Les Bourgeois de Witzheim
Chapitre VIII
—Iô, dit Deck, en voilà des phrases: nous aimons les Français parce que nous sommes Français, et nous n'aimons pas les Allemands parce que nous ne sommes pas Allemands... Et ça suffit... Joséphine, ma fille, repassez le chevreuil, au lieu de m'écouter la bouche ouverte... Cette Joséphine, encore une qui m'a fait une belle peur le jour où la dernière brigade allemande a traversé Witzheim. Nous étions aux fenêtres et, au moment où le général passait, notre cheval s'est mis à hennir dans l'écurie: «Herr Deck! Herr Deck, m'a crié Joséphine, les chevaux eux-mêmes rient de les voir partir!» Le général a regardé en l'air...
VIII
—Si on pouvait aussi leur dire pendant la guerre ce qu'on pensait? Cela dépendait. Si on avait la réputation d'être un homme à bons mots, on pouvait dire beaucoup de choses.
Ainsi, moi Roth, j'avais mon franc parler, parce que je passais auprès d'eux pour un cerveau un peu brûlé... Si Deck ou Tubinger avaient dit la moitié de ce que je racontais, le Kreisdirektor les aurait fait coffrer, mais moi, il disait: «Ce n'est rien: c'est le Sepel!» Et ça passait.
J'ai longtemps logé dans ma maison un colonel, un Oberst, qui n'était pas un mauvais bougre. Il était fixé sur mes sentiments depuis le jour où il m'avait demandé:
—Eh bien, Herr Roth, quand tombera Verdun?
—Verdun ne tombera jamais, Herr Oberst, avais-je répondu avant d'avoir eu le temps de savoir ce que je disais.
Il ne m'en voulait pas trop: il essayait de me convertir.
—Que vous pensiez en Français, me disait-il, je l'admets encore: vous êtes né avant la conquête. Mais enfin pourquoi les Français, et les Russes, et les Italiens sont-ils assez bêtes pour «danser comme le fifre de l'Angleterre»? C'est pour elle seule que vous travaillez et que vos jeunes gens se font tuer.
—Herr Oberst, lui ai-je répondu, je ne sais pas si vous avez entendu parler d'un temps, encore pas très lointain, où l'Autriche, la Russie, et si j'ai bonne mémoire, la Prusse, dansaient assez volontiers comme le fifre de l'Angleterre. Pourquoi écoutaient-ils sa musique? Parce qu'il y avait alors en France un certain empereur très dangereux pour la paix du monde et quelles avaient besoin de l'Angleterre pour l'abattre: Herr Oberst, concluez vous-même.
—Et il tolérait ça?
—Iô... Tolérer... Il remerciait par-dessus le marché... Vous ne connaissez pas les Allemands. C'est quand on parle fort qu'ils sont polis.
—Les Alsaciens, dit M. Deck, avaient toujours le dernier mot. Tenez, un jour les Allemands avaient organisé une tournée de journalistes neutres en Alsace pour leur faire constater à quel point nous étions attachés à la patrie allemande.
Dans chaque ville la propagande germanique offrait un banquet aux gens du pays et les neutres pouvaient interroger librement tous les convives.
Vous pensez bien que lorsqu'ils sont venus ici le Kreisdirektor ne nous avait pas invités, ni moi ni Roth ni Tubinger. En ce temps-là nous passions notre temps à nous promener dans les récoltes et quand elles étaient bien mauvaises, les épis bien pauvres, les chaumes bien couchés par la grêle, nous nous réjouissions en pensant aux greniers qui se vidaient.
Les neutres banquetaient donc «Au Canon» et tout allait bien, car les convives avaient été choisis, quand un sacré Suédois s'avisa d'interroger Hauser, l'aubergiste, un vrai alsacien d'Alsace.
—Et vous, mon brave, lui dit-il, êtes-vous heureux sous le régime allemand ou souhaitez-vous le retour à la France?
Hauser, étonné, le regardait sans rien dire.
—Allons, cria le Kreisdirektor rageur, répondez! Répondez librement.
Il paraît en effet qu'il était surprenant de voir ce qu'il y avait à ce moment de libéralisme dans son regard.