dans le vide et tirait une dernière bouffée de sa cigarette. «Nous allons perdre», dit-elle. Je la raccompagnai chez elle. Devant l'entrée, elle me serra la main avec un air sérieux. «Merci, dit-elle. Cela m'a fait grand plaisir». – «J'espère que ce ne sera pas la dernière fois». – «Moi aussi. À bientôt». Je la regardai franchir le trottoir et disparaître dans l'immeuble. Puis je rentrai chez moi écouter Monteverdi.
Je ne comprenais pas ce que je cherchais avec cette jeune femme; mais je ne cherchais pas à le comprendre. Ce qui me plaisait, chez elle, c'était sa douceur, une douceur telle que je croyais qu'il n'en existait que dans les tableaux de Vermeer de Delft, à travers laquelle se laissait clairement sentir la force souple d'une lame d'acier. J'avais pris beaucoup de plaisir à cet après-midi, et pour le moment je ne cherchais pas plus loin, je ne voulais pas penser. Penser, je le pressentais, aurait tout de suite entraîné des questions et des exigences douloureuses: pour une fois, je n'en ressentais pas le besoin, j'étais content de me laisser porter par le cours des choses, comme par la musique à la fois souverainement lucide et émotive de Monteverdi, et puis l'on verrait bien. Au cours de la semaine qui suivit, dans les moments creux du travail, ou le soir, chez moi, la pensée de son visage grave ou de la tranquillité de son sourire me revenait, presque chaleureuse, une pensée amie, affectueuse, qui ne m'effrayait pas. Mais le passé est une chose qui, lorsqu'il a planté ses dents dans votre chair, ne vous lâche plus. Vers le milieu de la semaine qui suivit les bombardements, Fräulein Praxa vint frapper à la porte de mon cabinet. «Herr Obersturmbannführer? Il y a là deux messieurs de la Kripo qui souhaiteraient vous voir». J'étais plongé dans un dossier particulièrement touffu; agacé, je répondis: «Eh bien, qu'ils fassent comme tout le monde, qu'ils prennent rendez-vous». – «Très bien, Herr Obersturmbannführer». Elle referma la porte. Une minute plus tard elle frappa de nouveau: «Excusez-moi, Herr Obersturmbannführer. Ils insistent. Ils disent de vous dire que c'est pour une affaire personnelle. Ils disent que cela concerne votre mère». J'inspirai profondément et refermai mon dossier: «Faites-les entrer, alors».
Les deux hommes qui se poussèrent dans mon bureau étaient de vrais policiers, pas des policiers honoraires comme Thomas. Ils portaient de longs manteaux gris, en laine raide et grossière, sans doute tissée avec de la pulpe de bois, et tenaient leurs chapeaux à la main. Ils hésitèrent puis levèrent le bras en disant: «Heil Hitler!» Je leur rendis leur salut et les invitai à s'asseoir sur le divan. Ils se présentèrent: Kriminalkommissar Clemens et Kriminalkommissar Weser, du Referat V B 1, «Einsatz/Crimes capitaux». «En fait, dit l'un d'eux, peut-être Clemens, en guise d'introduction, on travaille sur requête du V A 1, qui s'occupe de la coopération internationale. Ils ont reçu une demande d'assistance judiciaire de la police française»… – «Excusez-moi, interrompis-je sèchement, puis-je voir vos papiers?» Ils me tendirent leurs cartes d'identité ainsi qu'un ordre de mission signé par un Regierungsrat Galzow, leur assignant comme tâche de répondre aux questions transmises à la justice allemande par le préfet des Alpes-Maritimes dans le cadre de l'enquête sur les meurtres de Moreau Aristide et de son épouse Moreau Héloïse, veuve Aue, née G «Donc, vous enquêtez sur la mort de ma mère, dis-je en leur rendant leurs documents. En quoi est-ce que ça concerne la police allemande? Ils ont été tués en France». – «Tout à fait, tout à fait», dit le second, sans doute Weser. Le premier tira un calepin de sa poche et le feuilleta. «C'était un meurtre très violent, apparemment, dit-il. Un fou, peut-être, un sadique. Vous avez dû être bouleversé». Ma voix resta sèche et dure: «Kriminalkommissar, je suis au courant de ce qui s'est passé. Mes réactions personnelles me concernent. Pourquoi venez-vous me voir?» – «On voudrait vous poser quelques questions», dit Weser. – «Comme témoin potentiel», ajouta Clemens. – «Témoin de quoi?» demandai-je. Il me regarda droit dans les yeux: «Vous les avez vus à cette époque-là, n'est-ce pas?» Je continuai moi aussi à le fixer: «C'est exact Vous êtes bien renseignés. Je suis allé leur rendre visite. Je ne sais pas exactement quand ils ont été tués, mais c'a été peu de temps après». Clemens examina son calepin, puis le montra à Weser. Weser reprit: «D'après la Gestapo de Marseille, on vous a délivré un laissez-passer pour la zone italienne le 26 avril. Combien de temps êtes-vous resté chez votre mère?»
– «Un jour seulement». – «Vous êtes sûr?» demanda Clemens. – «Je le pense. Pourquoi?» Weser consulta de nouveau le carnet de Clemens: «D'après la police française, un gendarme a vu un officier S S quitter Antibes en autocar le matin du 29. Il n'y avait pas beaucoup d'officiers S S dans le secteur, et ils ne se promenaient certainement pas en car». – «Il est possible que je sois resté deux nuits. J'ai beaucoup voyagé, à ce moment-là. C'est important?» -
«Peut-être. Les corps ont été découverts le 1er mai, par un laitier. Ils n'étaient déjà plus très frais. Le médecin légiste a estimé que la mort remontait à soixante ou quatre-vingt-quatre heures, soit entre le 28 au soir et le 29 au soir». – «Pour ma part, je peux vous dire que lorsque je les ai quittés ils étaient bien vivants». – «Donc, dit Clemens, si vous êtes parti le 29 au matin, ils auraient été tués dans la journée». – «C'est possible. Je ne me suis pas posé la question». – «Comment avez-vous appris leur mort?» -
«J'ai été informé par ma sœur». – «En effet, dit Weser en se penchant toujours pour voir le carnet de Clemens, elle est arrivée presque tout de suite. Le 2 mai, pour être précis. Savez-vous comment elle a appris la nouvelle?» – «Non». – «Vous l'avez revue, depuis?» demanda Clemens.
– «Non». – «Où se trouve-t-elle, maintenant?» demanda Weser. – «Elle habite avec son mari en Poméranie. Je peux vous donner l'adresse, mais je ne sais pas s'ils y sont. Ils vont souvent en Suisse». Weser prit le carnet des mains de Clemens et nota quelque chose. Clemens me demanda: «Vous n'êtes pas en relation avec elle?» – «Pas très souvent», répondis-je. -»Et votre mère, vous la voyiez souvent?» demanda Weser. Ils semblaient systématiquement parler à tour de rôle et ce petit jeu m'énervait au plus haut point. «Pas trop, non plus», répondis-je le plus sèchement possible. -»Bref, fit Clemens, vous n'êtes pas très proche de votre famille». – «Meine Herren, je vous l'ai déjà dit, je n'ai pas à vous parler de mes sentiments intimes. Je ne vois pas en quoi mes relations avec ma famille peuvent vous concerner». – «Lorsqu'il y a meurtre, Herr Obersturmbannführer dit sentencieusement Weser, tout peut concerner la police». Ils ressemblaient vraiment à une paire de flics de films américains. Mais sans doute le faisaient-ils exprès.
«Ce Herr Moreau était votre beau-père par alliance, n'est-ce pas?» reprit Weser. – «Oui. Il a épousé ma mère en… 1929, je crois. Ou peut-être 28». – «1929, c'est exact», dit Weser en étudiant son calepin. – «Êtes-vous au courant de ses dispositions testamentaires?» demanda abruptement Clemens. Je secouai la tête: «Pas du tout. Pourquoi?» – «Herr Moreau n'était pas pauvre, dit Weser. Vous héritez peut-être d'une somme coquette.» – «Ça m'étonnerait. Mon beau-père et moi ne nous entendions pas du tout». – «C'est possible, reprit Clemens, mais il n'avait pas d'enfant, ni de frères ou de sœurs. S'il est mort intestat, c'est vous et votre sœur qui vous partagerez tout» – «Je n'y avais même pas songé, dis-je sincèrement Mais, au lieu de spéculer dans le vide, dites-moi: a-t-on trouvé un testament?» Weser feuilletait le calepin: «À vrai dire, nous ne le savons pas encore». -»Moi, en tout cas, déclarai-je, personne ne m'a contacté à ce sujet» Weser griffonna une note sur le calepin. «Une autre question, Herr Obersturmbannführer: il y avait deux enfants chez Herr Moreau. Des jumeaux. Vivants». – «J'ai vu ces enfants. Ma mère m'a dit que c'était ceux d'une amie. Vous savez qui ils sont?» – «Non, grogna Clemens. Apparemment les Français ne le savent pas non plus». – «Ils ont été témoins du meurtre?» – «Ils n'ont jamais desserré les dents», dit Weser. -»C'est possible qu'ils aient vu quelque chose», ajouta Clemens. – «Mais ils ne voulaient pas parler», répéta Weser. – «Ils étaient peut-être choqués», expliqua Clemens. – «Et que sont-ils devenus?» demandai-je. – «Justement, répondit Weser, c'est ça qui est curieux. Votre sœur les a pris avec elle». – «On ne comprend pas très bien pourquoi, dit Clemens. Ni comment». – «De surcroît, ça semble hautement irrégulier», commenta Weser. – «Hautement, répéta Clemens. Mais à l'époque c'étaient les Italiens. Avec eux tout est possible». -
«Oui, vraiment tout, surenchérit Weser. Sauf une enquête dans les règles.» – «C'est la même chose avec les Français, d'ailleurs», reprit Clemens. – «Oui, eux, c'est pareil, confirma Weser. Ça n'est pas un plaisir de travailler avec eux». – «Meine Herren, finis-je par les interrompre. Tout cela est très bien, mais en quoi est-ce que cela me concerne?» Clemens et Weser se regardèrent «Voyez-vous, je suis très occupé en ce moment. À moins que vous n'ayez d'autres questions précises, je pense que nous pouvons en rester là?» Clemens hocha la tête; Weser feuilleta le calepin et le lui rendit Puis il se leva: «Excusez-nous, Herr Obersturmbannführer,» – «Oui, dit Clemens en se levant à son tour. Excusez-nous. Pour le moment, c'est tout» – «Oui, reprit Weser, c'est tout. Merci pour votre coopération». Je leur tendis la main: «Je vous en prie. Si vous avez d'autres questions, n'hésitez pas à me recontacter». Je pris des cartes de visite dans mon présentoir et leur en tendis une à chacun. «Merci», dit Weser en l'empochant. Clemens examina la sienne: «Représentant spécial du Reichsführer-SS pour l'Arbeitseinsatz, lut-il. Qu'est-ce que c'est?» – «C'est un secret d'État, Kriminalkommissar», répondis-je. – «Oh. Mes excuses». Les deux me saluèrent et se dirigèrent vers la porte. Clemens, qui avait une bonne tête de plus que Weser, l'ouvrit et sortit; Weser s'arrêta sur le pas de la porte et se retourna:
