Les Bourgeois de Witzheim
Chapitre IV
—Oui, dit M. Deck, et c'était ma foi tellement bête d'être monté si haut pour ça que je n'ai pas pu m'empêcher de rire et que depuis ce jour-là j'ai supporté les «victoires» avec résignation. D'ailleurs la Marne est arrivée.
Après cela, quand le branle-bas commençait, les Alsaciens sortaient comme les autres dans les rues. Ils s'abordaient en se disant tout bas:
«Entends-tu comme on sonne le glas?»
Sur le visage il fallait l'air content pour ne pas être dénoncé, mais on se distinguait encore en ayant l'air trop content. On riait avec bruit, et les Allemands, qui se croient toujours mystifiés, disaient: «Qu'est-ce qu'ils sont encore à se moquer de nous, ces Welches?
Quand ils affichaient cent mille prisonniers, devant les dépêches on feignait l'admiration: «Croyez-vous? Ces Allemands! Encore cent mille! Où vont-ils les mettre? Et le Roth Sepel répondait: «Dans les journaux.»
Si les gamins s'ennuyaient, ils allaient sous les fenêtres de M. le Directeur Kruspe crier: «Extrablatt! Extrablatt! 10.000 canons!» Les volets s'ouvraient et le Herr Direktor congestionné hélait un vendeur invisible.
—En ce temps-là déjà, reprend Suzanne, la sœur Jules consolait maman qui ne voyait pas comment les Français seraient vainqueurs: «Il ny a pas de comment, madame Deck... Un matin quand on se réveillera, les Français seront là et les autres seront partis.» Ce qui est curieux, c'est que cela a été comme ça.
IV
Mme Deck me demande la permission d'aller s'occuper du déjeuner; Deck veut sortir pour inviter son ami Roth et M. Tubinger, professeur. On laisse à Suzanne le soin de me distraire.
—Süzele, pendant ce temps-là, raconte voir un peu Bergmann et les draps.
Et Suzanne raconte Bergmann et les draps.
—Avant la guerre, nous avions en garnison à Witzheim un régiment de dragons badois. Les officiers étaient tous de ces agrariens vaniteux, pour lesquels l'homme commence au lieutenant. Papa m'aurait giflée si j'avais parlé à l'un d'eux, mais il tolérait Bergmann.
C'était un capitaine, très intelligent, qui, étant resté à Witzheim pendant quinze ans, s'y était fait respecter. Il connaissait Paris et Londres, l'Amérique et le Japon, et les voyages lui avaient fait voir qu'il n'y a pas au monde que des Allemands.
Il avait fait la conquête de papa en lui parlant patois, et celle de maman en faisant l'éloge de la cuisine alsacienne.
—Et toi, Süzele, me disait-il, épouserais-tu un Allemand?
—Jamais de la vie, monsieur le capitaine.
—Ah! petite Welche, tu y viendras.
Pendant la guerre, on le revit deux ou trois fois, quand il venait en permission. Il avait toujours une bonne parole pour les Français: il les trouvait courageux. Il écrivit une fois pour donner des nouvelles de parents à nous qu'il avait protégés près de Lille. Puis on l'oublia.
Huit jours avant l'armistice, dans chaque maison, en grand mystère, on se préparait. On découpait des cocardes tricolores; on apprenait la Marseillaise aux enfants, et, pour en faire des drapeaux, on taillait dans les draps de lit. J'avais obtenu de maman son plus grand drap que j'avais coupé en trois morceaux, et j'avais acheté du bleu et du rouge pour les teindre, dans ma cuvette.
Ma teinture avait très bien pris, et le lendemain soir, j'étais assise sur mon lit en train de coudre mon drapeau, quand j'entendis dans la rue un bruit de pas et presque tout de suite maman frappa à ma porte et me dit: