Les Bourgeois de Witzheim
Chapitre VII
Vers le mois d'août 1918, Frau Plashke, une personne énergique, a commencé à apprendre le Français. Herr Plashke est venu demander à papa les noms des meilleures Compagnies d'Assurances françaises. Quand le 172 e de ligne est entré, ils ont sorti un drapeau français. Maintenant Plashke est inspecteur pour la Basse-Alsace d'une grande Compagnie d'Assurances de Paris. L'autre jour, Frau Plashke est venue nous faire une visite et, croyez-moi, son accent français est meilleur que le nôtre. Sa grande ambition, dit-elle, est que sa fille épouse un officier français. Ils sont déjà nombreux à ses thés. Quant à Herr Plashke, ayant raté son Aigle rouge, il voudrait les palmes académiques. Il les aura.
—Oui, dit Roth, peut-être même avant le Directeur de la musique des pompiers.
—Les palmes académiques! Vous ne direz pas que celui-là n'est pas assimilé.
—Iô!... Assimilé!... dit M. Deck, Inspecteur d'assurances, voilà ce qu'il est.
VII
L'autre jour, dit Roth, j'avais été convoqué à une réunion de commerçants alsaciens... Iô! alsaciens!..Plus de la moitié de la salle était allemande. Enfin je me suis assis et j'ai écouté. Mais quand j'ai entendu des messieurs de Darmstadt et de Kœnigsberg parler de leur patriotisme, j'ai aussi voulu dire un mot.
—Messieurs, je ne veux nommer personne, mais comment s'appelait le père de la jeune fille qui a embrassé un lieutenant allemand sur la place d'Armes de Witzheim le jour de la prise de Douaumont par les fidèles Brandebourgeois?... Encore une fois je ne nomme personne, mais s'il y a quelqu'un que ça démange, il peut cependant se gratter.
Un certain nombre de ces messieurs se sont regardés et les vieux Alsaciens qui comme moi, s'étaient galvaudés là-dedans se sont mis à rire.
—Je ne veux toujours pas faire de personnalités, ai-je continué, mais qui a fait afficher en 1916 à la porte de sa boutique que le montant total des achats de la semaine irait à l'emprunt de guerre allemand? Je ne nomme personne, mais s'il y a ici quelqu'un qui vient de prendre une prise, qu'il éternue.
—Assez... Silence... m'a crié le banquier Schumann.
—Wos? Silence?... C'est ici la République Française... Liberté, Egalité... et si M. le Grand Lama n'est pas content, il a droit à un billet pour l'autre côté du Rhin et à cinquante kilos de bagages... Ce sera cinquante de plus qu'il n'en avait en arrivant.
—Tenez, m'a dit M. Tubinger, vous tenez-là une des clefs de nos sentiments à leur égard. Quand ces gens-là nous ont envahi, après 70, leur misère grossière, leur avarice ont choqué même nos paysans. Nous ne sommes pas des délicats, mais nous savons ce qui est bon. Nous avons senti que nous appartenions à une civilisation plus ancienne que la leur. On peut dire que c'est là un orgueil assez vain; on peut dire que la jeunesse est un beau défaut et que souvent dans l'histoire du monde des races barbares ont subjugué des empires plus affinés, mais vous n'empêcherez pas qu'à nos yeux, avec toute sa puissance industrielle, l'Allemand sera toujours un parvenu.
—Comment? appuie M. Roth, des gens qui sont venus ici avec une chemise dans le coin de leur mouchoir! Et ils voulaient faire les messieurs du monde. Ça ne pouvait pas aller!... Ces gens-là, ils sont très bien chez eux. Quand je vais en Allemagne je veux bien admirer leurs usines et leurs banques. Car ils travaillent, vous savez, ces Allemands: ils travaillent plus que vous et que nous... Mais quand je suis ici en Alsace, je veux être chez moi: voilà.