«Excusez-moi, Herr Obersturmbannführer. J'ai oublié un détail». Il se retourna: «Clemens! Le carnet». Il feuilleta de nouveau le calepin. «Ah oui, voilà: lorsque vous êtes allé rendre visite à votre mère, vous étiez en uniforme ou en civil?» – «Je ne me souviens plus. Pourquoi? C'est important?» – «Sans doute pas. L'Obersturmführer de Marseille qui vous a fait délivrer le laissez-passer pensait que vous étiez en civil». – «C'est possible. J'étais en congé». Il hocha la tête: «Merci. S'il y a autre chose, on vous appellera. Pardonnez-nous d'être venus comme ça. La prochaine fois, on prendra rendez-vous». Cette visite me laissa comme un mauvais goût dans la bouche. Que me voulaient donc ces deux caricatures? Je les avais trouvés très agressifs, insinuants. Bien sûr, je leur avais menti: mais si je leur avais dit que j'avais vu les corps, cela aurait créé toutes sortes de complications. Je n'avais pas l'impression qu'ils me soupçonnaient sur ce point-là; leur suspicion paraissait systématique, un travers professionnel sans doute. J'avais jugé fort déplaisantes leurs questions sur l'héritage de Moreau: ils semblaient suggérer que j'aurais pu avoir un mobile à sa mort, un intérêt pécuniaire, c'était grotesque. Était-il possible qu'ils me soupçonnent du meurtre? J'essayai de me remémorer la conversation et je dus reconnaître que c'était possible. Je trouvais cela effarant, mais l'esprit d'un policier de carrière devait être ainsi fait. Une autre question me préoccupait encore plus: pourquoi ma sœur avait-elle emmené les jumeaux? Quel rapport y avait-il entre eux et elle? Tout cela, je dois le dire, me troublait profondément. Je trouvais cela presque injuste: juste au moment où ma vie paraissait enfin tendre vers une forme d'équilibre, un sentiment de normalité, presque comme celle de tous les autres, ces flic s imbéciles venaient réveiller des questions, susciter des inquiétudes, des interrogations sans réponses. Le plus logique, à vrai dire, aurait été d'appeler ou d'écrire à ma sœur, pour lui demander ce qu'il en était de ces fichus jumeaux, et aussi pour être sûr, si jamais ces policiers venaient à l'interroger, que son récit ne contredise pas le mien, sur le point où j'avais jugé nécessaire de dissimuler une partie de la vérité. Mais, je ne sais pas trop pourquoi, je ne le fis pas tout de suite; ce n'est pas que quelque chose me retenait, mais plutôt que je n'avais pas envie de me presser. Téléphoner n'était pas une chose difficile, je pouvais le faire quand je le voulais, nul besoin de se hâter. En outre j'étais fort occupé. Mon équipe d'Oranienburg, qui, sous la direction d'Asbach, continuait à grandir, m'envoyait régulièrement des synthèses de ses études sur les travailleurs étrangers, ce qu'on appelait l'Ausländereinsatz. Ces travailleurs étaient répartis en de nombreuses catégories, sur des critères raciaux, avec des niveaux de traitement différents; ils comptaient aussi des prisonniers de guerre des pays occidentaux (mais pas les KGF soviétiques, une catégorie à part, entièrement sous le contrôle de l'OKW). Le lendemain de la visite des deux inspecteurs, je fus convoqué chez le Reichsführer, qui s'intéressait au sujet. Je fis une présentation assez longue, car le problème était complexe, mais complète: le Reichsführer écoutait presque sans rien dire, insondable derrière ses petites lunettes cerclées d'acier. En même temps, je devais préparer la visite de Speer à Mittelbau, et je me rendis à Lichtenfelde -depuis les raids les mauvaises langues berlinoises appelaient le quartier Trichterfelde, le «pré aux cratères» – me faire expliquer le projet par le Brigadeführer Kammler, le chef de l'Amtsgruppe C («Constructions») du WVHA. Kammler, un homme sec, nerveux, précis, dont le débit et les gestes rapides masquaient une volonté inflexible, me parla, et c'était la première fois que j'entendais à ce sujet autre chose que des rumeurs, de la fusée A-4, arme miraculeuse qui d'après lui changerait irréversiblement le cours de la guerre dès qu'elle pourrait être produite en série. Les Anglais avaient eu vent de son existence et, en août, avaient bombardé les installations secrètes où elle se trouvait en cours d'élaboration, au nord de l'île d'Usedom où s'était passée ma convalescence. Trois semaines plus tard, le Reichsführer proposait au Führer et à Speer de transférer les installations en sous-sol et d'en garantir le secret en employant à la construction uniquement des détenus de camps de concentration. Kammler lui-même avait choisi le site, des galeries souterraines du Harz utilisées par la Wehrmacht pour stocker des réserves de fuel. Une société avait été créée pour gérer le projet, la Mittelwerke GmbH, sous le contrôle du ministère de Speer; la SS, toutefois, gardait l'entière responsabilité de l'aménagement du site ainsi que de la sécurité sur place. «L'assemblage des fusées a déjà commencé, même si les installations ne sont pas achevées; le Reichsminister devrait être satisfait». – «J'espère simplement que les conditions de travail des détenus sont adéquates, Herr Brigadeführer, répliquai-je. Je sais que c'est un souci constant du Reichsminister». – «Les conditions sont ce qu'elles sont, Obersturmbannführer. C'est la guerre, après tout. Mais je peux vous assurer que le Reichsminister n'aura pas à se plaindre du niveau de productivité. L'usine est sous mon contrôle personnel, j'ai moi-même choisi le Kommandant, un homme efficace. Le RSHA ne vient pas me poser de problèmes, non plus: j'ai placé un homme à moi, le Dr. Bischoff, pour veiller à la sécurité de la production et prévenir le sabotage. Jusqu'à maintenant, il n'y a pas eu d'ennuis. De toute façon, ajouta-t-il, j'ai inspecté plusieurs KL avec des subordonnés du Reichsminister Speer, en avril et en mai; ils n'ont pas eu trop de plaintes, et Mittelbau vaut bien Auschwitz».
La visite eut lieu un vendredi de décembre. Il faisait un froid coupant. Speer était accompagné de spécialistes de son ministère. Son avion spécial, un Heinkel, nous transporta jusqu'à Nordhausen; là, une délégation du camp menée par le Kommandant Förschner nous accueillit et nous convoya jusqu'au site. La route, barrée de nombreux postes de contrôle SS, longeait le versant sud du Harz; Förschner nous expliquait que le massif tout entier était déclaré zone interdite, on avait lancé d'autres projets souterrains un peu plus au nord, dans des camps auxiliaires de Mittelbau; à Dora même, la partie nord des deux tunnels avait été affectée à la construction de moteurs d'avion Junker. Speer écoutait ses explications sans rien dire. La route débouchait sur une grande place de terre battue; sur un côté s'alignaient les baraquements des gardes S S et de la Kommandantur; en face, encombrée de piles de matériaux de construction et recouverte de filets de camouflage, renfoncée sous une crête plantée de sapins, béait l'entrée du premier tunnel. Nous y entrâmes à la suite de Förschner et de plusieurs ingénieurs de Mittelwerke. La poussière de gypse et la fumée acre des explosifs industriels me prirent à la gorge; mêlées à elles venaient d'autres odeurs indéfinissables, douces et nauséabondes, qui me rappelaient mes premières visites de camp. À mesure que nous avancions, les Häftlinge, alertés par le Spiess qui précédait la délégation, se rangeaient au garde-à-vous et arrachaient leurs calots. La plupart étaient d'une maigreur épouvantable; leurs têtes, posées en un équilibre précaire sur des cous décharnés, ressemblaient à des boules hideuses décorées d'énormes nez et d'oreilles découpés dans du carton, et dans lesquelles on aurait enfoncé une paire d'yeux immenses, vides et qui refusaient de se fixer sur vous. Près d'eux, les odeurs que j'avais remarquées en entrant devenaient une puanteur immonde qui émanait de leurs vêtements souillés, de leurs plaies, de leurs corps mêmes. Plusieurs des hommes de Speer, verts, tenaient des mouchoirs sur leur visage; Speer gardait les mains dans le dos et examinait tout avec un air fermé et tendu. Reliant les deux tunnels principaux, le A et le B, des galeries transversales s'échelonnaient tous les vingt-cinq mètres: la première d'entre elles nous découvrit des rangées de châlits en bois grossier, superposés sur quatre niveaux, desquels, sous les coups de trique d'un sous-officier SS, dévalait pour venir se mettre au garde-à-vous une horde grouillante de détenus dépenaillés, la plupart nus ou presque, certains avec les jambes tachées de merde. Les voûtes de béton nu suintaient d'humidité. Devant les couchettes, à l'intersection du tunnel principal, de grands fûts métalliques, coupés en deux dans le sens de la longueur et posés sur le côté, servaient de latrines; ils débordaient presque d'un liquide gluant, jaune, vert, brun, puant. Un des assistants de Speer s'exclama:
«Mais c'est l'enfer de Dante!»; un autre, un peu en retrait, vomissait contre le mur. Je sentais aussi revenir la vieille nausée, mais je me retenais et respirais en sifflant, entre les dents, longuement. Speer se tourna vers Förschner: «Les détenus vivent ic i?» – «Oui, Herr Reichsminister». – «Ils ne sortent jamais?» – «Non, Herr Reichsminister». Tandis que nous continuions à avancer, Förschner expliquait à Speer qu'il manquait de tout et qu'il était incapable d'assurer les conditions sanitaires requises; les épidémies décimaient les détenus. Il nous montra même quelques cadavres entassés à l'entrée de galeries perpendiculaires, nus ou sous une vague bâche, des squelettes humains à la peau ravagée. Dans l'une des galeries-dortoirs, on servait la soupe: Speer demanda à la goûter. Il avala sa cuillerée, puis me fit goûter à mon tour; je dus me forcer à ne pas recracher; c'était un brouet amer, infect; on aurait dit qu'on avait fait bouillir des herbes sauvages; même au fond du pot, il n'y avait presque aucune matière solide. Nous visitâmes ainsi la longueur du tunnel, jusqu'à l'usine Junker, pataugeant dans la gadoue et les immondices, respirant avec difficulté, au milieu de milliers de Häftlinge qui se découvraient mécaniquement les uns après les autres, le visage dénué de la moindre expression. Je détaillai leurs insignes: outre les Allemands, surtout des «verts», il y avait là des «rouges» de tous les pays d'Europe, des Français, des Belges, des Italiens, des Hollandais, des Tchèques, des Polonais, des Russes et même des Espagnols, des républicains internés en France après leur défaite (mais bien sûr il n'y avait pas de Juifs: à cette époque-là, les travailleurs juifs étaient encore interdits en Allemagne). Dans les galeries transversales, après les dortoirs, des détenus encadrés par des ingénieurs civils travaillaient sur les composantes et le montage des fusées; plus loin, dans un vacarme assourdissant et au milieu d'une poussière opaque, une véritable armée de fourmis creusait de nouvelles galeries et évacuait les pierres dans des bennes poussées par d'autres détenus sur des rails hâtivement posés. En ressortant, Speer voulut voir le Revier; c'était une installation des plus sommaires, avec de la place pour une quarantaine d'hommes tout au plus. Le médecin-chef lui montra les statistiques de mortalité et de morbidité: la dysenterie, le typhus et la tuberculose surtout faisaient des ravages. Dehors, devant toute la délégation, Speer explosa d'une rage contenue mais virulente: «Obersturmbannführer Förschner! Cette usine est un véritable scandale! Je n'ai jamais rien vu de pareil. Comment pouvez-vous espérer travailler correctement avec des hommes dans cet état-là?» Förschner, sous l'invective, s'était instinctivement mis au garde-à-vous. «Herr Reichsminister, répliqua-t-il, je suis prêt à améliorer les conditions, mais on ne m'en fournit pas les moyens. Je ne peux pas être tenu pour responsable». Speer était blanc comme un linge. «Très bien, aboya-t-il. Je vous ordonne de faire construire immédiatement un camp, ici, à l'extérieur, avec douches et sanitaires. Faites-moi tout de suite préparer les papiers d'attribution de matériaux et je les signerai avant de partir». Förschner nous mena aux baraques de la Kommandantur et donna les ordres nécessaires. Tandis que Speer discutait avec ses aides et les ingénieurs, furieux, je pris Förschner à partie: «Je vous avais expressément demandé au nom du Reichsführer de faire en sorte que le camp soit présentable. Ça, c'est une Schweinerei». Förschner ne se laissa pas démonter:
