Les Bourgeois de Witzheim

André Maurois · Chapitre 9 sur 10

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Les Bourgeois de Witzheim

Chapitre X

Je murmure, pour M. Tubinger:

—«Il peut y avoir de bons mariages: il n'y en a pas de délicieux».

—Très juste, dit-il. Pendant quarante-huit ans, la France a été pour nous une idole. Pour beaucoup d'entre nous, l'arrivée des Français devait marquer le début de l'âge d'or.

«Les Français, me disait le vieux savetier Jacob, les Français... ça veut dire du vin rouge et jamais de travail.» Un autre prédisait: «Ils installeront un tonneau sur la grand'place et tout le monde pourra boire pour rien.»

Le plus drôle c'est que tout arriva ainsi. Les poilus avaient du vin en abondance et le distribuaient généreusement. Après le départ des autres, maigres et affamés, cela parut miraculeux. Pendant un mois l'Alsace devint un pays de Cocagne: ce n'étaient que banquets et danses. Mais c'est un régime difficile à prolonger. Bien que les Français soient revenus, il faut encore travailler pour vivre: cela surprend.

J'ai rencontré ce matin le savetier Jacob; je lui ai dit: «Jacob, quand vas-tu t'y remettre?» Et Jacob m'a répondu: «Quand nous aurons une garnison à demeure.»

 

X

 

Il est quatre heures: on sort de table, et Deck, qui fabrique quelque chose, va faire un tour dans son usine. En l'attendant je déguste son kirsch et M. Tubinger m'instruit.

—Vous nous trouverez un peu grinchus; c'est pour vous que nous le sommes devenus. Trop bien séparés de vous pour partager votre vie, nous avons vécu pendant quarante-huit ans dans une retraite volontaire.

Vous nous trouverez puritains: il fallait l'être ou céder. Pour conserver les mœurs françaises, nous avons tenu nos jeunes filles enfermées et inaccessibles. Cette jeune Suzanne que vous voyez n'a jamais été dans un théâtre: c'est qu'on y jouait en allemand. Dépouillés par la défaite du droit de nous gouverner, nous nous sommes ankylosés dans l'attitude du spectateur sarcastique. La critique est devenue pour nous une habitude de l'esprit. Nous nous considérons comme des êtres un peu différents de tous les autres.

—Et alors, Monsieur Tubinger?

—D'abord et avant tout, liberté! L'Alsacien aime qu'on le laisse tranquille. Il y a une chanson là-dessus:

Ce qu'il a, il ne le veut pas,

Et ce qu'il veut, il ne l'a pas...

Dites-lui que les lois françaises ne s'appliqueront pas à l'Alsace, et il en réclamera l'application. Dites-lui de parler alsacien tout son saoûl, et il parlera français. Le patois, monsieur, voilà la grande question. Il y a deux façons de gouverner l'Alsace: celle de Saint-Just qui voulait transplanter sa population en Champagne pour lui faire apprendre le français et qui ne comprenait pas qu'un paysan pût avoir un beau gilet rouge. Et celle de Napoléon qui disait: «Laissez à ces braves gens leur dialecte: ils sabreront toujours en Français».

Ne parlez jamais de franciser l'Alsace: elle est française autant que province en France. Mais elle l'est à sa manière qui n'est pas celle de la Bretagne ou de l'Artois.

Donnez les emplois à des hommes instruits de nos besoins et parlant notre langue. Envoyez-nous des gens qui nous ressemblent, des gens solides, un peu graves et qui aient bon estomac. Employez beaucoup les Alsaciens eux-mêmes.

—Voilà le grand secret, dit Roth qui écoute... Il y a dans toutes nos petites villes, et même parmi les artistes, des gens qui auraient fait d'excellents sous-préfets...

—Il est certain, dit M. Tubinger, qu'on ne comprend pas très bien pourquoi on envoie de France des directeurs d'écoles alors que parmi les professeurs... Enfin...

Quoi encore? Ne parlez pas trop d'Alsace-Lorraine: c'est une création des Allemands. Il n'y a pas d'Alsace-Lorraine. Il y a l'Alsace, et il y a la Lorraine.