Les Bourgeois de Witzheim

André Maurois · Chapitre 4 sur 10

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Les Bourgeois de Witzheim

Chapitre V

—Süzele, c'est le capitaine Bergmann qui revient, et qui cherche une chambre pour la nuit.

J'ai voulu cacher mon travail, mais maman avait ouvert trop vite, et Bergmann, qui était derrière elle, regardait mon drapeau bleu blanc rouge.

J'ai cru que mon cœur s'arrêterait tant j'ai eu peur. Car il était là avec ses hommes, les Français étaient encore loin, et Dieu sait ce qu'il aurait pu faire.

Mais il est devenu tout blanc lui aussi; il a dit d'une voix lente et triste:

—Ah oui! C'est donc comme cela maintenant?

Il a salué et il est sorti.

 

V

 

M. Deck revient avec ses invités: il me présente M. Tubinger, professeur, et Roth Sepel, qui est Directeur de la musique des pompiers.

Roth est son meilleur ami: quand l'un dit blanc, l'autre dit noir; l'un est catholique, l'autre est protestant; l'un est libéral, l'autre est radical; quand l'un est absent, l'autre est malheureux.

Joséphine apporte aussitôt un plat de foies gras chauds en sauce, Deck débouche ce Riquevihr qui est le Clos-Vougeot de l'Alsace, et M. Tubinger dogmatise.

—Cette façon de servir le foie d'oie est dans la vraie tradition alsacienne: le pâté est une invention assez moderne, faite par un Normand nommé Close, qui vint à Strasbourg comme chef de M. le Maréchal de Contades. Quand le maréchal quitta l'Alsace, ce Close épousa une pâtissière de la rue de la Mésange et fabriqua les premières terrines.

—Malheureusement, soupire M me Deck, les foies sont très rares cette année: on faisait venir beaucoup d'oies de Russie et la Révolution empêche le commerce. Cependant les Allemands ont inventé une machine à gaver qui rend l'élevage plus facile.

—Ah! dit Roth: ils sont ingénieux...

—Iô, dit Deck, ingénieux! Ce n'était pas difficile à trouver.

—Écoute Joseph, dit M me Deck, il faut reconnaître ce qui est: tu dis toi-même que dans les chemins de fer et les postes...

—Ça, on ne peut pas dire le contraire dit Deck: quand on voulait un renseignement, on n'avait pas besoin de courir de bureau en bureau.

—On ne peut nier, dit M. Tubinger, leur générosité pour les écoles... Ah! c'est une sale race.

—Une sale race, approuvent Deck et Roth avec un ensemble inattendu.

Je me permets de demander par quelle nuance de sentiment ils choisissent, pour les maudire, le moment où ils viennent de reconnaître certaines vertus à nos ennemis.

—Vous autres, Français de l'intérieur, dit M. Deck, vous ne comprendrez jamais rien aux Allemands.

Tenez, en ce moment, vous les conservez dans beaucoup d'administrations. Ils y sont très polis, très dévoués. Ils observent les règlements avec une conscience admirable.

Voyez celui qui donne encore aujourd'hui les billets à la gare de Witzheim. Il fait et refait le compte de chaque voyageur: «Funf und zwanzig... und acht und dreissig... und neun und neunzig».

Maintenant le supplément de guerre: «Zwei und fünfzig...» Et le supplément de Schnellzug: «Acht und dreissig». Il additionne, multiplie, recommence, ouvre des livres, consulte ses camarades; par moments un vrai Soviet examine vos trois billets.