«Obersturmbannführer, vous savez aussi bien que moi qu'un ordre sans les moyens de l'exécuter ne vaut pas grand-chose. Excusez-moi, mais je n'ai pas de baguette magique. J'ai fait laver les galeries ce matin, mais je ne pouvais rien faire de plus. Si le Reichsminister nous fournit des matériaux de construction, tant mieux». Speer nous avait rejoints: «Je ferai en sorte que le camp reçoive des rations supplémentaires». Il se tourna vers un ingénieur civil qui se tenait près de lui: «Sawatsky, il va sans dire que les détenus sous vos ordres auront la priorité. On ne peut pas demander un travail de montage complexe à des malades et des mourants». Le civil hocha la tête: «Bien entendu, Herr Reichsminister. C'est surtout la rotation qui devient ingérable. On doit les remplacer si souvent qu'il est impossible de les former correctement». Speer se retourna vers Förschner: «Cela ne veut pas dire que vous devez négliger ceux qui sont affectés à la construction des galeries. Vous augmenterez aussi leurs rations, dans la mesure du possible. J'en parlerai au Brigadeführer Kammler». – «Zu Befehl, Herr Reichsminister», dit Förschner. Son expression restait opaque, fermée; Sawatsky, lui, avait l'air heureux. Dehors, quelques-uns des hommes de Speer nous attendaient, griffonnant dans des calepins et aspirant avidement l'air froid. Je frissonnai: l'hiver s'installait.
À Berlin, je me trouvai de nouveau débordé par les demandes du Reichsführer. Je lui avais rendu compte de la visite avec Speer et il ne fit qu'un commentaire: «Le Reichsminister Speer devrait savoir ce qu'il veut» Je le voyais maintenant régulièrement pour discuter des questions de main-d'œuvre: il voulait à tout prix augmenter la quantité de travailleurs disponibles dans les camps pour fournir les industries SS, les entreprises privées, et surtout les nouveaux projets de construction souterraine que voulait développer Kammler. La Gestapo multipliait les arrestations, mais de l'autre côté, avec l'avènement de l'automne puis de l'hiver, la mortalité, nettement en baisse durant l'été, augmentait de nouveau, et le Reichsführer était mécontent Toutefois quand je lui proposais des séries de mesures à mon sens réalistes, que je planifiais avec mon équipe, il ne réagissait pas, et les mesures concrètes appliquées par Pohl et l'IKL semblaient comme accidentelles et imprévisibles, ne correspondant à aucun plan. Une fois, je saisis l'occasion d'une remarque du Reichsführer pour critiquer ce que je considérais comme des initiatives arbitraires et sans lien entre elles: «Pohl sait ce qu'il fait», rétorqua-t-il sèchement. Peu de temps après, Brandt me convoqua et me passa un savon sur un ton courtois mais ferme: «Écoutez, Obersturmbannführer, vous faites du très bon travail, mais je vais vous dire ce que j'ai déjà dit cent fois au Brigadeführer Ohlendorf: au lieu d'ennuyer le Reichsführer avec des critiques négatives et stériles et des questions compliquées que de toute façon il ne comprend pas, vous feriez mieux de cultiver vos relations avec lui. Apportez-lui, je ne sais pas, moi, un traité médiéval sur la médecine des plantes, bien relié, et discutez-en un peu avec lui. Il en sera ravi, et ça vous permettra d'entrer en contact avec lui, de vous faire mieux comprendre. Cela vous facilitera beaucoup les choses. Et puis, excusez-moi, quand vous présentez vos rapports, vous êtes tellement froid et hautain, ça ne fait que l'énerver davantage. Ce n'est pas comme ça que vous allez arranger les choses». Il continua un peu dans cette veine; je ne disais rien, je réfléchissais: sans doute avait-il raison. «Encore un conseil: vous feriez bien de vous marier. Votre attitude à ce sujet agace profondément le Reichsführer». Je me raidis: «Herr Standartenführer, j'ai déjà exposé mes raisons au Reichsführer. S'il ne les approuve pas, il devrait me le signifier lui-même». Une pensée incongrue me fit réprimer un sourire. Brandt, lui, ne souriait pas et me fixait comme une chouette à travers ses grandes lunettes rondes. Leurs verres me renvoyaient ma propre image dédoublée, le reflet m'empêchait de distinguer son regard. «Vous avez tort, Obersturmbannführer, vous avez tort. Enfin, c'est votre choix». L'attitude de Brandt me donnait du ressentiment, elle était à mon avis tout à fait injustifiée: il n'avait pas à se mêler ainsi de ma vie privée. Celle-ci, justement, prenait un tour agréable; et cela faisait bien longtemps que je ne m'étais pas autant distrait. Le dimanche, j'allais à la piscine avec Hélène, parfois aussi avec Thomas et l'une ou l'autre de ses petites amies; ensuite, nous sortions prendre un thé ou un chocolat chaud, puis j'emmenais Hélène au cinéma, s'il y avait quelque chose qui en valait la peine, ou bien au concert voir Karajan ou Furtwängler, puis nous dînions, avant que je la raccompagne chez elle. Je la voyais aussi de temps à autre en semaine: quelques jours après ma visite à Mittelbau, je l'avais invitée dans notre salle d'escrime, au Prinz-Albrecht-Palais, où elle nous regarda tirer en applaudissant les bottes, puis, en compagnie de son amie Liselotte et de Thomas, qui flirtait outrageusement avec cette dernière, dans un restaurant italien. Le 19 décembre, nous étions ensemble pendant la grande attaque anglaise; dans l'abri public où nous nous étions réfugiés, elle resta assise à côté de moi sans rien dire, son épaule contre la mienne, tressaillant légèrement aux détonations les plus proches. Après le raid, je l'emmenai à l'Esplanade, le seul restaurant que je trouvai ouvert: assise en face de moi, ses longues mains blanches posées sur la table, elle me fixait en silence de ses beaux yeux sombres et profonds, un regard scrutateur, curieux, serein. Dans de pareils moments, je me disais que si les choses avaient été différentes, j'aurais pu épouser cette femme, avoir des enfants avec elle comme je l'ai fait bien plus tard avec une autre femme qui ne la valait pas. Ce n'aurait certainement pas été pour plaire à Brandt ou au Reichsführer, pour remplir un devoir, satisfaire aux conventions: cela aurait été une partie de la vie de tous les jours et de tous les hommes, simple et naturelle. Mais ma vie avait pris un autre chemin, et il était trop tard. Elle aussi, lorsqu'elle me regardait, devait avoir des pensées semblables, ou plutôt des pensées de femme, différentes de celles des hommes, dans leur tonalité et leur couleur sans doute plus que dans leur contenu, difficiles à imaginer pour un homme, même moi. Je me les représentais ainsi: Cet homme, se pourrait-il que j'entre dans son lit, que je me donne à lui? Se donner, formule curieuse dans notre langue; mais que l'homme qui n'en saisit pas la pleine portée tente à son tour de se laisser pénétrer, cela lui ouvrira les yeux. Ces pensées, en général, ne me causaient pas de regrets, plutôt un sentiment d'amertume, presque doux. Mais parfois, dans la rue, sans réfléchir, d'un geste naturel, elle me prenait le bras, et alors, oui, je me surprenais à regretter cette autre vie qui aurait pu être, si quelque chose n'avait pas été brisé si tôt. Ce n'était pas seulement la question de ma sœur; c'était plus vaste que ça, c'était le cours entier des événements, la misère du corps et du désir, les décisions qu'on prend et sur lesquelles on ne peut revenir, le sens même qu'on choisit de donner à cette chose qu'on appelle, à tort peut-être, sa vie.